RECORD: Péron, François. 1807. Voyage de decouvertes aux Terres Australes execute par ordre de Sa Majeste l'Empereur et Roi, sur les corvettes Le Geographe, Le Naturaliste, et la goelette Le Casuarina, pendant les annees 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804. Paris: Imprimerie Impériale; A. Bertrand. vol. 1.

REVISION HISTORY: Transcribed (single key) by AEL Data 12.2013. RN1

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VOYAGE

DE

DÉCOUVERTES

AUX TERRES AUSTRALES.

HISTORIQUE.

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Se vend À PARIS.

Chez ARTHUS BERTRAND, Libraire, rue Haute-Feuille, n.° 23,
acquéreur du Fonds de M. BUISSON.

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F.OIS PÉRON.

Il s'est desséché comme un arbre chargé des plus beaux fruits qui succombe à l'excès de sa fécondité.

(Voyez l'Éloge á la fin du volume.)

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VOYAGE

DE

DÉCOUVERTES

AUX TERRES AUSTRALES,

EXÉCUTÉ PAR ORDRE

DE SA MAJESTÉ L'EMPEREUR ET ROI,

SUR LES CORVETTES LE GÉOGRAPHE, LE NATURALISTE,
ET LA GOELETTE LE CASUARINA,

PENDANT LES ANNÉES 1800, 1801, 1802, 1803 ET 1804;

PUBLIÉ PAR DÉCRET IMPÉRIAL,

SOUS LE MINISTÈRE DE M. DE CHAMPAGNY,

ET RÉDIGÉ PAR M. F. PÉRON,

Naturaliste de l'Expédition, Correspondant de l'Institut de France; de la Société de l'École
de médecine de Paris, des Sociétés philomatique et médicale de la même ville.

TOME PREMIER.

A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE IMPÉRIALE.

M. DCCC. VII.

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RAPPORT

FAIT AU GOUVERNEMENT

PAR

L'INSTITUT IMPÉRIAL,

SUR LE VOYAGE DE DÉCOUVERTES
AUX TERRES AUSTRALES.

EXTRAIT du Procès-verbal de la Classe des Sciences physiques et
mathematiques, séance du lundi 9 juin 1806.

LA Classe se rappellera, sans doute, que dès l'arrivée du deuxième navire de cette expédition, il lui fut fait un rapport préliminaire sur les richesses qu'elle rapportoit au Muséum d'histoire naturelle.

Il lui en sera fait d'autres en temps et lieu sur les découvertes dont elle aura enrichi la géographie, la botanique et la minéralogie.

Mais comme les objets de zoologie et d'anthropologie sont dès à présent non-seulement classés et mis en ordre, mais encore dessinés, et que toutes les observations sont

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rédigées et prêtes à être rendues publiques, MM. PÉRON et LESUEUR ont désiré que la Classe prît connoissance de l'état de leurs travaux, et elle nous a chargés d'être ses organes pour cet examen.

Des cinq zoologistes nommés par le Gouvernement, deux restèrent à l'Ile-de-France. Deux autres, atteints mortellement à Timor, périrent au commencement de la seconde campagne, avant, pour ainsi dire, d'avoir atteint les rivages qu'ils devoient explorer. Resté seul de tous ses collègues, M. PÉRON redoubla de zèle et de dévouement. M. LESUEUR réunit ses efforts à ceux de son ami, et tous les deux ensemble préparèrent cette riche collection zoologique dont on vous a déjà parlé, mais dont chaque jour dévoile mieux l'étendue et l'importance. Plus de cent mille échantillons d'animaux d'espèces grandes et petites la composent: elle a déjà fourni plusieurs genres importans; il en reste bien davantage encore à faire connoître, et le nombre des espèces nouvelles, d'après le rapport des professeurs du Muséum, s'élève à plus de deux mille cinq cents. Si l'on se rappelle maintenant que le 2.e voyage de COOK, le plus brillant en ce genre qui eût été fait jusqu'à ce jour, n'en a cependant pas fourni plus de deux cent cinquante, et que tous les voyages réunis de CARTERET, de WALLIS, de FURNEAUX, de MEARES, de VANCOUVER lui-même, n'en ont pas tous ensemble produit un nombre aussi grand; si l'on observe qu'il en est de même de toutes les expéditions Françoises, il en résulte que MM. PÉRON et LESUEUR auront eux seuls plus fait connoître

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d'animaux nouveaux, que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers temps.

Quelque remarquables que soient ces collections par le nombre des objets qu'elles comprennent, elles ne le sont pas moins par la manière dont elles ont été dirigées dans leur formation. En effet, les naturalistes voyageurs s'étoient souvent bornés à observer telle ou telle classe d'animaux, sans s'occuper de celles qui se trouvoient plus étrangères à leurs goûts particuliers, à leurs recherches personnelles: MM. PÉRON et LESUEUR ont eu le sage esprit de s'occuper, avec un soin égal, de toutes les classes d'animaux, et sous ce rapport de généralité, nous ne connoissons aucun travail qui puisse être comparable au leur.

Une fausse méthode de description introduite dans la science en a beaucoup retardé les progrès. Les voyageurs, et sur-tout quelques-uns de ceux de l'école de LINNEUS, l'avoient consacrée comme plus expéditive et plus facile. Se bornant à présenter, dans une phrase spécifique plus ou moins courte, tels ou tels caractères suivant la méthode adoptée par eux, sans tenir aucun compte de ceux qui, dans cette méthode, étoient actuellement inutiles pour la distinction de l'espèce nouvelle d'avec celles déjà connues, ils n'obtenoient que dies descriptions relatives, suffisantes à peine aux besoins de la science à l'époque de leur découverte, et qui devenoient inutiles à mesure que de nouveaux objets exigeoient de nouveaux termes de comparaison. M. PÉRON a

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su se défendre de cette erreur: ses descriptions, rédigées sur un plan général et constant, embrassent tous les détails de l'organisation extérieure de l'animal, établissent tous ses caractères d'une manière absolue, et survivront par conséquent à toutes les révolutions des méthodes et des systèmes.

Si le mode de description adopté par M. PÉRON a de grands avantages, la manière dont il a dirigé ses collections n'en a pas moins. Peu satisfait de l'intérêt qu'elles pouvoient tirer du nombre des objets et de leur nouveauté, ce naturaliste a su leur donner encore tout celui des localités et des circonstances physiques. Ce ne sont pas des masses plus ou moins nombreuses qu'il rapporte avec lui; c'est une longue série d'animaux de toute espèce, recueillis avec ordre, avec méthode, sur un espace immense de terres et de mers, et qui tous, présentés par familles, enchaînés par de nombreuses observations topographiques aux rivages sur lesquels ils furent recueillis, aux flots qui les nourrirent, viennent se présenter avec ce précieux ensemble de grands caractères qui doivent servir de base aux zoographies générales ou particulières.

Les mœurs des animaux, leurs habitudes, les noms qu'ils reçoivent des naturels, les usages divers auxquels ceux-ci les font servir, les méthodes de chasse ou de pêche qu'ils emploient pour se les procurer, ont également fixé l'attention du voyageur dont nous parlons. C'est ainsi qu'après avoir décrit un grand nombre d'espèces nouvelles d'Holothuries,

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il nous présente les animaux de ce genre si méprisé sur les plages de l'Europe, devenus dans l'Inde l'objet intéressant d'un commerce avantageux. Des flottes nombreuses de vaisseaux Indiens occupent annuellement plusieurs milliers d'hommes à la préparation ou plutôt à la dessiccation de ces animaux. On en fait des cargaisons complètes; et des plages brûlantes du Nord de la Nouvelle-Hollande, on les transporte à grands frais jusqu'à la Chine, où ils sont recherchés par îa vieillesse, qui croit, par leur moyen, donner une vigueur nouvelle à des organes flétris.

Ailleurs, en décrivant ces troupes nombreuses et variées de Phoques et de Cétacées qui peuplent l'Océan Austral, M. PÉRON nous montre un peuple infatigable, attiré de l'autre extrémité du globe à la poursuite de ces animaux, dont il échange les peaux, les huiles et l'adipocire contre les soieries, les porcelaines, et sur-tout contre le thé de la Chine.

Cependant une description, quelque complète qu'elle puisse être, ne sauroit jamais donner une assez juste idée de ces formes singulières, qui n'ont pas de terme précis de comparaison dans des objets antérieurement connus. Des figures correctes peuvent suppléer seules à l'imperfection du discours. Ici, le travail dont nous avons à rendre compte se présente avec un nouvel intérêt: quinze cents dessins ou peintures, exécutés par M. LESUEUR avec un soin extrême, reproduisent autant de principaux objets recueillis par ses

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soins et par ceux de son ami. Tous ces dessins, exécutés sur les animaux vivans, offrent la suite la plus complète et la plus précieuse que nous ayons encore obtenue des diverses entreprises de ce genre.

Ce seroit pourtant en vain que le naturaliste et l'artiste auroient réuni leurs efforts pour arriver à la perfection la plus grande possible. Il est toujours des rapports que l'état de la science, le défaut de temps et plusieurs autres causes les auront forcés l'un et l'autre à négliger ou même à passer tout-à-fait sous silence. D'ailleurs le doute, pour être repoussé lorsqu'il s'agit de ces êtres extraordinaires qui semblent se refuser à nos idées antérieures, a besoin d'être combattu par l'inspection immédiate de ces objets eux-mêmes. Il étoit donc indispensable de les reproduire en nature.

Nos voyageurs, à cet égard, auront donné à leurs successeurs un bien bel exemple. Tout ce qu'il étoit physiquement possible de conserver, ils l'ont rapporté, soit dans l'alcohol, soit empaillé avec soin, soit desséché, soit dans l'eau surchargée de muriate de soude. En un mot, ils n'ont négligé aucun des moyens connus pour multiplier leurs collections et pour les rendre aussi belles que possible. Lorsque les animaux se refusoient, par leurs dimensions, aux moyens de transport ordinaires, comme les grands Phoques, les grands Squales, &c., ils en ont rapporté ou les peaux, ou les mâchoires, ou les dents, ou simplement les poils. Lorsqu'ils ont pu préparer, des squelettes, ils n'ont pas négligé

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de s'en occuper, et celui du crocodile des Moluques, fruit de beaucoup de peines et de dangers, prouve jusqu'où leur zèle s'est étendu à cet égard.

L'acquisition des animaux vivans ne leur a coûté ni moins de sacrifices ni moins de peines. Une partie de ceux qui nous sont parvenus avoient été acquis par M. PÉRON à ses propres frais, et nous devons regretter que les tentatives qu'il a faites pour procurer à l'Europe le fameux poisson d'eau douce connu sous le nom de Gouramy, n'aient pas eu plus de succès que celles du bailli DE SUFFREN pour le même objet.

Maintenant, nous osons le demander, quel travail plus intéressant et plus complet que celui dans lequel se trouvent compris tant d'animaux importans et nouveaux, que celui dans lequel toutes les circonstances de la température, des lieux, des saisons, des mœurs, des habitudes, des alimens, ont été scrupuleusement observées et recueillies; dans lequel toutes les descriptions ont été faites sur les animaux vivans, d'après une méthode uniforme et absolue; dans lequel tous les objets essentiels ont été dessinés ou peints vivans avec la plus grande exactitude et dans tous leurs détails; dans lequel tous ces mêmes objets ont été conservés avec tant de soin, qu'il en est peu dont l'examen immédiat ne puisse servir de terme de comparaison et de vérification, soit pour la description, soit pour le dessin et la peinture? Un tel travail, nous ne craignons pas de le déclarer, est infiniment

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supérieur à tous ceux de même nature exécutés jusqu'à ce jour dans les expéditions de ce genre, soit nationales, soit étrangères.

Il reçoit un nouveau prix du dépôt général que MM. PÉRON et LESUEUR ont fait au Muséum d'histoire naturelle, non-seulement de tous les objets recueillis par leurs soins, mais encore de tous ceux qui leur avoient été personnellement donnés par différens étrangers, de tous ceux même qu'à leurs propres frais ils avoient pu se procurer par-tout où ils abordèrent, et pour l'achat desquels ils furent obligés souvent de contracter des dettes onéreuses. Plus que tous leurs prédécesseurs, MM. PÉRON et LESUEUR ont rapporté des collections riches et nombreuses, et cependant ils n'ont rien voulu réserver pour eux-mêmes; procédé d'autant plus généreux, qu'ils n'avoient point de modèles en ce genre parmi leurs prédécesseurs.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des travaux zoologiques de M. PÉRON, parce qu'étant l'objet spécial de sa mission, il a dû, par devoir et par honneur, en faire l'objet principal de ses recherches, et nous venons de voir combien en effet, sous ce rapport, toutes les espérances du Gouvernement et des amis des sciences ont été remplies, on peut même dire surpassées, par ses soins et par ceux de son ami M. LESUEUR.

Ces premières recherches, quelque actives, quelque

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soutenues qu'elles aient été, n'ont cependant pas absorbé tous les instans du voyageur laborieux dont nous parlons. Déjà plusieurs travaux intéressans sur la température de la mer, sur les pétrifications des terres Australes, sur le tablier des femmes Hottentotes, sur la force des peuples sauvages, sur les Phoques des mers Australes, sur les pêches des Anglois dans ces régions, vous ont été successivement soumis et ont été consacrés par vos suffrages.

A la société de l'École de médecine de Paris, M. PÉRON a pareillement présenté des mémoires intéressans sur la dyssenterie des pays chauds, sur l'usage du bétel, sur les applications utiles de la météorologie à l'hygiène navale, travaux qui, consacrés pareillement par les suffrages de cette société, ont procuré à, leur auteur l'honneur d'y être admis.

Indépendamment de ces travaux déjà publiés ou communiqués, M. PÉRON possède encore, dans ses nombreux manuscrits, des matériaux importans sur divers objets: telles sont ses expériences sur la phosphorescence de la mer, ses observations météorologiques répétées quatre fois en vingtquatre heures, aux époques les plus opposées de la nuit et du jour, et poursuivies ainsi sur une grande partie de la circonférence du globe. Mais de tout ce qui lui reste de plus important à faire connoître, c'est, sans contredit, la relation elle-même du voyage auquel il étoit attaché, dont la rédaction lui a été confiée par le Ministre de la marine, et qui se trouve presque entièrement terminée. Nous allons présenter

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à la Classe le plan général de cette rédaction, et sans doute elle se convaincra facilement que peu de voyages de ce genre auront offert plus d'intérêt et d'ensemble que celui dont il s'agit maintenant.

Rendre un compte rapide des principaux événemens de cette longue et pénible navigation, décrire successivement la terre de Diémen et toute cette longue écharpe de côtes qui forment le Sud-Ouest de la Nouvelle-Hollande, les terres de Nuyts, de Leuwin, d'Édels, d'Endracht et de Witt; insister sur la constitution physique de ces plages, presque par-tout stériles, dépourvues presque par-tout d'eau douce; rattacher leurs productions diverses à cette constitution elle-même; réunir toutes les observations publiées jusqu'à ce jour sur la Nouvelle-Hollande, pour en présenter l'histoire générale suivant l'état actuel de nos connoissances sur ce grand continent: tel est le plan du travail de M. PÉRON. La même méthode se reproduit dans l'histoire de Timor, grande île de 100 lieues de longueur, qui, faute d'observations, s'est présentée jusqu'à ce jour avec si peu d'intérêt dans les ouvrages des géographes et des naturalistes, et qui paroît également digne de l'attention des uns et des autres.

Dans chacune des régions dont nous venons de parler, vivent des peuples divers. M. PÉRON n'a rien négligé pour compléter leur histoire. Leur constitution physique, leurs mœurs, leurs usages, leurs ornemens, leurs jeux, leurs danses, leurs exercices sauvages et guerriers, leurs armes, leurs

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combats, leurs chasses, leurs pêches, leurs maladies les plus ordinaires, leurs habitations, leurs vêtemens, leur navigation, ont été l'objet de ses recherches à toutes les époques du voyage; il a recueilli d'intéressans vocabulaires de leur langue, et des Anglois, distingués par leurs connoissances, se sont fait un plaisir de seconder ses recherches en ce genre pour les peuples de la Nouvelle-Hollande.

Au milieu des régions qu'il a parcourues, M. PÉRON a retrouvé par-tout les rivaux de sa patrie: par-tout ils ont formé des établissemens du plus grand intérêt, et sur lesquels nous n'avions encore en Europe que des notices insuffisantes et presque toujours fausses. M. PÉRON s'est appliqué, d'une manière particulière, à bien connoître tous les détails de ce vaste système de colonisation des terres Australes, qui se développe à-la-fois sur un grand continent, sur d'innombrables archipels, et sur un océan immense. Vous avez pu voir, par la seule partie de son Mémoire sur les Phoques, combien ses recherches sur cet objet sont importantes, et avec quelle sagacité l'auteur a su les développer. L'ensemble de son travail, à cet égard, paroît devoir être, sous tous les rapports, du plus grand intérêt pour le philosophe et pour l'homme d'état. Jamais, peut-être, un sujet plus intéressant et plus curieux ne s'offrit à la méditation de l'un et de l'autre, que cette même colonie de Botany-Bay, si long-temps méprisée en.Europe. Jamais peut-être on n'eut d'exemple plus éclatant de la toute-puissance des lois et des institutions sur le caractère des individus et des peuples. Transformer les

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brigands les plus redoutables, les voleurs les plus déhontés de l'Angleterre en citoyens honnêtes et paisibles, en cultivateurs laborieux; opérer la même révolution dans les plus viles prostituées, les forcer, par des moyens infaillibles, à devenir des épouses honnêtes et d'excellentes mères de famille; s'emparer de la population naissante, la préserver, par les soins les plus assidus, de la contagion de ses parens, et préparer ainsi une génération plus vertueuse que celle qui la fit naître d'abord; tel est le spectacle touchant que présentent les nouvelles colonies Angloises. Ajoutez-y ces nombreux végétaux, ces animaux utiles, ces arts bienfaisans naturalisés sur ces rivages lointains, naguère si sauvages, si stériles, si déserts, et qui pourra s'empêcher de sourire à cette révolution heureuse dont tout homme sensé semble devoir hâter, par ses vœux, le progrès et le développement?….. Mais l'homme d'état, dans la constitution elle-même de ce nouvel empire, dans la nature des régions dont il se compose, dans tous les détails de son organisation, ne distingue que trop le but réel du fondateur: il n'y découvre que trop le germe redoutable des révolutions qu'il doit amener. M. PÉRON, sous ce rapport encore, n'a rien négligé pour bien faire connoître ces singuliers établissemens, repoussés jusqu'aux limites du globe, et qui doivent sur-tout à cet éloignement le voile mystérieux qui les couvre encore.

Tandis que M. PÉRON réunissoit ainsi tous les élémens de l'histoire des pays et des peuples qu'il visitoit, son fidèle ami M. LESUEUR ne restoit pas inactif. Vous avez pu voir, par

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ceux de ses travaux dont nous avons parlé ci-dessus, qu'il s'est associé, presque par-tout, à ceux de M. PÉRON. L'histoire de l'homme ne lui doit pas moins. Tous les détails de l'existence de ces peuples nous ont été peints ou dessinés par lui avec l'exactitude la plus scrupuleuse; tous leurs instrumens de musique, de guerre, de chasse, de pêche ou de ménage; toutes les particularités de leurs vêtemens, de leurs ornemens, de leurs habitations, de leurs tombeaux; en un mot, tout ce que leur industrie naissante a pu produire jusqu'à ce jour, se trouve réuni dans les travaux de cet artiste habile autant qu'infatigable. Les principaux sites des côtes parcourues par l'expédition, différentes vues de la ville de Sydney, capitale des établissemens Anglois aux terres Australes, le plan de cette ville, &c., donnent à l'atlas du voyage rédigé par son ami, un nouveau caractère d'importance. Cet atlas lui-même reçoit le plus grand prix des nombreux dessins d'hommes exécutés sur chacun des peuples de la terre de Diémen, de la Nouvelle-Hollande, de Timor, de Mosambique, ainsi que sur les Hottentots et les Houzevaanaas ou Boschismans, confondus jusqu'à ce jour avec les Hottentots proprement dits. Cette dernière partie de l'atlas est le fruit du travail de cet artiste malheureux, M. PETIT, qui, peu de mois après son retour en Europe, a péri lui-même des suites du scorbut, dont trois fois il avoit été frappé durant cette longue navigation.

Tels sont les travaux aussi nombreux qu'intéressans dont vous nous avez chargés de vous rendre compte. Ils reçoivent

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un nouveau prix des circonstances malheureuses au milieu desquelles ils ont été faits. Malgré les ordres du Gouvernement et sa prévoyance, les privations de tout genre, vous le savez, ont pesé sur tous les individus attachés à cette grande entreprise. Les maladies ont ravagé les deux équipages. Des vingt-trois personnes présentées par vous au PREMIER CONSUL, pour s'occuper des diverses recherches scientifiques, trois seulement ont revu leur patrie après avoir fait tout le voyage. Les uns, découragés de bonne heure, ont débarqué; les autres sont restés malades en différens lieux, et le reste est mort. Au milieu de tant de désastres, M. PÉRON et son ami ne se sont pas laissé abattre. A toutes les époques du voyage, ils ont manifesté le dévouement le plus honourable…..

Tant de travaux et des succès aussi éclatans n'ont cependant obtenu jusqu'à ce jour d'autre récompense que l'estime publique et la considération particulière dont vous venez de donner à leur principal auteur une preuve si éclatante, en le nommant, presque à l'unanimité, l'un de vos correspondans….. Nous pensons donc,

1.° Que la Classe doit témoigner, d'une manière authentique, combien elle est satisfaite du zèle que M. PÉRON a mis à remplir les fonctions dont il avoit été chargé par le Gouvernement, sur la recommandation de l'Institut;

2.° Qu'elle doit déclarer au Gouvernement qu'il est digne des récompenses accordées jusqu'à ce jour aux naturalistes

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voyageurs, et que les ouvrages qu'il prépare doivent concourir, dune manière éclatante, au progrès des sciences naturelles a.

FAIT au Palais impérial des Sciences et des Arts, le 9 juin 1806. Signé à la minute, LAPLACE, BOUGAINVILLE, FLEURIEU, LACÉPÈDE; CUVIER, Rapporteur.

La Classe approuve le Rapport, et en adopte les conclusions.

Certifié conforme à l'original:

Le Secrétaire perpétuel,

G. CUVIER.

a C'est à la suite de ce rapport que l'impression et la publication de cet ouvrage, aux frais du Gouvernement, ont été ordonnées, sur le rapport du Ministre de l'intérieur, par S. M. L'EMPEREURET ROI.

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VOYAGE

DE

DÉCOUVERTES

AUX TERRES AUSTRALES.

HISTORIQUE.

TOME I. A

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VOYAGE

DE

DÉCOUVERTES

AUX TERRES AUSTRALES.

LIVRE I.er

DE FRANCE À L'ÎLE-DE-FRANCE, INCLUSIVEMENT.

CHAPITRE I.er

Plan général, Objet et Composition du Voyage.

[Du 22 Mars au 19 Octobre 1800.]

DEPUIS que les découvertes dans les sciences ont été mises, avec raison, au nombre des principaux titres de la gloire et de la prospérité des peuples, un généreux concours s'est établi entre eux, une nouvelle carrière s'est ouverte à la rivalité des Gouvernemens, rivalité d'autant plus honorable, qu'elle est plus réellement utile à tous. Les efforts de l'Angleterre en ce genre ont été sur-tout marqués vers ces derniers temps; et dans cette lutte glorieuse, la France seule a pu lui disputer avec avantage les triomphes et la supériorité.

Cependant, il faut en convenir, les savans Anglois, placés sur l'immense théâtre d'une cinquième partie du monde, alloient peutêtre, sous plusieurs rapports, décider l'opinion de l'Europe en faveur

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de leur patrie. Les travaux successifs de BANKS, de SOLANDER, de SPARMANN, des deux FORSTER, d'ANDERSON, de MAINZIEZ, de WHYTE, de SCHMIDT, de COLLINS, de PATTERSON, &c., venoient d'appeler sur la Nouvelle-Hollande l'intérêt et les méditations de tous les amis des sciences.… Tant d'objets singuliers avoient été rapportés déjà de ce continent austral! tant d'observations précieuses avoient été rapidement signalées!.…

Dans un tel état de choses, l'honneur national et le progrès des sciences parmi nous, se réunissoient donc pour réclamer une expédition de découvertes aux Terres Australes, et l'Institut de France crut devoir la proposer au Gouvernement.

La guerre, à cette époque, sembloit avoir redoublé ses fureurs; l'existence politique de la France étoit menacée; son territoire étoit envahi: mais déjà BONAPARTE étoit premier Consul; il accueillit avec intérêt la proposition de l'Institut, qui se glorifioit depuis quelques années de le compter parmi ses membres; et dans le temps même où l'armée de réserve alloit s'ébranler pour franchir les Alpes, il donna l'ordre de presser l'exécution de cette grande entreprise.

Bientôt vingt-trois personnes, nommées par lui, sur la présentation de l'Institut, sont destinées aux recherches scientifiques: jamais un développement aussi considérable n'avoit été donné à cette partie de la composition des voyages de découvertes; jamais des moyens aussi grands de succès n'avoient été préparés. Astronomes, géographes, minéralogistes, botanistes, zoologistes, dessinateurs, jardiniers, tous s'y trouvoient en nombre double, triple ou même quintuple.

Cette partie des travaux de l'expédition devoit recevoir un nouvel intérêt de la nature des régions qu'on alloit visiter. Sous des latitudes correspondantes à celles de nos climats, sur un vaste continent, sur les îles nombreuses qui s'y rattachent, il étoit impossible qu'on ne découvrît pas plusieurs végétaux utiles, plusieurs

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animaux intéressans, qui, transportés sur les plages Européennes, pussent s'y naturaliser aisément, et fournir à nos besoins de nouvelles ressources, à nos arts de nouveaux secours, à nos jouissances un nouvel aliment.

Ce que la composition de ce voyage et son objet promettoient de résultats avantageux, le plan de ses opérations paroissoit devoir le garantir; tout ce que l'expérience des autres navigateurs avoit appris, jusqu'à ce jour, sur les régions que nous devions parcourir; tout ce que la théorie et le raisonnement pouvoient en déduire et y ajouter, avoit servi de base à cet important travail; les vents irréguliers, les moussons, les courans avoient été calculés d'une manière tellement exacte, que la source principale des contrariétés que nous éprouvâmes dans la suite, fut l'obstination de notre chef à s'écarter de ces précieuses instructions.

D'après ce plan, nous devions toucher à l'Ile-de-France, y prendre un troisième navire plus petit que les nôtres, nous diriger ensuite vers l'extrémité méridionale de la terre de Diémen, doubler le cap Sud, visiter le canal Dentrecasteaux sur tous les points, remonter aussi loin qu'il seroit possible toutes les rivières de cette partie de la terre de Diémen, reconnoître toute la côte Orientale de cette grande île; pénétrer dans le détroit de Bass par celui de Banks, fixer avec exactitude les points d'entrée et de sortie du premier de ces détroits; compléter la reconnoissance des îles Hunter; attaquer ensuite la côte S. O. de la Nouvelle-Hollande, la prolonger jusqu'au point où s'étoit arrêté l'amiral DENTRECASTEAUX; nous enfoncer derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François; visiter la portion du continent masquée par elles, où l'on supposoit l'existence d'un détroit qui, de ce point, alloit communiquer avec le fond du grand golfe de Carpentarie, et qui, par conséquent, auroit coupé 1a Nouvelle-Hollande en deux grandes îles presque égales. Cette première partie de nos travaux étant terminée, nous devions reconnoître le cap Leuwin, et la portion de côte

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inconnue au nord de ce point; déterminant ensuite les principales positions de la terre de Leuwin, de celles d'Edels, d'Endracht, qui n'avoient été que vaguement reconnues par les navigateurs les plus anciens, et dont la géographie devoit, par conséquent, se ressentir de toute l'imperfection des méthodes et des instrumens de leur siècle, nous devions remonter la rivière des Cygnes aussi loin qu'elle seroit praticable; lever la carte particulière de l'île Rottnest et de la partie de côte qui l'avoisine; visiter les redoutables Abrolhos, si fatals à PELSAR; compléter la reconnoissance de la grande baie de Shark [des Chiens-marins]; fixer diverses positions à la terre de Witt et le long du reste de la côte N. O. particulièrement l'entrée de la rivière du Roi Guillaume, les îles du Romarin, &c., et terminer enfin cette longue et première campagne au cap N. O. de la Nouvelle-Hollande. De ce dernier point, faisant voile pour les Moluques, nous allions hyverner à Timor ou à Amboine.

De l'une ou l'autre de ces deux îles, en passant au nord de Céram, il nous étoit ordonné d'aller attaquer la côte S. O. de la Nouvelle-Guinée, de la reconnoître jusqu'au point où s'étoit arrêté COOK, et derrière lequel on supposoit un détroit, coupant également la Nouvelle-Guinée en plusieurs îles; redescendant ensuite vers le détroit de l'Endeavour, nous devions atterrir à la pointe Orientale du grand golfe de Carpentarie, nous y enfoncer, en reconnoître les principaux lieux, fixer la position de plusieurs îles qui se trouvent indiquées sur les vieilles cartes, visiter l'embouchure de cette foule de prétendues rivières qui surchargent les anciens plans de ce golfe, dans lequel nul voyageur n'avoit pénétré depuis si long-temps; prolongeant ensuite la terre d'Amheim et celle de Diémen du Nord, nous allions terminer cette seconde campagne à ce même cap du N. O. où la première auroit été finie; traversant alors l'Océan Indien, déterminant la longitude extrêmement incertaine encore des îles Trials, nous avions l'ordre de

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venir relâcher une seconde fois à l'Ile-de-France; de là, dans notre traversée de retour en Europe, calculé pour le printemps de 1803, la reconnoissance d'une portion de ia côte Orientale d'Afrique, sur laquelle il restoit encore quelque incertitude aux Géographes, eût terminé utilement la suite de nos longs travaux.

Tel fut le plan général tracé par le Gouvernement à notre chef, plan dont l'exécution littérale auroit rendu ce voyage l'un des plus rapides et l'un des plus fructueux qui eussent été faits jusqu'à ce jour. J'exposerai successivement, dans l'ordre des époques où elles eurent lieu, les modifications qu'il éprouva; on peut cependant juger déjà, par l'exposé succinct que je viens de faire ici, combien, sous le rapport du perfectionnement de la navigation et de la géographie, cette expédition étoit importante: plus de cinq mille lieues marines de côtes inconnues ou très-mal connues, devoient être explorées en détail; jamais aucun navigateur, VANCOUVER seul excepté, n'avoit eu de mission plus difficile. En effet, ce ne sont pas les navigations au milieu des mers, quelque longues qu'elles puissent être, qui traînent à leur suite les revers ou les naufrages; ce sont celles qui, bornées à des rivages inconnus, à des côtes sauvages, présentent à chaque instant de nouvelles difficultés à vaincre, de nouveaux dangers à courir. Ces difficultés et ces dangers, triste apanage de toutes les expéditions destinées à faire de la géographie de détail, recevoient un caractère plus imminent encore de la nature des rivages que nous devions explorer: nul pays, en effet, ne s'est montré, jusqu'à ce jour, plus difficile à reconnoître que la Nouvelle-Hollande, et toutes les grandes navigations qui y ont été faites, ont été marquées par des revers ou par des tentatives impuissantes: ainsi PELSAR, à la côte de l'Ouest, fut une des premières victimes de ces rivages; VLAMING a parlé des débris de navires qui couvroient l'île Rottnest, lorsqu'en 1697 il aborda sur cette île, et nous y en avons trouvé nous-mêmes de beaucoup plus récens; l'audace du capitaine DAMPIER et sa longue expérience

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vinrent échouer contre la côte N. O. de ce continent, illustrée déjà par le naufrage de VIANEN; à l'Est, BOUGAINVILLE, assailli de dangers, fut contraint de s'éloigner précipitamment; COOK ne leur échappa que par une espèce de prodige, le rocher qui venoit d'enfoncer son navire s'y étant incrusté, et l'ayant seul empêché de couler à fond; au Sud-Ouest, VANCOUVER et DENTRECASTEAUX ne furent pas plus heureux dans le dessein qu'ils avoient l'un et l'autre d'en terminer la géographie, et l'Amiral François faillit y perdre ses deux vaisseaux. A peine, vers le Sud, quelques années se sont écoulées depuis la découverte du détroit de Bass, et déjà la plupart des îles de ce détroit sont jonchées des débris des navires qui s'y sont perdus: tout récemment, et pour ainsi-dire sous nos yeux, le bâtiment François 1'Entreprise est venu se briser sur les îles dangereuses qui ferment son ouverture Orientale.… L'histoire de notre navigation et de nos propres dangers fera mieux ressortir encore toute l'étendue de ces difficultés, et la perte des deux vaisseaux du capitaine FLINDERS, envoyé par le Gouvernement Anglois pour rivaliser avec nous, n'en fournira que trop une nouvelle et déplorable preuve. Malgré tant de circonstances défavorables, la partie géographique de nos travaux n'en est pas moins du plus grand intérêt; et sans doute il me sera facile de prouver, par les détails de nos opérations en ce genre, combien elles sont honorables pour la marine Françoise.

Deux bâtimens dans le port du Hâvre avoient été préparés pour cette expédition: le Géographe, belle Corvette de 30 canons, tirant de 15 à 16 pieds d'eau, d'une marche très-avantageuse, mais trop fine peut-être pour supporter un ou plusieurs échouemens sans danger; le Naturaliste, grosse et forte Gabarre, d'un tirant d'eau peu différent de celui du Géographe, d'une marche inférieure, d'une construction des plus solides, et bien préférable, sous ce rapport, à la Corvette.

Rien n'avoit été négligé pour que les approvisionnemens fussent

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abondans et de bonne qualité; les magasins de la marine du Hâvre avoient été mis à la disposition de notre Commandant; des sommes considérables lui avoient été allouées pour l'achat des rafraîchissemens, tels que vins de caisse, liqueurs, sirops, confitures de diverses espèces, pâtes d'Italie, tablettes de bouillon, limonade sèche, extrait de bière, &c. Des filtres de l'invention de SCHMIDT, des fourneaux aspirans, des moulins à bras, des appareils distillatoires, avoient été mis à bord de chacun des deux vaisseaux; des instructions sanitaires du plus grand intérêt avoient été rédigées par M. KÉRAUDREN, premier médecin de la marine. Les artistes les plus distingués de la Capitale avoient exécuté nos nombreux instrumens d'astronomie, de physique, de météorologie, de géographie; le nécessaire des chimistes, celui des peintres et des dessinateurs, étoient précieusement composés; une bibliothèque nombreuse, formée des meilleurs ouvrages de marine, d'astronomie, de géographie, de physique, d'histoire naturelle et de voyages, avoit été préparée pour chaque navire; toutes les instructions relatives aux recherches scientifiques avoient été rédigées par une commission de l'Institut, composée de MM. FLEURIEU, LACÉPÈDE, LAPLACE, BOUGAINVILLE, CUVIER, JUSSIEU, LELIÈVRE, CAMUS et LANGLÈS; c'est assez dire combien elles étoient précieuses et complètes sous tous les rapports; M. DEGÉRANDO, Membre de la même Société savante, avoit préparé pour nous un travail intéressant sur la méthode à suivre dans l'observation des peuples sauvages; une médaille nationale avoit été frappée pour consacrer cette grande entreprise; les passe-ports les plus flatteurs nous avoient été fournis, par tous les Gouvernemens de l'Europe; des crédits illimités nous étoient ouverts sur les principales colonies de l'Afrique et de l'Asie; en un mot, le Chef auguste, sous les auspices duquel ce voyage important alloit s'exécuter, avoit ordonné que rien ne fût omis, de tout ce qui pouvoit assurer la conservation des hommes, favoriser leurs travaux, et garantir par-tout leur indépendance. Enfin,

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les promesses les plus avantageuses, reproduites à chaque page des instructions du Gouvernement, sembloient devoir assurer au dévouement, au travail, ces récompenses honorables, ces distinctions flatteuses, qui toujours ont été le prix de semblables voyages, et qui seules aussi peuvent dédommager l'homme honnête des privations et des misères auxquelles ils exposent.

Aux rivages lointains que nous allions visiter, appartenoient des peuples intéressans à connoître; le PREMIER CONSUL voulut que, députés de l'Europe vers ces hommes ignorés, nous parussions au milieu d'eux comme des amis et des bienfaiteurs. Par ses ordres, les animaux des races les plus utiles étoient embarqués sur nos vaisseaux; une foule d'arbres intéressans se pressoient pour eux à bord de nos navires; nous leur portions les graines les plus convenables à la température de leurs climats, les instrumens les plus nécessaires à l'homme; des vêtemens, des ornemens de toutes espèces leur étoient destinés; il n'étoit pas jusqu'aux inventions les plus singulières de l'optique, de la physique et de la chimie, qui n'eussent été mises à contribution pour leur avantage, ou seulement pour leur plaisir…..

Tous ces nombreux détails étant ainsi réglés, et l'armement des deux vaisseaux étant fini, les naturalistes reçurent ordre, dans les premiers jours de septembre 1800, de se rendre au Hâvre; j'étois du nombre; une cinquième place de Zoologiste venoit de m'être accordée à la recommandation de plusieurs Savans illustres.

Les officiers de cette expédition avoient été choisis dans tous les ports avec le plus grand soin; les aspirans de la marine avoient subi des examens difficiles pour être admis, et tous étoient dignes de cette distinction, aussi flatteuse qu'ambitionnée. Ce n'étoit pas seulement parmi les officiers, que cette précieuse composition se faisoit observer; les grades les plus obscurs de nos équipages avoient été recherchés avec ardeur, et plusieurs se trouvoient occupés par des jeunes gens des familles les plus honnêtes de

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la Normandie; entraînés tous par le desir plus impérieux dans le jeune âge, d'apprendre, de connoître, et sur-tout de partager ces navigations lointaines, qui portent toujours avec elles quelque chose de grand et d'extraordinaire qui commande le respect, qui le mérite, et qui l'obtient. Parmi ces jeunes gens intéressans, se trouvoit mon digne collaborateur, mon estimable ami M. LESUEUR, ce cher compagnon de mes dangers, de mes sacrifices et de mon dévouement.

Indépendamment des officiers du Naturaliste, il y avoit à bord de ce dernier navire, un personnage assez connu, le nommé A-SAM, Chinois, natif de Can-toung. Fait prisonnier par un corsaire François, à bord d'un bâtiment de la Compagnie Angloise, A-SAM avoit été successivement évacué d'hôpitaux en hôpitaux, jusqu'à celui du Val-de-Grâce. La présence d'un Chinois dans la capitale y produisit assez de sensation pour que le PREMIER CONSUL en fût instruit….. Dès ce moment, A-SAM fut heureux et libre; les secours de tous genres lur furent prodigués pendant son séjour à Paris; et pour mettre le comble à ses bienfaits, le PREMIER CONSUL ordonna qu'A-SAM fût rendu à sa patrie, à sa famille; qu'embarqué à bord de nos vaisseaux, il y fût traité comme officier, et les administrateurs de l'Ile-de-France reçurent ordre de lui continuer ces soins jusqu'à ce qu'ils pussent lui procurer une occasion sûre pour son retour en Chine.… Heureuses les nations où de pareils soins sont accordés à l'étranger malheureux! Béni soit le Chef ainsi généreux et bienfaisant!

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CHAPITRE II.

Traversée du Hâvre aux îles Canaries: séjour à Ténériffe.

[Du 19 Octobre au 13 Novembre 1800.]

LE 19 octobre au matin, les vents et la marée nous étant favorables, l'ordre de départ fut donné pour les deux vaisseaux; la frégate Américaine le Portsmouth, reportant aux États-Unis les ambassadeurs qui venoient de conclure la paix, sortoit avec nous. A neuf heures, nous passions devant la tour de François I.er; une musique nombreuse en occupoit le sommet, et faisoit entendre le chant du départ: un peuple immense, accouru de tous les environs, couvroit le rivage; du geste et de la voix, chacun des spectateurs nous adressoit ses derniers adieux et ses vœux; tous, à l'envi, sembloient nous dire: "Ah! puissiez-vous, moins malheureux que MARION, SURVILLE, SAINT-ALLOUARN, La PÉROUSE et DENTRECASTEAUX, être rendus un jour à votre patrie, à la reconnoissance de vos concitoyens!"

A dix heures, nous étions hors des jetées; nous embarquâmes nos poudres, et forçant de voiles vers la frégate Angloise la Prosélite, qui croisoit devant le port, nous donnâmes communication de nos sauf-conduits à l'officier qui la commandoit, et poursuivîmes notre route.

Le 25, la diminution des brumes que nous avions continuellement éprouvées dans la Manche, et l'ascension du thermomètre, nous indiquoient assez que nous marchions vers des climats plus chauds; la température s'étoit progressivement élevée de 8 à 12°: nous étions alors dans le golfe de Gascogne, presque sous le parallèle de Bordeaux.

Le 27 à midi, nous nous estimions par la latitude du cap Finistère, qui forme, comme on sait, la pointe la plus occidentale de l'Espagne et de l'Europe continentale.

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Bientôt nous nous trouvâmes par le travers de cette Lusitanie, dont l'élégant et sensible auteur de Télémaque sut consacrer, avec tant d'éloquence et charme, le bonheur et la fécondité. Le ciel étoit plus pur, les flots plus calmes, la température plus douce, plus salutaire; en un mot, tout sembloit se réunir pour nous rappeler, les rians tableaux de FÉNÉLON. Le thermomètre, dès-lors, étoit à 15°: le baromètre, depuis notre départ du Hâvre, s'étoit progressivement abaissé de 2 lignes; il ne se soutenoit plus qu'à 28P 5l.

Le 30, nous, dépassâmes la hauteur du détroit de Gibraltar. Tout le reste du jour et, 1e lendemain, nous continuâmes à prolonger les côtes d'Afrique, à la distance de cinquante lieues environ.

Enfin, le I.er novembre, à six heures du soir, nous eûmes la vue si desirée du pic de Teïde, le mont Nivaria des anciens. Au milieu des îles de Palma, de Ferro, de Gomère, à l'Ouest; de celles de Canarie, de Fortaventure et de Lancerote, à l'Est, s'élève cette pointe si fameuse, connue sous le nom de Pic de Ténériffe. Sa large base étoit alors voilée par les nuages, tandis que sa cime, éclairée par les derniers rayons du soleil, se dessinoit majestueusement au-dessus d'eux. Cette montagne, sans doute, n'est pas la plus haute du globe, comme l'ont répété souvent des voyageurs trop enthousiastes ou trop ignorans; elle n'a pas, en effet, plus de 2000 toises au-dessus du niveau de la mer, et par conséquent elle le cède, en Europe, au Mont-Blanc, à plusieurs montagnes de la Suède, de la Norwège, et en Amérique, à dix ou douze pitons des Andes, dont quelques-uns, tels que l'Antisana, le Chimboraço, la surpassent de plus d'un tiers en hauteur; mais, il faut l'avouer, l'isolement de ce pic au milieu des mers, la présence des îles fameuses qu'il annonce au loin, les souvenirs qu'il rappelle, les grandes catastrophes qu'il proclame, et dont il est lui-même un prodigieux effet, tout concourt à lui donner une importance que ne sauroient avoir les autres montagnes du globe.

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Tandis que tous les regards étoient fixés sur ce mont gigantesque, nous nous en approchions à chaque instant davantage: bientôt nous pûmes reconnoître Lancerote, Fortaventure et la Grande-Canarie, qui se dessmoit à l'horizon comme un cône immense, fortement aplati vers son sommet. Poussés par un vent favorable, nous espérions pouvoir, dans la soirée même, arriver au mouillage; mais cet espoir ayant été trompé, nous nous décidâmes, pour la nuit, à courir quelques bordées. Le lendemain, à la pointe du jour, nous ralliâmes la terre, que nous atteignîmes bientôt.

Qu'on se figure une côte escarpée, noirâtre, profondément sillonnée par les torrens, sans aucune autre trace de végétation que quelques tiges rabougries de Cacalia, de Cactus et d'Euphorbe: au-delà de ces côtes inhospitalières, qu'on imagine plusieurs gradins de hautes montagnes, également dépouillées de verdure, hérissées par-tout de pitons aigus, de crêtes arides, de roches bouleversées; et encore au-delà de toutes ces montagnes, le pic de Teïde, s'élevant comme un énorme géant au-dessus d'elles, et l'on aura, je pense, une assez juste idée de la vue de Ténériffe par la pointe d'Anaga, où nous vînmes atterrir; de là jusqu'à Santa-Cruz, où nous mouillâmes, le même aspect sauvage se reproduit; par-tout des laves, des scories, des monts escarpés et stériles: quelques misérables habitations assises au pied de ces mornes volcaniques, ne servent qu'à faire ressortir plus fortement encore le triste aspect de cette partie de l'île….. Il y a loin de là, sans doute, à ces tableaux gracieux des îles Fortunées, tour-à-tour dessinées avec tant d'élégance par HORACE, VIANA, CAÏRASCO, l'immortel auteur de la Jérusalem délivrée, et celui du poëme dell' Oceano; mais ces douces illusions, ces riantes images avoiens besoin, pour se soutenir contre fo péalité, du voile du mystère, de l'intérêt des siècles et des distantes: les Canaries, dépouillées aujourd'hui de ces titres brillans de leur gloire antique, n'ont plus guère d'autre intérêt réel que celui de leurs vins, de leur position

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avantageuse, des révolutions physiques et politiques dont elles furent le théâtre.

En prolongeant, à très-petite distance, la côte d'Anaga, nous ne tardâmes pas à découvrir le mouillage et la ville de Santa-Cruz. A dix heures du matin, nous laissâmes tomber l'ancre par 22 brasses, fond de sable volcanique, vaseux et noir.

Il me reste encore une carrière trop longue et trop importante à parcourir, pour que je doive long-temps m'arrêter sur les Canaries; leur position au milieu de la mer Atlantique les a soumises, aux observations d'une foule de Voyageurs modernes, également recommandables par leurs talens et par leur véracité; il existe d'ailleurs, sur cet Archipel, un ouvrage Espagnol en trois volumes in-8°, par JOSEPH DE VIERA Y CLAVIJO, qui semble avoir épuisé tout ce qu'on peut dire d'intéressant sur l'histoire ancienne et moderne de ces îles, sur leurs révolutions physiques et politiques, leur population, leurs productions diverses, leur température, &c. L'histoire de la conquête des Canaries occupe, avec raison, une grande partie de l'ouvrage de CLAVIJO. Quel tableau plus intéressant et plus touchant, en effet, que celui des malheureux Gouanches, armés de pieux et de massues de bois, combattant, pendant près d'un siècle, contre les François, les Portugais et les Espagnols; opposant le courage et la constance au nombre de leurs ennemis, à la supériorité de leurs armes, à la force de leur cavalerie; faisant acheter la possession de leurs misérables îles par plus de combats et plus de sang, que n'en coûta depuis la possession d'un Nouveau-Monde!

D'après toutes ces considérations, je me bornerai donc à présenter un très-petit nombre de détails, qui me paroissent avoir échappé jusqu'à ce jour aux écrivains nombreux que nous comptons sur cet Archipel.

Les maladies les plus communes, celles que l'on peut y regarder comme endémiques, sont les affections gastriques opiniâtres, souvent

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Compliquées d'adynamie, les diarrhées putrides et chroniques, les fièvres adynamiques, les cachexies scorbutiques, les éruptions cutanées de diverses espèces, la gale, dont la plupart des individus sont horriblement frappés; une affection beaucoup plus dangereuse, et fort analogue, dit-on, à l'éléphantiasis. Toutes ces maladies, qui attaquent plus particulièrement la basse classe de la population, paroissent avoir une source commune dans la mauvaise nourriture dont on fait généralement, usage dans le pays. Cette nourriture secompose, en effet, du Gofio, espèce de pâte qui remplace presque absolument le pain, et qui vient, dit-on, des anciens Gouanches. Elle se prépare avec de la farine d'orge ou de blé torréfiés, moulus, puis détrempée avec de l'eau, du lait et du miel. Le reste de cette nourriture consiste presque entièrement dans le poisson salé séché au soleil, qu'on va pêcher à la côte de Barbarie, qu'on dépose ensuite dans de vastes magasins, où le défaut de soin, l'encombrement et la chaleur, ne tardent pas à développer une décomposition plus ou moins rapide. L'odeur infecte qui s'exhale de ces grands amas de poissons en fermentation, est insupportable pour les étrangers, et les poursuit désagréablement, en quelque endroit de la ville qu'ils puissent aller. Le bas prix de cette salaison en rend la consommation prodigieuse dans toutes les Canaries; mais cet avantage est tristement compensé par les maladies dont je viens de parler, et qui toutes semblent résulter, en grande partie, de la nature saline, acrimonieuse et putride de cet aliment.

C'est à la même raison, peut-être, qu'il faut attribuer cette physionomie cachectique, ce teint huileux et pour ainsi dire livide, que la plupart des Voyageurs ont remarqués dans le peuple de Santa-Cruz. La qualité des eaux dont on fait généralement usage dans ces îles, pourroit cependant bien aussi ne pas être étrangère aux diverses affections dont je viens de parler. En effet, la rareté des sources, qui tarissent, pour la plupart, durant la saison, chaude, a mis les habitans dans la nécessité de recueillir l'eau des pluies

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dans de vastes citernes, où, par un séjour de plusieurs mois, elle ne sauroit manquer de s'altérer assez pour porter ensuite des principes plus, ou moins délétères dans l'économie animale.

A l'égard des maladies vénériennes, elles sont excessivement communes à Ténériffe; il faut en accuser à-la-fois la chaleur du climat, l'indolence des habitans, leur excessive mal-propreté, le grand nombre des troupes, l'affluence des matelots qui y abordent de toutes les parties du Monde, le défaut absolu de toute espèce de police, le peu d'instruction de la plupart des Officiers de santé du pays, et par-dessus tout encore, la multiplicité révoltante des filles publiques, qui, dans les rues, sur les quais, et jusque dans les temples saints, poursuivent les Étrangers pour leur offrir à vil prix de perfides plaisirs, source funeste de longs et cruels remords. Les maladies de ce genre sont, en effet, d'autant plus dangereuses dans ce pays, qu'elles se trouvent souvent compliquées de gales rongeantes invétérées.

Parce que les Anciens, qui n'avoient aucune idée bien exacte sur les Canaries en ont fait le séjour de leurs bienheureux, il se trouve quelques hommes enthousiastes qui se croient obligés de reproduire toutes les descriptions idéales de la poésie et de la mythologie anciennes à leur égard. C'est ainsi, par exemple, que tout récemment encore on vient de célébrer la fertilité de ces îles d'une manière qui répugne à-la-fois au raisonnement et à l'expérience.

En effet, l'un des premiers élémens de la fertilité, c'est l'eau: or la disette en est si générale dans toutes les Canaries, qu'aucune d'elles ne possède de rivière proprement dite; les sources, durant l'été, sont si généralement à sec, que les habitans se trouvent par-tout réduits à l'usage des citernes pour leur boisson. Cette rareté des eaux, à son tour, se rattache si particulièrement à la nature physique du sol, à sa disposition générale, qu'on peut la regarder comme au-dessus de tous les moyens des individus et du

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Gouvernement. Le peu d'étendue de ces îles, la figure étroite et alongée de la plupart d'entre elles, la hauteur énorme des montagnes qui les couvrent sur tous les points, la profondeur des vallées, leur pente rapide vers la mer, et sur-tout leur peu de longueur, tout concourt à s'opposer à la formation de rivières ou même de ruisseaux tant soit peu considérables. En même temps la nature du sol, presque par-tout basaltique, s'opposant à la filtration des eaux dans son sein, celles qui tombent à sa surface s'évaporent bientôt par l'action d'une haute température.

Ces obstacles physiques à la fertilité générale des Canaries sont tellement évidens, et leur action est si puissante, que l'on pourroit se passer de preuves plus directes, pour repousser toutes les exagérations de l'esprit de système et d'enthousiasme à ce sujet; mais ces preuves directes, nous les avons ici, pour justifier les conséquences du raisonnement et de l'analogie. Il résulte, en effet, d'un mémoire sur les productions et le commerce des Canaries, mémoire que je possède encore en original, et qui me fut remis par l'un des Négocians les plus éclairés de cet Archipel, il en résulte, dis-je,

1.° Que Ténériffe, la plus considérable de ces îles, Palme et Ferro, ne produisent pas, à beaucoup près, assez de subsistance pour leur foible et misérable population;

2.° Que Canarie et Gomère peuvent tout juste suffire à leurs propres besoins;

3.° Que Lancerote et Fortaventure sont les greniers des Canaries; mais que leur sol ingrat et sablonneux (ce sont les propres expressions du manuscrit) a besoin, pour produire ses récoltes, de pluies abondantes; que toutes les fois qu'elles viennent à manquer, ou qu'elles sont moins soutenues, la disette et la famine régnent dans tout l'Archipel;

4.° Que, dans le cas même des plus belles récoltes, les Canaries ne peuvent jamais fournir de grains à l'exportation; que presque tous les ans, au contraire, elles sont forcées d'en tirer de grandes

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cargaisons d'Espagne, d'Amérique, ou même du Nord de l'Allemagne, pour l'achat desquelles une forte partie des vins de l'Archipel se trouve employée.

Les Canaries, dans leur état actuel, bien loin de rapporter quelque chose à leur Métropole, lui coûtent beaucoup pour l'entretien de leurs fortifications et de leurs garnisons; mais entre les mains de l'Angleterre, ces colonies deviendroient bientôt d'un grand intérêt: indépendamment de l'avantage de leur position, la Grande-Bretagne en retireroit celui de s'affranchir, en partie, du tribut onéreux qu'elle paie annuellement à la France, à l'Espagne, au Portugal, pour les vins et pour les eaux-de-vie qu'elle tire de ces trois Puissances. Ce fut, sans doute, la principale raison pour laquelle le Gouvernement Anglois tenta, durant la dernière guerre, la conquête des Canaries. Une flotte nombreuse, sous les ordres de l'Amiral NELSON, parut tout-à-coup, en 1796, devant Ténériffe, la principale de ces îles; mais cette attaque eut un résultat bien différent de celui qu'en 1657, l'Amiral BLACKE avoit obtenu sur le même point: NELSON y perdit un bras; une partie de ses troupes et de ses embarcations fut prise par les Espagnols ou coulée à fond par l'artillerie des forts; vainement, à la faveur des ténèbres, il parvint à débarquer sur le rivage, et même à gagner la place d'armes; assailli de toutes parts par les troupes et les milices Espagnoles, il fut contraint à capituler et à souscrire l'engagement de s'éloigner de l'Archipel. Les Canariens montrent encore avec orgueil, suspendus à la voûte de leur principale église, les drapeaux qu'ils conquirent en cette occasion sur les Anglois, ainsi que la chaloupe du vaisseau'de NELSON, à bord de laquelle il eut le bras emporté. A cette défense honorable, on vit se distinguer les équipages de plusieurs bâtimens François, qui s'empressèrent, lors de l'apparition des Anglois, de prendre les armes, et qui ne contribuèrent pas peu, par leur exemple, à développer le courage des milices et des troupes du pays. C'est ici le lieu de se rappeler

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que, presque à la même époque, les batteries et les postes avancés de Porto-Ricco furent défendus par des François, avec une telle intrépidité, que les Anglois, réduits à se rembarquer précipitamment, abandonnèrent une partie de leur artillerie de siége.

Depuis cette attaque de NELSON contre les Canaries, les garnisons de ces îles ont été considérablement renforcées; on y comptoit, lors de notre passage, 4,500 hommes de troupes régulières très-belles et très-bien entretenues; la plus grande partie de ces troupes se trouvoit à Tériériffe, qui peut fournir, en outre, jusqu'à 8,000 hommes de milices. Indépendamment de cette augmentation de troupes, l'attaque de Santa-Cruz seroit aujourd'hui bien plus difficile, à cause d'un nouveau fort que le dernier Gouverneur a fait éleyer sur une montagne escarpée, et dont les batteries plongent dans la rade en croisant le feu de la tour carrée qui défend le môle.

La nature de notre mission, la bonne intelligence des deux Gouvememens, les derniers succès de la France, la paix récente avec l'Amérique, tout concourut à nous faire éprouver, de la part des Espagnols, l'accueil le plus obligeant et le plus flatteur. Nos braves alliés se complaisoient sur-tout à nous interroger sur la dernière campagne d'Italie, sur le passage des Alpes, sur la bataille de Marengo, et sur cette suite rapide de prodiges dont nous leur portions la première annonce. Tous, à l'envi, sembloient vouloir nous témoigner leur respect et leur admiration pour la France. Ah! s'il est permis quelquefois à l'homme d'honneur de s'énorgueillir de sa nation, ce doit être, sans doute, dans ces circonstances pleines de charmes, où, loin de ses concitoyens, il voit, au milieu des étrangers qu'il visite, se rattacher au nom de sa patrie, toutes les idées de puissance, de grandeur et de gloire!

Parmi les personnes que j'eus moi-même occasion de connoître à Ténériffe, et du bon accueil desquelles j'eus plus particulièrement à me louer, je dois citer M. le Duc de BÉTHANCOVRT, colonel

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du régiment d'Ultonia, descendant de ce fameux JEAN DE BÉTHANCOURT, Seigneur Normand, qui fut à-la-fois Je conquérant et le législateur, des Canaries. L'un des plus grands hommes de ce 15.° siècle, si fécond en prodiges, JEAN DE BÉTHANCOURT eut tout l'héroïsme, tout l'enthousiasme chevaleresque de son temps, sans en avoir l'ignorance, le fanatisme et la férocité. Sa mémoire, éternellement chère aux Canariens, sera, pour ses derniers neveux, un titre inaliénable à la considération la plus flatteuse, et celui dont je parle en avoit de plus réels encore.

M. le Marquis de NAVA possède un très-beau jardin botanique à l'Orotava; ce seigneur consacre une partie de ses grands revenus à naturaliser dans les îles de l'Archipel tous les végétaux qui peuvent contribuer à développer leur commerce, enrichir leur sol, embellir leurs vallées, et revêtir leurs montagnes nues et stériles: il faut le présenter à l'estime de tous les gens de bien, comme l'un des bienfaiteurs de sa patrie.

A la Laguna, M. SAVIGNON, médecin du Gouvernement, se distingue par un caractère honorable et des connoissances étendues dans sa profession.

M. COLOGANT, de cette famille respectable, dans laquelle la bienveillance pour les voyageurs François semble être héréditaire, et dont le juste éloge se reproduit dans toutes nos relations nationales modernes, M. COLOGANT, dis-je, se fit un plaisir de nous communiquer des renseignemens pleins d'intérêt sur la dernière éruption du volcan de Cahorra; le dessin colorié qu'il en avoit fait lui-même avec beaucoup de soin, fut mis à la disposition de tous ceux d'entre nous qui voulurent le copier. En le retrouvant, à mon retour en Europe, dans l'ouvrage de M. BORY, j'ai regretté de ne pas y lire le nom de son véritable auteur, parce que des omissions de ce genre, quelque involontaires qu'elles puissent être, suffisent souvent pour altérer, ou même pour détruire cette confiance libérale des étrangers à l'égard des voyageurs Européens,

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confiance dont j'ai reçu moi-même tant de preuves généreuses aux diverses époques de notre voyage.

Pendant notre séjour à Ténériffe, le baromètre se soutint constamment de 28P 3l à 28P 4l; le thermomètre à bord du navire, à l'ombre et à midi, varia de 17 à 20°, et me donna, pour terme moyen à cette heure, 18, 5°, résultats conformes à ceux précédemment obtenus par LAMANON et par M. LABILLARDIÈRE, aux mêmes lieux et dans les mêmes circonstances.

De toutes les hypothèses auxquelles les traditions des Anciens sur les Canaries ont donné lieu, la plus singulière, sans doute, et la plus généralement admise, c'est celle de l'existence d'un grand continent dont elles auroient fait partie, et qui, sous le nom d'ATLANTIDE, auroit occupé la grande mer qui sépare l'Afrique d'avec le Nouveau-Monde. Cette opinion n'a pas manqué d'être soutenue par quelques voyageurs, séduits eux-mêmes par l'autorité de Platon ou par les sophismes de plusieurs écrivains modernes. Des volumes de compilations et de citations ont été faits sur cet objet, et cependant les véritables pièces du procès sont encore à produire. On s'est perdu dans les dissertations, dans les hypothèses, au lieu de comparer la constitution physique actuelle des pays dont il s'agissoit de fixer les rapports anciens. C'est sous ce dernier point de vue que l'un de nos compagnons de voyage, M. BAILLY, a cru devoir observer les Canaries, et discuter l'importante question de l'existence de l'Atlantide. Je vais présenter ici les observations intéressantes de ce minéralogiste éclairé.

"Plusieurs écrivains célèbres, dit M. BAILLY, se sont occupés, sur le témoignage de Platon, de l'existence de l'Atlantide; la plupart de ceux qui l'admettent, se sont accordés à voir dans les îles Canaries, désignées par les Anciens sous le nom d'Iles Fortunées, des débris de cette terre, qui, selon plusieurs, n'auroit pas occupé moins d'espace que celui compris entre l'Afrique et l'Amérique, et peut-être même auroit fait partie de ces deux

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continens, en les réunissant. La chaîne de montagnes désignée sous le nom de Mont-Atlas, et qui parcourt la partie Nord de l'Afrique, servoit merveilleusement à appuyer leurs systèmes à cet égard; car ils ne voyoient, dans les îles qui nous occupent, que le prolongement de cette chaîne, qui, par un léger détour, venoit se raccorder avec les Açores; il ne leur en coûtoit pas davantage pour rattacher les îles du Cap-Verd avec les montagnes de l'intérieur de l'Afrique. La même autorité qui faisoit confondre ainsi les Canaries, les Açores et les îles du Cap-Verd, auroit bien pu justifier aussi la réunion au continent perdu, de toutes les autres îles Atlantiques, telles que Tristan-d'Acuñha, l'Ascension, S.t-Mathieu, la Trinité, S.te-Hélène, Noroñha, &c.; car ce ne seroit certainement pas être trop hardi, que d'étendre jusqu'à ces dernières îles les limites d'une terre plus vaste, suivant le grand-prêtre de Saïs, que l'Asie et la Lybie ensemble.

Pour établir des réunions aussi singulières et aussi importantes, on s'est borné cependant, jusqu'à ce jour, à quelques traditions vagues des Anciens; on s'est arrêté sur-tout à l'inspection des cartes; on a négligé de comparer la constitution physique des prétendus débris de l'Atlantide et des continens auxquels on a voulu la réunir ou l'assimiler. C'est ce rapprochement que je me propose d'indiquer ici.

Tous les voyageurs s'accordent à nous dire que les chaînes de montagnes qui parcourent l'Afrique et l'Amérique sont essentiellement primitives; que les terrains situés entre elles sont d'origine secondaire ou tertiaire, et que les endroits reconnus pour appartenir au domaine des feux souterrains, sont en trèspetit nombre comparativement au reste de ces terres,

Il n'en est pas de même des îles répandues dans l'Océan Atlantique; toutes sont exclusivement volcaniques, soit qu'elles se présentent isolées, comme l'Ascension, Sainte-Hélène, la Trinité, Madère, &c., ou qu'elles soient réunies en groupes,

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comme les Açores, les Canaries, les îles du Cap-Verd, Tristand'Acuñha et celles qui l'entourent, &c. Ces îles paroissent sortir du sein d'une mer profonde; leurs flancs sont écores et presque perpendiculaires; les canaux qui les séparent sont d'une profondeur incommensurable; les bancs et les hauts-fonds, si communs dans les autres archipels, sont absolument étrangers à ceux-ci. Si quelquefois il se rencontre quelque rocher isolé, ou bien il paroît tenir à quelque île voisine, ou bien il en est entièrement distinct; dans l'un et l'autre cas, on peut faire sur lui les mêmes observations que sur les autres îles Atlantiques plus grandes. Dans aucune d'elles, on ne rencontre de vrais granits, de véritables porphyres, de schistes primitifs; et les substances calcaires que quelques-unes ont offertes, ne sont que des dépôts coquilliers ou madréporiques.

Du simple aperçu que je viens de présenter, il résulte évidemment, ce me semble, qu'une différence aussi absolue, aussi générale, entre la constitution actuelle des îles Atlantiques et celle des continens voisins, doit exclure toute idée d'origine commune ou même d'antique réunion. De ces mêmes faits, on peut conclure aussi, que l'hypothèse dans laquelle on s'obstine à considérer les îles Atlantiques comme les débris d'un ancien continent, n'est pas soutenable; car toutes ces îles étant exclusivement volcaniques, il faudroit, ou supposer que l'Atlantide étoit un continent entièrement volcanique, ou bien que les seules parties volcaniques de ce continent ont été respectées par la catastrophe qui l'engloutit: or, l'une ou l'autre supposition est également dénuée de vraisemblance."

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CHAPITRE III.

Traversée des Canaries à l'Ile-de-France.

[Du 13 Novembre 1800 au 15 Mars 1801.]

LE 13 novembre au soir, après avoir embarqué les provisions que nous étions venus chercher aux Canaries, nous appareillâmes pour continuer notre route. A quatre heures, nous passâmes devant la petite ville de Candélaria, fameuse par les miracles de la vierge de ce nom. Toute cette partie de l'île de Ténériffe présente un aspect aussi sauvage, aussi profondément stérile que la côte d'Anaga. Dans la soirée, nous découvrîmes les îles de Gomère et de Palma, que nous laissâmes dans l'Ouest, et que nous dépassâmes dans la nuit.

Le 15, nous étions déjà sous le tropique du Cancer; le 18, nous nous estimions par le parallèle des îles du Cap-Vert: de ce dernier point jusqu'à la hauteur de la Gambie, les vents nous furent assez favorables, et nous fîmes bonne route; mais à cette époque nous éprouvâmes des calmes opiniâtres, qui ne nous permirent pas de couper l'équateur avant le 12 décembre, et par 24° 6′seulement de longitude Occidentale, malgré les tentatives de notre Commandant pour passer la ligne par 10 ou 12°: toutes ses manœuvres à cet égard se trouvèrent constamment déjouées par les calmes, les courans et les vents. Il est digne de remarque, sans doute, que l'Amiral DENTRECASTEAUX ayant voulu, neuf ans auparavant, suivre une route semblable pour couper l'équateur par 16 ou 18°, éprouva les mêmes obstacles, et fut entraîné comme nous par les courans et les orages, jusque sous le 26.° degré de longitude Occidentale.

Le 30 décembre, nous passâmes, pour la première fois, sous

TOME I. D

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le tropique du Capricorne. Du 23 au 24 janvier 1801, nous coupâmes le méridien de Paris par 36° environ de latitude Australe.

Le 3 février, nous doublâmes le cap de Bonne-Espérance à la distance de huit ou dix lieues. Nous distinguâmes assez bien la montagne de la Table, malgré les brumes dont elle se trouvoit alors enveloppée de toutes parts.

Du 3 au 4 mars, nous fûmes assaillis par une bourrasque, qui ne dura guères plus de 24 heures, mais qui fut d'une violence telle, que le baromètre, dans cet intervalle, s'abaissa de 10, 8 lignes. Le Naturaliste éprouva quelques avaries dans sa voilure. Nous nous trouvions alors par le travers du canal de Mosambique, parage fameux à cause de la fréquence de ses orages et de leur violence. Le 10 mars, nous repassâmes le tropique du Capricorne.

Enfin, le 13 au soir, nous eûmes la vue des montagnes de l'Ile-de-France, après une navigation de cent quarante-cinq jours, à compter du départ d'Europe, ce qui fait une des plus longues traversées qu'on puisse avoir pour un voyage de ce genre. L'obstination de notre Chef à ranger de trop près la côte d'Afrique, fut la principale cause de ce retard, et comme il eut, sur toute la suite de nos opérations, la plus funeste influence, je crois devoir m'arrêter un instant sur cet objet.

Deux routes se présentent naturellement au navigateur qui, partant d'Europe, se propose d'aller doubler le cap de Bonne-Espérance: l'une, qu'on pourroit appeler de cabotage, consiste à ranger de près la côte d'Afrique, afin de couper l'équateur le plus à l'Est possible. Par la seconde route, au contraire, après avoir atteint la latitude des îles du Cap-Verd, on laisse porter dans l'Ouest, en se rapprochant de la côte Orientale de l'Amérique, de manière à ne couper la ligne que par les 25 ou même 30° de longitude à l'Ouest du méridien de Paris. Parvenu vers le 33.° degré de latitude Australe, on trouve des vents de N. O. d'abord, puis de l'Ouest,

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à la faveur desquels on peut rapidement s'élever dans l'Est pour aller doubler le cap fameux dont nous parlons.

Sans doute, si l'on se contente de comparer la distance absolue de ces deux routes, on n'hésitera pas à choisir celle du cabotage le long des côtes d'Afrique; mais le navigateur instruit fait entrer clans ses calculs d'autres élémens que cette vaine considération des positions géographiques relatives; il n'ignore pas que les distances les plus considérables en apparence, ne sont rien pour lui, s'il se trouve favorisé par les courans et par les vents; que le plus petit trajet, au contraire, peut l'arreêter pendant des semaines, ou pendant des mois, si ces mêmes vents, si ces mêmes courans sont opposés à sa marche, ou, ce qu'il redoute bien davantage encore, si des calmes opiniâtres retiennent son navire immobile à la surface des flots.

Or, tous ces inconvéniens réunis sont attachés à la route de cabotage le long des côtes du N. O. de l'Afrique: l'expérience nous apprend, en effet, que la direction générale des vents qui soufflent dans ces parages, est celle de l'E. S. E., ou même du S. E.; elle nous apprend que les courans qui régnent dans cette partie de l'Océan Atlantique portent au N. O.; elle nous apprend enfin que, de toutes les mers connues, celle qui baigne la portion équatoriale de la côte Occidentale d'Afrique est la plus sujette aux calmes, et que nulle part ils ne se montrent aussi cruellement opiniâtres. Tous les navigateurs les plus expérimentés sont d'accord sur les faits que je viens d'établir, et le capitaine DAMPIER, dont tous les écrits portent un caractère si précieux d'exactitude, et sont le fruit d'une si longue expérience, les a plus particulièrement développés dans son Traité des vents.

Par la route du large, au contraire, les courans, si funestes au caboteur, deviennent favorables à celui qui veut porter dans l'Ouest, et les calmes si redoutables des côtes Africaines, sont beaucoup plus rares, et sur-tout beaucoup moins durables au milieú de

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l'Océan Atlantique, soit que l'abri d'un grand continent les produise ou les entretienne dans son voisinage, soit que toute autre cause physique vienne se rattacher à ce phénomène. Enfin, les vents d'Ouest, dont le navigateur a besoin lorsqu'il est parvenu vers le 33.° ou le 35.° degré Sud, sont tellement constans dans ces derniers parages, qu'on peut d'avance calculer sur leur secoursa.

Ce n'est donc pas sans de bonnes raisons, que les plus habiles navigateurs préfèrent la route de l'Ouest, quoique beaucoup plus longue en apparence, et cette préférence est établie depuis bien long-temps, sans doute, puisque dès l'époque des premiers voyages de SCHOUTEN, on la trouve consacrée par l'expérience. Ce voyageur célèbre rapporte, en effet, que durant sa première navigation d'Europe dans l'Inde, en 1658, le capitaine du navire à bord duquel il se trouvoit embarqué, et qui étoit un marin instruit, eut dispute avec le commandant d'un autre navire de la compagnie Hollandoise, qui marchoit de conserve avec lui pour Batavia. Le capitaine de SCHOUTEN, se fondant sur les mêmes raisons que je viens de rapporter, vouloit courir à l'Ouest; et l'autre, au contraire, abusé par ses yeux et par son inexpérience, s'obstinoit à prolonger la côte d'Afrique. Ainsi, divisés d'opinion, les deux capitaines se séparèrent, chacun prenant la route qu'il avoit jugée la meilleure; mais l'expérience fut si favorable au capitaine de SCHOUTEN, qu'il gagna près de deux mois sur le caboteur inexpérimenté.

C'est par une connoissance bien approfondie de toutes ces circonstances, que les bâtimens Anglois destinés pour l'Inde sont dans l'usage de se rapprocher de la côte du Brésil, de manière à ne couper la ligne que par 28, 30 ou même 33° de longitude Occidentaleb; et les navires de la compagnie n'ont pas à cet égard des principes différens de ceux des armateurs particuliers.

a Nous aurons occasion de revenir ailleurs sur la constance des vents d'Ouest dans cette partie des régions Australes.

b C'est aussi de 30 à 35° que DAMPIER conseille de couper l'équatcur.

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Il y a plus, ce n'est pas seulement lorsqu'il s'agit d'aller doubler le cap de Bonne-Espérance, qu'on doit craindre les courans et les calmes de la côte d'Afrique; les voyages même qui se font journellement à Malembe, à Loango, à la côte d'Angole, leur doivent souvent de funestes retards, et l'expérience encore apprend ici que, pour se préserver des calmes, il faut s'éloigner autant que possible du golfe de Guinée, laisser porter conséquemment à l'Ouest, pour revenir ensuite, et quelquefois même par le Sud, chercher le point de sa destination. La même précaution doit être prise par ceux qui partent de Loango pour les Antilles: DAMPIER assure, en effet, qu'il est nécessaire, dans une navigation de ce genre, de porter droit à l'Ouest l'espace de 30 ou même 35° avant de chercher à couper la ligne pour remonter vers le Nord, et prendre ensuite la direction du N. O. Cette route, dit-il, est celle des navigateurs les plus éclairés, et quelque longue qu'elle puisse être en apparence, elle est cependant beaucoup plus courte en réalité; car ceux qui coupent l'équateur trop à l'Est pour ranger la côte d'Afrique et porter d'abord au N. O., sont presque toujours livrés à des calmes opiniâtres, et assaillis par des orages, qui sont plus fréquens et plus dangereux dans le voisinage de la côte de Guinée, qu'au milieu de l'Océan Atlantique.

Enfin M. de GRANPRÉ, dont on peut invoquer ici le témoignage, parce qu'il a pratiqué long-temps ces mers, s'élève, avec une juste sévérité, contre les capitaines ignorans ou timides qui, malgré l'expérience funeste des autres navigateurs, s'obstinent encore à prolonger routinièrement les rivages de l'Afrique; il rapporte, entre autres exemples de ce genre, celui d'un navire qui, retenu par les calmes, contrarié par les courans, resta onze mois en route pour aller de France à la côte d'Angole. En un mot, s'il n'étoit pas étranger à la nature de mon travail d'approfondir davantage cette discussion, il me seroit facile de présenter un si grand nombre de faits et d'observations favorables à la route de l'Ouest, que la

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démonstration en seroit portée jusqu'à l'évidence; mais il suffit à mon objet présent, d'avoir mis le lecteur en état d'apprécier toute l'étendue de la faute que commit alors notre Chef. On verra bientôt, en effet, que, par une suite nécessaire de ce contre-temps, aussi simple à prévoir que facile à éviter, il se trouva forcé, dès le début de son voyage, à intervertir tout l'ordre des opérations qui lui avoient été prescrites: tant, pour l'exécution des entreprises les plus importantes, les fautes les plus légères peuvent avoir des, conséquences fâcheuses et irréparables!.…

Sans doute la relation d'une traversée dans l'Inde devroit être peu susceptible d'un véritable intérêt; il sembleroit même qu'elle ne dût plus fournir aucune observation nouvelle, aujourd'hui qu'un si grand nombre de navires de toutes les nations l'a répétée depuis trois siècles; il n'en, est cependant pas ainsi, et pour s'en convaincre, il suffira de jeter un coup d'œil sur cette multitude de relations qui nous ont été fournies à diverses époques. On y verra presque tous les navigateurs exclusivement occupés des objets les plus vulgaires, répétant ce que leurs prédécesseurs ont déjà redit cent fois avant eux, et négligeant tout ce que peut vraiment offrir de nouveau cet immense théâtre, qui comprend à-la-fois l'Océan Atlantique dans toute sa longueur, la mer des Indes, les deux zones tempérées et toute la bande équatoriale du globe. Cependant, quelles belles suites d'observations ne seroit-il pas possible d'y faire sur la température comparée de l'atmosphère à différentes latitudes de l'un et l'autre hémisphère, sur les variations du baromètre et de l'hygromètre dans les mêmes circonstances! La température de la mer à sa surface, comparée, à diverses époques du jour et de la nuit, à celle de l'atmosphère, n'offre-t-elle pas encore un nouveau champ de recherches! Et la chaleur de l'Océan à de grandes profondeurs, ne présente-t-elle pas une carrière féconde en résultats du plus haut intérêt! Ne sommes-nous pas encore réduits à de vaines conjectures sur la profondeur des mers, sur les

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proportions relatives de la salure de leurs eaux! Toutes nos idées ne sont-elles pas encore incertaines sur la véritable cause de la phosphorescence de la mer, ce phénomène si merveilleux, si commun, et cependant si mal expliqué, l'on pourroit même dire si mal observé jusqu'à ce jour! Et si nous voulons promener nos regards sur l'étendue de l'Océan, n'y découvrirons-nous pas une foule d'animaux pélagiens ignorés, de mollusques sur-tout, et de zoophytes, qui n'attendent, pour nous manifester de nouveaux prodiges, qu'un observateur de leur organisation, qu'un historien de leurs mœurs!

Voilà, sans doute, d'assez nombreux et d'assez beaux sujets d'observations à poursuivre durant les longues traversées dont il s'agit, pour qu'il soit possible de s'occuper aujourd'hui d'autre chose que des poissons volans, des dorades, des requins, de leurs sucets, &c. C'est aux navigations de ce genre, à elles seules, qu'il appartient de fournir les précieux matériaux d'une carte physique et météorologique des mers; carte dont toutes les sciences éprouvent le besoin, et dont on chercheroit en vain les élémens les plus simples dans cette foule de relations qui se multiplient en se reproduisant les unes par les autres.

En portant mes recherches sur chacun des sujets dont je viens de parler, j'ai voulu plutôt indiquer cette nouvelle carrière, que je n'ai eu la prétention de la parcourir; mais les résultats que j'ai obtenus de ces premières tentatives me paroissent assez utiles, pour que je croie devoir les exposer rapidement ici, réservant tous les détails des observations dont ils sont le fruit, à d'autres temps et pour d'autres ouvrages.

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SECTION I.re

OBSERVATIONS MÉTÉOROLOGIQUES.

ELLES ont été faites avec des thermomètres de DOLLOND et de MOSSY, des baromètres de ce dernier artiste, et des hygromètres à cheveu double, de RICHER. Pour les rendre plus comparables entre elles, je m'astreignis, dès le commencement de notre navigation, à les répéter quatre fois par jour, aux heures les plus opposées, c'est-à-dire, à six heures du matin et du soir, à minuit et à midi, toujours en plein air et sur la dunette de notre navire, quelque temps d'ailleurs qu'il pût faire. Cette première série de mes travaux m'a fourni les résultats généraux suivans:

A.Thermomètre.

1.° La température, toutes choses égales d'ailleurs, s'élève progressivement à mesure qu'on se rapproche de l'équateur.

2.° Elle s'abaisse progressivement à mesure qu'on s'en éloigne.

3.° Les proportions de son élévation et de son abaissement ne sont pas égales dans l'un et l'autre hémisphère, le teime moyen de la chaleur dans l'hémisphère Austral ayant été plus foible que pour les latitudes Boréales correspondantes.

4.° Toutes choses égales d'ailleurs, la température de l'atmosphère entre les tropiques est plus foible en pleine mer que dans l'intérieur des continens ou même des îles: nous n'avons pas effectivement éprouvé plus de 25° de chaleur sous la ligne, et le terme moyen est fort au-dessous de ce dernier point.

5.° Les variations de la température deviennent d'autant plus foibles et plus rares qu'on se rapproche davantage de l'équateur, et vice versâ.

6.° Non-seulement les variations de la température sont peu considérables d'un jour ou même d'un mois à l'autre, entre les

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tropiques et en pleine mer, mais encore, dans les temps ordinaires, il y a peu de différence entre la température du jour prise à l'ombre à midi, et celle de la nuit à minuit: ainsi, quarante observations de ce genre, faites du 22 novembre au i.er décembre 1800, m'ayant fourni une somme totale de 909,6° de chaleur, midi seul en avoit produit 233, et minuit 222,7, ce qui fait à peine un degré de différence pour chaque jour; phénomène d'autant plus remarquable, qu'on sait, par les expériences de MILLER, de BÈZE, de PISON, de HALLEY, de LISTER, &c., que la différence de chaleur du jour à la nuit est plus grande dans les régions équatoriales, à terre, et. que nous aurons nous-mêmes occasion d'en rapporter plusieurs exemples qui nous sont propres.

B. Hygromètre.

N. B. C'étoit pour la première fois que ce précieux instrument traversoit les mers: on pouvoit croire d'avance que son observation fournirait des résultats importans; on va voir que ces espérances étoient bien fondées.

7.° Toutes choses égales d'ailleurs, l'hygromètre indique une proportion d'humidité d'autant plus forte, qu'on se rapproche davantage de l'équateur.

8.° La proportion absolue de l'humidité atmosphérique paroît devenir d'autant moindre, qu'on s'élève davantage vers l'un ou l'autre pôle.

9.° Les variations de l'hygromètre se montrent d'autant plus rares et plus foibles, qu'on observe cet instrument plus près de l'équateur, et vice versà.

1o.° L'hygromètre, au milieu des régions équatoriales, se soutient presque habituellement à l'état de saturation extrême.

C. Baromètre.

11.° Le baromètre, toutes choses égales d'ailleurs, s'abaisse d'autant plus, qu'on se rapproche davantage de l'équateur.

TOME I. E

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12.° Il s'élève progressivement à mesure qu'on s'en éloigne.

13.° Les variations du baromètre sont d'autant plus foibles et plus rares, toutes choses égales d'ailleurs, qu'on observe cet instrument plus près de l'équateur, et vice versâ.

14.° L'égalité de niveau du théâtre sur lequel on observe, l'éloignement ou l'absence de toute cause perturbatrice étrangère à l'atmosphère, donnent sur mer au baromètre une marche beaucoup plus régulière et plus comparable dans ses variations, qu'elle ne sauroit l'être au milieu des continens; cet instrument, sous ce rapport, devient d'une grande utilité pour les marins, et notre propre expérience ne peut laisser aucun doute à cet égard.

D. Rapports du Baromètre et de 1'Hygromètre.

15.° Les variations du baromètre ont des rapports incontestables avec celles de l'hygromètre.

16.° L'abaissement du mercure correspond, dans le plus grand nombre de cas, avec l'augmentation de l'humidité; il paroît d'autant plus considérable, qu'elle devient plus forte.

17.° L'élévation du baromètre, presque toujours, correspond à la diminution de l'humidité dans l'atmosphère; elle est d'autant plus grande, toutes choses égales d'ailleurs, que cette diminution est indiquée plus considérable par l'hygromètre.

E. Vents.

18.° Les vents sont d'autant plus foibles et plus constans, qu'on se rapproche davantage des régions équatoriales, et vice versâ.

F. Rapports des Vents avec le Baromètre.

19.° Les vents paroissent exercer une action réelle et tout-à-fait indépendante sur les variations du baromètre; car j'ai vu souvent, par des vents secs et froids, le mercure s'abaisser presque subitement de 3, 4, 5, 6 et même 8 lignes, malgré la diminution rapide de

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l'humidité dans l'atmosphère; circonstance qui, d'après la théorie trop exclusive de DELUC, auroit dû déterminer, au contraire, l'ascension du mercure.

20.° Cette action des vents sur le baromètre, toutes choses d'ailleurs supposées égales, m'a paru généralement être en raison composée de leur température moindre et de leur vîtesse.

G. Phénomènes atmosphériques.

21.° L'état vaporeux du ciel observé vers le milieu du jour, dans toutes les mers des régions équatoriales, et désigné par les navigateurs sous les noms de ciel gris, d'horizon gras, de ciel gazeux, d'horizon vaporeux, &c.; la pompe éclatante des levers et des couchers du soleil dans ces mêmes climats; la sérénité des cieux durant la nuit, qui contraste si fortement avec l'état vaporeux de l'atmosphère durant le jour; la fréquence et la formation presque instantanée de ces nuages menaçans décrits par tant d'observateurs, de ces orages connus sous le nom de grains des tropiques; l'activité prodigieuse de l'humidité, à laquelle il est presque impossible de soustraire les objets les plus précieux; l'abondance des pluies, et la grosseur des gouttes qu'elles fournissent: tous ces phénomènes, inexpliqués jusqu'à ce jour, de la météorologie équatoriale, me paroissent dépendre presque exclusivement de l'état hygrométrique de l'atmosphère dans ces parages, et la théorie des réfractions atmosphériques me semble devoir se rattacher d'une manière importante aux observations de ce genre.

H. Résultats généraux.

22.° Si l'on réunit maintenant à ces résultats de nos propres recherches, ceux obtenus par M. DE HUMBOLDT sur la diminution d'intensité de la force magnétique vers l'équateur, il s'ensuit que tous les grands phénomènes de la physique éprouvent les modifications les plus importantes à mesure qu'on se rapproche de ce

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point: ainsi, la force de la pesanteur, l'intensité de la vertu magnétique, diminuent; le baromètre s'abaisse, le thermomètre s'élève, l'hygromètre marche à la saturation; les vents deviennent plus foibles, plus constans; la marche de tous les instrumens devient en même temps plus régulière, et leurs variations moindres.

SECTION II.

TEMPÉRATURE DE LA MER.

DANS les mêmes circonstances et dans le même temps que mes observations météorologiques, je poursuivois une longue série de recherches sur les rapports de la température de la mer à sa surface avec celle de l'atmosphère; j'en ai fait connoître les résultats à l'Institut.

Avec un appareil construit sur des idées qui m'étoient propres, je tentois, à la même époque, de concert avec mon collègue et mon ami M. DEPUCH, des observations sur la température de l'Océan à de grandes profondeurs, et déjà je me trouvois conduit à soupçonner le refroidissement progressif des eaux de la mer, à mesure qu'on pénètre plus profondément dans ses abîmes. J'aurai, dans la suite, occasion de revenir sur cette partie curieuse de mes travaux.

SECTION III.

SALURE DES EAUX DE LA MER.

AU nombre des observations les plus importantes à faire pour l'histoire physique de la mer, il faut placer, sans doute, celles qui auroient pour objet de déterminer les proportions absolues et relatives de la salure de ses eaux sous différentes latitudes et à diverses profondeurs. Jusqu'à ce jour, cependant, peu d'expériences ont été faites à cet égard, et ces premiers essais même me paroissent tout-à-fait inexacts dans leur principe, et dès-lors inutiles

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dans leurs résultats. En effet, la pesanteur spécifique prise pour base de leurs travaux en ce genre, par INGEN-HOUSS, LABILLARDIÈRE et M. HUMBOLDT, me semble un moyen incapable de fournir quelques données rigoureuses, à cause de l'énorme quantité des corpuscules, souvent microscopiques, qui pullulent dans l'eau de la mer, et qui, pour être étrangers aux sels même, n'en doivent pas moins affecter la pesanteur spécifique du liquide dans lequel ils se trouvent en suspension, et pour ainsi-dire en dissolution, à cause du mucus gélatineux qui transsude de toute leur surface, et qui donne à 1'eau de mer la plus pure ce caractère de viscosité qui la caractérise.

Recueillir l'eau de la mer, la conserver ensuite dans des bouteilles, comme a fait SPARMANN, est un moyen plus mauvais encore, la putréfaction dont ces eaux sont susceptibles ne pouvant manquer d'en changer tous les principes constituans, et d'en produire de nouveaux par la décomposition spontanée des innombrables animalcules dont nous venons de parler.

Pour obvier à ces divers inconvéniens, je m'étois proposé moimême de recueillir, de cinq en cinq degrés de latitude, une assez grande quantité d'eau de mer, 100 livres, par exemple, de'la filtrer dans des papiers gris, d'en déterminer ensuite la pesanteur spécifique avec l'aréomètre de NICHOLSON; moyen essentiellement défectueux, ainsi que je viens de le dire, mais qui, n'étant qu'accessoire ici, devenoit d'autant plus utile, que l'eau, par le filtrage, auroit été préalablement dégagée de la plus forte portion des substances qui lui sont étrangères. Cette première opération étant finie, je me proposois de mettre cette eau dans l'un des alambics que nous avions reçus du Gouvernement, et d'en pousser l'évaporation au point de rapprocher, le plus possible, toutes les substances salines qu'elle pourroit tenir en dissolution. Réunissant ensuite le résidu de chacune de ces distillations dans un ou plusieurs flacons bouchés à l'émeri, je me proposois de confier, à mon retour, cette suite de précieux échantillons à M. FOURCROY, qui n'auroit pas manqué,

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sans doute, d'en présenter des analyses exactes. Ce plan de travail, indépendamment des résultats rigoureux dont il paroît susceptible, avoit le double avantage de n'exiger qu'une suite d'opérations trèsfaciles, même à bord d'un navire, et d'écarter tous ces détailsd'analyses délicates, qu'on ne sauroit suivre avec assez de soin au milieu des embarras de la navigation.… Malheureusement il me fallut, dans cette circonstance comme dans bien d'autres, céder à l'esprit d'opposition de notre Chef; et je me serois abstenu de parler ici de ce projet d'expériences, s'il ne m'eût paru nécessaire d'appeler, sur cette partie curieuse de l'histoire des mers, l'intérêt des physiciens et des voyageurs, et de faire connoître à ces derniers une manière de procéder aussi facile que rigoureuse.

SECTION IV.

PHOSPHORESCENCE DE LA MER.

SOUS des rapports non moins singuliers, sans doute, l'Océan avoit encore fixé mes recherches. La phosphorescence de ses eaux, depuis ARISTOTE et PLINE, a été, pour les voyageurs et pour les physiciens, un égal objet d'intérêt et de méditation. Combien les phénomènes n'en sont-ils pas effectivement nombreux et variésa! Ici, la surface de l'Océan étincelle et brille dans toute son étendue, comme une étoffe d'argent électrisée dans l'ombre; là, se déploient les vagues en nappes immenses de soufre et de bitume embrasés;

a Quelque brillant quepuisse paroître d'abord l'exposé rapide que je présente ici des principaux phénomènes de la phosphorescence des mers, il n'en est cependant pas un mot, pasune épithète sur-tout, qui ne soient empruntésdes observateurs les plus rigoureux et les moinssusceptibles d'enthousiasme ou d'exagération. I1 me suffira de citer COOK, LA PÉROUSE, LABILLARDIÈRE, VANCOUVER, BANKS, SPARMANN, SOLANDER, LAMANON, DAPRÈS DE LA MANNEVILETTE, LE GENTIL, ADANSON, FLEURIEU, MARCHAND, STAVORINUS, SPALLANZANI, BOURZEIS, LINNŒUS, PISON, HUNTER, BYRON, BEAL, ADLER, RATHGEB, MARTENS, DE GENNES, HIERNE, DAGELET, DICQUEMARRE, BACON, LESCARBOT, LŒFLINGIUS, SHAW, SLOANE, TACHARD, DOMBEY, OZANAM, BARTER, TARNSTRÖM, MARSIGLI, KALM, NASSAU, PONTOPPIDAN, MOROGUE, PHIPPS, POUTRINCOURT, HEITTMANN, KIRCHMAYER, ANSON, FRÈZIER, LEMAIRE, VAN-NECK, RHUMPF, ROGERS, DRACKE, &c. &c. &c.

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ailleurs, on dirait une mer de lait dont on n'aperçoit pas les extrémités. Tous les détails de ce grand phénomène ne sont pas moins dignes d'admiration que leur ensemble. BERNARDIN-DE-SAINT-PIERRE a décrit avec enthousiasme ces étoiles brillantes qui semblent jaillir par milliers du fond des eaux, et dont, ajoutet-il avec raison, celles de nos feux d'artifice ne sont qu'une bien, foible imitation. D'autres ont parlé de ces masses embrasées qui roulent sous les vagues, comme autant d'énormes boulets rouges, et nous en avons vu nous-mêmes qui ne paroissoient pas avoir moins de vingt pieds de diamètre. Plusieurs marins ont observé des parallélogrammes incandescens, des cônes de lumière pirouettant sur eux-mêmes, des guirlandes éclatantes, des serpenteaux lumineux. Dans quelques lieux des mers, on voit souvent s'élancer au-dessus de leur surface des jets de feux étincelans; ailleurs on a vu comme des nuages de lumière et de phosphore errer sur les flots au milieu des ténèbres. Quelquefois l'Océan paraît comme décoré d'une immense écharpe de lumière mobile, onduleuse, dont les extrémités vont se rattacher aux bornes de l'horizon. Tous ces phénomènes, et beaucoup d'autres encore que je m'abstiens d'indiquer ici, quelque merveilleux qu'ils puissent paraître, n'en sont pas moins de la plus incontestable vérité; ils ont été d'ailleurs plusieurs fois décrits par les voyageurs de la véracité la moins suspecte, et je les ai moi-même presque tous observés en différentes parties des mers.

Pour l'explication de ces espèces de prodiges, combien de théories n'ont pas été successivement émises! Tantôt l'esprit prétendu du sel, le bitume, le pétrole, les huiles animales, ont été présentés comme les élémens de ces phénomènes variés; tantôt le frai de poisson, celui des mollusques, les débris des animaux marins, ont paru susceptibles de fournir à leur explication: le mucus gélatineux qui transsude continuellement des poissons, des zoophytes, des mollusques, &c., n'a pas été étranger à ces brillans effets;

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quelques physiciens ont admis une espèce de mouvement de putréfaction dans les couches superficielles de l'Océan; plusieurs ont appelé la lumière à leur secours, et tandis que les uns la faisoient agir comme combinée, d'autres la considéroient comme exclusivement réfléchie. L'électricité ne pouvoit manquer de jouer un grand rôle dans cette partie de l'histoire de la mer, et plusieurs hommes célèbres ont effectivement eu recours à cet agent. Plus récemment encore, le phosphore et ses combinaisons diverses ont ouvert une nouvelle carrière aux hypothèses; quelques-uns l'ont supposé dans ces phénomènes à l'état libre, d'autres l'ont voulu combiné avec l'hydrogène….. En un mot, il n'est aucune sorte d'explications, vraisemblables ou même absurdes, qui n'ait été fournie jusqu'à ce jour sur cet objet, et cependant l'opinion des physiciens rigoureux flotte encore incertaine sur la cause réelle de ce grand phénomène de la nature.

Dans la partie physique et météorologique de mes travaux, j'aurai plus particulièrement occasion de discuter chacune de ces théories diverses, et je démontrerai, j'espère, aisément, combien, une seule exceptée, toutes les autres sont loin de pouvoir satisfaire à toutes les données du problème; j'exposerai seulement ici quelquesuns des résultats de mes expériences et de mes longues recherches à cet égard.

1.° La phosphorescence appartient essentiellement à toutes les mers; on l'observe également au milieu des flots de l'équateur, dans les mers de la Norwège, de la Sibérie, et dans celles du pôle antarctique.

2.° Toutes choses égales d'ailleurs, la phosphorescence est en général plus forte et plus constante entre les tropiques ou près des tropiques, que sous des latitudes plus rapprochées des pôles.

3.° La température habituellement plus élevée des mers équinoxiales paroît être la cause médiate de cette différence.

4.° Toutes choses égales d'ailleurs, la phosphorescence est plus

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grande et plus constante le long des côtes, dans les mers resserrées et dans les détroits, qu'au milieu des mers très-vastes et loin des terres.

5.° En général, ce phénomène est d'autant plus sensible, que la mer est plus fortement agitée, et que'l'obscurité de la nuit est plus profonde.

6.° On peut cependant l'observer aussi par les temps les plus calmes, et le plus beau clair de lune ne suffit pas toujours pour l'éclipser.

7.° Tous les phénomènes de la phosphorescence des eaux de la mer, quelque multipliés, quelque singuliers qu'ils puissent être, peuvent cependant être rapportés tous à un principe unique, la phosphorescence propre aux animaux marins, et plus particulièrement aux mollusques et aux zoophytes mous. Mes nombreuses observations, et la belle suite de peintures d'animaux phosphoriques, exécutée par M. LESUEUR, me permettront, j'espère, de mettre cette grande.vérité à l'abri de tout doute légitime.

8.° Cette phosphorescence active des animaux, bien différente, sous tous les rapports, de cette foible lueur que peut dévelbpper, dans certains cas, la décomposition putride, est tellement dépendante de l'organisation et de la vie, qu'elle s'exalte, s'affoiblit et s'éteint avec elle, pour ne plus se reproduire après la mort.

SECTION V.

OBSERVATIONS D'HISTOIRE NATURELLE.

QUELQUE variées que pussent être mes observations de physique et de météorologie, elles n'absorboient cependant pas tous mes momens: on en peut donner tant à l'étude à bord d'un navire, où, loin de nos cités, bruyantes, on se trouve si complètement étranger à tous les devoirs de famille ou d'amitié, à tous les rapports même de société! L'étude des mollusques et des zoophites pélagiens

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occupoit sur-tout mes loisirs: elle m'avoit été plus spécialement recommandée par M. CUVIER, qu'on doit regarder, pour ainsidire, comme le créateur de cette importante classe du règne animal, et dont les conseils et les instructions servoient alors de règle à mes propres recherches. Mon collègue MAUGÉ, mon ami M. Lesueur, travailloient de concert avec moi, et nous eûmes ta douce satisfaction de faire en ce genre des découvertes aussi nombreuses qu'intéressantes; mais tous ces détails se refusant à cette relation, il me suffira d'esquisser rapidement ici le tableau de quelques-uns de ces animaux, trop long-temps négligés par les naturalistes, et qui, par la bizarrerie de leurs formes, la singularité de leur organisation, l'élégance de leurs couleurs et la variété de leurs habitudes, méritent si bien de fixer l'intérêt de tous les hommes éclairés.

Pl. XXIX, fig. 1.

A la tête de ces animaux, se présente la Physale, genre de zoophyte, qui, par le moyen d'une vessie membraneuse, assez semblable à celle de certains poissons, flotte toujours à la surface des mers; une sorte de crête musculoso-membraneuse plissée, longitudinalement élevée sur le dos de la vésicule aérienne, fournit à l'animal une véritable voile, dont il peut à son gré varier les proportions, suivant la force du vent ou sa direction; c'est à cette singularité, sans doute, qu'il doit les noms de frégate, de goëlette, de galère, &c., sous lesquels il est généralement connu par les marins de toutes les nations: animal perfide, il étend à la surface des flots de nombreux tentacules de plusieurs pieds de longueur, d'une couleur de bleu d'outre-mer, extrêmement vive et pure.… Malheur à la main qui veut les saisir; le sentiment de la brûlure n'est pas plus rapide que celui du venin que recèlent ces perfides instrumens de proie. Une cuisson insupportable dans la partie touchée par eux, une sorte de stupeur profonde dans le membre qui lui correspond, tels sont les effets presque instantanés du contact le plus foible. Quelquefois des phlyctènes analogues à celles produites par les orties, s'élèvent sur la peau, et produisent des

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douleurs extrêmement vives, qui durent ordinairement vingt-quatre ou trente-six heure. Quelle peut être la nature de ce poison subtil! Nulle expérience directe n'est faite encore sur cet objet; tout ce que je puis en dire moi-même, d'après ma propre expérience, c'est qu'en plongeant cet animal dans une eau rendue fortement acidule par un acide quelconque, et notamment par l'acide sulfurique ou muriatique, la belle couleur bleue de ses tentacules devient aussitôt rouge, comme si le principe qui les colore étoit effectivement de nature végétale. Je dois ajouter aussi que ce poison paroît exercer. une action stupéfiante particulière sur les animaux dont la galère veut faire sa pâture; car il seroit impossible de concevoir sans cela, comment un animal aussi foible que la physale pourroit contenir dans ses filets, et dévorer en quelque sorte tout vivans des poissons de quatre ou cinq pouces de longueur, ainsi que nous avons eu souvent occasion de l'ohserver. Pour cette dernière action, la galère se sert d'un nombre prodigieux de suçoirs qui pendent ae la partie inférieure de la vésicule aérienne, et qui se trouvent entourés des tentacules vénénifères dont je viens de parler.

Pl. XXIX, fig. 3 et 4.

A côté des physales, se reproduiront avec intérêt les Physsophores, animaux mollasses, gélatineux, revêtus des plus belles couleurs, et dont le corps se soutient à la surface des flots par le moyen d'une vésicule de la forme d'une très-petite olive, à parois épaisses, gélatineuses, et dont l'intérieur est ordinairement rempli d'air. L'animal veut-il plonger dans l'Océan, aussitôt une soupape s'abaisse, l'air dont la vésicule est remplie s'échappe, la pesanteur spécifique de l'animal augmente, il senfonce. Veut-il remonter à la surface, une nouvelle bulle d'air semble se développer, ou plutôt se former instantanément, le petit réservoir se remplit de nouveau, la soupape se ferme, le physsophore, redevenu plus léger, s'élève sur les eaux.

Pl. XXX, fig. 6.

Dans les Vélellts, les moyens sont différens, les résultats sont les

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mêmes; sur le dos de l'animal, qui présente la forme d'une petite nacelle renversée, s'élève obliquement une espèce de crête extrêmement mince, légère, transparente et cartilagineuse; c'est une large voile, qui sert à l'animal à diriger ses mouvemens, à les varier, à les précipiter: toujours le vent au plus près, cette élégante nacelle azurée s'avance avec ordre, évolue rapidement, change de direction au gré de ses desirs ou de ses besoins, et manque rarement la proie qu'elle veut atteindre: alors elle l'embrasse de ses nombreux tentacules, disposés au pourtour de la nacelle, et la dévore bientôt à l'aide des innombrables suçoirs qui pendent de sa face inférieure. L'élégance des formes de cet animal, la transparence de sa voile, la belle couleur bleu d'azur dont il est revêtu, tout concourt à le rendre l'une des plus agréables espèces de la famille à laquelle il appartient, et rien n'est pittoresque comme de voir, par un temps calme, des milliers de ces petits zoophytes, manœuvrant à la surface des mers; on diroit autant de charmantes flottilles dirigées d'après les principes de notre tactique navale.

Pl. XXXI, fig. 1.

Dans les Béroés, la nature paroît avoir épuisé tout ce que l'élégance des formes, la richesse des couleurs, la variété des mouvemens peuvent offrir de plus gracieux et de plus brillant. Leur substance, plus diaphane que le cristal le plus pur, est ordinairement d'une belle couleur de rose, d'opale ou d'azur; leur forme est toujours plus ou moins sphéroïdale: huit ou dix côtes longitudinales sont disposées au pourtour, formées chacune d'un nombre prodigieux de petites folioles transversales excessivement amincies, d'une mobilité prodigieuse: elles constituent les organes essentiels des mouvemens de l'animal. C'est à l'aide de ces milliers de petites rames agissantes à son gré, qu'il peut se diriger vers sa proie, fuir ses ennemis, pirouetter sur lui-même, en un mot, exécuter toutes les évolutions dont il a besoin. Ce qu'il y a de plus admirable encore dans ces mouvemens des béroés, c'est que la lumière se décomposant par l'effet même de ces mouvemens aussi rapides que variés,

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toutes ces côtes longitudinales deviennent autant de prismes viyans, qui semblent envelopper lanimal de huit ou dix arcs-en-ciel animés, onduleux, dont la parole et le pinceau ne sauroient donner jamais qu'une imparfaite idée.

Pl. XXIX, fig. 5.

Que dirai-je maintenant de cette autre espèce de zoophyte, qui, semblable à une belle guirlande de cristal couleur d'azur, se promène à la surface des flots, soulève successivement ses folioles diaphanes, et qui ressemblent à des feuilles de lierre! Ses beaux tentacules couleur de rose sont étendus au loin, cherchant par-tout la proie dont l'animal doit se nourrir. A peine elle est trouvée, que déjà ces tentacules l'ont enveloppée d'un réseau fetal….. L'animal alors se resserre sur lui-même, en formant une espèce de cercle autour de la pâture qu'il vient de conquérir. Des milliers de suçoirs, semblables à de longues sangsues, s'élancent dans le même instant du dessous des folioles dont je viens de parler, et qui, dans l'état de repos, servent à les recouvrir et à les protéger… Quelques momens à peine se sont écoulés, et déjà la proie la plus volumineuse a disparu.… Dois-je insister sur cette admirable propriété phosphorique commune à la plupart des animaux de cette classe, mais qui, dans celui dont je parle, se manifeste plus vive et plus éclatante encore, ce qui le fait paroître au milieu des ténèbres comme une belle guirlande de flammes et de phosphore!

Pl. XXXI, fig. 4.

Pl. XXX, fig. 3,
et pl. XXXI, fig. 3.

Pl. XXX, fig. 2,
et pl. XXXI, fig. 2.

Pl. XXX, fig. 1.

Que dirai-je aussi de ces Jatithines, couleur, de pourpre, qui se promènent à la surface des mers, suspendues par une grappe blanche de vésicules aériennes! de ces nombreuses légions de Salpa, couleur de rose, d'a'zur ou d'opale, qui forment des bancs de trente ou quarante lieues d'étendue, et qui resplendissent au milieu des ténèbres! de ces Méduses également phosphoriques, qui présentent tant de formes singulières dans leur organisation, tant de nuances délicates dans leur coloris! de ces Pyrosomes, qui ont la forme d'un énorme doigt de gant, qui ne présentent aucun organe apparent de loco-motion, de digestion,

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de respiration, de reproduction même, et qui cependant couvrent la mer de leurs innombrables essaims! La substance de ces animaux est tellement brillante au milieu de l'obscurité, qu'on la croiroit de fer rouge fondu! Décrirai-je ici ces charmans Glaucus, d'un beau bleu d'outre-mer, avec une bande d'argent sur le dos, qui simulent comme autant de petits lézards pélagiens! Leurs branchies ramifiées comme de jolis arbustes, leur servent en même temps de nageoires et de poumons. Rappellerai-je ces Pneumodermes, que le célèbre M. CUVIER, à qui j'en avois adssé plusieurs individus; pense devoir constituer un nouvel ordrea dans la classe à laquelle ils appartiennent, et qui portent leur organe respiratoire sur la partie postérieure du dos! Parlerai-je de ces Hyales cantonnées dans les environs du cap de Bonne-Espérance, et qui, protégées seulement par une coquille extrêmement mince, fragile, légère, diaphane et pour ainsi-dire cornée, se complaisent cependant au milieu des flots orageux de l'Océan Austral! On seroit tenté de prendre ces jolis mollusques, en les voyant déployer leurs nageoires pourprées, pour autant de petites tortues en miniature, et c'est, en effet, sous ce dernier nom qu'ils sont désignés par les marins.

Pl. XXX, fig. 2.

Pl. XXX, fig. 5.

Pl. XXX, fig. 4.

Insisterai-je sur la découverte de la Spirule vivante, qui résout enfin le grand problème de la formation de ces coquilles singulières à plusieurs loges, qui, sous les noms de Nummulites, de Bélemtnites, de cornes d'Ammon, d'Hippurite, de pierres lenticulaires, de Turrilite, &c., &c., jouent un si grand rôle dans l'histoire des révolutions de notre planète, dont un si petit nombre d'espèces sembleroit avoir échappé aux grandes catastrophes de la nature, et dont aucun des animaux vivans n'étoit encore connu des Naturalistes!

Pl. XXXI, fig. 6.

Décrirai-je ces Porpires azurés, dans le test membraneux desquels le savant M. CUVIER croit reconnoître le type de quelques espèces de Nummulites à spire concentrique, et qui se retrouvent à l'état

a Annales du Muséum d'histoire naturelle, n.° 21, page 223.

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de pétrification jusqu'au sommet des plus hautes montagnes de notre cognent.…!

Mais il faut s'arrêter; car l'indication seule des objets intéressans et nouveaux que nous recueillîmes mes amis et moi durant cette longue traversée d'Europe dans l'Inde, me feroit outre-passer les bornes naturelles de ce chapitre; il me suffira d'ajouter que plus de quatre-vingts espèces nouvelles d'animaux divers furent alors réunies par nos soins; que plusieurs de ces animaux doivent former des genres ou même des ordres nouveaux; que, parmi ces genres, il en est un de poisson remarquable, non-seulement par ses couleurs brillantes d'or et de pourpre, mais encore par les vésicules pustuleuses, coniques, dont ses tégumens sont hérissés, et qui le forcent, pour ainsi-dire, à flotter continuellement à la surface des mers.

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CHAPITRE IV.

Séjour à l'Ile-de-France.

[Du 15 Mars au 25 Avril 1801.]

Aspect général de l'Ile.

SANS doute, après une longue traversée, la vue d'une terre quelconque est agréable au navigateur; mais combien plus elle doit lui paroître intéressante, alors qu'il sait devoir y retrouver les hommes, les mœurs et le langage de sa patrie! D'ailleurs, l'aspect pittoresque de l'Ile-de-France, la forme bizarre de ses montagnes, la verdure qui revêtoit alors toute la surface de l'île, la multiplicité des habitations qui se découvroient dans le lointain, tout contribuoit à donner un nouveau charme au doux plaisir d'avoir atteint ce premier terme de notre navigation…..

Dénomination

Position.

Dimensions.

L'Ile-de-France, découverte d'abord par les Portugais, qui la nommèrent Cerné, occupée depuis par les Hollandois, sous le nom d'lle-Maurice, et maintenant par les François, qui changèrent ce dernier nom en celui qu'elle porte aujourd'hui; l'Ile-de-France, dis-je, est une petite île de la mer des Indes, qu'on rapporte ordinairement à l'Afrique. Située dans la région des tropiques, à trois degrés seulement de celui du capricorne, elle est d'une forme irrégulièrement ovale; dans sa plus grande longueur, elle n'a guère plus de 11 lieues; sa largeur est à peine de 8; sa circonférence est estimée à 45, et sa surface, suivant l'abbé DE LACAILLE, est de 432,68o toises: elle est à 30 lieues au N. E. de l'île de la Réunion, dont le sol, comme le sien, est entièrement volcanique, mais dont les montagnes sont beaucoup plus élevéesa, et qui possède encore un volcan brûlant.

Vents.

Ouragans

Les vents dominans à l'Ile-de-France sont ceux de l'E. S. E., du S. E. et du S. S. E.; c'est-à-dire, les vents les plus salutaires et les

a La plus haute montagne de l'Ile-de-France, le morne Brabant, n'a pas plus de 424 toises, et les Salasses de l'île Bourbon sont estimées de 14 à 1600 toises.

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plus agréables qu'on puisse avoir dans ces parages. Ceux de la partie du Nord et de l'Ouest, ceux sur-tout du N. O., sont généralement pluvieux, et presque toujours ils accompagnent les ouragans qui dévastent de temps en temps la colonie, mais qui sont devenus, dit-on, beaucoup plus rares, depuis que les défrichemens sont devenus plus considérables. On cite ceux de 1786 et de 1789, comme les plus célèbres de ces derniers temps. Le premier eut lieu le 15 décembre 1786: la mer monta de 3 pieds 8 pouces au-dessus du niveau des plus grandes marées; le baromètre s'abaissa de 12, 3 lignes; il tomba, dans vingt-quatre heures, 73 lignes d'eau de pluie. Indépendamment du tonnerre et des éclairs, qui ne cessèrent presque pas durant ce terrible ouragan, on aperçut un météore semblable à un globe de feu, qui suivoit la direction du vent, alors au N. O., et qui alla se perdre derrière les montagnes de Mocka. Ce météore étoit très-élevé dans l'atmosphère, et paroissoit gros comme la moitié de la lune.

Le second ouragan, plus désastreux encore que celui dont je viens de parler, eut lieu à la même époque du mois, c'est-à-dire, le 15 décembre 1789; sa durée fut d'environ vingt-trois heures, pendant lesquelles le baromètre s'abaissa de 14, 9 lignes; le mercure étoit tellement agité dans le tube, que ses oscillations alloient à près de deux lignes. Il s'élevoit de sa surface des jets d'une lumière pâle qui remplissoit tout le vide du tube. La mer étoit horrible, et les vagues tellement impétueuses, que plusieurs navires furent entraînés et brisés sur les roches; quelques-uns même furent chavirés sur leurs amarres au milieu du port. Les quartiers de Mocka, de Flacq, des Pamplemousses et de la Rivière-du-Rempart, furent particulièrement dévastés par ce dernier ouragan, durant lequel il tomba 104 lignes d'eau de pluie.

Malgré ces désastres momentanés que les ouragans traînent à leur suite, l'expérience paroît avoir prouvé qu'ils sont un véritable bienfait pour le pays; que cette espèce de révolution périodique

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donne une nouvelle vigueur au sol, et rend l'atmosphère plus salubre: ainsi la nature, jusque dans ses écarts, se montre généreuse, et rend le mal lui-même l'un des plus puissans agens de ses bienfaits.

Temblemens de terre.

Les tremblemens de terre sont excessivement rares à l'Ile-deFrance; ils n'y sont cependant pas tout-à-fait inconnus. Dans la matinée du 4 août 1786, on en éprouva deux secousses assez vives, qui ne produisirent toutefois aucun dommage.

Tonnerre.

Le tonnerre, sans y être bien fréquent, n'y est néanmoins pas rare; comme dans nos climats il ne se fait guère entendre que durant les mois les plus chauds, c'est-à-dire, octobre, novembre, décembre et janvier. Le terme moyen de neuf années d'observations à cet égard, donne environ quinze jours de tonnerre pour chacune.

Grêle.

La grêle y est un phénomène extrêmement peu commun, mais dont on a cependant quelques exemples; le 10 décembre 1799, il en tomba dans les plaines de Mocka.

Pluies.

Les pluies y sont généralement très-fréquentes et très-abondantes. Au Port N. O., les jours de pluie s'élèvent par an, de 105 à 140: dans les plaines de Mocka ils sont plus nombreux encore; en l'an 7, on en compta 198; en l'an 8, 193; œ qui fait, comme l'on voit, dans l'un et l'autre cas, plus de la moitié des jours de l'année pour la pluie.

Rivières.

Cette fréquence des pluies, la hauteur des montagnes, les forêts qui couvrent encore leur sommet, la nature basaltique du sol, qui s'oppose à l'infiltration trop profonde des eaux, paraissent devoir être considérées comme les causes principales de la multiplicité des rivières, qui, indépendamment des ruisseaux plus petits, des sources et des torrens très-multipliés aussi sur tous les points de l'île, sont elles-mêmes au nombre de plus de quarante, toutes peu considérables il est vrai, mais qui rien roulent pas moins une masse d'eau prodigieuse, si l'on réunit, par la pensée, toute celle que chacune de ces rivières fournit isolément. Ce grand nombre de

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rivières et de ruisseaux contribue puissamment à cette fertilité du sol, à cette vigueur de la végétation, dont nous ne aurions avoir une assez belle idée dans nos climats moins favorisés de la nature.

Quelque abondantes que les pluies soient encore à l'Ile-de-France, c'est une opinion généralement établie dans tout le pays, qu'elles ont beaucoup diminué depuis vingt-cinq ou trente ans, et tout le monde en accuse les défrichemens considérables, qui, dans ces derniers temps sur-tout, Ont été faits d'une manière trop indiscrète. Ce sentiment est partagé par tous les cultivateurs les plus éclairés et les plus anciens. Tous prétendent que les rivières roulent aujourd'hui sensiblement moins d'eau qu'autrefois; que plusieurs sources ont tari; que la végétation n'est plus aussi active; et ce dernier effet, ils l'attribuent bien moins à l'épuisement du sol, qu'au défaut d'humidité habituelle. Certes, il n'est pas impossible que l'abattage indiscret des forêts ait effectivement contribué beaucoup à diminuer la quantité absolue des pluies; mais il est bien possible aussi que cette quantité restant la même, elle ne soit cependant plus suffisante aux besoins de la végétation, parce que le premier effet de la dénudation du sol, est de rendre l'évaporation plus prompte, et sur-tout plus considérable; mais quelle que puisse être la valeur de cette dernière observation, il nen reste pas moins incontestable que les défrichemens ont été, sur presque tous les points de l'île, poursuivis d'une manière véritablement coupable. Déjà même les bois sont rares dans les environs du Port N. O., et M. CÉRÉ m'a dit avoir vu, dans sa jeunesse, toute la grande plaine des Pamplemousses couverte de forêts… Elles ont été remplacées par-tout par des habitations.

Température.

La température de l'Ile-de-France n'est pas, à beaucoup près, aussi forte que sa position en latitude sembleroit devoir la rendre. En effet, d'après une suite d'observations journalières faites avec soin, pendant trois ans, sur l'habitation de Minissy, appartenant à l'un de ces frères MONNERON, dont le nom dans l'Inde n'est pas moins

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estimé qu'en Europe, je trouve que ie maximum de la chaleur est à peine de 23° dans l'an 7, de 21,8° dans l'an 8, et de 22° dans l'an 9: le minimum est de 13 à 14° pour chacune de ces mêmes années. Le plus ordinairement, elle se soutient, durant l'été, de 18 à 20°, et durant l'hiver, de 15 à-18. Aussi, dans toute cette partie de l'île, est-on assez généralement dans l'usage d'allumer du feu l'hiver; les nuits sur-tout y sont très-fraîches, et j'y ai moimême senti vivement le besoin d'être bien couvert durant la nuit.

Dans la plaine des Pamplemousses, la température n'est pas plus forte qu'aux plaines de Wilhems et de Mocka. M. CÉRÉ, qui pendant trente ans, a suivi soigneusement la marche du thermomètre, m'a dit que cet instrument ne s'élève que très-rarement jusqu'à 25°; que ce phénomène arrive à peine une fois tous les cinq ans; que plus rarement encore il monte à 26°, et que, dans ce dernier cas, il survient presque toujours, à la suite de ces chaleurs extraordinaires, des tempêtes violentes, ou même des ouragans. Exposé plusieurs fois, de midi à une heure, à l'action du soleil, son thermomètre ne s'est pas élevé au-dessus de 4o°.

Cette particularité remarquable du peu d'élévation de la température de l'Ille-de-France dans l'intérieur des terres, dépend, i.° du peu d'étendue de l'île; 2.° de son isolement au milieu des mers; 3.° de la nature des vents dominans; 4.° de l'existence des montagnes assez élevées qui couvrent une partie de sa surface; 5.° de celle des forêts, qui dans l'intérieur sont encore assez étendues; 6.° de la fréquence et de l'abondance des pluies; 7.° de la multiplicité des rivières et des sources, qui entretiennent une fraîcheur habituelle dans les couches inférieures de l'atmosphère.

Au Port N. O., la température est beaucoup plus forte que dans le reste de l'île: en effet, d'après une longue suite d'observations faites à cet égard par M. LISLET, ancien correspondant de l'Académie des sciences, le maximum de la chaleur qu'on éprouve dans la ville du Port, est annuellement de 28, 29, et même de 29,5°.

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Le thermomètre ne s'est cependant jamais élevé jusqu'à 30°; du moins M. LISLET ne l'a pas observé lui-même à cette dernière hauteur. Les mois de décembre, janvier et février sont les plus chauds. Ce n'est pas seulement par sa température plus élevée, que l'atmosphère du Port N. O. est incommode et fatigante; elle l'est bien davantage encore par la stagnation dans laquelle trop souvent elle se soutient, et qui provient évidemment, ainsi que sa chaleur plus grande, de l'espèce d'encaissement profond dans lequel ce port se trouve placé, cerné de toutes parts par les montagnes de la Découverte, du Pouce, du Pitter-both et de la Montagne-longue; disposition par suite de laquelle il se trouve privé de l'action immédiate de ces vents frais et salutaires du S. E. et du S. S. E. dont j'ai parlé.

Baromètre.

Hors le temps des ouragans, le baromètre se soutient ordinairement, dans le Port N. O., de 27 pouces 9 lignes, à 28 pouces 3 et même 4 lignes; mais dans les plaines plus élevées de Mocka, le même instrument ne s'élève que très-rarement au-dessus de 27 pouces, et presque toujours il est au-dessous de ce dernier terme.

Salubrité.

Ces considérations sur l'état physique de l'Ile-de-France ne sont pas seulement importantes à connoître sous le rapport météorologique proprement dit, elles se rattachent encore d'une manière immédiate à la santé des habitans. N'est-il pas facile de concevoir, en effet, d'après les nombreuses observations que je viens de rapporter ici, que l'air plus vif, plus frais et plus léger de Mocka, des plaines de Wilhems, &c., convient beaucoup mieux aux personnes foibles, aux individus convalescens, que l'atmosphère étouffée du Port N. O.! que, par la même raison, cet air trop vif des plaines de Wilhems est très-contraire aux individus qui portent une poitrine foible et délicate! et l'expérience confirme, sous ce double rapport, le raisonnement et l'analogie. Malgré cet inconvénient, il seroit bien injuste de s'en plaindre, puisque c'est à ces mêmes qualités

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de lair qu'il faut attribuer la réputation de salubrité, justement acquise, dont jouit i'Ile-de-France, et l'absence de ces effroyables fièvres de Batavia, des Philippines, des Moluques, de Madagascar et de la plupart des pays équatoriaux.

Maladies endémiques.

Il faudrait cependant bien se garder de croire, d'après quelques hommes enthousiastes, que l'Ile-de-France soit étrangère à toute maladie endémique; elle en a malheureusement plusieurs, d'autant plus à redouter même, qu'il paraît plus difficile de s'en préserver, En effet, indépendamment des affections de poitrine qui s'y trouvent très-multipliées, de la lèpre qui, naguère inconnue dans cette île, compte maintenant un assez grand nombre de victimes, même dans la population blanche, toutes les affections des voies urinaires s'y présentent en nombre véritablement extraordinaire, ce qui paroît dépendre sur-tout de la qualité des eaux, qui, d'après les analyses chimiques de M. DESLISSE, contiennent une très-forte proportion de carbonate calcaire.

Tableau géologique de sol.

Je viens de présenter rapidement, d'après mes observations particulières, et d'après les résultats généraux que j'ai pu déduire de celles faites par MM. CÉRÉ, MONNERON, et sur-tout par M. LISLETGEOFFROY, le tableau météorologique de l'Ile-de-France: les détails minéralogiques et géologiques qui suivent ne me paroissent ni moins intéressans ni moins nouveaux; ils sont dus à notre minéralogiste M. BAILLY.

"L'Ile-de-France est entièrement volcanique; mais bien des siècles se sont écoulés déjà depuis que ses feux sont éteints, et une grande révolution paraît avoir changé l'état primitif de ce cratère antique. En effet, toutes les montagnes de cette île se développent autour d'elle comme une ceinture d'immenses remparts; toutes affectent une pente plus ou moins inclinée vers le rivage de la mer, tandis, au contraire, que vers le centre de l'île, elles présentent une coupe abrupte et souvent taillée à pic. Toutes ces montagnes sont formées de couches parallèles et

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inclinées, du centre de 1'î1e, vers la mer; ces couches ont entre elles une correspondance exacte, et lorsqu'elles se trouvent interrompues par quelques vallées ou par quelques scissures profondes, on les voit se reproduire à des hauteurs communes sur le revers de chacune des montagnes qui forment les vallées ou les scissures. De ces observations, il résulte bien incontestablement que toutes ont la même origine, quelles datent toutes de la même époque; que réunies jadis, elles n'ont pu être séparées depuis, que par quelque révolution violente et subite.

Quelle peut avoir été cette dernière révolution!… Tous les faits se réunissent pour prouver que l'île toute entière ne formoit jadis qu'une énorme montagne brûlante; qu'épuisée, pour ainsidire, par ses éruptions, elle s'affaissa sur elle-même, engloutit dans ses abîmes la plus grande partie de sa propre masse, et que de cette voûte immense, il ne resta debout que les fondemens, dont les débris entr'ouverts sur différons points, forment les montagnes actuelles de l'île. Quelques pitons de forme conique, qui s'élèvent vers le centre du pays, notamment le Piton du centre, portent les caractères d'une origine postérieure à l'éboulement du cratère, et paroissent avoir été les derniers soupiraux par où les feux souterrains ont exhalé leurs vapeurs.

Porduits minéraux.

Telle est, en général, l'organisation physique de l'Ile-de-France; je n'entrerai pas dans de plus grands détails, que ne comporterait pas, d'ailleurs, la nature de cette relation; il me reste à parler des roches qui composent le sol: elles appartiennent généralement à cette classe désignée par DOLOMIEU sous le nom de laves ar gilo-ferrugineuses; elles sont plus ou moins poreuses, presque toujours porphyritiques, avec des cristaux de péridot de diverses nuances quelquefois irisées, de pyroxène, de feld spath, presque toujours altérés.

Ces roches se décomposent facilement, et leurs débris, entraînés par les eaux de pluie, forment, dans les parties basses

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de l'île, des couches assez épaisses d'une sorte de terre argileuse rougeâtre, dont l'industrie a su tirer parti pour fabriquer des poteries, principalement des gargoulettes ou vases à rafraîchir l'eau, des pots à terrer le sucre, &c.

Dans les pores et cavités de quelques laves, on trouve de la chaux carbonatée cristallisée, de formes variées, de la chabasie primitive, de la zéolithe, de la chaux phosphatée, du fer phosphaté, &c. On trouve aussi, dans quelques lieux bas et maré cageux, du fer oxidé-hématite, en grains de la grosseur d'une noisette; cette substance a été autrefois l'objet d'une exploitation, que la rareté des bois et la cherté de la main-d'œuvre ont bientôt fait abandonner.

Pour terminer ce précis géologique de l'Ile-de-France, je dois ajouter qu'elle est entourée, sur tous les points, par une ceinture de madrépores, qui en rendent l'abord très-dangereux; ces madrépores s'étendent chaque jour davantage; plusieurs îlots en sont formés, d'autres se forment pour ainsi-dire à vue d'œil par les mêmes élémens, et l'île principale tend à s'agrandir ainsi de plus en plus. Nous avons vu nous-mêmes un exemple bien remarquable de la rapidité d'accroissement des zoophytes. Un bâtiment qui servoit d'Amiral dans le port, fut échoué quelque temps après notre départ; lors de notre retour, c'est-à-dire deux ans et demi après, les madrépores avoient tellement gagné tout autour du bâtiment, qu'il ne fàisoit plus qu'un seul corps avec la roche sur laquelle il reposoit."

Terre végétale.

Le sol de l'Ile-de-France, nous venons de le voir, est essentiellement volcanique; mais bien différent en cela de celui de Ténériffe, il est recouvert presque par-tout d'une couche de terre végétale assez profonde, qui se prête également à l'infiltration des eaux, au développement de la végétation. Si je pouvois en juger d'après mes propres observations à cet égard, il me paroîtroit évident que la source principale de ce précieux terrain se trouve

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dans la lave même, altérée, décomposée par l'action réunie des siècles, de la chaleur, tle l'humidité, de la végétation, &c. J'ai vu, dans ces massos de laves compactes qui forment les montagnes de l'île, une succession d'altération, qui, du basalte le plus solide, paroît descendre, par une foule. de nuances intermédiaires, jusqu'à la terre végétale même. En soumettant cette, terre à l'action d'un feu violent, elle ne tarde pas à prendre une couleur rouge d'ocre très-foncée, qui provient sans doute d'une oxidation plus forte du fer contenu, presque à l'état métallique, dans le basalte non altéré.

Fertilité du sof.

Quelle que puisse être, au surplus, l'origine de cette terre végétale, elle n'en est pas moins d'une excellente qualité, et par-tout où la couche en est assez profonde, la végétation s'y présente avec une force et une vigueur extraordinaires; aussi, la quantité des plantes cultivées avec succès à I'Ile-de-France, est-elle véritablement prodigieuse; et ce qu'il y a de plus remarquable au milieu d'une tellesabondance, c'est, que la presque totalité de ces végétaux est étrangère au sol qui les nourrit, et que tous y réussissent également bien. Pour prendre une idée juste de cette fertilité du pays qui nous Occupe, il faut aller visiter le jardin du Gouvernement dans la plaine des. Pamplemousses; c'est là que le respectable M. CÉRÉ a su naturaliser, depuis trente ans, un nombre prodigieux d'arbres et d'arbustes arrachés, les uns aux plages ardentes de l'Afrique, les autres aux rivages humides de Madagascar; ceux-ci sont venus de la Chine ou du Pégu, ceux-là sont originaires des rives de l'Indus et du Gange; plusieurs naquirent aux sommités des Gattes, quelques autres vécurent dans les riches vallées du Cachemire; la plupart des îles du grand Archipel d'Asie, Java, Sumatra, Ceylan, Bouro, les Moluques, les Philippines, Taïti même, ont été mises à contribution pour la richesse et l'ornement de ce jardin; les Canaries, les Açores lui ont offert de nombreux tributs; les vergers, les bosquets dé l'Europe, les forêts de l'Amérique, ont été dépouillés pour lui: on y retrouve plusieurs productions de l'Arabie, de la Perse,

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du Brésil, de la côte de Guinée, de la Cafrerie, et nous avons nous-mêmes déposé dans son scin de nombreux échamillpos des végtaux singuliers des forêts Australes. C'est la, qu'en errant au milieu d'allées profondes et silencieuses, on peut voir confondus tous ensemble ces hôtes paécieux, étonnés de se crouver sur le même sol: avec quelle douce émotion je contemplois cet arbre de Teck, ce géant des forêts équinoxiales, et dont on fait dans l'Inde des vaisseaux presque incorruptibles; cet Arbre à pain, dont le fruit savoureux nourrit toutes les peuplades du grand Océan équatorial; le Rafia de Madagascar, ce palmier précieux, qui fournit un sagou délicat et corroborant; le Muscadier; qui, ravi naguère par le respectable M. POIVRE, doit nous affranchir bientôt du tribut que nous payons encore au monopole Hollandois; le Giroflier, dont les fruits innombrables et d'une belle couleur rouga produisent un si charmant effet, et qui fournit déjà dans oos iles bien au-delà de notre consommation de girofle; Je Badamier à feuilles larges, d'une verdure aussi douce qu'agréable, et qui porte une petite amande alongée, plus délicate que nos meilleures noisettes; l'Ébénier, à qui nous devons ce bois si recherché dans les arts, si précieux par son beau poli, par sa couleur d'un noir éclatant; le Pamplemoussier, dont le fruit est une espèce d'orange de la grosseur d'un petit melon, et dont l'écorce est susceptible de former d'excellentes confitures; le Tamarinier, dont les siliques produisent cette pulpe aigrelette qui nous est un médicament agréable et salutaire; l'Oranger nain de la Chine, haut d'un pied seulement, qui porte un fruit gros à peine comme celui du café, et qui, rouge comme lui, se distingue par son parfum agréable de citron; l'Hymenœa, arbre charmant, dont les fouilles opposées deux à deux, symbole d'une heureuse union, tendent toujours à se rapprocher; l'Arréquier, dont la tige élégante se projette dans les airs, et produit ces régimes de noix d'arreck, si recherchées pour l'usage du bétel, et dont elles forment elles-mêmes la base essentielle; le Carambolier, dont

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le fruit à quatre côtes très-saillantes, contient un suc abondant et légèrement acidule; le Jacquier, voisin de l'arbre à pain, et qui porte, le long de sa tige, d'énormes fruits dse la forme d'une citrouille alongée, précieux aliment des esclaves; le Litchi, dont l'enveloppe tuberculeuse et coriace recouvre une pulpe agréablement parfumée; le Mangoustan, originaire de la Chine, ainsi que le précédent, et dont on s'obstine, dans ces régions, à regarder le fruit comme le meilleur du monde; le Cafier, si connu maintenant de notre Europe, et dont les petites baies à deux semences sont recouvertes d'une belle enveloppe écarlate; le Manguier, l'analogue de notre poirier, et qui, modifié par la culture, présente, comme lui, de nombreuses variétés; le Bananier, dont le nom seul réveille tant de douces idées, tant de souvenirs agréables; le Cocotier, si célèbre dans toutes les relations, et d'un si bel effet dans les paysages équatoriaux; le Palmiste, qui ne porte qu'une seule fois en sa vie ce chou précieux qui 1e termine, et que l'on peut préparer de tant de manières utiles; le Vélongos de Madagascar, dont les fruits, symétriquement disposés en une grappe immense, représentent si bien un énorme buisson d'écrevisses; le Jambos, dont les drupes assez semblables à de petites prunes noires, offrent, comme elles, une pulpe odorante et sucrée; le Jam-malac, dont on forme de si belles charmilles; le Bambou épineux, si propre à faire des haies impénétrables; le Raven-tsara, dont la feuille et les fruits seroient susceptibles de fournir une épice agréable et d'un très-bas prix; l'Avocacier, dont la chair épaisse et jaunâtre a quelques rapports avec celle de nos poires fondantes, mais qui, beaucoup plus fade qu'elle, a besoin d'être relevée par quelques assaisonnemens; le Goïavier, qui fournit, au milieu des forêts, un rafraîchissement salutaire; le Cannellier de la Cochinchine, dont l'écorce ne le cède guère à celle de Ceylan; le Baobab ou Pain-de-singe, ce fameux Adansonia, la plus grande et la plus grosse espèce d'arbre connue; le Vacois, dont les rejets, sous une forme impudique, descendent

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le long de la tige, pour aller lui fournir de nouvelles racines, et dont les feuilles sont employées à tant d'usages utiles; le Frangipanier, dont les belles corolles d'albâtre exhalent un parfum si délicat et si suave; le Cotonnier, qui nous prête son admirable duvet, après la maturité des graines auxquelles il devoit servir de langes; le Bois de fer, arbre précieux, qui croît si rapidement, qui s'accommode des lieux les plus stériles, et qui réussirait vraisemblablement sr bien dans nos climats méridionaux; l'Attier, dont le fruit tuberculeux cache, sous une écorce dure, épaisse et coriace, une pulpe savoureuse et délicate, comparée, par tant de voyageurs, à de la crème sucrée; le Rosier de la Chine, qui, croissant naturellement au milieu des forêts, marie par-tout ses fleurs avec celles du Jasmin odorant et de la belle Pervenche de Madagascar; le Papaïer; dont le suc laiteux et caustique est employé comme un excellent vermifuge, et dont le fruit est recherché sur les meilleures tables; le Ravinal ou Arbre du Voyageur, ainsi nommé de la propriété singulière qu'il a de fournir une grande quantité de très-bonne eau douce, lorsqu'on le perce à la base des feuilles; le Jam-rosa, qui porte des fruits de la plus belle couleur rose, et dont on obtient, par la fermentation et la distillation, un alcohol si délicieusement parfumé; le Cassier, qui fournit à la médecine l'un de ses purgatifs les plus simples et les plus doux; le Dattier, le Carroulier, le Myrobolan, l'Arbre de ben, l;Arbre à vernis, l'Arbre à encens, le Bois de lait, l'Arbre de Cithère, le Latanier, la Roussaille, l'Arbre, à suif, l'Arbre à thé, le Café d'Eden, le Cirier de la Cochinchine, le Savonnier, le Cubèbe, le Lilipè, le Longane de la Chine, l'Ouattier, le Vancassaie, le Cacaoïer, le Roucouïer, le Chérembellier, le Bibassier, le Veloutier, &c. &c.: mais telle est la profusion des végétaux utiles que l'industrie de l'homme et son heureuse activité ont su réunir sur un aussi petit théâtre, qu'il faudrait outrepasser de beaucoup les bornes naturelles de ce chapitre, pour en continuer l'énumération; et-lorsqu'on vient à penser que cette multiplication

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prodigieuse de végétaux intéressans est le résultat d'un petit nombre d'années d'expériences et de travaux, le fruit honorable du dévouement d'un petit nombre d'hommes, on se sent pénétré de reconnoissance pour les auteurs de tant de bienfaits, à la tête desquels se présentent LABOURDONNAIS, l'immortel POIVRE, HUBERT et CÉRÉ, COMMERSON, DU PETIT-THOUARS et MARTIN… L'importation de la cerise en Italie consacra le nom de LUCULLUS chez les Romains, et nous le rend cher encore aujourd'hui.… Combien de Naturalistes modernes ont fait cent fois plus pour le bonheur de l'espèce humaine, et vécurent malheureux, ignorés de leurs propres concitoyens.…!

Pour terminer le précis général que je viens d'esquisser, il me resteroit maintenant à parler des animaux de l'Ile-de-France et de ses habitans; mais d'autres climats, d'autres hommes, appellent nos recherches; hâtons-nous donc de terminer ce qui peut concerner encore notre séjour dans cette île. Autant les individus attachés à notre expédition eurent à se louer de la réception que les habitans leur firent éprouver, autant notre Chef eut à se repentir d'être venu relâcher dans cette colonie: mais sans entrer dans les tristes détails de cette partie de notre histoire, il me suffira de dire que le troisième bâtiment que nous devions y prendre nous fut refusé; que nous ne pûmes obtenir aucune des provisions les plus indispensables; que nous y perdîmes quarante matelots d'élite qui désertèrent, et qu'un grand nombre d'Officiers, de Naturalistes et d'Artistes des deux vaisseaux, fatigués déjà des mauvais traitemens du Chef, ou justement alarmés pour l'avenir, restèrent dans la colonie.

On convient généralement que les bois des pays chauds sont plus pesans et plus forts que ceux des régions plus tempérées; les expériences de M. LISLET viennent à l'appui de cette opinion: il en résulte, en effet, que le chêne d'Europe, comparé sous ce double rapport, avec 22 espèces de bois équatoriaux, n'est que le 17.e pour la pesanteur, et le 19.e pour la force relative. (Voyez le Tableau ci-joint.)

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TABLEAU COMPARÉ

Force et pesanteur des bois.

De la Pesanteur et de la Force relative de plusieurs Bois de l'Ile-de-France, par M. LISLET-GEOFFROY, Capitaine du Génie militaire, ancien Correspondant de l'Académie des sciences.

NOMS VULGAIRES. NOMS BOTANIQUES. POIDS de pied cube. FORCE reltive.a
Livres. Onces.
Bois de Fer noir Stadtmania 87. 12. 3872.
— Puant Fœtidia 75. 2. 3141.
— de Natte à petite feuille Imbricaria 74. 1. 3100.
— d'Olive blanc Olea 63. 2. 2917.
— de Teck-Tackamaka rouga Tectona grandis 53. 2. 2720.
— de Natte à grande feuille Imbricaria 72. 1. 2660.
— de Fer rouge 84. 10. 2367.
— de Cannelle blanc Laurus 56. 8. 2317.
— de Cannelle noir Elæocarpus 41. 14. 2290.
— d'Olive rouge Rubentia 56. 6. 2037.
— de Colophane rouge Colophonia. Burseria 59. 2. 2087.
— de Pomme blanc Evgenia 61. 4. 2015.
— de Benjoin Terminalia Benjoin 57. 4. 2005.
—de Natte-pomme-de-singe Syderoxylon 57. 3. 1900.
— de Cannelle marbré Elæocarpus 38. 14. 1880.
— de Fer blanc Syderoxylon 58. 4. 1783.
— de Pomme rouge Eugenia 60. 0. 1750.
— de Lousteau Antirrhœa 56. 8. 1750.
— de CHÉNE QUERCUS robur 56. 1. 1702.
— de Sapin Tackamaka rouge Calophyllum Caloba 52. 5. 1618.
— de Bigaignon Eugenia 64. 3. 1500.
— de Bassin Blackwellia 47. 11. 1500.
— de Colophane blanc Morignia 49. 3. 1350.

a Les expériences pour déterminer la force relative des bois, peuvent se faire de plusieurs manières: celle employée par M. LISLET consiste à choisir des prismes égaux, autant que passible, sous tous les rapporte, de chacun des bois qu'on veut comparer; on les fixe ensuite, par les deux extrémités, sur deux points d'appui solides, deux poteaux encochés, par exemple; puis on suspend, par le milieu de chacun de ces prismes, la quantité de poids nécessaire pour les rompre; le rapport de ces quantités détermine celui de la force des bois. On conçoit eu effet, par exemple, que, s'il a fallu, pour rompre un prisme donné de bois de fer noir, une quantité de poids égale à 3872, et que, pour produire le même effet sur un prisme semblable de bois de chêne, il a suffi d'un poids égal à 1702, on conçoit, dis-je, que la force de résistance de ces deux bois doit être elle-même dans le rapport de 3871 à 1702, ou plua simplement, que la force du bois de chêne est à celle du bois de fer noir, comme 1 est à 2,22.

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LIVRE II.

DE L'ÎLE-DE-FRANCE À TIMOR, INCLUSIVEMENT.

CHAPITRE V.

Traversée de l'Ile-de-France à la Nouvelle-Hollande: Terre de Leuwin.

[Du 25 Avril au 19 Juin 1801.]

LE 25 avril 1801, nous partîmes de l'Ile-de-France pour diriger notre course vers la Nouvelle-Hollande: à peine étions-nous sous voile, quoa vint nous annoncer, de la part du Commandant, qu'à compter de ce jour, nous n'aurions plus qu'une demi-livre de pain frais par décade; que la ration de vin seroit remplacée par trois seizièmes de bouteille de mauvais tafia de l'Ile-de-France, acheté à vil prix dans cette colonie; que le biscuit et les salaisons constitueroient, dès cet instant, notre nourriture habituelle. Ainsi, dès le premier jour d'une navigation qui devoit être aussi longue que difficile, on nous retrancheit tout-à-la-fois ie pain, le vin et la viande fraîche… Triste prélude et principale source des malheurs qui devoient nous accabler dans la suite.…!

Le 26 et le 27, nous eûmes quelques raffales et de la pluie; le 29, nous nous trouvions par 25° de latitude Australe, et déjà le baromètre, de 28P 31 s'étoit élevé jusqu'à 28. 4,5: toute la nuit de ce dernier jour, nous eûmes une pluie légère, mais continuelle. Du 30 avril au 5 mar, nous nous avançâmes jusqu'au 29.e degré de

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latitude et au 64e de longitude Orientale. Du 5 au 11, nous eûmes constamment un temps sombre, humide et pluvieux, produit et entretenu par les vents du N. E., du N. et du N. N. O., qui nous amenèrent enfin un coup de vent qui dura trois jours, et durant lequel le baromètre s'abaissa de 9 lignes. La nuit du 9, sur-tout, fut mauvaise; la mer étoit excessivement houleuse et grosse; les vents souffloient par raffales impétueuses, et les averses se succédèrent rapidement jusqu'au lendemain midi.

Du 11 au 15, nous continuâmes à courir sous le parallèle de 33° de latitude environ, le baromètre se soutenant de 28P 4l à 28P 5l, et le thermomètre s'étant abaissé successivement du 22.e jusqu'au 12.e degré. La température de la mer, à sa surface, se trouvoit tant soit peu supérieure à celle de l'atmosphère.

Du 15 au 20, nous fîmes également peu de chemin vers le Sud, n'étant encore, ce dernier jour, que par 35°; mais déjà notre longitude étoit de 100° à l'Est du méridien de Paris, et conséquemment nous n'étions plus qu'à 150 lieues environ de la pointe Occidentale de la Nouvelle-Hollande, où notre Commandant avoit résolu d'aborder.

En effet, la longueur de notre traversée d'Europe dans l'Inde, notre séjour à l'Ile-de-France, plus long aussi qu'il ne devoit l'être, nous ayant fait perdre une partie de la saison favorable, à nos travaux, notre Chef craignit de se porter vers la terre de Diémen, et résolut de commencer son exploration par la reconnoissance du N. O. de la Nouvelle-Hollande, réservant pour le printemps prochain la campagne du Sud. Cette détermination importante nous fit généralement de la peine, parce qu'elle n'étoit pas rigoureusement exigée par notre position actuelle; la saison, quoique assez avancée déjà, ne l'étoit pas trop pour nous empêcher d'aller doubler le cap Sud; et comme de ce point nous avions toujours à remonter vers les régions équatoriales, il nous sembloit prudent de respecter davantage les instructions du Gouvernement, que

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nous savions être le résultat des méditations les plus savantes, et des recherches les plus étendues….. On pourra voir, dans la suite, combien ce premier changement dans l'ordre de nos travaux en produisit dans leurs résultats.

Du 21 au 25 mai, nous continuâmes à nous rapprocher de la côte occidentale du continent que nous venions explorer; nous en étions cependant encore à plus de 100 lieues, et déjà tous les instrumens météorologiques éprouvoient l'influence de son voisinage: en effet, pendant la première partie de notre navigation, j'avois observé que les vents d'Est étoient constamment trèshumides; que presque toujours ils étoient accompagnés de brumes, de pluies, ou même d'averses violentes; tous les instrumens avoient offert une marche analogue à. l'état de l'atmosphère. Par ces mêmes vents, le thermomètre s'élevoit, l'hygromètre marchoit à la saturation, le mercure s'abaissoit dans son tube; mais à peine nous nous trouvâmes abrités par la Nouvelle-Hollande, que ces vents, qui ne pouvoient plus nous parvenir qu'en traversant toute cette terre dans sa plus grande largeur, se montrèrent tout-à-coup avec des caractères entièrement opposés à ceux que je viens d'indiquer. Sous leur influence, l'atmosphère étoit pure et sereine, l'hygromètre indiquoit une diminution progressive de l'humidité, le baromètre s'élévoit; lé thermomètre seul se soutenoit à une température égale, ou même plus forte: surpris d'un changement aussi rapide, aussi complet dans la marche des phénomènes météorologiques, j'en méditai toutes les circonstances, j'en analysai tous les élémens, et je crus pouvoir en déduire la conséquence singulière, que la partie de la Nouvelle-Hollande où nous allions aborder, devoit être en général un pays bas, dépourvu de hautes montagnes, de forêts profondes, de grands amas ou même de grands courans d'eau douce. Il n'est pas de mon sujet d'entrer ici dans tous les détails du Mémoire que je rédigeai pour lors sur cette matière; il me suffira de dire que le Commandant, l'astronome et tous ceux

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de mes amis auxquels je communiquai ce travail, plusieurs jours avant d'avoir la vue des terres, quoique frappés de l'accord des conséquences avec les phénomènes, se refusèrent cependant à les admettre, jusqu'à ce que l'expérience vînt forcer tout le monde à reconnoître l'importance de ces applications nouvelles des observations météorologiques à la physique des grands continens. Je reviendrai dans la suite sur cet objet, alors que, vers l'extrémité Sud de la Nouvelle-Hollande, nous verrons se manifester, pour les vents du N. O., les mêmes phénomènes que je viens d'indiquer pour ceux de l'E. et du N. E.

Le 27, à la pointe du jour, nous eûmes la première vue de la Nouvelle-Hollande; un filet noirâtre, prolongé du Nord au Sud, en dessinoit l'humble profil: nous cherchâmes à nous en rapprocher; mais les courans et les vents nous furent tellement contraires, que le reste du jour se consomma en efforts inutiles; le soir on mit en panne; nous profitâmes de cette circonstance, mon collègue MAUGÉ et. moi, pour faire jeter la drague: cet instrument, employé plus particulièrement à la pêche du corail, est construit de manière à pouvoir rapporter, du fond de la mer à sa surface, tous les corps qu'il y rencontre. Nous espérions pouvoir obtenir, par son moyen, les premiers objets de nos collections Australasiques, et notre attente fut remplie au-delà de nos desirs.

Trompés par les cartes qui nous avoient été remises en Europe, nous crûmes, dans la soirée du 28, relever le cap Leuwin, qui forme la pointe la plus Occidentale de la Nouvelle-Hollande, et au Nord duquel commençoit immédiatement la portion de la terre de Leuwin, encore inconnue, que nous venions visiter. Ce cap important auroit été placé, d'après ces observations, par 34° 7′ 50″ de latitude Sud, et par la longitude de 112° 26′ à l'Est du méridien de Paris; mais la suite de nos travaux nous fit connoître que dans cette première reconnoissance nous nous étions mépris sur le point qu'il faut véritablement regarder comme le cap Leuwin.

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Ce jour là, les terres que nous eûmes en vue se montrèrent extrêmement basses, stériles, sablonneuses, d'une couleur obscure, entremêlée de quelques taches blanchâtres. Plusieurs Baleines passèrent très-près de nos bâtimens. A minuit environ, on jeta de nouveau la drague, qui revint chargée pour nous encore d'une foule d'objets intéressans, à la description et au dessin desquels M. LESUEUR et moi nous travaillâmes tout le reste de la nuit, comme nous l'avions déjà fait la veille.

Pl. VI, fig. 4.

Durant toute la journée du 29, nous prolongeâmes, à trèspetite distance, une terre presque absolument semblable à celle des jours précédens; mon estimable ami, M. DEPUCH, la décrivoit en ces termes: "Dans tout l'espace que nous avons parcouru, le terrain est bas, ou du moins très-peu élevé; les inégalités qu'offre la côte sont douces et arrondies; souvent même ces côtes sont tellement égales, qu'une ligne légèrement ondulée pourroit en dessiner une partie considérable; le rivage est par-tout bordé de collines qui viennent se terminer en pente peu rapide. Ces collines ou monticules ont un aspect noirâtre et triste; on y remarque, en plusieurs endroits, des places blanches plus ou moins étendues, dont une se développe sur toute la hauteur de la côte, et comprend en longueur l'espace d'un demi-mille, ce qui peut fournir un point important de reconnoissance pour les navigateurs. En observant ce point, j'y ai reconnu tous les caractères d'un terrain sablonneux, et cette constitution paroît appartenir à tout le prolongement de cette côte inconnue. L'aspect noirâtre qu'elle affecte assez généralement, est occasionné par une végétation triste et languissante; les lieux qui s'en trouvent dépourvus sont blanchâtres."

Le 30, dans la matinée, nous doublâmes un cap, en avant duquel se projette un récif, contre lequel la mer brisoit avec violence, et qui s'avance plus d'un quart de lieue au large. Nous reconnûmes bientôt qu'il formoit la pointe d'entrée Sud d'une

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très-grande baie, que, du nom de notre principale Corvette, nous appelâmes la Baie du Géographe: le cap dont je viens de parler reçut le nom de Cap du Naturaliste; il gît par 33° 28′ de latitude S., et par 112° 35′ 7″ de longitude E. En dehors, et presque par le milieu de cette baie, existe un récif très-étendu, très-dangereux, qui fut appelé Récif du Naturaliste. Le soir, sur les cinq heures, nous laissâmes tomber l'ancre vers l'entrée de la baie que nous venions de découvrir. Le baromètre, durant ces cinq derniers jours, s'étoit soutenu de 28P 3,5 à 28P 6,0; le thermomètre variant lui-même de 14 à 17°, et l'hygromètre de 78 à 90°. L'atmosphère étoit parfaitement pure, grâce aux vents secs et froids de la partie du Sud, qui prédominoient alors.

Le 31 au matin, le Commandant expédia la chaloupe, sous les ordres de M. PICQUET, pour aller fixer la position absolue du Cap du Naturaliste: "Mais", dit M. BOULLANGER, chargé de cette opération, "nous trouvâmes cette pointe défendue de toutes parts par de grosses roches, sur lesquelles la mer brisoit avec furreur; ces brisans se prolongent le long d'une partie de la côte de la baie; quelques-uns même se portent au large. Nous tâchâmes bien de découvrir un passage au milieu de ces brisans; mais ce fut en vain; la côte par-tout parut inabordable: nous fûmes réduits à passer le reste du jour, toute la nuit et une partie du lendemain, sans pouvoir regagner le navire, dont le vent nous écartoit sans cesse, en nous entraînant au large."

Tandis que nos malheureux compagnons, épuisés de fatigue, inondés d'eau de mer, erroient ainsi sur les flots, une seconde embarcation, sous le commandement de M. H. FREYCINET, abordoit enfin sur cette côte: MM. DEPUCH et RIÉDLÉ seuls avoient pu s'y embarquer, et les premiers des Européens, ils eurent le plaisir de toucher ces bords inconnus. Ils ne purent toutefois y rester que quelques heures, durant lesquelles iis firent diverses observations sur l'état physique du sol et sur ses productions

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végétales: nous aurons plus particulièrement occasion de revenir ailleurs sur cet objet; il suffira de dire maintenant que M. DEPUCH trouva, dans le fond de l'anse où l'on mit pied à terre, une trèsbelle espèce de granit, qui formoit des couches régulières et trèsmultipliées; disposition des substances granitiques soupçonnée par SAUSSURE, mais dont jusqu'alors l'existence avoit été contestée. Ce phénomène remarquable, assurant à cette partie de la baie du Géographe un intérêt particulier, nous avons cru devoir lui appliquer le nom du naturaliste qui, le premier, eut occasion de l'observer et de le décrire. L'Ansc Depuch est dans l'Est du cap du Naturaliste, à peu de distance de ce dernier point.

Le 1.er juin, après avoir embarqué notre chaloupe, nous appareillâmes pour continuer l'exploration de la côte méridionale de la baie du Géographe: à midi nous avions par notre travers une grosse pointe, qui fut nommée Pointe Picquet, du nom de l'un de nos plus estimables officiers. A sept heures, nous laissâmes tomber l'ancre vers le fond de la baie. Jusqu'alors, nous n'avions pu distinguer, sur ces tristes bords, aucune trace d'habitation; mais ce soir-là même, un grand feu, qui parut tout-à-coup au-delà des dunes, nous apprit que l'espèce humaine comptoit ici quelques-unes de ses hordes sauvages.

A cette époque, nous éprouvions les effets les plus singuliers du mirage; tantôt les terres les plus uniformes et les plus basses nous paroissoient portées au-dessus des eaux, et profondément déchirées dans toutes leurs parties; tantôt leurs crêtes supérieures sembloient renversées, et reposer ainsi sur les vagues; à chaque instant, on croyoit voir au large de longues chaînes de récifs et de brisans, qui sembloient se reculer à mesure qu'on s'en approchoit davantage. Ce phénomène, si curieux d'ailleurs, avoit son côté triste: comme il se rattache essentiellement à l'état réfractif de l'atmosphère, et que les observations astronomiques sont subordonnées, pour leur exactitude, à cette réfrangibilité plus ou moins

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grande, il s'ensuivôit que toutes les nôtres offroient alors entre elles des disparates affligeantes; celles du soir, par exemple, nous donnoient beaucoup plus de chemin dans l'Est, que celles du matin. Ce phénomène du mirage m'a paru dépendre sur-tout des variations prodigieuses de la température et de l'humidité, qui s'opèrent aux mêmes époques dans l'atmosphère de ces régions, ainsi que j'aurai plus particulièrement occasion d'en parler ailleurs.

Le 2 et le 3, nous continuâmes l'exploration de la baie; le dernier jour, nous mouillâmes, sur les huit heures du soir, à deux lieues de terre environ, par 12 brasses d'eau, fond de sable fin et blanchâtre.

Le 4 au matin, je partis à la pointe du jour dans notre petit canot commandé par M. BRETON; M. LESCHENAULT, botaniste, descendoit avec nous. A peine débarqué sur la plage, je m'élançai vers les dunes de sable qui bordoient le rivage, et m'enfonçai dans l'intérieur, pour y chercher les naturels, avec lesquels je desirois vivement établir quelques rapports; mais vainement je courus dans les forêts à la piste de quelques-uns d'entre eux, dont j'apercevois çà et la des traces récentes; tous mes efforts furent inutiles, et après trois heures d'une course aussi fatigante qu'infructueuse; je repris tristement le chemin du rivage de la mer; j'y trouvai mes compagnons qui m'attendoient, alarmés déjà de mon absence, et de suite nous nous embarquâmes pour retourner à bord, où nous ne pûmes cependant arriver avant six heures du soir, tant le calme et les courans étoient contraires à notre route.

MM. BERNIER, RIÉDLÉ, DEPUCH et MAUGÉ, étoient pareillement descendus à terre sur un autre point; ils ne tardèrent pas à revenir. Plus heureux que nous, ils avoient rencontré un naturel qui pêchoit sur le rivage, tout près de l'endroit où leur débarquement s'étoit opéré. Cet homme leur parut être un vieillard; il étoit barbu, d'une couleur brune, entièrement nu, à l'exception d'une peau de kanguroo qu'il portoit sur les épaules, et qui

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lui descendoit à peine jusqu'au milieu des reins. L'aspect de ces hommes inconnus ne sembla pas d'abord inquiéter beaucoup lé pêcheur; mais s'apercevant bientôt qu'ils cherchoient à le joindre, il ramassa précipitamment trois sagaies qu'il avoit déposées sur la plage, et se dessinant ensuite avec fierté devant eux, il leur adressa une sorte de discours très-animé, montrant à diverses reprises nos vaisseaux, et paroissant leur faire signe d'y retourner. Également surpris de la contenance de ce nouveau Scyte, de la chaleur de sa harangue, de la fierté de ses mouvemens, nos camarades s'étoient arrêtés pour ne pas l'interrompre. Lorsqu'il eut fini, M. DEPUCH, ingénieur des mines, s'avança vers le sauvage, seul et sans armes, en lui criant: Taïo, taïo [ami, ami], et en lui présentant un collier de verre, dont l'éclat parut exciter dans le vieillard le sentiment de la plus vive admiration; mais il n'en montra pas moins de répugnance à se laisser approcher; et lorsque M. DEPUCH voulut continuer à se porter en avant, il partit lui-même à la course, et disparut avec une rapidité que tout le monde admira. Tandis que ceci se passoit vers une partie de la côte, cinq ou six autres sauvages s'étoient approchés de la chaloupe, qui n'étoit alors gardée que par un seul matelot: à l'aspect de ces hommes farouches, le gardien, justement alarmé, se mit à pousser de grands cris pour avertir nos gens. A leur approche, les sauvages se hâtèrent de franchir les dunes, et s'enfuirent avec la même rapidité que le pêcheur.

Le bon RIÉDLÉ, dans cette course, fit une assez riche collection de plantes nouvelles, et ce tribut imposé sur ces rivages, il le paya par divers semis de blé, de maïs, d'orge, d'avoine, de poiriers, de pommiers, d'abricotiers, de pêchers, d'oliviers, et d'un grand nombre d'espèces de légumes Européens.… Échange touchant, qui toujours auroit dû servir de base aux rapports des peuples, et que nous répétâmes nous-mêmes aux lieux divers où nous pûmes aborder!

A l'exemple de notre Commandant, le Capitaine HAMELIN

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avoit expédié quelques embarcations pour reconnoître la baie dans le S. S. E. L'officier d'une de ces embarcations, M. HEIRISSON, rapporta, lors de son retour, qu'il avoit découvert l'embouchure d'une rivière, qui, remontant dans l'intérieur des terres, paroissoit se prolonger fort avant. Cette annonce fut reçue avec un plaisir d'autant plus vif, que jusqu'alors nous n'avions pu découvrir aucune trace d'eau douce sur la terre de Leuwin, et que nous n'ignorions pas que les navigateurs qui nous avoient précédés sur diffërens points de la côte N. O. de la Nouvelle-Hollande, n'avoient pas été plus heureux que nous. Il fut donc convenu que le lendemain matin, à deux heures, la chaloupe du Géographe, sous le command dement du Capitaine de frégate LEBAS, et le petit canot du Naturaliste, avec le Capitaine HAMELIN, iroient reconnoître cette rivière et la remonteroient danis l'intérieur aussi loin qu'il seroit possible. MM. DEPUCH, LESCHENAULT, RIÉDLÉ, LESUEUR et moi, obtînmes de faire partie de cette expédition, à laquelle notre médecin, M. LHARIDON, voulut prendre une part active.

En abordant au rivage, nos deux Capitaines convinrent entre eux que la chaloupe, tirant trop d'eau pour une navigation de ce genre, il étoit plus convenable de la mouiller au large, sous la garde de quelques hommes, et d'employer une partie de son équipage à remonter la rivière à pied, tandis que le petit canot s'avanceroit jusqu'au point où le défaut d'eau le forceroit à s'arrêter.

Aussitôt que ces dispositions générales furent terminées, je quittai la troupe de mes compagnons, pour prolonger le rivage: la mer étoit basse, et le moment propice pour en recueillir les produits. Je ne tardai pas à réunir un assez grand nombre d'ob jets nouveaux, parmi lesquels une charmante espèce d'Orbulite vivante. On sait assez que les orbulites sont un petit genre de zoophytes solides, confondus, avant M. de LA MARCK, avec les véritables nummulites, et que ces animaux singuliers n'avoient encore été trouvés qu'à l'état fossile. Cette découverte n'est pas

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la seule de ce genre que nous aurons occasion de présenter dans le cours de cette relation, et les rivages de la Nouvelle-Hollande nous fourniront souvent de nouvelles preuves des grandes catastrophes de la nature.

Cependant, le desir d'observer les peuples de ces régions ne tarda pas à m'arracher au rivage; je franchis les dunes, et presque aussitôt je me vis arrêté par un marais, dont les bords étoient par-tout couverts de Salicorne, et sur les eaux salées duquel on voyoit plusieurs troupes de cygnes noirs naviguer avec élégance. Au-delà de ce marais, la prétendue rivière dont mes amis étoient allés chercher l'embouchure, dessinoit son cours. Un grand nombre d'empreintes de pieds des naturels sembloient annoncer que plusieurs d'entre eux l'avoient récemment passée; je résolus de les aller trouver sur l'autre bord. Tandis que je cherchois un endroit plus favorable à mon passage, j entendis tirer à peu de distance; je crus pouvoir rencontrer, dans les chasseurs, quelques compagnons d'aventure; mais MM. LEVILLAIN et BAILLY, auxquels je m'adressai, bien loin de vouloir partager mon entreprise, s'efforcèrent de m'en détourner par leurs conseils. J'avois pris ma résolution; je me déshabillai, franchis la rivière en leur présence, et m'enfonçai dans la forêt qui se prolongeoit sur sa rive gauche. II étoit onze heures; le ciel étoit pur, la température agréable; de telles circonstances ajoutoient à mon ardeur, et, plein de l'espoir de rencontrer bientôt les hommes de ces bords, je précipitois mes pas à leur suite, lorsqu'une découverte singulière vint me forcer à les suspendre.

A peu de distance du lieu de mon débarquement, j'aperçus un vallon, qui, se dirigeant vers l'intérieur, sembloit dessiner le cours d'un petit ruisseau; je ne crus pas devoir me dispenser d'aller vérifier un tel soupçon; malheureusement il étoit faux, et j'allois reprendre ma route, lorsque mes regards se trouvèrent arrêtés par un massif de grands arbres, qui, par leur couleur, se détachoient fortement de ceux qui les avoisinoient.… Tous étoient blancs,

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depuis la base de leur tronc jusqu'à l'extrémité de leurs rameaux.

Surpris à cet aspect, je m'avance précipitamment vers cette espèce de bocage, également excité par l'intérêt et la curiosité.… L'un et l'autre ne tardèrent pas à redoubler. Douze arbres plus gros, entremêlés de plusieurs autres plus petits, irrégulièrement consondus entre eux, formoient une demi-circonférence, dont les deux points extrêmes venoient se rattacher au bord de la rivière. Tous ces arbres appartenoient à une nouvelle espèce de Melaleuca, remarquable sur-tout par la couche profonde de l'écorce, ou plutôt du liber qui l'enveloppe; ce liber, d'un tissu très-fin, trèsmoelleux, adhère si foiblement au bois, qu'ii suffit d'un léger effort'pour l'enlever par longues bandes, depuis le pied de l'arbre jusqu'à l'extrémité de ses branches. C'est ainsi que les arbres dont je parle avoient été dépouillés de leur écorce, et comme les couches de ce liber sont d'une blancheur éclatante, c'étoit à l'enlèvement seul des plus extérieures d'entre elles qu'ils devoient leur couleur.

Dans l'aire de la demi-circonférence formée par ces arbres blancs, étoient inscrits trois autres demi-cercles, de plus en plus petits, et dont la concavité tournée vers le rivage venoit aboutir aussi sur le bord de la rivière. Le premier étoit une espèce de banc de gazon, large de deux pieds, exhaussé seulement de six à huit pouces au-dessus du sol, composé d'une herbe fine, légère et très-courte, qui croissoit abondamment sur ce point: cette espèce de siége de verdure étoit festonné le long de celui de ses bords qui regardoit vers 1a plage; chacun des intervalles compris entre deux festons avoit évidemment servi de siége à une personne, et vingt-sept festons semblables paroissoient indiquer une réunion de vingt-sept individus.'

En avant de ce banc de gazon, étoit un espace libre, semicirculaire, large environ de deux pieds et demi; il étoit couvert d'un sable noir, qui se trouve abondamment sur le rivage de la mer, et qui forme une partie du sol de l'intérieur; il paroissoit

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avoir été foulé par les pieds des personnes assises sur le banc de gazon.

Une bordure de joncs séparoit cette seconde demi-circonférence de la troisième; ces joncs, très-rapprochés entre eux et trèsrégulièrement alignés, avoient été coupés à six pouces environ au-dessus du sol.

La troisième et dernière demi-circonférence étoit plus large que les précédentes, et recouverte de cette seconde espèce de sable, que j'ai dit se trouver sur différens points du rivage, et se distinguer au loin par sa blancheur éclatante.

Sur ce fond de sable très-fin et très-uni, l'on avoit planté un grand nombre de joncs, placés tous à une distance égale les uns des autres, et distribués de manière à former une suite de figures ou plutôt de caractères réguliers: tous ces joncs avoient été brûlés jusqu'au niveau du sol, de manière à présenter autant de points noirs, arrondis, et qui se détachoient fortement du fond de sable blanc où ils avoient été plantés: de cette manière, les caractères dessinés par cette suite de points, se distinguoient eux-mêmes de la manière la plus tranchée.

Ces figures, bizarres sans doute et grossières, avoient cependant quelque chose d'original et de réfléchi qui me frappa fortement: elles représentoient sur-tout un grand nombre de triangles, de losanges et de polygones irréguliers, quelques parallélogrammes, mais peu de carrés réguliers et point de cercles.

Le reste de la plage, jusqu'au bord de la rivière, étoit couvert d'une herbe fine, légère et fraîche. Enfin, tout-à-fait sur le bord de la rivière, étoit un gros arbre, patriarche vénérable de ce bosquet; son tronc blanchâtre, incliné sur les flots, se projetoit majestueusement au-dessus d'eux, et ses rameaux, plus horizontalement étalés, formoient une espèce de terrasse de verdure. Cet arbre remarquable paroissoit avoir été plus élégamment orné que les autres; non-seulement, en effet, il avoit été blanchi comme eux

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et de la même manière, mais encore son tronc et ses principaux rameaux avoient été décorés de guirlandes de verdure.

La rivière servoit de borne au paysage, en ajoutant encore à l'intérêt de sa posĭtion; ses ondes fraîches et limpides, mollement épanchées sur la rive, son cours prolongé jusqu'à la mer, les poissons nombreux qui jouoient à sa surface et dans son sein, la végétation plus active qui couvroit ses deux bords; tout, dans ce lieu simple et charmant, sembloit conspirer à développer les douces affections du cœur. Oh! comme avec plaisir je m'abandonnai quelques instans aux réflexions qu'une telle découverte devoit inspirer! "Ce lieu charmant, me disois-je, est consacré peut-être à quelque mystère public ou particulier.… Le culte des Dieux en seroit-il l'objet.…! C'est de la rivière et des marais qui la bordent, que les habitans de ces rivages tirent, en grande partie, les alimens nécessaires à leur subsistence….. Nouveaux Égyptiens, peutêtre, comme les anciens habitans du Nil, ils auront consacré, par la reconnoissance, le fleuve qui les nourrit.… Peut-être, à des époques solennelles, ils viennent sur son bord, lui payer un tribut d'hommages et de gratitude."

Revenant ensuite à ces figures singulières, ingénieusement tracées sur le sable, je me rappelois ces fameux caractères Runiques, usités jadis par les peuples du Nord de l'Europe, et qui, de même que ceux-ci, consistoient dans une suite de figures grossièrement dessinées, de cercles, de carrés, de triangles, susceptibles cependant, par leurs combinaisons diverses, de transmettre toutes les idées, des peuples qui les employoient; comme ceux que je venois de découvrir, ils étoient tracés sur la terre, sur l'écorce des arbres, sur les rochers, et ces derniers seulement ont passé jusqu'à nous: je me rappelois ces hiéroglyphes informes, dont les Mexicains se servoient pour écrire les annales de leur histoire, et dont plusieurs n'offroient également que des figures, à peine ébauchées, de cercles, de carrés, de parallélogrammes, &c.: je me rappelois

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encore ces dessins grotesques, découverts par le Capitaine PHILIPP, sur les rochers et sur les troncs d'arbres, vers la partie Méridionale du continent où je me trouvois placé; ceux que, à l'extrémité Australe de l'Afrique, les Boschismans ont l'habitude de graver dans le fond des cavernes; ceux, plus admirables encore, et surtout plus anciens, que Ceylan reproduit en différens endroits, monumens précieux d'un peuple qui paroît ne plus exister; et je concluois de tous ces rapprochemens, que le desir de communiquer ses sensations et ses idées, est un besoin de tous les temps, de tous les climats, de tous les peuples; que cet art si précieux de l'écriture remonte bien au-delà de toutes les traditions, de tous les monumens historiques; et je regrettois plus vivement encore de ne pouvoir découvrir dans les caractères que j'avois sous les yeux, les sentimens et les idées des hommes grossiers dont ils étoient l'ouvrage.… Dans la planche n.° 1 (A), M. LESUEUR a cherché, d'après un croquis que j'en avois fait, à donner quelque idée du monument que je viens de décrire.

Après avoir accordé à l'examen de ce bosquet tout l'intérêt dont il étoit digne, je m'éloignai du rivage, pour pénétrer dans l'intérieur de la forêt. La marche par-tout étoit facile, à cause du grand écartement des arbres; la surface du sol étoit généralement revêtue d'une herbe courte, fine et légère. Du reste, je n'y pus découvrir aucune trace d'eau douce. En quelques endroits où la terre paroissoit plus humide, je voulus creuser le sol, il en suinta de l'eau saumâtre: cette qualité saline du terrain semble repousser tous les animaux; du moins, je ne pus en apercevoir aucun, et les traces de Kanguroo que je distinguai sur le sable, étoient rares et peu nombreuses. Les insectes même sembloient exilés de ces bords, à l'exception toutefois des fourmis, dont les noires légions, cantonnées particulièrement sur le revers des dunes, se présentoient par-tout innombrables autant qu'incommodes. J'en recueillis plusieurs espèces nouvelles, dont une, remarquable par

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ses grandes dimensions, se rapproche beaucoup du Formica Gulosa de FABRICIUS; mais l'histoire de ces animaux sera traitée plus en détail dans une autre partie de mes travaux.

Une seconde remarque que je pus faire sur le sol singulier que je parcourois alors, c'est que, malgré la variété prodigieuse des arbres et des arbrisseaux qui constituoient la végétation, on ne voyoit cependant aucun fruit qui parût susceptible de servir à la nourriture de l'homme ou des animaux frugivores. Nous verrons se reproduire la même observation sur tout le reste du vaste continent de la Nouvelle-Hollande, sans qu'elle paroisse souffrir aucune exception bien sensible. Seroit-ce donc à cette singulière absence, ou du moins à cette excessive rareté des fruits mangeables, qu'il faudroit attribuer la non-existence des animaux exclusivement frugivores sur le continent dont il s'agit! Toujours est-il certain que,'jusqu'à ce jour, on n'y en connoît aucune espèce, et que nulle part on n'en a découvert le plus léger vestige. Le Singe, par exemple, qui, de ses innombrables légions, a couvert toutes les autres parties du monde, qui se présente sur un si grand nombre d'îles, qui se retrouve, ainsi que nous le dirons bientôt, en troupes nombreuses dans toutes les Moluques, et conséquemment aux portes de la Nouvelle-Hollande; le Singe, dis-je, ne paroît pas exister sur cette grande terre; et véritablement il seroit difficile de concevoir la manière dont des animaux de ce genre pourroient y subsister. Nous reviendrons ailleurs sur ces rapports intéressans de la nature du sol avec ses productions diverses.

Cependant, le but essentiel de mon incursion sembloit me fuir à mesure que j'avançois davantage. Les petits sentiers du bord de la rivière avoient fini par disparoître; je ne trouvois plus que quelques traces d'hommes imprimées çà et là: nulle case ne s'offroit à ma vue; le silence le plus profond régnoit dans l'intérieur de cette immense forêt, et rien n'annonçoit qu'elle dût servir de séjour habituel à l'homme. En revanche, je trouyois par-tout

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une grande quantité d'arbres brûlés, de feux éteints. Auprès de quelques-uns, je remarquai des espèces de matelas, formés de cette singulière écorce de Mélaleuca dont j'ai parlé précédemment, et qui paroissoient avoir servi de coucher à des hommes réunis ou solitaires. En un mot, tout me confirma dans l'opinion que les sauvages n'avoient pas établi leurs habitations fixes dans cette profondeur des bois; qu'ils résidoient de préférence sur le bord de la rivière salée, des marais qui la bordent, et dans le voisinage de la mer, où plus aisément ils peuvent se procurer une nourriture suffisante. C'est en effet là que se sont exclusivement trouvées celles de leurs cabanes que nous avons pu voir, et dont nous ne tarderons pas à parler. Il en est de même de leurs puits ou fontaines d'eau saumâtre, à l'usage de laquelle on nous verra bientôt réduits nous-mêmes.

Décidé par ces réflexions, commandé sur-tout par l'état du jour, qui penchoit vers son déclin, je repris le chemin de la rivière, que j'atteignis après une heure et demie de marche environ; je me déshabillai de nouveau, et la repassai aussi facilement que la première fois; mais il n'en fut pas de même des marais de la rive droite; l'un d'eux se trouva si profond, que je craignis un instant pour mon existence. En descendant au rivage de la mer, je n'y trouvai plus notre chaloupe. Cette dernière circonstance m'alarma d'autant plus, qu'il étoit déjà cinq heures; que le temps, si calme le matin, venoit de changer, et qu'une brise violente du large souffloit alors et battoit en côte. Je n'ignorois pas, d'ailleurs, que l'exploration de la prétendue riviêre n'avoit pas dû long-temps occuper nos marins et nos géographes; car je venois d'acquérir la certitude que cette rivière n'étoit autre chose qu'une espèce d'enfoncement très-étroit, qui remonte à quelques lieues dasn l'intérieur des terres, dont le fond est vaseux comme celui des marais voisins, dont les eaux n'offrent d'autre mouvement sensible que celui du flux et reflux de l'Océan, avec lequel elle est immédiatement

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en contact par l'espèce d'embouchure dont nous avons précédemment parlé; ses eaux, d'ailleurs, étoient tout aussi salées que celles des marais voisins. D'après toutes ces considérations, j'avois lieu de penser que la reconnoissance avoit dû en être terminée de bonne heure, et je craignois d'être arrivé trop tard pour le rembarquement général….. Combien donc ne fus-je pas agréablement surpris de rencontrer mon ami LESUEUR et M. RONSARD, qui cherchoient, ainsi que moi, à rejoindre la chaloupe: cette embarcation, durant notre absence, s'étoit malheureusement trop rapprochée de l'embouchure de la rivière, et, par cette fausse manœuvre, se trouvoit affalée sous le vent.

MM. LESUEUR et RONSARD venoient d'avoir une entrevue assez singulière avec une femme sauvage, et M. LESUEUR s'empressa de m'en communiquer les détails suivans: Indépendamment du petit canot du Naturaliste, commandé par M. HAMELIN, il étoit venu durant le jour une seconde embarcation de ce navire. Ce canot, sous les ordres de M. S.T-CRICQ, alloit effectuer son retour à bord, lorsque MM. LESUEUR et RONSARD descendirent sur la plage. Tandis qu'ils s'entretenoient avec les personnes du Naturaliste, ils découvrirent, dans le lointain, deux individus qui s'avançoient en prolongeant la grève. D'abord ils les prirent pour quelques-uns de nos matelots; mais enfin ils reconnurent que c'étoient deux naturels de ces bords. Les Sauvages, de leur côté, croyant sans doute avoir affaire à leurs compatriotes, continuoient à s'avancer sans défiance. Lorsqu'ils furent assez près pour qu'on pût avoir l'espérance de les joindre, MM. LESUEUR, RONSARD, S.T-CRICQ et quelques autres, s'élancèrent précipitamment au-devant d'eux; mais quelque diligence que ces Messieurs fissent, ils ne purent empêcher l'un des deux individus, qu'ils reconnurent être un homme, de gravir le revers des dunes, de s'enfoncer dans les broussailles, et de disparoître au milieu des marais. L'autre naturel étoit une femme enceinte et dans un état de grossesse déjà fort avancé.

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Désespérant sans doute, à cause de sa situation, d'échapper à la poursuite des étrangers qu'elle voyoit accourir, cette femme s'arrêta dès le premier instant, et puis s'accroupissant sur ses talons, se cachant la figure dans les mains, elle resta comme frappée de stupeur, comme anéantie par la crainte et par la surprise, gardant l'immpbilité la plus absolue, et paroissant insensible à tout ce qui se passoit autour d'elle. Cette misérable femme étoit entièrement nue dans toutes les parties de son corps: un petit sac de peau de kanguroo, attaché par une espèce de ficelle de jonc autour de son front, pendoit derrière ses reins. Nos amis ne trouvèrent, dans ce sac, que quelques bulbes d'Orchidées, dont les pauvres habitans de ces rivages paroissent très-avides, mais qui malheureusement sont très-rares et très-petites, les plus grosses que nous ayons pu voir égalant à peine le volume d'une noisette ordinaire.

Pour ce qui est de la couleur de la peau, de la nature des cheveux, des proportions absolues ou relatives du corps, cette femme ressembloit parfaitement aux autres sauvages de la Nouvelle-Hollande, que nous aurons dans la suite occasion de décrire plus en détail. D'ailleurs elle étoit, et de l'aveu des moins difficiles en ce genre, horriblement laide et dégoûtante. Toutes ses formes étoient maigres et décharnées; sa gorge sur-tout étoit flétrie et pendoit jusque sur ses cuisses. La mal-propreté la plus grossière ajoutoit encore à toute cette laideur naturelle, et auroit suffi seule pour repousser le plus brutal de nos matelots.

Après avoir examiné ce malheureux enfant de la nature avec tout l'intérêt qu'il devoit inspirer, nos amis le comblèrent de présens: on lui donna du biscuit, des miroirs, des couteaux, des tabatières, des colliers, et, ce qui valoit mieux encore, une hache et deux mouchoirs. Mais toujours accroupie sur ses talons, cette pauvie femme continua de paroître dans un état de stupeur profonde, et il fut impossible de lui faire accepter aucun de ces présens: on les laissa près d'elle en la quittant.

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Comme nous nous trouvions encore à peu de distance de l'endroit où la scène venoit de se passer, M. LESUEUR s'empressa de m'y conduire; mais déjà la femme sauvage avoit disparu, laissant, au lieu de son accroupissement, le témoignage le moins équivoque de la peur qu'elle avoit eue, et qui se manifeste, à ce qu'il paroît, chez les peuples sauvages, comme chez les nations plus civilisées, par les mêmes évacuations spontanées. Du reste, la malheureuse n'avoit rien emporté de tous les présens qu'on avoit réunis autour d'elle, et que nous augmentâmes encore de divers, objets.

Après cette petite course inutile, je me mis en route avec M. LESUEUR, pour descendre le rivage jusqu'au point où nous espérions trouver notre chaloupe; la nuit approchoit, et nous avions près de deux lieues à faire pour lá rejoindre; nous fûmes donc obligés de presser le pas; et malgré cette marche forcée, j'avois peine à me défendre du froid que mes habits mouillés m'occasionnoient. Chemin faisant, M. LESUEUR me raconta qu'il avoit observé plusieurs cabanes de naturels; qu'elles étoient toutes élevées sur les bords humides des marais salés qui couvrent la rive droite de la rivière; qu'elles étoient toutes d'une construction extrêmement grossière, formées de petites branches d'arbre fichées en terre et rapprochées par leurs pointes en manière de berceau, revêtues extérieurement de cette écorce utile dont j'ai déjà parlé plusieurs fois; que chacune d'elles avoit environ trois pieds de hauteur, autant de large, sur cinq ou six pieds de long; qu'audevant de chacune de ces cases on observoit les traces de feux précédemment éteints; que dans leurs cendres il se trouvoit plusieurs débris de poissons, de kanguroos et quelques becs de cygnes noirs. M. LESUEUR avoit fait un dessin de ces misérables cabanes, à la vue duquel je dus me persuader qu'il étoit impossible de trouver ailleurs de plus pauvres ajoupas….. Je me trompois cependant, et nous étions bien éloignés, pour les habitations comme pour toutes les autres particularités de l'existence physique et sociale,

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d'avoir observé, sur ces bords, le dernier terme de l'ignorance et de la misère…..

Mon compagnon m'apprit encore qu'il avoit vu plusieurs trous creusés dans la terre à quelques pieds de profondeur, et qui servent de puits aux habitans. On rencontre ordinairement auprès de ces trous des espèces de petits tubes, qui servent sans doute à aspirer l'eau, et qui proviennent de quelques pieds d'un céleri rare et sauvage, qu'on trouve sur divers points de la baie. M. LESUEUR s'étoit servi de ces tubes pour goûter l'eau de ces fontaines; mais elle lui avoit paru tellement saumâtre, qu'il la regardoit comme impotable: on verra pourtant bientôt que nous nous estimâmes heureux d'en avoir de semblable à notre disposition.

En prolongeant notre route forcée, nous aperçûmes un groupe considérable de nos compagnons qui marchoient au-devant de nous; c'étoient le Capitaine HAMELIN avec une grande partie des deux équipages de la chaloupe et du petit canot du Naturaliste, ainsi que mes deux collègues DEPUCH, LESCHENAULT, le docteur LHARIDON et le jardinier RIÉDLÉ.

Nous apprîmes de ces Messieurs, que la chaloupe se trouvant trop affalée sous le vent, et la brise qui battoit en côte ne lui permettant pas de louvoyer avec avantage, on avoit pris le parti de la faire remonter à la cordelle, tandis qu'une portion de l'équipage, les officiers et les naturalistes, prolongeroient à pied le rivage de la mer. Comme cette chaloupe avançoit très-lentement, et que le vent étoit très-frais, on jugea convenable, en l'attendant, de s'établir sur le revers des dunes, et d'y allumer un grand feu. Tout le monde mit la main à l'œuvre, et dans un instant un énorme bûcher fut embrasé. Quelques-uns de nos amis avoient tué diverses espèces d'oiseaux; ils furent sacrifiés à l'appétit général.

Tandis que ce frugal repas se préparoit, MM. DEPUCH et L. FREYCINET me racontèrent tous les détails de leur incursion, et leur rapport servit à confirmer l'opinion que je m'étois déjà

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formée de la rivière. Tous les deux convinrent, en effet, que cette prétendue rivière n'étoit autre chose qu'un immense marécage, prolongé de plusieurs lieues dans l'intérieur des terres; on avoit eu beaucoup de peine, même dans le petit canot, à franchir une barre dangereuse qui se trouve à son embouchure: après l'avoir remontée quatre ou cinq milles dans l'intérieur, on avoit été contraint de l'abandonner à cause du manque absolu d'eau.

Cette fatigante incursion n'eut d'autre résultat que de procurer à nos amis l'occasion d'une longue et singulière entrevue avec les sauvages: M. DEPUCH, dont tant de fois le nom et les travaux doivent se reproduire avec intérêt dans les pages de notre histoire, m'en ayant communiqué dans le temps tous les détails, c'est d'après lui, que je vais présenter cet épisode remarquable de notre séjour dans la baie du Géographe.

"Après avoir vainement tenté, dit M. DEPUCH, de débarquer sur la rive gauche de la rivière que nous remontions, le Capitaine HAMELIN crut devoir se décider à revenir sur ses pas; nous allions mettre à terre sur la rive droite, et vis-à-vis la pointe que nous supposons former une petite île, lorsque des cris aigus et répétés nous firent porter les yeux vers la forêt qui s'étendoit de l'autre bord: nous y aperçûmes plusieurs sauvages qui sembloient nous regarder avec curiosité; leurs cris étoient dirigés contre nous. Le Capitaine HAMELIN fit porter sur eux; mais il fut bientôt arrêté par le manque d'eau: les naturels nous observoient toujours; ils parcouroient le rivage en tous sens; leurs cris étoient plus précipités et plus bruyans. Après avoir obtenu l'agrément du Capitaine HAMELIN, MM. FREYCINET jeune, LESCHENAULT, LHARIDON, HEIRISSON et moi, nous nous elançâmes dans l'eau, et traversant à gué tout l'espace qui nous séparoit de l'autre bord, nous arrivâmes en peu d'instans au lieu où nous avions aperçu les naturels. Ceux-ci s'étoient enfoncés dans la forêt: nous nous dirigeâmes, sans hésiter, M. FREYCINET

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et moi, vers la lisière du bois, qui se trouvoit sur ce point à deux ou trois cents pas du rivage; nos compagnons nous suivirent à quelque distance, de manière, toutefois, à ne pas perdre de vue le point où nous venions d'aborder.

A peine arrivés sur le bord de la forêt, nous entendîmes de nouveau la voix des naturels; ils sembloient s'appeler entre eux; leurs cris étoient alors extrêmement rapides et précipités; je ne pus distinguer que le mot vélou! vélou! qu'ils répétoient le plus souvent. Nous crûmes entendre aussi les aboiemens d'un chien; mais bientôt il nous sembla comprendre qu'on imposoit silence à cet animal, et les aboiemens cessèrent.

Pour faire mieux concevoir à ces hommes que nos intentions n'avoient rien d'hostile, nous nous empressâmes tous de placer aux lieux les plus apparens quelques rassades, des miroirs, des couteaux, &c. Nous nous retirâmes ensuite, laissant à dessein sur notre passage quelques-uns de ces mêmes objets. Mais bientôt nous aperçûmes sept ou huit naturels, armés chacun de deux sagaies et d'un casse-tête, qui s'avançoient à grands pas et de manière à nous couper toute retraite vers la rivière. Heureusement nous étions encore à temps de prévenir l'exécution de cette manœuvre; mais comme nous étions serrés de très-près, nous nous réunîmes tous; et tenant en joue ces hommes audacieux, étrangers sans doute à nos armes redoutables, nous les arrêtâmes ainsi à la distance de quinze ou dix-huit pas environ. Ils brandissoient leurs sagaies avec beaucoup de force, et nous en menaçoient; ils agitoient aussi leurs casse-têtes avec rapidité, en nous criant d'une voix terrible: Mouye! mouye! Du geste, ils sembloient nous inviter à retourner sur nos pas; ils paroissoient même nous indiquer le passage par où nous étions entrés; et celui que nous supposions communiquer aussi à la mer.

Cependant, pressés comme nous l'étions par ces hommes farouches, il n'y avoit pas un instant à perdre; il falloit, ou

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faire feu, ou continuer notre retraite en bon ordre; nous préférâmes ce dernier parti, bien décidés, toutefois, à répondre au premier coup de sagaie par une décharge à petit plomb, et au second, par quelques balles, leur laissant, contre la supériorité de nos armes, l'avantage de porter les premiers coups." (Il est à remarquer qu'à cette époque, nous n'avions pas appris à craindre suffisamment ces sagaies, si foibles en apparence, si réellement redoutables, et nos camarades étoient bien loin de soupçonner alors toute l'étendue du danger qu'ils couroient: il est indubitable, en effet, qu'à la distance où ils se trouvoient des sauvages, ils eussent tous été victimes de cette première décharge, qu'ils vouloient si généreusement attendre avant de faire feu. Les détails que nous aurons occasion de présenter dans la suite sur ces armes singulières des peuples de la Nouvelle-Hollande, ne laisseront aucun doute à cet égard.)

"Ne sachant pas jusqu'où pourroit aller le nombre des naturels qui nous assailloient, persuadés sur-tout qu'il étoit facile à quelque autre bande de nous envelopper entièrement et de nous fermer toute retraite, nous continuâmes à marcher à reculons, faisant toujours face aux sauvages, et répondant à leurs gestes, à leurs menaces, à leurs hurlemens farouches, par des gestes moins précipités, mais qui ne pouvoient laisser aucun doute sur notre sécurité profonde et sur notre disposition à repousser leurs coups par des coups plus meurtriers encore. De cette manière nous parvînmes, sans accident, jusqu'au point où nous avions pris pied sur cette terre, qu'on nous disputoit avec tant d'acharnement.

Cependant, ni les cris ni les menaces ne cessoient; la sagaie menaçoit nos poitrines de plus près, et le casse-tête étoit agité plus vivement que jamais; nous continuâmes, à travers la rivière, notre retraite dans le même ordre et avec la même contenance. Nous étions dans l'eau presque jusqu'à la ceinture, mais nous

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avions la certitude que dans cet endroit elle étoit guéable. C'est alors que les sauvages nous ont le plus approchés; tous nos fusils étoient en joue, et notre sûreté, depuis trop long-temps compromise, alloit nous mettre dans la nécessité de repousser les coups qu'on étoit infailliblement près de nous porter, lorsque nous aperçûmes le Capitaine HAMELIN, suivi de l'équipage du canot, qui, ayant débarqué sur l'autre côté de l'île, étoit accouru précipitamment à notre secours.

A la vue de ce puissant renfort, les sauvages s'arrêtèrent; nous profitâmes de cet instant pour nous réunir à nos amis. Alors nous nous trouvions en présence, séparés seulement par le petit bras de mer ou de rivière que nous venions de franchir, et qui par-tout étoit guéable. Cependant nos ennemis parurent respecter cette foible barrière, mais ils nous crioient toujours Monye! monye! en nous indiquant le chemin du retour. A tout cela, nous répondions par des signes d'amitié; nous leur montrions les présens que nous leur avions laissés, et ceux que nous leur destinions encore; nous les invitions, en déposant nos armes, à venir les recevoir; mais rien ne fut capable de leur inspirer quelque confiance.

Cependant l'un deux, et il me sembla que c'étoit le plus jeune et par conséquent le plus téméraire, s'avança jusqu'au tiers de ta distance qui nous séparoit, et là, prenant une attitude guerrière, plaçant une sagaie et son casse-tête derrière son dos, brandissant une autre sagaie avec toute la force et la souplesse dont il étoit susceptible; nous regardant enfin avec autant d'assurance que de dédain, il sembloit nous provoquer, ou plutôt il nous provoquoit très-énergiquement à un combat singulier; les autres sauvages, inquiets d'abord sur cette démarche hardie de sa part, parurent bientôt y applaudir: nous lui criâmes à plusieurs reprises: Taïo! taïo! il prononça ce mot à part soi, comme pour chercher à en deviner le sens, et le répéta ensuite à ses compagnons, qui le

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répétèrent eux-mêmes en poussant de grands éclats de rire. On leur cria encore plusieurs mots François, qu'ils prononcèrent en se regardant d'un air interrogatif, et toujours avec beaucoup d'exactitude et en riant aux éclats: les mots qu'ils prononcèrent le mieux, furent: Oui, non, viens ici, amis, et plusieurs autres. Quelqu'un leur cria: Pourah [allez-vous-en; laissez-nous]: à la manière dont ils saisirent ce mot de la langue Malabare, il nous sembla qu'il leur étoit moins étranger que les autres: cependant ils ne firent aucun mouvement; l'homme au défi occupoit tou jours son poste, et n'avoit rien déposé de son air martial et dédaigneux.

Voulant tenter enfin le dernier moyen de conciliation qui nous restât, je m'avançai jusqu'au bord du rivage, je déposaimes armes à quelque distance, en les montrant au naturel qui suivoit tous mes mouvemens avec attention. Après cela je m'approchai de lui, portant un rameau d'arbre à chaque main, et je traversai dans cet état à-peu-près la moitié de la distance qui nous séparoit; alors lui criant: Taïo! taïo [ami, ami], mot si connu des habitans de la mer du Sud, je lui fis tous les signes que je présumai pouvoir lui inspirer quelque confiance; mais tout fut inutile: le Sauvage se retira tant soit peu devant moi; ses camarades se hâtèrent de le rejoindre, en nous menaçant de nouveau. De notre côté, nous réunîmes aussi nos invitations et nos démonstrations amicales; nous déposâmes nos armes, en le remplaçant par des rameaux verts, par des mouchoirs blancs; rien ne put triompher de l'obstination des naturels à nous repousser. On leur fit voir encore des miroirs, des rassades, &c.; on les leur offrit, en leur faisant signe qu'on ailoit s'en aller, et nous nous retirâmes effectivement. La curiosité en détermina deux à passer l'eau, celui quj nous avoit défiés, et un autre trèsremarquable par la couleur fortement rouge de ses cheveux et de sa barbe; ils s'avancèrent l'un et l'autre avec précaution,

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ramassant les objets qu'on leur avoit laissés, notamment un trèsbeau mouchoir de poche, qu'ils déposèrent de suite, sans paroître en faire le moindre cas. Ce fut le sauvage aut poils peints en rouge, qui rencontra le miroir: surpris d'y voir sa figure, il le retourna brusquement; mais n'apercevant rien de l'autre côté, il le jeta contre terre, avec un air de dépit, et'parut plus animé que jamais; il ne nous avoit pas encore menacés d'aussi bonne grâce, je veux dire avec autant de fureur et de vivacité. Le Capitaine HAMELIN leur fit voir alors une tabatière rouge: cet aspect excita parmi ces hommes un mouvement bien sensible de surprise, qui se manifesta même par une forte exclamation; il la jeta à celui qui se trouvoit le plus près, et nous nous recu lames pour lui donner la facilité de la ramasser, ce qu'il fit aussitôt; mais à peine il s'en fut emparé, que les cris et les gestes menaçans recommencèrent avec la même frénésie.

Nous nous trouvions alors sur le même terrain que les sau vages, et toutes nos tentatives pour leur inspirer quelque con fiance, navoient servi qu'à redoubler leur audace; elle étoit telle, qu'il falloit ou précipiter notre retraite ou faire feu.… Placés dans une semblable alternative, nous nous pressâmes de rejoindre l'embarcation, dans laquelle nous rentrâmes tous, sans que les sauvages essayassent en rien de nous inquiéter. Peut-être ne demandoient-ils pas autre chose; peut-être aussi étoient-ils impatiens d'examiner les riches présens que nous venions de leur faire.

Les sauvages avec qui nous eûmes affaire dans cette circonstance, étoient absolument nus, à l'exception d'un manteau de peau de chien ou de kanguroo qui couvroit les épaules de quelques-uns d'entre eux; d'autres avoient seulement les parties naturelles voilées, et une espèce de ceinture autour des reins. Plusieurs étoient tatoués; tous nous parurent d'une taille ordi naire ou même médiocre; je n'observai dans aucun des formes belles et bien nourries. Leur couleur ma paru d'un noir beaucoup

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moins foncé que celle des Africains; leurs cheveux étoient courts, unis, droits et lisses, leur barbe longue et noire, leurs dents trèsblanches."

J'ai cru devoir conserver ici tous les détails de la relation de M. DEPUCH, pour mettre mieux à même le lecteur de juger de l'opiniâtreté de ces peuples à fuir ou même à repousser les étrangers. Nous aurons occasion ailleurs de revenir sur ce caractère, si différent de l'inquiète sollicitude avec laquelle tous les peuples du grand Océan Pacifique se précipitent au-devant des Européens qui visitent pour la première fois leur rivage, et qu'on observa dans la plupart des hordes sauvages, à l'aspect des premiers navigateurs qui leur apparurent.

A peine M. DEPUCH avoit fini de nous raconter les détails de cette entrevue singulière, que nous vîmes arriver l'un des matelots de notre chaloupe; il accouroit. nous annoncer la triste nouvelle qu'elle venoit d'être jetée au plein par les vagues, et que les hommes qui y avoient été laissés pour la conduire, avoient eu beaucoup de peine à se sauver. Dès ce moment on ne pensa plus guère au souper frugal qui se préparoit; la tristesse fut générale; mais comme l'imminence du danger ne laissoit pas de temps à la réflexion, nous partîmes sur-le-champ sept à huit personnes avec le Capitaine HAMELIN, pour nous rendre à l'endroit où l'on nous annonçoit que ce malheur venoit d'avoir lieu: la nuit étoit sombre, le ciel chargé de gros nuages, le vent souffloit avec violence, et la mer étoit très-forte. Ces dernières circonstances ajoutoient beaucoup aux désagrémens de notre position. Nous ne tardâmes pas à rencontrer le petit canot du Capitaine HEMELIN, qui prolongeoit le rivage pour gagner notre feu sur lequel il se dirigeoit. M. HAMELIN lui donna l'ordre d'aller l'attendre vis-à-vis de ce même feu, et de se tenir mouillé au large, afin de prévenir l'accident qui venoit de faire périr la chaloupe du Géographe. Nous arrivâmes bientôt au lieu où elle étoit; nous y trouvâmes les malheureux matelots chargés de la conduire;

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ils nous racontèrent que les vents étant très-forts et battant en côte, ils n'avoient pu résister à leur effort et à celui des courans qui les portoient sur le rivage; qu'en vain ils avoient jeté le grappin et filé du câbleau, qu'une lame très-grosse, en passant par-dessus la chaloupe, l'avoit mise en travers; que dans ce moment une seconde vague l'avoit remplie et renversée sur le côté; que tout ce qu'ils avoient pu faire, avec beaucoup de peine et de danger, avoit été de sauver un baril de poudre, un peu de biscuit mouillé d'eau de mer et quelques livres de riz; que tous leurs efforts pour remettre la chaloupe à flot avoient été parfaitement inutiles, et qu'il étoit à craindre, si l'on ne se hâtoit, qu'elle ne fût bientôt remplie par le sable que chaque lame y déposoit en passant pardessus.

Le Capitaine HAMELIN, après avoir examiné la chose avec attention, jugea qu'il étoit impossible, sans aucun instrument, de sauver cette importante embarcation; et l'état des flots lui faisant craindre que, si on ne se hâtoit de venir au secours des hommes qui alloient être forcés de rester à terre, il ne leur arrivât quelque malheur plus déplorable encore, il crut devoir partir lui-même sur-le-champ pour retourner à bord du Géographe, exposer au Commandant toute la difficulté de notre position, et faire expédier des secours aussi prompts qu'efficaces. D'après cette résolution, il se mit en route pour rejoindre son canot, et donner l'ordre au reste de l'équipage de venir nous rejoindre.

Il étoit dix heures du soir lorsque nous fûmes tous réunis; nous étions alors vingt-cinq hommes environ, animés tous du plus grand desir de sauver notre chaloupe; mais la mer étoit si grosse, les vagues déferloient avec tant de violence sur la plage, que l'on convint unanimement de différer cette entreprise jusqu'au lendemain matin. Cette résolution prise, on ne songea plus qu'à préparer un grand feu, autour duquel chacun vint se coucher, après toutefois que les armes eurent été mises en état, et qu'on eut placé

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des factionnaires pour prévenir toute surprise de la part des sauvages, dont les hurlemens retentissoient dans l'intérieur de la forêt voisine.

Le lendemain, 6 juin, tout le monde, de bonne heure, étoit sur pied; on examina de nouveau la chaloupe; mais elle étoit déjà en partie remplie de sable, ensevelie sous les vagues, qui brisoient par-dessus avec une violence contre laquelle il étoit impossible de lutter. La mer grossissoit à chaque instant davantage; les vents souffloient avec violence; on ne distinguoit aucune trace des deux navires, et durant tout le jour nous ne pûmes découvrir aucune embarcation venant à notre secours.

Cependant il devenoit instant de se former un gîte; la nuit précédente avoit été si froide, que pas un de nous n'avoit pu goûter un moment de repos, quelque fatigués que nous fussions tous: une tente fut établie avec les voiles de la chaloupe, sur le revers des dunes. Malheureusement le besoin d'un abri n'étoit pas le plus pressant pour nous; ainsi que je viens de le dire, on n'avoit pu sauver de la chaloupe que quelques galettes de biscuit, trempées d'eau de mer; avec un peu de riz, trois bouteilles d'arack et douze ou quinze pintes d'eau: de si foibles provisions ne pouvoient fournir à la nourriture de tant de personnes; il fut donc convenu que les uns, armés de fusils, iroient à la chasse; d'autres, munis de quelques hameçons, à la pêche sur le bord de la rivière; nos botanistes et notre médecin partirent eux-mêmes pour recueillir les productions du règne végétal susceptibles de nous fournir des alimens; quelques autres enfin allèrent visiter les puits des naturels, pour reconnoître s'il ne seroit pas possible d'y trouver de l'eau potable. En attendant, chacun reçut une foible ration de biscuit, un peu d'arack avec un demi-verre d'eau.

Ces différens soins nous occupèrent presque tout le jour; mais, comme si le malheur se fût attaché à nous poursuivre, toutes nos recherches furent infructueuses; les chasseurs ne rapportèrent qu'un

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mauvais goëland; les pêcheurs perdirent leurs lignes, qui furent toutes emportées, à ce qu'il paroît, par une très-grosse espèce de poisson vorace qui se trouve dans la rivière, et dont ils ne purent toutefois pêcher aucun individu. J'étois du nombre de ceux qui étoient allés chercher de l'eau douce, mais nous n'en pûmes trouver nulle part de potable, et il fallut nous résoudre à remplir nos vases de cette détestable eau saumâtre dont j'ai déjà parlé; trop heureux encore de la trouver, dans la position cruelle où nous étions réduits. Enfin nos botanistes et notre médecin ne nous rapportèrent que quelques feuilles d'une mauvaise espèce de céleri qu'on trouve dans les bois, en nous annonçant qu'il ne falloit plus compter sur aucune autre ressource que sur une espèce de Salicornia ou de perce-pierre qui couvre le bord des marais et la rive droite de la rivière. Cette plante, comme on sait, fournit une très-forte proportion de carbonate de soude, et contient un suc très-âcre.

Tous ces rapports décourageans répandirent la tristesse parmi nous: cependant il falloit manger; et comme nous n'avions pas le choix des alimens, on remplit une grande marmite sauvée du naufrage, de cette salicorne dont je viens de parler, en y ajoutant un peu de riz; le tout fut mis sur le feu avec l'eau saumâtre que nous venions de rapporter, et l'appétit fit passer, dès la première fois, sur la mauvaise qualité des alimens. Nous en fûmes quittes pour des coliques violentes, et pour des foiblesses d'estomac dont je fus attaqué moi-même durant la nuit.

Cependant nous ne recevions aucune nouvelle de nos vaisseaux; tous les yeux dirigés sur le rivage y cherchoient en vain quelque embarcation; rien ne parut, et la nuit vint nous surprendre dans cette cruelle anxiété. Oh! combien de refiexions douloureuses nous eûmes le temps de faire durant cette longue nuit! La mer de plus en plus étoit grosse, le vent extrêmement fort et froid; il nous fut impossible de nous assoupir, et le bruit des vagues qui

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venoient briser avec fureur jusqu'au pied des dunes contre lesquelles nous étions adossés, auroit suffi seul pour nous priver des douceurs du sommeil. A chaque instant nous nous figurions nos malheureux vaisseaux obligés d'appareiller et de nous abandonner sur cette côte inhospitalière.

Le 7, nos inquiétudes ne firent que s'accroître encore; point de nouvelles de nos navires, point d'embarcation pour nous apporter les secours dont nous avions tant besoin. Ce fut alors que le Capitaine LEBAS proposa à ceux d'entre nous qui se sentoient assez de force pour cette entreprise, d'aller dans le fond de la baie, gagner une dune de sable plus élevée que les autres, et d'y allumer un grand feu, pour indiquer aux vaisseaux la position dans laquelle nous nous trouvions. MM. DEPUCH, LESCHENAULT, RIÉDLÉ, LESUEUR et moi nous nous offrîmes pour cette entreprise, préférant laisser les matelots au rivage, afin qu'ils pussent, si l'occasion s'en présentoit, se trouver prêts à relever la chaloupe; nous partîmes de suite pour gagner le point convenu; mais en route M. LESCHENAULT se trouva tellement incommodé des tristes effets de la nourriture dont nous faisions usage, qu'il ne put soutenir la marche; il tomboit à chaque instant, poussant de profonds soupirs, et paroissoit éprouver les douleurs les plus cruelles. La plupart d'entre nous n'étoient pas mieux portans; mais la nécessité prête des forces, et nous parvînmes enfin à gagner la dune vers laquelle nous nous dirigions.

Quel plaisir nous éprouvâmes à la vue de nos vaisseaux! mais combien en même temps nous fûmes affligés de leur éloignement! à peine nous permettoit-il d'apercevoir la sommité des mâts. Nous allumâmes un grand feu, nous plantâmes une longue perche dans le sable, après avoir attaché plusieurs de nos mouchoirs et de nos chemises à son extrémité….. Enfin, nous aperçûmes un des vaisseaux qui déployoit ses voiles, en se dirigeant vers la terre: nous reconnûmes le Géographe; et tous remplis de joie, nous redes-

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cendîmes la colline pour aller annoncer cette heureuse nouvelle à nos compagnons affligés. Mais avant notre retour aux tentes, le Géographe avoit été vu par tout le monde, les vents du large l'ayant poussé vers nous avec rapidité: bientôt il tira quelques coups de canon, dont le bruit retentit au fond de tous les cœurs. Peu de momens après nous vîmes le Naturaliste qui cherchoit à se rapprocher du Géographe; enfin, sur les quatre ou cinq heures du soir, nous aperçûmes notre grand canot qui portoit sur nous. Il étoit commandé par M. DE MONTBAZIN, officier plein de courage et de prudence, qui, pour ne pas livrer son embarcation à la violence des vagues qui déferloient sur la plage, se tint constamment au large: Il étoit chargé de déposer à terre quelques hommes, entre autres les charpentiers du navire, pour reconnoître s'il étoit possible de sauver la chaloupe; à cet effet, il nous apportoit une grande quantité de cordages, des grappins, des barriques, des palans, des caliornes, &c. En même temps, il nous cria qu'il avoit ordre, de la part du. Commandant, de reprendre à bord les naturalistes qui se trouvoient à terre. Je n'hésitai pas, malgré l'état de la mer; je saisis avec force la corde par laquelle on avoit fait descendre au rivage les objets dont je viens de parler, et les matelots me tirèrent ensuite à bord du canot, au milieu des vagues qui me couvroient à chaque instant, et qui faillirent plusieurs fois m'entraîner. Je me consolai de cette nouvelle disgrace par l'espérance de pouvoir enfin goûter quelques heures de repos à bord du navire; il m'étoit d'autant plus nécessaire, que les deux nuits qui avoient précédé notre malheureux naufrage, avoient été presque entièrement employées, comme je l'ai dit précédemment, à décrire les intéressans objets de nos pêches nocturnes.

M. DE MONTBAZIN fut extrêmement satisfait de me revoir; il m'apprit alors que le Capitaine HAMELIN, après s'être embarqué, ainsi qu'on vient de le voir, avec ses deux officiers, MM. FREYCINET et HEIRISSON, pour regagner son navire, en avoit été empêché

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par l'état de la mer, par la force des vents et des courans; que ne pouvant, au milieu d'une nuit profonde, diriger sa route d'une manière exacte; il s'étoit écarté du mouillage des deux vaisseaux; qu'il avoit été forcé lui-même, ainsi que ses officiers, de ramer toute la nuit; qu'il avoit couru les plus grands dangers; que le lendemain, pendant tout le jour, il lui avoit fallu de nouveau lutter contre les mêmes obstacles; que deux hommes suffisoient à peine, avec leurs chapeaux, pour vider l'eau qui remplissoit à chaque instant l'embarcation, et que ce n'étoit qu'à huit heures du soir qu'il avoit pu gagner le mouillage, accablé lui-même, ainsi que ses officiers et ses matelots, de fatigue et d'inanition, aucun d'eux n'ayant ni bu, ni mangé, ni dormi pendant plus de trente-six heures, et tout ce temps ayant été passé en pleine mer, au milieu des travaux les plus rudes, et dans un misérable esquif toujours à moitié rempli d'eau de mera; que ce n'étoit qu'alors qu'on avoit su

a La note suivante qu'a bien voulu me communiqeur, sur cette cruelle navigation, mon estimable ami M. FREYCINET, mettra mieux le lecteur en état de juger toute l'horreur de la position où se trouvoient alors le Capitaine HAMELIN et ses compagnons.
"……… Nos canotiers furent donc obligés d'avoir constamment l'aviron à la main. Plusieurs fois dans le jour il nous fallut mouiller pour les laisser reposer. L'épuisement de ces malheureux étoit extrême; leur air abattu, leur teint livide, annonçoient assez le besoin excessif qu'ils avoient tous de prendre quelque nourriture: leurs efforts courageux ne servoient qu'à les épuiser davantage. Enfin, il fut un instant où, n'en pouvant plus de fatigue et de besoin, ils tombèrent sur leurs bancs, presque privés de connoissance et périssant d'inanition. Leur force ne répondoit plus à leur bonne volonté, et tous nos efforts pour les animer ne servirent à rien. Dès-lors, notre petite embarcation, devenue le jouet d'une mer tumultueuse, étoit poussée en dérive au large.… Notre position étoit vraiment effrayante; et quoique nous eussions alors la vue de notre corvette, elle se trouvoit encore àpeu-près à trois lieues de nous: il falloit faire un dernier effort pour y arriver, ou se décider à périr en mer. L'espoir de réussir ne nous avoit pas encore abandonnés, tant il est vrai qu'il ne manque jamais aux malheureux. Nous saisîmes nous-mêmes les avirons; à nos efforts se joignirent ceux bien foibles de quelques-uns de nos gens. Au coucher du soleil, le vent calmit un peu, et la mer devint moins forte. Nous parvînmes alors à nous rapprocher davantage de notre corvette.… Nous y arrivâmes enfin dans la nuit du 6 au 7, n'en pouvant plus, et ayant tous l'air de gens qui relèvent d'une longue maladie. Plusieurs fois nous avions été sur le point de nous abandonner à la fureur des flots, préférant la mort aux souffrances que nous occasionnoient les efforts inouis qu'il nous falloit faire. A l'égard de nos canotiers, leur foiblesse étoit extrême: le plupart n'ont jamais pu se rétablir d'un épuisement aussi complet; quelques-uns y ont trouvé une source de maladies graves et même la mort….."

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la perte de notre chaloupe; que la nuit précédente on n'avoit cessé de tirer le canon, de lancer des fusées, de porter des fanaux en tête des mâts, &c.; que le lendemain du retour de M. HAMELIN, à trois heures du matin, le Commandant avoit expédié le grand canot pour nous porter du secours; mais qu'il avoit été contraint, par l'état de la mer, de se réfugier à bord du Naturaliste; que le Commandant alors avoit fait signe à ce bâtiment d'appareiller; que, s'étant aperçu qu'il ne pouvoit lever ses ancres, il avoit luimême mis sous voile pour se rapprocher de nous; que l'inquiétude à bord étoit générale, et d'autant plus profonde, que le baromètre, depuis notre départ, avoit baissé de 5 lignes et demie, et que l'état du ciel indiquoit évidemment une tempête violente et prochaine.

Les vagues, en effet, étoient déjà si grosses que nous eûmes beaucoup de peine à gagner contre le vent, malgré les efforts soutenus des gabiers qui formoient l'équipage du canot; enfin, nous arrivâmes sur les dix heures du soir….. J'étois alors dans un tel état d'affaissement, que mes amis pouvoient à peine me reconnoître, tant j'avois été tourmenté par l'insomnie, les fatigues et les coliques que la perce-pierre et l'eau saumâtre m'avoient causées.

Je trouvai le Commandant plongé dans la douleur la plus grande; je lui rendis compte, sur la demande qu'il m'en fit, des détails de notre malheureuse aventure, et je lui avouai franchement que telle étoit la position de notre chaloupe, qu'il me paroissoit impossible de l'en retirer. Il étoit d'autant plus soucieux sur les suites de cet événement, qu'il n'étoit plus possible de se méprendre sur la violence de la tempête qui se préparoit, et qu'on avoit lieu de craindre qu'elle n'éclatât avant que les hommes qui se trouvoient à terre en grand nombre, fussent rembarqués.

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Il fit donc appeler M. BOUGAINVILLE; dont le courage et le dévouement lui étoient connus, et il lui commanda de partir le lendemain à trois heures du matin, de se rendre à terre avec de nouveaux secours, et sur-tout il lui donna l'ordre formel de forcer tout le monde à se rembarquer, dans le cas où la chaloupe ne pourroit pas être relevée dans le jour. Celle du Naturaliste, sous le commandement de M. FREYCINET jeune, reçut une mission analogue, et partit en même temps que notre grand canot.

Toute la journée du 8 se passa dans les plus vives inquiétudes à bord des deux navires….. La mer grossissoit à vue d'œil; le baromètre s'abaissoit de plus en plus; les vents fraîchissoient, et l'horizon étoit chargé de nuages sombres et pesans; le canon tiroit d'heure en heure pour presser le retour des embarkations….. Enfin, sur les dix heures du soir, nous eûmes le plaisir de les voir de retour l'une et l'autre. Tous nos compagnons étoient dans le même état déplorable que moi-même; et tel avoit été l'effet de la nourriture surchargée de carbonate de soude, et de l'eau saumâtre dont nous avions fait usage, qu'on eût pu croire, en nous voyant, que nous relevions d'une très-grosse maladie, et qu'il me paroît hors de doute que quelques jours de plus d'un régime de cette espèce, auroient suffi pour nous faire succomber tous.

Indépendamment de la chaloupe, on avoit été contraint d'abandonner sur le rivage une trentaine de fusils, beaucoup de sabres, de pistolets, deux espingoles, un baril de poudre, beaucoup de cartouches, toute la voilure de la chaloupe, tous les cordages, les tonneaux, les palans, les caliornes, apportés successivement pour la déséchouer, outre une petite quantité de vivres, ainsi qu'un excellent chien de chasse. Mais ce qu'il y eut de plus déplorable dans ce dernier désastre, ce fut la perte d'un des meilleurs matelots du Naturaliste, le nommé VASSE, de la ville de Dieppe. Entraîné trois fois par les vagues au moment où il cherchoit à se rembarquer, il disparut au milieu d'elles, sans qu'il fût possible de lui porter

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aucun secours, ou même de s'assurer de sa mort, tant la violence des flots étoit grande alors, tant l'obscurité de la nuit étoit profonde. Cependant, toutes les circonstances se réunissant pour rendre cette mort inévitable, aucun individu de l'expédition ne conservoit le plus léger doute à cet égard, lorsqu'un article reproduit dans tous les journaux François, vint fixer l'intérêt public sur le malheureux VASSE, et rappeler l'espoir dans le cœur de ses compagnons.

On assuroit, dans cet article, qu'échappé comme par miracle à la fureur des flots, VASSE, après le départ des deux navires, s'étoit joint aux sauvages de cette partie de la terre de Leuwin, avoit adopté leurs mœurs, appris leur langage, et qu'il avoit ainsi passé deux ou trois ans avec eux; puis, sans expliquer en rien la chose, on le faisoit rencontrer à trois ou quatre cents lieues dans le Sud de son naufrage, par un bâtiment Américain, à bord duquel il avoit été reçu, et quelque temps après arrêté par un croiseur Anglois: on ajoutoit même qu'il venoit d'arriver en Angleterre, où, contre le droit des gens, il se trouvoit détenu.

Quelque invraisemblable que pût être une aventure de ce genre, nous ne crûmes cependant pas devoir, MM. FREYCINET, LESUEUR et moi, négliger cette rumeur publique, et nous nous empressâmes d'appeler l'attention du Ministère sur un événement, qui, sous tous les rapports, auroit été d'un si grand intérêt, s'il eût été véritable. Malheureusement, cette douce erreur se trouve détruite par le résultat des recherches ordonnées à cet égard par Son Excellence le Ministre de la marine; tous les détails de l'article concernant notre infortuné compagnon étoient absolument controuvés….. C'est pour consacrer son malheur et nos regrets, que nous avons nommé Rivière Vasse ce singulier enfoncement que j'ai décrit, et dont la découverte devint pour nous une source amère de pertes et de douleurs.… Mais revenons à la suite des dangers que nous éprouvâmes dans cette funeste baie du Géographe.

N 2

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A peine nos canots furent de retour, qu'on se pressa de les embarquer: il n'y avoit pas un instant à perdre; le roulis et le tangage étoient si forts, que nous eûmes bien de la peine à empêcher notre grand canot de se briser contre la corvette. A dix heures vingt minutes nous étions sous voile; le Naturaliste avoit perdu la veille une de ses ancres, il en perdit encore une autre au moment de l'appareillage. A trois heures et demie du matin nous étions à la cape, tous les ris pris dans le grand hunier. A cette époque, les vents souffloient par rafales; il tomboit une pluie très-fine, et la brume épaisse qui nous enveloppoit ne nous permettoit plus de rien distinguer autour de nous. Ce fut alors que nous perdîmes le Naturaliste, qui, tenant bien moins le vent que nous, ne put doubler la pointe d'entrée de la baie. Nous n'y parvînmes nousmêmes qu'en courant les plus grands dangers, et en naviguant constamment, par un temps affreux, sur un fond de 12 à 20 brasses.

Le 9, durant tout le jour, la tempête se soutint; les vents continuoient à souffler avec violence, et nous portoient sur cette dangereuse côte que nous voulions fuir: dans un virement de bord qui manqua, nous courûmes sur-tout le danger le plus imminent.

Le 10, nous eûmes la vue de plusieurs grosses baleines qui se jouoient au milieu des flots courroucés; l'une d'elles, que nous rencontrâmes sur les dix heures du matin, étoit aux prises avec un espadon, et la fureur des deux combattans sembloit s'accroître de toute celle de la tempête. Ce même jour à midi, nous crûmes apercevoir, à la faveur d'une éclaircie, le cap Leuwin, qui nous eût resté pour lors à 9 milles environ et à l'Ouest. Le baromètre, à cette époque, avoit atteint le maximum de son abaissement; il se soutenoit à 27P 7,5l, et conséquemment il avoit, depuis le 5 juin, baissé de 10 lignes 9 dixièmes; ce qui répond bien à la violence de la tempête et à sa durée. A six heures du soir, une saute rapide des sondes, jointe à la nature du fond de

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roches sur lequel nous nous trouvions, vinrent ajouter à nos alarmes; nous courions sur ce redoutable récif du Naturaliste, que nous avions reconnu dans la journée du 30 mai. Nous eûmes beaucoup de peine à l'éviter; et pour y parvenir, il nous fallut, malgré les rafales, charger le navire de voiles, au risque de perdre notre mâture.

Du 11 au 16, cette horrible tempête continua, sans interruption; la mer étoit si violemment agitée, que l'eau entroit sur le passavant de dessous le vent, et qu'il étoit presque impossible de se tenir cramponné sur le pont; plusieurs de nos matelots, de nos officiers, et le Commandant lui-même, firent des chutes assez graves.

Le 16 à midi, nous nous trouvions par 32° 42′ 57″ de latitude Australe, et par 111° 46′ 14″ de longitude Orientale. Nous profitâmes, M. MAUGÉ et moi, d'un instant de calme pour faire draguer encore une fois le long de ces côtes; cette tentative nous procura de nouveaux trésors, et notamment une espèce d'éponge remarquable par sa couleur de pourpre éclatante; une liqueur de la même nuance en étoit exprimée par la compression la plus légère, et cette liqueur, répandue sur différentes substances, a résisté parfaitement à l'action de l'air, et même à celle de plusieurs lessives.

Le 17 au matin, le ciel étoit pur, la mer belle, les vents au N. N. E., jolie brise: tant de circonstances favorables sembloient nous promettre d'intéressans travaux; mais une nouvelle chaîne de brisans, d'abord, puis un orage qui nous vint de cette même partie du N. N. E. d'où les vents souffloient alors, nous forcèrent de nouveau à délaisser la côte. La portion que nous avions en vue, comme tout le reste, étoit basse, sans coupure remarquable, mais un peu moins stérile que dans le fond de la baie du Géographe; et sur un second plan, on distinguoit une bordure de coteaux plus élevés, mais presque aussi régulièrement prolongés que le rivage.

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Le 18 ne ramena pour nous ni le beau temps ni le calme dont nous avions besoin; notre vaisseau paroissant très-fatigué, on résolut de porter au Nord; à deux heures, nous prîmes connoissance de l'île Rottnest; nous nous en estimions alors à la distance de 6 ou 7 lieues: comme elle étoit le premier rendez-vous fixé par le Commandant au Capitaine HAMELIN, nous avions toujours pensé que nous irions y mouiller, soit pour y recevoir, soit pour y attendre des nouvelles de notre conserve, sur le sort de laquelle nous n'étions pas sans inquiétude, sa marche trop inférieure ayant dû lui rendre bien plus pressans encore les dangers que nous avions courus dans la baie du Géographe….. Combien donc la surprise et la consternation ne furent-elles pas générales, lorsque, dans le moment même où nous venions de découvrir cette île, nous entendîmes le Commandant donner l'ordre de route pour la baie des Chiens-Marins à la terre d'Endracht. On désespéra dèslors de se réunir avec le Naturaliste pendant tout le reste de la campagne, et ce pressentiment ne fut que trop justifié.

Dans l'après-midi, les vents varièrent de l'O. à l'O. S. O.; les averses recommencèrent; les rafales devinrent impétueuses, et compromirent souvent notre mâture: à huit heures du soir, ces mêmes vents ayant passé tout-à-coup au S. E., des torrens d'eau tombèrent de l'atmosphère; les éclairs se succédoient sans interruption, et le bruit du tonnerre ajoutant à l'horreur de la nuit la plus obscure, il paroissoit impossible de concevoir une position plus critique. Cependant, un danger plus réel et bien plus imminent, ne tarda pas à nous donner de nouvelles alarmes.

De 25 brasses, fond de sable, le brassiage diminua si rapidement, qu'il ne donna plus, à neuf heures et demie, que 12 brasses, fond de roches.… La consternation fut générale; il n'y avoit pas un instant à perdre; officiers, naturalistes et matelots, tout le monde à l'envi se précipita sur le pont. Jamais les manœuvres ne s'étoient exécutées avec plus d'ensemble; jamais le dévouement

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de tous les individus ne s'étoit manifesté d'une manière plus éclatante.… Il ne falloit rien moins qu'un tel concours, pour nous arracher aux dangers de toute espèce qui nous menaçoient durant cette nuit cruelle.

Le lendemain 19 juin, la mer continuant à se montrer extrêmement houleuse et grosse, et l'équipage étant épuisé de fatigues, le Commandant se résolut enfin à quitter ces funestes parages, et à se porter vers des latitudes plus rapprochées des régions équatoriales, et conséquemment plus chaudes et moins orageuses.

Ainsi se termina notre première reconnoissance de la terre de Leuwin, sur laquelle il me resteroit plusieurs observations à présenter; mais comme nous aurons occasion de reparoître sur ces rivages, c'est à cette autre époque que je crois devoir renvoyer tous détails ultérieurs sur cette partie du grand continent Austral.

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CHAPITRE VI.

Terre d'Endracht.

[Du 19 Juin au 12 Juillet 1801.]

Pl. VI, fig. 5.

APRÈS avoir, ainsi que je viens de le dire, reconnu l'île Rottnest, nous portâmes au N. ¼ N. O., pour éviter les Abrolhos d'HOUTTMANS, misérablement illustrés par le naufrage de PELSAR, et le 22 juin au matin, nous eûmes la première vue de la terre d'Endracht. Cette partie de la Nouvelle-Hollande offre à-peu-près le même aspect que la terre de Leuwin, c'est-à-dire, par-tout un prolongement de côtes abaissées, d'un niveau presque uniforme, sablonneuses, stériles, rougeâtres ou grisâtres, sillonnées en différens endroits de ravins superficiels, presque par-tout taillées à pic, défendues souvent par des récifs, inabordables en un mot, et justifiant bien l'épithète de Côte de fer que lui donne M. BOULLANGER.

Les jours suivans, nous prolongeâmes la grande île Dirck-Hartighs plus aride encore que la côte dont elle sembleroit être comme le prolongement; avec les mêmes caractères physiques, elle ne paroît pas moins inabordable, et la mer brisoit fortement tout le long des rivages de la côte de l'Ouest, que nous remontions alors.

Bientôt après nous découvrîmes l'île de Dorre, plus sauvage, s'il est possible, que celle de Dirck-Hastighs; puis doublant, par le Nord, une seconde île stérile, que, dans son système général de la nomenclature de cette partie de la terre d'Endracht, M. L. FREYCINET a nommée l'Ile Bernier, nous nous trouvâmes, le 26 juin au soir, à l'ouverture Nord de la grande baie des Chiens-Marins.

Le lendemain 27, au matin, nous nous y engageâmes, ayant à droite les îles de Dorre et de Bemier, à gauche le continent, dont l'aspect sur ce point étoit aussi sauvage que celui des jours

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précédens. Nulle part, en effet, on ne distinguoit aucune trace de montagne, aucune apparence de rivière, de ruisseaux, ou même de torrens; par-tout le rivage étoit formé d'un sable rouge ou blanc, dépourvu de toute autre verdure que celle rembrunie de quelques arbrisseaux maigres et languissans, disséminés à de grands intervalles.

A cette stérilité hideuse du continent et des îles, la mer sembloit opposer avec complaisance ses productions les plus variées et les plus nombreuses. De toutes parts nous étions entourés par de grands bancs de Salpa, de Doris, de Méduses, de Béroës, de Porpites, genres de mollusques et de zoophytes dont nous avons déjà parlé dans le troisième chapitre, ou dont nous aurons à parler dans la suite: le nombre prodigieux de ces animaux, leurs formes inconstantes et bizarres, leurs couleurs gracieuses, la souplesse de leurs mouvemens, l'agilité de leurs évolutions, formoient un spectacle agréable pour tous nos compagnons; et, pour mon ami LESUEUR, pour mon collègue MAUGÉ, pour moi-même, une telle abondance étoit un grand sujet de plaisir et d'enthousiasme.

Au milieu de ces légions innocentes et gracieuses, se dessinoient en grand nombre de dangereux reptiles, qui, glissant légèrement à la surface des flots, paroissoient alors acharnés à la poursuite d'un banc de petites Clupées qui fuyoient précipitamment vers la haute mer.

Ces serpens marins, dont nous aurons désormais souvent à parler, ont été jusqu'à ce jour si mal observés par les naturalistes et par les voyageurs eux-mêmes, qu'il me paroît indispensable d'entrer ici dans quelques détails plus particuliers à leur égard. Tous ces animaux marins se distinguent des reptiles terrestres par leur queue aplatie en forme de petite rame, par leur corps comprimé comme celui d'une anguille, et presque anguleux inférieurement. Ils affectent des couleurs très-variées, et quelquefois très-brillantes. Les uns ont le corps d'une teinte uniforme, ou grise, ou jaune, ou verte, ou bleuâtre; d'autres l'ont annulé de bleu, de blanc, de rouge, de

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vert, de noir, &c.; ceux-ci sont marqués de grandes taches plus ou moins régulières; ceux-là ne présentent que de très-petits points, distribués élégamment sur toute la surface de leur corps. L'une de ces espèces est remarquable sur-tout par la couleur de sa tête, qui est d'un rouge de pourpre éclatant: c'est le Serpent marin à tête rouge de DAMPIER, qui le premier l'avoit reconnu dans ces parages. Comme les reptiles de terre, les uns sont tout-à-fait innocens, les autres paroissent armés de crochets vénéneux: sous le rapport des proportions, nous en avons trouvé depuis la longueur de 30 à 40 centimètres [12 à 16 pouces] jusqu'à celle de 3 ou même 4 mètres [9 à 12 pieds].

Leur habitation n'est pas bornée aux rivages des mers; nous en avons observé plusieurs à la distance de trois ou quatre cents milles de toute terre; et ce qu'il y a de plus étonnant en cela, c'est que nous n'en avons jamais pu voir aucun sur le continent ou sur les îles: de cette observation, je ne conclurai pas sans doute qu'ils n'habitent pas sur terre; mais enfin nous n'y en avons jamais rencontré; et lorsqu'il s'agit d'animaux aussi singuliers, aussi peu connus, l'observateur impartial ne doit omettre aucun fait important, alors même qu'il ne sauroit ni le concevoir ni l'expliquer.

C'est au milieu des mers les plus chaudes du globe, dans l'Océan Indien sur-tout, dans le golfe Persique, dans la mer Rouge, dans celle qui baigne les côtes du N. O. et du N. de la Nouvelle-Hollande, que les serpens marins se reproduisent exclusivement; du moins, c'est le résultat de mes propres observations et des recherches nombreuses que j'ai pu faire sur cet objet dans les relations des voyageurs: la haute température de ces mers, le calme dont elles jouissent habituellement, la multiplicité des animaux qui pullulent dans leur sein, et dont les serpens de mer se nourrissent, me paroissent être les raisons principales de leur prédilection pour les mers équatoriales.

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En ouvrant l'estomac de plusieurs animaux de ce genre, je l'ai trouvé plus particulièrement rempli de petits poissons et de divers crustacées pélagiens; mais eux-mêmes, à leur tour, deviennent la proie des nombreux squales qui vivent dans ces mers; il m'est arrivé plusieurs fois, en effet, de rencontrer dans l'estomac de ces requins, des serpens de mer plus ou moins altérés par la digestion.

J'avois peine, d'abord, à concevoir comment des animaux aussi légers, pouvoient devenir la proie de ces grands squales, dont tous les mouvemens sont si lourds et si stupides; mais en observant, par la suite, un plus grand nombre de ces reptiles, je crus trouver dans une de leurs habitudes la cause réelle de cette espèce de phénomène. Souvent on voit de ces serpens endormis et flottans à la surface des eaux; leur sommeil est alors si profond, que notre navire passant quelquefois tout près d'eux, ils n'étoient réveillés ni par le bruit de son sillage, ni par la force des remous, ni par les cris habituels des matelots. C'est sans doute dans cet état de léthargie, que les lourds requins parviennent à les saisir; du moins, il me semble impossible de le concevoir autrement. Quant à la cause même de ce sommeil, peut-être dépend-elle, comme dans plusieurs reptiles terrestres, de l'espèce de stupeur que, dans les animaux de cette famille, la digestion entraîne souvent avec elle.

Ces reptiles marins nagent et plongent avec une égale facilité: souvent, à l'instant même où nous croyions pouvoir les saisir avec nos filets, ils disparoissoient à nos yeux; et, s'enfonçant à de grandes profondeurs sous les flots, ils restoient une demi-heure et plus sans remonter à leur surface, ou ne reparoissoient qu'à de trèsgrandes distances du point où nous les avions vus plonger.

Toutes ces habitudes singulières, toutes ces différences d'organisation, se réunissant pour séparer les serpens pélagiens de ceux de terre, j'ai cru devoir en constituer une famille distincte: on verra, dans une autre partie de mes travaux, les raisons plus particulières de cette division.

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Tandis que l'intérêt général s'exerçoit encore sur tant d'objets divers, on découvrit tout-à-coup un grand nombre de Baleines qui s'avançoient vers nous avec toute la rapidité dont ces animaux sont capables. Jamais un pareil spectacle ne s'étoit offert à mes regards.… La multitude de ces cétacées, leur masse gigantesque, leurs évolutions rapides, le jeu de leurs évents, tout cela me parut moins étonnant que de voir ces puissans colosses s'élancer perpendiculairement au-dessus des vagues, se dresser, pour ainsi-dire, sur l'extrémité de leur queue, déployer leurs vastes nageoires, retomber sur les flots, les entr'ouvrir, et s'abîmer ensuite au milieu des torrens d'écume et des ramous.… Tantôt une troupe nombreuse de ces baleines sembloit s'avancer sur une seule ligne; on eût dit alors qu'elles disputoient entre elles de souplesse et de vélocité; tantôt, au contraire, pressées les unes à la file des autres, elles nageoient avec une sorte de calme, plongeant alternativement sous les vagues, et reparoissant ensuite à leur surface. Très-souvent on les voyoit deux à deux évoluer avec une sorte de complaisance mutuelle, qui nous fit soupçonner que la saison étoit celle de leurs amours.

Au milieu de ces grands objets d'observation, la soirée parut s'écouler bien rapidement, et lorsque la nuit vint nous forcer à laisser tomber l'ancre, tout le monde encore avoit les regards fixés sur les baleines.

Quelque redoutables que ces animaux puissent être par leur masse, par la force de leurs nageoires et de leur queue, ainsi que par la rapidité de leur natation, la nature cependant leur opposa des rivaux, et le terrible Espadon se reproduit sur ces rivages pour leur livrer une guerre implacable et meurtrière. Cet espadon Austral diffère sur-tout de celui du Nord, par deux longues franges ou lanières de 25 à 30 centimètres de longueur [9 à 12 pouces], sur 8 à 10 millimètres de largeur [3 à 5 lignes], et qui, placées sur les côtés de la scie, vers sa partie moyenne, flottent librement au milieu des eaux. Comme celui du Nord, l'espadon Austral est

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susceptible de parvenir à de grandes dimensions, et plusieurs d'entre eux m'ont paru n'avoir pas moins de 4 à 5 mètres [12 à 15 pieds] de longueur. J'ai déjà parlé, dans le chapitre de la terre de Leuwin, du combat d'un de ces animaux contre une baleine; nous ne tardâmes pas à en voir un nouveau dans la baie des Chiens-Marins. Il se livra durant la nuit, par un beau clair de lune, tout près de notre vaisseau. Les deux adversaires paroissoient combattre avec un égal acharnement. La baleine, surtout, faisoit des sauts prodigieux, lançoit de l'eau presque sans interruption, et paroissoit très-fatiguée de la lutte qu'elle avoit à soutenir. Nous ne pûmes pas voir l'issue du combat, les deux champions s'étant insensiblement éloignés.

Cette abondance extraordinaire des baleines dans la baie des Chiens-marins ne sauroit manquer de lui donner un jour une grande importance sous le rapport de la pêche; elle y seroit en effet aussi facile qu'avantageuse. Étrangères à toute espèce d'attaque de la part de l'homme, les baleines, dans ces régions, n'ont pas appris encore à fuir sa présence, à redouter ses traits, et telle étoit leur confiance à notre égard, qu'en naviguant dans l'intérieur de la baie, nous avons souvent craint de voir nos canots heurtés par ces animaux énormes, qui venoient jusqu'à nos côtés chercher l'air dont ils ont besoin.

Malheureusement le défaut d'eau douce sur toute cette partie de la terre d'Endracht est aussi général qu'absolu, et l'on peut croire que cette circonstance s'est opposée seule à des établissemens dont les produits pouvoient être aussi considérables que certains. Cet obstacle cependant n'est pas insurmontable, et nous verrons ailleurs que le Capitaine HAMELIN, en distillant de l'eau de mer, a pu se procurer, avec un seul alambic, jusqu'à quatre-vingts pintes d'eau douce par jour, et fournir ainsi à la consommation journalière d'une grande partie de son équipage qui se trouvoit placée sur le continent. Ce seroit sur-tout à nos

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armateurs de l'Ile-de-France, qu'il appartiendroit d'exploiter cette branche encore intacte de commerce; et si la nature de cet ouvrage n'excluoit pas tous les détails d'une entreprise de ce genre, il me seroit facile de prouver qu'il n'est peut-être pour eux aucune espèce de spéculation plus honorable et plus certainement lucrative; mais hâtons-nous de revenir à notre navigation vers l'intérieur de la baie.

Le 28 juin, nous mouillâmes vis-à-vis de l'île Bernier, sur laquelle je descendis le lendemain. Elle est d'une forme étroite, alongée, et n'a guère plus de 15 milles de longueur, sur 5 à 6 milles de largeur. Sa côte de l'Ouest, exposée par-tout à la fureur des vents du large, est de toutes parts hérissée de brisans, et la mer y déferle avec un bruit affreux. En avant de son extrémité Nord, est l'îlot de Koks, rocher sauvage, qu'une longue traînée de récifs semble rattacher à l'île principale. Toute la côte de l'Est est anfractueuse, escarpée; mais les vagues n'y brisent pas avec autant de violence que sur celle de l'Ouest; c'est pourquoi le débarquement y est assez facile dans quelques petites criques.

Le sable du rivage est quartzeux, mêlé d'une grande proportion de débris calcaires fortement atténués. La substance de l'île même se compose, dans ses couches inférieures, d'un grès calcaire coquillier, tantôt blanchâtre, tantôt rougeâtre, déposé par couches horizontales, dont l'épaisseur varie de 2 à 3 décimètres [7 à 11 pouces], et qui toutes étant très-uniformes dans leur prolongement, pourroient offrir à la maçonnerie des pierres de construction naturellement taillées.

Les coquilles incrustées dans ces massifs de roches sont presque toutes univalves; elles appartiennent plus particulièrement au genre Natice de M. DE LAMARCK, et ont les plus grands rapports avec l'espèce de Natice qui se trouve vivante au pied de ces rochers. Elles sont sans doute pétrifiées depuis bien des siècles, car, outre qu'il est très-difficile de les retirer intactes du milieu de ces grès, tant leur adhésion avec eux est intime, on les observe encore à

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plus de 50 mètres [150 pieds] au-dessus du niveau actuel de la mer.

Quelque régularité que ces bancs puissent affecter dans leur disposition générale, ils ne sont cependant pas tous homogènes dans leur substance; il est sur-tout une variété de ces roches plus remarquable par sa structure. Ce sont des galets calcaires agrégés dans une terre sablonneuse ocraCée qui leur est tellement adhérente, qu'on ne sauroit détruire cette espèce de gangue sans les briser eux-mêmes. Tous ces galets affectent la forme globuleuse, et se composent d'un grand nombre de zones concentriques qui se développent autour d'un noyau central d'un grès scintillant et brunâtre. Ces diverses couches ont à peine quelques millimètres d'épaisseur, et affectent des nuances agréables, qui varient depuis le rouge-foncé jusqu'au jaune-clair. La disposition générale de. cette brèche lui donne donc quelques rapports grossiers avec le Granit globuleux de l'île de Corse; et, par ses couches rubanées, concentriques, elle a quelque chose de l'aspect des Agathes-onyx. Elle est d'ailleurs susceptible de poli, et pourroit servir à divers objets d'agrément ou même de luxe.

Les bancs de grès divers dont je viens de parler, constituent, à bien dire, la masse entière du pays qui nous occupe; mais, sur les roches même, repose une couche de sable plus ou moins profonde, qui se développe sur toute la surface de l'île, se relevant vers ses bords en une espèce de ceinture de dunes très-mobiles, de 20 ou même de 26 mètres [60 à 80 pieds] de hauteur. Ce sable, de la même nature que celui du rivage, est très-calcaire, d'un grain très-fin; ce qui sembleroit devoir permettre aux vents d'en bouleverser aisément les masses, et de changer, pour ainsi dire, la surface de l'île au gré de leurs caprices et de leur violence. Nous verrons bientôt par quels moyens efficaces la nature a su prévenir un tel désordre.

Le tableau minéralogique que je viens d'esquisser pour l'île Bernier, est rigoureusement applicable à celles de Dorre et de

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Dirck-Hartighs; il en sera de même de tout ce que je vais dire des productions végétales et des animaux de cette île. Sous ce rapport, son histoire devient plus générale, plus intéressante, et mérite bien le développement que j'ai cru deyoir donner à chacune des parties qui la composent. Ajoutons seulement à ces premières considérations, que nulle part on ne trouve aucune source d'eau douce, aucun indice d'humidité habituelle.

Sur un tel sol, il est aisé de le pressentir, la végétation ne peut être que misérable et languissante; elle n'est cependant pas aussi nulle que d'abord on pourroit le soupçonner. On y trouve, en effet, une assez grande variété d'arbustes et de petits arbrisseaux, parmi lesquels une espèce de Figuier, dont le fruit, insipide d'ailleurs, est à peine de la grosseur d'une noisette; deux ou trois espèces de petits Mimosa à fleurs agréables et odorantes, un petit Mélaleuca, quelques Atriplex, un Rumex, &c. Mais de toutes les productions végétales, il en est trois sur lesquelles il me paroît nécessaire d'insister plus particulièrement ici, parce que leur histoire se rattache à celle même du sol.

La première de ces trois plantes est une espèce de Spinifex, ou du moins fot regardée comme telle par nos botanistes. Elle croît aux lieux les plus arides, forme des espèces de pelouse d'une étendue quelquefois assez grande, qui se dessinent naturellement de mille manières agréables, formant ici de longues allées régulières, là, présentant une foule de petits sentiers onduleux, décrivant ailleurs diverses figures plus ou moins bizarres, simulant, en un mot, le parterre le plus pittoresque et le plus varié. Cette plante singulière se compose d'une innombrable quantité de feuilles pour ainsi-dire capillaires, radicales, sessiles, roides et tellement aiguës, qu'il est impossible de toucher aucun de ces buissons de verdure sans être à-la-fois percé de mille petits dards qui restent dans les chairs, et font éprouver d'assez vives douleurs. La ténuité prodigieuse de ces feuilles, ou plutôt de ces épines, les rend susceptibles d'une

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décomposition aussi prompte que complète, et l'on peut regarder cette plante comme la source essentielle de la petite quantité de terre végétale qu'on trouve en quelques endroits de l'île.

La seconde espèce de plantes qui, sur ces rivages, se présente avec des caractères extraordinaires, est un Mimosa, dont le tronc noueux et rabougri s'élève à peine à la hauteur de 7 à 10 décimètres [2 à 3 pieds] au-dessus du sol, mais qui fournit un grand nombre de branches de 5 à 7 mètres [15 à 20 pieds] de longueur, étalées horizontalement à peu de hauteur au-dessus du terrain, tellement touffues et entrelacées, que les petits animaux qui viennent y chercher un gîte sont forcés, ainsi que nous le dirons bientôt, de se frayer des chemins couverts au milieu de ce lacis inextricable de branches, de feuilles et de rameaux.

Tandis que, par des moyens aussi singuliers, la couche végétale se prépare, que les plantes s'épanouissent à la surface de la terre pour braver plus impunément la fureur des vents, et pour concentrer en quelque sorte les pluies et les rosées sous leur ombrage, les dunes mobiles de sable se trouvent enchaînées et contenues par un immense réseau de cordes naturelles et vivantes. Ce sont les racines stolonifères d'une grande espèce de Cyperus, dont 1a tige dure et cassante s'élève à 7 ou 10 décimètres [2 à 3 pieds] au-dessus du sol, et se termine par un épi globuleux de la grosseur du poing, et de toutes parts hérissé de longues barbes. Cette espèce de gramen, que nous aurons occasion d'observer encore sur différens points de la Nouvelle-Hollande, est d'autant plus intéressante à connoître, qu'elle produit un grain farineux, analogue à celui du froment; mais malheureusement presque toutes les fleurs en sont avortées, et quelquefois 011 a peine à recueillir deux ou trois semences dans chacun de ces volumineux épis. Peut-être cet avortement cesseroitil d'avoir lieu, si la plante étoit cultivée dans un terrain moins aride; mais, sans nous occuper d'un genre d'intérêt si douteux, contentons-nous d'observer que l'acquisition de ce gramen à corde,

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n'eût pas été sans avantage pour l'Europe; et certes il eût été beau d'apporter, des rivages stériles de la Nouvelle-Hollande, des liens capables d'enchaîner les sables dévastateurs des environs de Cadix et de Bordeaux. Le bon RIÉDLÉ avoit formé ce dessein utile; mais la mort vint choisir cet homme estimable et laborieux pour sa première victime, et plusieurs projets de ce genre s'évanouirent avec lui.

Quoi qu'il en soit de ces détails sur la végétation de l'île Bernier, elle présente, il faut en convenir, une suite de phénomènes aussi rares que précieux à connoître. Ces plantes touffues et capillaires qui doivent former la terre végétale, ces arbrisseaux singuliers épandus à la surface du terrain, et destinés, comme autant d'immenses parasols, à concentrer l'eau des pluies et des rosées; cette dépression de toutes les plantes, qui seule pouvoit leur permettre de végéter sans crainte sur un sol aussi mobile; ces dunes de sable élevées tout autour de l'île, comme pour en défendre les maigres et foibles productions contre la fureur des vents du large; ces chaînes de fortes racines employées à fixer les sables; toutes ces singularités pleines d'intérêt et de charmes, peuvent éclairer la philosophie de la science botanique; et sous ce rapport, nul pays peut-être n'est plus curieux à parcourir que celui qui nous occupe.

Sur ces bords, l'espèce humaine n'existe pas, et l'on ne trouve aucune trace positive de son séjour ou de son passage.

Pl. XXVII.

Une seule espèce de Mammifère s'y présente, c'est le Kanguroo à bandes [Kangurus fasciatus N.], la plus petite et la plus élégante espèce de ce genre extraordinaire des animaux de la Nouvelle-Hollande, qui se caractérise plus particulièrement par la forme conique de son corps, par la disproportion de ses pieds, par la poche dans laquelle les petits sont portés et nourris, &c.

L'espèce dont il s'agit se distingue, au premier aspect, de toutes celles connues jusqu'à ce jour, par douze ou quinze bandes transversalement disposées sur le dos, étroites, d'un roux

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légèrement brun, moins régulières, moins décidées à la hauteur des épaules où elles commencent à paroître, mais devenant bientôt plus distinctes et plus brunes à mesure qu'elles descendent vers la queue, à la base de laquelle elles se terminent. Ces fascies viennent se perdre sur les côtés, sans qu'on puisse en observer aucune trace sur le ventre; la face et les pieds affectent une couleur légèrement jaune, tandis que l'abdomen est d'un gris-clair et tant soit peu blanchâtre; le reste du pelage est d'un gris de lièvre plus ou moins foncé dans les différens individus. Les oreilles, dans cette espèce, sont proportionnellement plus courtes que dans aucune autre de ce genre; il en est de même de la queue, qui se trouve aussi plus foible, et qui, dépourvue de poils, offre beaucoup de ressemblance avec celle d'un très-gros rat. Du reste, même forme conoïdale du corps, même disproportion entre les pieds de devant et ceux de derrière, même distribution des doigts, des ongles, &c., que dans tous les autres kanguroos. Mais tous ces détails, qui seront présentés dans la partie zoologique de nos travaux, cessent d'appartenir à cette relation; il me suffit d'avoir indiqué les principaux caractères du joli petit animal qui nous occupe, et le dessin de M. LESUEUR suppléera suffisamment aux particularités que je dois passer ici sous silence.

Le kanguroo à bandes peuple de ses essaims les trois îles de Bernier, de Dorre et de Dirck-Hartighs, sans que nous ayons pu jamais en retrouver sur aucune partie du continent ou des autres îles que nous avons successivement reconnues. On verra, dans la suite, se reproduire le même phénomène pour toutes les espèces de kanguroos; c'est-à-dire, qu'on verra chacune d'elles fixée par la nature sur telles ou telles îles, sur telle ou telle terre, sans qu'aucun individu paroisse au-delà de ces limites particulières à leur espèce.

Privés de tout moyen d'attaque ou de défense, les kanguroos dont il s'agit affectent, comme tous les êtres foibles, et particulièrement comme les lièvres de nos climats, un caractère

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extrêmement doux et timide. Le plus léger bruit les alarme; le souffle du vent suffit quelquefois pour les mettre en fuite. Aussi, malgré leur grand nombre sur l'île Bernier, la chasse en fut-elle d'abord très-difficile et très-précaire. Dans les buissons impénétrables dont j'ai parlé, ces animaux pouvoient braver impunément l'adresse de nos chasseurs et leur activité. Réduits à quitter un de ces asiles, ils en sortoient par des routes inconnues, s'élançoient rapidement sous quelque autre buisson voisin, sans qu'il fût possible de concevoir comment ils pouvoient aussi facilement s'enfoncer et. disparoître au milieu de ces fourrées inextricables; mais bientôt on s'aperçut qu'ils avoient pour chaque buisson plusieurs petits chemins couverts, qui, de divers points de la circonférence, venoient aboutir jusqu'au centre, et qui pouvoient au besoin leur fournir des issues différentes, suivant qu'ils se sentoient plus menacés vers tel ou tel point. Dès cet instant, leur ruine fut assurée; nos chasseurs se réunirent, et tandis que quelques-uns d'entre eux battoient les broussailles avec de longs bâtons, d'autres se tenoient à l'affût au sortir des petits sentiers, et l'animal, trompé lui-méme par son expérience, ne manquoit pas de venir s'offrir à des coups presque inévitables. La chair de cet animal nous parut, comme à DAMPIER, assez semblable à celle du lapin de garenne, mais plus aromatique que cette dernière, ce qui dépend peut-être de la nature particulière des plantes dont il fait sa nourriture, et qui presque toutes sont odorantes. C'est, au surplus, la meilleure chair de kanguroo que nous ayons trouvée depuis; et, sous ce rapport, l'acquisition de cette espèce serait un bienfait pour l'Europe.

A l'époque où nous étions sur ces rivages, toutes les femelles adultes portoient dans leur poche un jeune petit assez gros, qu'elles cherchoient à sauver avec un courage véritablement admirable; blessées, elles fuyoient, emportant leur petit dans leur poche, et ne l'abandonnoient jamais que dans le cas où, trop accablées de fatigue, trop épuisées par la perte de leur sang, elles ne pouvoient

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plus le porter. Alors elles s'arrêtoient, en s'accroupissant sur leurs pattes de derrière, l'aidoient avec leurs pieds de devant à sortir du sac maternel, et cherchoient en quelque sorte à lui désigner les lieux de retraite où, plus aisément, il pouvoit espérer de se sauver: elles-mêmes alors continuoient leur fuite avec autant de vîtesse que leurs forces pouvoient le permettre; mais la poursuite du chasseur venoit-elle à cesser, ou seulement à se ralentir, alors on les voyoit retourner au buisson protecteur de leur nourrisson; elles l'appeloient par une espèce de grognement qui leur est propre; elles le caressoient affectueusement, comme pour dissiper ses alarmes, le faisoient de nouveau rentrer dans leur poche, et cherchoient, avec ce doux fardeau, quelque fourrée nouvelle où le chasseur ne pût ni les découvrir, ni les forcer. Les mêmes preuves d'intelligence et d'affection se reproduisoient d'une manière plus touchante encore, de la part de ces pauvres mères, lorsqu'elles se sentoient mortellement atteintes: tous leurs soins se dirigeoient vers le salut de leur nourrisson; bien loin de chercher à se sauver, elles s'arrêtoient sous les coups du chasseur, et leurs derniers efforts étoient donnés à la conservation de leurs petits.… Dévouement généreux dont l'histoire des animaux offre tant d'exemples, et que nous sommes réduits souvent à leur envier!

Pendant notre séjour sur l'île Bernier, nous saisîmes plusieurs de ces jeunes kanguroos; mais la plupart, trop foibles sans doute, ne survécurent pas long-temps à leur captivité. Un seul y résista et s'apprivoisa; cet animal mangeoit du pain avec plaisir, et savou-roit sur-tout avec délices l'eau sucrée qu'on lui présentoit. Ce dernier goût doit paraître d'autant plus extraordinaire, que, sur les îles sauvages où ces animaux habitent, toute espèce d'eau douce manque habituellement. Ce jeune kanguroo périt par accident à Timor: sa perte nous fut moins sensible, parce que, n'en ayant qu'un seul individu, nous ne pouvions pas espérer de le naturaliser en Europe; mais cette première tentative suffit pour prouver,

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d'une manière certaine, que cette espèce s'accommoderoit trèsbien des soins de l'homme; et, je le répète, ce seroit une acquisition précieuse pour nos basses-cours.

Si l'on en excepte quelques genres incommodes ou nuisibles dont nous ne tarderons pas à parler, tous les animaux sont rares sur le sol malheureux qui nous occupe; la classe des Oiseaux, par exemple, se réduit aux tristes cormorans, à diverses espèces de foux, de pétrels, de goëlands, d'aigles de mer et d'huîtriers, qui, loin des hommes et de leurs traits, multiplient sur ces rochers arides leurs voraces essaims. La division des oiseaux de terre s'y composoit exclusivement de gobe-mouches et de pies-grièches: on y trouvoit cependant une belle espèce de mésange à collier bleu, qui méritera de nous occuper plus particulièrement.

Les Reptiles ne comptoient qu'une espèce de Scinque [Scincus Tropisurus N.], l'une des plus grandes de ce genre, et dont la queue très-courte et très-grosse fait paroître, au premier instant, cet animal comme ayant deux têtes; une belle espèce de Tupinambis [T. Endrachtensis N.] de 12 à 16 décimètres de longueur [4 à 5 pieds], un Gecko [Gecko Dorreensis N.] de 10 à 13 centimètres [4 à 5 pouces]. L'histoire de ces espèces, toutes les trois nouvelles, sera présentée dans le tableau zoologique de la Nouvelle-Hollande, avec tous les détails qu'elle doit comporter.

Nul pays au monde n'est peut-être aussi poissonneux que la grande baie de Chiens-Marins; mais cette abondance des poissons est étrangère aux rivages de l'île Bernier. C'est dans le fond des hâvres voisins que ces animaux vont chercher le calme et la nourriture dont ils ont besoin: nous les y retrouverons dans un autre temps; contentons-nous d'observer que nos pêches furent presque absolument infructueuses, et que nos collections en ce genre s'accrurent à peine de dix espèces nouvelles.

Au milieu des rochers anfractueux de l'île Bernier, vivent différentes espèces de Poulpes, dont quelques-unes atteignent à de

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très-grandes dimensions; j'en ai vu plusieurs qui n'avoient pas moins de 9 ou même 13 décimètres de longueur [3 ou 4 pieds], lorsque leurs bras étoient déployés.

Dans les Testacées proprement dits, ces parages étoient plus riches; mais si l'on en excepte les moules et les huîtres qui se complaisent, pour ainsi dire, au milieu des rochers et des flots en courroux, toutes ces coquilles étoient des univalves. Dans le fond de la baie, vivent enfouies sous la vase et le sable de nombreuses et magnifiques bivalves. Nous irons les arracher un jour à leurs habitations paisibles; mais, pour ne pas anticiper sur l'ordre naturel des faits, contentons-nous d'indiquer rapidement ici quelques-unes des coquilles les plus remarquables que nous recueillîmes sur lîle Bernier.

De toutes les espèces de moules connues jusqu'à ce jour, celle que j'y découvris est incontestablement la plus belle et la plus éclatante: dépouillée de son drap marin, elle réfléchit toutes les couleurs les plus vives du prisme et des pierres précieuses; elle est éblouissante, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Je l'ai décrite sous le nom de Mytilus effulgens.

Sous d'autres rapports, l'huître de ces plages [Ostrea Scyphophilla N.] mérite une attention particulière; sa valve inférieure est une espèce de cône très-alongé de 16 à 19 centimètres de longueur [6 à 7 pouces], plus ou moins régulier. Fixée sur la roche par sa pointe et par'un de ses côtés, elle est recouverte par la seconde valve, qui ressemble assez bien à la même pièce de nos huîtres ordinaires, et qui sert comme d'opercule à l'espèce de cornet que je viens de décrire. L'animal n'occupe pas toute la profondeur de cette coquille singulière; il se trouve relégué dans le haut du cône, dont toute la portion inférieure est occupée par un grand nombre de petites cloisons transversales assez semblables à des verres de montre, et qui se continuent jusqu'à l'extrémité de la pointe qui sert à fixer la coquille. Leur face concave est tournée par en haut;

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elles laissent entre elles des espaces libres, qui sont remplis d'un fluide aériforme dont il eût été curieux de déterminer la nature. Quelque singulière que puisse paroître cette huître, son animal n'en étoit pas moins d'une délicatesse extrême, et tous les suffrages se réunirent en sa faveur.

Parmi les coquilles univalves particulières à cette partie de la terre d'Endracht, je dois indiquer une belle espèce de Trochus ou Sabot [Trochus Smaragdinus N.] de la couleur verte la plus vive et la plus intense; une espèce de Patelle que, de ses proportions, j'ai nommée Gigantea; une magnifique Volute [Voluta Nivosa N.] parsemée de petites taches blanches qui représentent autant de petits flocons de neige, et sur-tout un Cône ou Rouleau [Conus Dorreensis N.] de 40 millimètres environ de longueur [un pouce et demi], d'une couleur orange très-légère, et distingué par une bande de 6 à 7 millimètres environ de largeur [3 lignes] qui se développe sur chacun des tours de la spire, et qui, dans la coquille bien fraîche, ëst de la plus éclatante couleur de lapis. Deux espèces de coquilles terrestres excessivement multipliées, mais toutes mortes, occupoient de grands espaces dans l'intérieur de l'île; l'une étoit une espèce de petit Hélix., l'autre appartenoit au genre Bulime de M. DE LAMARCK.

La famille des Crustacées ne compte pas sur ces rivages un grand nombre d'espèces; mais il en est deux du genre Portune de M. LATREILLE [Portunus Pleuracanthus et P. Ettchromus N.], qui couvrent les rochers de leurs nombreux essaims. Quelques-uns de ces crabes n'ont guère moins de 10 ou 13 centimètres de largeur [4 à 5 pouces]; et la chair en étant excellente, ils pourroient offrir, au besoin, une nourriture inépuisable autant que salutaire.

Les Insectes sont généralement peu nombreux sur cette île, si l'on en excepte les fourmis, qui comptent elles seules cinq ou six espèces différentes, et qui présentent de toutes parts leurs innombrables légions. Après les fourmis viennent les Blattes ou Kancrelas, dont une espèce aptère affectoit de très-grandes dimensions. Les

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sauterelles, les criquets &c., nous ont fourni quelques espèces curieuses. Je dois observer, à cet égard, que la famille des Orthoptères, qui préfère généralement les lieux arides et secs, offre un grand nombre d'espèces sur le continent de la Nouvelle-Hollande, et que chacune d'elles y paroît excessivement multipliée. Plus d'une fois nous aurons occasion d'indiquer les rapports intéressans de la nature du sol avec ses productions diverses.

Au milieu des rochers anfractueux que j'ai décrits, vivent plusieurs espèces d'Oursins, qu'il est très-difficile quelquefois de retirer des roches calcaires dans lesquelles ils paroissent comme inscrustés. Aux mêmes lieux habitent plusieurs espèces d'Étoiles de mer, du genre Ophiure; l'une d'elles [Ophiura Telactes N. ] se faisoit distinguer par ses bras longs de 21 à 27 centimètres [8 à 10 pouces], articulés, fragiles et tout hérissés de petites épines. Retiré dans les scissures des rochers, cet animal étend au loin ses longs bras, et s'en sert avec beaucoup d'adresse pour saisir sa proie et l'entraîner dans le fond de sa petite caverne. Une seconde espèce d'Ophiure [Ophiura Phosphorea N.] brilloit durant la nuit comme une belle étoile, à la faveur de cinq glandes ou tubercules placés sur son disque.

Dans la classe des Zoophytes solides, outre quelques espèces de Millepora, on trouve un Madrepore rameux, de 16 à 19 centimètres de hauteur [6 à 7 pouces], dont l'extrémité se distingue, dans l'état frais, par une couleur rose extrêmement vive et pure.

De toutes les observations que je viens de présenter sur la zoologie de l'île Bernier et des flots qui la baignent, il résulte que, pour les animaux terrestres, elle se réduit à un très-petit nombre d'espèces, qui toutes, le kanguroo seul excepté, sont incommodes ou nuisibles; que la mer, au contraire, est d'une fécondité remarquable, et que, depuis la baleine jusqu'au polype microscopique, toutes les classes du règne animal y comptent de nombreuses et d'intéressantes familles; et lorsque, dans une autre partie de cette

TOME I. Q

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relation, nous aurons indiqué les productions diverses du grand golfe à l'entrée duquel nous nous arrêtons maintenant, on conviendra, sans doute, que peu de mers ont été plus généreusement partagées que celle qui baigne ces rivages.

Toutes les observations que je viens d'exposer, toutes les collections que je viens d'indiquer, ont été pour moi le fruit de bien des dangers et de bien des travaux qui, deux fois, ont manqué de me coûter la vie. Je viens de dire que, le 29 juin au matin, j'étois descendu sur l'île Bernier avec le Commandant et plusieurs de mes amis. Tandis que ceux-ci s'occupoient sur le bord de la mer, je m'avançai seul dans l'intérieur de l'île, poursuivant mes recherches sur les productions diverses du sol et sur sa constitution. Entraîné par mon zèle et par le plaisir des découvertes importantes que je faisois, pour ainsi dire, à chaque pas, je prolongeai ma course jusque vers la pointe Sud de l'île. Déjà le soleil commençoit à se perdre à l'horizon, lorsque je m'aperçus de la nécessité de retourner au lieu du mouillage de notre canot. Malheureusement la nuit vient vîte dans les parages où nous nous trouvions; et, pour comble de malheur, je m'égarai au milieu des dunes et des broussailles. Quoique surchargé de collections, je n'en marchai pas moins avec une vitesse très-grande jusqu'à huit heures du soir; mais, au lieu de me retrouver à la pointe de l'Est d'où j'étois parti, je reconnus au brisement des vagues, à leur fureur, que j'étois sur la côte Occidentale. Je me sentois épuisé de fatigues, je tombois de lassitude et d'inanition, n'ayant ni bu ni mangé depuis mon départ, et n'ayant pas cessé de marcher tout le jour. L'extrémité à laquelle je me trouvois réduit ranima un instant mon courage; je continuai ma route à l'Est pour traverser la pointe Nord, et marchai de nouveau jusqu'à onze heures du soir: alors, accablé de fatigue, inondé de sueur, je tombai sur le sol; et, bien incapable de poursuivre ma route, je résolus d'y passer le reste de la nuit, dussé-je périr au milieu de cet affreux désert.… Je ne tardai pas

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à m'endormir d'un profond sommeil, et ne me réveillai qu'à trois heures du matin, glacé d'un froid mortel; l'air étoit extrêmement vif, et, bien que je pusse à peine soulever mes membres engourdis, je me remis en route.

Déjà le crépuscule commençoit à paroître, lorsque j'entendis un coup de fusil dans le lointain.… Ce bruit me fit éprouver le sentiment de la plus douce émotion; je redoublai de courage, et, sur les six heures environ, je me trouvai parmi nos camarades. J'appris alors que mes amis, ne me voyant pas revenir le soir, et soupçonnant que je m'étois égaré sur l'île, avoient prié le Commandant de vouloir bien y laisser quelqu'un pour m'attendre; que M. PICQUET, Lieutenant de vaisseau, avoit été chargé de rester à terre jusqu'au lever de la lune, qui devoit avoir lieu sur les dix ou onze heures du soir, et de repartir à cette époque pour le bord, soit que je fusse ou non de retour; que, malgré cet ordre, M. PICQUET n'avoit pu se résoudre à m'abandonner; que de toutes parts il avoit fait allumer de grands feux pour éclairer ma marche, et que, dès le point du jour, lui-même, à la tête de ses gens, s'étoit mis à ma recherche, bien résolus tous à ne quitter l'île que lorsqu'ils auroient perdu toute espérance de me revoir.…

Ces détails me firent comprendre tout ce que je devois au généreux devouement de mes compagnons; et les secours que m'avoit ménagés leur affection prévoyante, ajoutèrent à mon attendrissement et à ma reconnoissance.…

Cependant le Naturaliste ne paroissant pas, le Commandant résolut de s'enfoncer davantage dans la baie des Chiens-Marins pour l'y chercher ou l'y attendre. En conséquence, le 30 juin au matin nous appareillâmes pour cet objet. Durant tout le jour, nous fîmes peu de route, naviguant sans cesse au milieu de grands bancs de poissons, dont nous fîmes, quoique sous voiles, une pêche assez abondante; toutes les espèces étoient nouvelles, et appartenoient aux genres Labres, Batistes, Cottes, Ostracions,

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Chétodons &c. Toute la soirée du même jour, nous aperçûmes une énorme quantité de baleines, dont plusieurs s'approchèrent trèsprès du navire. Nous vîmes aussi plusieurs serpens de mer, d'un mètre et demi à 2 mètres de longueur [5 ou 6 pieds].

Enfin, le 2 juillet au soir, nous laissâmes tomber l'ancre dans la Baie de Dampier, qui se trouve au Nord d'une terre que nous prîmes, comme les anciens navigateurs, pour une île, mais que M. L. FREYCINET, ainsi que nous le dirons ailleurs, a reconnue depuis pour une grande presqu'île. A peine nous étions mouillés, que le ciel se chargea de gros nuages, et le lendemain, 3 juillet, nous fûmes assaillis d'une bourrasque si violente, qu'il nous fallut appareiller précipitamment pour fuir vers le Nord, d'où nous étions venus la veille. Cet ouragan nous fit courir les plus grands dangers durant toute la nuit du 3 au 4; parce que, pour fuir les îles de l'Ouest, nous nous étions jetés sur les nombreux bancs de la côte Orientale, au milieu desquels nous fûmes obligés de louvoyer jusqu'au jour. Dans un virement de bord qui ne réussit pas, nous faillîmes nous perdre sur la Pointe des hauts-fonds qui forme le cap Nord de la baie de Dampier.

Heureusement cette bourrasque fut aussi courte que violente, et le lendemain 4 juillet, nous retrouvant vis-à-vis l'île Bernier, le Commandant laissa de nouveau tomber l'ancre, résolu d'attendre à ce mouillage le Naturaliste, qui sembloit devoir arriver d'un jour à l'autre. D'après cette détermination, deux tentes furent établies sur le revers des dunes, et destinées, l'une aux naturalistes et à l'astronome, l'autre au Commandant lui-même.

Le 6, à la pointe du jour, je me mis en route pour visiter la côte Orientale de l'île, qui, plus abritée contre la fureur des vents, sembloit devoir offrir des collections plus nombreuses et plus importantes: sous ce rapport, je ne me trompois pas; mais, comme si l'île Bernier eût dû toujours m'être fatale, peu s'en fallut que je n'y restasse enseveli sous les flots. Après avoir couru

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long-temps les diverses parties de la côte sans pouvoir y trouver, autrement que mortes et roulées, les belles espèces de trochus, de patelles, de cônes et de volutes dont j'ai déjà parlé, je me résolus à franchir un récif dangereux qui se projetoit à quelque distance au large, et dans les anfractuosités duquel j'espérois pouvoir découvrir ces coquilles vivantes. Elles y existoient bien, à la vérité; mais, tandis que j'étois le plus occupé du soin de les détacher de la roche, une lame violente vint déferler avec tant de force sur la crête du brisant, que je fus entraîné contre les rochers voisins et roulé sur ces affreux récifs: tous mes habits au même instant furent mis en pièces, et je me trouvai couvert de blessures, inondé de sang. Je me recueillis cependant, et, réunissant toutes mes forces pour échapper à la lame qui, dans sa retraite, alloit me ramener contre les récifs, je m'accrochai fortement à la pointe d'une roche, et parvins, de cette manière, à prévenir ce dernier malheur, qui, sans doute, eût consommé ma perte. Ainsi débarrassé des vagues, je me traînai jusqu'au rivage, où je tombai comme évanoui par la douleur et par la perte de mon sang. Dans cet état, je restai jusqu à la nuit, sans avoir la force de me remettre en route pour regagner nos tentes. J'avois le genou droit sur-tout tellement douloureux et déchiré, qu'il me sembloit impossible de pouvoir marcher; mais insensiblement la douleur devint plus supportable, je repris confiance; un grand feu que je découvris au sommet d'une dune de sable, servit à diriger mes pas, et sur le minuit je me retrouvai parmi mes compagnons.

En me voyant ainsi couvert de blessures et de contusions, inondé de sang, plusieurs de mes amis ne purent s'empêcher de verser des larmes, et le Commandant lui-même parut touché de ma situation déplorable….. La fièvre ne tarda pas à me saisir: elle fut vive d'abord; mais la plupart de mes blessures se trouvant peu considérables, je fus bientôt en état, sinon de reprendre mes courses, du moins de faire une suite curieuse d'observations et

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d'expériences sur la température comparée de l'atmosphère et de l'intérieur du sol, aux différentes heures du jour et de la nuit. Les résultats en seront présentés ailleurs avec plus d'intérêt, lorsque nous traiterons des naturels de la terre d'Endracht et de leurs habitations singulières.

Cependant tous nos travaux étoient arrivés à leur terme; l'astronome avoit fixé, par de nombreuses observations, la position de l'île sur laquelle nous nous trouvions campés: MM. BOUL-LANGER et MAUROUARD, dans une course longue et pénible, en avoient reconnu toute la côte Orientale; tous les produits du sol avoient été réunis par mes collègues et par moi. Rien ne nous retenoit donc plus sur ces bords que le Naturaliste, et ce navire ne paroissoit pas: il fallut enfin renoncer à l'attendre; et le 12 juillet au matin nous appareillâmes pour poursuivre au Nord la reconnoissance de la terre d'Endracht.

Le même jour, nous doublâmes un gros cap qui forme la pointe N. E. de la grande baie des Chiens-Marins, et qui se présente sous l'aspect d'un énorme bastion; nous le nommâmes cap Guvier, en l'honneur du savant naturaliste de ce nom.

Du 14 au 15 juillet nous passâmes pour la quatrième fois le tropique du Capricorne; le thermomètre se soutenoit de 16 à 18°, et le baromètre de 28P 1l à 28P 3. La portion de terre que nous prolongions alors étoit, comme tout le reste de ces rivages ingrats, nue, stérile, basse, uniforme, sablonneuse et blanchâtre. Le 15 â midi, nous nous estimions par 22° 17′ Sud, et par 110° 46′ de longitude Orientale.

Du 18 au 22 nous eûmes la vue de la rivière du Roi Guillaume, qui ne mérite, sous aucun rapport, l'importance qu'on seroit tenté de lui donner, d'après les anciennes cartes de cette partie de la Nouvelle-Hollande. L'ouverture en est étroite, barrée par des récifs, embarrassée par des roches; et la direction qu'elle semblerait affecter, me porte à croire qu'elle n'est, comme toutes les

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autres prétendues rivières de ce continent, qu'une espèce de canal par lequel les eaux de la mer pénètrent plus ou moins dans l'intérieur des terres. On n'observe d'ailleurs à son embouchure aucun changement de couleur dans les flots, on n'éprouve aucune espèce de courant par son travers, et le continent sur ce point offre le même tableau de stérilité, de monotonie que je me trouve contraint de reproduire à chaque instant.

Il en est de même des environs du cap N. O. de la Nouvelle-Hollande, dont nous eûmes pareillement la vue le 22 juillet, et que nous nommâmes le cap Murat. En avant de ce cap important, se projette un récif assez étendu, contre lequel la mer brisoit avec violence. Au Nord, et, pour ainsi dire, sur la même ligne, se présentent sept îles sablonneuses, stériles et basses, qui furent appelées les îles de Rivoli, en mémoire de la célèbre victoire de ce nom. Ces îles sont peu considérables, la plus grande n'ayant guère plus de trois lieues de longueur; mais elles sont très-faciles à reconnoître par les navigateurs, et leur position en avant du grand cap Murat leur assure une importance plus particulière.

Immédiatement au-delà du cap et des îles que je viens de décrire, commence la terre de Witt. C'est sur ce nouveau théâtre de travaux et de dangers que nous allons nous porter dans le chapitre suivant.

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CHAPITRE VII.

Terre de Witt.

[Du 23 Juillet au 16 Août 1801.]

ON comprend généralement sous le nom de Terre de Witt, toute cette partie de la Nouvelle-Hollande qui, du cap N. O., s'étend jusqu'au cap N. de ce vaste continent, comprenant ainsi 10° environ de latitude sur 15° de longitude. Elle fut découverte, suivant l'opinion commune, par GUILLAUME DE WITT, navigateur Hollandois, qui lui donna son nom: mais l'époque de cette découverte n'est pas précise; les uns la font remonter jusqu'en 1616, d'autres la rapportent à l'année 1623 ou même 1628, C'est à cette dernière année qu'on fixe aussi le naufrage de VIANEN sur cette côte. En 1699, DAMPIER parut sur ces rivages; mais, repoussé par les mêmes obstacles que l'on va voir bientôt se multiplier autour de nous, il fut contraint de les abandonner. Enfin, en 1705, trois bâtimens Hollandois furent expédiés de Timor pour reconnoître la terre de Witt et celle de Diémen du Nord; mais la relation de ce dernier voyage n'ayant jamais été rendue publique, toutes les circonstances en sont encore ignorées; il paroît seulement que c'est à cette dernière entreprise qu'on doit les détails, très-inexacts d'ailleurs, d'après lesquels cette partie de la Nouvelle-Hollande se trouve indiquée sur les cartes ordinaires. Depuis cette époque, un siècle s'étoit écoulé sans qu'aucun navire Européen eût paru dans ces mers, et l'on pourra juger bientôt que ce n'est pas sans raison que les navigateurs se sont éloignés de ces bords dangereux.

Le 23 juillet, nous passâmes à vue d'une île basse et stérile, de trois lieues de longueur environ, qui fut appelée île l'Hermite, du brave officier de marine de ce nom.

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Pl. XXIX, XXX
et XXXI.

Du 23 au 25, nous eûmes des vents foibies, mêlés de calmes plats, qui ne nous permirent pas de faire beaucoup de chemin, et les courans nous entraînèrent assez loin des terres pour que nous ne pussions pas les avoir en vue. La température de la mer, à sa surface, étoit alors de 20° de RÉAUMUR, et les animaux pulluloient dans son sein. Indépendamment, en effet, d'un nombre prodigieux de Méduses, de Salpas, de Porpites, &c., nous nous trouvions environnés de poissons de divers genres, particulièrement de Balistes, de Chétodons, de Chipées, &c., qu'il faut placer à la tête des poissons équatoriaux. A chaque instant nous apercevions autour du vaisseau de très-grands Squales, et de toutes parts les Baleines et les Tortues se présentoient en grand nombre. Nous reconnûmes aussi deux nouvelles espèces de Serpens-marins, dont l'une, de 25 à 32 décimètres de longueur [8 à 10 pieds], étoit d'une couleur verte tachetée de roux et de brun; l'autre, de 9 à 13 décimètres seulement [3 à 4 pieds], d'un vert plus obscur, se distinguoit par de grandes plaques jaunes et noires disséminées sur le dos.

Le 27, nous eûmes la vue d'un petit archipel, que nous nommâmes Archipel Forestier, en l'honneur du Chef de la première division du Ministère de la marine. Ces îles, que nous avons depuis reconnues d'une manière plus exacte, sont à peu de distance de celles du Romarin et de l'archipel de Dampier. Nous en avons compté six principales, dont la plus grande n'a pas plus de 3 ou 4 lieues de longueur: elles paraissent généralement basses et stériles, comme celles de Rivoli; mais l'une d'entre elles, qui reçut le nom d'île Depuch, et qui gît par 20° 35′ 30″ de latitude, et par 115° 12′ 50″ de longitude, se présentoit avec des caractères si particuliers, que le Commandant crut devoir la faire reconnoître d'une manière plus exacte. En conséquence, M. RONSARD partit avec le grand canot….. Vainement les naturalistes demandèrent à descendre à terre, aucun d'eux ne put l'obtenir.

M. RONSARD fut de retour à bord le lendemain sur les dix

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heures; il rapporta que l'île Depuch n'avoit pas plus de 4 ou 5 milles de longueur; que le débarquement pour un canot y est facile; que, d'après plusieurs lignes de marées tracées sur les roches, le maximum de leurs variations paroîtroit être de 8 mètres environ [25 pieds], &c.

Au seul aspect de cette île, on pouvoit déjà pressentir qu'elle étoit d'une nature différente de toutes celles que nous avions vues jusqu'à ce jour. En effet, les terres en étoient plus hautes, les formes plus prononcées: à mesure qu'on put s'en rapprocher, la différence devint plus sensible encore. Au lieu de ces côtes uniformément prolongées, qui n'offroient aucune pointe, aucun piton, aucune éminence, on voyoit se dessiner sur cette île des roches aiguës solitaires, qui, comme autant d'aiguilles, sembloient s'élancer de la surface du sol. Toute l'île étoit volcanique; des prismes de basalte, le plus ordinairement pentaèdres, entassés les uns sur les autres, reposant le plus souvent sur leurs angles, en constituoient la masse entière. Là, s'élevoient comme des murs de pierre de taille; ailleurs, se présentoient des espèces de pavés basaltiques, analogues à ceux de la fameuse chaussée des Géans. Dans quelques endroits on observoit des excavations plus ou moins profondes; les eaux des parties voisines s'y étoient réunies, et formoient des espèces de fontaines, dans chacune desquelles nos gens trouvèrent une très-petite quantité d'excellente eau ferrugineuse. Dans ces lieux plus humides, la'végétation étoit plus active; on y remarquoit de beaux arbustes et quelques arbres plus gros, qui constituoient de petits bosquets très-agréables; le reste de l'île, avec une disposition différente, offroit un coup d'œil bien différent aussi: parmi ces monceaux de laves entassées sans ordre, règne une stérilité générale; et la couleur noire de ces roches volcaniques ajoutoit encore à l'aspect triste et monotone de cette petite île. La marche y est difficile, à cause des prismes de basalte qui, couchés horizontalement sur le sol, présentent leurs arètes

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aiguës et saillantes en dehors. "La couleur de ce basalte", dit mon intéressant ami DEPUCH, qui en avoit eu plusieurs échantillons à sa disposition, "est d'un gris tirant sur le bleu; sa contexture est très-serrée, son grain fin et d'apparence pétro-siliceuse; de petites lames brillantes et irrégulièrement situées, sont disséminées dans toute la masse; il ne fait aucune effervescence avec les acides, et naffecte pas sensiblement le barreau aimanté; sa partie extérieure a éprouvé une espèce d'altération produite par les molécules ferrugineuses: cette décomposition n'atteint pas ordinairement au-delà de 3 ou 4 millimètres de profondeur."

M. RONSARD croit devoir penser, d'après la conformation générale et la couleur de la partie du continent voisine, qu'elle est d'une nature semblable et volcanique. C'eût été, sans doute, un objet d'autant plus important à vérifier, que, jusqu'alors, nous n'avions rien pu voir de volcanique sur la Nouvelle-Hollande, et que, depuis lors encore, nous n'y avons jamais trouvé aucun produit de ce genre; mais notre Commandant, sans s'inquiéter d'un phénomène qui se rattache cependant d'une manière essentielle à la géographie de cette portion de la Nouvelle-Hollande, donna l'ordre de poursuivre notre route.

L'île Depuch est la plus Occidentale de celles qui constituent l'archipel Forestier, elle en est une des plus petites; mais sa constitution volcanique lui garantit une importance toute particulière. Elle n'est pas constamment habitée; il paroît seulement que les sauvages de la grande terre y passent quelquefois, car M. RONSARD a trouvé des traces de feux anciennement allumés sur le sol, et des éclats de basalte d'une cassure très-fraîche, qui paroissoit devoir être exclusivement le résultat d'un effort humain. On n'y a vu qu'un quadrupède qui, de loin, parut être un chien; conjecture d'autant plus probable, que cette espèce est répandue sur tous les points du continent voisin. Un de nos matelots croit également y avoir aperçu un petit kanguroo. Les oiseaux se réduisoient à quelques

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espèces de gobe-mouches et d'oiseaux de rivage. On nous en a rapporté un serpent gris, de 16 décimètres de longueur environ [5 pieds], du genre des Boa. Les insectes y comptoient de nombreuses espèces dans les genres fourmi, sauterelle, criquet, et surtout il s'y trouvoit une petite espèce de mouche qui, par sa prodigieuse multiplicité, fatigua beaucoup nos gens. Parmi les coquilles, il faut distinguer une charmante espèce de Pyrule [Pyrula Eospila N.], élégamment ornée de petites taches aurore.

Derrière l'archipel Forestier, les terres continentales sembloient former un grand enfoncement, que nous appelâmes aussi Baie Forestier.

Le 28 juillet, sur les cinq heures du soir, nous découvrîmes une batture assez étendue, que nous eûmes beaucoup de peine à éviter: la mer y brisoit avec force, et la sonde avoit baissé si rapidement à son approche, qu'en peu d'instans elle étoit tombée audessous de 8 brasses. Nous nommâmes ce haut-fond Basses du Géographe.

Le même jour, nous eûmes la vue des terres sur différens points: elles paroissoient encore moins élevées que celles des jours précédens; et, quoique nous navigassions par 10 brasses d'eau seulement, à peine pouvoit-on les apercevoir de dessus le pont du vaisseau. Nous distinguâmes cependant çà et là quelques grosses colonnes de fumée, qui nous firent connoître la présence de l'homme sur ces tristes rivages.

Le 30, par 19° 33′ S. et par 116° 31′ 45″, nous découvrîmes une île basse et sablonneuse, que nous nommâmes l'Ile Bedout, en l'honneur du vaillant officier de ce nom, qui soutint, à bord du Tigre, l'un des combats les plus glorieux dont la marine françoise puisse s'honorer.

Le 31, nous eûmes de nouveau la vue des terres, que nous nous trouvâmes forcés bientôt d'abandonner à cause des hauts-fonds. Elles étoient parfaitement semblables à celles de la veille, et se

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dessinoient à. peine au-dessus des flots par un filet bleuâtre: on y vit également quelques fumées.

Pl. XXX et XXXI.

Le 1.er août, nous éprouvâmes un orage assez violent, durant lequel j'eus occasion d'observer des méduses d'une grandeur prodigieuse; la plupart d'entre elles n'avoient pas moins de 6,5 décimètres [2 pieds] de diamètre, et pesoient plus de 25 ou 30 kilogrammes [50 ou 60 livres]. Plusieurs espèces du même genre nous fournirent des observations précieuses pour l'histoire de la phosphorescence de la mer.

A cette époque, nous nous trouvions par 18 degrés de latitude Australe, et conséquemment dans les régions équatoriales; et cependant la température que nous éprouvions dans ces parages étoit à peine de i4 à 17° de RÉAUMUR, ce qui donne un terme moyen inférieur à celui que, à latitude correspondante, nous avions obtenu dans l'hémisphère Nord. Le baromètre, en revanche, se soutenoit de 28P 21 à 28P 31; ce qui fournit un terme moyen plus fort que celui que le même instrument nous avoit donné par les latitudes Boréales correspondantes.

A cette même époque aussi nous avions l'occasion de confirmer, par notre propre expérience, une remarque précieuse de DAMPIER sur les variations atmosphériques de ces climats: des vents assez forts s'élevoient de minuit à six heures du matin, souffloient avec violence une partie du jour, commençoient à calmir dans la soirée, et durant la nuit étoient remplacés par un calme plat. Ces circonstances singulières de la météorologie de ces parages ajoutent beaucoup aux dangers de leur reconnoissance, au moins dans la saison où nous nous y trouvions.

Il en est de même du caractère de sérénité habituelle de l'atmosphère de ces régions. Jamais, en effet, le ciel ne nous avoit paru plus pur, plus dégagé de vapeurs et d'humidité. Ce phénomène n'avoit pas échappé non plus au célèbre navigateur dont je viens de parler. "Depuis notre départ de la baie des Chiens-Marins,

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dit DAMPIER, nous avions toujours eu beau temps, et il ne nous quitta pas même de sitôt; le ciel étoit serein, et il n'y avoit pas un seul nuage". Je ne fais qu'indiquer ici ces observations météorologiques; nous les verrons ailleurs se rattacher, d'une manière curieuse, à l'histoire physique du grand continent qui nous occupe.

Le 3 août, durant tout le jour, nous navigâmes par un trèspetit fond, sans cependant avoir connoissance des terres, même à la nuit tombante, ce qui engagea notre Commandant à poursuivre sa route vers elles; mais, sur les dix heures du soir, l'apparition d'un gros feu sur la côte vint nous avertir de tout le danger que nous courions. On se hâta de virer de bord, et de mettre en panne pour le reste de la nuit.

Le 4, nous fûmes constamment en vue de terre, mais forcés de nous en tenir à de grandes distances, à cause du peu de fond; souvent, en effet, la sonde n'indiquoit que 8, 7, 6 et même brasses, ce qui nous forçoit de laisser arriver. Les terres que nous avions en vue, bien qu'elles fussent généralement basses, uniformes, sablonneuses et blanchâtres, paroissoient cependant un peu moins stériles que toutes celles que nous avions successivement reconnues jusqu'alors, et le revers des dunes étoit agréablement dessiné par un rideau de verdure et d'arbrisseaux. A ces rivages moins stériles, paroissoient affectées des tribus d'habitans plus nombreuses, si l'on en peut juger du moins par la multiplicité des feux allumés sur la côte, et par leur développement; on eût dit de quelques-uns d'autant de forêts embrâsées. La côte forme sur ce point, ainsi que nous le verrons mieux par la suite, un trèsgrand enfoncement, que nous appelâmes Golfe Laplace, du savant illustre de ce nom, auquel la physique et l'astronomie doivent tant de découvertes utiles et précieuses.

Le 5, nous découvrîmes un nouveau groupe de petites îles sablonneuses, mais recouvertes de quelque verdure; nous les

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nommâmes Iles Lacépède. Ces îles, dont nous aurons encore à parler ailleurs, sont au nombre de quatre principales et situées à peu de distance du continent: la plus grande n'a pas plus de 3 lieues de longueur; elles se développent du Nord au Sud sur une ligne de près de 12 lieues d'étendue. La position du navire à midi étoit de 16° 43′ 30″ et la longitude de 119° 33′ 30″. En avant des îles Lacépède, se projettent une très-longue chaîne de récifs et d'immenses bancs de sable, que nous avons nommés Bancs des Baleines, à cause du grand nombre d'animaux de ce genre que nous y rencontrâmes. Nous vîmes aussi pendant toute la journée de grandes troupes de mollusques, beaucoup de poissons et de serpens marins. Nos collections s'accrurent de plusieurs espèces de chacune de ces classes d'animaux.

Au Nord des îles Lacépède, paroissoit un grand cap blanchâtre, que nous désignâmes sous le nom de Cap Borda, du savant géomètre qui, par le perfectionnement du cercle à réflexion, s'est acquis des droits si réels à la reconnoissance des navigateurs de tous les pays. Le cap Borda gît par 16° 36′ de latitude Australe, et par 120° 8′ de longitude à l'Est du méridien de Paris.

Le 7 août, nous nous retrouvâmes très-près des terres, continentales; elles nous parurent encore sur ce point extrêmement basses, stériles et sablonneuses; elles forment une petite baie assez profonde, qui reçut le nom de Baie Berthoud, de l'artiste recommandable à qui la marine doit ses meilleurs chronomètres.

La pointe Nord de cette baie est formée par un très-grand cap, que nous nommâmes Cap Mollien. Ici la côte change tout-à-coup de direction pour tourner davantage à l'Est.

En avant du cap Mollien, se trouvent une petite île et plusieurs bancs de sable que nous vîmes de très-près dans la journée du 8; nous les appelâmes Ile et Bancs du Géographe, du nom du vaisseau qui, le premier, devoit les faire connoître à l'Europe.

Le 9 et le 10 août, nous prolongeâmes un archipel d'îles et

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d'îlots, que nous nommâmes Archipel Champagny. Toutes les îles qui le composent sont stériles et blanchâtres: la plupart afffectoient une conformation bizarre et pittoresque; l'une d'elles se faisoit sur-tout remarquer par sa forme parfaitement semblable à celle d'un bolle renversé. On lui donna le nom d'Ile Freycinet; de ces deux estimables frères auxquels notre expédition est redevable de tant de travaux utiles. Elle est facile à distinguer de toutes les autres, non-seulement par sa forme singulière, mais encore par son élévation beaucoup plus grande. Non loin de l'île Freycinet, il en est une autre qui se présente sous la forme du comble d'un édifice immense; nous l'avons nommée l'Ile Lucas, en l'honneur du Capitaine de vaisseau qui, dans le combat du Redoutable contre le Victory, s'est fait naguères tant d'honneur. Quelques autres îles de cet archipel reçurent les noms d'Ile Forbin, Ile Commerson, Ile d'Aguesseau, Ile Duguesclin, &c., &c., &c.

Pl. VII, fig. 1.

Toutes les îles de l'archipel Champagny sont peu considérables; la plus grande d'entre elles n'a guère plus de 3 lieues de longueur, et nous en avons compté 15 ou 16 dont plusieurs avoient à peine une demi-lieue. La terre continentale qui se dessinoit vaguement au-delà de ces îles, reproduit encore cet invariable tableau de la stérilité la plus grande, de l'uniformité la plus fatigante. Toute cette partie des mers est très-poissonneuse, et nos collections s'accrurent de plusieurs espèces de Balistes, de Chétodons, de Lophies, de Crustacés pélagiens et de Zoophytes mous.

Pl. VII, fig. 2 et 3.

Le 11, par 14° 47′ 50″ de latitude Sud et par 122° 11′ 32″ de longitude Orientale, nous découvrîmes un nouveau groupe d'îles, en face desquelles nous jetâmes l'ancre. Un officier partit aussitôt pour aller les reconnoître de plus près, et chercher un lieu propre au débarquement; mais vainement M. DE MONTBAZIN prolongea pendant plusieurs heures ces îles redoutables, il les trouva défendues sur tous les points par de longues chaînes d'écueils contre lesquels la mer brisoit avec fureur, et qui ne laissoient

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entre eux aucune espèce de passage ou de coupure. Ces îles sont au nombre de dix ou douze, et font partie du grand archipel du N. O., dont nous allons parler bientôt plus en détail; elles furent appelées Iles d'Arcole, et les plus remarquables d'entre elles reçurent les noms d'Ile Colbert, Ile Buffon, Ile Desaix, Ile Kéraudren, Ile Bernouilli, &c. &c.

Pendant le temps que nous étions restés au mouillage des îles d'Arcole, la différence des sondes nous fit connoître que la marée monte ici de 20 à 25 pieds; observation qui semble confirmer celle de M. RONSARD sur l'île Depuch, et qui se trouve conforme elle-même à celle de DAMPIER. Ce navigateur célèbre faillit être, comme on sait, la victime de ces marées extraordinaires, son navire s'étant trouvé à sec dans le lieu même où, la veille, il avoit mouillé par 5 brasses. Cette circonstance ajoute beaucoup au danger de la navigation dans ces mers, et paroît être la cause principale des courans violens qui s'y font sentir.

Le 12, nous continuâmes à prolonger le grand archipel, dont nous avions la veille reconnu les premiers points; il offre dans son ensemble l'aspect le plus bizarre et le plus sauvage. De toutes parts s'élèvent, sous mille formes diverses, des îles sablonneuses, stériles et blanchâtres, plusieurs ressemblent à d'immenses tombeaux antiques; quelques-unes paroissent réunies par des traînées de récifs, d'autres sont défendues par de grands bancs de sable; et tout ce qu'on peut distinguer du continent, présente la même stérilité, la même monotonie dans sa couleur et dans sa constitution.

Au milieu de ces îles nombreuses, rien ne sourit à l'imagination; le sol est nu; le ciel ardent s'y montre toujours pur et sans nuages; les flots ne sont guère agités que par les orages nocturnes dont nous avons parlé: l'homme semble avoir fui ces rivages ingrats; nulle part, du moins, on ne distingue aucune trace de son séjour ou de sa présence.… Le navigateur, effrayé, pour ainsi dire, de

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cette hideuse solitude, assailli de dangers sans cesse renaissans, s'étonne, et détourne ses regards fatigués de ces bords malheureux; et lorsqu'il vient à penser que ces îles inhospitalières confinent, pour ainsi dire, à celles du grand archipel d'Asie, sur lesquelles la nature se plut à déverser ses trésors et ses bienfaits, il a peine à concevoir comment une stérilité si profonde peut se reproduire à côté d'une fécondité si grande. Vainement il veut chercher dans les lois ordinaires de la nature le principe réel de cette opposition; il ne peut l'entrevoir ou même le soupçonner….. Mais ce n'est pas le seul phénomène singulier que présente la constitution physique de la Nouvelle-Hollande, et nous trouverons les mêmes sujets d'étonnement et de méditation dans chacune des diverses parties de l'histoire de ce grand continent.

Pl. VII, fig. 3 et 4.

Le 13 août, nous continuâmes à prolonger l'archipel du N. O., dépassant successivement quinze ou vingt îles plus ou moins grandes, absolument semblables à celles des jours précédens, et que nous nommâmes Ile Forbin, Ile du Guillaume-Tell, Ile Suffren, Ile Berthier, Ile Tournefort, Ile Corvisart, Ile Jussieu, &c. &c. On peut voir dans la carte générale de la Nouvelle-Hollande, tout ce qui concerne la position absolue ou relative de ces îles nombreuses; et M. L. FREYCINET, dans sa relation nautique, en présentera tous les détails.

Le 14, nous continuâmes à ranger d'assez près des terres qui paroissoient faire partie de l'archipel; toutes étoient bordées de récifs et de brisans, contre lesquels la mer heurte avec violence et s'élève en longues gerbes écumantes.

Objectæ salsâ spumant aspergine cautes.
VIRG. Æueid.

Pl. VI, fig. 7.

Jamais un spectacle pareil ne s'étoit offert à notre observation. "Ces brisans", dit M. BOULLANGER, dans son journal, "sembloient" former plusieurs lignes parallèles à la côte et peu distantes les

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unes des autres, au-dessus desquelles on voyoit les vagues s'élever successivement, se briser avec fureur, et former une horrible cascade de 15 lieues de longueur environ." Nous naviguions dans ce moment au milieu des hauts-fonds; la sonde ne descendoit souvent qu'à 6 brasses, alors même que, plus éloignés des terres, nous en étions hors de vue. A midi, le calme étant devenu plat, et les courans nous entraînant contre les récifs, on laissa tomber une ancre, sur laquelle nous restâmes jusqu'à six heures du soir. Ce ne fut qu'après avoir mouillé que nous pûmes reconnoître toute l'étendue du danger que nous venions de prévenir: les courans filoient deux nœuds, et nous portoient sur cette horrible chaîne de brisans que je viens de décrire. Cette partie de la Nouvelle-Hollande est véritablement affreuse: toutes les îles que nous pûmes en reconnoître, se présentoient avec le caractère de la stérilité la plus hideuse; les plus considérables d'entre elles furent nommées Ile Mollien, Ile Dupleix, Ile Monge, Ile Laplace, Ile Cassini, &c. &c.

Pendant toute la journée du 15, nous continuâmes à naviguer au milieu des hauts-fonds et des bancs de sable, contraints à des viremens de bord répétés, et n'échappant à un danger que pour retomber aussitôt dans un autre.

Quelque périlleuse que fût cette navigation, elle ne put cependant pas nous arracher, M. LESUEUR et moi, à nos travaux ordinaires, et ce dernier jour fut marqué par une découverte importante, celle d'un nouveau genre de poisson [Balistapodus Wittensis N.], voisin de celui des Balistes mais qui en diffère par l'absence absolue de toute espèce de nageoire ventrale: ce dernier caractère en fait le premier type d'un nouvel ordre dans la Méthode ichtyologique de mon illustre maître M. DE LACÉPÈDE. Ce célèbre naturaliste, en effet, ne s'est pas borné, dans sa classification générale des poissons, à présenter toutes les espèces connues jusqu'à ce jour; mais, s'élevant à des considérations plus générales et plus philosophiques, il a comparé tous les grands

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rapports de l'organisation de ces animaux, déterminé toutes les combinaisons possibles des principaux organes extérieurs entre eux. Analysant ensuite toutes celles de ces combinaisons connues jusqu'à ce jour, il en a conclu l'existence, ou du moins la possibilité de l'existence de celles qui,. pour nous, restoient encore sans type dans la nature; et dès-lors, devançant le temps et l'expérience, il osa fixer dans ses tableaux la place que chacun de ces groupes ignorés viendroit y occuper un jour.… Son grand ouvrage sur les poissons n'étoit pas encore fini, et déjà sur de lointains rivages ses hardies conceptions étoient réalisées…..

Le 16, il s'éleva durant la nuit un vent très-fort de l'E. S. E. qui nous força d'appareiller à la pointe du jour, et qui se continua jusqu'au 18; mais déjà nous avions terminé la reconnoissance du grand archipel du N. O. Il fut nommé Archipel Bonaparte, en l'honneur du premier Magistrat de notre patrie, et du protecteur auguste de notre expédition.

A cette époque aussi les privations les plus grandes pesoient sur nous; les alimens détestables auxquels nous étions réduits depuis notre départ de l'île de France, avoient fatigué les tempéramens les plus robustes; le scorbut exerçoit déjà ses ravages, et plusieurs matelots en étoient grièvement atteints. Triste présage des malheurs que ce fléau devoit nous causer un jour! Notre provision d'eau touchoit à sa fin, et nous avions acquis la triste certitude de l'impossibilité de la renouveler sur ces rivages. L'époque du reversement de la mousson approchoit, et les ouragans qu'il traîne à sa suite devoient être évités sur ces côtes; enfin, il falloit nous procurer une nouvelle chaloupe, opérer notre réunion avec le Naturaliste, &c. Toutes ces considérations décidèrent le Commandant à terminer son exploration de la terre de Witt au lieu même où finit le grand archipel Bonaparte, c'est-à-dire, par 13° 15′ de latitude Australe, et par 123° 30′ de longitude à l'Est du méridien de Paris.

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CHAPITRE VIII.

Séjour à Timor.

[Du 18 Août au 13 Novembre 1801.]

A peine deux jours s'étoient écoulés depuis notre départ des côtes arides de la Nouvelle-Hollande, et déjà les hautes montagnes de Timor se découvraient à nos regards. Trois plans de rochers sourcilleux, parallèles à la longueur de l'île, formoient un triple amphithéâtre, dont les derniers gradins, repoussés dans l'intérieur des terres, paroissoient aussi les plus élevés. Les formes de ces montagnes, quoique grandes, étoient adoucies; leurs prolongemens réguliers, uniformes, et leurs larges sommets se dégradoient insensiblement par de légères ondulations qui venoient expirer aux rives de l'Océan. Tout le revers de ces montagnes étoit couvert de végétaux puissans; toutes les vallées se dessinoient par la verdure de forêts profondes, au-dessus desquelles on voyoit se projeter de toutes parts les cimes élégantes des cocotiers, des arreckiers, des lataniers, heureuse livrée des climats équatoriaux.

Bientôt nous eûmes dépassé les côtes d'Amarassi; nous nous trouvâmes à l'ouverture du détroit que forme, avec Timor, l'île de Rotti [Pülü Rotte], plus célèbre par ses belles femmes que par ses mines de cuivre. Le 21 août au matin, nous traversâmes ce détroit; puis, doublant la pointe Nord de la petite île de Landou [Pülü Landoë], qui, sur les cartes ordinaires, se trouve, ainsi que plusieurs autres, confondue avec Rotti, nous découvrîmes l'entrée d'un second détroit que forme l'île de Simâô [Pülü Semawü], en se courbant vers la pointe Occidentale de Timor. A deux heures, nous laissâmes tomber l'ancre au milieu de ce détroit et vis-à-vis d'une jolie baie qui appartient à l'île de Simâô. Peut-être il serait difficile de trouver ailleurs un site plus gracieux et plus

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pittoresque que celui dont nous jouissions alors: environnés de tous côtés par les terres, nous nous trouvions comme au milieu d'un beau lac; revêtus des plus riches couleurs, les poissons les plus variés, heureux habitans de ces flots paisibles, pulluloient dans leur sein; et, de quelque côté que nous voulussions porter nos regards, l'image de la fécondité la plus grande sembloit se reproduire avec plus de charme et d'intérêt. Quel contraste avec les rivages si voisins, si monotones et si stériles du Nord-Ouest de la Nouvelle-Hollande!

Aussitôt que nous eûmes jeté l'ancre, M. H. FREYCINET partit avec le grand canot pour se rendre à Coupang [Küpang], chef-lieu des établissemens Hollandois à Timor. Il devoit communiquer nos passe-ports au Gouverneur du pays, et prendre un pilote pour nous conduire au mouillage de la baie de Babâô, sur la côte Sud de laquelle est située la ville de Coupang. M. H. FREYCINET ne fut de retour que le lendemain; il nous apprit que sa demande avoit éprouvé beaucoup de difficultés de la part des Rois du pays, qui, n'ayant aucune connoissance de notre nation, et la confondant avec les Anglois leurs ennemis, s'étoient opposés long-temps à notre entrée dans la baie. Cet officier nous apprit aussi que l'île étoit très-abondante en provisions, en rafraîchissemens de toutes espèces, et que nous pourrions nous les procurer à vil prix.

Le pilote qui venoit d'arriver étoit un François, originaire des environs de Bordeaux, canonnier au service de la compagnie Hollandoise, et qui, depuis douze ou quinze ans, résidoit à ce titre dans ces régions lointaines. Il nous raconta que, quelques années auparavant, les Anglois ayant conquis Timor, avoient forcé, par leurs violences et leurs rapines, les habitans à. s'armer contre eux; que le fort de la Concorde, dans lequel ils s'étoient retirés, ayant été pris d'assaut, 70 ou 80 Anglois avoient été mis en pièces et mangés par les farouches Malais; que, depuis cet instant, la

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haine la plus implacable subsistoit encore dans toute la nation Malaise contre les Anglois, et contre tout ce qui peut rappeler ces conquérans.

Pl. XXXIX.

Tandis que notre ancien compatriote nous donnoit ces détails, on s'occupoit à relever notre ancre; et dès qu'elle fut à poste, nous appareillâmes pour sortir du détroit de Simâô, et gagner la rade voisine de Coupang. "Rien n'étoit plus agréable", dit avec raison M. BOULLANGER, "que cette petite navigation entre Timor et Simâô: le canal n'a que deux lieues de largeur; en sorte qu'à une distance égale de ces îles on distingue parfaitement les deux rivages. Chaque cap que nous venions à doubler varioit le paysage, et nous offroit des points de vue différens, mais toujours délicieux et romantiques." A sept heures du soir nous mouillâmes dans la rade de Coupang, vis-à-vis du fort de la Concorde.

Le lendemain 23 août, nous allâmes en corps rendre notre première visite à M. LOFSTETT, Gouverneur général de l'île de Timor et de l'archipel qui en dépend; il nous accueillit avec une bienveillance extrême, et nous offrit tous les secours dont nous pouvions avoir besoin. Dès le même jour, deux grandes maisons nous furent destinées: dans l'une, le Commandant alla s'établir avec l'Astronome, le Géographe, MM. PETIT et LESUEUR; tous les Naturalistes furent logés dans la seconde.

Nous voici parvenus maintenant à l'une des époques les plus remarquables de notre voyage. Nul pays peut-être, en effet, n'est plus intéressant à connoître, et moins connu cependant que la grande île dé Timor. Placée par la nature au milieu des régions équatoriales, couverte par-tout des végétaux les plus utiles, des animaux les plus précieux, intermédiaire entre la Nouvelle-Hollande et les autres îles du grand archipel d'Asie, elle présente dans sa constitution atmosphérique et géologique, dans ses productions diverses, dans ses révolutions physiques et politiques,

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de grands sujets de recherches et de méditation. Là, se trouvent réunies trois races d'hommes absolument distinctes, et qui, placées sur ces mêmes rivages depuis une époque dont la date va se perdre dans la nuit des temps, se présentent encore à l'observateur, avec tous les caractères premiers du peuple antique auquel chacune d'elles appartient.

A la première de ces races se rapportent les indigènes repoussés dans l'intérieur des terres, étrangers encore à presque toute institution sociale, armés encore de l'arc, de la flèche et du cassetête de Camouny, ennemis jurés des Malais, agiles à la course, retirés dans le creux des rochers ou dans l'intérieur des forêts profondes, vivant exclusivement de fruits et des produits de la chasse, toujours en armes, toujours en guerre, soit entre eux, soit avec les Malais, féroces dans tous leurs goûts, dans toutes leurs habitudes, anthropophages, dit-on, et réunissant tous les caractères de la race nègre, proprement dite, les cheveux courts, laineux et crépus, la couleur noire, &c.

A la seconde classe des habitans de Timor appartiennent les Malais aux cheveux longs, à la couleur de cuivre rouge. Issus de ces farouches habitans de Malac, conquérans anciens du grand archipel d'Asie, les hommes de cette race conservent encore le caractère d'indépendance, d'audace et de fierté qui distingua leurs ancêtres.

A côté de ces peuples valeureux, se reproduisent les Chinois; fixés depuis bien des siècles sur la plupart des îles du grand archipel, trafiquons adroits, brocanteurs infatigables, hommes lâches et foibles qui ne surent nulle part obtenir le commandement, ou le mériter.

Indépendamment des trois peuples dont je viens de parler, et qui forment, à proprement dire, toute la population du pays, on retrouve à Timor quelques métis Portugais, misérables restes des premiers conquérans de l'Asie, déplorables témoins des vicissitudes des peuples et des révolutions des empires…..

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Enfin les vainqueurs des Portugais se retrouvent sur ces rivages, soutenant à peine eux-mêmes la gloire ancienne du nom Batave, et ne conservant plus que par leur politique ou par la bienveillance des peuples, cette domination achetée jadis par tant de bravoure et d'héroïsme…..

Au milieu de tous ces. objets intéressans, je n'ai rien négligé pour utiliser notre long séjour à Timor. J'ai réuni les matériaux divers de la topographie générale de cette grande île; j'ai donné sur-tout une attention particulière à l'histoire de ces peuples indigènes au grand archipel d'Asie, dont on retrouve les débris et les monumens dans l'intérieur de la plupart des grandes îles de cet archipel, à Sumatra, Bornéo, Macassar, Timor, Ceylan, Magindanao, les Philippines, &c. &c. Mais toute cette partie de mon travail devant être le sujet d'une publication particulière, je me bornerai dans ce chapitre à présenter quelques détails qui se rattachent plus immédiatement à notre propre histoire.

Ainsi que nous venons de le voir, l'existence de la nation Françoise étoit encore ignorée des peuples de Timor, et nul individu ne se rappeloit d'avoir vu flotter le pavillon François à Coupang; nos rapports avec les naturels commencèrent donc sous les auspices les plus défavorables, et la défiance se joignant contre nous à la fierté naturelle des Malais, nous restâmes, durant quelques jours, comme isolés au milieu d'eux; mais bientôt il leur fut facile de juger, par les égards et les déférences du Gouverneur Hollandois et des employés sous ses ordres, que nous appartenions à quelque peuple puissant et respectable; cette réflexion devint le premier gage de l'amitié que nous ne tardâmes pas à contracter avec eux. Le caractère de franchise et de générosité que nous ne cessâmes de déployer dans toutes nos relations d'intérêt ou de bienveillance, acheva de nous gagner tous les cœurs; et le nom François, nous pouvons en répondre, sera long-temps cher aux hommes valeureux à qui nous le fîmes connoître les premiers.

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Le 25 août au matin, je descendis au rivage; la mer étoit basse, et de nombreuses troupes de Malais étoient occupés sur ses bords à recueillir les animaux divers abandonnés par les flots. Jamais le tableau d'une aussi grande fécondité ne s'étoit offert à mes yeux: poissons, mollusques, testacées, crustacées, &c., tout sembloit pulluler à l'envi sur ces bords, mais rien n'égaloit la richesse et la singularité du spectacle que présentoient les zoophytes solides, vulgairement connus sous le nom de Madrépores. Tout le rivage étoit formé par eux; toutes les roches sur lesquelles on marchoit alors à pied sec, étoient vivantes, animées, et se présentoient sous tant de formes bizarres et singulières, avec des couleurs si variées, si riches et si pures, que les yeux en étoient comme éblouis. Ici, l'animal du Tubipora Musica, tout fier de l'éclat de sa demeure, étaloit ses beaux tentacules verts et frangés; on eût dit, en voyant au-dessus des flots les grandes masses demi-globuleuses qu'il forme, d'autant de pelouses de verdure, reposant sur un sol de corail: ailleurs, se projetoient d'énormes rochers madréporiques, de 48 à 64 décimètres de diamètre [15 à 20 pieds], aussi durs que le marbre, affectant les couleurs les plus variées et les plus délicates. Ce sont eux qui jouent le rôle principal dans l'encombrement progressif de la baie de Babâô, phénomène remarquable dont nous parlerons ailleurs; ce sont ces masses gigantesques qui forment toutes les petites îles de cette baie, et qui s'étendent chaque jour davantage par les mêmes agens qui leur donnèrent naissance. Au milieu des montagnes de l'intérieur de Timor, dans le sein profond des vallées et des torrens, on retrouve par-tout les débris de ces étonnans animaux, sans que l'imagination puisse concevoir par quels moyens la nature put soulever ces grands plateaux madréporiques à des hauteurs aussi grandes au-dessus du niveau présent des mers.… Mais ce n'est pas le seul phénomène que leur étude peut offrir: dans un Mémoire sur quelques observations zoologiques applicables à la théorie de la terre, que j'ai soumis à l'Institut,

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et que cette société savante a bien voulu consacrer par ses suffrages, j'en ai fait connoître quelques autres, et nous en verrons de plus intéressans se reproduire dans l'histoire de Timor, et sur-tout dans la partie zoologique de nos travaux.

Le 26 nous partîmes, MM. DEPUCH, BERNIER, LESUEUR et moi, pour faire une petite incursion dans les environs de Coupang. Bientôt nous nous trouvâmes vis-à-vis d'une charmante habitation: elle étoit assise au milieu d'une belle plantation de cocotiers; un ruisseau d'eau fraîche couloit avec un doux murmure sous leur ombrage, et la maison, entourée d'un péristile simple, mais élégant, se dessinoit comme un petit temple antique, à l'extrémité d'une longue avenue de bananiers, d'orangers, de grenadiers et d'autres arbres odorans ou gracieux.

Enchantés de l'aspect de cette habitation, nous allions nous y introduire par une grande porte à jour, qui se trouvoit alors ouverte, lorsqu'un Malais, armé d'une longue sagaie, vint occuper cette porte et nous en interdire le passage: son air étoit menaçant, sa contenance dédaigneuse et fière. Tandis que nous cherchions à lui faire connoître notre desir de visiter la belle plantation de palmiers que nous avions en face de nous, un second esclave accourut, armé d'une javeline semblable à celle du premier, et nous signifia, plus insolemment encore, la défense de passer outre.… Nous nous éloignâmes, emportant tous je ne sais quel sentiment de prévention contre les maîtres de cet agréable lieu.…

Cependant, à mesure que nous nous enfoncions dans l'intérieur des terres, nos collections augmentoient si rapidement, que nous nous trouvâmes bientôt forcés de chercher un endroit de repos. Une case malaise s'offrit; nous y fûmes reçus avec cette cordialité franche qui fait le caractère des habitans de Timor: Doudou, doudou, bâé oran di France; asseyez-vous, asseyez-vous, bons hommes de France, fut le premier mot que prononça celui qui paroissoit être le maître de la maison. Nous demandâmes des

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cocos frais; un jeune homme se détache, grimpe avec une inconcevable agilité sur des cocotiers voisins, coupe quatre cocos, en prend deux à ses dents, les deux autres à l'une de ses mains, et redescend ensuite avec la même promptitude qu'il étoit monté.

Tandis que nous admirions cette manière singulière de grimper au sommet des plus grands arbres, et dont j'expliquerai le mécanisme ailleurs, les Malais nous examinoient nous-mêmes avec beaucoup d'intérêt; notre physionomie paroissoit leur être agréable, et notre jeunesse sur-tout sembloit les intéresser: Bâé oran monda [bons hommes jeunes], circuloit à mi-voix de bouche en bouche.

Une de leurs sagaies fixa mon attention; je m'en approchai pour l'examiner, et desirant connoître la manière dont ils s'en servent, je priai l'un des hommes qui se trouvoient présens, de m'en instruire. Les démonstrations qu'il eut la complaisance de répéter pour nous, parurent bientôt lui rappeler les derniers événemens militaires qui s'étoient passés sur l'île: Oran Ingress, s'écria-t-il, oran bounou [hommes Anglois, hommes assassins]; sa physionomie s'étoit animée: Oran djâhăt, répétoit-il [hommes méchans], et il brandissoit sa sagaie avec violence. Devenu presque furieux, il prit Une noix de coco, la mit au bout de sa pique, et nous témoigna, par les gestes les moins équivoques, qu'après avoir coupé la tête aux Anglois, ils avoient promené ces têtes au bout de leurs lances; que des danses guerrières avoient été faites autour d'elles, et qu'après avoir mis en pièces les cadavres des malheureux Européens, ils les avoient mangés…… Nous reviendrons sur cette horrible anthropophagie, beaucoup plus commune autrefois dans toutes les îles du grand archipel d'Asie, que les Européens sont successivement parvenus, presque par-tout, à proscrire, et qui reste ici sans excuse, attendu que nul peuple ne fut plus heureusement partagé des dons de la nature, que celui qui nous occupe. J'ajouterai seulement qu'il est impossible de porter plus loin l'horreur d'un peuple et la soif de la vengeance que les Malais

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de Timor contre les Anglois. Sous ce rapport, ils justifient bien, tout ce que les historiens les plus exacts ont dit du caractère de leurs ancêtres.

Pl. XXVI.

A cette scène, il ne tarda pas d'en succéder une autre d'une nature bien différente; toutes les jeunes femmes, à notre approche, s'étoient réfugiées dans l'espèce de sérail qu'elles habitent ordinairement, et que je dois décrire ailleurs. Curieuses encore plus que timides, elles ne cessoient de nous regarder par les interstices des troncs de bambou qui formoient les parois de la cabane; et comme nous avions naturellement nous-mêmes les yeux plus souvent dirigés sur le harem, notre bon Malais, qui paroissoit de plus en plus satisfait de ses nouveaux amis, voulut sans doute nous donner une grande marque de sa confiance; car, sans attendre que nous l'en priassions, il fit signe à ses femmes de venir; elles étoient cinq; la plus âgée n'avoit pas vingt-cinq ans, et toutes se distinguoient par cette régularité des proportions, cette élégance de la taille, cette délicatesse des contours, et sur-tout par cette expression affectueuse et douce de la physionomie, que nous verrons se reproduire comme autant d'apanages de la jeune femme sur ces rivages, et dont le portrait en pied de la jeune CANDA pourra d'avance offrir un agréable exemple.

La vue de jeunes étrangers parut faire sur ces femmes une vive impression; mais elles déposèrent bientôt leur timidité naturelle, pour recevoir les présens divers dont nous nous plûmes à les combler. Nous laissâmes, un instant après, toutes ces bonnes gens, pour reprendre la route de Coupang. Les témoignages de la plus affectueuse reconnoissance nous furent prodigués au départ, même par les jeunes femmes, qui ne craignoient plus autant de lever sur nous leurs grands yeux noirs, et qui voulurent, par une espèce de galanterie assez remarquable, nous faire chacune un petit présent.

Le 28 août, nous eûmes la visite d'un roi de l'île de Sabou [Sawü], nommé AMADIMA: c'étoit un homme de taille moyenne, d'une

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figure agréable et spirituelle, âgé de quarante-cinq ans environ. La réception se fit dans une chambre qui m'étoit commune avec mon collègue M. DEPUCH; mais nous eûmes lieu de nous en repentir l'un et l'autre; car peu s'en fallut que les Princes et les grands officiers qui accompagnoient le Monarque n'emportassent tout ce que nous y avions. Le penchant au vol est une espèce de passion pour les Malais, et telle est leur adresse en ce genre, qu'ils firent autant de dupes que nous étions d'individus à terre. Ils ont ce vice de commun avec tous les peuples sauvages ou peu civilisés; ce qui prouve bien, pour le dire en passant, que c'est avec raison que les Législateurs ont consacré le droit de propriété comme le fondement des institutions sociales.

De tous les objets que nous fîmes voir au bon AMADIMA, ce fut le phosphore qui l'étonna davantage: son inflammation spontanée, la rapidité de sa combustion, la couleur de sa flamme, tout cet ensemble parut tellement prodigieux au simple Monarque, qu'il n'épargna rien pour m'engager à lui céder le flacon dans lequel j'en conservois quelques onces. Après m'avoir vainement offert une grande quantité de poules, de cochons et de moutons, il parut vouloir tenter un dernier effort.… D'un air de confiance il appelle l'un de ses grands officiers, se fait donner un joli sac à bétel, dans le fond duquel se trouvoit un petit paquet de linge; il le prend, le déroule, en retire une piastre d'Espagne qu'il me présente avec un ton d'assurance aussi ridicule que difficile à bien exprimer. Il sembloit me dire: "A ce prix, tu ne saurois me refuser." Je refusai toutefois, à son grand étonnement, et le pauvre Roi ne pouvant obtenir le flacon, fut réduit à ne demander plus qu'un morceau du phosphore qu'il contenoit: vainement je voulus lui faire connoître tous les dangers qu'une pareille substance portoit avec elle; AMADIMA continuoit ses instances d'une manière tellement affectueuse, que, pour ne pas perdre son amitié, je consentis enfin à lui accorder sa demande, bien assuré d'avance que ce

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présent, redoutable comme celui de MÉDÉE, l'auroit bientôt guéri de sa passion pour le phosphore. J'en pris donc un morceau de 54 millimètres [2 pouces] environ de longueur; et après lui avoir bien recommandé de ne pas le frotter, je l'enveloppai dans un linge mouillé, puis je le remis au Prince Malais, qui le déposa précieusement dans son beau sac à bétel, m'embrassa sur le nez, suivant l'usage du pays, et disparut avec toute sa nombreuse suite.… Nous ne tardâmes pas à le voir revenir dans un état de consternation profonde; le phosphore s'étoit embrasé, comme je l'avois prédit; le sac à bétel du Roi avoit été consumé; plusieurs des courtisans les plus officieux avoient eu les mains brûlées.… Nous parvînmes difficilement, M. DEPUCH et moi, à calmer l'affliction d'AMADIMA, en lui offrant chacun un mouchoir en dédommagement du sac royal dévoré par le phosphore, qui depuis lors reçut le nom d'âpi tacouss [feu qui fait peur.]

Ce dernier acte de générosité acheva de me concilier la bienveillance du Roi de Sabou: "Homme Péron, me dit-il en partant, tu es le bon ami d'AMADIMA; demain, je veux t'envoyer un cochon." Il n'y manqua pas, et lui-même vint nous l'offrir. Nous le retînmes à dîner: la cuisine Françoise lui parut bonne, car il lui fit honneur en convive de grand appétit; comme depuis notre départ de l'Ile-de-France nous manquions absolument de vin, il fut réduit à boire de notre mauvais tafia, qu'il ne laissa pas de trouver excellent; au moins il le buvoit avec tant de plaisir, que nous eûmes beaucoup de peine à l'empêcher de s'enivrer. Du reste, il se conduisit avec cet air d'aisance et de dignité, qui, résultat de l'habitude du commandement, caractérise sur-tout ceux qui l'exercent.

Le 29 août, tandis que j'étois allé pousser une nouvelle reconnoissance dans l'intérieur des terres avec le bon RIÉDLÉ, MM. DEPUCH et LESUEUR, notre Commandant, accompagné de quelques autres de nos compagnons, alla rendre visite à la veuve

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de l'ancien Gouverneur de Timor, M.me VAN-ESTEN. Cette dame; originaire d'Amboine et de race Malaise, est âgée d'environ 45 à 50 ans; elle a beaucoup d'embonpoint, et conserve dans l'expression de sa figure de la noblesse et de la dignité. Héritière des biens de son époux, elle jouit à Timor d'une fortune prodigieuse pour ces régions; elle n'a pas moins en effet, dit-on, de douze ou quinze cents esclaves, et les plus riches plantations du pays lui appartiennent. Malheureusement plusieurs sont le triste fruit des vexations et des violences exercées par son époux. Pour elle, d'un caractère facile et doux, d'une conversation agréable et même enjouée, elle est généralement aimée par les naturels; et le Gouverneur Hollandois, M. LOFFSTETT, quoique envieux d'une fortune qui permettoit à cette dame d'etaler plus de luxe qu'il ne le pouvoit lui-même, avoit beaucoup de respect pour elle; c'étoit lui qui, dans la visite dont je parle, servoit d'introducteur à nos compagnons.

"La maison de campagne où l'on nous conduisit", dit M. BOULLANGER, "est située sur le bord de la mer; nous traversâmes, pour y arriver, une campagne délicieuse; des ruisseaux l'arrosoient en tous sens; c'étoit, pour ainsi-dire, un bois continu de bananiers, de manguiers, de cocotiers, de lataniers, et de mille autres arbres inconnus à l'Europe. A l'approche de l'habitation, ces mêmes arbres s'écartoient pour laisser entre eux une large et riante avenue, dont le milieu étoit pavé et sablé avec soin; plus loin, dans une salle verte, s'offroit un grand bassin carré, dont les eaux fraîches et limpides étoient animées par les jeux et les évolutions d'un grand nombre de belles carpes. De là, nous parvînmes à une grille fermée par un treillage, et soutenue par des colonnes de Pierre; c'étoit l'entrée de l'habitation. Vis-à-vis de cette grille, étoit un large péristile, qui formoit un double auvent supporté par des colonnes, et dont le dessus offroit un charmant pavillon Chinois. Au-delà de ce péristile,

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étoit une cour, dans le fond de laquelle se trouvoit la maison même, défendue de la chaleur par deux rangs de galeries extérieures, pareillement soutenues par des colonnes. Le pavé de ces galeries étoit peint et frotté comme celui de nos appartemens d'Europe; elles étoient garnies de très-jolis fauteuils en canne et de grands vases de bronze, qu'on a toujours près de soi dans ces régions, où l'on mâche sans cesse le bétel.

La maîtresse du logis, Malaise, native d'Amboine, nous attendoit debout sous sa galerie; elle étoit habillée d'une pagne très-riche et très-belle. A sa gauche, étoient une trentaine de jeunes filles, fort élégamment vêtues de jolies pagnes de coton et de corsets blancs; leurs cheveux longs et noirs étoient tressés en natte autour de la tête. A la droite, se tenoient quelques esclaves mâles, en gilets et en pantalons blancs; dans la galerie inférieure, d'autres esclaves mâles se présentoient couverts de longues écharpes rouges. Cet ordre, ces costumes uniformes et singuliers, ces jeunes filles parées avec soin, et qui, comme autant de nymphes, sembloient se grouper autour de leur déesse; le lieu de la scène, la fraîcheur de la forêt voisine, le doux murmure du ruisseau, la vue de l'Océan, sur le rivage duquel l'habitation étoit assise; tout cet ensemble avoit à-la-fois quelque chose de grand, de noble, de gracieux et de pittoresque qui nous enchanta tous.

Après les complimens et les cérémonies d'usage, le spectacle devint tout-à-coup plus intéressant encore; en effet, les jeunes filles ne se retirèrent un instant que pour reparoître chargées de toutes les parties d'une collation aussi riche qu'élégante. Celle-ci présentoit avec grâce un superbe cabaret Chinois; cellelà portoit des sucriers; une troisième versoit le thé; d'autres enfin, en très-grand nombre, se succédoient rapidement, offrant tour-à-tour, à chacun des convives, des pâtisseries, des confitures ou des sucreries de mille espèces différentes. Leur arrivée avec

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cette collation, leur démarche gracieuse et cadencée, les espèces d'évolutions qu'elles exécutoient, et qui les présentoient successivement sous tous les aspects, leur silence profond, tout contribuoit à rappeler à des François la scène charmante de la toilette de Vénus dans le ballet de Pâris.

La cérémonie s'étant prolongée jusqu'à neuf heures du soir, nous étions déjà en peine du retour, que nous pensions devoir être réduits à effectuer au milieu des ténèbres, lorsque tout-à-coup les esclaves à manteau rouge parurent armés chacun d'une longue torche en feuilles de latanier, qui, comme autant de puissans flambeaux, répandoient au loin une grande lumière. C'est alors que je crus être avec Orphée dans sa descente aux enfers; car nos conducteurs Timoriens, avec leurs torches, leurs costumes et leur couleur, ressembloient, à s'y méprendre, aux Diables de l'Opéra: leurs cris lugubres et perçans, répétés à des intervalles égaux, sembloient former le dernier trait de cette similitude. Ce fut avec cette romantique et bizarre escorte que nous rentrâmes, le Gouverneur et nous, dans la ville de Coupang."

Le 3 septembre, M. RONSARD, chargé par le Commandant de la construction d'une nouvelle chaloupe, en remplacement de celle que nous avions perdue dans la baie du Géographe, parvint enfin à la faire mettre sur les chantiers: l'indolence des Malais, le petit nombre de nos charpentiers, qui d'ailleurs tombèrent successivement malades, rendirent cette opération très-longue et très-difficultueuse, malgré le zèle de l'officier chargé de la diriger.

Parmi les individus que j'avois eu l'occasion de connoître plus particulièrement depuis notre séjour à Timor, étoit un vieillard respectable, dont la physionomie noble et franche m'intéressoit chaque jour davantage. Il avoit observé mon goût pour les productions du rivage de la mer, et souvent il étoit venu m'offrir le tribut de sa pêche et de ses recherches: la manière généreuse dont je m'étois plu à reconnoître ses soins officieux, avoit achevé

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de me gagner la bienveillance du bon vieillard; j'étois son sobat ati [son ami de cœur]. Plusieurs fois il m'avoit invité, de la manière la plus pressante, à aller visiter son habitation, sans que mes travaux m'eussent encore permis de satisfaire son desir à cet égard.

Le 4 septembre, je partis avec mes amis DEPUCH et BERNIER, pour Oba, vallée charmante et voisine de Coupang, où se trouvoit la maison du vieux Malais; un de ses jeunes fils nous servoit de guide. Nous arrivâmes bientôt vis-à-vis de cette belle habitation d'où nous avions été si brutalement repoussés dans les premiers jours de notre arrivée à Timor. J'avois appris depuis qu'elle appartenoit à M.me VAN-ESTEN, et c'est la même que celle dont M. BOULLANGER vient de faire une description si brillante et si vraie; seulement j'étois surpris que notre jeune guide parût nous y mener, lorsque tout-à-coup il prit un petit sentier détourné, qui nous conduisit en face d'une humble cabane, analogue à celles des Malais les plus pauvres de cette région. La simplicité de cette espèce de chaumière paroissoit ajouter un nouveau charme au paysage délicieux qui l'environnoit: des arbres touffus, chargés de fleurs et de fruits, la protégeoient de leur ombre; une foule d'oiseaux revêtus des plus riches couleurs, folâtroient dans les rameaux de ces arbres; un ruisseau couloit à peu de distance de cet asile de la simplicité.

Le vieillard que nous venions visiter, étoit assis à l'entrée de sa cabane, occupé pour lors à jouer du Sasounou; un fils plus jeune que celui qui nous avoit amenés, l'accompagnoit avec la flûte singulière de ces rivages; sa femme, à quelques pas de lui, filoit la ouatte dont ces peuples se servent pour tisser leurs pagnes, et sa jeune fille, qui ne paroissoit pas avoir plus de douze ou treize ans, préparoit des petits gâteaux de riz, qu'elle devoit porter le lendemain vendre au basar [marché public].

A notre aspect, toute la famille se leva; la joie fut générale: Asseyez-vous, bons hommes de France, fut la première exclamation

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qui partit de toutes les bouches. Le temps étoit très-chaud; la route nous avoit mis en sueur: on nous apporta, pour nous rafraîchir, un long cylindre de bambou rempli de lait de buffle encore chaud. Nous en bûmes à longs traits, mes compagnons et moi; puis nous offrîmes quelques présens à chacun de nos hôtes: la mère eut en partage un mouchoir rouge; la jeune fille, des rubans, un miroir, des aiguilles et des épingles; les deux fils reçurent chacun une lime et un couteau; le père de famille, une hache et une petite scie. Tant de générosité acheva de nous gagner tous les cœurs, et l'expression de la joie la plus pure animoit tous les regards.

Cette bonne famille nous intéressoit trop, pour que nous ne cherchassions pas à la connoître particulièrement. Nous apprîmes alors que notre respectable vieillard s'appeloit NÉÂS; sa douce compagne, SORÉZANA; sa jeune fille, ELZÉRINA; son fils aîné, PONE, et le plus jeune, CORNÉLIS. Ce dernier, d'une constitution plus foible, étoit d'une figure régulière, pleine de candeur et d'expression; il étoit très-vif, et paroissoit avoir tous les défauts et toutes les bonnes qualités qui résultent d'un tel caractère, alors qu'il s'unit à la bonté du cœur, à l'activité de l'esprit et de l'imagination. PONE, au contraire, d'un tempérament plus robuste, avoit une physionomie martiale et sévère; il étoit sérieux et réfléchi: la bonté de son cœur étoit la même que celle de CORNÉLIS; mais elle se cachoit sous des formes moins adoucies. ELZÉRINA brilloit elle-même de tous les agrémens dont la nature se plut, sur ces bords, à parer la compagne de l'homme; élevée sous les yeux de ses bons parens, elle étoit modeste et timide; plus que ses frères encore, elle paroissoit affectueuse et sensible.

Tandis que nous félicitions le vieux NÉÂS sur les bonnes qualités de ses jeunes enfans, nous vîmes quelques pleurs couler de ses yeux; et dans un moment de douleur, il prononça cette phrase, qui nous pénétra jusqu'au cœur: Oran di France ada bâé [hommes de France vous êtes bons] …! Il se tut, mais son silence éloquent

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sembloit nous dire: "Tous les Européens ne vous ressemblent pas." A cette époque, nous ne connoissions pas assez la langue Malaise pour pouvoir, sur ce chapitre, pousser la conversation bien loin; mais le langage d'action que NÉÂS employoit, et qui, chez les peuples sauvages ou peu civilisés, a tant de force et d'expression, ne nous permit pas de nous méprendre sur l'objet de ses plaintes et de ses larmes; et dans la suite de notre séjour, ainsi que durant notre seconde relâche à Timor, j'appris en détail tout ce qui concernoit l'histoire de cet homme intéressant.

NÉÂS avoit été Roi de Coupang; c'étoit à lui qu'appartenoit originairement cette magnifique plantation, au milieu de laquelle nous avons dit qu'étoit située la maison de M.me VAN-ESTEN. Cette partie de la côte, ainsi qu'on a pu le voir par ma propre description et par celle de M. BOULLANGER, est un des sites les plus beaux et les plus riches de l'île. Les Gouverneurs Hollandois, depuis long-temps, en ambitionnoient la possession; mais les ancêtres de NÉÂS, attachés par sentiment à la possession du domaine de leurs pères, s'étoient refusés constamment à toute espèce de transaction sur cet objet. NÉÂS, avec les mêmes principes, ayant eu la même opiniâtreté, M. VAN-ESTEN trouva le moyen de le rendre suspect, le fit priver de sa dignité, et le contraignit ensuite, par les menaces et les mauvais traitemens, à l'abandon de son riche et bel héritage, sous la réserve, toutefois, de l'humble cabane dont nous venons de parler, et d'un petit enclos qui s'y rattache.

Ainsi déchu du titre et de la fortune de ses ayeux, NÉÂS a su conserver dans son malheur le courage d'une ame forte et grande. Tous les jours ce bon vieillard descend au rivage pour y chercher sa nourriture et celle de sa famille. Souvent ses enfans l'accompagnent; je les y rencontrois quelquefois, et cette rencontre toujours me remplissoit de tristesse et de mélancolie: si l'honnête homme, en effet, doit s'affliger dans tous les cas de l'abus du

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pouvoir et de l'injustice, il doit en gémir sur-tout, alors qu'il les voit exercés sur des individus intéressans et respectables. Heureusement, sur ces plages lointaines, comme sur les nôtres, le crime quelquefois reçoit une juste peine. M. VAN-ESTEN est mort misérablement, exécré des Malais, qui l'accusent avec raison d'avoir livré lâchement leur pays aux Anglois pour sauver sa fortune, et méprisé des Anglois eux-mêmes, qui lui reprochent, malgré les engagemens qu'il avoit pris avec eux, d'avoir trempé dans la conjuration dont ils furent les victiraes…..

Tous ces détails m'attachérent de plus en plus au bon Roi NÉÂs; et l'amitié fut poussée si loin entre nous, qu'il me fallut, pour céder à ses sollicitations pressantes, changer de nom avec lui: j'aurai; bientôt, occasion de revenir sur cet usage affectueux du peuple qui nous occupe.

Parmi les enfans du vieillard, CORNÉLIS me plaisoit davantage; il venoit souyent me voir à Coupang, et chaque fois que j'allois à Oba, il me reconduisoit à une distance plus ou moins grande de l'habitation paternelle. Un jour, qu'il me faisoit beaucoup de questions sur le pays de France [tanna di France], je lui demandai s'il ne seroit pas bien aise d'y venir avec moi: Sa vivacité naturelle l'emportant d'abord, il me répondit sans hésiter qu'il le voudroit bien; mais à peine il avoit achevé sa réponse, qu'il se mit à réfléchir en silence sur la proposition que je vénois de lui faire; puis m'adressant une seconde fois la parole, il me fit un assez long discours, dont je ne pus saisir tous les détails. Impatienté de ne pouvoir se faire comprendre assez bien, il s'arrêta, et se tournant vers moi, il me dit: «Homme Péron, vois ce que je vais faire,» et il se mit à dresser plusieurs tas de sable de plus en plus gros; puis il me tint le discours suivant, qu'il accompagna de gestes tellement expressifs, que je pus eh saisir parfaitemeht la véritable expression: «A Coupang, homme Péron, tu es l'amr de CORNÉLIS; mais dans le pays de France un home

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viendra qui te dira: vends-moi cet homme rouge, et il te montrera de l'argent gros comme cela (il me montroit le plus petit tas de sable); tu répondras: l'homme rouge est l'ami de l'homme Péron; tu feras la même réponse à ceux qui viendront t'offrir de l'argent gros comme ces autres monceaux de sable» (et il me les montroit successivement, en allant des plus petits aux plus gros, et en indiquant, par ses gestes, que ma résistance deviendroit moindre à mesure que le volume de l'argent augmenteroit); «mais enfin, quelqu'un te donnera de l'argent gros comme ce dernier tas de sable, et tu diras: que l'homme rouge soit esclave: alors, homme Péron, je ne te verrai plus; on me forcera de travailler péniblement, et Je pauvre CORNÉLIS, loin de son pére NÉÂS et de son frére PONE, mourra de chagrin et de maladie.…»

En prononçant ces derniers mots, ce charmant enfant étoit si fort ému, qu'il avoit les yeux humides de pleurs; j'étois moi-même trop frappé de la justesse du raisonnement et de la sagacité de CORNÉLIS, pour ne pas partager son émotion; je me contentai de chercher à le convaincre que l'esclavage n'existoit pas en France; mais comme il n'ignoroit pas que les Holiandois, les Portugais, les Anglois et les Espagnols, que l'on connoît plus particuliérement dans ces mers, ont des esclaves, il en concrdoit tout naturellement que les Françis devoient en avoir aussif, et comme, à l'exception de Batavia, ils ignorent les contrées où l'on envoie ceux qu'on tire de Timor et des îles voisines; qu'ils savent seulement qu'on les conduit bien loin, bien loin [djâô, djâô] ils sont généralement persuadés quon en transporte en Europe, où ils sont employés aux travaux les plus pénibles et les plus meurtriers.… J'ai cru devoir rapporter cette anecdote curieuse avec tous ses détails, parce qu'elle fournit une preuve de l'intelligence des habitans de cette région, et qu'elle prouve la mauvaise opinion qu'on y a des Européens.

Ainsi que nous l'avons fait observer précédemment, le scorbut qui commençoit à se manifester dans notre équipage, avoit été

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l'une des raisons pour lesquelles notre Commandant s'étoit trouvé contraint de venir relâcher à Timor; dix hommes atteints de cette cruelle maladie furent débarqués à Coupang le lendemain de notre arrivée, et furent établis dans un magasin ruiné de la compagnie Hollandoise, qui fut désigné pour notre hôpital. Indépendamment de ces dix hommes plus grièvement malades, il y en avoit encore un grand nombre dont les gencives étoient plus ou moins fongueuses et saignantes; j'étois moi-même de ce nombre; mais ces symptômes légers cédèrent aisément à l'usage des alimens frais, au séjour de la terre; et à l'époque dont je parle maintenant, je me trouvois parfaitement délivré de toute atteinte scorbutique.

Le 5 septembre, on signala, dans la passe du détroit de Simâô, deux frégates Angloises et quelques petits bâtimens de guerre; l'alarme devint générale dans le pays, et déjà l'on se préparoit à appeler les redoutables milices Malaises de l'intérieur, lorsque la disparition de l'escadre vint rendre le calme à la colonie.

Du 9 au 15, je fis un grand nombre d'expériences avec le dynamomètre, pour connoître la force relative des peuples au milieu desquels nous nous trouvions placés. Les résultats intéressans en seront présentés ailleurs.

Le 10 septembre, j'eus occasion de faire une remarque intéressante, à laquelle, je dois l'avouer, j'eus grand tort de ne pas donner plus de suite. Parmi les individus qui vinrent nous voir, j'en observai deux qui avoient les dents ontérieures ornées de petites plaques d'argent assez épaisses, et qui se trouvoient tellement adhérentes à l'émail, qu'il me fut impossible, quelque effort que je pusse faire avec mes ongles, d'ébranler aucune de ces petites feuilles. Les hommes qui les portoient mangèrent devant moi, sans paroître s'inquiéter de cette parure bizarre; ils m'assurèrent que depuis plus de quatre ou cinq mois elles étoient ainsi collées, et qu'elles ne se détacheroient que par l'usure. Par quel moyen ces hommes ont-ils donc pu fixer, d'une manière aussi solide, de telles

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plaques sur l'émail des dents! Quelle est donc cette substance qui peut résister ainsi à l'action dissolvante de la salive et des alimens! Nos dentistes n'en connoissent encore aucune qui soit susceptible de braver ces agens divers; ils sont réduits à l'usage des métaux, et particulièrement à celui du plomb, pour défendre les parties cariées des dents; ils n'ont aucun moyen qui puisse s'appliquer à la surface polie de leur émail….. Le mastic des Malais eût donc été, sous tous les rapports, une acquisition précieuse pour l'Europe: mais entraîné par la multiplicité de mes travaux, j'ai négligé de prendre des renseignemens plus précis à cet égard, et je m'abstiendrois d'en rien dire, s'il n'étoit pas indispensable d'appeler sur cet objet l'attention des voyageurs; peut-être ils pourront faire ce que je m'accuse avec regret de n'avoir pas fait. Dans l'histoire particulière de Timor, en parlant des instrumens de pêche employés par les Malais, je présenterai quelques soupçons sur la nature de la substance qu'il s'agit de découvrir; et j'ai lieu de croire qu'en cherchant à vérifier ces doutes, on pourra facilement arriver à sa découverte.

Le 11 septembre, le Roi AMADIMA, qui avoit passé peu de jours sans venir me voir, se présenta de meilleure heure que de coutume, et me dit: "Ami Péron, viens manger du riz dans ma maison." Son air, en ce moment, avoit quelque chose de plus affectueux encore qu'à l'ordinaire; et cependant il y avoit je ne sais quoi de mystérieux dans ses manières, qui fixa mon attention: il me prit par la main, et je le suivis. En entrant dans son palais ou dans sa chaumière (car l'un et l'autre nom peut s'appliquer à cette royale habitation), j'aperçus un très-grand nombre d'esclaves parés comme aux jours de fête. Un mouton tout entier cuisoit sous un hangar voisin; plusieurs des femmes du Roi étoient occupées à la cuisine: je ne savois à quoi tant de préparatifs devoient aboutir. Bientôt on servit le mouton avec du riz; AMADIMA dépèce l'animal, m'en présente un morceau de cinq ou six livres au moins,

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en prend un plus volumineux encore pour lui-même, et se met à le déchirer avec ses ongles et ses dents de la manière la plus expéditive et la plus habile. Je n'avois garde de lui disputer d'appétit et de voracité; mais je mangeai de mon mieux.

Lorsque de part et d'autre la première faim fut apaisée, 1e bon Roi Malais fit signe à l'un de ses esclaves de lui apporter une bouteille de rum; et après en avoir largement versé dans un vase de coco, il me dit: "Homme Péron, tu es l'ami du Roi AMADIMA; le Roi AMADIMA est l'ami de l'homme Péron. Homme Péron, le Roi AMADIMA te donne son nom; veux-tu lui donner le tien!" Cette singulière proposition me rappela ce touchant usage de changer de nom, que COOK a retrouvé dans la plupart des îles du grand Océan, et qui se reproduit jusque sur les rivages humides et brumeux de la Nouvelle-Zéelande. Je n'eus donc garde de me refuser à ce témoignage affectueux de l'amitié du Prince Malais; et je lui répondis, sans hésiter: "L'homme Péron veut donner son nom au Roi AMADIMA." Cet échange parut le combler de joie; nous le cimentâmes en buvant plusieurs coups de rum dans le même vase. Dès ce moment, je devins le Touan AMADIMA [le Seigneur AMADIMA]: lui-même ne m'appeloit plus que par ce nom; à mon tour je m'efforçois bien de l'appeler l'homme Péron: cependant, comme j'étois peu familiarisé avec cet usage, je me trompois souvent; mais AMADIMA, conservant, pendant toute cette scène, le sang-froid le plus imperturbable, me reprenoit avec bienveillance, et ne manquoit jamais de m'appeler Seigneur AMADIMA. Tous les esclaves à qui cet échange fut solennellement déclaré, reçurent l'ordre de me regarder comme l'ami de cœur de leur maître, et de m'appeler Touan AMADIMA.

Depuis cette époque, j'eus à diverses reprises l'occasion de faire de nouveaux changemens de nom; les formalités en furent toujours aussi simples, et quelquefois plus encore que celles que

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je viens de décrire. Il n'en est pas de même à Madagascar, où l'on retrouve un usage analogue à celui-ci. Les détails de cette dernière cérémonie n'ayant jamais encore été publiés, et se rattachant d'une manière assez immédiate à cette partie de nos propres observations, je crois devoir les présenter ici tels qu'ils se trouvent exposés dans le journal manuscrit d'un voyage exécuté en 1787 dans la vallée d'Amboule, par ce même M. LISLET-GEOFFROY, aux talens duquel j'ai pu déjà payer un si légitime et si sincère hommage.

"RAMAFOULAK", dit M. LISLET, "est chef de cette partie de la vallée d'Amboule, et réside à Anounoubé; il nous reçut parfaitement bien, sur l'avis qui lui avoit été transmis par DIAN-LOUVE. Tous ses capitaines nous firent des présens comme aux amis de leur Roi….. La résolution que j'avois prise de partir le lendemain de bonne heure, ne me permit pas d'accepter le serment que ce chef me proposa de faire avec lui et avec un de ses capitaines qu'il me présenta. Ce serment est une espèce d'alliance que font deux hommes: ils se promettent mutuellement de s'aimer et de se protéger; chacun a son parrain pour cette cérémonie. Ils se font scarifier la poitrine en sept endroits, en font sortir chacun sept gouttes de sang, qu'ils reçoivent dans un vase qui contient déjà de l'eau-de-vie ou toute autre liqueur forte: ils y mettent ensuite chacun une balle et une pierre à fusil, puis y trempent la pointe de leur épée ou de leur lance; après quoi ils se présentent réciproquement sept cuillerées de cette liqueur, qu'ils avalent. Alors ils se donnent la main, et se la serrent affectueusement. Les habitans de Madagascar observent très-religieusement tout ce qu'ils promettent en pareil cas; ils l'observent même au péril de leur vie: ils se regardent comme freres."

Le 12 septembre faillit être un jour funeste à M. LESUEUR. Tandis qu'au milieu des roches qui obstruent le cours de la rivière de Coupang, il poursuivoit une troupe de singes, un reptile venimeux le mordit au talon. Bientôt il éprouva dans toute la jambe

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une légère stupeur, qui ne lui fit que trop soupçonner tout ce qu'il avoit à craindre de cette morsure. Il se hâta de reprendre le chemin de la ville: mais déjà toute sa jambe étoit dure et tendue; le genou se plioit à peine. Pour ralentir l'action du virus, il se serra fortement la cuisse au-dessus du genou; vaine ligature! la cuisse elle-même se gonfloit à vue d'œil; et tout ce que mon malheureux ami put faire, fut de gagner la maison. En y arrivant, il s'étendit sur son cadre, épuisé de fatigue et de douleur, éprouvant déjà les premiers indices d'une fièvre violente. J'étois absent pour lors de la ville; mais notre médecin, M. LHARIDON, s'y trouvoit: il accourut, et, sans balancer, il cautérisa profondément la morsure du reptile; puis appliquant sur la blessure une compresse imbibée d'ammoniaque, il en fit avaler une forte dose au malade, et lui recommanda de garder le plus parfait repos. Une sueur abondante ne tarda pas à s'établir: les douleurs se calmèrent; et peu de jours après, M. LESUEUR n'eut d'autre ressentiment de sa blessure que la difficulté de plier le genou, qu'il conserva long-temps, et dont il se ressent même quelquefois encore, lors des grandes variations de la température. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans cet accident, ce fut l'effet même du poison sur le malade: telle fut la rapidité de son action délétère, que, dans la soirée du jour où M. LESUEUR fut mordu, toute l'extrémité inférieure correspondante au talon malade se trouvoit d'une couleur verte de chair corrompue.… Quelle peut donc être la nature de ces atomes de liqueur, susceptibles d'introduire dans l'économie animale des modifications aussi puissantes, une décomposition aussi rapide, aussi profonde…..! Cet accident servit à justifier â nos yeux la terreur excessive des Malais pour les reptiles. Dans la partie zoologique de nos travaux, nous reviendrons plus particulièrement sur cet objet; et nous ferons connoître un grand nombre de ces redoutables animaux.

Le 15 septembre, tous nos scorbutiques étoient entièrement

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rétablis; mais une maladie bien plus dangereuse avoit commencé ses ravages. Dix-huit hommes étoient déjà sur les cadres, frappés tous d'une dyssenterie cruelle et meurtrière; de ce nombre étoient mon intéressant ami M. DEPUCH, mon collègue MAUGÉ, le bon et laborieux RIÉDLÉ….. Ce dernier, déjà très-abattu par la maladie, mais entraîné par son zèle, continuoit encore ses excursions lointaines sous un climat brûlant et meurtrier. Vainement j'employai près de lui tous les moyens dictés par l'intérêt et l'amitié, pour l'engager à prendre quelque repos: toutes mes prières, toutes celles de notre médecin M. le docteur LHARIDON, furent inutiles; chaque matin, à la pointe du jour, il se mettoit en route pour aller faire de nouvelles collections, s'inquiétant peu de sa maladie, absorbé tout entier par le desir de justifier l'honorable confiance du PREMIER CONSUL et de l'Institut.… Homme estimable et malheureux! il croyoit pouvoir compter sur la force de son tempérament, éprouvé déjà par le climat des Antilles: combien il s'abusoit!

Cependant nos inquiétudes sur le sort du Naturaliste devenoient plus vives de jour en jour; nous n'avions encore aucune nouvelle de ce bâtiment, et nous nous rappellions tous avec peine, qu'au moment où nous le perdîmes de vue, il paroissoit tomber sous le vent….. Peut-être avoit-il été afffalé sur la côte par la violence de la tempête; peut-être quelque autre malheur du même genre lui étoit-il arrivé depuis notre longue séparathion….. Cette incertitude cruelle tourmentoit tout le monde; et déjà nous commencions à perdre l'espérance de rejoindre nos amis, lorsque, le 21 septembre au matin, le Naturaliste fut signalé par le travers de la baie de Coupang, donnant dans la passe pour y entrer. L'alégresse fut générale, et bientôt nous fûmes réunis à nos compagnons, qui, ne nous ayant pas trouvés aux deux rendez-vous, n'étoient pas eux-mêmes sans de vives inquiétudes sur notre compte.

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Le Naturaliste, pendant sa séparation d'avec nous, avoit exécuté plusieurs travaux intéressans aux terres d'Edels et d'Endracht; M. L. FREYCINET avoit complété la reconnoissance de la prétendue baie des Chiens-Marins, &c. Dans les deux chapitres suivans, tous les détails de ces travaux seront présentés avec d'autant plus d'intérêt, que cet officier distingué a bien voulu se charger lui-même du soin de les rédiger.

Le capitaine HAMELIN, en arrivant à Timor, n'avoit encore que deux scorbutiques; il devoit plus particulièrement cet avantage aux longs séjours qu'il avoit faits à terre; il le devoit à ses soins personnels pour son équipage; il le devoit sur-tout à mon estimable ami le docteur BELLEFIN, médecin de son navire, d'une expérience consommée dans les maladies des gens de mer. M. BELLEFIN avoit retiré de grands avantages contre le scorbut; des bains de sable chaud, imaginés par M. ROBLET, médecin du Solide, dans le voyage du capitaine MARCHAND autour du monde, et dont M. DE FLEURIEU a consigné le juste éloge dans tant de pages de la belle relation qu'on lui doit de ce voyage.

Peu de jours après leur arrivée, les officiers et les naturalistes de notre conserve s'établirent à terre, dans une troisième maison qui leur fut procurée par M. le Gouverneur. Notre collègue M. LEVILLAIN préféra venir s'établir avec nous; il jouissoit alors de la santé la plus parfaite, et ne pouvoit guère soupçonner qu'il touchoit au terme de sa jeunesse et de son existence…..

Du 25 septembre au 1.er octobre, notre Commandant, qui se trouvoit atteint depuis quelque temps d'une fièvre pernicieuse ataxique [V.as algida de Torti], en éprouva successivement trois attaques d'une violence telle, que durant plusieurs heures on le crut mort. Il n'y avoit pas un instant à perdre pour donner le quinquina à forte dose; mais comme celui de nos vaisseaux se trouvoit d'une qualité très-inférieure, je n'hésitai pas à partager avec lui la petite quantité de cette substance, que, pour mon propre

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usage, j'avois apportée d'Europe. Ce médicament opéra d'une manière qui tient du prodige, arrêta cette fièvre redoutable, et vraisemblablement sauva la vie de notre Chef. Durant tout le cours de cette maladie, son médecin, M. LHARIDON, lui servit à-la-fois de consolateur, de garde-malade et d'ami…… Dire quelle fut la récompense de ses soins, ce seroit révolter tous les cœurs généreux…..

Le 7 octobre devint un jour de deuil et d'affliction pour les deux bâtimens; M. PICQUET, l'un de nos plus estimables officiers, partit pour Batavia. Arrêté par ordre de notre Chef, dont il avoit eu le malheur d'encourir la disgrâce, il étoit depuis plus de six semaines renfermé dans le fort des Hollandois; et les ordres les plus cruels étoient donnés pour qu'en arrivant à Batavia, il fût plongé dans les cachots meurtriers de la citadelle de cette ville. Dans cette circonstance importante, les États-majors des deux vaisseaux ne cessèrent de donner à M. PICQUET les témoignages les plus flatteurs de leur estime et de leur amitié. Tous les jours, un officier et un naturaliste alloient lui tenir compagnie dans sa prison et partager avec lui le mauvais dîner que nous lui faisions porter. Au moment de son départ, chacun s'empressa de lui remettre des lettres et des attestations propres à repousser les calomnies qui pourroient être dirigées contre lui….. En arrivant à Batavia, M. PICQUET fut déclaré libre par la Régence, malgré toutes les lettres de notre Commandant….. A peine de retour en France, il fut promu, du grade d'Enseigne, à celui de Lieutenant de vaisseau….. C'est dire assez quels étoient ses crimes.

Le 11 octobre, notre compagnon de voyage, le malheureux RIÉDLÉ, alloit très-mal. Il étoit alité depuis plusieurs jours: l'inflammation avoit passé du rectum au reste du canal intestinal; les douleurs qu'il éprouvoit, étoient horribles. M. LHARIDON, qui l'avoit placé dans sa propre chambre, pour être à portée de lui prodiguer des soins plus empressés et plus assidus, ne tarda pas à

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se convaincre de leur inutilité; et dès ce jour même son pronostic répandit la consternation parmi nous.

Le 12 fut marqué par la mort d'un de nos canonniers, nommé FRANTZ; il ouvrit le premier cette longue carrière de deuil et de mort qu'on nous verra désormais parcourir.

Le 18, un second homme de notre équipage mourut.

Le 21, le malheureux RIÉDLÉ trépassa lui-même; le 22, il fut inhumé avec toute la solennité possible dans les circonstances où nous nous trouvions placés. La garnison des deux navires, tous ses amis et ses compagnons assistèrent à son convoi; le cercueil fut porté par quatre soldats Hollandois; deux officiers et deux naturalistes tenoient les quatre coins du drap mortuaire. Les Hollandois avoient voulu prendre part à cet acte de notre deuil et de notre affliction: tous les soldats du fort étoient sous les armes; M. le Gouverneur et les officiers de la compagnie s'y présentèrent en grand costume de deuil. Pendant ce temps, les navires portoient leurs vergues en croix et leur pavillon en berne: le canon se faisoit entendre de quart d'heure en quart d'heure; on fit plusieurs décharges sur sa fosse, et l'on éleva au-dessus d'elle un monument, très-grossier sans doute, mais qui, consacré par la douleur commune, ne doit pas moins honorer la mémoire de notre ami, que ces tombeaux superbes élevés souvent par l'orgueil ou l'adulation.

Cette simple tombe reçoit un nouvel intérêt d'une circonstance assez singulière, et qui mérite d'être indiquée. Tout le monde connoît l'aventure du Capitaine BLIGH, qui, envoyé pour chercher à Taïti des plants d'arbre à pain, eut le malheur de voir tout son équipage, séduit par les femmes de ces régions, se soulever contre lui, et s'emparer de sa frégate. Déposé dans la chaloupe du navire avec quelques foibles provisions, et dix-huit hommes qui n'avoient pas voulu prendre part à la révolte, BLIGH traversa des mers immenses, échappa aux traits des sauvages, et parvint,

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comme par miracle, à gagner la baie de Coupang, où nous nous trouvions nous-mêmes. Peu de jours après son arrivée, son botaniste, M. NELSON, mourut des suites d'une navigation aussi cruelle, et fut inhumé dans le cimetière des Hollandois. En me rappelant cette circonstance, je pensai qu'il seroit facile de retrouver le lieu de la sépulture de M. NELSON; et j'en allai prévenir le Commandant, qui me chargea de faire auprès du Gouverneur toutes les démarches nécessaires pour obtenir ces renseignemens. Un soldat Hollandois, qui avoit assisté à l'enterrement de M. NELSON, m'y conduisit; et la fosse de notre infortuné compagnon fut ouverte à côté de celle du botaniste Anglois. Le monument dont j'ai parlé fut rendu commun aux deux naturalistes réunis dans la même tombe.

Ainsi périt à la fleur de son âge ANSELME RIÉDLÉ, jardinier en chef de notre expédition: tous les instans qu'il avoit pu passer à terre, avoient été consacrés par des travaux bien dignes d'un autre sort. Ses collections en plantes sèches, en graines, en échantillons de bois, étoient déjà très-nombreuses, et sur-tout elles étoient tenues avec le plus grand soin. Il avoit déjà fait un voyage aux Antilles, et en avoit rapporté la collection de plantes vivantes la plus belle et la plus riche qui eût été jusqu'alors produite en Europe.… Il est à regretter que la serre où ces plantes se trouvent réunies, n'ait pas été consacrée par le nom de cet homme estimable.

Le 23 octobre, les alarmes sur l'apparition d'une escadre Angloise se renouvelèrent, et avec plus de fondement que la première fois. En, effet, nous vîmes paroître, sur le milieu du jour, une belle frégate Angloise, la Virginie, qui, donnant dans la passe entre Poulou-Simâô et Poulou-Kéa, sembloit se diriger vers le mouillage, que nous occupions. Le Gouverneur Batave se hâta d'ordonner les dispositions nécessaires pour la défense du fort et de la rade; de nombreuses troupes de soldats du pays, tirées des environs de

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Coupang, furent appelées, et descendirent bientôt du sommet des montagnes voisines: mais on n'osa pas tirer le canon d'alarme; au bruit duquel les milices de l'intérieur de l'île doivent accourir à Coupang, parce que ces troupes se composent d'hommes farouches, sanguinaires, et redoutables aux Hollandois eux-mémes. Tous ces préparatifs heureusement furent aussi inutiles que les premiers. Le capitaine de la frégate Angloise, après avoir pris communication de nos passe-ports, qui lui furent portés par M. DE MONTBAZIN, l'un de nos officiers, lui déclara qu'ignorant la nature de notre mission, et ayant appris à Delly que deux navires François se trouvoient mouillés en rade de Coupang, il avoit supposé que ce devoient être des bâtimens de commerce, et que dès-lors il avoit formé le projet de venir les y enlever, malgré le canon des Hollandois, dont il paroissoit peu s'inquiéter. Cet officier, dont je regrette de ne pas connoître le nom, se conduisit avec la plus grande délicatesse à notre égard. Ayant appris que notre Commandant étoit malade, il offrit à M. DE MONTBAZIN de le charger de quelques bouteilles d'excellent vin, que celui-ci ne crut pas devoir accepter. D'ailleurs il lui apprit que Ternate, l'une des plus importantes possessions Hollandoises dans ces parages; avoit éprouvé le même sort qu'Amboine et Banda; qu'un vaisseau Anglois de 74 canons avoit eu récemment le malheur de prendre feu dans la rade d'Amboine, et avoit sauté. Après avoir ainsi conversé quelque temps avec notre officier, le capitaine Anglois regagna la passe de la baie, et s'éloigna sans tirer un seul coup de canon, quoiqu'il se fût assez approché du fort et de la ville de Coupang pour pouvoir, avec avantage, lâcher quelques bordées sur l'un et sur l'autre. En s'abstenant ainsi de toute espèce d'hostilité, le capitaine Anglois voulut nous donner un témoignage plus particulier de son estime et de sa considération pour l'objet de notre voyage. Il paroît, au surplus, que le climat meurtrier de ces régions n'avoit pas épargné son équipage; car M. DE MONTBAZIN crut

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s'apercevoir que les entreponts de la frégate étoient encombrés de malades.

Cependant la dyssenterie étendoit ses cruels ravages sur les deux équipages de notre expédition: le nombre des malades étoit considérable; quelques-uns mouroient de jour en jour, et plusieurs autres étoient très-mal….. Dans un mémoire particulier que j'ai soumis à l'école de médecine de Paris, j'ai présenté mes idées sur l'origine de ce fléau, dont on verra successivement tomber tant de victimes; il me suffira d'observer ici que tous les soins de MM. LHARIDON, BELLEFIN et TAILLEFER échouèrent constamment contre cette redoutable épidémie. Ils eurent la bonté de m'inviter à leurs consultations: nous fîmes plusieurs ouvertures de cadavres; nous tentâmes successivement tous les moyens qui nous parurent les plus efficaces: tout fut inutile, et quiconque fut grièvement atteint de cette terrible maladie, périt. Elle nous poursuivit, comme on le verra bientôt, jusqu'à l'extrémité du globe, et nous força par-tout à semer les mers de nos cadavres.

Tous nos meilleurs amis étoient frappés; mon laborieux collègue, M. MAUGÉ, depuis long-temps étoit sur les cadres. Cet homme respectable s'etoit, dans les premiers jours de notre relâche, indiscrètement abandonné à l'excès de son zèle; il en fut bientôt la victime…..

J'ai déjà dit qu'aussitôt après sa descente à terre, notre collègue M. LEVILLAIN étoit venu loger avec nous: le climat redoutable de Timor ne tarda pas à lui faire éprouver son action destructive; il fut frappé de la même maladie que nos autres compagnons, et contraint à se mettre au lit pour ne s'en relever jamais.

Dans le même temps, notre premier garçon jardinier, SAUTIER, qui logeoit aussi dans notre maison, fut atteint mortellement; et pour comble de malheurs et de désastres, mon précieux ami, M. DEPUCH, reçut à mes côtés le trait fatal qui devoit le

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précipiter dans la tombe. M. BOULLANGER, notre ingénieur-géographe, et M. LESUEUR, étoient également retenus sur les cadres, l'un pour une fièvre violente et des coliques inflammatoires extrêmement vives, l'autre par la maladie commune, la redoutable dyssenterie. Il n'étoit pas jusqu'à nos domestiques qui ne fussent tous au lit et maladies.… La consternation régnoit à bord de nos vaisseaux.…

Au milieu de tant de désastres, ma santé se soutenoit parfaitement bonne, et seul, des nombreux individus qui logeoient avec moi, j'etois debout. Cet avantage précieux, certes, je ne le devois pas au repos; personne plus que moi, je ne crains pas d'en appeler au témoignage de tous les individus des deux navires, ne s'étoit condamné, dès le premier jour, à plus de travaux et de fatigues, n'avoit réuni de plus belles et de plus nombreuses collections en tout genre: à plus forte raison je ne le devois pas à mon tempérament, naturellement foible et délicat. En exposant ailleurs mes idées sur la cause de la dyssenterie dans les pays chauds, je dirai par quelles précautions aussi simples qu'efficaces je parvins à me soustraire à ce fléau; et j'ai la triste certitude que la plupart de mes amis, en s'assujettissant aux mêmes attentions que moi sur leur régime, auroient évité la mort.

Dans ces circonstances malheureuses, notre médecin, M. LHARIDON, s'honora non-seulement par son assiduité à soigner nos malades, mais encore par son dévouement généreux à leur égard. Fatigué des refus multipliés qu'il éprouvoit chaque jour pour les demandes les plus simples, il employa tout ce qu'il avoit d'argent, il vendit tout ce qu'il possédoit d'objets d'échange, et même une partie de ses habillemens, pour acheter ce dont il avoit besoin pour son hôpital, donnant ainsi le double exemple du dévouement et de la générosité qui doivent distinguer le véritable médecin. Ce n'est pas le seul trait de ce genre que nous aurons à citer de M. LHARIDON; et nous les indiquerons avec d'autant plus de

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plaisir, que l'estime publique peut seule en être le prix flatteur, et que les honorer, c'est aussi les multiplier.

Le 6 novembre, grâces aux soins assidus de M. RONSARD, notre chaloupe fut enfin terminée et mise à l'eau. Ce fut un véritable jour de fête que celui qui nous rendit une embarcation dont nous avions tant besoin: nous étions loin de soupçonner qu'elle dût éprouver un sort analogue à celui de la première.

La perte de M. PICQUET ne fut pas la seule que nous fîmes parmi nos officiers; M. S.TE-CROIX-LEBAS, notre capitaine de frégate, fut débarqué comme malade peu de jours avant notre départ, et s'établit au fort des Hollandois, pour y attendre le rétablissement de sa santé et l'occasion de retourner en Europe.

Enfin, le 12 novembre au soir, nous allâmes faire nos adieux à M. le Gouverneur; et le lendemain au matin nous appareillâmes de la baie de Coupang, en sortant par la passe qui se trouve entre Poulou Kéa et Simâô. La durée de notre relâche avoit été de quatre-vingt-quatre jours, et, sous tous les rapports, elle nous avoit été bien funeste; une longue perte de temps, la mort de beaucoup d'individus, l'encombrement d'un grand nombre de malades à bord des deux vaisseaux, tels furent les inconvéniens déplorables de cette longue relâche: il paroît même tout-à-fait probable qu'un séjour plus long-temps prolongé dans cette île.auroit détruit le reste de nos équipages.… Qui de nous n'auroit pas cru dès-lors quitter pour toujours ces rivages meurtriers.…!

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CHAPITRE IX.a

Opérations du Naturaliste à la Terre d'Édels.

[Du 8 Juin au 16 Juillet 1801.]

LE coup de vent qui nous força d'appareiller avec précipitation de la baie du Géographe dans la nuit du 8 au 9 juin, faillit être funeste au Naturaliste. Ce bâtiment, moins bon voilier que le Géographe, et doué de qualités bien inférieures, pouvoit à peine s'élever de la côte, où l'entraînoient avec violence les vents et les courans. Le roulis considérable que nous éprouvions, et la nécessité de forcer de voiles, nous fàisoient craindre à chaque instant de voir se briser notre mâture; et la moindre avarie dans cette partie de nos agrès eût infailliblement entraîné la perte du navire. Toutes les deux heures nous étions contraints de virer de bord; et pendant trois jours entiers l'équipage fut forcé de répéter cette manœuvre, sans pouvoir prendre un instant de repos. Malgré tant d'efforts, il fut un moment où nous perdîmes tout espoir de nous sauver; et chacun de nous s'attendoit à une mort prochaine, lorsqu'une légère variation dans le vent nous permit de nous élever de la côte, et de doubler la pointe Sud de la baie.

Pl. VI, fig. 4.

Dans la nuit du 9 au 10, nous perdîmes entièrement de vue notre conserve: le vent souffloit toujours avec la plus grande force; et ce ne fut que le 13 qu'il nous fut possible, sans danger, d'augmenter de voiles. Nous profitâmes de cette embellie pour porter sur l'île Rottnest, premier point de rendez-vous fixé par le Commandant, et nous y arrivâmes le 14. Le Géographe, contre toute attente, ne s'y étant pas trouvé, nous résolûmes de l'y attendre; et le capitaine HAMELIN, pour utiliser sa relâche, envoya diverses

a Ce chapitre et le suivant ont été rédigés par M. L. FREYCINET.

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embarcations chercher un débarcadaire facile, et prendre connoissance des diverses productions de l'île Rottnest. En même temps il expédia l'un de ses canots, sous la conduite de M. HEIRISSON, pour aller reconnoître l'entrée de la rivière des Cygnes, et s'y avancer aussi loin qu'il seroit possible. Six jours de vivres lui furent accordés pour cette expédition intéressante.

Le 17 juin, MM. MILIUS et LEVILLAIN partirent pour aller visiter les îles qui se trouvent dans le S. S. E. de l'île Rottnest; et le même jour, à cinq heures du matin, je fus envoyé moi-même dans le petit canot avec M. FAURE, pour aller reconnoître plus particulièrement l'île Rottnest, et compléter sa géographie.

Au moment du départ le temps étoit assez beau; mais une brise violente du N. O. s'étant élevée tout-à-coup, la mer devint bientôt horriblement grosse; les vagues qui déferloient avec fureur contre mon foible esquif, menaçoient de l'engloutir. Dans cette extrémité, je ne pouvois plus retourner à bord, à cause des vents qui m'étoient contraires: je voulus passer sous le vent de l'île Rottnest; une longue chaîne de brisans qui se portoient fort au large, ne me permit pas d'exécuter cette manœuvre: il ne nous restoit plus qu'un moyen de salut, c'étoit de nous jeter nousmêmes à la côte, pour prévenir un naufrage inévitable et meurtrier. Une petite plage de sable se présentoit par notre travers; nous en profitâmes pour mettre au plein: le ressac nous y porta rapidement. Nous nous jetâmes tous à l'eau; et, réunissant nos efforts, nous essayâmes de sauver notre canot, en le tirant sur la grève: vaine tentative! Il fut bientôt couvert par les vagues, et nous pûmes à peine en retirer quelques livres de biscuit; tout le reste de nos provisions disparut avec notre embarcation.

Ainsi réduits, M. FAURE et moi, à l'impossibilité de faire en canot le travail dont nous étions chargés, nous voulûmes tenter du moins de l'exécuter par terre, en faisant le tour de l'île à pied; mais les roches qui bordent le rivage dans le Nord, étoient trop

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escarpées pour que nous pussions les gravir. Nous fûmes obligés de pénétrer dans les bois, qui, se trouvant très-touffus sur ce point, ne nous permettoient d'avancer qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté.

Le hasard nous conduisit dans un vallon agréable, au fond duquel étoient plusieurs étangs: nous descendîmes sur les bords de l'un d'eux; une quantité prodigieuse de coquilles bivalves d'une seule espèce formoit à l'entour une plage d'environ 5 mètres [15 pieds] de largeur. L'eau de ces étangs est salée.

Après avoir donné quelques instans à l'observation de ces étangs salés, que nous nommâmes, du nom de l'aspirant qui nous accompagnoit, Étangs Duvaldailly, nous fîmes route pour nous rapprocher du rivage, espérant avoir dépassé les roches qui nous avoient arrêtés d'abord; mais nous ne tardâmes pas à nous convaincre qu elles se prolongeoient presque sans interruption jusqu'au cap Nord.

En parcourant ces rochers, nous aperçûmes une pièce de bois qui fixa péniblement nos regards et nos réflexions: c'étoit le traversin des bittes d'un bâtiment de 300 à 350 tonneaux, contre lequel on distinguoit parfaitement encore l'effet du frottement des câbles; et plusieurs chevilles en fer ne pouvoient nous laisser de doute sur la réalité d'un naufrage assez récent.

Cette rencontre imprévue rendit beaucoup plus vives les inquiétudes que nous avions déjà sur le sort du Naturaliste, que nous savions mouillé, pendant cètte tempête, à portée de récifs effrayans; elle nous fit sentir plus vivement aussi toute l'horreur de notre position, qui, d'un instant à l'autre, devenoit plus alarmante. En effet, des nuages noirs et sinistres étoient accumulés sur tous les points de l'horizon; les rafales étoient impétueuses; le tonnerre retentissoit avec fracas dans les vallées voisines; une pluie abondante tomboit par torrens, et les vagues brisoient avec fracas contre les rochers du rivage; enfin, nous n'ignorions pas

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que le capitaine HAMELIN, sans chaloupe, sans canots, se trouvoit dans l'impossibilité de nous envoyer aucun secours pendant toute la durée de la tempête.

Après nous être abandonnés pendant quelques instans à ces tristes réflexions, nous reprîmes la route de notre canot; et l'obscurité la plus profonde nous enveloppoit déjà lorsque nous y arrivâmes. Nous craignions de le trouver en pièces, la lame ayant battu constamment dans le lieu où il se trouvoit échoué: nous vîmes avec plaisir qu'il avoit pu résister à son choc, et qu'il n'y avoit eu qu'un bordage d'enfoncé. Pour comble de bonheur, la mer étoit haute; nous nous mîmes à l'eau pour essayer de le traîner sur la grève, et nous y réussîmes enfin, à notre grande satisfaction.

Notre canot ainsi mis à l'abri, nous songeâmes à nous procurer de l'eau dont nous manquions; l'île ne paroissant pas en fournir, il nous fallut avoir recours à d'autres moyens. Nous étendîmes les voiles de notre canot pour recueillir celle de la pluie qui tomboit; cet expédient nous réussit, et toute la nuit fut consacrée à ce travail. Nous tuâmes aussi, ce jour et le lendemain, plusieurs phoques, dont la chair nous parut de fort bon goût.

Le 19 juin, nous aperçûmes le Naturaliste sous voile; je l'observai long-temps avec ma lunette, et je jugeai, par sa manœuvre, qu'il cherchoit à se rapprocher de l'île. Nous allumâmes aussitôt un grand feu, pour lui faire connoître le point de la côte où nous nous trouvions. Cependant aucun secours ne parut durant tout le jour; notre position étoit extrêmement critique, et l'eût été bien davantage encore si la pluie nous eût manqué. Je rêvois au moyen de raccommoder notre canot pour tâcher ensuite de nous rendre à bord: le besoin de clous me fit penser à déclouer de l'intérieur du canot quelques objets de peu d'importance pour m'en procurer; ils me servirent à replacer le bordage enlevé. Il ne me restoit plus qu'à calfater les coutures: je renvoyai ce travail au

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lendemain; et le reste du jour fut employé à défiler quelques morceaux de cordage dont l'étoupe devoit nous servir pour étancher le canot. J'avois le projet d'enduire ensuite les coutures avec un mastic composé de graisse de phoque et de cendres; et je ne doutois pas que notre embarcation ainsi préparée ne pût servir à nous transporter à bord. Heureusement tous nos travaux devinrent inutiles: le vent ayant beaucoup calmi durant la nuit du 19 au 20, le capitaine s'empressa de nous expédier une ïole avec les vivres qui nous étoient nécessaires; et prévoyant bien aussi que notre canot auroit éprouvé des avaries très-graves, il nous envoyoit un calfat chargé de les réparer. Cette opération faite, nous repartîmes pour le bord, où nous arrivâmes sur les trois heures du soir.

J'appris alors que la chaloupe expédiée, le 17 pour reconnoître les îles situées au S. S. E. de notre mouillage, avoit fait naufrage sur le continent; que le grand canot expédié dans la rivière des Cygnes n'étoit point encore de retour, et qu'on avoit les plus vives inquiétudes sur son sort; que le 18, à deux heures du soir, on avoit aperçu, du haut des mâts, à la distance de huit lieues environ, la corvette le Géographe, faisant route au Nord sous les huniers. Tout le monde se demandoit encore avec surprise pourquoi le Commandant, après nous avoir lui-même fixé ce rendezvous, n'étoit pas venu nous y prendre….. A l'égard du capitaine HAMELIN, privé de sa chaloupe, de ses deux canots et de la plus grande partie de son équipage, il n'avoit pu mettre sous voiles pour rejoindre le Géographe.

Le 22 juin, notre canot revint, après avoir rempli sa mission dans la rivière des Cygnes: les détails suivans de cette reconnoissance ont été fournis par M. BAILLY, qui accompagnoit M. HEIRISSON dans ce voyage.

"La rivière des Cygnes, dit M. BAILLY, découverte en 1697" par VLAMING, fut ainsi nommée par lui, des cygnes noirs qu'il

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"y vit en grand nombre, et dont il transporta deux individus vivans à Batavia. Le 17 juin, à huit heures du matin, nous en reconnûmes l'embouchure; elle étoit obstruée par une barre de roches, qui faillit nous en interdire le passage; cependant, après avoir échoué dessus trois fois, nous parvînmes à la franchir, et dès-lors le fond augmenta rapidement. Une multitude prodigieuse de pélicans a fixé son séjour vers cette partie de la rivière: nous ne pûmes nous en procurer qu'un seul. La grève étoit couverte d'une très-grande quantité de mollusques blancs, gélatineux et transparens, abandonnés par la marée, et qui sans doute sont la pâture des oiseaux qui fréquentent ces bords. Le sol est ici composé de dunes de sable plus ou moins élevées; la roche qui les termine du côté de la mer, est toute de nature calcaire, mêlée de sable, remplie d'excavations et de fentes, qui semblent être l'effet des eaux: sur ces dunes croissent différentes espèces d'arbrisseaux, dont plusieurs étoient alors en fleurs. L'Eucalyptus resinifera s'y trouvoit abondamment; et de grandes troupes d'oiseaux de terre, de perruches élégantes surtout, voltigeant dans les arbres, animoient, par leur présence, ces bords ignorés, sauvages et déserts.

A peu de distance de la mer, la rive gauche de la rivière devient à pic, et présente une couche de roches sablonneuses et calcaires, disposées par bandes horizontales; bientôt après l'escarpement passe à l'autre rive, et se montre sous la forme d'un grand mur circulaire couronné de verdure. Par-tout on retrouve sur ces bords des traces évidentes du séjour ancien de la mer; la roche est presque exclusivement composée d'incrustations de coquilles, de racines, et même de troncs d'arbres pétrifiés; phénomène qui se reproduit en différens endroits de la Nouvelle-Hollande. Du reste, le pays est plat sur ce point, et n'offre de hauteurs un peu grandes, qu'à une distance considérable. Au-delà du mur circulaire dont je viens de parler, la

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forme escarpée repasse tout-à-coup sur la rive gauche, et présente le même aspect de ruines, la même constitution géologique que je viens de décrire.

Bientôt nous arrivâmes à un grand bassin formé par un terrain bas, sur lequel la rivière s'étoit plus librement développée; un haut-fond occupe presque toute la largeur de ce bassin: sur la rive gauche, on observe une espèce de branche ou d'enfoncement, qui m'a paru devoir ouvrir une nouvelle communication avec la mer, et que nous nommâmes Entrée Moreau, de l'aspirant de ce nom qui nous accompagnoit dans cette reconnoissance.

Après avoir doublé une pointe très-basse qui se détache de la rive gauche, et se porte assez avant dans le bassin dont je viens de parler, nous allâmes nous établir, pour passer la nuit, au pied d'une côte élevée qui se trouve sur la rive droite; cette côte, très-à-pic, laisse à sa base une petite plage de sable, où nous établîmes notre camp: nous y étions en toute sûreté; le canot à flot et amarré à un arbre, la proue dans les herbes qui croissent sur le rivage, il n'étoit pas possible de venir à nous sans traverser la rivière, ou sans descendre la colline au pied de laquelle nous étions, ce qui ne pouvoit se faire sans de grandes difficultés, à cause de son escarpement.

En montant au sommet de ce coteau, on jouit d'un très beau spectacle: d'une part on découvre le cours supérieur de la rivière, qui remonte vers un plateau de montagnes lointaines, et de l'autre on poursuit son cours inférieur jusqu'aux rivages de l'Océan. Ses deux rives paroissent presque par-tout couvertes de belles forêts, qui se prolongent très-avant dans l'intérieur du pays. La roche, qui se montre quelquefois à nu, est de même nature que toutes celles dont j'ai parlé précédemment; elle est, en effet, comme elles, calcaire, sablonneuse et coquillière, recouverte d'une couche desable mêlée de débris de végétaux, qui fournit à l'entretien des forêts.

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Le 18 juin, au point du jour, nous nous rembarquâmes pour continuer notre voyage. En quittant le lieu de la dernière couchée, nous rencontrâmes de nouvelles troupes de pélicans qui venoient voltiger autour de nous; nous en tuâmes deux; après quoi, poursuivant notre route pendant une demi-heure environ, nous nous trouvâmes échoués sur un fond de vase molle, extrêmement grasse et tenace: nous ne pûmes nous en tirer qu'après de longs efforts, et en traînant assez long-temps notre canot. Le cours de la rivière est pour ainsi dire fermé sur ce point par une ligne de petites îles basses et noyées, que nous avons désignées dans notre carte de la rivière des Cygnes sous le nom d'Iles Heirisson, de l'officier qui nous commandoit.

Ce fut auprès des îles Heirisson que, pour la première fois, nous aperçûmes des cygnes noirs; ils nageoient majestueusement sur l'eau: nous en tuâmes plusieurs; ils avoient le plumage entièrement noir, excepté les pennes qui étoient blanches, le bec rouge et les pattes noires. Nous observâmes que, peu d'instans après la mort, leur bec perdoit sa belle couleur rouge, et devenoit noir. Tout le pays que nous vîmes depuis ce point jusqu'au soir, est très-bas et presque noyé; une couche de sable à gros grains, et qui paroît provenir d'une roche d'ancienne formation, recouvre un banc d'argile très-épais, tenace et rougeâtre. A ce changement de constitution du sol, correspondent d'autres phénomènes important. Contenues par la couche argileuse, les eaux des pluies et des rosées restent à la surface de la terre, s'infiltrent dans le sable quartzeux dont nous avons parlé, forment des petites mares bourbeuses, des espèces de petits lacs, ou bien coulent en petits filets, en petits ruisseaux vers la rivière, dont les eaux, dès ce moment, commencent à perdre quelque chose de leur salure: jusqu'alors elles s'étoient soutenues presque aussi salées que celles de la mer. Le même soir nous établîmes notre petit camp près de la rivière, dans un angle de terre formé par elle

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et un petit bras, que MM. HEIRISSON et MOREAU remontèrent à pied environ une demi-lieue, et qui se terminoit à ce point. Une trace de pied humain les étonna par sa grandeur.

Le 19 juin, après avoir rempli nos barils à une espèce de petit puits que j'avois découvert la veille, et qui ne me parut pas être l'ouvrage de la nature, nous continuâmes à remonter le cours de la rivière: du point où nous l'observions alors, elle nous sembloit se diriger vers une chaîne de montagnes, qui nous parurent peu éloignées de l'endroit où nous nous trouvions; cette circonstance nous fit espérer de pouvoir arriver jusqu'à sa source: malheureusement nous nous étions mépris sur la distance de ces montagnes; car, après avoir navigué durant tout le jour, nous reconnûmes qu'elles étoient encore très-loin. Toute fois, le lit de la rivière se resserroit très-rapidement à cette époque; mais sa profondeur se soutenoit de 23 à 26 décimètres [7 à 8 pieds], sans différence sensible.

Cependant, il y avoit trois jours que nous nous avancions ainsi dans l'intérieur de la Nouvelle-Hollande: nos provisions tiroient à leur fin; il nous en restoit à peine pour le retour: cette dernière considération nous força de renoncer au projet que nous avions eu d'abord, de prolonger cette navigation jusqu'au pied des montagnes; et le lendemain 20 juin, nous commençâmes à redescendre la rivière.

Le 21 au matin, nous nous trouvions au-dessus des hauts fonds qui nous avoient arrêtés en montant: nous crûmes pouvoir les éviter, en côtoyant la rive droite de la rivière; mais nous nous trompions, car nous n'avions pas fait un demi-quart de lieue que nous, nous trouvâmes échoués. Vainement nous essayâmes de traîner notre canot à la cordelle: ce moyen fut impuissant; il nous fallut construire une espèce de radeau, décharger notre embarcation de tout ce qu'elle contenoit de plus pesant, du grappin, des pièces à eau, &c.; puis nous mettant tous dans la

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rivière, et poussant de toutes nos forces, nous parvînmes enfin, sur les deux heures de l'après-midi, à nous, remettre à flot. Notre joie fut aussi courte quelle avoit été vive: échoués de nouveau sur un banc de sable qui n'étoit pas à plus d'un demipied sous l'eau, il nous fallut travailler pendant plusieurs heures pour franchir ce dernier obstacle; et jamais nous n'y serions parvenus, sans une brise violente qui survint fort à propos pour nous tirer de la position la plus critique. En effet, à cette époque nous tombions de fatigue et d'épuisement; depuis plus de treize heures nous étions dans la vase et dans l'eau jusqu'à la ceinture; renouvelant sans cesse nos efforts impuissans pour sauver notre canot: à peine nous avions des provisions pour un repas; et comme il nous étoit impossible de regagner le navire avant vingt-quatre heures, nous ne pouvions réparer nos forces par les alimens….. Au milieu de tous ces embarras et de ces dan gers sans cesse renaissans, la nuit survint: nous nous disposions à mettre pied à terre pour nous sécher et réparer notre vigueur éteinte, lorsque tout-à-coup un hurlement terrible vint nous glacer de.terreur; il étoit semblable au mugissement d'un bœuf, mais beaucoup plus fort, et paroissoit sortir des roseaux voisins. A ce cri redoutable, nous perdîmes toute envie de descendre à terre; et, quoique transis de froid, nous préférâmes passer la nuit sur l'eau, sans souper et sans pouvoir fermer l'œil, à cause de la pluie et du froid.

Le 22, à la pointe du jour, tout le monde se remit à l'eau pour traîner l'embarcation qui se trouvoit encore échouée; la marée montante favorisa nos efforts, et nous y parvînmes après beaucoup de peines et de fatigues nouvelles. Peu de temps après, nous nous arrêtâmes pour allumer un grand feu, réchauffer nos membres glacés, et prendre quelques alimens. Continuant ensuite à descendre la rivière, nous parvînmes enfin à son embouchure; nous en sortîmes en rangeant de près la rive gauche, et dans la soirée

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nous arrivâmes à notre bord, cruellement harassés de fatigues et de besoins."

L'importance du rapport de M. BAILLY a dû m'imposer l'obligation d'en conserver tous les détails; ils sont d'arlleurs d'autant plus précieux pour l'histoire physique de la Nouvelle-Hollande, que tout ce qui peut servir à nous éclairer sur l'intérieur de ce singulier continent, ne sauroit manquer d'être accueilli avec intérêt par les physiciens et les géographes.

Cependant la chaloupe naufragée sur la côte voisine avoit éprouvé de très-grandes avaries; il fallut envoyer des ouvriers pour y faire les réparations indispensables. Quatre jours entiers suffirent à peine; et ce ne fut que dans la nuit du 22 au 23 qu'elle revint à bord. Nous apprîmes alors les détails suivans des travaux et des malheurs de nos compagnons.

Partis le 18 juin pour aller reconnoître les îles qui se trouvent dans le S. S. E. de notre mouillage, ils prolongèrent d'abord un banc de roches très-étendu; puis ils se rapprochèrent d'une petite île stérile, que nous nommâmes Ile Bertholler. Dans le Sud de cette dernière, ils en découvrirent une troisième, presque aussi grande que l'île de Rottnest, et à laquelle nous avons donné le nom d'Ile Buache. Cette dernière étoit couverte d'un grand nombre de phoques, qui se tenoient à peu de distance du rivage, et sembloient vouloir disputer le passage à nos matelots. Cette audace leur coûta cher; on en fit un grand carnage.

Forcés de se rembarquer précipitamment à cause des vents de N. N. O. qui souffloient par rafales, nos compagnons louvoyèrent toute la nuit au milieu des brisans; les lames déferioient avec tant de violence contre la chaloupe, que trois hommes suffisoient à peine pour vider l'eau. A trois heures du matin, épuisés de fatigues, et ne sachant plus de quel côté se diriger pour éviter les brisans qui les cernoient de toutes parts, ils prirent le parti de jeter leur grappin. Dès la pointe du jour, ils appareillèrent pour courir

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des bordées au Nord, et tâcher de s'élever vers le navire; mais bientôt le grand mât de la chaloupe fu cassé par les rafales, et renversé dans la mer avec sa voile: vainement on voulut le redresser; tout fut inutile contre la fureur des vents. Entraînés dès-lors par les vagues contre les brisans, nos malheureux camarades prirent le parti de se jeter eux-mêmes à la côte. Dans ce naufrage, leur chaloupe fut fracassée contre les roches: mais heureusement personne ne périt; on parvint même à la haler sur le rivage et à prévenir sa perte totale.

Ainsi relégués sur cette côte sauvage, nos compagnons, en attendant les secours du vaisseau, tentèrent plusieurs incursions vers l'intérieur du pays. Dans l'une de ces courses, ayant découvert une espèce d'amande de la grosseur d'une noix, ils s'empressèrent d'en recueillir. Cuites sous la cendre, ces amandes avoient un assez bon goût de châtaigne grillée; mais tous ceux qui eurent le malheur d'en manger, ne tardèrent pas à sentir les funestes effets de ce perfide aliment. Ils se trouvèrent atteints de vertiges pénibles et de vomissemens déchirans; tous se croyoient mortellement empoisonnés. Ces symptômes cruels se dissipèrent toutefois, et personne n'en mourut, "Pour moi, dit M. LEVILLAIN, qui lui-même avoit mangé deux ou trois de ces amandes, j'en fus très-malade. Après avoir rendu le peu de nourriture que j'avois dans l'estomac, je continuai à éprouver des efforts de vomissement si cruels et si soutenus, que je rendis deux grands verres de sang au milieu des douleurs les plus déchirantes. Depuis cette époque, ajoute-t-il, je n'ai cessé de ressentir de vives douleurs dans l'estomac.…" Déplorable alternative des navigateurs placés dans les circonstances malheureuses dont je viens de parler, ou de souffrir toutes les angoisses de la famine, ou de s'exposer à dévorer des alimens vénéneux et meurtriers.…!

Le plaisir de voir enfin les embarcations réunies à bord du vaisseau, fit oublier aisément toutes les fatigues et les désastres

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qu'elles venoient d'éprouver; mais l'inquiétude générale sur l'absence du Géographe devenoit chaque jour plus vive. Le capitajne HAMELIN, ne pouvant se persuader que le Commandant négligeât de se rendre au mouillage fixé par lui-même, résolut de prolonger son séjour sur cette côte dangereuse. Nos messieurs en profitèrent pour faire de nouvelles excursions dans les îles voisines, et M. BAILLY pour multiplier ses observations sur leur constitution géologique.

"Le 23 juin au matin, dit ce naturaliste, je partis avec le grand canot pour aller visiter l'île Buache; nous n'y arrivâmes que vers le soir. Sur la route, nous reconnûmes le Récif Giraud, qui se distingue par la forme d'une des roches qui le composent, et qui ressemble assez bien à un soulier. Cette roche sert plus particulièrement de refuge à un grand nombre d'oiseaux de mer. Plus loin est I'Ile Berthollet, petite, bordée de falaises et stérile. Toutes ces îles, tous ces rochers, disséminés à peu de distance de la côte du continent, sont réunis par un banc de roches qui s'étend à près de trois lieues de la, grande terre. L'île Rottnest elle-même se rattache à cette ligne dè récifs: la mer brise sur plusieurs points de ce banc; et la plus foible embarcation ne sauroit en quelques endroits y trouver un passage.

L'Ile Buache est composée de roches calcaires, plus ou moins mélangées de sable, et contenant quelques empreintes de coquilles; elles sont disposées par couches horizontales de peu d'épaisseur, qui paroissent se prolonger dans l'intérieur de l'île pour en former la charpente. Au lieu de constituer des monticules isolés, ces roches forment de longues arêtes continues, qui présentent de chaque côté une pente uniforme, assez rapide; le sol, quoique entièrement composé d'un sable calcaire, fournit cependant à l'entretien d'une végétation forte et vigoureuse. Nulle part nous n'avons pu trouver d'eau douce sur cette île; et l'on ne doit pas en être surpris, d'après la constitution du sol

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que je viens d'indiquer: car le sable qui recouvre ou plutôt qui forme ses couches superficielles, repose sur une roche calcaire dont le tissu lâche et poreux ne sauroit opposer aucun obstacle à l'infiltration des eaux."

Le 27 juin, M. BAILLY descendit sur.l'île Rottnest, et y fit les observations suivantes: "On trouve sur le rivage une grande quantité de roches calcaires et sablonneuses d'un blanc grisâtre, exclusivement composées de débris de coquilles pétrifiées. Les collines les plus voisines du rivage sont de même nature, mais recouvertes par des dunes de sable presque entièrement calcaire. Au-delà de ces collines sablonneuses se trouvent des pièces d'eau séparées par de petites élévations de sable; l'eau qu'elles contiennent, est aussi fortement salée que celle de la mer. La marée y est sensible: le sable qui forme le terrain des environs, est si mou, qu'il n'est pas invraisemblable que l'infiltration seule suffise pour déterminer le phénomène intéressant dont je viens de parler. Il seroit d'ailleurs impossible de le concevoir autrement, nulle communication directe n'existant entre la mer et ces pièces d'eau. Nous y avons trouvé deux espèces de petites coquilles, l'une bivalve, l'autre univalve, assez semblable à une mêlanie, et couleur de rose. Les bords de la plupart de ces étangs étoient, dans toute la force de l'expression, couverts de ces coquilles: ce sont les seuls êtres vivant que nous y ayons pu découvrir. La plupart de ces étangs ont leurs bords taillés à pic, et paroîtroient devoir leur origine à de larges effondremens du sol. Au milieu du plus grand d'entre eux existe un énorme rocher solitaire qui, par sa forme, sa situation et la disposition horizontale de ses roches, annonce évidemment qu'il appartenoit jadis à uno colline qui occupoit la place de cet étang, et se continuoit avec les autres collines qui traversent l'île Rottnest dans toute sa longueur. Cette dernière assertion se trouve appuyée sur la correspondance exacte des couches de ce rocher solitaire, avec

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celles des collines qui subsistent encore. La pierre qui le compose, est entièrement calcaire, blanche, grenue, remplie de coquillages bien conservés, qui s'y trouvent disposés comme par familles; ici les vénus, là les vis, &c.…"

Cependant les jours fixés par le capitaine HAMELIN pour attendre le Géographe étoient écoulés sans que nous eussions eu aucune nouvelle de ce bâtiment; il n'étoit pas présumable que nous dussions en recevoir, en prolongeant plus long-temps notre séjour sur cette côte. Nous nous décidâmes donc à faire voile pour la terre d'Endracht, après avoir laissé sur l'île Rottnest un pavillon, une bouteille et une lettre pour le Commandant, dans le cas où il viendroit y relâcher. Le 28 juin, nous appareillâmes pour le second rendez-vous qui nous avoit été fixé: mais avant de poursuivre l'histoire de notre navigation, il me paroît nécessaire de jeter un coup - d'œil général sur la partie de la terre d'Édels que nous allons quitter.

Pl. VI, fig. 4.

L'ile Rottnest est d'une hauteur médiocre; le rivage en est généralement écore, et composé de roches d'un grès calcaire et sablonneux, qui laissent toutefois entre elles quelques anses d'un sable très-blanc. Cette île est en général bien boisée; le terrain, quoique par-tout sablonneux, m'a paru fournir une végétation abondante et vigoureuse. L'aspect intérieur du pays, coupé par une multitude de collines, est souvent très-gracieux. Malheureusement nous n'avons pu y trouver aucune source d'eau douce; et tout nous porte à croire que l'île n'en fournit pas: on pourroit cependant peut-être, en ouvrant des puits de 6 à 9 décimètres de profondeur [2 ou 3 pieds] à peu de distance des étangs Duvaldailly, se procurer une eau saumâtre, qui seroit potable dans un besoin pressant.

Nous y avons observé une petite espèce de kanguroos de 65 centimètres de hauteur environ [2 pieds] qui s'y trouvoit très-nombreuse. Nous y avons également reconnu une seconde espèce

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de quadrupède de la grosseur d'un rat très-fort, que les anciens navigateurs Hollandois ont effectivement pris pour un rat, mais qui, d'après les observations de notre naturaliste M. PÉRON, appartient à un genre nouveau très-remarquable, et dont la description doit se trouver dans la partie zoologique des travaux de cet estimable et laborieux naturaliste. Les phoques se montrent en très-grand nombre sur les diverses plages de sable de la côte; ils s'avancent quelquefois dans l'intérieur des forêts à d'assez grandes distances. Nous en avons vu de très-gros: ils étoient communément gris; d'autres étoient rougeâtres; quelques-uns enfin étoient noirs. Ces derniers étoient les plus petits, et peut-être aussi les plus jeunes; car nous avons vu une femelle d'un gris-cendré allaitant un de ses petits, qui lui-même étoit noir. La graisse de ces animaux, lorsqu'elle est fraîche, est très-bonne à manger; nous l'avons employée souvent en friture, sans y trouver le moindre goût ni la moindre odeur désagréable. Les fourrures de la plupart de ces animaux sont fines, bien fournies, et, sous ce rapport, pourroient être d'un grand intérêt; il seroit facile en effet de s'en procurer une riche cargaison.

Les reptiles sont assez communs sur l'île Rottnest; nous en avons trouvé plusieurs qui n'avoient pas moins de 10 à 13 centimètres de longueur [4 à 5 pieds], sur une épaisseur de 4o à 50 millimètres [1 pouce et demi à 2 pouces]; leur couleur étoit celle de l'acier dépoli. C'est aussi de l'île Rottnest que provient une espèce singulière de lézard, dans laquelle mon ami M. PÉRON a trouvé une combinaison de doigts jusqu'alors inconnue dans la famille des lézards. Celui dont il s'agit, n'en présente que deux aux pieds de devant et trois aux pieds de derrière.

Cette île n'est pas habitée; et il ne nous a pas paru que les naturels de la terre-ferme y soient. jamais descendus.

Les vents, pendant notre séjour sur la rade, ont soufflé successivement de tous les points de l'horizon. En général, ceux

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de l'Est ont été foibles, et nous ont toujours procuré du beau temps; ceux de l'O., du S. O. et du N. O. nous ont, au contraire, amené toujours des grains et de la pluie.

La pêche nous a fourni d'excellent poisson, et en abondance: il y avoit cependant des jours où nous ne pouvions en prendre un seul; j'ai cru remarquer que ces jours correspondoient à ceux du plus grand calme des vents et des flots. Peut-être alors les poissons s'avançoient davantage au large, et ne revenoient auprès de nous que lorsque la mer étant trop agitée, ils avoient besoin de venir chercher, par un plus petit brassiage, des flots moins tumultueux.

Ce qui, parmi les poissons, nous frappa sur-tout, ce fut la multiplicité des squales ou requins; ils ne quittèrent pas un seul instant le navire, et la plupart d'entre eux étoient véritablement énormes. Nous en prîmes un qui avoit le museau beaucoup plus pointu que les autres; sa longueur étoit de 42 décimètres [13 pieds], sa circonférence de 32 décimètres [10 pieds], et son poids total de 636 kilogrammes environ [1300 livres]. Nous en avons observé quelques-uns de dimensions doubles de celles-ci. L'on peut donc raisonnablement douter qu'aucune autre partie des mers présente en ce genre des monstres plus puissans et plus redoutables. Nous avons aussi beaucoup observé de serpens marins aux environs du navire, principalement lorsque la mer étoit tranquille.

L'île Berthollet est absolument stérile, entourée de roches et de brisans, sur-tout dans la partie du Sud: il y a dans le N. E. une petite plage de sable sur laquelle on peut débarquer.

L'île Buache, d'un aspect à-peu-près semblable à celui de l'île Rottnest, est elle-même environnée de bancs qui en rendent l'abord difficile, bien qu'elle offre des plages de sable assez multipliées. L'intérieur est parfaitement boisé; les arbres y sont généralement élevés, et l'on y rencontre des arbustes d'un port très-agréable; la végétation est fort active, quoique les terres

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soient généralement couvertes de sable. J'y ai vu des perdrix et des corbeaux plus petits que ceux d'Europe, mais d'un goût délicieux; les phoques sy présentent en beaucoup plus grand nombre que sur l'île Rottnest.

A l'égard de la rivière des Cygnes, elle ne sauroit être considérée comme propre à fournir l'eau nécessaire à un bâtiment: d'abord son entrée est très-difficile, et son cours obstrué par trop de bancs de sable et de hauts-fonds; ensuite il faudroit remonter la rivière à une trop grande distance de son embouchure pour y rencontrer l'eau douce dont on auroit besoin.

En quittant l'île Rottnest, nous nous portâmes vers le Nord, dans le dessein de prolonger la côte à une petite distance, si les vents continuoient à nous être favorables; mais la brise ayant halé le Nord, nous fûmes contraints de pousser au large plusieurs bordées qui nous éloignèrent de la terre. A diverses reprises cependant nous pûmes la ranger d'assez près pour en distinguer la constitution générale; et sur toute cette partie de la terre d'Édels nous vîmes se reproduire le triste tableau des côtes de la terre de Leuwin. Ainsi, contrariés par les vents, et pressés par le desir de rejoindre le Géographe, nous ne pûmes pas donner à cette partie de nos travaux géographiques tout le temps qu'ils auroient exigé; nous nous contentâmes de faire les relèvemens nécessaires pour la correction de la carte manuscrite Hollandoise qui nous avoit été confiée lors de notre départ d'Europe, et qui contenoit des erreurs très-graves.

Le 8 et le 9 juillet, nous étions en vue des îles de Turtel-Duyf et des Abrolhos, sur lesquelles PELSART fit naufrage en 1629. Nous crûmes reconnoître que les îles des Abrolhos avoient été placées trop au large de la terre-ferme sur les cartes qui nous avoient été remises; elles n'en paroissent pas éloignées de plus de 8 lieues. Nous eussions désiré passer entre elles et le continent, pour déterminer avec exactitude l'espace qui les sépare; mais les vents étant

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contraires à la route qu'il nous eût fallu faire pour cela, nous fixâmes seulement la position de ce groupe d'îles redoutables. A 10 ou 12 lieues de la grande terre, les Abrolhos paroissent se confondre avec elle: ces îles ont un aspect stérile: elles sont peu élevées, et bordées de falaises rouges contre lesquelles la mer brise avec force; mais ces brisans ne s'étendent pas autant au large que l'indiquent les cartes Hollandoises. Cependant, comme la mer étoit belle lorsque nous nous trouvâmes en vue des Abrolhos, il est possible que les brisans qui sont dans l'Ouest de ces îles ne nous aient pas paru aussi prolongés qu'ils le sont en effet.

Le 16 juillet, nous étions par le travers du Passage épineux qui est au Sud de l'île Dirck-Hartighs: nous prolongeâmes la côte de cette île à la distance de 2 milles environ; elle est terminée par une suite de falaises rouges coupées à pic, et bordée par une chaîne de brisans qui ne s'étendent pas beaucoup au large. A huit heures du matin, nous nous trouvions dans le passage formé par l'île de Dirck-Hartighs et celle de Dorre: la sonde nous indiquoit un joli fond de sable; nous y laissâmes tomber l'ancre,

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CHAPITRE X.

Opérations du Naturaliste à la Terre d'Endracht.

[Du l6 Juillet au 21 Septembre 1801.]

A PEINE nous eûmes jeté l'ancre dans la baie des Chiens-Marins, que notre premier soin fut d'examiner si le Géographe s'y trouvoit mouillé, ou s'il avoit laissé sur les îles voisines quelques indices de son passage. Le rapport des canots expédiés pour faire cette recherche, ne nous apprit rien sur le compte de ce bâtiment; et nous restâmes persuadés qu'il n'avoit pas encore paru sur ces rivages. Dans une circonstance aussi délicate, le capitaine HAMELIN crut devoir prendre l'avis de ses officiers; en conséquence, il nous réunit tous chez lui. Là, nous fîmes une récapitulation exacte de toutes les circonstances de notre navigation depuis la baie du Géographe; et nous en conclûmes qu'il n'étoit pas probable qu'il fût arrivé aucun accident à notre conserve; qu'il étoit moins vraisemblable encore que le Géographe eût retourné vers le Sud: d'où nous pensâmes qu'il falloit l'attendre ici pendant huit ou dix jours, au bout desquels nous continuerions le voyage, dans le cas où ce bâtiment n'auroit pas paru. Le capitaine HAMELIN nous donna communication alors des instructions particulières qu'il avoit reçues du Commandant; elles portoient l'ordre le plus formel de l'attendre à la baie des Chiens-Marins, jusqu'à ce qu'il fût venu nous y rejoindre. D'après ces ordres, il n'y avoit plus à délibérer: mais ce ne fut pas sans peine que nous nous vîmes condamnés à perdre tout le temps de la campagne sur ces tristes bords, dans le cas où le Géographe ne viendroit pas nous y chercher; ce que le caractère de notre Chef nous fàisoit craindre.

Cette détermination étant prise, le capitaine HAMELIN, pour se mettre davantage à l'abri, résolut de se porter vers le fond de la

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baie des Chiens-Marins; mais auparavant il détacha trois hommes sur l'île Dirck-Hartighs, avec la mission de faire des signaux de reconnoissance au Géographe, dans le cas où il viendroit à paroître à l'entrée de la baie.

A son retour de l'île Dirck-Hartighs, notre chef de timonnerie nous rapporta une assiette d'étain de 16 centimètres environ [6 pouces] de diamètre, sur laquelle étoient grossièrement gravées deux inscriptions Hollandoises; la première datée du 25 octobre 1616, et la seconde du 4 février 1697. Cette plaque avoit été trouvée sur la pointe Nord de l'île, que, pour cette raison, nous nommâmes Cap de l'Inscription; elle étoit alors à moitié couverte de sable, auprès des restes d'un poteau en bois de chêne, sur lequel il paroît qu'elle avoit été clouée dans le principe. Voici la traduction de ces deux inscriptions:

1616.

"Le 25 octobre est arrivé ici le navire l'Endraght, d'Amsterdam: premier marchand, GILLES MIÉBAIS VAN-LUCK; capitaine, DIRCK-HARTIGHS, d'Amsterdam; il remit sous voile le 27 du même mois: BANTUM étoit sous-marchand; JANSTINS, premier pilote; PIETER ECOORES VAN-BU.… Année 1616."

1697.

"Le 4 février 1697, est arrivé ici le vaisseau le Geelvinck, d'Amsterdam: capitaine commandant, WILHEM DE VLAMING, de Vlielandt; assistant, JOANNES BREMER, de Copenhague; premier pilote, MICHEL BLOEM VAN-ESTIGHT, Bremen: le bâtiment dogre le Nyptangh; capitaine, GERRIT COLAART, d'Amsterdam; assistant, THEODORUS HIERMANNS, du même lieu; premier pilote, GERRIT GERRITZEN, de Bremen: la galiote net Weseltje; commandant, CORNELIS DE VLAMING, de Vlielandt; pilote, COERT GERITZEN, de Bremen. Partis d'ici avec notre flotte, et

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remis sous voiles des Terres Australes, en destination pour Batavia."

Après avoir fait copier soigneusement ces deux inscriptions, M. HAMELIN fit faire un nouveau poteau, et envoya replanter la plaque de plomb sur le même point de 1'î1e où elle avoít été prise: il eût pensé commettre un sacrilège, en gardant à son bord cette plaque respectée pendant près de deux siècles, par la nature et par les hommes qui pouvoient avant nous l'avoir observée; lui-même fit placer, dans la partie N. E. de cette île, une seconde plaque, sur laquelle étoient inscrits le nom de notre corvette et la date de notre arrivée sur ces bords.

Le 2 août, nous partîmes de l'île Dirck-Hartighs, pour venir mouiller auprès de celle du Milieu, de DAMPIER: le même jour, je reçus ordre d'aller faire la géographie d'une portion de la baie; c'est-à-dire, d'aller visiter la côte orientale de l'île Dirck-Hartighs, depuis sa pointe N. E. jusques et compris sa partie Sud; d'examiner ensuite les terres méridionales et orientales de la baie; après quoi je devois me rendre au Nord de l'île du Milieu, où le Naturaliste devoit m'attendre au mouillage. Dans la partie nautique et géographique du voyage, j'exposerai tous les détails de cette navigation; je vais seulement en présenter ici les résultats principaux.

Durant toute la journée du 2, le calme ne me permit pas de faire beaucoup de chemin: je prolongeai la côte orientale de l'île Dirck-Hartighs, et doublai une petite pointe assez remarquable, que je nommai, d'après sa forme, le Coin de mire; je découvris ensuite une petite baie et un îlot, que je nommai Baie et Ilot des Tétrodons, à cause du grand nombre de poissons de ce genre que nous y trouvâmes, et dont nos matelots firent une pêche abondante. Ici,

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les baleines se trouvoient en si grand nombre, que je fus souvent obligé de me détourner de ma route pour ne pas être abordé par ces énormes cétacées; je vis aussi quelques tortues et beaucoup de petits squales ou chiens de mer. Je passai la nuit sur la pointe Sud de la baie des Tétrodons, que je nommai Pointe du Refuge: on en verra bientôt la raison.

Dans la journée du 4, je doublai le cap Ransonnet, qui forme l'extrémité Sud de l'île Dirck-Hartighs, et complétai la géographie du Passage épineux, ainsi nommé par DAMPIER, des brisans dangereux qui se détachent de la côte S. O. de l'île. A la nuit tombante, je descendis dans une petite baie voisine du cap Ransonnet, où j'observai plusieurs trous de la grosseur d'un homme, et qui sembloient constituer autant de terriers: il seroit difficile de soupçonner par quel animal ils ont été creusés, la plus grande espèce de quadrupède que nous ayons observée sur cette île étant à peine de la grosseur d'un lapin.

Toute la journée du 5 fut perdue à louvoyer contre des vents contraires; et je fus réduit à venir chercher un asile pour la nuit à la pointe du Refuge.

Le 6, durant tout le jour, le mauvais temps continua, et me fit courir les plus grands dangers au milieu des hauts-fonds qui se trouvent à l'ouverture du havre dont je parlerai bientôt.

Le 7, après avoir navigué tout le jour sur un banc de sable où j'avois à peine assez d'eau pour faire flotter mon embarcation, je descendis le soir à terre, et débarquai vis-à-vis un petit îlot, qui n'est éloigné du rivage que d'une portée de fusil. J'aperçus dans le sable un grand nombre de pas de sauvages, sans pouvoir cependant découvrir aucun de ces hommes. Autour de divers feux éteints, nous vîmes beaucoup de débris de coquillages et de poissons, mais point d'ossemens de quadrupède; ce qui me porte à croire que les habitans de cette partie de la côte tirent de la mer leur nourriture principale.

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Non loin de l'îlot dont je viens de parler, nous rencontrâmes une grande quantité d'huîtres perlières; nos matelots en recueillirent beaucoup, et y trouvèrent quelques perles, dont la plus grande n'avoit pas une demi-ligne de diamètre.

Le 8, nous venions d'appareiller, et nous nous trouvions à deux portées de fusil du rivage, lorsque nous y vîmes descendre un des naturels que nous avions si vainement cherchés la veille; il nous examina quelques instans, puis s'en retourna tranquillement vers l'intérieur des terres. Je ne tardai pas à découvrir une ouverture, qui me parut devoir être l'entrée d'une rivière: je fis plusieurs tentatives pour y pénétrer; mais ce fut en vain: un banc de sable continu en fermoit l'entrée, et m'empêcha de résoudre mes doutes. Cette rivière, réelle ou supposée, seroit toujours très-peu considérable, et sans aucun intérêt pour les navigateurs, à cause de l'impossibilité d'y aborder. Elle se trouve indiquée dans ma carte sous le nom de Rivière supposée.

Après avoir doublé un grand cap que, du nom d'un de mes camarades, j'appelai Cap Heirisson, je reconnus une coupure assez large, dont la direction étoit à-peu-près, du Nord au Sud. En pénétrant dans cet enfoncement, je ne tardai pas à m'apercevoir que je me trouvois dans un petit havre fort beau, mais qui malheureusement étant fermé par un banc de sable sur lequel il n'y a que 97 centimètres d'eau [3 pieds], sera toujours inutile pour les bâtimens. C'est dans la vue de le faire connoître sous ce rapport, que je l'ai nommé Havre inutile. La pointe du Nord de ce havre est formée par un gros cap que j'ai désigné sous le nom de Cap Bellefin, de celui du médecin estimable de notre corvette.

Le 10, après avoir terminé la reconnoissance du Havre inutile, je me portai dans le Sud pour reprendre mon travail au point où je l'avois commencé le 7: j'abordai vers le soir sur un petit îlot stérile, solitaire, où nous passâmes la nuit. Nous y trouvâmes un nombre prodigieux de divers oiseaux de mer, qui, aussitôt que

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nous eûmes mis pied à terre, s'envolèrent en poussant de grands cris; ils restèrent long-temps à planer au-dessus de notre tête, faisant toujours beaucoup de bruit. Le spectacle que nous offroit cette nuée d'oiseaux, étoit assez singulier; leur blancheur permettoit de les distinguer sur le fond du ciel, malgré l'obscurité de la nuit. Nous en tuâmes plusieurs, et recueillîmes de leurs œufs en grand nombre: mais ni les uns ni les autres ne nous parurent bons; les œufs sur-tout, bien qu'ils fussent frais, étoient à peine mangeables. A la pointe du jour, je partis de ce lieu, que j'appelai Ilot Lefebvre, de mon patron de canot, excellent timonnier.

Le 11, je découvris une nouvelle ouverture, vers laquelle je fis de vains efforts pour me diriger, les vents m'étant absolument contraires; j'aperçus, en outre, dix ou douze îlots qui se projetoient en avant d'une pointe de sable basse et très-aride qui forme la pointe Sud de la grande ouverture dont je viens de parler, et que, du nom de l'aspirant plein de zèle et de dévouement qui m'accompagnoit, j'appelai Pointe Giraud. En parcourant les environs du lieu de notre débarquement, j'aperçus plusieurs foyers et diverses traces des pieds des naturels: quelques-unes de ces empreintes avoient été faites par un pied très-grand; je mesurai l'une d'elles, et trouvai qu'elle avoit 325 millimètres de longueur [12 pouces].

Dans la journée du 11, je me dirigeai vers l'ouverture aperçue la veille; je la nommai Entrée Depuch, de l'un de nos plus estimables et plus malheureux compagnons. Je découvris encore quelques petits îlots semblables en tout à ceux des jours précédens: je crus de nouveau reconnoître l'embouchure d'une rivière; mais, ainsi que cela m'étoit arrivé le 8, je trouvai un grand banc de sable qui me ferma tout passage. Doublant ensuite la pointe Giraud pour m'avancer vers le Sud, je reconnus plusieurs petites îles, dont deux, plus étendues que les autres, étoient aussi d'un aspect moins stérile. Je débarquai vers le soir sur la plus grande de ces deux

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dernières, que je nommai Ile aux Trois-Baies, à cause de sa forme triangulaire, sur chacun des côtés de laquelle se dessine une anse de sable bien formée, et où de petites embarcations pourroient trouver en tout temps un excellent abri. Cette petite île est médiocrement boisée: on peut se procurer sur ses bords des huîtres et du poisson; sa plus grande dimension est d'un mille environ.

Le 13 août, après avoir contourné tout le fond du grand enfoncement dans lequel je naviguois depuis plusieurs jours, je commençai à remonter vers le Nord; bientôt après je découvris de nouveaux îlots, et une petite île que j'appelai Ile Lcschenault, de l'un des botanistes de notre expédition. Elle avoit à-peu-près une lieue de longueur, et paroissoit stérile sur tous ses points.

Pl. VI, fig. 6. (g)

Pl. VI, fig. 6.

Pl. XXIV.

Dans la matinée du 14, après avoir dépassé une assez jolie baie, je doublai une pointe remarquable par deux petits îlots qui se projettent en avant; je la nommai Pointe Moreau, de l'un des aspirans de notre expédition. Tout le reste du jour fut employé à la reconnoissance de la côte que j'avois en vue; je me convainquis parfaitement que ce que jusqu'alors nous avions nommé, d'après DAMPIER, I'Ile du Milieu, devoit être une longue presqu'île. Parvenu bientôt au cap Lesueur, je vis la terre tourner brusquement au N. E., et j'aperçus la corvette le Naturaliste mouillée dans une baie, que nous nommâmes Baie de Dampier, du célèbre navigateur qui l'a connue le premier. La rencontre du bâtiment servit à me confirmer que la terre qui se trouvoit vis-à-vis de nous, étoit bien celle que jusqu'à ce jour on avoit prise pour une île. J'arrivai le soir à bord, après une absence de quinze jours, durant lesquels j'avois contourné plus des deux tiers de ce vaste enfoncement, si improprement nommé Baie des Chiens-Marins. Le havre que je venois de reconnoître, a 30 lieues de profondeur environ: je le nommai Havre H. Freycinet, en l'honneur de mon frère, lieutenant en pied à bord du Géographe; et la grande presqu'île qui en forme la côte orientale, reçut le nom de mon ami M. PÉRON.

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Pendant mon absence du vaisseau, plusieurs événemens s'y étoient passés; je vais en rendre un compte succinct. Le 3 août, le capitaine HAMELIN étoit venu mouiller au Nord, et à 7 ou 8 milles de la presqu'île Péron; le lendemain une grande fumée s'étant élevée tout-à-coup de dessus les terres voisines, le capitaine envoya, pour en reconnoître la cause, MM. S.T-CRICQ et BAILLY, qui se trouvèrent attaqués à leur débarquement par une trentaine de sauvages. Armés de longues sagaies et de casse-têtes, ces hommes farouches poussoient de grandes clameurs, et se disposoient à porter leurs premiers coups contre M. S.T-CRICQ, lorsque cet officier se décida, quoiqu'à regret, à tirer un coup de fusil pardessus leur tête. Le bruit si nouveau pour eux d'une explosion de ce genre fit éprouver à ces sauvages une surprise et une terreur si vives, que tous ensemble se précipitèrent vers le rivage, gravirent les dunes et s'enfuirent au milieu des broussailles. A l'égard de la fumée qu'on avoit aperçue du navire, elle provenoit d'un trèsgrand feu allumé par les hommes qui venoient de s'enfuir.

Le 6 août, l'on établit l'observatoire sur la presqu'île voisine, et M. S.T CRICQ fut chargé de vérifier la marche des chronomètres; mais les variations de la température étoient si fortes à terre, que, peu de jours après, cet officier fut contraint de rapporter les montres à bord.

Le même jour 6 août, notre chaloupe, dont les avaries, lors de son échouage auprès de l'île Rottnest, n'avoient été réparées que provisoirement, fut halée sur le sable pour y recevoir un radoub complet. Tous nos charpentiers et calfats furent employés à ces réparations: l'on expédia aussi un certain nombre de matelots pour couper du bois et rassembler celui qui étoit nécessaire pour notre provision. Par ce moyen, nous eûmes un petit camp d'une trentaine de personnes. La nécessité de les approvisionner d'eau, et l'embarras continuel de leur en porter du bord, firent naître l'idée de placer à terre notre alambic, et de distiller de l'eau de mer.

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"Je fus chargé de son établissement, dit M. BAILLY; et malgré quelques difficultés résultant du vice de la construction de l'appareil, je parvins à en obtenir environ quatre-vingts pintes par jour, ce qui étoit plus que suffisant pour l'usage des trente personnes qui se trouvoient à terre. L'eau de mer, ainsi distillée, n'est pas désagréable; elle a seulement un petit goût de fumée qu'il seroit facile de lui ôter en l'aérant: elle nous a d'ailleurs paru bien préférable à l'eau si souvent corrompue dont on fait usage à bord des vaisseaux." L'avantage que nous avons retiré de l'emploi des alambics, doit prouver suffisamment combien un appareil de ce genre peut être utile à bord des navires; et l'on doit le regarder sur-tout comme indispensable, lorsqu'il s'agit d'explorer des côtes arides et dépourvues de toute eau douce, comme celles de la Nouvelle-Hollande. En cas de naufrage, de tels instrumens pourraient seuls arracher les équipages à la mort la plus déchirante.

Le 22 août, MM. FAURE et MOREAU furent expédiés dans le grand canot pour continuer l'exploration des côtes voisines de notre mouillage: ils devoient commencer leur travail à l'endroit où j'avois moi-même terminé mes relèvemens, c'est-à-dire, à la pointe nommée par M. DE S.T-ALLOUARN, Pointe des Hauts-Fonds; prolongeant ensuite la côte orientale de la presqu'île Péron, ils devoient revenir à bord, après avoir remonté la côte jusque par le travers de cette même pointe dont je viens de parler. Cette embarcation fut de retour le 31. Nous apprîmes alors de nos amis, qu'au Sud de la pointe des Hauts-Fonds, ils avoient découvert une petite baie, nommée depuis Baie de l'Attaque: une grosse pointe qui la termine vers le Sud fut appelée Pointe Guichenault, du nom de l'un des deux compagnons de M. PÉRON, dans la course pénible dont la suite de cette histoire offrira les détails. Plus loin, et toujours en s'avançant vers le Sud, ils reconnurent une seconde baie, que nous avons nommée Baie Lharidon. La pointe méridionale de cette baie reçut le nom de M. PETIT, l'un de nos malheureux

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camarades. Dans l'Est du cap Petit, MM. FAURE et MOREAU découvrirent une assez grande île, dont ils ne visitèrent alors que la côte occidentale, et que nous, avons depuis nommée Ile Faure, du géographe qui le premier la reconnut, et en dressa le plan. De là, continuant à se porter dans le Sud, MM. FAURE et MOREAU contournèrent tout le fond d'un grand havre, qui n'est séparé de celui que j'avois précédemment reconnu que par un isthme, que nous appelâmes Isthme Taillefer, du second médecin de la corvette le Géographe. Remontant ensuite vers le Nord, ils tombèrent sur de yastes bancs de sable, qui se trouvoient, à cette époque de l'année, couverts de Tortues marines, et que, pour cette raison, j'ai désignés dans mon plan général sous le nom de Bancs des Tortues. Invités par la facilité de la pêche, nos compagnons se rapprochèrent de l'île Faure, mirent pied à terre, et se procurèrent, en moins de trois heures, quinze tortues, dont quelques-unes pesoient 122 à 147 kilogrammes [250 à 300 livres]. Ainsi chargés de ces animaux précieux, ils effectuèrent leur retour à bord. Le grand havre qu'ils venroient de reconnoître, fut unanimement consacré par le nom du capitaine HAMELIN; il est un peu moins profond, mais plus large que celui de l'Ouest.

Cependant toutes nos provisions tiroient à leur fin, et nous n'avions encore aucune nouvelle du Géographe. Le capitaine avoit fait tout ce qu'il étoit possible pour opérer sa jonction avec ce bâtiment; il n'avoit rien négligé de ce que la rigueur de la discipline militaire, les ordres du Gouvernement et ceux de son chef, pouvoient lui prescrire. Il ne lui restoit plus d'espoir de rencontrer le Géographe qu'au lieu de la relâche; il prit le parti de s'y rendre sans différer. D'après cette résolution, nous appareillâmes le 4 septembre pour Timor, après avoir passé quarante-neuf jours dans cette prétendue baie des Chiens-Marins, sur laquelle il nous reste maintenant à jeter un coup-d'œil général.

Après Dirck-Hartighs et Vlaming, le premier Européen qui

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visita la baie des Chiens-Marins fut le capitaine DAMPIER, navigateur admirable, si l'on observe à quelle époque il a vécu. C'est à lui que sont dues les premières et les seules notions exactes que nous eussions sur ces contrées jusqu'à l'époque de notre expédition. Il mouilla dans le Nord de l'île Dirck-Hartighs, reconnut la baie du Nord de la presqu'île Péron, qu'il prit luimêmë pour une île, et donna le nom de Shark's-Bay [ou baie des Chiens-Màrins] à tout l'espace compris entre les îles de l'Ouest et la terre continentale, sans en avoir reconnu la configuration et l'étendue. Faut-il s'étonner d'après cela que DAMPIER, en général si exact dans tous ses travaux, ait imposé le nom de baie à une suite de golfes, de havres et de baies, qui n'ont nullement la forme de ce qu'on désigne généralement et de ce qu'il faut entendre par cette dernière dénomination? Nous la lui conserverons cependant, quelque impropre qu'elle puisse être, afin d'éviter les inconvéniens, toujours très-graves, qu'entraînent après eux les changemens de nomenclature.

S.T-ALLOUARN, avec la flûte le Gros-Ventre, parut en 1772 sur ces mêmes rivages, prit cônnoissance des terres du Nord de la presqu'île, nomma pointe des Hauts-Fonds le cap le plus Nord de cette presqu'île, et repartit sans avoir rien fait pour la géographie de cette intéressante portion de la terre d'Endracht.

Il résulte de nos travaux, qu'on peut regarder à peu de chose près comme complets, que la prétendue baie des Chiens-Marms forme un grand enfoncement de 50 lieues environ de profondeur, à prendre du cap Cuvier vers le Nord, jusqu'à l'extrémité Sud du golfe Freycinet; que toute la côte orientale en est exclusivement formée par le continent; que celle de l'Ouest se compose de l'îlot de Koks, de l'île de Dorre, de l'île Bernier, du récif de Dampier, de la grande île Dirck-Hartighs et d'une partie dès terres continentales. Tout le milieu de cette ouverture se trouve occupé par la

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grande presqu'île continentale, à l'Est et à I'Ouest de laquelle se trouvent les havres Hamelin et Freycinet.

Je ne chercherai pas à reproduire ici le tableau misérable de la stérilité de ces rivages; tous ces détails ont été présentés avec autant d'exactitude que d'intérêt dans le 6.e chapitre de cette relation. Il me suffira d'observer que tout ce que M. PÉRON a pu dire de la constitution physique et des productions diverses de l'île Bernier, est rigoureusement applicable à toutes les parties voisines du continent et des îles. Par-tout des roches calcaires et coquillières supportant des dunes de sable plus ou moins élevées; partout la même disette d'eau douce, la même aridité, la même foiblesse générale de la végétation, la même inutilité dans ses produits. Les productions animales de la mer sont les mêmes; et celles de la terre ne paraissent offrir de différence que dans l'espèce de kanguroo qui, plus grande sur le continent que dans ces îles, y est aussi plus rare: enfin, ce dernier possède exclusivement des chiens; et I'espèce humaine lui est également particulière. Foible et peu nombreuse, elle s'y présente avec les mêmes caractères physiques et sociaux que nous aurons occasion d'indiquer ailleurs.

Considérée sous le rapport de la navigation, cette partie de la terre d'Endracht présente un bon mouillage dans la baie de Dampier; elle peut fournir aussi du bois et des rafraîchissemens précieux en tortues. Pour ce qui peut concerner les spéculations commerciales, le nombre prodigieux des baleines que nous y avons vues, semble prouver que ces spéculations seraient heureuses, si: elles avoient pour objet la pêche de ces animaux; et lemploi des alambics pourroit suffisamment fournir aux besoins des pêcheurs. Les poissons et les tortues leur offriroient une nourriture abomdante et salubre; et les perles pourroient peut-être, par des recherches plus suivies, récompenser avantageusement leurs soins.

J'ai dit plus baut quele 4 september nous avions appareillé de

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la baie des Chiens-Marins pour nous rendre à Timor. Le même jour, à deux heures, nous nous trouvions au milieu de la passe du Naturaliste; et dans la soirée nous perdîmes de vue les îles de Dorre et de Bernier.

Le 15 septembre, nous aperçûmes, à une grande distance, l'île de la Nouvelle-Sabou [Sawü]; à midi, elle nous restoit au N. N. E., à 3 milles ½ de distance: le 16, à la pointe du jour, nous eûmes connoissance de la Grande-Sabou [Sawü]; nous fîmes route pour passer entre elle et là petite île de Benzoard. A neuf heures du matin, nous donnâmes dans le détroit qui sépare ces deux îles. La partie méridionale de la. Grande-Sabou est très-haute; ses montagnes, qui s'abaissent insensiblement jusqu'au bord de la mer, sont couvertes d'habitations et de belles forêts, du milieu desquelles on voit s'élancer une quantité prodigieuse de cocotiers et d'autres palmiers. Un grand nombre de ces arbres s'avance jusque sur le rivage, où leur pied se trouve baigné par les flots. Nous rangions cette île d'assez près pour distinguer plusieurs naturels qui marchoient sur le rivage: elle a dix lieues de longueur environ. La côte du N. O. est moins haute, et nous a paru aussi moins riante.

L'île de Benzoaard, opposée à la Grande-Sabou, n'a pas plus de cinq lieues de longueur dans sa plus grande dimension; elle est haute, bien boisée, et habitée.

Le 20 septembre, à la pointe du jour, nous eûmes la vue de l'île de Simâô [Semawü], qui nous restoit dans l'Est; et au-delà de cette île, nous découvrions, sur un plan très-reculé, les hautes montagnes de l'île de Timor. Le soir, au soleil couchant, nous apercevions, outre ces deux îles, celles de Tico et de Rotti [Rotte].

Les terres de Simâô, quoique hautes, le sont cependant moins que celles de la Grande-Sabou. Cette île est bien boisée, et coupée par des montagnes qui forment différens plans. Le sol de sa partie méridionale affecte une teinte rougeâtre assez forte.

Rotti est une île assez élevée: la petite île de Tico est basse,

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mais bien boisée; elle paroît être entourée d'une belle plage de sable.

En général, la forme de ces terres, la vigueur de la végétation qui les couvre, présentent le contraste le plus frappant avec le sol abaissé, stérile et désert de la Nouvelle-Hollande.

Le 21 septembre, nous fîmes route au Nord de Rotti, pour donner dans la rade de Coupang. A six heures et un quart, nous étions assez près du mouillage pour y apercevoir un navire à trois mâts; à sept heures et demie, je fus expédié dans le grand canot, pour prévenir le Gouverneur du but de notre relâche. J'étois déjà à quelque distance du bâtiment, lorsque je vis venir de la terre un canot portant flamme et pavillon François; il étoit commandé par mon frère….. J'appris alors que le Géographe se trouvoit depuis un mois à Coupang, et que, depuis l'instant de notre séparation à la baie du Géographe, on avoit eu les inquiétudes les plus vives sur le sort de notre corvette. Enfin, à une heure de l'aprèsmidi, nous mouillâmes à peu de distance de notre conserve.… Ainsi furent réunis, et pour ainsi dire par hasard, deux bâtimens, qui, destinés à opérer toujours de concert, ne durent leur longue et nuisible séparation, qu'aux faux calculs du Chef chargé de diriger leurs mouvemens communs.

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LIVRE III.

DE TIMOR AU PORT JACKSON, INCLUSIVEMENT.

CHAPITRE XI.

Traversée de Timor au cap Sud de la terre de Diémen.

[Du 13 Novembre 1801 au 13 Janvier 1802.]

NOUS avons vu, dans le chapitre V, que dès le début de son voyage, notre Commandant avoit interverti le plan général des opérations tracées par le Gouvernement; qu'au lieu d'aller doubler le cap Sud, il étoit venu reconnoître celui de Leuwin, et qu'il avoit employé toute sa première campagne à visiter la côte N. O. de la Nouvelle-Hollande: la marche naturelle des événemens et des saisons nous rappeloit donc à l'extrémité méridionale de la terre de Diémen; et ce fut en effet vers ce point que nous nous dirigeâmes en partant de Timor. Contrariés long-temps par les calmes et par les vents, nous eûmes beaucoup de peine à doubler le cap Leuwin; nous y parvînmes cependant vers les premiers jours de janvier: à la même époque, nous fûmes accueillis par des vents forcés d'O. N. O., qui nous portèrent avec rapidité sur les côtes Australes de la terre de Diémen; et le 13 janvier, nous eûmes la première vue des pitons brumeux de cette grande île.

Dans l'exposé succinct que je vais faire des principaux événemens de cette pénible traversée, j'ai cru devoir insister davantage sur les animaux pélagiens qui nous ont apparu, parce que leur

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histoire présente des détails également précieux pour le naturaliste et pour le navigateur. En effet, la constance des parages affectés par ces animaux peut souvent fournir à ce dernier des indications utiles sur le voisinage des terres ou sur leur éloignement. L'immortel COOK donna toujours un grand intérêt aux observations de ce genre; et M. DE FLEURIEU, dans son précieux appendice au Voyage de MARCHAND, a cru devoir s'en occuper lui-même d'une manière spéciale. Cette partie de son ouvrage, qu'on peut regarder comme un abrégé de Zoologie pélagienne, est bien certainement, en ce genre, le meilleur guide que puisse choisir le navigateur éclairé, ou même le naturaliste voyageur.

Le 14 novembre, le ciel étoit vaporeux, le baromètre à peine se soutenoit à 28P 1l; le thermomètre étoit à 23.5; l'hygromètre indiquoit 97° d'humidité. Nos nombreux malades souffrirent beaucoup de cette température humide et chaude; et, ce même jour, mourut à bord du Naturaliste, le nommé SAVARY, second maître d'équipage.

Le 15, nous perdîmes nous-mêmes le malheureux SAUTIER, notre premier, garçon jardinier, homme actif et laborieux.

Ce même jour, nous eûmes la vue d'une trombe dans le lointain: le 16, dans la soirée, nous vîmes une seconde trombe, et dans la nuit nous dépassâmes la Grande-Sabou.

Le 17 au matin, nous étions par le travers de l'île Benzoard; et, peu de temps après l'avoir dépassée, nous découvrîmes la Nouvelle-Sabou. Elle s'élève peu au-dessus des flots qui brisent autour d'elle: toutefois la surface en est riante; elle paroît couverte de verdure, et l'on y distingue, çà et là, de jolis bouquets d'arbrisseaux. Cette petite île est inhabitée, et remarquable sur-tout par un énorme rocher, placé vers l'une de ses pointes, et qui paroît de loin comme percé d'une large ouverture. La température insalubre des jours précédens continuoit: l'état de nos malades devenoit plus grave; et sur les huit heures du soir, nous perdîmes

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FRANÇOIS Courroyer, l'un des plus forts hommes de notre équipage, et l'un de nos meilleurs timonniers.

A cette époque, nous voyions voltiger autour de nos navires de grandes troupes de Foux, qui paroissent appartenir aux îles que nous avions en vue. Depuis cette époque, ces mêmes oiseaux nous ont constamment accompagnés jusqu'au 30 novembre: ils ont donc, avec nous, parcouru tout cet espace de mer compris entre le 10.e et le 15.e degré de latitude Australe; ce qui fait environ 125 lieues deloignement des côtes. Cette observation confirme, il est vrai, celles de LAFEUILLÉE, de COOK et de FORSTER, sur l'incertitude de l'indication du voisinage des terres, déduite de la rencontre des oiseaux de ce genre: il est cependant certain que nous n'avons jamais, en pleine mer, observé aucune espèce de Fou volant par troupe; et la traversée dont je parle, en est une preuve. En effet, comme, après avoir dépassé les îles Sabou, nous naviguâmes toujours loin des terres, nous n'en vîmes plus aucun jusqu'à l'époque de notre attérage à la terre de Diémen; alors, leurs innombrables légions vinrent s'offrir à nous presque en même temps que les hautes montagnes de cette grande île. On peut donc regarder, à quelques exceptions près, l'apparition des Foux comme l'indice très-probable de l'existence d'une terre voisine; et c'est pour le navigateur sur-tout, qui voyage au milieu des mers inconnues, qu'une telle indication devient précieuse. L'espèce de Fou dont il s'agit en ce moment étant nouvelle, je l'ai décrite sous le nom de Sula Sabuensis [Fou des îles Sabou].

Le 18 novembre, le nommé MARIE HUBERT, canonnier, périt à bord du Naturaliste.

Le 19, nous abandonnâmes nous-mémes à la mer un de nos meilleurs matelots, appelé POUGENS. A cette époque, nous étions tellement accablés par la chaleur, et notre ration d'eau se trouvoit si modique, qu'on vit des malheureux boire leur urine. Toutes les représentations du médecin pour faire augmenter momentanément

TOME I. D d

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la quantité d'eau, sauf à la diminuer dans des parages plus froids, furent inutiles. J'indique à regret de tels détails; mais, dans des voyages de ce genre, la leçon du malheur même ne doit pas être perdue: les navigateurs les plus célèbres, à la tête desquels se présentent Cook, LA PÉROUSE et VANCOUVER, s'accordent à regarder la privation d'eau comme la plus puissante des causes qui prédisposent au scorbut dans les grandes navigations. Et comme nous allons bientôt être accablés nous-mêmes par ce fléau, pourrois-je, sans crime, dissimuler ou passer sous silence une circonstance qui se rattache aussi particulièrement à cette désastreuse épidémie?

Pl. XXIX, fig. 1.

Le 20 novembre, nous rencontrâmes à la surface des mers une grande quantité de ces Physales dont j'ai présenté dans le 3.e chapitre les mœurs intéressantes. L'espèce dont il s'agit, me parut différente de celle de l'Océan Atlantique: je la décrivis sous le nom de Physalia Australis; et je fis, sur l'organisation de ces animaux singuliers, un grand nombre de recherches, dont les détails seront présentés dans la partie zoologique de notre voyage.

Le 22 novembre, un de nos malheureux canonniers mourut encore; il s'appeloit MENTELLE. A cette époque, la consternation régnoit à bord: vingt-cinq hommes étoient sur les cadres; et plusieurs d'entre eux, parmi lesquels on comptoit MM. DEPUCH et MAUGÉ, se trouvoient très-mal: heureusement, à mesure que nous avancions vers le Sud, la chaleur devenoit moins accablante, et l'état de nos malades parut s'améliorer dans le rapport même de l'abaissement du thermomètre.

Le 24, nous vîmes pour la première fois des Oiseaux de tempête [Procellaria Pelagica, LIN.]: nous nous trouvions par le 14.e degré de latitude Australe. Le 7 décembre, par 17°, et le 1.er janvier par 34°, nous en aperçûmes encore quelques-uns; ce qui est assez rare par cette latitude.

Le 25 novembre, on prit un squale de 32 décimètres de

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longueur [10 pieds], qui nous fournit un nouvel exemple de l'irritabilité prodigieuse de ces poissons. En effet, depuis plus de dix minutes, on lui avoit coupé la tête, arraché le cœur et tous les viscères, lorsque, pour le laver à la pompe, on voulut le traîner sur l'avant du vaisseau. L'animal, qu'on tiroit alors par la queue, se mit à faire des efforts si violens, il soulevoit son tronc avec tant de force et de vivacité, que plusieurs personnes faillirent en être renversées. Dans notre passage d'Europe à l'Ile-de-France, j'avois vu déjà, dans un animal du même genre, l'irritabilité se conserver plus long-temps encore. Depuis plus de deux heures, un requin étoit éventré; tous ses organes, avec son cœur, avoient été jetés dans la mer, lorsqu'un matelot vint pour lui couper la queue: à peine il avoit enfoncé le couteau d'un demi-pouce dans les chairs, que le requin se contracta violemment, fit plusieurs bonds sur le navire; et cette irritabilité ne cessa, que lorsque la queue eut été coupée d'un coup de hache.

Le 26, dans la soirée, en accostant le Naturaliste, nous apprîmes que du côté des maladies il n'étoit pas beaucoup plus heureux que nous; qu'indépendamment des morts dont nous avons parlé, il avoit encore perdu le jeune BOURGEOIS, de la ville du Hâvre, aussi recommandable par ses qualités estimables que par son éducation distinguée: ce même jour, on venoit de jeter à la mer un matelot nommé YVES. Enfin, le capitaine HAMELIN nous apprit qu'il avoit encore dix-huit hommes sur les cadres, dont M. LEVILLAIN, qui se trouvoit de plus en plus mal. En échange de ces tristes nouvelles, nous lui en donnâmes de plus tristes encore; et les deux vaisseaux se séparèrent pour continuer une navigation qui s'annonçoit sous de bien tristes auspices.

Le 27, nous rencontrâmes de nombreuses troupes de poissons volans; nous en revîmes le 30 novembre, le 1.er et le 2 décembre, par les latitudes de 14 à 19°.

Le 2 décembre, par 15°, nous observâmes les premiers Paille-

D d 2

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en-queue [Phaëton Æthereus, LIN.], le plus beau des oiseaux pélagiens équatoriaux; le 22, nous en vîmes encore, et ce dernier jour nous venions de passer le tropique du Capricorne. Ainsi donc cette partie de nos observations se trouve conforme à ce que dit éloquemment BUFFON, sur les limites de l'habitation de cet intéressant oiseau: "Attaché au char du Soleil sur la zone brûlante que bornent les tropiques, volant sans cesse sous ce ciel enflammé, sans s'écarter jamais des deux limites extrêmes de la route du grand astre, il annonce aux navigateurs leur passage prochain sous ces signes célestes."

Le 11 décembre, nous nous trouvions par 21° de latitude Australe et par 101° de longitude à l'Est du méridien de Paris; nous eûmes la vue d'un Damier [Procellaria Capensis], le plus élégant des oiseaux pélagiens antarctiques, celui dont la description se reproduit le plus souvent dans les relations des voyageurs anciens et modernes. Le 13 décembre, nous en revîmes encore; et comme ce même jour nous avions observé des Phaétons, il en résulte que nous avons pu voir ensemble aux mêmes lieux deux animaux, dont l'un, habitant exclusif des mers antarctiques, se complaît au milieu des frimas, des brumes et des tempêtes, tandis que l'autre, attaché, comme le dit BUFFON, au char du Soleil, chérit le calme des tropiques et leur température ardente. De ces observations, de celles de COOK, qui, dans son second voyage, trouva des Damiers en-deçà du 30.e degré, il résulte que les limites fixées par LINNÆUS pour l'habitation de ces animaux, doivent être plus rapprochées des régions équatoriales que celles de 4o°, au-delà desquelles le célèbre naturaliste Suédois a voulu les réléguer. Nous les avons d'ailleurs observés en très-grand nombre tout le long de la terre de Leuwin, et même dans la baie du Géographe, par 33°.

Le 12 décembre, pour la cinquième fois, nous passâmes le tropique du Capricorne pour entrer dans les régions tempérées

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Australes. Déjà la température n'étoit plus que de 17°; le baromètre de 28P 1l s'étoit élevé progressivement à 28P 3l. Le même jour, nous perdîmes notre maître voilier, homme très-respectable et très-estimé de l'équipage et des officiers.

Le 25, nous vîmes des Pétrels gris [Procellaria grisea, LIN.]; nous en rencontrâmes encore le 29, le 30 et le 31 du même mois, par la latitude de 32 à 33° Sud. C'est, en effet, celle où LINNÆUS fait commencer leur habitation: Cook cependant, à son premier voyage, ne les avoit trouvés que par 35°.

Pl. XXXI, fig. 4.

Le 29 décembre, la mer parut couverte de Janthines, le plus agréable des Mollusques testacés pélagiens; ce mollusque, par le moyen d'une grappe de petites vésicules remplies d'air, flotte librement à la surface des eaux, ainsi que nous l'avons fait observer dans le 3.e chapitre de cet ouvrage.

Sur cette brillante coquille, je découvris une nouvelle espèce de crustacée, d'un beau bleu d'outremer comme elle; je le reconnus, pour un Pinnothère, et le décrivis sous le nom de Pinnotheres Janthinœ. Cette découverte est d'autant plus intéressante, qu'il ne paroît pas qu'on eût trouvé jusqu'à présent de ces animaux parasites dans les coquilles univalves.

Le même jour 29 décembre termina les douleurs et l'existence de mon collègue M. LEVILLAIN. A la dyssenterie cruelle qui le poursuivoit depuis Timor, s'étoit jointe une fièvre pernicieuse diaphorétique [V.as diaphoretica de Torti], au quatrième accès de laquelle il succomba. Son corps fut abandonné à l'Océan, qui, par une fatalité bien malheureuse, avoit déjà servi de tombeau à son père et à son frère aîné. Cette mort affligea sincèrement tout le monde à bord des deux vaisseaux; M. LEVILLAIN étoit, en effet, d'un caractère extrêmement doux et paisible, qui l'a voit rendu cher à tous ses compagnons. Pendant son séjour dans la baie de Dampier, il avoit fait une belle collection des coquilles pétrifiées qui forment des bancs très-étendus sur ces rivages, et

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qui sont d'autant plus intéressantes à bien étudier, que la plupart sembleraient avoir leurs analogues vivans au pied même des rochers quelles composent.

Le 3 janvier 1802 vit succéder tout-à-coup aux vents foibles, aux calmes plats que nous avions eus jusqu'alors, une brise violente d'O. N. O.; le baromètre s'abaissa rapidement de 28P 3l à 27P 10l. Le ciel se couvrit de nuages épais et noirâtres; nous eûmes durant la nuit une forte averse. Le lendemain 4 janvier, les vents continuèrent à souffler grand frais et par rafales impétueuses; la mer étoit horriblement grosse, et le roulis très-fatigant: mais la rapidité de notre marche nous faisoit supporter avec plaisir ces inconvéniens nécessaires du temps que nous éprouvions. Au milieu de ces vagues courroucées, nous vîmes nager deux baleines monstrueuses qui passèrent très-près du navire; il me fut cependant impossible d'en déterminer le genre, parce qu'elles ne firent que se montrer à la surface des flots, et disparurent ensuite, en laissant un vaste remous après elles.

Assurgunt longo properantes agmine fluctus,
Miscenturque vadis imis…..
STAT.

Le 5, nous nous trouvions déjà par 37° de latitude et par 117° de longitude orientale. Ici disparut le grand Pétrel équinoxial [Procellaria equinoxialis, LIN.]; il nous avoit apparu le 11 décembre pour la première fois par la latitude de 21° environ; et depuis cette époque, il n'avoit cessé de se montrer autour de nos vaisseaux. Il en résulte donc que nous avons observé ce beau Pétrel dans une étendue de plus de 19°, sur les limites des régions équinoxiales Australes, et dans la plus grande partie des régions tempérées de cette même portion du globe; et si nous ajoutons à ces observations, qui nous sont propres, l'autorité d'EDWARDS, de BROWN et de LINNÆUS; qui tous étendent les limites de l'habintation du Pétrel équinoxial jusqu'à la hauteur du cap de

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Bonne-Espérance, et même jusqu'à celle de la Nouvelle-Zéelande, on conviendra, sans doute, quil eût été difficile de donner à cette espèce un nom qui lui convînt moins que celui d'équinoxial, qui semble indiquer un habitant plus exclusif des contrées équatoriales.

Le 6 et le 7 janvier, le gros temps des jours précédens continua; ce dernier jour, nous nous trouvions par 39° de latitude et par 120° de longitude orientale: le thermomètre n'indiquoit plus que 10° et le sentiment du froid le plus vif nous força de recourir à nos habits d'hiver. Nous eûmes la première vue de l'espèce d'Albatrosse, décrite par FORSTER sous le nom d'Albatrosse couleur de chocolat [Diomedea Spadicea]. Nous avions rencontré, dès le 4, par 35°, l'Albatrosse commun [Diomedea Exulans, LIN.], le plus grand des oiseaux pélagiens antarctiques; et nous en avions observé les deux variétés blanche et brune, qu'il conviendra peut-être de considérer comme deux espèces distinctes, ainsi que je m'efforcerai de le prouver ailleurs. Quelques individus avoient jusqu'à 32 décimètres d'envergure [10 pieds] et même davantage. L'Albatrosse couleur de chocolat m'a paru, comme à FORSTER, plus petit que l'Exulans. Jusqu'aux attérages de la terre de Diémen, ces animaux ont suivi nos bâtimens; et leur nombre sembloit s'accroître à mesure que nous nous rapprochions davantage des climats froids et brumeux, où s'exerce plus particulièrement leur empire.

La journée du 9 m'offrit plusieurs animaux intéressans. Les premiers furent ces grands Goélands bruns [Larus cataractes, LIN.], connus des matelots sous le nom de Cordonniers, de Poules du Port-Egmont, &c. COOK a vu leurs nombreux essaims se reproduire jusqu'au milieu des glaces qui bornèrent sa course hardie au 64.e degré de latitude Australe. Ces Goélands sont, après les Albatrosses, les plus puissans oiseaux pélagiens de l'extrémité antarctique du Monde.

Les autres troupes d'oiseaux qui nous apparurent pendant la

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journée du 9, appartenoient toutes au genre des Hirondelles de mer [Sterna]. J'en distinguai trois espèces: la première me parut être le Sterna obscura, LIN.; la seconde étoit nouvelle: je la décrivis sous le nom de Sterna melanosoma, à cause de la couleur noire de son corps; la troisième étoit également inconnue aux naturalistes, et d'après ses rapports avec le Sterna Caspia, LIN., elle reçut le nom de Sterna Caspioïdes. Ce même jour, nous aperçumes dans les flots, à peu de distance du navire, une énorme espèce de Sépie, vraisemblablement du genre Calmar [Loligo, LAMARCK], de la grosseur d'un tonneau; elle rouloit avec bruit au milieu des vagues, et ses longs bras, étendus à leur surface, s'agitoient comme autant d'énormes reptiles. Chacun de ces bras n'avoit pas moins de 19 à 22 décimètres de longueur [6 ou 7 pieds], sur un diamètre de 18 à 21 centimètres [7. ou 8 pouces]. C'est sans doute à quelque animal de cette espèce que DOM PERNETTY ne craint pas d'attribuer des dimensions tellement prodigieuses, un poids si considérable, qu'alors qu'il parvient, dit-il, à s'accrocher aux manœuvres supérieures d'un navire en grimpant le long des cordages, il peut entraîner sa perte et le faire sous-sombrer (expression de PERNETTY).… Conte puéril sans doute, exagération révoltante, mais qui tire probablement sa source de l'apparition de quelques animaux monstrueux de ce genre.

Le 10 janvier, le gros temps continuoit encore; je découvris une nouvelle espèce de Mauve, que je décrivis sous le nom de Larus melanopterus, à cause de ses ailes noires. Le même jour, pour la première fois, nous vîmes nager à la surface des flots des paquets de Fucus Gigantinus. Ce n'est pas sans raison que ce végétal a reçu cette dénomination spécifique; car dans la suite j'en ai vu plusieurs tiges qui n'avoient pas moins de 65 à 97 mètres de longueur [2 ou 300 pieds]. Nous dirons dors par quels moyens la nature parvient à soulever ces longues tiges du fond des mers, et comment elle peut les faire flotter à leur surface.

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Le 11, je décrivis sous le titre de Dauphin à museau blanc [Delphinus Leucoramphus], une nouvelle espèce de Dauphin, que M. DE LACÉPÈDE a bien voulu, dans son Histoire des Cétacées, appeler de mon nom [Delphinus Peronii]. C'est, au surplus, un phénomène bien remarquable que cette disposition de tous les animaux à devenir blancs, à mesure que leur habitation se rapproche des hautes latitudes. Ainsi, dans ces mêmes régions du Nord qui fournissent des renards blancs, des ours blancs, &c., on trouve aussi une espèce de Dauphin blanc [Delphinus Leucas, LIN.]; et dans les hautes latitudes Australes, outre le Delphinus Leucoramphus dont je viens de parler, il existe une seconde espèce du même genre, observée dabord par COMMERSON, puis par FORSTER, dont le corps tout-à-fait blanc ne conserve plus que des taches d'un brun-bleuâtre.

Le 12 janvier, nous nous estimions par 44° latitude Sud et par 141° 27′ de longitude Orientale; et conséquemment nous étions à peu de distance du cap S. O. de la terre de D'émen. Durant la nuit, nous reçûmes de fortes averses et beaucoup de grêle; le lendemain matin, de bonne heure, après une navigation de soixante-un jours, nous découvrîmes les premiers pitons de cette grande île.

TOME I. E e

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CHAPITRE XII.

Partie Sud de la terre de Diémett.

[Du 13 Janvier au 17 Février 1802.]

Pl. III, fig. 1.

LE 13 janvier, dès la pointe du jour, nous eûmes la vue de la terre, qui nous restoit alors du N. N. E. à l'E. N. E. A huit heures, nous étions par le travers du cap S. O.; bientôt nous relevâmes les petites îles de Witt et le rocher solitaire de Meuw stone. De huit heures à midi, nous prolongeâmes rapidement toute cette extrémité méridionale de la terre de Diémen.… A cette dernière heure, nous venions de doubler le cap Sud, le dernier point du Monde dans l'hémisphère oriental. Les rochers de Swilly et d'Eddystone nous restoient alors dans le Sud, et presque à perte de vue.

Cependant tous les regards étoient fixés sur la terre; nous admirions à l'envi ces hautes montagnes que la nature, comme autant de boulevarts de granit, sembla vouloir opposer aux fureurs de l'Océan orageux, qui se prolonge de là jusqu'aux glaces du pôle antarctique; nous admirions ces larges plateaux de l'intérieur de l'île qui s'élèvent en amphithéâtre sur toute sa surface, recouverts par-tout de forets profondes. La mer pendant ce temps étoit houleuse et grosse; les vents souffloient avec violence et par rafales de la partie du S. O.; la température étoit froide, le ciel brumeux, et de longues écharpes de vapeurs se projetoient sur le flanc grisâtre des montagnes et des forêts. A cette brume succédèrent bientôt des averses de pluie, de grêle et de grésil; d'innombrables troupes de foux, de goélands, de cormorans, de sternes, partis de tous les rochers voisins, entouroient nos navires, mêlant leurs cris aigus au bruit des flots courroucés; une longue file de dauphins à museau blanc, plusieurs grands cétacées évoluoient

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autour de nous; en un mot, tout sembloit se réunir pour donner une sorte de solennité à notre attérage sur ces côtes, et tout annonçoit que nous touchions aux limites extrêmes du Monde Austral…..

A midi et demi, nous eûmes la vue des îles Boréel, qui forment le point le plus Sud de la grande baie des Tempêtes [Storm-bay], Le Commandant fit signal au capitaine HAMELIN de porter en avant, et de donner dans le canal Dentrecasteaux. A peine cette manœuvre étoit exécutée, qu'on aperçut un grand banc de roches qui força le Naturaliste à serrer le vent tribord amures pour reprendre le large: nous imitâmes sa manœuvre. Pendant ce temps les averses de grésil se succédoient; les rafales devenoient plus impétueuses: nous fûmes obligés de serrer une grande partie de nos voiles; mais enfin nous parvînmes à doubler le banc de roches qui se trouve en avant des îles Stériles. Faisant route alors sur le cap Bruny, nous enfilâmes le canal, en rangeant de très-près la pointe Labillardière. A quatre heures et demie, nous étions mouillés dans la grande Anse par 23 brasses fond de vase à l'Est, et à un mille seulement de l'île aux Perdrix.

De toutes les découvertes modernes faites à la terre de Diémen, celle du canal Dentrecasteaux est, sans contredit, la plus singulière et la plus importante. Après avoir échappé successivement à TASMAN, FURNEAUX, COOK, MARION, COX, HUNTER et BLIGH, elle ne fut pour l'Amiral François lui-même que le fruit heureux d'une erreur qui pouvoit devenir dangereuse.

Dans la description générale que je dois faire ailleurs de la terre de Diémen, j'insisterai plus particulièrement sur le canal Dentrecasteaux: il suffit à mon objet présent d'exposer les principaux détails de notre séjour et de nos opérations sur ce point.

Le but essentiel de notre relâche à cette extrémité de la terre de Diémen, étant d'y renouveler notre provision d'eau, le Commandant s'empressa d'expédier plusieurs embarcations pour

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aller sar différens points chercher une aiguade. M. H. FREYCINET reçut ordre de partir le 14 au matin pour visiter, sous ce rapport, l'entrée de la rivière Huon et le port des Cygnes. M. LESUEUR et moi l'accompagnions.

A neuf heures, nous dépassâmes la petite ile la plus voisine de l'en trée du port; toute sa surface est couverte de verdure, d'arbres et d'arbustes qui la faisoient paroitre comme un joli bosquet. A neuf heures et demie, nous étions à l'entrée du port des Cygnes. De tous les lieux que j'ai pu voir durant le cours de notre long voyage, celui-ci m'a paru le plus pittoresque et le plus agréable. Sept plans de montagnes qui s'élèvent comme par degrés vers l'intérieur de la terre de Diémen, forment la perspective du fond du port; à droite et à gauche, des collines élevées l'enceignent de toutes parts, et présentent dans leur développement un grand nombre de petits caps bien arrondis, et de petites anses romantiques. Sur tous les points la végétation la plus active multiplie ses productions; les rivages sont bordés d'arbres puissans, toujours verts, et tellement rapprochés entre eux, qu'il est presque impossible de pénétrer dans les forêts qu'ils composent. D'innombrables essaims de perroquets, de cacatoès, revêtus des plus riches couleurs, voltigeoient sur leur sommet; et de charmantes mésanges à collier bleu d'outremer folâtroient sous leur ombrage. Les flots dans ce port étoient extrêmement calmes; et leur surface étoit couverte de légions de cygnes noirs qui naviguoient avec, élégance et majesté.

Tandis que nous étions livrés encore à la douce contemplation d'un pareil tableau, nous nous en trouvâmes distraits par quelques cris que nous entendîmes sur la rive droite du port que nous rangions de plus près. En portant les yeux de ce côté, nous aperçûmes deux sauvages qui couroient sur le bord de la mer, faisant l'un et l'autre de grands gestes de surprise et d'admiration; l'un d'eux portoit à la main une espèce de torche d'écorce enflammée.

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Nous leur répondîmes par quelques cris, en cherchant à nous rapprocher du rivage; mais au lieu de nous y attendre, ils s'enfoncèrent dans la forêt et disparurent.

En poursuivant notre route, nous parvînmes dans une petite anse, au fond de laquelle se dessinoit une jolie vallée, qui paroissoit devoir offrir quelque ruisseau d'eau douce; cette considération décida M. H. FREYCINET à y aborder. A peine nous avions mis le pied sur le rivage, que deux naturels se présentèrent à nous sur le sommet d'un, morne taillé presque à pic. Aux signes d'amitié que nous leur fîmes, l'un d'eux se précipita du haut du rocher plutôt qu'il n'en descendit, et dans un clin-d'œil il fut au milieu de nous. C'étoit un jeune homme de 22 à 24 ans, d'une constitution généralement forte, n'ayant d'autre défaut que la gracilité des jambes et des bras, qui caractérisent sa nation, et sur lequel nous aurons occasion de revenir dans la suite de nos travaux. Sa physionomie n'avoit rien d'austère et de farouche; ses yeux étoient vifs, spirituels, et son air exprimoit à-la-fois la bienveillance et la surprise. M. FREYCINET l'ayant embrassé, j'en fis autant; mais à l'air d'indifférence avec lequel il accueillit ce témoignage de notre intérêt, il nous fut facile de juger qu'il n'avoit aucune signification pour lui. Ce qui parut d'abord l'affecter davantage, ce fut la blancheur de notre peau: voulant s'assurer, sans doute, si cette couleur étoit la même par tout le corps, il entr'ouvrit successivement nos gilets et nos chemises; et son étonnement se manifestoit par de grands cris de surprise, et sur-tout par des trépignemens de pieds extrêmement vifs.

Cependant notre chaloupe paroissoit l'occuper encore plus que nos personnes; et après nous avoir examinés quelques instans, il s'élança dans cette embarcation. Là, sans s'inquiéter nullement des matelots qui s'y trouvoient, il parut comme absorbé dans son nouvel examen. L'épaisseur des courbes, et des membrures, la solidité de sa construction, son gouvernail, ses rames, ses mâts,

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ses voiles, il observa tout avec ce silence et cette attention profonde qui sont les signes les moins équivoques d'un intérêt et d'une admiration réfléchis. Dans ce moment, un des canotiers voulant sans doute ajouter à sa surprise, vint lui présenter une bouteille de verre remplie de l'arack qui formoit une partie de la ration de l'équipage. L'éclat du verre fit pousser d'abord un cri d'étonnement au sauvage, qui prit la bouteille et qui l'examina quelques instans; mais bientôt sa curiosité se trouvant ramenée sur la chaloupe, il jeta cette bouteille dans la mer, sans paroître avoir aucune autre intention que celle de se débarrasser d'un objet indifférent; et de suite il revint à son premier examen. Ni les cris du. matelot qui s'affligeoit de la perte de la bouteille d'arack, ni l'empressement d'un de ses camarades à se jeter dans l'eau pour la pêcher, ne parurent l'émouvoir: il essaya à diverses reprises de pousser la chaloupe au large; mais le câbleau qui la retenoit attachée rendant impuissans tous ses efforts, il fut contraint de l'abandonner, et de revenir nous joindre, après nous avoir donné l'exemple le plus frappant que nous ayons eu jamais de l'attention et de la réflexion dans les peuples sauvages.

Arrivés au haut du morne dont j'ai parlé déjà, nous trouvâmes, M. FREYCINET et moi, le second naturel: c'étoit un vieillard de cinquante ans environ; sa barbe étoit en partie grise, ainsi que ses cheveux; sa physionomie, comme celle du jeune homme, étoit ouverte et franche; à travers quelques signes non équivoques de trouble et de frayeur, on distinguoit aisément de la candeur et de la bonhomie. Ce viejllard, après nous avoir examinés tous les deux avec autant de surprise et de satisfaction que le premier, après avoir vérifié, comme lui, la couleur de notre poitrine, en écartant nos gilets et nos chemises, fit signe à deux. femmes qui se tenoient à l'écart de s'approcher; elles hésitèrent quelques instans, après quoi la plus âgée vint à nous; la plus jeune la suivit, plus timide et plus troublée que la première: celle-ci paroissoit

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avoir une quarantaine d'années, et de larges rides sur la peau du ventre annonçoient, à ne pas s'y méprendre, qu'elle avoit été mère de plusieurs enfans; elle étoit absolument nue, et paroissoit, comme le vieillard, bonne et bienveillante. La jeune femme, de vingt-six à vingt-huit ans, étoit d'une constitution assez robuste; comme la précédente, elle étoit entièrement nue, à l'exception d'une peau de kanguroo, dans laquelle elle portoit une petite fille, qu'elle allaitoit encore. Son sein, un peu flétri déjà, paroissoit d'ailleurs assez bien conformé et suffisamment fourni de lait. Cette jeune femme, comme le vieillard et la femme âgée, que nous présumâmes être son père et sa mère, avoit une physionomie intéressante; ses yeux avoient de l'expression et quelque chose de spirituel qui nous surprit, et que depuis lors nous n'avons jamais trouvé dans aucune autre femme de cette nation: elle paroissoit d'ailleurs chérir beaucoup son enfant, et ses soins pour lui avoient ce caractère affectueux et doux qui se reproduit chez tous les peuples comme l'attribut particulier de la tendresse maternelle.

Nous nous empressâmes, M. FREYCINET et moi, de combler de présens cette bonne et intéressante famille; mais tout ce que nous pûmes offrir, fut reçu avec une indifférence qui nous surprit, et que nous avons eu l'occasion depuis d'observer souvent chez d'autres individus de la même race.

Cependant M. FREYCINET desirant vérifier, le plutôt possible, ses conjectures sur l'existence d'un ruisseau d'eau douce dans le fond de la vallée que nous avions en vue, partit avec quelques hommes. M. LESUEUR se mit lui-même en route pour aller donner la chasse aux animaux des forêts; pour moi je restai parmi les sauvages, occupé à les observer, à décrire leur constitution physique, à recueillir quelques mots de leur idiome. Le jeune homme s'étant aperçu que nos matelots vouloient allumer du feu, s'empressa de ramasser des branches d'arbres autour de nous; puis, avec une espèce de torche qu'il avoit déposée tout près de l'endroit où

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nous étions, il nous procura dans quelques instans un très-grand feu qui nous fit d'autant plus de plaisir, que le thermomètre à peine se soutenort à 9°. Dans ce moment, la jeune femme eut une surprise, dont la cause pourroit paroître bien frivole, mais que je ne crois pas devoir passer sous silence, parce que ce sont précisément ces petits détails qui peuvent donner une idée plus exacte et plus vraie de l'état des, peuples qui se trouvent placés à de si grandes distances de notre état social. Un de nos matelots portoit une paire de gants fourrés, qu'en approchant du feu il retira de ses mains et mit dans sa poche. La jeune femme, à cette vue, se mit à pousser un si grand cri, que nous en-fûmes d'abord alarmés; mais nous ne tardâmes pas à reconnoître la cause de cette espèce d'effroi, et nous ne pûmes douter à ses expressions, à ses gestes, qu'elle n'eût pris ces gants pour de véritables mains, ou du moins pour une espèce de peau vivante qu'on pouvoit ainsi quitter, mettre en poche et reprendre à son gré. Nous rîmes beaucoup de cette singulière erreur; mais il n'en fut pas ainsi de l'enlèvement que le vieillard nous fit un instant après d'une bouteille remplie d'arack. Comme elle contenoit une grande partie de notre boisson, nous fûmes obligés de la lui faire rendre, ce dont il parut conserver quelque ressentiment; car il ne tarda pas à partir avec sa famille, malgré toutes les instances que je pus faire pour le retenir plus long-temps.

Alors je descendis au rivage: la mer étoit basse; et dans moins de deux heures je recueillis plus de quarante espèces nouvelles de mollusques proprement dits, de coquilles, de crustacées et de poissons. Dans la partie zoologique de la description de la terre de Diémen, j'indiquerai plusieurs de celles qui, par leurs dimensions, leurs couleurs, leurs usages économiques, ou leur importance particulière pour les naturalistes, me paroissent mériter un intérêt plus grand.

Pl. XV.

De retour au mouillage de la chaloupe, j'appris de M. FREYCINET

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qu'il n'avoit pu trouver aucune trace d'eau douce, quoiqu'il eût fait une course longue et pénible en remontant la vallée. M. LESUEUR avoit été plus heureux dans ses recherches; il rapportoit douze espèces d'oiseaux, dont trois du genre perroquet, et la jolie mésange à tête et collier bleus dont j'ai parlé. Les matelots, pendant notre absence, avoient préparé notre frugal repas: nous mangeâmes à la hâte, et repartîmes aussitôt pour aller visiter une autre partie du rivage, où nous avions quelque espoir de trouver de l'eau douce. Nous rencontrâmes bientôt une case de naturels; ce n'étoit qu'un simple abat-vent d'écorces disposées en demi-cercle, et appuyées contre quelques branches sèches: un aussi frêle abri ne pouvant avoir d'autre objet que de préserver l'homme de l'action des vents trop froids, j'observai que sa convexité se trouvoit effectivement opposée à ceux du S. O., qui sont, sur ces rivages, les plus constans, les plus impétueux et les plus froids. En avant du pauvre ajoupa que nous venions de découvrir, se trouvoient les débris d'un feu récemment éteint; et de gros tas de coquillages d'huîtres et d'Haliotis Gigantea se montroient à peu de distance, exhalant, par la corruption des débris d'animaux que les coquilles pouvoient conserver encore, une odeur putride et nauséabonde. Sur le bord du rivage, nous aperçûmes deux pirogues formées chacune de trois rouleaux d'écorces grossièrement réunies, et maintenues par des lanières de même nature. Ailleurs, je reviendrai sur tout ce qui concerne cette ébauche informe de l'art de la navigation: on peut d'avance en prendre une idée juste dans le dessin de M. LESUEUR.

Pl. XIV.

Ces cases, ces feux récemment éteints, ces débris de coquilles et ces pirogues, ne nous permirent pas de douter que la famille avec laquelle nous venions d'avoir une entrevue, n'habitât cette partie du rivage. Nous ne tardâmes pas, en effet; à voir les mêmes individus qui s'avançoient vers nous, en prolongeant la grève. Aussitôt qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent de grands cris de

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joie, et doublèrent le pas pour nous rejoindre. Leur nombre se trouvoit alors augmenté d'une jeune fille de 16 à 17 ans, d'un autre petit garçon de 4 à 5 ans, et d'une petite fille de 3 à 4 ans. Cette famille se trouvoit ainsi composée de neuf personnes, dont les deux plus âgées nous parurent être le père et la mère: le jeune homme et sa femme nous semblèrent à-ja-fois époux et frères; nous jugeâmes la jeune fille devoir être la sœur de ces derniers; les quatre enfans devoient être ceux du. jeune homme et de la jeune femme.

Cette famille revenoit alors de la pêche, qui sans doute avoit été très-heureuse; car presque tous les individus étoient chargés de coquillages, appartenant à la grande espèce d'oreille-de-mer particulière à ces rivages. Le vieillard, prenant M. FREYCINET par la main, nous fit signe de le suivre, et nous conduisit à la pauvre cabane que nous venions de quitter. Le feu, dans un instant, fut allumé; et après nous avoir répété plusieurs fois médi, médi [asseyez-vous, asseyez-vous], ce que nous fîmes, les sauvages s'accroupirent eux-mêmes sur leurs talons, et chacun se mit en devoir de manger le produit de sa pêche. La cuisine n'étoit ni longue, ni difficile à faire: ces grandes coquilles étoient mises sur le, feu; et là, comme dans un plat, l'animal cuisoit; on l'avaloit ensuite, sans aucune autre espèce d'assaisonnement ou d'apprêt. En goûtant de ces coquillages ainsi préparés, nous les trouvâmes très-tendres et très-succulens.

Tandis que nos bons Diéménois prenoient ainsi leur simple repas, il nous vint à l'idée de leur faire de la musique, bien moins, satls doute, pour les divertir, que pour connoître l'effet de nos chants sur leur esprit et sur leurs organes. Dans ce dessein, nous choisîmes cet hymne si malheureusement prostitué daps la révolution, mais si plein de chaleur et d'enthousiasme, et si propre dès-lors à notre objet. Au premier instant, les sauvages parurent troublés encore plus que surpris; mais après quelques momens

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d'incertitude, ils prêtèrent une oreille attentive: le repas fut suspendu, et les témoignages de leur satisfaction se manifestèrent par des contorsions et des gestes si bizarres, que nous avions peine à contenir l'envie de rire qui nous pressoit. Pour eux, ils n'éprouvoient pas moins d'embarras à étouffer pendant le chant l'expression de leur enthousiasme: mais à peine une strophe étoit finie, que de grands cris d'admiration partoient en même temps de toutes les bouches; le jeune homme, sur-tout, étoit comme hors de lui-même; il se prenoit par les cheveux; il se grattoit la tête avec ses deux mains, s'agitoit de mille manières, et prolongeoit ses clameurs à diverses reprises. Après cette musique forte et guerrière, nous chantâmes quelques-uns de nos petits airs tendres et légers: les sauvages parurent bien en saisir le véritable sens; mais il nous fut aisé de connoître que les sons de ce genre ébranloient trop foiblement leurs organes.

Le repas interrompu par nos chants ayant été terminé, la scène prit tout-à-coup un caractère plus intéressant. La jeune fille dont je viens de parler, se faisoit remarquer à chaque instant davantage par la douceur de sa physionomie et par l'expression de ses regards affectueux autant que spirituels. OURÊ-OURÊ, comme ses parens, étoit parfaitement nue, et ne paroissoit guère soupçonner qu'on pût trouver ailleurs, dans cette absolue nudité, quelque choset d'immodeste ou d'indécent: d'une constitution beaucoup plus foible que sa sœur et son frère, elle étoit plus vive et plus passionnée qu'eux. M. FREYCINET, qui s'étoit assis à côté d'elle, paroissoit être plus particulièrement l'objet, de ses agaceries; et l'œil le moins exercé eût pu, dans les regards de cette innocente élève de la nature, distinguer cette nuance délicate, qui donne au simple badinage un caractère plus sérieux et plus réfléchi. La coquetterie même parut être appelée au secours des attraits naturels: OURÊ-OURÊ nous fit connoître, pour la première fois, la nature, du fard de ces régions et les détails de son

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application. Après avoir mis quelques charbons dans ses mains, elle les écrasa de manière à les réduire en poudre très-fine; alors, conservant cette poussière dans la main gauche, elle en prit avec la main droite, et s'en frottant d'abord, le front, puis les deux joues, elle se mit dans un instant d'un noir à faire peur: ce qui nous parut sur-tout, singulier, ce fut la complaisance avec laquelle cette jeune fille sembloit nous regarder après cette opération, et l'air de confiance que ce nouvel ornement avoit répandu sur sa physionomie. Ainsi donc, ce sentiment de la coquetterie, ce goût de la parure, sont des besoins pour ainsi dire innés au cœur de la femme.

Pendant que ceci se passoit, les petits enfans imitoient les grimaces et les gestes de leurs parens, et rien n'étoit plus curieux que de voir ces petits négrillons trépigner de joie en entendant nos chansons: ils s'étoient insensiblement familiarisés avec nous, et, sur la fin de l'entrevue, ils en usoient. aussi librement à notre égard, que s'ils nous eussent connus depuis long-temps; chaque petit présent que nous leur faisions, les combloit de plaisir, et redoubloit leur empressement pour nous: en général, ils nous parurent vifs, espiègles et malins. Il est curieux de retrouver à l'extrémité du globe, et dans cet état à peine ébauché de l'organisation sociale, ces caractères aimables et touchans qui, parmi nous, distinguent aussi ce premier âge de la vie. Nous venons d'indiquer des rapports analogues dans la femme. de ces régions: nous en retrouverons ailleurs de semblables; et réunissant à nos observations particulières celles des voyageurs les plus recommandables, nous en déduirons la conséquence importante, que le caractère de la femme et de l'enfant est bien plus indépendant que celui de l'homme, de l'influence des climats, du perfectionnement de l'ordre social, et de l'empire des besoins physiques.

Pl. XIII, fig. 3.

Pl. XII, fig. 4.

Les meubles et les outils de la famille étoient aussi simples que peu nombreux; une. feuille du Fucus palmatus, plissée par les deux

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bouts au moyen d'une petite broche de bois, servoit de vase à boire; un éclat de granit tenoit iieu de couteau pour détacher les écorces des arbres, et pour aiguiser les sagaies; une spatule en bois étoit destinée plus particulièrement à enlever les coquillages de dessus les roches: OURÊ-OURÊ seule portoit un sac de jonc, d'une construction élégante et singulière, que je desirois beaucoup obtenir. Comme cette jeune fille me témoignoit aussi quelques distinctions plus amicales, je me hasardai à lui demander son petit sac; aussitôt, et sans hésiter, elle me le mit à la main, accompagnant ce cadeau d'un sourire obligeant et de quelques phrases affectueuses, que je regrettois de ne pouvoir entendre. En retour, je lui offris un mouchoir, et une hache à marteau dont je montrai l'usage à son frère, ce qui fut pour toute la famille un grand sujet d'étonnement et d'exclamation.

Cependant la nuit approchoit; nous nous disposâmes à rejoindre notre chaloupe, pour nous enfoncer davantage dans le port où nous devions passer la nuit. Aussitôt que nos nouveaux amis s'aperçurent de notre résolution, ils se levèrent tous pour nous accompagner; mais après quelques observations du vieillard, la vieille mère et la jeune femme, avec tous ses enfans, excepté le plus grand, restèrent à la cabane; les autres individus vinrent avec nous. M. FREYCINET prit OURÊ-OURÊ par le bras; j'eus le vieillard en partage; M. LESUEUR donna la main au jeune homme; M. BRUÉ, notre aspirant, conduisoit l'enfant. Le chemin par lequel nous marchions étoit par-tout hérissé de broussailles et d'arbustes; nos pauvres sauvages, étant tout nus, semibloient avoir beaucoup à souffrir des déchirures qu'ils en recevoient: la jeune OURÉ-OURÉ sur-tout nous faisoit pitié; mais sans paroître s'apercevoir elle même des nombreuses égratignures qui couvraient ses cuisses et son ventre, elle marchoit hardiment au milieu de ces épaisses fourrées, babillant, sans espoir de se faire entendre, avec M. FREYCINET, s'impatientant de n'être pas entendue et de ne pouvoir

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entendre elle-même, accompagnant son discours de gestes agaçans, de sourires gracieux, que la coquetterie n'auroit pas rendus plus expressifs.

En approchant du lieu de notre débarquement, nous entendîmes tirer plusieurs coups de fusil, qui causèrent un grand effroi à nos bons compagnons; la pauvre OURÊ-OURÊ sur-tout étoit horriblement tremblante, et M. H. FREYCINET eut bien de la peine à la rassurer: ses alarmes augmentèrent bientôt à l'aspect d'une troupe nombreuse de nos compagnons du Naturaliste, qui venoient à notre rencontre, et que nous étions bien éloignés de soupçonner devoir trouver ici. C'étoient MM. L. FREYCINET, FAURE, BRETON et BAILLY, qui venoient de reconnoître le port de la Recherche, et qui de là s'étoient rendus-dans celui des Cygnes, cherchant de l'eau douce, ainsi que nous, et n'en ayant rencontré nulle part. Après que nous eûmes fait part à ces messieurs du bon accueil que nous avions reçu des naturels, tous à l'envi s'empressèrent de les combler de présens divers; mais rien ne produisit un aussi bon effet qu'un long plumet rouge que M. BRETON, offrit à la jeune OURÊ-OURÊ: elle sautoit de joie; elle appeloit son père et ses frères; elle crioit, elle rioit; en un mot, elle sembloit ivre de plaisir et de bonheur.

Enfin, nous regagnâmes le rivage, et nous nous embarquâmes dans nos deux chaloupes. Nos bons Diéménois ne nous quittèrent pas un instant; et, lorsque nous poussâmes au large, leur chagrin se manifesta de la manière, la plus touchante: ils nous faisoient signe de revenir les voir; et, comme pour nous indiquer l'endroit, ils allumèrent un grand feu sur le petit morne dont j'ai parlé: il paroît même qu'ils y passèrent la nuit, car nous aperçûmes ce feu jusqu'au jour.

Ainsi se termina notre première entrevue avec les habitans de la terre de Diémen. Tous les détails que je viens d'exposer, sont de la plus rigoureuse exactitude; et sans doute il eût été difficile

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de se refuser à la douce émotion que de semblables rapports devoient inspirer. Cette douce confiance des habitans pour nous, ces témoignages affectueux de bienveillance qu'ils ne cessèrent de nous prodiguer, la sincérité de leurs démonstrations, la franchise de leurs manières, l'ingénuité touchante de leurs caresses, tout sembloit concourir à développer en nous les sentimens du plus tendre intérêt. L'union générale des différens individus de la famille, cette espèce de vie patriarchale dont nous avions été les témoins, nous avoient fortement émus; je voyois avec un plaisir inexprimable se réaliser ces descriptions brillantes du bonheur et de la simplicité de l'état de nature, dont j'avois tant de fois, dans mes lectures, savouré le charme séducteur….. J'étois bien loin de soupçonner alors toute l'étendue des privations et des misères qu'un tel état comporte.…

En nous éloignant de nos bons Diéménois, nous dirigeâmes notre route vers le fond du port, et vînmes passer la nuit dans une petite anse, où nous pensions devoir trouver quelque eau douce: mais notre espoir fut encore déçu; et le lendemain, à la pointe du jour, nous nous remîmes en route pour aller visiter les dernières criques du port. Bientôt nous aperçûmes de grandes troupes de cygnes noirs, nageant avec autant de grâce que de rapidité sur ces flots paisibles. Comme le mouvement de nos chaloupes paroissoit les effrayer, on mit quelques chasseurs à terre; et je débarquai moi-même pour m'enfoncer dans l'intérieur du pays.

C'est un spectacle bien singulier que celui de ces forêts profondes, filles antiques de la nature et du temps, où le bruit de la hache ne retentit jamais, où la végétation, plus riche tous les jours de ses propres produits, peut s'exercer sans contrainte, se développer par-tout sans obstacle; et lorsqu'aux extrémités du globe de telles forêts se présentent exclusivement formées d'arbres inconnus à l'Europe, de végétaux singuliers dans leur organisation, dans

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leurs produits variés, l'intérêt devient plus vif et plus pressant. Là, régnent habituellement une ombre mystérieuse, une grande fraîcheur, une humidité pénétrante; là, croulent de vétusté ces arbres puissans d'où naquirent tant de rejetons vigoureux: leurs vieux troncs, décomposés maintenant par l'action réunie, du temps et de l'humidité, sont couverts de mousses et de lichens parasites; leur intérieur recèle de froids reptiles, de nombreuses légions d'insectes; ils obstruent toutes les avenues des forêts, ils se croisent en mille sens divers; par-tout, comme autant de termes protecteurs, ils s'opposent à la marche, et multiplient autour du voyageur les obstacles et les dangers; souvent ils s'affaissent sous le poids de son corps, et l'entraînent au milieu de leurs débris; plus souvent encore leur écorce humide et putride glisse et se détache sous ses pieds: quelquefois ils forment par leur entassement des digues naturelles de 25 ou 30 pieds d'élévation; ailleurs ils sont renversés sur le lit des torrens, sur la profondeur des vallées, formant alors autant de ponts naturels dont il ne faut se servir- qu'avec défiance.

A ce tableau de désordre et de ravages, à ces scènes de mort et de destruction, la nature opposait, pour ainsi dire avec complaisance, tout ce que son pouvoir créateur peut offrir de plus imposant. De toutes parts on voyoit se presser à la surface du sol ces beaux Mimosa, ces superbes Métrosidéros, ces Corréa inconnus naguère à notre patrie, et dont s'enorgueillissent déjà nos bosquets. Des rives de l'Océan jusqu'au sommet des plus hautes montagnes de l'intérieur, on obseryoit les puissans Eucalyptus, ces arbres géans des forêts Australes, dont plusieurs n'ont pas moins de 160 à 180 pieds de hauteur, sur une circonférence de 25 à 30 et 36 pieds. Les Banksia de diverses espèces, les Protéa, les Embothrium, les Leptospermes, se développoient comme une charmante bordure sur la lisière des bois; ailleurs se dessinoient les Casuarina, si remarquables par leur feuillage, si précieux par

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la solidité, par les riches marbrures de leur bois; I élégant Exocarpos projetoit en cent endroits divers ses rameaux négligés, comme ceux du Cyprès; plus loin, paroissoient les Xanthorrhéa, dont la tige solitaire s'élance à 12 ou 15 pieds au-dessus d'un tronc écailleux et rabougri, d'où suinte abondamment une résine odorante: en quelques lieux se montroient les Cycas, dont les noix enveloppées d'un épidermie écarlate sont, si perfides et si vénéneuses; par-tout se reproduisoient de charmans bosquets de Mélaleuca, de Thésium, de Conchyum, d'Évodia, tous également intéressans ou par leur port gracieux, ou par la belle verdure de leur feuillage, ou par la singularité de leur corolle et de leurs fruits.… Au milieu de tant d'objets inconnus, l'esprit s'étonne, et ne peut qu'admirer cette inconcevable fécondité de la nature qui fournit à tant de climats divers des productions si particulières, et toujours si riches et si belles.

De retour au rivage de la mer, j'appris que la chasse avoit été sans succès, les cygnes ayant su toujours se maintenir hors de portée. Remontant donc à bord de nos chaloupes, nous les poursuivîmes jusqu'au fond du port, où nous en tuâmes deux. Alors nous mîmes de nouveau pied à terre, pour prendre notre repas et chercher de l'eau douce. Tandis qu'à cet effet, M. FREYCINET et plusieurs de nos campagnons prolongeaient la côte voisine, je me résolus à traverser de grands marais qui terminent sur ce point le port des Cygnes. J'espérois y trouver et j'y recueillis effectivement de nombreux et d'intéressans objets; mais peu s'en fallut que je ne restasse enseveli dans ces vastes marécages. Parvenu cependant sur la rive opposée, je pris le parti de revenir au mouillage, en traversant un vallon qui se dessinoit entre les montagnes, et qui me parut susceptible de servir de lit à quelque ruisseau. Je ne me trompois pas, et j'eus la douce satisfaction de découvrir le premier une charmante petite rivière qui nourrissoit dans son sein un grand nombre de truites d'une espèce nouvelle, et qui, courant du

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N. N. O, au S. S. E., paroissoit d'un côté remonter jusqu'au pied des montagnes voisines, et de l'autre venoit se perdre au milieu des marais, sans avoir aucune ouverture sensible vers la mer. Son cours est étroit, et n'avoit pas alors plus de trois pieds de profondeur; mais l'eau en étoit extrêmement vive et pure. Après avoir quelques instans remonté cette rivière, je repris le chemin du mouillage: nos messieurs y étoient déjà de retour, sans avoir pu trouver eux-mêmes aucune trace d'eau douce. Je leur fis part de ma découverte, et tous à l'envi partirent pour l'aller vérifier. Pendant ce temps, je me mis à manger des moules que nos matelots avoient fait cuire dans de l'eau de mer: elles étoient excellentes; toutes les roches voisines en étoient couvertes, et j'eus.le plaisir d'y découvrir une nouvelle espèce de Pinnothère. Ces moules elles-mêmes étoient inconnues des naturalistes, ainsi que presque toutes les productions zoologiques de ces bords.

Pl. XV.

Au retour de la course que venoient de faire mes compagnons vers la petite rivière, ils m'apprirent qu'ils l'avoient remontée dans l'intérieur des terres à une distance assez grande, qu'ils avoient trouvé sur ses rives trois ou quatre cabanes semblables à celles que nous avions vues les jours précédens; qu'il leur avoit paru comme à moi, sinon impossible, du moins très-difficile de faire de l'eau dans cette rivière, à cause des marais, au travers desquels il faudrait préalablement jeter une chaussée propre à rouler les barriques. Du reste, ils y avoient aussi vu de nombreuses truites; et M. LESUEUR m'en rapportoit quelques-unes qu'il avoit tuées d'un coup de fusil. Malgré l'inconvénient des marais qui rendent son embouchure inabordable, l'existence de cette rivière n'en est pas moins d'un grand intérêt pour le port des Cygnes, qui ne saurait manquer tôt ou tard de devenir le siège d'un établissement Européen; et, dans ce dernier cas, la rivière dont il s'agit pourroit seule fournir, à toutes les époques de l'année, aux besoins d'une colonie. Alors aussi la chaussée dont nous avons parlé s'établiroit

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aisément; et les navires pourroient en recevoir toute leur eau. Nous l'avons nommée Rivière Fleurieu, en l'honneur du célèbre hydrographe de ce nom, le principal rédacteur du beau plan de notre voyage, dont nous avons ailleurs exposé les détails. (Chapitre Ier.., page 5.)

Il étoit quatre heures du soir lorsque nous appareillâmes pour regagner les vaisseaux: dans ce moment, le port des Cygnes sembloit se montrer avec un nouveau charme à nos yeux: la sérénité de l'atmosphère, les derniers rayons du soleil réfléchis sur les flots, l'ombre des forêts, la teinte plus rembrunie de leur verdure; l'imposant tableau des montagnes de l'intérieur, dont les derniers gradins se dessinoient au-dessus des nuages; cette multitude de petites anses, de petites baies distribuées sur deux files parallèles; ces troupes élégantes de cygnes noirs, naviguant avec une sorte de majesté; ces perruches éclatantes, ces mésanges gracieuses, ces passereaux variés qui voltigeoient sur le revers des bois, faisant entendre les derniers chants du jour; tout sembloit se réunir pour ajouter au charme naturel d'un si beau lieu: tous les regards étoient fixés sur le fond du port, et chacun sembloit à regret s'arracher à cette douce contemplation.

Pl. XIII, fig. 1.

Avec la nuit survint un calme opiniâtre, qui força nos malheureux matelots à ramer sans relâche, depuis six heures du soir jusqu'à deux heures et demie du matin; 1a chaloupe du Naturaliste, que nous perdîmes durant la nuit, ne put arriver que bien plus tard encore. J'appris, à mon retour, que le 15 au matin, le petit canot du Géographe étant allé pêcher sur l'île Bruny, les naturels s'étoient présentés en grand nombre; que, comblés de présens par nos compagnons, ils avoient passé la plus grande partie du jour au milieu d'eux; que M. MAUROUARD, l'un de nos aspirans, jaloux de pouvoir apprécier par sa propre expérience cette force tant vantée des peuples sauvages, avoit proposé à celui d'entre eux qui paroissoit le plus robuste, une lutte corps à corps avec lui; que

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le Diéménois ayant accepté le défi, s'étoit vu plusieurs fois de suite renversé par l'aspirant François, et contraint d'avouer son infériorité; que depuis cet instant jusqu'au départ, plusieurs heures s'étoient écoulées, sans que les témoignages de confiance et d'amitié des naturels eussent paru s'affoiblir ou s'altérer; que, chargés de nouveaux présens par nos amis, au moment même où ceux-ci se rembarquoient, il étoit impossible de concevoir le plus léger soupçon à leur égard, lorsque tout-à-coup une longue sagaie, partie de derrière les rochers voisins, étoit venue frapper M. MAUROUARD à l'épaule; que cette arme grossière avoit été lancée avec tant de force, qu'après avoir glissé sur toute la surface de l'omoplate, elle s'étoit ouvert un passage au travers des chairs de l'épaule et du cou.… L'équipage du canot, indigné de cette perfidie lâche et féroce, avoit voulu poursuivre les sauvages pour en tirer vengeance; mais déjà tous s'étoient enfuis au milieu des rochers et des broussailles. "Cet accident", dit M. S.T-CRIQ., qui se trouvoit alors à terre avec M. MAUROUARD, "fut une leçon dont nous profitâmes, et nous prîmes nos précautions pour qu'il n'en survînt plus de pareil à l'avenir: elles ne furent cependant pas suffisantes; car dans une autre partie du canal, il y eut, quelques jours après, une nouvelle attaque, dans laquelle les sauvages firent pleuvoir sur nous une grêle de cailloux: heu reusement ils n'atteignirent personne."

Cependant nous n'avions pu trouver nulle part l'eau douce que nous étions venus chercher à ce mouillage: les résultats de nos recherches se réunissoient pour nous convaincre que toutes les sources ordinaires étoient taries à cette époque de l'année; il fallut donc nous résoudre à partir, afin d'en chercher ailleurs. Le 17 au matin, nous appareillâmes pour nous enfoncer davantage vers l'intérieur du canal; mais à peine nous avions doublé la pointo Ventenat, que nous nous trouvâmes forcés par le calme à laisser tomber l'ancre par 9 brasses fond de vase. Aussitôt je descendis

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à terre sur l'île Bruny. avec MM. FREYCINET et MONTBAZIN. Le sol de cette grande île est peu fertile sur ce point: les arbres y sont assez écartés pour qu'on puisse distinguer les objets à deux ou trois cents pas de distance; le terrain en est superficiel, sablonneux et léger; il repose sur une roche granitique, dont j'ai recueilli de nombreux et de très-beaux échantillons. Diverses espèces de coléoptères, parmi lesquelles deux m'ont paru devoir constituer deux nouveaux genres; quelques beaux lézards analogues aux Scinques, différant toutefois essentiellement des animaux de cette famille par l'élégance des formes et le rapport des proportions; plusieurs belles coquilles terrestres et marines, furent le produit de cette nouvelle incursion: mais de tous les objets nouveaux que nous procura l'île Bruny, le plus précieux, sans doute, fut un quadrupède à pieds palmés de l'ordre des Rongeurs, dont la description intéressante se trouvera dans la partie zoologique de nos travaux.

Peu de temps après notre retour, le Commandant lui-même revint d'une petite incursion qu'il étoit allé faire sur la grande terre avec le capitaine HAMELIN, MM. LESCHENAULT et PETIT. Ces messieurs avoient de nouveau rencontré les naturels, et cette entrevue s'étoit encore terminée par une agression violente de leur part. En effet, M. PETIT ayant dessiné plusieurs de ces sauvages, on se préparoit à retourner au vaisseau, lorsqu'un d'entre eux s'élança sur le dessinateur pour lui arracher les dessins qu'il venoit de faire: celui-ci voulant opposer quelque résistance, le sauvage, furieux, saisit une bûche, dont il alloit assommer notre foible compagnon, si les autres ne fussent accourus à son secours. Bien loin cependant de chercher à tirer vengeance d'une telle audace, on se plut à combler l'agresseur de nouveaux présens, dans l'espérance, sans doute, de calmer sa fureur par cette conduite généreuse, et de gagner sa bienveillance, ainsi que celle de ses compatriotes: mais à peine ces hommes farouches virent nos gens

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occupés à se rembarquer, qu'ils rentrèrent eux-mêmes dans le bois; et un instant après il en sortit une grêle de pierres, dont une atteignit le Commandant vers le bas du dos, et lui fît une large et forte contusion. Nos camarades, malgré cette perfidie, ne voulurent pas cesser d'être généreux. Vainement les sauvages se présentèrent à leurs coups, en les provoquant de dessus le rivage qu'eux-mêmes venoient de quitter; vainement ils brandissoient leurs sagaies, et multiplioient les gestes menaçans: pas un seul coup de fusil ne fut tiré contre eux.… "Ces dernières hostilités", dit notre infortuné botaniste M. LESCHENAULT, "furent commises de la part des naturèls, sans que nous y eussions donné lieu en aucune manière; au contraire, nous les avions comblés de présens et de bienfaits, et rien dans notre conduite n'avoit pu les offenser. J'avoue que je suis surpris, après tant d'exemples de trahisons et de cruautés rapportés dans tous les Voyages de découvertes, d'entendre répéter à des personnes sensées, que les hommes de la nature ne sont point méchans, que l'on peut se fier à eux; qu'ils ne seront agresseurs qu'autant qu'ils seront excités par la vengeance, &c. Malheureusement beaucoup de voyageurs ont été les victimes de ces vains sophismes. Pour moi je pense, d'après tout ce que nous avons pu voir, qu'on ne sauroit trop se méfier des hommes dont la civilisation n'a pas encore adouci le caractère; et qu'on ne doit aborder qu'avec prudence sur les rivages habités par de tels hommes….. Le lendemain de l'attaque dont je viens de parler, le capitaine HAMELIN, s'étant embarqué dans son petit canot, alla reconnoître le rivage, et s'en rapprocha suffisamment pour observer ce qui s'y passoit. Il paroît que l'aventure de la veille avoit donné de l'inquiétude aux sauvages, ou qu'ils avoient l'intention de nous assaillir, dans le cas où nous descendrions sur leurs côtes: car le capitaine vit trente-six hommes marchant le long du rivage par pelotons de cinq ou six individus, dont un dans chaque groupe portoit un faisceau de sagaies; et à la tête

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de cette petite armée, un homme, un tison ardent à la main; mettoit, de distance en distance, le feu aux broussailles qui masquoient le terrain. Cette précaution leur paroissoit-elle nécessaire pour nous observer de loin, ou pour nous ôter les moyens de nous cacher et de les surprendre!"

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Le 19, à six heures du matin, nous appareillâmes de nouveau pour gagner le port N. O., où nous voulions aller mouiller: nous dépassâmes successivement l'île du Satellite, la pointe de Riche, la baie de l'Isthme, le cap Legrand, la pointe Gicquel; et sur les six heures du soir, nous mouillâmes dans le port que nous étions venus chercher. Cette navigation, entre les deux rives du canal; avoit quelque chose d'agréable et de pittoresque. "De quelque côté que la vue se portât", dit avec raison M. DE LABILLARDIÈRE, "on apercevoit des enfoncemens spacieux où le navigateur battu par la tempête peut venir en toute confiance chercher un abri. L'œil parcouroit avec étonnement l'immensité de ces havres, qui contiendroient aisément toutes les flottes des puissances maritimes." D'un autre côté, ces flots paisibles resserrés entre deux terres ces montagnes couronnées de nuages, ces coteaux, ces vallons revêtus par-tout de la végétation la plus active, ces légions d'oiseaux, dont les concerts étoient entendus très-distinctement des navires; ces hommes nus et sauvages, dont les noires tribus se dessinoient fortement sur la grève blanchâtre; tout cet ensemble formoit un tableau romantique: mais ce qui nous étonna davantage, ce fut la multiplicité des feux que nous apercevions. De toutes parts s'élevoient d'immenses colonnes de flamme et de fumée; tout le revers des montagnes qui forment le fond du port N. O., étoit embrasé sur un espace de plusieurs lieues.… Ainsi périssent ces forêts antiques et vénérables, que la faux du temps ne respecta durant plusieurs siècles, que pour les livrer plus intactes à l'instinct destructeur de leurs farouches habitans…..

Le 20, à la pointe du jour, je m'embarquai dans un canot qui

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alloit à la pêche sur l'île Bruny: j'en rapportai plus de vingt espèces nouvelles de poissons, parmi lesquelles deux Lophies, deux Ostracions, un Uranoscope, un Cotte, une Raie, deux Sciènes, la Chimère antarctique, et une seconde espèce du même genre, très-remarquable par un os en forme de massue qu'elle porte sur le sommet de la tête; un Syngnathe orné de plusieurs membranes libres et flottantes comme autant de petites banderolles. J'y recueillis encore douze ou quinze espèces de coquilles nouvelles ou très-rares, au nombre desquelles se trouvoit une Valve de Trigonie [Trigonia antarctica, N.], genre de coquille qu'on n'avoit point connue vivante jusqu'alors, et qui dans nos climats forme des bancs de pétrifications très-étendus; la superbe Vénus à côtes transversales excessivement minces, friables et légères; diverses Phasianelles de la plus grande beauté, des Trochus élégans, plusieurs Turbots, dont un que j'ai décrit sous le nom d'Eustomiris réfléchit les couleurs du prisme les plus vives et les plus éclatantes: quelques espèces de Patelles, de Fissurelles, d'Oscabrions, &c. &c., furent encore le'produit de cette seule et même journée. A la vue de ces magnifiques et nombreuses collections, mon malheureux collègue, M. MAUGÉ, ne put retenir ses larmes. Malgré l'état d'épuisement et de marasme auquel il étoit réduit, il forma la résolution de descendre le lendemain à terre pour y chercher lui-même quelques objets; mais, hélasî! il ne consultoit que son zèle et son courage; son corps mourant étoit incapable d'un tel effort. A peine arrivé sur la plage, il s'évanouit; et l'on fut contraint de le rapporter précipitamment à bord, dans un état de foiblesse si grande, qu'on craignit quelques instans pour sa vie. Ce fut le dernier trait de son dévouement; il ne descendit plus à terre que pour être inhumé dans son sein,

Ainsi que M, FREYCINET le fera mieux observer dans une autre partie de ce Voyage, les travaux géographiques de l'amiral DENTRECASTEAVX à la terre de Diémen sont d'une perfection si grande, qu'il seroit peut-être impossible de trouver rien de supérieur en

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Pl. I, n.° 10.

ce genre; et M. BEAUTEMPS-BEAUPRÉ, leur auteur principal, s'est acquis par eux des droits inaliénables à l'estime de ses compatriotes, à la reconnoissance des navigateurs de tous les pays. Par-tout où les circonstances permirent à cet habile ingénieur de porter des recherches suffisantes, il ne laissa rien à faire à ses successeurs: le canal Dentrecasteaux, les baies et les ports nombreux qui s'y rattachent, sont sur-tout dans ce cas. Malheureusement il n'en est pas ainsi de la portion de la terre de Diémen qui se trouve dans le Nord-Est du canal, et qui ne fut que très-superficiellement visitée par les canots de l'Amiral François. Son travail sur ce point laissoit beaucoup à desirer: nous allons successivement, dans ce chapitre et dans le suivant, en compléter les détails géographiques.

Pl. I, n.° 10.

Les instructions du Gouvernement nous ordonnoient, ainsi qu'on l'a vu dans le chapitre I.er, de remonter aussi loin qu'il seroit possible toutes les rivières qui nous paroîtroient susceptibles de quelque importance. La rivière du Nord étoit la seule dans cette partie des terres Australes qui méritât, sous ce rapport, une reconnoissance particulière: le soin en fut remis à M. H. FREYCINET; j'obtins de pouvoir l'accompagner, et nous partîmes lé 24 janvier, sur les trois heures du matin. Contrariés tour-à-tour par les calmes, les courans et les vents, nous fûmes obligés de prolonger à l'aviron la côte occidentale, de la rivière pour profiter de l'abri des terres. A huit heures, nous mouillâmes, ne pouvant refouler un fort courant qui nous portoit au Sud: alors nous apercevions sur les flots de grandes troupes de Pélicans, de Foux, de Cormorans et de Plongeons. La haute montagne du Plateau étoit couverte de brumes, qui se résolvoient en une rosée trèsabondante et très-froide. Les forêts sur ce point sont beaucoup moins profondes que dans l'intérieur du canal; elles paroissoient d'ailleurs avoir été ravagées par le feu.

Après avoir dépassé la montagne du Plateau, qui ne paroît

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couverte que de petits arbres rabougris, et dont les flancs abruptes, sillonnés par de nombreux torrens, se présentent avec l'apparence d'un rempart basaltique, nous continuâmes de nous enfoncer dans la rivière. A midi, nous nous trouvions par le travers du gros morne au pied duquel s'étoient arrêtées les embarcations du général DENTRECASTEAUX: cette montagne paraît formée de couches horizontales dans sa partie supérieure; sa base cependant m'a semblé devoir être d'origine primitive. Au-delà de ce gros morne, la rivière forme, il est vrai, un enfoncement remarquable; mais bien loin de tourner brusquement à l'Ouest, comme l'indique la carte Françoise, elle poursuit sa direction générale vers le Nord.

Pl. XV.

A peine nous avions doublé la pointe formée par le gros morne, que nous aperçûmes un nombre prodigieux de cygnes noirs: la rivière en étoit réellement toute couverte; nous en tuâmes douze ou quinze, et poursuivîmes notre route, jusqu'au moment où nous nous trouvâmes échoués sur un banc de vase et d'herbage, que tous nos efforts réunis ne purent jamais nous faire franchir. Cet obstacle imprévu ne découragea pas M. FREYCINET; et le lendemain, à la pointe du jour, il partit avec quelques hommes bien armés, et les instrumens nécessaires pour reconnoître et relever par terre cette même rivière qu'il désespérait de pouvoir remonter en canot. Je l'accompagnai moi-même jusqu'au moment où, entraîné par le desir de visiter plus particulièrement l'intérieur du pays, je me séparai de mes compagnons pour m'enfoncer dans les terres. J'arrivai bientôt sur le bord d'un ravin très-profond et perpendiculaire au cours de la rivière: la rive gauche en étoit très-escarpée; j'eus beaucoup de peine à la gravir. Tout près de cette espèce de rempart naturel se trouvoient quatorze cabanes ou abat-vents d'écorce semblables en tout à ceux que j'avois précédemment observés: plusieurs feux brûloient encore devant ces cases; et je ne pus douter qu'elles venoient d'être abandonnées

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par les naturels, effrayés sans doute des coups de fusil que nos camarades tiroient de temps en temps en prolongeant la rivière. Au-devant de ces cabanes se trouvoient plusieurs ossemens de kanguroos et d'oiseaux, quelques pierres plates, chaudes et grasses, sur lesquelles il me parut qu'on avoit fait griller de la viande: j'y recueillis enfin des haches et des couteaux à l'usage des naturels; ce sont tout simplement des éclats plus ou moins volumineux d'une espèce de granit très-fin et très-dur, dont les habitans se servent pour faire leurs casse-têtes et pour aiguiser leurs sagaies. Dans l'histoire particulière de ces peuples, tous ces détails se reproduiront avec plus d'intérêt et d'ensemble.

Tandis que j'étois encore occupé de mes recherches autour de ces cases, j'entendis tout-à-coup des cris aigus dans le fond d'une vallée voisine: j'étois seul et sans armes; je me hâtai de m'éloigner, en poursuivant une route parallèle à la rivière. Je ne tardai pas à me trouver au pied d'une grosse montagne que je gravis, et du sommet de laquelle je découvris tout le cours de la rivière du Nord, qui, après avoir fait une grande courbure, alloit se perdre dans une haute chaîne de montagnes qu'on découvroit vers le Nord-Ouest. Au-delà de ces premiers plans de montagnes, on distinguoit des pitons très-élevés, dont quelques-uns me semblèrent couverts encore de glaces ou de neiges: ils étoient du moins d'une blancheur remarquable; et mon soupçon à cet égard se fonde plus particulièrement encore sur les observations faites dans le Voyage de DENTRECASTEAUX, desquelles il résulte que plusieurs des hautes montagnes de la terre de Diémen conservent leurs neiges, même au milieu des plus fortes chaleurs de l'été.

Après avoir joui quelque temps du spectacle agréable que j'avois sous les yeux, je redescendis sur le bord droit de la rivière: à quatre heures et demie, j'étois de retour à l'endroit oùM. FREYCINET avoit laissé notre canot, sous la garde de notre aspirant, M. BRUE, et de quelques matelots.

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A sept heures et demie, M. FREYCINET lui-même et ses gens furent de retour: après s'être enfoncé plus de quatre lieues dans l'intérieur de l'île, en remontant la rivière, il s'étoit trouvé réduit, à cause des broussailles et des marais, à gravir une montagne voisine: "De là," dit-il, "je distinguois parfaitement le cours de la rivière qui alloit se perdre dans les montagnes; sa direction principale au point où elle s'engageoit dans les gorges, étoit S. E. ¼ S. et N. O. ¼ N.… Dans toute l'étendue de pays que j'ai parcourue, la salure de l'eau diminue, à la vérité, mais d'une manière tellement insensible, que ce n'est véritablement qu'au pied du morne où j'ai terminé mon exploration, qu'elle étoit potable."

Le 25, à la pointe du jour, nous appareillâmes de nouveau pour tenter le passage du banc de vase; nous savions alors qu'il n'avoit pas plus de deux à trois cents pas de largeur, et que notre embarcation au-delà trouveroit assez d'eau pour pouvoir être conduite très-loin du point où nous nous trouvions arrêtés. Une forte brise du N. N. O. et la marée nous étant favorables, nous avions quelque espoir de franchir cet obstacle; mais, après sept heures de fatigue excessive, il nous fallut décidément renoncer à toute tentative ultérieure de ce genre et repartir pour le bord, emportant avec nous la triste certitude que cette rivière est également inutile sous le rapport de la navigation et des secours que le voyageur pourroit en attendre.

Nos travaux ayant été jusqu'alors plus particulièrement dirigés vers la géographie, nous avions pu moins nous occuper de l'étude de l'homme et des collections d'histoire naturelle. Libres désormais de cette première partie de nos occupations, nous résolûmes, M. FREYCINET et moi, de débarquer pendant notre retour sur plusieurs points de la côte, et de faire diverses incursions dans l'intérieur des terres, soit pour y recueillir de nouveaux objets, soit pour y lier quelques communications avec les naturels. Leurs mœurs sur ce point paroissoient encore plus sauvages que dans

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l'intérieur du canal; et quoique nous en eussions aperçu çà et là quelques-uns, il nous avoit été impossible de les aborder: tous, à notre aspect, s'enfuyoient au milieu des bois. Avec plus de soins et plus d'opiniâtreté de notre part, nous espérions pouvoir triompher de leurs alarmes ou de leurs soupçons farouches: le succès répondit mal à notre attente, ainsi qu'on va le voir.

Il étoit environ deux heures lorsque nous arrivâmes par le travers d'une petite baie qui se trouvoit presqu'en face du gros morne de la rive gauche dont il a précédemment été fait mention; c'est là que nous eûmes un spectacle pareil à celui dont j'ai parlé déjà lors de notre entrée dans le port N. O. De toutes parts s'élevoient de noirs tourbillons de fumée; de toutes parts les forêts étoient en feu: les habitans farouches de ces régions paroissoient vouloir nous écarter à ce prix de leurs rivages. Ils s'étoient retirés sur une haute montagne, qui paroissoit elle-méme comme une énorme pyramide de flamme et de fumée; de là ils faisoient entendre leurs clameurs, et la réunion des individus y paroissoit nombreuse: nous résolûmes d'y marcher, et d'employer le reste du jour à cette opération difficile. Après avoir donné à M. BRUE les ordres nécessaires pour l'installation de la tente et pour la garde du canot, nous partîmes M. FREYCINET et moi, accompagnés de cinq hommes bien armés, ainsi que nous, en nous dirigeant à l'Ouest vers cette même montagne embrasée dont je viens de parler. Le spectacle étoit horrible: la flamme avoit détruit toute la végétation herbacée; la plupart des arbustes et des arbrisseaux avoient éprouvé le même sort: les plus grands arbres étoient charbonnés jusqu'à de très-grandes hauteurs; en quelques endroits ils étoient tombés sous la violence des flammes, et de vastes brasiers s'étoient formés de leurs débris: on ne pouvoit avancer qu'avec beaucoup de peines et de fatigues.

Pl. XIII, fig. 1 et 2.

A mesure que nous approchions du sommet de la montagne, les clameurs redoubloient, et nous nous attendions bien à la nécessité

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d'y soutenir ou dy repousser quelque attaque, lorsque tout-à-coup les cris cessèrent: nous arrivâmes, et nous vîmes avec surprise que les naturels s'étoient enfuis, abandonnant leurs misérables cases; Apres avoir recueilli plusieurs armes qu'ils y avoient oubliées, nous poursuivîmes quelque temps notre route dans cette direction, et gravîmes successivement trois crêtes de montagnes, sans rencontrer aucun des naturels que nous cherchions: enfin, excédés de fatigues et de besoins, nous reprîmes le chemin de nos tentes, où nous arrivâmes à la nuit close.

Le lendemain, au point du jour, nous nous rembarquâmes pour continuer notre navigation vers les vaisseaux: mais à cette époque nous n'avions plus d'eau; et le besoin de s'en procurer étoit instant, lorsque, sur les huit heures du matin, nous aperçûmes un vallon qui, par son encaissement et par la fraîcheur des forêts, nous parut susceptible de recéler quelques sources d'eau douce. Nous y découvrîmes, en effet, le lit d'un ruisseau qui venoit se rendre à la mer: malheureusement à cette époque de l'année il étoit à sec; et nous désespérions déjà d'y trouver de l'eau douce, lorsque nous rencontrâmes quelques trous plus profonds qui en étoient encore pleins.

Tandis que M. FREYCINET s'occupoit à faire remplir nos futailles, je m'avançai dans l'intérieur du pays, en remontant la jolie vallée à l'ouverture de laquelle nous nous trouvions alors. Le soleil étoit pur, l'air frais et salubre: le paysage fumoit encore des vapeurs du matin; des milliers d'arbres de la famille des Myrtes étoient en fleurs, enbaumant l'atmosphère de leurs douces émanations; et de grandes troupes d'oiseaux voltigeoient sous leur feuillage toujours vert. Je distinguai sur-tout au milieu d'eux le beau Cacatoës blanc à huppe jaune, deux fois plus grand que celui des Moluques; le grand Cacatoës noir, dont le dessous de la queue est élégamment orné de fkscies transversales d'une belle couleur aurore. Là se reproduisoient de toutes parts les brillantes légions

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de ces Perruches australes, qui, malgré la froide température de ces contrées, peuvent le disputer avec avantage aux espèces les plus éclatantes des climats équatoriaux: j'y reconnus successivement le Coucou Xanthogastre, le Merle à collier jaune, le Merle roux, le beau Tangara couleur lilas, le Bouvreuil à croupion rouge, le Grimpereau flavoptère, la charmante Mésange à collier bleu, et cette foule d'autres oiseaux que j'avois précédemment observés ou décrits déjà dans les diverses parties du canal, et dont l'histoire sera reproduite en détail dans nos travaux zoologiques.

De retour à notre canot, nous nous rembarquâmes pour nous reporter à la côte de l'Ouest de la rivière, où nous espérions trouver enfin quelques naturels. A midi, nous entrâmes dans une petite anse qui se trouve directement à l'Est du milieu de la grande montagne du Plateau: là, nous eûmes un nouveau spectacle d'embrasement, analogue à celui de la veille. "Cette grande quantité de feux", dit M. FREYCINET, "nous faisoit espérer que les naturels pourroient bien se trouver rassemblés dans les environs: nous mîmes donc pied à terre, et nous nous acheminâmes aussitôt vers la montagne voisine. A peine fûmes-nous parvenus sur son penchant, que le pays, qui nous avoit d'abord paru agréable, changea tout-à-coup d'aspect: ce ne fut plus qu'un vaste désert ravagé par le feu; le revers de la montagne étoit en flammes." Je ne rapportai de cette course que quelques échantillons de jaspe, de granit, et d'une autre roche que mon ami M. DEPUCH crut devoir considérer comme un porphyre. J'obtins encore plusieurs espèces de Lichens d'une grande beauté, de Fungus et de Mousses, genres de plantes dont j'avois commencé une collection intéressante dès les premiers instans de notre séjour dans le canal, et que j'ai continuée depuis à toutes les époques de notre voyage;

De retour au rivage de la mer, je suivis les contours d'une petite anse, dont tous les galets étoient de roches basaltiques

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mêlées de scories volcaniques. L'existence de produits de ce genre dans un pays essentiellement primitif, reçoit un nouvel intérêt de celle des pétrifications coquillières que j'avois recueillies la veille à 6 ou 700 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer, sur une des montagnes dont j'ai parlé. Ainsi donc vers cette extrémité du Monde Oriental, le globe terrestre eut ses révolutions et ses catastrophes; il y fut, comme par-tout ailleurs, ravagé par le feu des volcans, enseveli sous les mers…..

En quittant notre quatrième mouillage, nous avions formé le projet, M. FREYCINET et moi, de débarquer encore sur d'autres points de la côte; mais le vent qui souffloit du N. E. ayant fraîchi tout-à-coup, et le ciel s'étant mis à l'orage, nous laissâmes arriver sur le port N. O., où nous rejoignîmes notre bâtiment à sept heures du soir.

J'appris alors de mon laborieux ami M. LESUEUR, que plusieurs pêches heureuses avoient été faites; qu'un grand nombre de poissons intéressans avoit été, par ses soins, ajouté à nos collections, et qu'il s'étoit procuré dans ses dernières chasses dix espèces d'oiseaux que nous n'avions pas encore.

La position du canal Dentrecasteaux à l'extrémité du globe; la multiplicité de ses ports magnifiques, de ses havres, de ses baies charmantes, la variété de ses rivages et de son fond, doivent le rendre, en tout temps, extrêmement poissonneux: là doivent affluer en effet, de toutes parts, ces légions timides de poissons divers répandus à la surface du grand Océan Austral, alors que les violentes tempêtes, si fréquentes dans ces parages, viennent bouleverser les mers jusque dans leurs profondeurs: ils doivent y affluer bien plus nombreux encore, alors que les frimas, ressaisissant tout-à-coup leur empire, rapprochent les glaces polaires jusqu'en-deçà du 50.e degré de latitude.

A cette époque rigoureuse de l'année, tous les animaux pélagiens s'enfuient précipitamment vers le Nord, cherchant, sous des

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climats plus tempérés, l'asile et la nourriture qui leur sont nécessaires. D'innombrables troupe de poissons refluent en ce moment dans le canal Dentrecasteaux, remontent vers le port Jakson, s'avancent plus près encore de l'équateur, et viennent payer, à l'habitant famélique des rivages orientaux de la Nouvelle-Hollande, ce tribut annuel que nous payent à nous-mêmes les légions boréales des animaux analogues. C'est à la même époque de l'année, que de nombreux troupeaux de phocacés divers envahissent les îles du détroit de Bass, et la plupart de celles qui se trouvent le long des côtes orientale et occidentale de la Nouvelle-Hollande: c'est dans le même temps que les cétacés du Sud exécutent une migration pareille; l'Océan est quelquefois; couvert, à de grandes distances, de leurs puissans essaims. "De toutes parts," dit le capitaine du navire Anglois the Britannia, dans sa traversée du cap Sud de la terre de Diémen au port Jakson, en 1791; "de toutes parts la mer étoit remplie de baleines: jusqu'aux bornes de l'horizon, on voyoit ces animaux pressés, pour ainsi dire, les uns à la suite des autres."

Projetée comme un grand cap de reconnoissance au-devant de ces diverses légions, l'extrémité Sud de la terre de Diémen ne sauroit manquer d'être bien riche en animaux marins; et pour me borner aux seuls poissons dont je veux parler ici, leur abondance et leur variété nous étonnèrent également pendant notre séjour dans le canal; aussi la pêche y fut-elle toujours heureuse et facile: nous y prenions sur-tout beaucoup de Squales, de 29 à 26 décimètres de longueur [6 à 8 pieds], dont cinq espèces étoient nouvelles; des Raies énormes, de 147 à 196 kilogrammes [3 à 400 livres]; d'autres espèces du même genre, plus petites et d'une délicatesse extrême; diverses espèces de Labres, de Spares, de Sciènes, d'Esox: les Uranoscopes, les Pleuronectes, les Cottes, les Polynèmes étoient extrêmement multipliés sur tous les points

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du canal, et fournissoient à nos pêches journalières un précieux aliment. Parmi les poissons moins utiles, mais plus singuliers aussi, se trouvoient trois ou quatre espèces de Lophies; un nouveau genre voisin des Balistes; trois espèces d'Ostracions, dont deux fortement épineuses; la Chimère armée, dont j'ai parlé déjà; deux Tétrodons; deux Syngnathes, un Fistulaire, et une foule d'autres espèces toutes nouvelles, que nous avons recueillies M. LESUEUR et moi, que nous avons décrites, peintes ou conservées avec soin: mais telle est, en général, la multiplicité de nos acquisitions diverses, qu'il nous seroit impossible, ici comme ailleurs, de sortir de ces généralités, sans outre-passer les bornes de cet ouvrage, et sur-tout celles de ce chapitre.

Les vingt jours qui s'écoulèrent depuis mon retour de la rivière du Nord jusqu'au départ des deux vaisseaux, furent presque tous utilisés par des incursions plus ou moins longues sur différens points de la terre de Diémen et de l'île Bruny. J'eus souvent occasion, durant ces courses, d'observer les hordes misérables de ces contrées, et de recueillir des détails intéressans sur leurs mœurs, leurs habitudes, leurs armes, leurs ornemens, leur langage, &c. &c.: toutes ces observations se rattachant d'une manière immédiate à l'histoire de ces peuples, j'indiquerai seulement ici quelques particularités de l'une de nos entrevues les plus remarquables.

Pl. XII.

Le 31 janvier, de bonne heure, je descendis à terre sur l'île Bruny. Une embarcation du Naturaliste et notre grand canot avoient apporté beaucoup de monde sur cette île, soit pour y faire la pêche, soit pour y préparer le bois nécessaire aux vaisseaux. La mer étoit basse: je partis aussitôt pour en prolonger les contours. Déjà je m'étois assez éloigné de nos embarcations pour ne pouvoir plus les distinguer, lorsqu'après avoir doublé une grosse pointe, j'aperçus une vingtaine de sauvages qui venoient à ma rencontre, en marchant sur la grève. Je n'hésitai pas à rebrousser chemin, trop instruit, par nos derniers accidens, du danger que

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de semblables rencontres portoient avec elles. En me retirant ainsi, je rencontrai MM. HEIRISSON, officier du Naturaliste, et BELLEFIN, médecin de ce même bâtiment, qui s'amusoient à chasser sur le bord de la forêt. Je leur fis part du motif de ma retraite: ils m'offrirent de retourner avec moi au-devant des sauvages pour chercher à lier quelques communications avec eux; notre nombre et nos armes nous mettant à l'abri de leur mauvaise volonté, j'acceptai la proposition de mes amis. Déjà nous n'étions plus qu'à peu de distance de la troupe, lorsque tout-à-coup elle se rejeta dans la forêt et disparut. Nous gravîmes alors les dunes; et sans chercher à poursuivre les naturels, ce que l'agilité particulière à ces peuples auroit rendu trop inutile, nous nous contentâmes de les appeler, en leur présentant divers objets et sur-tout en agitant nos mouchoirs. A ces démonstrations d'amitié, la troupe hésite un instant, s'arrête ensuite, et se détermine à nous attendre. Ce fut alors que nous reconnûmes que nous avions affaire à des femmes; il n'y avoit pas un individu mâle avec elles. Nous nous disposions à les joindre de plus près, lorsqu'une des plus âgées d'entre elles, se détachant de ses compagnes, nous fait signe de nous arrêter et de nous asseoir, en nous criant avec force, médi, médi [asseyez-vous, asseyez-vous]; elle sembloit nous prier aussi de déposer nos armes, dont la vue les épouvantoit.

Ces conditions préliminaires ayant été remplies, les femmes s'accroupirent sur leurs talons; et dès ce moment elles parurent s'abandonner sans réserve à la vivacité de leur caractère, parlant toutes ensemble, nous interrogeant toutes à-la-fois, ayant l'air souvent de nous critiquer et de rire à nos dépens, faisant, en un mot, mille gestes, mille contorsions aussi singulières que variées. M. BELLEFIN se mit à chanter, en s'accompagnant de gestes très-vifs et très-animés; les femmes firent aussitôt silence, observant avec autant d'attention les gestes de M. BELLEFIN, qu'elles paroissoient en prêter à ses chants. A mesure qu'un couplet étoit

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fini, les unes applaudissoiènt par de grands cris, d'autres rioient aux éclats, tandis que les jeunes filles, plus timides sans doute, gardoient le silence, témoignant néanmoins, par leurs gestes et par l'expression de leur physionomie, leur surprise et leur satisfaction.

Toutes ces femmes, à l'exception des peaux de kanguroos que quelques-unes portoient sur leurs épaules, étoient parfaitement nues; mais, sans paraître s'occuper en rien de leur nudité, elles varioient tellement leurs attitudes et leurs postures, qu'il seroit difficile de se faire une idée juste de tout ce que cette réunion nous offroit alors de bizarre et de pittoresque. Leur peau noire et dégoûtante de graisse de loup-marin; leurs cheveux courts, crépus, noirs et sales, rougis dans quelques-unes avec de la poussière d'ocre; leur figure toute barbouillée de charbon; leurs formes généralement maigres et flétries, leurs mamelles longues et pendantes; en un mot, tous les détails de leur constitution physique étoient repoussans: il faut toutefois excepter de ce tableau général deux ou trois jeunes filles de 15 à 16 ans, dans lesquelles on distinguoit des formes assez agréables, des contours assez gracieux, et dont le sein étoit ferme et bien placé, quoique le bout des mamelles fût un peu trop gros et trop long. Ces jeunes filles avoient aussi quelque chose dans l'expression de la physionomie de plus ingénu, de plus affectueux et de plus doux, comme si les meilleures qualités de l'ame devoient être, même au milieu, des hordes sauvages de l'espèce humaine, l'apanage plus particulier de la jeunesse, de la grâce et de la beauté. Parmi les femmes plus: âgées, les unes avoient une figure ignoble et grossière; les autres, en plus petit nombre, avoient le regard farouche et sombre: mais, en général, on remarquoit dans toutes ce je ne sais quoi, d'inquiet et d'abattu que le malheur et la servitude impriment au front de tous les êtres qui en portent le joug. Presque toutes étoient d'ailleurs couvertes de cicatrices, tristes fruits des mauvais traitemens

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de leurs féroces époux: une seule, au milieu de toutes ses compagnes, avoit conservé une grande assurance, avec beaucoup d'enjouement et de jovialité; cétoit celle qui nous avoit imposé les conditions dont j'ai parlé précédemment. Après que M. BELLEFIN eut terminé sa chanson, elle se mit à contrefaire ses gestes et son ton de voix d'une manière fort originale et très-plaisante, ce qui divertit beaucoup ses camarades: puis elle commença elle-même à chanter sur un mode tellement rapide, qu'il eût été difficile de rapporter une telle musique aux principes ordinaires de la nôtre. Leur chant, au surplus, est ici d'accord avec leur langage; car telle est la volubilité du parler de ces peuples, qu'il est impossible, ainsi que nous le dirons ailleurs, de distinguer aucun son précis dans leur prononciation: c'est une sorte de roulement qui ne sauroit trouver dans nos langues Européennes aucun terme de comparaison ou d'analogie.

Excitée, pour ainsi dire, par ses propres chants, auxquels nous n'avions pas manqué d'applaudir avec chaleur, et voulant sans doute mériter nos suffrages sous d'autres rapports, notre joviale Diéménoise se mit à exécuter divers mouvemens de danse, dont quelques-uns pourroient être regardés comme excessivement indécens, si dans cet état des sociétés l'homme n'étoit encore absolument étranger à toute cette délicatesse de sentimens et d'actions qui n'est pour nous qu'un produit heureux du perfectionnement de l'ordre social.

Pl. XII, fig. 4.

Tandis que tout ceci se passoit, je m'occupois à recueillir précieusement et à noter les détails, que je viens d'exposer, et beaucoup d'autres encore qui se reproduiront ailleurs avec intérêt: je fus remarqué sans doute par la même femme qui venoit de danser; car à peine elle eut fini sa danse, qu'elle s'approcha de moi d'un air obligeant, prit dans un sac de jonc, semblable à celui que j'ai décrit ailleurs, quelques charbons qui s'y trouvoient, les écrasa dans sa main, et se disposa à m'appliquer une couche du fard ordinaire

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de ces régions. Je me prêtai volontiers à ce caprice obligeant; M. HEIRISSON eut la même complaisance, et reçut un pareil masque. Nous parûmes être alors un grand sujet d'admiration pour ces femmes; elles sembloient nous regarder avec une douce satisfaction, et nous féliciter des nouveaux agrémens que nous venions d'acquérir. Ainsi donc cette blancheur Européenne dont notre espèce est si fière, n'est plus qu'un défaut réel, une sorte die difformité qui doit le céder, dans ces climats lointains, à la couleur noire du charbon, au rouge sombre de l'ocre ou de la terre glaise.

La déférence que nous venions d'avoir pour ces femmes, et peut-être aussi les charmes nouveaux que nous devions à leurs soins, semblèrent ajouter à leur bienveillance, à leur confiance en nous; mais rien ne put les décider pourtant à se laisser approcher davantage. Au moindre mouvement que nous faisions ou que nous paroissions faire pour rompre la consigne, toutes s'élançoient avec rapidité de dessus, leurs talons, et prenoient la fuite: nous fûmes contraints, pour jouir plus long-temps de leur présence, de nous conformer entièrement à leurs desirs. Après les avoir comblées de présens et de caresses, nous jugeâmes à propos de reprendre la route du mouillage de notre embarcation; et nos Diéménoises paraissant avoir le projet de marcher du même côté que nous, les deux troupes partirent: mais il nous fallut transiger encore avec ces femmes inexorables, et nous condamner à suivre la plage, tandis qu'elles-mêmes marchoient sur les dunes de sable qui lui étoient parallèles.

Pl. XIII, fig. 4.

Comme elles revenoient vraisemblablement de la pêche lorsque nous les avions aperçues, elles étoient toutes chargées de gros crabes, de langoustes et de divers coquillages grillés sur les charbons, qu'elles portoient dans leurs sacs de jonc. Ces sacs étoient fixés autour du front par un cercle de cordage, et pendoient de là derrière le dos: quelques-uns étoient très-lourds; et nous plaignions

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bien sincèrement ces pauvres femmes d'avoir à traîner de pareils fardeaux.

Notre route toutefois ne fut pas moins gaie que notre entrevue; et du sommet des dunes on nous envoyoit force plaisanteries, force agaceries, auxquelles nous tâchions de répondre le plus expressivement qu'il nous étoit possible: et sans doute nous aurions continué plus long-temps de part et d'autre ces badinages innocens, lorsque tout-à-coup une des femmes se mit à pousser un grand cri; toutes les autres le répétèrent avec effroi: c'étoient nos embarcations et nos camarades qu'elles venoient de découvrir. Nous nous efforçâmes de calmer leurs inquiétudes, en les assurant que, bien loin d'éprouver aucune offense de nos amis, elles alloient en recevoir de nouveaux dons: tout fut inutile; et déjà la troupe s'enfonçoit dans la forêt, lorsque la même femme qui, presque seule, avoit fait tous les frais de notre entrevue, sembla se raviser. A sa voix, il y eut un mouvement d'hésitation: elle parla quelques instans aux autres; mais ne pouvant, à ce qu'il nous parut, les décider à la suivre, elle s'élança seule du haut des dunes; et marchant sur le rivage à quelque distance en avant de nous avec beaucoup d'assurance et même avec une sorte de fierté, elle sembloit insulter à la timidité, de ses compagnes. Ces dernières, à leur tour, parurent honteuses de leur foiblesse; peu-à-peu elles s'enhardirent, et se décidèrent enfin à revenir au rivage. Ce fut donc avec cette nombreuse et singulière escorte que nous arrivâmes à nos embarcations, auprès desquelles, par un hasard difficile à prévoir, tous les maris de ces pauvres femmes se trouvoient rassemblés depuis quelques instans.

Pl. X et XI.

Pl. XII.

Malgré les témoignages les moins équivoques de la bienveillance et de la générosité de nos compatriotes, ils gardoient encore une physionomie inquiète et sombre; leur regard étoit farouche, menaçant; et dans toute leur attitude on distinguoit quelque chose de contraint, de malveillant et de perfide, qu'ils cherchoient vainement

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à dissimuler: on eût dit qu'ils étoient mortifiés de l'impuissance de leurs diverses attaques, en même temps qu'ils redoutaient notre vengeance.… A cette rencontre inespérée, toutes les malheureuses femmes qui nous suivoient, parurent épouvantées; leurs féroces époux leur lancèrent des regards de colère et de rage, qui n'étoient guère propres à les rassurer. Après avoir déposé les produits de leur pêche aux pieds de ces hommes, qui se les partagèrent aussitôt sans leur en rien offrir, elles allèrent elles-mêmes se grouper derrière leurs maris, qui se trouvoient assis sur le revers d'une grosse dune de sable; et là, pendant tout le reste de l'entrevue, ces infortunées n'osèrent plus ni lever les yeux, ni parler, ni sourire.… Mais ce ne sont-là que les premiers traits du tableau que nous aurons à présenter ailleurs.… Peu de jours après, j'eus le plaisir de rencontrer la même femme dont il vient d'être tant de fois question: j'appris alors qu'elle se nommoit ARRĂ-MĂÏDĂ. M. PETIT voulut bien, à ma prière, en faire le portrait, qui se trouve dans l'atlas, et qui, sous tous les rapports, est d'une ressemblance parfaite. On y retrouve bien, si je ne me trompe, ce caractère d'assurance et de fierté qui distinguoit éminemment cette femme, de toutes ses compagnes. Lorsque je la rencontrai la dernière fois, elle portoit un petit enfant derrière le dos.

Le 3 février, je descendis encore sur l'île Bruny avec trois de nos officiers, MM. FREYCINET frères et MONTBAZIN: nous ne tardâmes pas à rencontrer deux femmes, qui, du sommet d'une montagne voisine, dirigeoient leurs pas vers le bord de la mer. Impatiens de les examiner de plus près, mes compagnons s'élancèrent à leur poursuite; mais à peine ils avoient fait deux cents pas, que les femmes qu'ils avoient cru pouvoir aisément atteindre, étoient hors de vue: je le leur avois prédit d'avance, ayant eu déjà plusieurs occasions de me convaincre que les habitans de ces bords étoient en général beaucoup plus agiles que nous à la course. En nous rapprochant du rivage, nous trouvâmes un

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très-grand feu, qui, sans doute allumé dans la nuit, brûloit encore. Autour de lui se présentoient, disséminés au hasard, presque tous les objets que nous avions donnés aux naturels, ou que ceux-ci nous avoient volés, même au péril de leur vie. Nous en avions précédemment rencontré plusieurs autres, semés çà et là dans les bois; et nous restâmes convaincus qu'après avoir satisfait une curiosité puérile, ces hommes ignorans, embarrassés, pour ainsi dire, de nos bienfaits, en abandonnoient l'objet aussitôt qu'il avoit cessé de leur plaire ou de les amuser.

Cependant, toutes nos opérations à la terre de Diémen se trouvoient à leur terme: notre provision de bois étoit faite; la petite rivière qui coule dans le fond du port du N. O. nous avoit fourni une assez grande quantité d'eau, qui malheureusement étoit un peu saumâtre: la marche des montres avoit été réglée par notre astronome M. BERNIER; enfin, M. FAURE étoit de retour de la reconnoissance intéressante qu'il étoit allé faire dans le N. E. du canal, et sur les résultats de laquelle il est indispensable d'insister plus particulièrement ici.

Pl. I bis. n.° 1.

Dans l'Est de la Baie du Nord, se trouve indiquée, sur la carte de l'amiral DENTRECASTEAUX, une seconde baie, qui, sous le nom de Baie Frédérick-Hendrick, va s'ouvrir dans une troisième, qui, sur cette même carte, porte la dénomination de Baie Marion. Le canal de communication entre ces deux dernières baies, se trouvant parfaitement déterminé par la carte Françoise, le Commandant expédia, dès les premiers jours de notre arrivée dans le port N. O., l'ingénieur-géographe M. FAURE, avec l'ordre de reconnoître ce canal, et de s'assurer s'il pourroit offrir un passage suffisant à nos vaisseaux.

Onze jours furent employés à cette reconnoissance, de laquelle il résulta, 1.° que le plan de la baie du Nord, tel qu'il se trouve dans la carte de DENTRECASTEAUX, est incomplet: M. FAURE découvrit en effet, vers son fond, un bassin d'eau de peu de

TOME I. K k

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profondeur, mais très-étendu, qui se trouve tellement abrité, qu'il peut offrir, dans toutes les circonstances, un excellent mouillage aux canots et autres embarcations légères; il y découvrit encore une petite rivière, qui, placée dans le Nord de la pointe Renard, put être remontée à près de deux lieues de son embouchure: l'eau par-tout en étoit fortement saumâtre; cependant M. FAURE parvint à renouveler sa provision dans quelques petites lagunes d'eau douce qui se trouvoient sur le bord, ou plutôt dans le lit même de la rivière, alors presque entièrement à sec;

2.° Que la seconde baie qui se trouve dans le S. E. de celle du Nord, et qui n'est que vaguement indiquée dans la carte de DENTRECASTEAUX, constitue effectivement un port très-sûr et trèsspacieux, qui présente par-tout un bon mouillage;

3.° Que le prétendu canal de communication entre la baie Marion et celle de Frédérick-Hendrick, n'existe pas;

4.° Que dès-lors, ce qui se trouve indiqué sur la carte Françoise, sous le nom d'Ile Tasman, est, non pas une île, mais une grande péninsule qui se rattache à la terre de Diémen par un isthme de 100 toises de largeur dans sa moindre dimension, sur une longueur de 300 toises environ;

5.° Que cet isthme, à son tour, bien loin de correspondre à la baie de Frédérick-Hendrick ou à celle de Marion, comme l'indique la carte précitée, se rapporte à une autre baie dont nous parlerons, et qui se trouve plus reculée vers le Sud;

6.° Que c'est par erreur que les ingénieurs de DENTRECASTEAUX ont donné le nom de Frédérick-Hendrick à la baie qui gît dans le S. E. de celle du Nord, attendu qu'il est physiquement impossible, d'après la connoissance acquise de cette baie, que TASMAN ait pu dans sa route en avoir aucune connoissance;

7.° Que, par la même raison, le nom de Frédérick-Hendrick appliqué par les François à la petite île qui gît dans l'Ouest de la pointe Joannet, ne doit pas être conservé, parce qu'en se

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rattachant à la prétendue découverte de cette portion de la terre de Diémen par TASMAN, il tend à consacrer une idée qui n'est pas exacte;

8.° Que le nom d'Ile Tasman employé par DENTRECASTEAUX, doit être pareillement corrigé.

9.° Il résulte enfin des travaux de M. FAURE, que la baie de Frédérick-Hendrick n'existant pas sur le point où la carte Françoise l'a placée, il faut nécessairement la chercher ailleurs; et nous verrons dans le chapitre suivant qu'elle se reproduira, grâces encore à nos travaux, dans sa place véritable, et dans les rapports qu'elle doit avoir avec celle de Marion.

D'après toutes les considérations que je viens d'exposer, nous avons adopté pour cette partie de nos recherches et de nos découvertes, la nomenclature suivante: conservant à la baie du Nord le nom qui lui fut imposé par l'amiral François, nous avons appelé Port Buache la grande baie désignée, mais à tort, sous le nom de Frédérick-Hendrick; l'île Tasman de l'amiral DENTRECASTEAUX a reçu le nom de Presqu'île Tasman; au nom de Frédérick-Hendrick, nous avons, de concert avec M. BEAUTEMPS-BEAUPRÉ, ingénieur-géographe en chef de l'expédition de l'amiral DENTRECASTEAUX, substitué celui de S.t-Aignant, pour l'île qui se trouve dans l'Oúest de ta pointe Joannet. Nous avons appelé le bassin du fond de la baie du Nord, Bassin Ransonnet, et la petite rivière qui a son embouchure dans le N. O. de la pointe Renard, Rivière Brue, du nom de deux aspirans de notre expédition, également estimables.

Tous nos travaux étant ainsi terminés sur ce point de la terre de Diémen, nous désaffourchâmes le 5 février, et fîmes nos derniers préparatifs pour appareiller aussitôt que les vents pourroient nous le permettre. Dans la soirée de ce même jour, le disque du soleil parut, à son coucher, de la couleur rouge la plus belle et la plus éclatante: les vents étoient alors au N. E.; mais durant la nuit

K k 2

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ils passèrent au Nord, et soufflèrent par rafales impétueuses, qui se prolongèrent jusque vers les dix ou onze heures du. lendemain matin. La force de ces rafales fut telle, que, dans l'intervalle de quelques heures, le baromètre s'abaissa de 7 lignes 3 dixièmes; elles nous procurèrent en même temps une chaleur si subite et si grande, que dans peu d'instans la température s'éleva de 11 à 22° de RÉAUMUR: à peine on pouvoit respirer en plein air; on eût dit des tourbillons échappés d'une fournaise ardente. Bientôt la surface de la mer parut fumer de toutes parts; une immense quantité d'eau se répandit dans l'atmosphère, et durant tout le reste du jour nous fûmes plongés comme dans un bain de vapeurs tièdes. Quelques personnes, au nombre desquelles se trouvoit notre Commandant, crurent pouvoir attribuer ces grands effets de la nature à l'embrasement des forêts voisines: mais, indépendamment de l'insuffisance d'une telle explication, même pour le cas particulier dont il s'agit, nous verrons ailleurs que ces vents brûlans se manifestent sur la côte de l'Ouest de la Nouvelle-Hollande avec des circonstances parfaitement semblables; nous les verrons se reproduire plus redoutables encore sur la côte Orientale du même continent, y suffoquer en peu d'heures des milliers d'animaux, et flétrir en un instant la végétation la plus active…… Contentons-nous d'observer ici que ces vents enflammés se font sentir jusqu'à l'extrémité Sud de la terre de Diémen, et qu'ils y arrivent du Nord.… Dans l'un des chapitres suivans, ces précieuses observations, reproduites avec plus de détails, viendront se rattacher d'une manière intéressante à l'histoire physique du grand continent qui nous occupe.

Le 17 février, nous pûmes enfin, à la faveur d'une petite brise de l'Est à l'E. S. E., appareiller du canal Dentrecasteaux, après une relâche de trente-six jours, vers cette importante extrémité de la terre de Diémen.

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CHAPITRE XIII.

Partie Sud-Est de la terre de Diémen.

[Du 17 au 28 Février 1802.]

Pl. I bis, n.° 1.

Pl. III, fig. 2.

A PEINE nous étions hors du canal, que les vents passèrent au Sud, et nous contraignirent, durant tout le jour, à courir d'inutiles bordées entre la presqu'île Tasman, l'île Willaumeaz et l'île Bruny. La nuit fut calme; mais sur les deux heures du matin, une jolie brise de l'O. S. O. s'étant élevée, nous en profitâmes pour porter au S. S. E. A la pointe du jour, nous dépassâmes le cap Raoul, hérissé, de toutes parts, de crêtes saillantes, de prismes et d'aiguilles d'apparence basaltique. A sept heures du matin, nous étions par le travers de l'île Tasman: c'est un énorme plateau stérile, dont les flancs noirâtres s'élèvent du sein des eaux comme des remparts volcaniques: sa pointe Sud, ainsi que le cap Raoul, porte d'immenses colonnes basaltoïdes. Dans le cap-Pillar, la même constitution, les mêmes déchirures se reproduisent: on les retrouve plus horribles encore dans le cap qui gît à l'Ouest des rochers d'Hippolyte, et que nous nommâmes cap Haüy, en l'honneur du minéralogiste célèbre de ce nom. A la distance de quelques milles, ce cap remarquable se présente comme un immense jeu d'orgues reposant à la surface des eaux. Les rochers d'Hippolyte se rattachent à ce grand système de bouleversemens et de déchirures: ils sont au nombre de trois; et le plus gros d'entre eux ressemble assez bien au Coin-de-mire de l'Ile-de-France.

Après avoir doublé le cap Haüy, nous nous trouvâmes par le travers d'une baie peu considérable, mais très-jolie: à droite et à gauche de cette baie, s'élèvent des masses énormes, noires et stériles; leurs sommets sont déchirés et comme taillés en dents de scie: vers le fond de la baie, se présente une lisière charmante

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de verdure, qui fournit le contraste le plus heureux avec les flancs nus et sauvages des monts noircis qui l'enceignent. Au-delà des premiers plans, et dans le lointain, s'élevoit une haute montagne, dont le sommet se termine par un triple piton. Nous nommâmes cette baie, Baie Dolomieu, et poursuivîmes notre route vers le Nord, rangeant, à petite distance, une côte escarpée, baignée par une mer profonde. Déjà cependant la stérilité n'étoit plus aussi générale; et les puissans Eucalyptus projetoient leurs cimes étagées au-dessus de ces remparts.

A peu de distance au Nord de la baie Dolomieu, se présenta bientôt une large ouverture, que M. FAURE reconnut pour la baie de l'Est, opposée au port Buache, et dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Cette identité est d'autant plus incontestable, que notre ingénieur, lors de la reconnoissance qu'il avoit faite, après avoir traversé l'isthme, s'étoit trouvé dans le fond de cette nouvelle baie, et que de ce point il avait relevé les rochers d'Hippolyte dans la même position qu'ils occupent effectivement par rapport à elle. Nous l'appelâmes Baie Monge, en l'honneur du savant illustre à qui les sciences physiques et mathématiques doivent tant de précieuses découvertes. L'isthme qui sépare la baie Monge d'avec le port Buache, paroît bas et sablonneux: au-delà de cet isthme, et sur un second plan, on découvroit une bande de montagnes grises, plus basses d'abord que celles de la presqu'île Tasman, mais qui, se relevant ensuite rapidement vers le Nord, constituent une seconde presqu'île dont nous aurons à parler ailleurs. Un gros cap arrondi, brunâtre, termine au Nord la baie Monge: toute la partie de ce cap tournée vers la mer est stérile; sur son sommet végètent quelques arbres assez verts; en avant se projettent plusieurs rochers rougeâtres qui se présentent comme autant de petits pitons, et dont la constitution sembleroit être volcanique. Ce cap remarquable fut appelé Cap Surville, en mémoire du malheureux navigateur François de ce nom.

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Pl. I bis, n.° 1.

Du cap Surville à celui de Frédérick-Hendrick, les terres sont très-hautes, coupées à pic à leur base, arrondies en larges dômes vers leurs sommets: leur couleur est d'un vert sombre; à peine peut-on çà et là distinguer quelques arbrisseaux.

Immédiatement au Nord du cap Frédérick-Hendrick se trouve la grande baie de Marion: nous la traversâmes sans nous y arrêter; et sur les cinq heures du soir environ, nous laissâmes tomber l'ancre dans le canal qui se trouve entre la terre de Diémen et l'île Maria, vis-à-vis la baie des Huîtres [Oyster's Bay].

Pl. I bis, n.° 2.

Le 19 février, à la pointe du jour, le grand canot de notre navire, sous le commandement de M. MAUROUARD, fut expédié pour aller faire le tour de l'île Maria, en lever le plan, et s'assurer s'il seroit possible d'y faire de l'eau douce. Notre ingénieur-géographe, M. BOULLANGER, à peine convalescent de la maladie qu'il avoit eue à Timor, étoit chargé de ce travail. Je partis avec lui pour observer l'île sous les divers rapports de ses productions, de son sol, de sa température et de ses habitans.

Bientôt nous atteignîmes le cap le plus Sud de cette île, que nos géographes ont nommé Cap Pèron. En avant de ce cap., s'élève un rocher granitique solitaire de 150 à 200 pieds de hauteur, déchiré par les flots, imitant assez bien, sous ce rapport, une sorte d'obélisque: il fut nommé la Pyramide.

De ce point la côte se dirige brusquement au N. N. E.: nous la prolongeâmes à très-petite distance; elle est, sur toute sa longueur, taillée à pic comme un immense rempart de granit: sur quelques points de cette côte on croiroit distinguer les débris d'une ligne de fortifications antiques. Diverses espèces de plantes parasites, parmi lesquelles se distinguoient des lichens d'une belle couleur de soufre ou d'un rouge éclatant, végétoient appliquées contre ces murailles, dont les sommités se dessinoient au travers des arbrisseaux, comme le parapet d'une citadelle: en plusieurs endroits on croyoit distinguer les créneaux et les embrasures.

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On trouve un grand fond tout le long de cette côte; mais comme elle est exposée à toute la fureur des vents du Sud, qui lui par-viennent sans obstacle du pôle antarctique, elle est battue sans cesse par des vagues tumultueuses, qui brisent avec fracas contre les murs de granit qui la composent.

Parvenus à la pointe de l'Est, que nous avons nommée Cap Maurouard, du nom de l'aspirant recommandable qui partageoit alors avec M. BOULLANGER le soin des travaux géographiques, nous vîmes la côte se diriger au N. N. O. Ici les montagnes s'abaissent rapidement, et bientôt leur chaîne se rompt pour former, une large baie, dans laquelle nous nous enfonçâmes; et peu de temps après, nous mîmes pied à terre sur l'isthme qui la sépare d'avec la baie des Huîtres.

Pl. XVI.

Il étoit environ deux heures. Tandis que mes compagnons s'occupoient, sur le rivage, de leurs travaux géographiques, je m'avançai vers la côte Nord de la baie, et m'enfonçai dans l'intérieur du pays. Ma marche fut d'abord lente, à cause des herbes grandes et fortes qui se pressoient à la surface du sol; en quelques endroits même, les arbrisseaux, plus rapprochés et plus vigoureux, m'interdisoient tout passage: j'étois prêt à rebrousser chemin, lorsque j'aperçus à quelque distance un sentier battu par les naturels; je le suivis: bientôt les arbres devinrent plus rares; et je parvins, en moins d'une demi-heure, sur le sommet d'un petit morne, d'où mes regards découvroient en même temps les deux baies de l'île Maria, l'isthme qui les sépare, et les montagnes de la terre de Diémen dont les derniers gradins se distinguoient à peine au milieu des vapeurs qui les enveloppoient, Diverses espèces de jolies graminées offroient de toutes parts un tapis agréable de verdure; les Mélaleuca, les Corréa, les Fagara, les Conchyum, les Styphélia, les Métrosidéros, formoient çà et là d'agréables bosquets, au-dessus desquels se projetoient l'immense Eucalyptus globuleux, le Leptosperme géant, l'Exocarpos à feuilles de cyprès, le Casuarina chevelu, le

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Banksia à feuilles d'argent, et une foule d'autres arbres particuliers à ces régions Australes. Au pied de ce morne çouloit un petit ruisseau d'eau douce, sur les rives duquel on distinguoit plusieurs espèces de Pteris, de Limodorum, une nouvelle espèce d'Immortelle à fleurs blanches, le bel Alétris à fleurs rouges, le Persil rampant de ces rivages, une petite espèce de Daucus d'une saveur analogue à celle de notre carotte ordinaire.

Tandis qu'avec intérêt je me livrois aux sensations pleines de charmes qu'un lieu semblable devoit inspirer, et que je portois, avec une douce inquiétude, mes regards autour de moi, j'aperçus, à peu de distance, un monument dont la construction me surprit et m'intéressa: je m'avançai précipitamment; et voici ce que j'observai.

Pl. XVI.

Sur une large pelouse de verdure, à l'ombre de quelques Casuarina antiques, s'élevoit un cône grossièrement formé d'écorces d'arbre plantées en terre par leur partie inférieure, et réunies à leur sommet par une large bande de la même substance. Quatre longues perches fixées en terre par une de leurs extrémités, servoient de soutien et d'appui à toutes les écorces au-dessous desquelles elles se trouvoient placées: ces quatre perches paroissoient encore avoir été destinées à l'ornement de l'édifice; car, au lieu de ne se réunir qu'à leur extrémité supérieure comme les écorces, et de ne former alors qu'un simple cône, elles s'entre-croisoient à peu de distance de la moitié de leur longueur, c'est-à-dire, précisément à l'endroit de leur sortie de la toiture du monument. De cette disposition, il résultoit une espèce de pyramide tétraèdre, dont le sommet se trouvoit justement opposé à celui du cône. Ce contraste de formes et d'opposition dans les deux parties de l'édifice, produisoit un effet assez gracieux, et qui le devenoit davantage encore par la disposition suivante.

A chacun des quatre côtés de 1a pyramide correspondoit une large lanière d'écorce, dont les deux extrémités se trouvoient

TOME I. L l

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inférieurement embrassées par cette grande bande que j'ai dit réunir toutes les autres à leur sommet: il en résultoit que chacune de ces quatre lanières formoit une espèce d'ovale plus aigu vers son extrémité inférieure, plus large et plus arrondie dans sa portion supérieure; et comme chacun de ces ovales correspondoit à chacun des côtés de la pyramide, il est aisé de concevoir tout ce qu'une semblable disposition pouvoit offrir d'élégant et de pittoresque.

Après avoir donné quelques instans à l'observation de ce monument, dont je cherchois vainement à concevoir l'usage, je me déterminai bientôt à pousser plus avant l'examen que je voulois en faire; j'enlevai plusieurs grosses écorces, et je pénétrai facilement jusque dans l'intérieur de la toiture. Toute la portion supérieure en étoit libre: dans le bas se trouvoit un large cône aplati, formé d'une herbe fine et légère, disposée avec beaucoup de soin par couches concentriques et très-profondes.… Mon intérêt s'accroissoit avec mon incertitude. Huit petites baguettes de bois croisées entre elles au sommet du cône de verdure, servoient à le contenir; chacune de ces baguettes avoit ses deux extrémités fichées en terre, et consolidées elles-mêmes par l'application d'une grosse pierre de granit aplatie.

Tant de précautions me donnoient l'espoir de quelque découverte importante; je ne me trompois pas.… A peine j'eus soulevé quelques-unes des couches supérieures de gazon, que j'aperçus un gros tas de cendres blanches, et qui paroissoient avoir été réunies avec soin: je plongeai ma main au milieu de ces cendres; je sentis quelque chose qui résistoit plus fortement: je voulus le retirer; c'étoit une mâchoire d'homme, à laquelle des lambeaux de chair tenoient encore.… Un sentiment d'horreur me pénétra.… Cependant, en réfléchissant un peu sur tout ce que je venois d'observer dans la composition du monument, je ne tardai pas à éprouver des sensations bien différentes de celles que j'avois eues d'abord:

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cette verdure, ces fleurs, ces arbres protecteurs, cette couche profonde de jeunes herbes qui recouvroient les cendres; tout se réunissoit pour me convaincre que je venois de découvrir un tombeau…..

A mesure que j'enlevois les cendres, j'apercevois un charbon très-noir, boursouflé, friable et léger; je reconnus un charbon animal: dans le même instant je retirois une portion de fémur avec quelques lambeaux de chair; on y distinguoit encore des tronçons de gros vaisseaux remplis d'un sang calciné, réduit à l'état où ce fluide se rapproche d'une substance résineuse. A ces premiers ossemens en succédèrent d'autres non moins reconnoissables; des vertèbres, des fragmens d'humérus, de tibia, des os du tarse, du carpe, &c.; tous étoient profondément altérés par le feu, et se réduisoient facilement en poudre: j'en possède toutefois quelques débris, avec des portions de la chair grillée qui leur étoit adhérente. Ces ossemens ne se trouvoient pas, ainsi que je l'avois cru d'abord, appliqués simplement à la surface de la terre; ils étoient tous réunis au fond d'un trou circulaire de 4o à 48 centimètres de diamètre [15 à 18 pouces], sur 21 à 27 centimètres de profondeur [8 à 10 pouces]. Nous verrons bientôt que cette dernière observation n'est pas indifférente.

J'aurois négligé peut-être d'indiquer une dernière circonstance, bien propre cependant à répandre de l'intérêt sur cet objet, si, dans une autre rencontre de tombeau que je fis le lendemain, et dont je parlerai bientôt, je ne l'eusse vue se reproduire encore. Au bas du morne sur lequel j'ai dit que le monument étoit élevé, couloit une source d'eau douce, fraîche et limpide, avantage aussi rare que précieux dans la saison où nous nous trouvions alors. Les deux bords du ruisseau étoient par-tout tapissés d'un grand nombre de jeunes herbes, parmi lesquelles se distinguoient plusieurs espèces d'Orchis, d'Ophris, le Richea glatica, l'Apium prostratum, et l'espèce de carotte particulière à ces régions.

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Oh! comme, avec plaisir, assis au bord de ce ruisseau, je m'abandonnai quelques instans aux réflexions nouvelles que tant de circonstances réunies devoient produire en moi! Je me disois: "Au milieu de ces rochers menaçans, dans le sein profond de ces forêts antiques, la nature encore a donc pu conserver quelques droits, puisque le premier monument que nous décou vrions des hommes grossiers et farouches qui les peuplent, fut consacré par elle."

Me reportant ensuite vers les plages arides de l'Ouest de la Nouvelle-Hollande, je me rappelois ce bocage intéressant que javois découvert sur la rive gauche de la rivière Vasse; et je me disois encore: "Ce monument, le seul aussi que nous ayons pu découvrir sur ces bords, paroissoit avoir été consacré par la reconnoissance.…" Ainsi donc le premier culte fut inspiré par la nature; les premiers autels furent élevés à la piété filiale, à la reconnoissance.…

J'étendois ce premier rapprochement à la position des deux objets: le bocage de la baie du Géographe étoit établi sur le bord de cette rivière salée, qui semble, avec les marais qui la bordent, devoir fournir d'une manière spéciale à la nourriture des habitans de ces tristes régions. Le tombeau que je venois d'observer, se trouvoit lui-même vers cette partie de la baie de l'Est qui seule ait pu nous procurer de l'eau douce; sur ce même point se présentoient plus abondamment les gros coquillages dont l'homme retire sa subsistance journalière. Cette présomption sur le choix réfléchi de la position du tombeau, se trouve fortifiée par l'observation que je fis le lendemain, dans la baie des Huîtres, d'une construction du même genre, et qui étoit également placée sur une éminence, au pied de laquelle couloit une petite source d'eau douce, la seule aussi que nous ayons pu découvrir dans toute l'étendue de cette dernière baie. "Ainsi donc le même principe qui consacra ces monumens, les fit élever encore aux lieux les

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plus intéressans et les plus chers, aux lieux où plus souvent ramené par ses besoins, l'homme doit aussi plus fortement éprouver le sentiment de la reconnoissance."

D'autres idées développoient en moi de nouvelles méditations; je me demandois: "Quelle peut être ici l'origine de cet usage de brûler les morts! Isolés du reste de l'univers, repoussés jusqu'aux extrémités du monde, les habitans de ces bords n'ont pu le recevoir par communication de quelque autre peuple; il leur est donc incontes tablement propre.… Mais pourquoi, dans ce cas, l'ont-ils adopté! Pourquoi le conservent-ils de préférence à tout autre! Cette préférence est-elle un simple effet du hasard! ou bien existe-t-il quelque raison physique, dépendant de la nature même des choses et du mode particulier de l'organisation sociale de ces hommes, qui puisse avoir déterminé cet usage, et qui puisse le conserver encore!" Cette double question, également importante et délicate, exige, pour sa discussion, que je rappelle en peu de mots les traits essentiels de l'état social des habitans de la terre de Diémen, auxquels ceux de l'île Maria appartiennent sous tous les rapports, ainsi que nous le dirons ailleurs.

Presque étranger encore à tout principe d'organisation sociale, sans chefs proprement dits, sans lois, sans vêtemens, sans culture d'aucune espèce, sans moyens assurés d'existence, sans habitations fixes, l'homme ne connoît ici d'autres armes, il n'a d'autres instrumens que sa sagaie et son casse-tête, tous les deux également imparfaits et grossiers. Errant en famille sur le rivage de la mer, c'est de là qu'il tire la plus grande partie de sa subsistance ordinaire; il séjourne plus long-temps, il revient plus fréquemment aux endroits de ce rivage qui, par. l'abondance des coquilles, par la facilité de se les procurer, par le voisinage aussi de quelque source d'eau douce, peuvent, sous tous ces rapports, subvenir plus avantageusement à ses besoins….. Ce que je dis ici de l'individu en général, peut s'appliquer à la réunion toute entière de

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ceux qui nous occupent: dans un tel état de choses, les ressources de la horde finissent avec celles de chacun de ses membres.

Ces principes posés, que l'un de ces hommes vienne à mourir.… C'étoit un vieillard respecté, père d'une nombreuse famille: il est entouré de ses enfans; ils ont reçu ses derniers soupirs.… Que vont ils faire de son cadavre!…

L'abandonner!….. il fut leur père; il étoit bon….. et son corps, délaissé par ses enfàns, serviroit de pâture aux bètes féroces!….. Cette réflexion doit glacer d'horreur, même des sauvages….. D'ailleurs la putréfaction de ce cadavre ne man queroit pas de les incommoder; et chacun des ossemens dispersés de leur père seroit à chaque instant, sinon un reproche d'ingratitude, du moins un spectacle désagréable et dégoûtant.

Le jeter à la mer paroît d'abord un expédient plus simple et plus naturel: mais, repoussé par les courans et par la marée, ils auroient pu vbir le cadavre vomi sur leurs rivages; et quelquefois peut-être les membres corrompus de leurs parens auraient été retirés par leurs mains, confondus avec les coquillages dont ils se nourrissent.

L'embaumer est au-dessus de toutes leurs idées, de tous leurs moyens.

L'inhumer est une opération d'autant plus difficile, que le sol est plus généralement dur, rocailleux, et que le manque absolu de toute espèce d'instrument rendroit plus difficultueuse encore l'ouverture d'une fossé de cette espèce. Il est probable pourtant que l'homme auroit eu recours à ce moyen, s'il ne lui en fût pas resté un dernier infiniment plus prompt, plus facile et plus avantageux que tous ceux dont je viens de parler.

Ce dernier moyen est de brûler le cadavre.… Ici tout concourt à la facilité de l'exécution; tout est d'accord soit avec le genre de vie habituel des hommes de ces rivages, soit avec les circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés. Le feu, cet agent

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puissant et terrible dont ils retirent des secours si multipliés et si précieux, ne sauroit manquer d'exciter parmi de tels hommes quelques-uns de ces sentimens de vénération que la plupart des nations anciennes avoient consacrés par tant d'institutions et de monumens religieux. Sans être divinisé peut-être comme il le fut jadis, le feu, dans ces contrées a, paroît être regardé comme quelque chose de supérieur aux autres objets de la nature; et ces premières idées n'auront pas peu contribué, sans doute, à suggérer celle de brûler les morts. Cette opinion une fois établie, tout a du la faire adopter. Les matériaux nécessaires à l'exécution étoient prêts: il ne falloit ni réflexion ni travail; il ne falloit aucun instrument: l'exécution étoit aussi prompte que facile; elle prévenoit et la corruption et l'infection qui la suit. A peine quelques débris d'ossemens survivoient à cette opération; et les cendres du foyer suffisoient seules pour les recouvrir. Toute la cérémonie exigeoit au plus quelques heures; et les préjugés tendoient encore à la rendre plus respectable et plus sacrée.

Ainsi donc cet usage de brûler les mortsb ne paroît pas être un pur effet du hasard: d'accord avec toutes les circonstances physiques et locales, il semble évidemment avoir été commandé par elles; et si la nature de cet ouvrage me permettoit de pousser plus loin ces réflexions, il me seroit facile de prouver que cette partie trèsimportante des usages des peuples a beaucoup plus de rapports avec la qualité du sol et avec sa constitution qu'on ne pourroit le soupçonner d'abord. N'est-il pas bien remarquable, par exemple, que les deux pays du monde les plus célèbres par leurs embaumemens et leurs momies, la haute Égypte et Ténériffe, soient également distingués par le caractère de sécheresse habituelle de leur sol et de leur atmosphère, et par la facilité de s'y procurer les divers

a Voyez le Voyage de PHILIPP à la Nouvelle-Galles, page 59, et celui de MARION à la terre de Diémen, page 29.

b Les naturels de la Nouvelle-Hollande brûlent aussi leurs morts.

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ingrédiens aromatiques, astringens ou résineux, qui font la base essentielle des embaumemens! Mais, écartant ici toute discussion ultérieure sur cet objet, terminons ce qui peut concerner encore ce monument singulier des sauvages de l'île Maria.

Pl. XVI.

La découverte que je venois de faire, me flattoit d'autant plus, qu'aucun objet de ce genre n'avoit encore été reconnu dans ces parages. RICHE, dans une de ses excursions, avoit bien, à la vérité, découvert sur la terre de Diémen une portion d'ossement humain auquel tenoient encore quelques lambeaux de chair à demi-calcinée; et M. LABILLARDIÈRE avoit bien soupçonné, d'après cette découverte, que les habitans brûloient leurs morts; mais ce soupçon reposoit sur une circonstance tellement équivoque, qu'il ne pouvoit mériter aucune espèce de confiance. L'on peut, au contraire, regarder maintenant comme à-peu-près complet tout ce qui concerne ce chapitre curieux de l'histoire des habitans de ces régions. Le dessin de ce tombeau, fait avec beaucoup d'exactitude par M. PETIT, et fini par M. LESUEUR, ne laisse rien à desirer sur les détails du monument, et sur la perspective agréable du morne au sommet duquel il se trouvoit assis.

J'ai parlé d'un second tombeau que nous visitâmes le lendemain dans la baie des Huîtres, opposée à celle de l'Est, Pour terminer de suite tout ce qui concerne cet objet, je vais, anticipant sur l'ordre des dates, indiquer en peu de mots ce qu'il offroit de particulier. Placé sur une petite éminence, au bas de laquelle couloit une source d'eau douce, la seule qu'on trouve dans cette baie, ce dernier monument étoit, au fond, peu différent de celui que je viens de décrire: seulement plus ancien que ce dernier, ses formes étoient moins régulières; les perches qui devoient supporter les écorces, s'étoient écroulées avec elles; l'herbe qui recouvroit les cendres étoit fortement altérée par l'humidité de l'atmosphère: du reste, les ossemens et les cendres se trouvoient à-peu-près disposés de la même manière que dans

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celui de la baie de l'Est. La seule particularité qu'il offroit et qui mérite d'être soigneusement recueillie, c'est qu'à la face inférieure de quelques-unes des écorces les plus belles et les plus larges, on avoit grossièrement gravé quelques caractères analogues à ceux que les naturels emploient pour le tatouage de leurs avant-bras. (Voyez, dans la planche XVI, les écorces détachées et placées sur le devant des tombeaux.)

A tout ce que je viens de dire, il faut ajouter une réflexion dernière; c'est que, d'après la nature de ces monumens, on ne sauroit être surpris du petit nombre qu'on en rencontre. En effet, les écorces qui les protègent, ne sauroient manquer d'être bientôt détruites par l'action de l'atmosphère, ou dispersées par les vents. L'herbe tendre et délicate qui recouvre les cendres, ne tarde pas long-temps non plus à se décomposer; et les cendres elles-mêmes, en partie dispersées, ne sauroient présenter alors autre chose que l'apparence d'un feu précédemment allumé sur cette place: et comme les os ont été tous réunis au fond d'un trou, ils y restent naturellement ensevelis; ce qui nous explique assez pourquoi l'on n'en rencontre aucun à la surface de la terre. Ajoutons à cette dernière circonstance, celle de la calcination profonde qu'ils ont subie, et dont l'effet nécessaire est de rendre leur décomposition plus rapide et leur anéantissement plus parfait.

Pl. I.

Cependant mes compagnons avoient fini leurs travaux géographiques; et déjà, depuis quelques instans, ils m'attendoient, lorsque je les rejoignis: nous nous rembarquâmes, pour aller sonder l'intérieur de la baie. Elle offriroit, presque par-tout, assez d'eau pour le mouillage; mais le fond en étant généralement de roc vif, il seroit peu sûr d'y jeter l'ancre: elle est d'ailleurs trop ouverte, et trop exposée à la fureur des vents du Sud par l'Est. C'est sans doute à cette qualité du fond de la baie, qu'il faut attribuer l'abondance des fucus qui forment, sur divers points de sa surface, de véritables prairies pélagiennes, au milieu desquelles d'innombrables

TOME I. M m

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troupes de Mauves, de Goëlands, de Plongeons, de Cormorans, &c. viennent chercher leur pâture habituelle.

Après avoir ainsi complété la reconnoissance de la grande baie de l'Est, que nous appelâmes Baie Riédlé, en mémoire du naturaliste estimable que nous avions perdu précédemment à Timor, nous débarquâmes de nouveau sur l'île, pour y passer la nuit; et le lendemain, 20 février, nous partîmes, à quatre heures du matin, pour continuer notre exploration de l'île Maria.

Pl. I bis, n.° 2.

Après avoir doublé la pointe Nord de la baie Riédlé, nous vîmes la terre courir à l'E. N. E., jusque par le travers du cap Mistaken a, qui forme le point le plus oriental de l'île. De ce cap jusqu'à celui du Nord, la côte affecte la direction de l'O. N. O. Toute cette partie de l'île, comprise entre la baie de l'Est et le cap Nord, est véritablement effrayante. Là s'élèvent, de toutes parts, des murailles de granit de 3 à 400 pieds de hauteur perpendiculaire: dans leur épaisseur sont de vastes cavernes, où les eaux, en s'engouffrant avec fracas, excitent de sourds mugissemens, semblables au bruit d'un tonnerre lointain. Par-tout le rivage est inaccessible: la mer y roule des flots tumultueux; et l'on ne peut s'empêcher de frémir sur le sort des navires qui seroient poussés contre cette côte inhospitalière. Une telle constitution dépend sans doute de la situation générale de l'île Maria, qui se trouve, sur ce point, exposée à toute la fureur d'un Océan orageux et sans bornes. Cette présomption se change pour ainsi dire en certitude, par la comparaison de la côte occidentale de l'île qui nous occupe, avec la partie orientale que nous venons de décrire. En effet, à peine on a doublé le cap Nord, qui, du nom de notre ingénieur, a été appelé Cap Boullanger, que le sol s'abaisse rapidement, et développe, sous l'abri de la terre de Diémen, une longue plage sablonneuse, laquelle se continue presque

a Ainsi nommé par le capitaine Cox, qui reconnut Oyster's Bay en 1789.

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sans interruption jusqu'au fond de la baie des Huîtres. En un mot, tout proclame à l'Est les ravages des flots et des vents, tandis qu'à l'Ouest tout annonce le calme de la nature et l'action paisible du temps.

En avant du cap Boullanger, se présente une grosse roche, qui se rattache à l'île Maria par une traînée de récifs dangereux; cette roche est précédée d'un gros îlot granitique, peu élevé, stérile, et qui laisse entre la terre et lui un passage praticable seulement pour les petites embarcations: nous l'appelâmes Ilot du Nord.

Je viens de parler des bancs de Fucus qui tapissent une partie de la baie Riédlé: leur étendue m'avoit surpris déjà; mais en prolongeant la côte N. E. de l'île, ces mêmes végétaux nous offrirent un sujet d'admiration bien plus réel encore. Toute la surface de la mer en étoit couverte à de grandes distances: ce ne fut même qu'avec beaucoup de peine que nous parvînmes à nous débarrasser d'un de ces bancs de fucus, sur la lisière duquel nous nous étions engagés; il nous fallut pendant plusieurs heures lutter contre ce singulier obstacle. Ces bancs énormes se composoient d'une seule espèce, le Fucus gigantinus, le plus grand sans doute de tous les végétaux pélagiens, puisque nous en avons mesuré quelques-uns qui n'avoient pas moins de 81 à 97 mètres de longueur [250 à 300 pieds]. Pour élever ces tiges immenses à la surface des eaux, et pour les y soutenir, la nature emploie un moyen aussi simple qu'efficace. De distance en distance, chaque tige produit une feuille assez large, dentelée sur ses bords, gauffrée dans toute son étendue, et dont le pétiole porte tout près de son insertion à la tige une espèce de grosse vésicule pyriforme de la longueur de 54 à 81 millimètres [2 à 3 pouces], sur un diamètre de près de 27 millimètres [1 pouce] dans sa partie moyenne et plus renflée. Toutes ces vésicules remplies d'air, sont comme autant de petits ballons qui forcent les tiges à s'élever à la surface des mers, et qui maintiennent les feuilles épanouies sur les flots.

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Quelques-unes de ces feuilles ont des dimensions très-grandes; et j'en ai mesuré plusieurs de 32 à 38 décimètres de longueur [10 à 12 pieds].

Ce n'est pas seulement sous le rapport de la singularité de leur organisation, sous celui de leurs proportions gigantesques, que ces fucus doivent intéresser l'observateur. Arrachés quelquefois du fond des mers par l'effet de la tempête, ces bancs de fucus, transportés par les courans dans le fond de la baie Riédlé, ne tardent pas à s'y trouver ensevelis sous les sables, et contribuent puissamment à l'encombrement de cette baie, et au développement de l'isthme qui la sépare de celle des Huîtres. Ainsi, vers cette extrémité du monde se réalise le grand tableau de l'influence des plantes marines sur l'attérissement des mers, que LINNÆUS a tracé dans ses Prolégomènes du règne minéral: mais, sans insister davantage sur cette digression importante, revenons à la suite de notre voyage autour de l'île Maria.

Pl. I bis, n.° 2.

Après avoir doublé le cap Boullanger, nous prolongeâmes rapidement toute la côte N. O. de l'île; elle est, ainsi que je viens de l'indiquer, basse et sablonneuse: la végétation est peu active aux environs du rivage de la mer; mais dans l'intérieur du pays on découvre de belles forêts, et le revers des montagnes paroît couvert d'assez beaux arbres. Sur les cinq heures du soir, nous dépassâmes l'Ilot du milieu, que nous avons ainsi nommé, de sa position intermédiaire entre la terre de Diémen et l'île Maria. Ce n'est qu'un rocher granitique, de 234 mètres environ de diamètre [120 toises], à peine élevé de 9 à 12 mètres [30 à 40 pieds] au-dessus de la surface des eaux: il est naturellement très-stérile; et les naturels qui passent de la grande terre sur l'île Maria, étant dans l'habitude de venir s'y reposer, avoient détruit, par le feu, toute trace de végétation.

Pl. XIII, n.° 1.

Déjà l'obscurité commençoit à rendre nos relèvemens plus difficiles et plus incertains, lorsque nous doublâmes le cap Lesueur,

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qui forme la pointe Nord de l'entrée de la baie des Huîtres: nous nous disposions à mettre pied à terre pour y passer la nuit, quand nous aperçûmes une troupe de vingt-cinq ou trente sauvages, qui s'avançoient vers nous, armés de longues sagaies et poussant de grands cris. Cette société nombreuse nous convenoit d'autant moins, qu'étant très-fatigués de tenir ainsi la mer depuis deux jours, nous avions besoin de quelque repos, et qu'il nous eût fallu, avec de tels hôtes, passer la nuit à veiller en armes: nous résolûmes donc de nous enfoncer davantage dans la baie, persuadés que les sauvages ne nous y suivroient pas. Effectivement, ils continuèrent leur route à l'Ouest, et disparurent bientôt: alors nous descendîmes à terre.

Pl. I bis, n.° 2.

Le 21, de bonne heure, nous reprîmes nos opérations dans la baie des Huîtres; elle offre si peu d'eau vers le fond, que nous nous trouvions à chaque instant en danger d'échouer, quoique souvent à de grandes distances de la terre. Malgré cet inconvénient, nous venions d'en terminer la géographie, et nous allions doubler la pointe Sud de l'entrée, lorsque nous entendîmes tirer un coup de canon des navires.… Bientôt ils se succédèrent à des intervalles tels, que nous ne pûmes nous méprendre sur leur funeste objet.… Le dernier de mes collègues, M. MAUGÉ, n'étoit plus: on lui rendoit de funèbres honneurs.… Il étoit mort le lendemain de notre départ, universellement regretté sur les deux vaisseaux, et bien digne, par son caractère et par son dévouement au succès de l'expédition, des sentimens de regrets que sa perte inspira. Son corps fut enterré sur l'île Maria, au pied d'un grand Eucalyptus, contre lequel on attacha une plaque de plomb contenant les tristes détails de mort; et le nom de Pointe Maugé fut donné à cette partie de l'île, où furent déposés les restes de notre malheureux compagnon.

En sortant d'Oyster's Bay, nous allâmes accoster la partie occidentale de l'île, sur laquelle nous avions encore quelques relèvemens

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à faire; après quoi nous reprîmes la route du navire, où nous arrivâmes le 21 février au soir.

Le lendemain, dès la pointe du jour, j'en repartis avec le dessein de traverser l'isthme, et d'aller visiter encore les tombeaux de la baie de l'Est. M. PETIT, notre dessinateur, m'accompagnoit: une frêle embarcation, connue des marins sous le nom de Poussepied, étoit à mes ordres; trois hommes seulement en formoient l'équipage, et nous n'avions pour toute arme qu'un méchant fusil simple, que M. PETIT avoit embarqué secrètement. En effet, bien que nous eussions à bord de nos vaisseaux mille fois plus de munitions qu'il n'en falloit pour une expédition de ce genre, notre Commandant avoit défendu d'armer les équipages des embarcations, sous prétexte qu'on usoit trop de poudre. La veille même du jour dont je parle, deux charpentiers du Naturaliste, attaqués sur l'île Maria, avoient failli tomber sous les coups des naturels: cet accident récent et mes sollicitations ne purent rien changer à la résolution de notre Chef; et comme il falloit courir le danger de se livrer sans défense aux coups des sauvages, ou se condamner à ne rien faire, je n'hésitai pas à partir. On va voir bientôt à quels dangers imminens nous livra cette opiniâtreté du Capitaine.

Pl. fig. 1 et 2.

Nous ne tardâmes pas à découvrir sur la côte Sud de la baie des Huîtres, un grand feu qui, ne pouvant avoir été allumé que par les sauvages, nous donna l'espoir de les y rencontrer: nous abordâmes donc sur ce point, et notre attente ne fut pas trompée; quatorze naturels, réunis autour de ce feu, nous accueillirent avec des transports qui tenoient à-la-fois de la surprise, de l'admiration et du plaisir. Médi, médi [asseyez-vous, asseyez-vous] furent les premières paroles qu'ils nous adressèrent. Nous nous assîmes: ils se groupèrent autour de nous; ils étoient armés, pour la plupart, de longues sagaies; les autres avoient en main des casse-têtes: ils les déposèrent à côté d'eux; et M. ROUGET, patron du canot,

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que nous avions fait descendre avec nous, et à qui nous avions confié le fusil, le déposa près de lui, ayant l'attention toutefois de ne le jamais quitter, de crainte que quelque naturel ne s'élançât dessus et ne s'enfuît au milieu des bois; conduite dont, pour d'autres objets, nous avions eu déjà plusieurs exemples dans le canal.

Les armes ainsi déposées, nous nous considérâmes mutuellement pendant quelques instans: nous étions si nouveaux les uns pour les autres! Les naturels voulurent visiter nos mollets, notre poitrine: nous leur laissâmes faire, à cet égard, tout ce qu'ils desirèrent, et des cris souvent répétés étoient l'expression de la surprise que la blancheur de notre peau sembloit exciter en eux; mais bientôt ils voulurent porter leurs recherches plus loin: peutêtre ils doutoient que nous fussions constitués comme eux; peutêtre vouloient-ils s'assurer de notre sexe. Quoi qu'il en soit, ils sollicitèrent de nous cette visite singulière, avec une obstination et une chaleur qui ne nous permettoient guère de nous y refuser. S'apercevant toutefois de notre répugnance extrême pour cet objet, ils n'insistèrent plus qu'à l'égard de l'un de nos matelots qui, par sa jeunesse et son défaut de barbe, sembloit devoir être plus propre à vérifier leurs conjectures, ou à dissiper leurs doutes. Ce jeune homme s'étant décidé, sur ma prière, à leur donner cette satisfaction, les sauvages parurent transportés d'aise; mais à peine ils eurent reconnu qu'il étoit constitué comme eux, qu'ils se mirent à pousser tous ensemble de si grands cris d'étonnement et de joie, que nous en étions étourdis.

Tandis qu'avec tant de détails ils s'occupoient ainsi à nous observer, je m'appliquois moi-même à les considérer avec une attention profonde. La plupart d'entre eux étoient des jeunes gens de 16 à 25 ans environ; deux ou trois paroissoient avoir de 30 à 35 ans: un seul, plus vieux qu'eux tous, me sembla devoir être âgé de 50 à 55 ans; lui seul avoit une peau de kanguroo sur,

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les épaules: les autres étoient parfaitement nus. En général, tous les individus étoient d'une stature assez grande pour leur âge. Parmi les hommes faits, il y en avoit un qui n'avoit pas moins d'un mètre 786 millimètres [5 pieds 6 pouces]; mais il étoit beaucoup plus maigre et plus grêle encore que ses compatriotes: tous les autres varioient pour la stature entre 1 mètre 678 et 732 millimètres [5 pieds 2 et 4 pouces]. Un seul d'entre eux avoit les cheveux saupoudrés d'ocre rouge: c'étoit un jeune homme de 24 à 25 ans, nommé BARA-OUROU, d'une constitution plus belle que tous les autres, quoique frappé lui-même du vice de conformation commun à toute sa race, c'est-à-dire qu'avec une tête bien développée, des épaules amples et charnues, une poitrine large, des fesses fortement musculeuses, il avoit toutes les extrémités grêles et foibles, particulièrement les jambes; son ventre étoit aussi proportionnellement trop gros.

La physionomie, dans ces hommes sauvages, est très-expressive; les passions s'y peignent avec force, s'y succèdent avec rapidité: mobiles comme leurs affections, tous les traits de leur figure se changent et se modifient suivant elles. Effrayante et farouche dans la menace, elle est, dans le soupçon, inquiète et perfide; dans le rire, elle est d'une gaieté folle et presque convulsive: dans les plus âgés, elle est triste, dure et sombre; mais en général, dans tous les individus et dans quelque moment qu'on les observe, leur regard conserve toujours quelque chose de sinistre et de féroce, qui ne sauroit échapper à l'observateur attentif, et qui ne correspond que trop au fond de leur caractère.

Après avoir ainsi donné quelques instans à la surprise, à l'examen les uns des autres, M. PETIT exécuta devant eux quelques tours d'adresse et d'escamotage, qui les divertirent beaucoup, et qui leur arrachèrent souvent les démonstrations les plus bizarres de plaisir et d'enthousiasme: mais rien ne les surprit autant que de voir M. ROUGET s'enfoncer une épingle dans le mollet, sans

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témoigner aucune douleur, et sans qu'il coulât une seule goutte de sang. A ce prodige, ils s'entre-regardèrent tous en silence, comme pour se faire part mutuellement de leur surprise; et puis, tous ensemble, ils se mettoient à hurler comme des forcenés. Par malheur pour moi, parmi les objets de nos dons se trouvoient quelques épingles qu'ils nous avoient demandées. L'un de ces hommes, voulant sans doute s'assurer si je partageois l'insensibilité qu'ils venoient d'admirer, s'approcha de moi sans rien dire, et me donna dans la jambe un si grand coup d'épingle, que je ne pus m'empêcher de pousser un cri de douleur d'autant plus aigu, que ma surprise avoit été plus forte.

Pl. VIII.

Cependant nous cherchions, M. PETIT et moi, à profiter des instans et de leur bonne volonté: tandis que lui-même s'occupoit à dessiner celui d'entre eux que j'ai dit nous avoir le plus frappé par la régularité de ses traits, le développement de ses formes et l'expression de sa physionomie, je m'appliquois, à l'aide des mots que j'avois pu recueillir pendant notre séjour dans le canal Dentrecasteaux, à leur faire connoître nos sentimens d'amitié, m'aidant beaucoup du langage d'action, dont ils saisissent la valeur avec une sagacité difficile à concevoir parmi nous.

Ce fut alors que notre entrevue devint véritablement intéressante: confondus tous ensemble au milieu des cendres de leur feu, nous paroissions également satisfaits les uns des autres. Je saisis cette occasion favorable à mes desseins; je multipliai les questions, en m'attachant exclusivement à celles dont l'intelligence étoit plus facile: ce fut ainsi que j'obtins successivement une réponse aux mots bâiller, se brûler, uriner, aller à la selle, rendre des vents, rire, pleurer, siffler, souffler, cracher, souffleter, nouer, dénouer, lutter, déchirer, étrangler, être en érection, &c. &c. En général, ils me parurent avoir beaucoup d'intelligence: ils saisissoient avec facilité tous mes gestes; ils sembloient, dès le premier instant, en concevoir parfaitement l'objet; ils répétoient avec complaisance

TOME I. N n

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les mots que je n'avois pas bien pu saisir au premier abord, et rioient souvent aux éclats, alors que voulant les répéter, je venois à me tromper, ou seulement à prononcer mal.

Je ne dois point ici passer sous silence une observation très-intéressante que je fis alors; c'est qu'ils ne paroissent avoir aucune idée de l'action d'embrasser.… En vain je m'adressai successivement à plusieurs d'entre eux pour leur faire concevoir ce que je desirois connoître; leur intelligence se trouvoit en défaut: quand, pour ne laisser aucun doute sur l'objet de ma demande, je voulois approcher ma figure de la leur pour les embrasser, ils avoient tous cet air de surprise qu'une action inconnue excite en nous, et que j'avois observé déjà parmi les naturels du canal Dentrecasteaux; et quand, en les embrassant effectivement, je leur disois: gouănărănă [comment cela s'appelle-t-il]! Nidegô [je ne sais pas, je ne comprends pas], étoit leur réponse unanime. L'idée de caresse ne paroît pas leur être moins étrangère: en vain je faisois tous les gestes propres à caractériser cette action; leur surprise annonçoit leur ignorance, et nidegô servoit encore à me confirmer qu'ils ne la concevoient pas. Ainsi donc, ces deux actions si pleines de charmes, et qui nous paroissent si naturelles, les baisers et les caresses affectueuses, sembleroient être inconnues à ces peuplades féroces et grossières. Je me garderai cependant bien d'établir comme un fait positif le soupçon que j'énonce ici: mais je dois ajouter encore, à cette occasion, que je n'ai jamais vu, soit à la terre de Diémen, soit à la Nouvelle-Hollande, aucun sauvage en embrasser un autre de son sexe, ou même d'un sexe différent.

Je viens de parler de la mobilité du caractère des hommes farouches avec lesquels nous nous trouvions en rapport: nous ne tardâmes pas à en acquérir une preuve nouvelle et bien singulière. Tandis que nous étions le plus occupés, M. PETIT et moi, de nos recherches diverses, nous entendîmes tout-à-coup de grands cris

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dans l'intérieur de la forêt. A ces cris, les sauvages se lèvent précipitamment, saisissent leurs armes, et portent des regards mêlés de surprise et de férocité vers la mer. Ils paroissoient très-agités, lorsque nous découvrîmes une embarcation de nos vaisseaux qui iongeoit la côte à peu de distance: je ne doutai pas que ce ne fût cette embarcation qui, signalée de différens points par des espèces de sentinelles, et peut-être par leurs femmes établies à cet effet sur des roches ou sur des arbres élevés, étoit la cause de leur agitation et de leurs alarmes. Bientôt de nouveaux cris se firent entendre; et comme ils indiquoient sans doute que le canot s'éloignoit du rivage, les naturels parurent se calmer un peu: je saisis cette occasion pour tâcher de leur faire comprendre que les hommes qu'ils avoient vus, étoient, comme nous, leurs amis; qu'ils n'avoient à en attendre que des bienfaits et des présens: ils parurent concevoir mes protestations et mes gestes; ils se rassirent, et déposèrent de nouveau leurs armes. Nous voulûmes continuer alors, M. PETIT à dessiner, et moi-même à recueillir des mots de leur langage: mais toujours de plus en plus inquiets et distraits, ils refusèrent de répondre à mes questions; et M. PETIT n'éprouvoit pas moins d'embarras à terminer les dessins qu'il avoit commencés.

Insensiblement, ils parurent devenir plus entreprenans; ils se parloient entre eux d'un air fort agité: leurs regards, en se portant sur nous, avoient quelque chose de plus sombre et de plus farouche qu'auparavant; ils sembloient méditer quelque violence: mais le fusil de M. ROUGET, et la contenance de ce jeune homme, l'un des plus intrépides et des plus beaux hommes de notre équipage, paroissoient leur en imposer. Soit curiosité, soit perfidie, ils le tourmentoient à chaque instant pour l'engager à tirer des oiseaux qui se trouvoient perchés sur des arbres voisins: mais nous étions trop peu sûrs de notre arme, et nous nous jugions dans une position trop critique pour nous rendre à leur invitation; ce

N n 2

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qui devint contre nous un nouveau sujet de soupçon et d'inquiétude.

Leur audace croissoit avec leur défiance. L'un d'eux vouloit avoir le gilet que je portois, et qui, par la vivacité de ses couleurs, avoit fixé son attention. Déjà plusieurs fois il m'en avoit fait la demande; mais je le lui avois si positivement refusé, que je ne pensois pas qu'il dût revenir à la charge. Il en arriva pourtant autrement; car dans l'instant où j'y faisois le moins d'attention, il me saisit par mon gilet, en dirigeant la pointe de sa sagaie contre moi; il la brandissoit avec force, et sembloit me dire: "Donne-moi-le, ou je te tue." Dans une position aussi délicate, il eût été dangereux de se fâcher; car le misérable m'eût infailliblement percé de sa sagaie: j'affectai de prendre ses menaces pour une plaisanterie; mais saisissant à propos la pointe de son arme, je la détournai; et lui montrant M. ROUGET qui venoit de le coucher en joue, je lui dis ce seul mot de sa langue, Mata [mort]: il me comprit, et déposa son arme avec la même indifférence que si rien d'hostile ne lui eût échappé contre moi.

A peine je venois d'échapper à ce danger, que je me trouvois compromis d'une manière, sinon aussi périlleuse, du moins très-désagréable. Un des grands anneaux d'or que je portois à mes oreilles, excita les desirs d'un autre sauvage, qui, sans rien dire, se glissant derrière moi, passa subtilement son doigt dans l'anneau, et le tira avec tant de force, qu'il m'eût infailliblement déchiré l'oreille, si la boucle ne se fût ouverte.

Qu'on se souvienne maintenant que tous ces hommes avoient été comblés de présens par nous; que nous les avions, pour ainsi dire, chargés de miroirs, de couteaux, de rassades, de perles, de mouchoirs, de tabatières, &c.; que je m'étois dépouillé pour eux de presque tous les boutons de mon habit, qui, se trouvant de cuivre doré, leur avoient sur-tout paru précieux, à cause de leur éclat; qu'on se rappelle que nous nous étions prêtés à tous leurs

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desirs, à tous leurs caprices, sans exiger rien en retour de tous nos présens, et qu'on juge ensuite combien tous leurs procédés envers nous étoient injustes et perfides; je pourrois même assurer très-positivement que sans M. ROUGET et son épouvantail, nous fussions devenus, M. PETIT et moi, la victime de ces hommes farouches. Certes, par caractère comme par principe, personne, plus que moi, n'étoit disposé à supporter leurs inconséquences et leurs caprices; mais, je dois le déclarer franchement, toutes leurs actions portoient un caractère de perfidie et de férocité qui me révolta, de même que mes camarades; et rapprochant tout ce que nous voyions de ce qui précédemment étoit arrivé dans le canal à plusieurs de nos compagnons, nous en tirions 1a conséquence, qu'il ne faut se présenter devant ces peuples qu'avec des moyens suffisans pour contenir leur mauvaise volonté ou repousser leurs attaques. Au reste, ce principe n'est pas seulement applicable aux hommes qui nous occupent; il peut s'étendre à toutes les nations sauvages ou peu civilisées, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre en parcourant les relations des voyageurs. Dans les lieux même dont les habitans sont les plus vantés par la douceur de leur caractère, les Européens isolés ou trop foibles ont eu de grands dangers à courir, et très-souvent ont été les victimes de leur confiance et de leur générosité: mais cette discussion n'appartient pas assez directement à cet ouvrage, pour qu'il me soit permis de la présenter avec tous les détails pleins d'intérêt qu'elle pourroit offrir, et que je me propose de réunir un jour.

Fatigué de tous les mauvais procédés des sauvages de l'île Maria, je résolus de terminer enfin cette périlleuse entrevue; mais, voulant à tout prix répéter quelques observations que j'avois commencées déjà dans le canal, sur le développement de la force physique des peuples de ces contrées, je fis apporter le dynamomètre de REGNIER, du canot où je l'avois laissé jusqu'alors: j'espérois que la forme de l'instrument et son usage pourraient peut-être fixer

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l'attention des hommes farouches que je voulois soumettre à son épreuve. Je ne me trompois pas: ils admirèrent l'instrument; tous vouloient le toucher en même temps, et j'eus beaucoup de peine à empêcher qu'il ne fût brisé. Après leur en avoir fait concevoir l'objet par un grand nombre d'essais que nous fîmes dans cette vue, nous commençâmes à les faire agir eux-mêmes sur l'instrument; et déjà sept individus s'y étoient soumis, lorsqu'un de ceux qui s'étoient essayés d'abord, et qui n'avoient pas pu faire marcher l'aiguille du dynamomètre aussi loin que moi, parut indigné de cette impuissance; et, comme pour donner à l'instrument un démenti positif, il s'approche, me saisit le poignet avec colère, et sembloit me défier de me dégager. J'y parvins cependant après quelques efforts: mais l'ayant à mon tour saisi de toute ma force, il lui fut impossible, quoi qu'il pût faire, de se délivrer; ce qui parut le couvrir de confusion et le remplir de colère.

Jusqu'alors le vieillard dont j'ai parlé précédemment, avoit gardé le silence le plus profond; mais, après ce qui venoit de se passer, il adressa quelques mots à ses compatriotes: sans avoir l'air précisément d'un ordre, ces mots produisirent cependant un effet tel, que, dès ce moment, personne ne voulut plus toucher au dynamomètre.

Avant de nous retirer, je crus devoir leur laisser de nouveaux témoignages de notre bienveillance: je m'approchai donc du vieillard; je le pris affectueusement par la main; je lui remis une bouteille de verre, un couteau, deux boutons dorés, un mouchoir blanc, &c.: je lui fis signe que nous allions partir, mais que nous reviendrions le voir avec de nouveaux présens pour ses camarades et pour lui. Le vieillard parut d'autant plus satisfait de ces derniers cadeaux, qu'il nous voyoit plus disposés à le quitter: il me sourit avec un air de contentement, mêlé de quelque chose d'inquiet encore et de sauvage.

Pl. VIII.

Tandis que je prenois ainsi congé du vieillard, M. PETIT, qui

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desiroit avoir une sagaie, en avoit acheté une pour un miroir: je voulus faire moi-même l'acquisition d'un casse-tête; et déjà je me l'étois procuré, lorsque les sauvages, se ravisant tout-à-coup, saisirent de nouveau leurs armes, et, poussant tous ensemble de grands cris, ils nous menacèrent d'une manière si pressante, que M. ROUGET fut obligé, pour les contenir, de crier lui-même avec force, en mettant en joue celui qui se montroit le plus acharné contre moi. C'étoit ce même BARA-OUROU dont j'ai parlé déjà comme du plus bel homme de la troupe, et que M. PETIT venoit de peindre avec soin.

Après cette dernière violence, il n'y avoit pas un instant à perdre pour redescendre au rivage: mais, dans la crainte que ces hommes farouches ne nous accablassent de pierres ou de sagaies pendant notre retraite, ainsi qu'il étoit arrivé plusieurs fois dans le canal, nous convînmes de nous retirer très-lentement, M. PETIT et moi marchant en avant, tandis que M. ROUGET viendroit derrière avec son fusil. Ces précautions nous réussirent; nous regagnâmes le canot sans accident, et fîmes route vers le fond de la baie. Les naturels suivirent pendant quelque temps sur le rivage une route parallèle à la nôtre: mais ayant aperçu deux embarcations de nos vaisseaux qui draguoient des huîtres, ils disparurent en s'enfonçant au milieu des forêts; et depuis cet instant aucun d'eux ne se montra plus sur cette partie de la côte.

J'ai cru devoir rapporter cette longue et périlleuse entrevue avec ses principaux détails, pour mettre le lecteur en état de mieux juger toute l'étendue des difficultés que présentent les communications des voyageurs avec les peuples sauvages, et combien il est impossible de triompher de la férocité naturelle de leur caractère, et de leurs préventions contre nous.

En quittant les sauvages, nous nous dirigeâmes, mes compagnons et moi, vers le fond de la baie des Huîtres, dans le dessein d'y débarquer pour traverser l'isthme, et gagner à pied les tombeaux

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que M. PETIT se proposoit de dessiner avec soin: nous exécutâmes cette dernière entreprise avec autant de bonheur que de rapidité; après quoi nous fîmes route vers le bâtiment, où nous arrivâmes à la nuit.

Tandis que nos recherches s'exerçoient ainsi sur l'île Maria et sur ses habitans, trois embarcations, parties presque en même temps de nos vaisseaux, exploroient toutes les parties voisines de la terre de Diémen, et les îles qui s'y rattachent. L'une d'elles, sous le commandement de M. FREYCINET l'aîné, avoit ordre de se porter dans le Sud, et de visiter toute la portion de côte de la terre de Diémen comprise entre le cap opposé à la pointe Sud de l'île Maria, que nous avons nommé Cap Bernier, et celui de Frédérick-Hendrick, où nos vaisseaux avoient terminé leurs relèvemens. Dans cet espace, devoient se trouver réunies la baie de Marion et celle de Frédérick-Hendrick, en supposant que la carte de TASMAN fût exacte; et nous allons voir qu'elle l'étoit.

M. FREYCINET le jeune, ayant le second canot sous ses ordres, prenoit pareillement son point de départ du cap Bernier, se portoit dans le Nord, jusque par le parallèle de la plus Sud des îles Schouten, et devoit reconnoître toute la portion de la terre de Diémen opposée ainsi à l'île Maria.

La troisième embarcation, enfin, portoit l'ingénieur FAURE, chargé de faire la géographie des îles Schouten, qui n'avoient été qu'entrevues par TASMAN: M. BAILLY partageoit cette dernière corvée.

Nous allons exposer maintenant les principaux résultats de chacune de ces trois reconnoissances.

Pl. I bis, n.° 1.

L'expédition de M. FREYCINET l'aîné dura huit jours, et nous fournit les résultats suivans: entre le cap Bernier au Nord, et celui de Frédérick-Hendrick au Sud, existe la grande Baie Marion. Ouverte à tous les vents du Sud par l'Est, ce n'est, à proprement dire, qu'une rade foraine, peu sûre pour les navires, bien qu'il y

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ait généralement beaucoup d'eau par-tout, et que le fond en soit de bonne qualité. Toute la côte Nord de cette baie, depuis le cap Bernier jusqu'à la pointe du Ressac, est formée de terres hautes; on peut la ranger de très-près: elle offre d'ailleurs plusieurs petites anses où les embarcations peuvent venir chercher un asile, lorsque les vents d'Est ne soufflent pas avec trop de violence. De la pointe du Ressac jusqu'à l'entrée de la baie Frédérick-Hendrick, dont je parlerai bientôt, se développe une plage de sable extrêmement basse, et décrivant une légère courbe presque régulière. "Les vents d'Est qui régnoient alors, dit M. H. FREYCINET, produisoient, sur cette longue plage, un ressac affreux: la mer y brisoit sur tous les points, et déferloit souvent à plusieurs encablures au large. Toutefois, desirant prolonger la terre d'aussi près qu'il seroit possible, je laissai porter sur cette plage: mais bientôt je me trouvai comme environné de lames si fortes et si pesantes, que je fus obligé de m'en éloigner précipitamment."

Dans le fond de la baie Marion, se présente une ouverture qui communique avec la baie de Frédérick-Hendrick. Cette ouverture est étroite; et sa pointe orientale est défendue par des brisans, contre lesquels la mer heurte avec violence: elle n'est cependant pas aussi dangereuse que d'abord elle sembleroit l'être; et M. H. FREYCINET n'y trouva pas moins de trois brasses d'eau. L'intérieur de la baie est obstrué de hauts-fonds et de bancs de sable très-étendus, qui assèchent à mer basse. La partie du Sud est celle où l'eau se trouve plus profonde, et où le mouillage seroit plus sûr. Dans le S. E., existe une petite rivière, qui rouloit un volume d'eau douce assez considérable; elle est, sous ce rapport, d'autant plus intéressante, que toutes les parties voisines du continent et des îles n'ont pu nous en fournir durant la saison chaude où nous nous trouvions. Cet intérêt s'accroît encore par l'abondance des poissons qui pullulent dans cette baie; et par la facilité qu'on auroit à y faire du bois: malheureusement elle ne sauroit

TOME I. O o

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convenir aux gros bâtimens, qui auroient trop à craindre des bancs de sable qui l'obstruent.

En réunissant ces derniers travaux de M. H. FREYCINET avec ceux de l'ingénreur FAURE dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, il résulte de leur ensemble,

1.° Que la baie de Frédérick-Hendrick se trouve effectivement placée dans l'endroit que lui assigne TASMAN;

2.°Que ce qu'on désigne sous le nom de Baie Marion, n'est en quelque sorte que la rade qui se trouve en avant de ia baie Frédérick, et à laquelle TASMAN avoit négligé d'imposer un nom particulier;

3.° Que la baie Frédérick est absolument distincte de celle que la carte de DENTRECASTEAUX a désignée sous ce nom, et que nous avons nous-mêmes appelée Port Buache;

4.° Que la baie et le port se trouvent séparés par un isthme assez large et assez élevé pour que, dans aucune circonstance, la mer ne puisse le franchir;

5.° Que, sur ce point encore, on ne retrouve aucune trace du canal de communication indiqué dans la carte de l'amiral DENTRECASTEAUX;

6.° Que celle du capitaine FLINDERS, plus exacte, en ce qu'elle n'indique pas ce prétendu canal, est à son tour défectueuse par la position qu'elle assigne à la baie de Frédérick-Hendrick, laquelle, d'après le navigateur Anglois dont je parle, correspondrait à la baie du Nord de la carte Françoise: position que l'examen seul de la route de TASMAN et l'inspection de sa carte auraient dû faire repousser.

7.° De cette reconnoissance de M. H. FREYCINET, il résulte encore que la carte de TASMAN et celle de MARION sont, sur cette partie de la terre de Diémen, plus exactes que celles des navigateurs modernes.

8.° De ces mêmes observations, il suit que MARION n'a rien découvert sur ce point; car, outre qu'il n'eût pas été possible à

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TASMAN de reconnoître la baie Frédérick, et d'en faire le plan que nous lui devons, sans traverser et conséquemment sans découvrir la baie Marion, sa route nous apprend qu'il a mouillé dans cette dernière baie: il y a plus, on peut se convaincre, en comparant les travaux de TASMAN avec les nôtres, que le plan de la baie dite de Marion est plus exact dans le navigateur Hollandois que dans MARION lui-même. Toutefois l'usage ayant prévalu sur cet objet, nous restreindrons le nom de Baie Frédérick-Hendrick au petit port visité par M. H. FREYCINET; et le nom de Baie Marion s'appliquera à la grande rade qui se développe en avant de ce port, et qui se trouve comprise, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, entre le cap Bemier au Nord et celui de Frédérick-Hendrick au Sud.

9.° De l'ensemble de nos opérations sur ce point, il résulte enfin que toute la portion de terre comprise entre la baie Monge, le port Buache, la baie Marion et celle de Frédérick-Hendrick, constitue une nouvelle presqu'île qui, vers le Sud, se rattache à celle de Tasman par l'isthme décrit dans le chapitre précédent, et qui, vers le Nord, est liée au reste de la terre de Drémen par le dernier isthme dont je viens de parler. Cette seconde presqu'île, à laquelle nous avons donné le nom de Presqu'île Forestier, se compose de terres hautes, qui se rabaissent presque subitement vers les deux isthmes; et c'est à cette conformation singulière qu'il faut nous arrêter un instant.

Pl. I bis, n.°s 1, 2 et 3.

En jetant un coup-d'œil sur la carte de l'extrémité Sud de la terre de Diémen, on s'étonne d'abord du grand nombre d'isthmes qui se présentent sur sa côte de l'Est: ainsi, l'isthme Bruny, celui du Nord, celui de Tasman, l'isthme Forestier, celui de l'île Maria, sont; pour ainsi dire, pressés les uns sur les autres; et nous en retrouverons bientôt encore un dans les prétendues îles Schouten, des navigateurs qui nous avoient précédés dans ces parages. Tous ces isthmes sont extrêmement bas, étroits; et, par une opposition

O o 2

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véritablement singulière, les terres auxquelles ils se rattachent sont généralement formées de hautes montagnes. De cette double disposition, il résulte qu'il faut reconnoître ces rivages de très-près pour ne pas s'en laisser imposer sur leur véritable structure. Si l'on se tient en effet tant soit peu au large, il est difficile de soupçonner l'existence de ces isthmes, et de ne pas croire parfaitement distinctes les portions de terre qu'ils lient l'une à l'autre. Nous verrons bientôt les navigateurs les plus célèbres, TASMAN, FURNEAUX, FLINDERS, abusés eux-mêmes par cette circonstance singulière; et l'on ne sauroit douter que l'erreur de la carte de DENTRECAS-EAUX ne soit due à la même cause. L'on conçoit, en effet, que ses ingénieurs ne s'étant pas avancés au-delà de la pointe Renard, et n'ayant de ce point ni la vue de l'isthme très-bas qui se trouve dans le fond de la baie Frédérick, ni celle d'aucune autre terre au-delà, puisqu'effectivement il n'y a plus que la grande mer, on conçoit, dis-je, qu'ils auront pu ou que même ils auront dû croire à une communication directe de la baie du Nord dans laquelle ils se trouvoient eux-mêmes, avec la baie Frédérick, de TASMAN, qu'ils savoient exister sur le même point et dans la même direction. C'est ainsi que les observations physiques et géologiques, beaucoup trop négligées par les géographes ordinaires, peuvent éclaircir souvent, et résoudre quelquefois les difficultés de ce genre les plus délicates et les plus importantes.

Pl. I bis, n.°s 2 et 3.

La mission de M. FREYCINET le jeune n'étoit pas d'une nature aussi difficile que celle dont je viens d'indiquer les résultats: elle fut aussi beaucoup moins longue; et cet officier, parti du bord le 20 février, y fut de retour le 22 au soir. A peu de distance au Nord du cap Bernier, il avoit découvert un grand marais salé qui, par une ouverture étroite, obstruée de galets, venoit communiquer à la mer. Au-delà de ce marais, et par le travers de l'îlot du Nord, il avoit reconnu l'existence d'un petit port, dans le fond duquel viennent se décharger plusieurs ruisseaux d'eau

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saumâtre, dont quelques-uns lui parurent susceptibles d'en fournir de plus douce durant la saison des pluies; il nomma ce petit enfoncement Port Montbazin, et poursuivit sa route au Nord. Il ne tarda pas à se trouver par le travers d'une grosse pointe, qu'il appela Cap Bougainville. Ici la côte prend la direction du N. N. O., et va former, à la hauteur de l'extrémité Sud de l'île Schouten, une petite crique assez profonde, mais exposée de toutes parts aux vents du Sud par l'Est. A ce point se terminoit la reconnoissance de M. L. FREYCINET: il nous reste maintenant à faire connoître les résultats de la mission de M. FAURE aux îles Schouten.

Pl. I bis, n.° 3.

Au Nord de l'île Maria, se présente, sur toutes les cartes générales ou particulières de cette région, une longue chaîne d'îles, qui, sous le nom d'Iles Schouten, se projettent sur le flanc oriental de la terre de Diémen, en laissant un large canal, ou plutôt un long détroit entre cette terre et elles. Découvertes d'abord par TASMAN en 1642, elles furent reconnues d'une manière plus exacte par FURNEAUX en 1770; et le capitaine FLINDERS, en 1799, les rangea lui-même d'assez près. Ces travaux réunis de trois navigateurs aussi justement célèbres ne nous permettoient pas d'élever le moindre doute sur l'existence de ces îles: mais, comme aucun d'eux n'avoit pénétré dans le détroit qu'elles devoient laisser entre elles et la terre de Diémen, M. FAURE fut chargé d'aller faire cette dernière reconnoissance.

Après avoir, dans la journée du 19 février, prolongé la côte de la terre de Diémen jusque par le travers du cap Bougainville, il porta, dès la matinée du 20, au N. E., afin d'aller attaquer la plus Sud des îles qu'il devoit visiter. A onze heures, il découvrit un îlot qui se trouvoit dans la direction même de sa route. "Ce fut alors", dit M. Bailly, "que nous commençâmes à sentir une odeur très-forte et très-désagréable; elle augmentoit graduellement à mesure que nous nous rapprochions de l'îlot: parvenus à une petite distance de ses rivages, nous les trouvâmes couverts

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d'une prodigieuse quantité de phoques. Les plus gros, qui étoient d'une couleur jaunâtre, en occupoient la partie supérieure; tandis que les petits, qui paroissoient noirs, remplissoient les cavités qui se trouvent dans la partie inférieure du rocher. Les côtes de cet îlot étoient assez roides; de sorte que, lorsque quelqu'un des phoques de la partie supérieure vouloit gagner le bas, il glissoit ordinairement, et entraînoit avec lui ceux qui se trouvoient au-dessous. Une mer profonde environne ce rocher: la sonde rapportoit 14 brasses à une distance de deux longueurs de canot; et le fond étoit rempli de goêmons et de fucus, qui s'élevoient jusqu'à la surface de l'eau."

A quatre heures du soir, M. FAURE aborda dans une petite anse voisine du cap S. O. de l'île Schouten, que, du nom de ce géographe, nous avons nommé Cap Faure. "Cette île", continue M. BAILLY, "est entièrement formée, dans sa partie orientale, "de hautes montagnes granitiques très-escarpées, et où la végétation est assez rare, le roc s'offrant à nu presque par-tout. La côte occidentale, plus uniforme, plus adoucie, se compose d'un terrain disposé par couches horizontales: elle est bien boisée, présente un coup-d'œil agréable, et la plage de sable qui se développe en avant d'elle y rend le débarquement facile; tandis, au contraire, que la côte orientale est hórriblement escarpée." Dans l'E. S. E. du cap Faure, se voient sept petits îlots très-déchirés, qui se projettent en avant de la pointe S. E. de l'île Schouten: nous les avons nommés Ilots Taillefer, du médecin estimable dont nous aurons bientôt à parler d'une manière plus particulière.

Pl. IV, fig. 4 (h).

Après avoir reconnu, dans la matinée du 21 février, toute la côte occidentale de l'île Schouten, M. FAURE se trouva par le travers du petit détroit qui sépare cette île d'une seconde terre, qu'il prenoit alors pour l'une des autres îles Schouten. "Ce canal", poursuit le compagnon de M. FAURE, "est très-profond, offre

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par-tout un bon louvoyage, entre des côtes très-escarpées, au pied desquelles on ne trouve pas moins de 18 brasses d'eau."

Nous l'avons désigné, dans nos cartes, sous le nom de Détroit du Géographe, pour rappeler ainsi l'expédition à laquelle est due la reconnoissance de cette partie de la terre de Diémen.

En traversant le détroit du Géographe, le projet de M. FAURE étoit de se porter vers le Nord, pour reconnoître la côte orientale des îles Schouten, rentrer ensuite par le détroit supposé entre elles et la terre de Diémen: mais vainement toute la journée du 21 et celle du 22 furent employées à cette recherche; il ne put découvrir aucun passage, et fut obligé de rentrer le 23 dans le canal du Géographe, pour attaquer, par l'Ouest, les mêmes terres dont il venoit de prolonger toute la côte orientale. A midi environ, il débarqua dans une petite anse située vers l'extrémité Sud de ce qu'il prenoit alors pour la seconde île Schouten; et comme il faisoit, depuis la veille, un temps affreux, il résolut, avec d'autant plus de raison, de s'y reposer jusqu'au lendemain matin, que, depuis deux jours, on n'avoit débarqué nulle part, et que l'équipage étoit ^épuisé de fatigue.

Pl. IV, fig. 4 (k).

M. BAILLY profita de cette circonstance pour faire d'utiles observations sur ce point. "De hautes montagnes granitiques, dit-il, dont les sommités étoient presque entièrement nues, forment toute la côte orientale de cette partie de la terre de Diémen; elles s'élèvent brusquement dès leur base: les terres qui les réunissent, sont extrêmement basses, et ne peuvent s'apercevoir qu'à une petite distance en mer. C'est à cette singulière constitution, sans doute, qu'il faut attribuer l'erreur des navigateurs qui nous avoient précédés dans ces parages, et qui avoient pris ces hautes montagnes pour autant d'îles. Nous avons dit que la côte orientale de ces prétendues îles est escarpée, sauvage et stérile; celle de l'Ouest est basse, agréable et bien boisée: ce contraste, que mon ami M. PÉRON

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a vu se reproduire dans la constitution générale de l'île Maria, se rattache sans doute aux mêmes causes physiques. Cette partie de la terre de Diémen n'est pas étrangère au séjour de l'homme; car nous trouvâmes, en plusieurs endroits, des débris de leurs feux et de leurs repas."

Le 24 février fut employé à remonter vers le Nord, en prolongeant la côte occidentale des îles Schouten: mais des rafales impétueuses étant survenues de la partie du Sud, nos voyageurs n'eurent que le temps d'aller se réfugier sous le vent d'un petit îlot, que, de l'asile qu'il leur offrit dans cet instant critique, ils nommèrent Ilot du refuge. "Il est éloigné, suivant M. BAILLY, de près d'un quart de lieue de la côte: ce n'est qu'un plateau granitique, qui s'élève à peine de quelques pieds au-dessus des flots; des arbres de médiocre grandeur le recouvrent; on n'y trouve aucune trace d'eau douce."

Pl. I bis, n.° 3.

Pl. IV, fig. 1

La journée du 25 vit compléter la reconnoissance de la côte occidentale des prétendues îles Schouten: ce fut alors que les dernières incertitudes à leur égard furent levées de la manière la plus positive. En effet, après avoir successivement contourné plusieurs anses profondes séparées de la côte orientale par des isthmes bas et sablonneux, sur l'un desquels ils découvrirent un grand étang d'eau douce, nos compagnons se trouvèrent à l'extrémité d'une baie, dont ils examinèrent soigneusement toutes les côtes. "Son étendue, dit M. BAILLY, est de quinze milles de profondeur, sur environ quatre lieues d'ouverture: le fond en est de bonne qualité; le brassiage nous a constamment donné de 5 à 14 brasses: elle est à l'abri de tous les vents, excepté de ceux du Sud par l'Est jusqu'au S. E.; encore se trouvent-ils en grande partie rompus par l'île Maria et par l'îlot des Phoques! Son étendue la rend susceptible de recevoir en même temps tous Jes vaisseaux qu'on voudroit y faire entrer; et ces vaisseaux pourroient aisément y faire du bois, la côte étant abordable pour les plus petites

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embarcations, et présentant par-tout des forêts. Il ne seroit même pas très-difficile de se procurer l'eau dont ces navires pourroient avoir besoin, dans le grand étang d'eau douce que nous avons dit exister sur la presqu'île. L'aspect de cette baie est d'ailleurs très-pittoresque; deux chaînes de hautes montagnes parallèles, embrassant tout son contour, lui donnent l'apparence d'une belle vallée envahie par les flots."

Si nous cherchons à résumer maintenant tous les résultats de ces opérations diverses, il s'ensuit,

1.° Que des cinq ou six îles Schouten indiquées jusqu'à ce jour sur toutes les cartes, une seule existe véritablement;

2.° Que la portion de côte qui s'étend du cap Nord de cette île Schouten jusqu'au 41.e degré 6′ de latitude Sud, constitue une nouvelle presqu'île, à laquelle nous avons donné le nom de Presqu'île Freycinet;

3.° Qu'il n'existe aucun autre détroit, aucun autre canal que celui qui se trouve entre l'île Schouten et la presqu'île Freycinet;

4.° Que tout l'espace compris entre les prétendues îles Schouten et la terre de Diémen, forme une grande et très-belle baie, que nous avons nommée Baie Fleurieu, en l'honneur du savant illustre auquel la France et la marine sont redevables de tant de travaux précieux, de tant d'honorables ouvrages;

5.° Que la terre de Diémen, précédemment agrandie par nous de la presqu'île Tasman, de celle Buache, se trouve encore accrue, par ces dernières opérations, de toutes les îles Schouten, une seule exceptée.

De l'ensemble de ces résultats divers, il suit enfin que notre travail a si particulièrement embrassé tous les détails de la géographie de cette portion de la terre de Diémen, qu'on peut le regarder comme l'un des plus complets qu'il soit possible d'obtenir dans une expédition de ce genre.

Toutes ces opérations étant ainsi terminées, nous appareillâmes

TOME I. P p

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le 27 février dans l'après-midi, et fîmes route pour contourner l'île Maria par le Sud. Mais avant de la quitter, présentons un tableau rapide de sa constitution physique: il me paroît d'autant plus indispensable, que la plupart des détails qu'il comporte peuvent s'appliquer aux terres voisines, et notamment à l'île Schouten et à la presqu'île Freycinet.

L'île Maria, découverte en 1642 par ABEL TASMAN, est située sur la côte orientale de la terre de Diémen, dans le grand Océan Austral; elle gît par le 42.e degré 42′ de latitude Sud, et par 145° 54′ de longitude à l'Est du méridien de Paris (position de la pointe Sud d'Oyster's Bay). Sa forme est très-irrégulière: plus large, plus élevée vers le Nord, elle offre les mêmes caractères vers le Sud, tandis que très-resserrée vers son milieu, de l'Est à l'Ouest, elle ne forme plus sur ce point qu'un petit isthme de 250 à 300 pas de largeur, à peine élevé de 10 à 12 mètres [30 à 4o pieds] au-dessus du niveau de la haute mer. La situation géographique de cette île, son exposition aux vents polaires du Sud, son peu d'étendue, l'élévation des deux parties du N. E. et du S. E., le voisinage des hautes montagnes de la terre de Diémen, la configuration de l'île tellement rétrécie vers son milieu que l'intérieur en est presque exclusivement occupé par les eaux, enfin des marécages assez étendus qui se trouvent sur la côte Nord de la baie des Huîtres, sont autant de circonstances propres à diminuer la proportion de chaleur de cette île. Et, en effet, bien que nous nous y trouvassions au milieu de la saison la plus chaude de ces contrées, le terme extrême de la température que nous y avons éprouvée pendant notre séjour, n'a pas excédé 15°, R., et le terme moyen en a été de 12, 9, R. Les nuits sur-tout étoient d'une grande fraîcheur; et le thermomètre se soutenoit à peine, sur les quatre heures du matin, à 8°. Les mêmes causes que nous venons d'indiquer successivement comme susceptibles de diminuer la température de cette île, concourent, au contraire, à rendre l'atmosphère plus humide: aussi les

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vapeurs y paroissent-elles habituellement très-abondantes; et, soir et matin, le sommet des montagnes en étoit long-temps enveloppé.

Le sol participe de ces caractères de l'atmosphère: il est généralement humide par-tout où le sable et les roches ne sont pas trop à nu; dans les lieux les plus bas, il est marécageux.

Les eaux douces sont toutefois très-rares à l'île Maria; et si l'on réfléchit avec attention sur tout ce que je viens de dire de la nature du pays et de sa constitution, on concevra bien aisément la cause de cette rareté. Nous n'avons pu voir, dans la baie des Huîtres, qu'un très-mince filet d'eau douce sur la côte Sud, et quelques trous creusés par les naturels sur le bord des marais de la côte Nord: cette dernière eau étoit croupissante et de mauvaise qualité. Dans la baie Riédlé, j'ai découvert deux foibles ruisseaux, l'un au pied du morne du Tombeau, l'autre sur le même rivage, mais un peu plus avancé vers la pointe de sortie. L'eau de, ces deux petits ruisseaux étoit de très-bonne qualité; mais comme le mouillage est, sinon impossible, du moins très-dangereux dans la baie de l'Est, leur existence devient à-peu-près indifférente pour les besoins de la navigation.

Le baromètre, pendant notre séjour, nous a fourni beaucoup et de très-fortes variations; il s'est effectivement abaissé plusieurs fois de 28P 4l à 27P 10l et même 27P 9,5l. A l'égard de la constitution atmosphérique, elle avoit les plus grands rapports avec celle d'un automne, déjà même assez avancé, de nos climats.

Les produits minéraux de l'île Maria ne sont pas très-variés; la nature généralement granitique du sol, exclut, pour ainsi dire, toute autre substance. Les granits que nous y avons recueillis sont de deux espèces: l'un, d'un vert obscur, à petits grains, forme les rochers de la pointe S. et du S. E.; on le retrouve sur la côte méridionale de la baie des Huîtres et vers la pointe Nord de cette même baie, mais seulement vers son fond; enfin, il paroît être la base de toutes les roches moins élevées.

P p 2

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La seconde espèce de granit qui se présente sur l'île Maria, est remarquable par ses gros cristaux de feld - spath jaunâtre, et par la couleur verdâtre du mica qui se trouve, avec le quartz, interposé entre les cristaux de feld-spath. Ce magnifique granit, que M. BAILLY a retrouvé depuis aux îles Furneaux, s'est offert à mon observation dans la baie Riédlé, au-dessus du morne des Tombeaux. Toutes les masses des rochers voisins de la seconde source d'eau douce en sont formées; et tous les pitons sourcilleux de la partie du N. E. en poraissent également composés.

Parmi les grès, on en remarque également deux espèces principales: l'une, primitive, d'un tissu compact, d'un grain très-fin, d'une texture homogène, blanchâtre et scintillante, forme des masses très-grandes, obstrue les vallons que laissent entre elles les roches granitiques, en s'appuyant sur leur revers; quelques brisans en paroissent composés.

La seconde espèce de grès, secondaire, peu consistante, friable et très - calcaire, forme des couches horizontales, qui se développent d'une manière très - régulière au sommet des remparts granitiques de la côte orientale; leur origine paroît devoir être attribuée à une longue suite de dépôts calcaires.

Pl. IX.

Parmi les produits minéraux de l'île Maria, il faut indiquer encore une espèce de mine de fer oxidée, d'une belle couleur rouge, d'un grain terreux, d'un aspect argileux, qui se reproduit sur différens points de l'île, et qui fournit aux naturels le principal ingrédient dont ils se servent pour papilloter leurs cheveux en rouge.

La terre végétale, généralement peu profonde sur le sommet des montagnes et sur leur revers, offre, au contraire, dans les vallons, des couches épaisses; elle y est de la meilleure qualité, forte, grasse et noire; et quand on la fait chauffer violemment, elle devient rouge: ce qui annonce la présence d'un oxide de fer abondant. Dans les lieux marécageux que j'ai dit se trouver vers la côte Nord de la baie des Huîtres, cette même terre, formée

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presque entièrement de débris végétaux, présente un caractère analogue à celui d'une espèce de tourbe.

Le sable du rivage de la baie Riédlé est pius noir, plus quartzeux, et contient beaucoup de detritus de plantes marines; celui de la baie des Huîtres, mêlé de débris de coquillages, y est plus blanc, plus fin et plus calcaire.

Nulle part on ne trouve de substance volcanique; du moins nous n'en avons nous-mêmes découvert aucune trace.

Le caractère de la végétation est généralement moins vigoureux sur lîle Mairia que sur ta terre de Diémen: sa côte orientale est trop escarpée, trop montagneuse, trop exposée à la fureur des vents, pour être bien fertile; celle de l'Ouest est ou trop sablonneuse, ou trop marécageuse. Considérée toutefois dans son ensemble, l'île présente de ce dernier côté un aspect assez agréable: elle paroît très - bien boisée, et dans quelques endroits elle produit un herbage de la meilleure qualité. A l'égard des plantes qui lur sont plas particulières, je dois indiquer sur-tout une espèce nouvelle de Typha, des tiges de laquelle les habitans de l'île Maria construisent leurs pirogues; ce qui donne à ces dernières grand avantage sur celles du canal Dentrecasteaux.

Dans la classe des mammifères, je n'ai pu voir qu'une seule espèce de Dasyure, de la grosseur à peine d'une souris; j'en reçus un individu vivant, en échange de quelques bagatelles que j'offris à un sauvage qui se disposoit à le tuer pour le manger.

Les mammifères marins étoient très-abondans sur ces rivages; et nous y vîmes de grands troupeaux de dauphins, de cétacés, et d'innombrables légions de phoques. Ces derniers animaux suffiroient seuls pour donner une grande importance à lîle Maria: nous aurons occasion de revenir ailleurs sur cet objet.

Les oiseaux appartenoient presque tous aux diverses espèces que nous avions observées dans le canal; il faut en excepter une

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espèce de perruche et un charmant bouvreuil que nous vîmes pour la première fois sur le rivage de l'île Maria.

Parmi les reptiles, nous nous sommes procuré quelques espèces de lézards, dont une appartient à un nouveau genre voisin des Scinques.

La classe des poissons m'a fourni plusieurs espèces nouvelles; il en est de même de la classe des insectes et de celle des crustacés. A cette dernière appartenoit un grande espèce de Maïa, dont nous faisions chaque jour une pèche tellement abondante, qu'on en pouvoit faire des distributions générales aux équipages des deux vaisseaux. Dans les testacés, nos collections se sont enrichies de la magnifique Volute onduleuse [Voluta undulo sa, N.], de plusieurs Turbo, d'un Casque rose de la plus rare beauté, d'une élégante Telline, d'une grande variété de Phasianelles, qui formoient des bancs trèsétendus sur divers points de la baie des Huîtres; d'une coquille intérieure, qui me semble devoir constituer un genre nouveau, voisin des Trochus, et dont une espèce assez semblable se retrouve fossile à Grignon près Paris. Dans les zoophites mous, j'ai réuni trois espèces nouvelles d'éponges, une Méduse élégante, plusieurs Ascidies, une belle Actinie, Mais, je le répète, l'énumération de ces divers objets, quelque succincte qu'elle pût être, me conduiroit beaucoup plus loin que la nature de cet ouvrage ne peut et ne doit le comporter.

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CHAPITRE XIV.

Côte orientale de la terre de Diémen: Détroits de Banks et de Bass.

[Du 28 Février au 29 Mars 1802.]

NOUS avons vu, dans le chapitre précédent, qu'en avant de l'île Schouten se projettent les îlots Taillefer: ils sont au nombre de sept, dont cinq ne sont que de très-grosses roches, plus ou moins élevées au-dessus des flots. Battus sans cesse par une mer orageuse, ces îlots sont nus, stériles, hachés, de forme bizarre, de couleur sombre et rougeâtre; un seul, et c'est le plus étendu, présente quelques sommités d'arbres languissans et rabougris. Leur substance paroît être granitique, comme celle de l'île Schouten, dont ils ne sont séparés que par un canal étroit, mais qui semble devoir être profond.

Pl. IV. fig. 3et 4.

Pl. XV.

Pl. XV.

Pl. IV, fig. 4, (h).

L'île Schouten elle-même est, sous tous les rapports, l'un des points les plus remarquables de ces régions; elle se compose entièrement de hautes montagnes noires, qui laissent entre elles plusieurs vallées très-profondes: leur pente vers ces vallées est rapide et comme glissante; moins escarpée vers la mer, elle s'y montre toutefois encore inaccessible. Le revers oriental de ces monts sourcilleux est absolument nu, sans aucune trace de verdure: leur crête se distingue, sur plusieurs points, par des aiguilles granitiques, qu'on seroit tenté de prendre pour autant de colonnes élevées par la main des hommes. Vers la partie Nord de l'île, un de ces rochers se recourbe comme pour former un immense crochet. Une mer profonde baigne cette côte affreuse.

Entre l'île Schouten et la presqu'île Freycinet se trouve le détroit du Géographe: nous l'avons décrit dans le chapitre précèdent.

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Pl. IV, fig. 4, (i).

La terre de Diémen se termine, sur ce point, par un gros cap de deux ou trois cents pieds de hauteur perpendiculaire, que nous avons nommé Cap Dégérando, en l'honneur du respectable savant de ce nom.

Pl. IV, fig. 1.

Au-delà de ce cap, les terres s'élèvent davantage encore: deux groupes de montagnes s'élancent du sein des eaux; réunis à leur base par un isthme sablonneux et déprimé, qu'on ne peut apercevoir que de très-près, ils paroissent de loin comme deux îles distinctes. Ces hautes montagnes sont primitives; leurs formes sont grandes; leur couleur est celle de la terre d'ombre; leurs pentes sont rapides, nues et gercées; de leur surface s'élèvent çà et là quelques aiguilles solitaires: en plusieurs endroits, leur rebord est taillé comme un rempart.

Pl. V, fig. 1, (b).

Pl. IV, fig, 1, (a).

La baie Thouin, étroite et peu profonde, entièrement ouverte à l'Est, se dessine entre ces deux masses de montagnes, qui se portent en avant d'elle, comme pour lui former deux gros caps d'entrée. Celui du Sud étant à-la-fois le plus saillant et le plus remarquable par sa hauteur et la hardiesse de ses formes, nous lui avons donné le nom de Cap Forestier: il gît par la latitude de 42° 11′ 23″.

Du cap Forestier jusqu'à celui que nous avons nommé Cap Lodi, la côte forme plusieurs petites anses sablonneuses, peu considérables. Dans ce dernier espace, les terres sont beaucoup moins élevées que celles du Sud; mais bientôt elles se relèvent vers la pointe S.t-Patrick, de FURNEAUX: elles paroissent bien boisées sur ce point; et l'on distingue des vallées agréables entre les montagnes. Toute cette partie de la côte étoit couverte de feux et de fumée lorsque nous y passâmes.

Pl. IV, fig. 2.

Pl. IV, fig. 2,(d).

Pl. IV, fig. 2, (e).

De la pointe S.t-Patrick à celle de 5.te-Hélène, les terres continuent à s'élever davantage; elles se pressent sur plusieurs plans, dont jes derniers sont repoussés au loin dans l'intérieur du pays. Quelques pitons se détachent, à divers intervalles, de cette longue chaîne de montagnes: l'un d'eux fut nommé Pic d'Arcole; sa cime

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est très-aiguë, et se présente sous la forme d'une pyramide trièdre: le plus remarquable d'entre eux paroît avoir plus de 1,000 mètres [513 toises] de hauteur; il s'élève comme un cône immense à 5 ou 6 lieues dans l'intérieur des terres. Nous l'avons nommé Piton Champagny; il gît dans le S. O. de la pointe S.te-Hélène.

A peu de distance au Sud de cette même pointe, par 41° 23'30" Sud, est une petite île qui mérite d'autant plus d'intérêt, que, dans un temps où la plupart des sources de la grande terre étoient desséchées, elle put fournir de l'eau douce à ceux de nos malheureux compagnons qu'on nous verra bientôt forcés d'abandonner sur ces tristes rivages. Nous l'avons nommée Ile Maurouard, du nom de l'aspirant qui commandoit notre grand canot dans la circonstance dont je veux parler.

La baie des Feux, de FURNEAUX, occupe l'intervalle compris entre la pointe S.te-Hélène et celle d'Eddystone; elle est large, très-peu profonde, ouverte à tous les vents de la partie de l'Est. Les côtes de cette longue baie se composent de hautes montagnes primitives, couvertes jusque sur leur sommet d'une verdure agréable; le cap Eddystone est lui-même d'une très-grande élévation, et la coupe en est escarpée.

De ce dernier point jusqu'au cap Portland, la côte s'abaisse avec rapidité; en plusieurs endroits même elle n'est formée que de dunes uniformes et sablonneuses: cependant on aperçoit encore des montagnes dans l'intérieur du pays; mais elles s'éloignent d'autant plus du bord de la mer, qu'on remonte davantage vers le Nord.

A peu de distance au-dessus d'Eddystone est une anse étroite, mais profonde; elle est entièrement remplie de brisans.

Plus loin encore se présentent deux groupes de rochers, d'un mille d'étendue, et de l'aspect le plus bizarre: on seroit tenté de les prendre pour les ruines de deux grands villages; et l'illusion à cet égard est si parfaite, qu'il n'est pas jusqu'aux clochers de ces villages

TOME I. Q q

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qu'on ne pense retrouver dans les hautes aiguilles de granit qui s'élèvent au-dessus des autres roches.

Du cap Dégérando à la pointe Eddystone, la côte orientale de la terre de Diémen suit la direction générale du N. au S.; mais au-delà d'Eddystone, elle court N. N. O, et S. S. E. jusque par le travers du cap Portland, qui la termine au N. E. Cette partie est très-basse; et la navigation en est périlleuse, à cause d'un grand nombre de roches, dont plusieurs sont à fleur d'eau.

Le cap Portland lui-même est excessivement bas, et presque noyé, ainsi que nous le dirons plus particulièrement ailleurs; il forme la pointe Sud de l'entrée du détroit de Banks. Mais arrêtons-nous un instant à l'ouverture de ce détroit, pour terminer d'abord tout ce qui concerne la reconnoissance de la côte orientale de la terre de Diémen.

FURNEAUX la découvrit et la visita le premier en 1773; mais, contrarié par le mauvais temps, il ne put donner à ses travaux tout le soin qu'ils auraient exigé: on ne trouve d'ailleurs dans sa relation aucun détail soit sur la topographie, soit sur la navigation de cette côte; il a même négligé d'indiquer les observations qui doivent avoir servi de base à la construction de sa carte.

Le capitaine FLINDERS, en 1779, prolongea cette côte d'assez près; mais il ne changea rien au travail de FURNEAUX, et ne donna lui-même aucun détail nautique ou topographique sur cette partie de la terre de Diémen.

Sous l'un et l'autre rapport, notre propre travail laissera désormais bien peu de chose à desirer; car les circonstances malheureuses dont il me reste à parler, nous ont mis dans le cas de suivre cette côte à diverses reprises, et de si près, qu'il eût été difficile qu'aucun détail intéressant pût nous échapper.

Le lecteur se rappellera, sans doute, que le 27 février au matin nous appareillâmes de la baie des Huîtres, pour venir, en doublant l'île Maria par le Sud, attaquer la côte orientale. Heureux jusqu'à

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ce jour dans toutes nos opérations a la terre de Diémen, nous espérions l'être encore: combien notre erreur étoit grande! A peine nous avions doublé le cap Péron, que nous éprouvâmes des vents contraires; de forts courans nous portoient au Sud; et lorsque les vents sembloient vouloir nous devenir favorables, ils. cessoient presque aussitôt, et des calmes opiniâtres nous retenoient immobiles à la surface des ondes. Tous ces obstacles réunis nous contrarièrent tellement, que nous ne pûmes accoster l'île Schouten que le 6 mars au matin.

Durant ces huit Jours, nous fûmes presque continuellement plongés dans une atmosphère humide et brumeuse: à peine les deux vaisseaux pouvoient s'entrevoir; et plusieurs fois on fut forcé de signaler au Naturaliste, par le canon, celles des manœuvres qu'il devoit exécuter. Tous nos ponts ruisseloient d'eau, même pendant le jour; et durant la nuit, les brouillards, plus condensés, se résolvoient en une espèce de brume tellement pénétrante, qu'il étoit impossible de rien soustraire àson action. La température se soutenoit de 10 à 14°, bien que nous fussions encore dans la saison chaude de ces contrées. Cette déplorable constitution de l'atmosphère aggrava rapidement l'état des malades qui nous restoient.

Pl, XV.

Pl, IV.

Le 6 mars, durant la matinée, nous prolongeâmes à grande distance les îlots Taillefer et l'île Schouten. A midi environ, nous nous trouvions par le travers du cap Forestier, lorsque notre ingénieur-géographe, M. BOULLANGER, partit dans le grand canot, commandé par M. MAUROUARD, pour aller relever de plus près tous les détails de la côte. Le bâtiment devoit suivre une route parallèle à celle du canot, et ne le jamais perdre de vue; mais à peine M. BOULLANCER étoit parti depuis un quart-d'heure, que notre Commandant, prenant tout-à-coup, et sans aucune espèce de raison apparente, la bordée du large, s'éloigna: bientôt l'embarcation disparut. Ce ne fut qu'à la nuit qu'on revira de bord sur la terre.…Une brise violente s'étoit élevée; à chaque

Q q 2

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instant elle fraîchissoit davantage: nos manœuvres furent indécises; la nuit survint, et nous déroba la vue des côtes, le long desquelles nous venions d'abandonner nos malheureux compagnons…..

Les deux jours suivans furent employés à leur recherche; nous ne pûmes avoir aucune connoissance ni du canot, ni des hommes: pour comble de malheur, le Naturaliste fut séparé de nous par de violentes rafales, que nous éprouvâmes dans la nuit du 7 au 8. Le même jour, nous voulûmes mettre notre chaloupe à la mer: elle fit une course inutile; et lorsqu'elle revint nous rejoindre, la mer étoit si mauvaise, que nous eûmes beaucoup de peine à reprendre cette embarcation: deux de ses bordages furent enfoncés contre les flancs du vaisseau.

Dans une circonstance aussi critique, le Commandant fit assembler l'état-major, d'une part, les maîtres et seconds maîtres, de l'autre, pour savoir ce qu'il convenoit de faire. Chercher nos compagnons fut la réponse unanime. Cette recherche devenoit d'autant plus difficile, que l'absence du Naturaliste, le manque du grand canot, l'avarie de la chaloupe et l'état de la mer, ne nous laissoient d'autre moyen de l'exécuter qu'avec le vaisseau même; et certes c'étoit une entreprise bien périlleuse que celle de prolonger de très-près, avec un gros navire, toutes les sinuosités d'une côte inconnue et sauvage. Notre Chef étoit malade; il se renferma dans sa chambre, après avoir remis le commandement à son lieutenant en pied M. H. FREYCINET, et lui avoir donné l'ordre d'exécuter la recherche demandée par l'équipage et l'état-major. Toute la journée du 9 mars y fut consacrée; pendant huit heures, M. FREYCINET manœuvra le long de ces côtes effrayantes, avec une audace, un sang-froid et une précision également dignes d'éloges: pas une évolution ne manqua…..

Toutefois cette dernière recherche ne fut pas plus heureuse que les précédentes; et comme il ne nous restoit plus d'espoir de

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retrouver nos amis que vers le Nord, nous fîmes route pour le détroit de Bass.

Durant le séjour que nous avions fait sur cette côte, nous avions pu nous convaincre que la mer y est rarement belle: le moindre vent suffit en effet pour la rendre houleuse et presque impraticable aux embarcations. A peine la brise du large commençoit à se faire sentir, que déjà on voyoit les flots moutonner à l'horizon; et peu d'instans après, nous nous trouvions assaillis de lames dures, courtes et rapides, qui fatiguoient beaucoup notre vaisseau: nous étions pourtant encore dans la belle saison de ces climats.

Tandis que nous faisions route vers le détroit, nous découvrîmes tout-à-coup, dans la journée du 10 mars, un petit bâtiment qui portoit sur nous. Nous le joignîmes; et son capitaine étant venu de suite à notre bord, nous apprîmes que depuis vingt jours il étoit parti du port Jackson pour aller faire la chasse des phoques aux environs de l'île Maria; que la colonie Angloise de la Nou-velle-Hollande étoit très-florissante; qu'on y réunissoit déjà tous les moyens de satisfaire non-seulement aux besoins, mais même aux jouissances de la vie; que nous y étions attendus de jour en jour, et que des ordres avoient été donnés par le Gouvernement Anglois pour que nous y fussions accueillis avec tous les égards dus à la nature de notre mission et à la dignité du peuple auquel nous appartenions. En échange de ces nouvelles agréables, nous apprîmes au capitaine Anglois la perte de notre chaloupe; nous le priâmes et il nous promit de donner à nos compagnons, dans le cas où il viendroit à les rencontrer, tous les secours possibles. Nous lui indiquâmes aussi l'îlot des Phoques dans la baie Fleurieu, comme l'un des endroits les plus favorables à la pêche qu'il se proposoit de faire; après quoi nous le quittâmes pour continuer notre route au Nord.

Les mêmes obstacles dont j'ai parlé dans notre traversée de

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l'île Maria à la côte orientale, se réunirent pour nous repousser du détroit; et ce fut seulement le 17 au matin que nous eûmes connoissance des îles Furneaux, qui forment, avec la pointe N. E. de la terre de Diémen, l'une des passes du grand détroit de Bass, dont je dois dire un mot avant de nous y engager.

Il en est quelquefois des découvertes en géographie, comme de celles qu'on peut faire dans les autres sciences. Après avoir trompé tous les efforts du génie, toutes les recherches, toute l'opiniâtreté du savant laborieux, elles viennent ensuite s'offrir comme d'elles-mêmes aux individus les plus étrangers à ces travaux, à ces recherches. Ainsi la découverte du fameux détroit qui sépare la Nouvelle-Hollande de la terre de Diémen, inutilement tentée par plusieurs navigateurs célèbres, étoit réservée au simple chirurgien d'un navire Anglois….. Et ce qui n'est pas moins étonnant peut-être, c'est qu'elle n'eut lieu qu'en 1798, c'est-à-dire, dix ans après l'établissement de la colonie du port Jackson, malgré la proximité de cet établissement.

Pl. III. fig. 3,(e).

Pl. XXXIV.

Ce détroit a 50 lieues environ de largeur du Nord au Sud, sur une longueur presque égale de l'Est à l'Ouest: son ouverture orientale se trouve considérablement diminuée par les Deux-Sœurs, les îles Furneaux, dont le nombre et la grandeur ne sont pas encore bien connus, l'île Clarck, celle de la Préservation, l'île Swan et le petit îlot qui en dépend. Entre 1a terre de Diémen, l'île Swan, son îlot, d'une part, et toutes les autres îles, de l'autre, existe un canal de dix milles de largeur: c'est à cette passe du détroit principal, que M. FLINDERS, qui la découvrit le premier, a cru devoir donner le nom de Détroit de Banks. Entre les îles Furneaux au Nord, et le promontoire de Wilson, qui forme la pointe Australe de la Nouvelle-Hollande, et qui se projette de plus de vingt milles vers l'intérieur du détroit se trouvent le groupe de Kent, les rochers très-nombreux du promontoire, la Pyramide, et plusieurs autres roches très-dangereuses, qui obstruent la grande passe du

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Nord de l'ouverture orientale du détroit. A l'Ouest, se présentent les îles Hunter, flanquées elles-mêmes d'un grand nombre de rochers, de bancs et de récifs redoutables. Plus vers le Nord, et précisément au milieu de l'ouverture occidentale du détroit, sont situés la grande île King, les îlots du Nouvel-An, le rocher des Éléphans, et plusieurs récifs qui se rattachent au système particulier de ce dernier groupe. J'aurai successivement occasion, dans la suite de cet ouvrage, de décrire en détail chacune de ces terres: il me suffit d'observer maintenant, qu'abstraction faite de toutes circonstances physiques autres que celles que je viens d'exposer, la navigation du détroit de Bass doit être difficile et périlleuse; et lorsque j'aurai dit que des courans violens régnent dans ce détroit, qu'il est sujet à d'affreux coups de vent du S. O., le lecteur sera moins surpris de cette continuité de périls imminens auxquels il va voir nos vaisseaux livrés à chacune des époques où nous nous trouvâmes engagés dans ce passage; il concevra mieux la fréquence et la cause des naufrages dont nous aurons à l'entretenir ailleurs.

J'ai dit que le 17 mars nous avions eu connoissance des îles Fumeaux: ce sont de très-hautes montagnes que, par un temps favorable, on peut découvrir aisément de 12 ou 15 lieues au large; elles reproduisent, dans tous ses détails, le tableau sauvage de l'île Schouten. L'un des chapitres suivans présentera des observations plus particulières sur leur histoire.

A peine nous étions engagés dans le détroit de Banks, que le ciel se couvrit de nuages sombres et pesans: nous poursuivîmes toutefois notre route. Durant la nuit, les averses et les rafales se succédèrent presque sans interruption.

Le 18, nous prolongeâmes touté la partie de côte comprise entre le cap Portland et l'île Waterhouse. Cette portion de la terre de Diémen, ainsi que nous l'avons fait observer, est extrêmement basse et comme noyée sur divers points: mais dans l'intérieur du

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pays on apercevoit une haute chaîne, dont la direction paroissoit être du N. N. O. au S. S. E.; circonstance qui suffit pour rendre raison de la différence prodigieuse qui existe entre la pointe S. E. de la terre de Diémen, et celle du N. E. de la même terre.

Jusqu'alors nous avions eu l'espoir de retrouver notre canot ou notre conserve: mais après avoir inutilement employé deux jours à leur recherche, nous désespérâmes de les revoir pendant le reste de la campagne; et l'événement ne réalisa que trop nos soupçons à cet égard.

Pendant la journée du 20, nous eûmes la vue d'un grand nombre de dauphins, et de plusieurs baleines de 13 à 16 mètres [4o à 50 pieds] de longueur. J'ai négligé d'observer ailleurs que par le travers du cap Lodi, nous avions rencontré précédemment une grande troupe de ces puissans cétacés.

Pl. III, fig, 3, (d).

Pl. III, fig, 3, (e).

Du 21 au 26 mars, nous éprouvâmes l'un des plus furieux coups de vent que nous eussions encore reçus dans ces mers: plusieurs de nos voiles furent emportées par les rafales; et peu s'en fallut que dans la nuit du 21 nous ne nous perdissions sur les îles Furneaux. Pour échapper à ce dernier malheur, il nous fallut, malgré la force de l'ouragan, charger le navire de voiles; et dans la matinée du 22, nous parvînmes à nous échapper du détroit par la passe comprise entre le groupe de Kent et le promontoire. A neuf heures du matin, nous doublâmes la Pyramide, énorme rocher qui paroît de loin comme une ruine gothique: puis attaquant, par l'Ouest, les îlots du groupe de Kent, nous parvînmes à les doubler, mais avec beaucoup de peine, et en les serrant de très-près….. C'étoit un spectacle majestueux et terrible, que celui de ces affreux rochers granitiques, nus et décharnés, contre lesquels déferloient avec fracas les vagues mugissantes, qui sembloient, à chaque instant, vouloir les engloutir sous des torrens d'écume….. La carte de M. FLINDERS, quoique généralement exacte, est incomplète à leur égard: à peine, en effet, elle en

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indique douze, et nous en avons compté nous-mêmes au moins seize.

Le 24 mars, la tempête continuoit encore; et ce dernier jour, nous eûmes la vue d'une immense quantité de baleines. J'ai parlé déjà plusieurs fois de cette abondance de cétacés le long des côtes de la Nouvelle-Hollande: je reviendrai plus particulièrement ailleurs sur ces animaux intéressans.

Le 27 au matin, l'ouragan avoit cessé: nous nous pressâmes de rentrer dans le détroit, impatiens que nous étions d'aller attaquer la côte du S. O. de la Nouvelle-Hollande, objet essentiel de notre mission. Dans la matinée, nous prolongeâmes une partie des tentes qui, depuis Ram-Head, s'étendent jusqu'au promontoire de Wilson: elles ne sont pas aussi basses que la carte de M. FLINDERS semblerait l'indiquer.

Aux environs du groupe de Kent, nous reconnûmes encore quelques îlots, qui ne sont pas marqués sur cette carte: l'un d'entre eux avoit la forme et la couleur d'une énorme brioche; il en reçut Le nom.

Le 28 à midi, nous nous trouvions en vue des îlots qui se projettent en avant du promontoire de Wilson; nous en relevâmes successivement une vingtaine, plus ou moins considérables, mais tous escarpés, stériles, et déchirés par les flots. La carte Angloise n'en indique pas à beaucoup près un nombre aussi grand, et sous ce rapport elle est défectueuse: elle l'est bien davantage encore par la position qu'elle assigne au promontoire, et qui se trouverait être de 38° 57' de latitude australe, et de 144° 41 de longitude à l'Est du méridien de Paris; tandis que nos propres observations placent l'extrémité la plus méridionale de ce même promontoire par 39° 10' 30" de latitude Sud, et par 144° 20 de longitude orientale. Une erreur aussi grande doit être exclusivement attribuée à l'inexactitude du moyen employé par M. FLINDERS pour la fixation de ce point important. Ce célèbre navigateur

TOME I. R r

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nous prévient, en effet, que M. Bass n'ayant fait dans sa route autour du promontoire aucune observation précise, il n'a pu lui-même en déterminer la position que par l'estime; et ce moyen, ainsi que l'observe encore M. FLINDERS, mérite peu de confiance dans des parages où régnent d'aussi, forts courans que dans le détroit dont il s'agit. Je dois observer, avant de terminer cet article, que les îlots du groupe de Kent nous ont également paru trop repoussés vers l'Est: mais je ne puis qu'indiquer tous ces résultats précieux de nos observations; ils seront présentés par M. FREYCINET avec tous les détails que leur importance exige. Revenons donc à notre objet.

Pl. III, fig. 4.

Les terres du promontoire sont très-hautes, et présentent deux ou trois plans de montagnes qui s'élèvent vers l'intérieur du pays. Tout le long de cette côte, il y a beaucoup d'eau, et la navigation nous parut n'y présenter d'autres dangers que ceux qui résultent des courans, et de la présence des îlots et des roches dont j'ai parlé.

Le promontoire de Wilson forme dans I'Ouest un très-gros cap, auquel M. BASS n'a pas donné de nom particulier, et qui se trouve à peine indiqué sur la carte de M. FLINDERS. En avant de ce cap se présentent six gros îlots, dont un a près d'un mille et demi de longueur.

Directement au Nord, se développe une baie très-grande et très-profonde, que nous avons appelée Baie Paterson, en l'honneur du respectable savant et voyageur Anglois de ce nom, l'un des plus intimes amis de M. BASS. Plusieurs pitons très-élevés se distinguoient sur la côte orientale de cette baie, et l'on apercevoit dans le lointain une chaîne de hautes montagnes.

Le 29 mars, à la pointe du jour, nous commençâmes à prolonger une seconde baie, qui se trouve, comme la précédente, au N. O. du promontoire; elle fut nommée Baie de la Vénus, d'un navire commandé par M. Bass, et dont il sera question ailleurs.

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Les terres de cette seconde baie sont assez hautes vers ses deux pointes; mais toutes celles qui en forment le contour sont beaucoup plus basses. Dans l'intérieur du continent, on voyoit se prolonger la chaîne de montagnes dont les terres du promontoire semblent être le point extrême.

Le même jour, dans l'après-midi, nous nous trouvions par le travers de l'île qui ferme le beau port Western, découvert par M. BASS, mais dont la géographie particulière, ainsi qu'on le verra bientôt, a été complétée par notre conserve.

Ici finissent les travaux des navigateurs Anglois; à ce même point commence notre longue reconnoissance de la terre Napoléon,

R r 2

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CHAPITRE XV.

Terre Napoléon.

[Du 29 Mars au 8 Mai 1802.]

ON comprend généralement sous le nom de Côte du S. et du S. O. de la Nouvelle-Hollande, toute la portion de ce continent qui du 33.e se prolonge jusqu'au 39.e degré Sud, et qui du 112.e se développe dans l'Est jusqu'au-delà du 144.e degré de longitude orientale, formant ainsi comme une immense écharpe de 8 ou 900 lieues de longueur, dont les deux extrémités viennent se rattacher d'une part au cap Leuwin à l'Ouest, et de l'autre au promontoire de Wilson vers le Sud.

De ce grand espace, la partie seule qui du cap Leuwin s'étend aux îles S.t-Pierre et S.t-François, étoit connue lors de notre départ d'Europe. Découverte par les Hollandois en 1627, elle avoit été, dans ces derniers temps, visitée par VANCOUVER et sur-tout par DENTRECASTEAUX; mais ce dernier navigateur n'ayant pu lui-même s'avancer au-delà des îles S.t-Pierre et S.t-François, qui forment la limite orientale de la terre de Nuyts, et les Anglois n'ayant pas porté vers le Sud leurs recherches plus loin que le port Western, il en résultoit que toute la portion comprise entre ce dernier point et la terre de Nuyts étoit encore inconnue au moment où nous arrivions sur ces rivages; et comme il ne s'agissoit de rien moins que de résoudre, par cette reconnoissance, le problème de l'intégrité de la Nouvelle-Hollande, et celui de la présence ou de l'absence de toute grande rivière sur ce vaste continent, chacun de nous sentit redoubler son courage et son zèle.

Le 30 mars, à la pointe du jour, nous portâmes sur la terre, que nous atteignîmes bientôt. Un grand cap, qui fut appelé Cap Richelieu, se projette en avant, et forme l'entrée d'une baie

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profonde, que nous nommâmes Baie Talleyrand. Sur la côte orientale de cette baie, et presque vers son fond, se trouve un port, dont on distinguoit assez bien les contours du haut des mâts: nous le désignâmes sous le nom de Port du Début; mais ayant appris dans la suite qu'il avoit été reconnu plus en détail par le brick Anglois the Lady Nelson, et qu'il avoit été nommé Port Philipp, nous lui conserverons avec d'autant plus de plaisir, ce dernier nom, qu'il rappelle celui du fondateur d'une colonie dans laquelle nous avons trouvé des secours si généreux et si puissans.

Pl. V, fig. 1, (b).

Pl. V, fig. 1, (a).

A trois heures, nous étions par le travers d'un gros cap, qui gît par 38° 42′ de latitude et 141° 49′; nous le nommâmes Cap Suffren. Les terres sur ce point sont assez hautes; mais elles s'élèvent davantage encore en se rapprochant du cap Marengo, où nous terminâmes nos relèvemens.

Le 31, dès la pointe du jour, nous avions rallié la terre. Le ciel étoit pur et serein, la mer belle, et les vents nous étoient favorables: tant de circonstances heureuses nous permirent de ranger la côte de très-près, et de donner à nos opérations géographiques un grand degré d'exactitude. Toute la portion de terre qui, du cap Marengo, se prolonge à l'Ouest jusqu'au cap Desaix, dans un espace de 12 milles environ, est très-haute, et le cap Desaix lui-même est bien boisé: mais à ce dernier point l'aspect de la Nouvelle-Hollande change tout-à-coup; ce n'est plus qu'une immense falaise taillée par-tout à pic, d'une couleur grise ou jaunâtre, sans aucune trace de végétation ou de verdure, et qui, formant une foule de petits caps et de petites anses peu profondes, se dessine dans le lointain comme une longue suite de fortifications régulières, ou, plus exactement peut-être, comme cette muraille gigantesque qui sépare la Chine de la Tartarie. Le cap Volney, à la hauteur duquel nous étions à midi, est remarquable par une chaîne de roches qui se porte très-avant au large. Plus loin, nous découvrîmes une portion de terre qui sembloit détachée de

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la grande terre, et que nous appelâmes Ile Latreille, du naturaliste aussi savant que modeste de ce nom. En continuant notre route le long de la côte, nous arrivâmes par le travers d'un piton de forme conique: il reçut la dénomination de Piton de Reconnoissance, et le cap le plus voisin celle de Cap du Mont-Tabor.

A cette époque, le baromètre se soutenoit de 28P 7l à 28P 8l; c'étoit la plus grande élévation à laquelle nous l'eussions observé jusqu'alors: aussi l'atmosphère se trouvoit-elle d'une sérénité parfaite. Le thermomètre durant le jour varia de 13 à 15°, et durant la nuit s'abaissa jusqu'à 10°.

Par le travers du cap Desaix, dans la baie Daubenton, et à peu de distance à l'Ouest du cap Folard, nous aperçûmes des fumées, indice presque certain de 1a présence de l'homme sur ces tristes plages: plusieurs espèces de Mauves, de Goélands, de Foux et de Plongeons, nous apparurent; mais, si l'on en excepte quelques poissons volans, tous les animaux de la mer sembloient avoir fui cette côte, sans abri pour eux, et contre laquelle roulent sans cesse des flots agités. Nos collections se bornèrent donc à quelques espèces de Fucus singulières et nouvelles. L'une d'elles, que je décrivis sous le nom de Fucus phyllophorus, me parut sur-tout remarquable par la disposition de ses feuilles: de chacun des côtés d'une tige large, aplatie, sinueuse, naissent, à des intervalles égaux, des feuilles simples et lancéolées; du pourtour de ces premières feuilles, il s'en élève d'autres d'une forme tout-à-fait semblable, et portées chacune sur un pétiole distinct; dans quelques cas même, on voit un troisième ordre de feuilles sortir de ces feuilles secondaires, sans qu'il m'ait paru possible de fixer le terme précis de cette sorte de génération, d'autant plus singulière, que les véritables organes de la reproduction de la plante, les globules, communs à la plupart des Fucus, sont très-développés dans cette espèce, et croissent sur un long péduncule à la base des feuilles mères.

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A huit heures du matin, le 1.er avril, nous découvrîmes une petite île, que nous nommâmes Ile Fourcroy: d'une forme presque quadrangulaire, légèrement échancrée sur ses bords, elle est basse, uniformément aplatie, d'une couleur triste et grisâtre, stérile comme ie rivage du continent, taillée à pic comme lui; elle gît par 38° 26′ 15″ de latitude australe et par 139° 52′ de longitude orientale. Un cap remarquable se trouve par son travers; il reçut le nom de Cap Réaumur. Il étoit environ midi lorsque nous pénétrâmes dans une très-grande baie, qui fut appelée Baie Totirville. Bientôt nous découvrîmes une seconde île noirâtre, escarpée comme la précédente, aride et basse comme elle; un très-petit intervalle la sépare de deux îlots d'une constitution analogue: nous la nommâmes Ile du Dragon, à cause de sa forme bizarre; cette île, en effet, vers l'une de ses pointes, se dessine comme le museau entrouvert d'un énorme reptile. Les flots qui la baignent, les îlots qui s'y rattachent, étoient alors couverts d'innombrables légions d'oiseaux pélagiens, trop jeunes encore pour pouvoir s'envoler: dans un espace de plus de trois quarts de lieue, ces animaux paroissoient comme entassés les uns sur les autres; leur nombre prodigieux, leurs cris assourdissans et confus, la tendre sollicitude des pères et mères qui voltigeoient par milliers au-dessus de leurs petits, en criant comme eux avec effroi, la forme bizarre des îlots qui servent de retraite à ces tribus pélagiennes; tout cet ensemble avoit quelque chose d'intéressant et de pittoresque.

Pl. V, fig. 1, (a).

Le cap Montaigne termine à l'Ouest la grande baie Tourville: plus loin, le cap Duquesne présentoit ses rivages stériles, abaissés et jaunâtres; mais déjà l'obscurité rendoit nos relèvemens moins certains, et nous les suspendîmes à la vue de ce cap.

Toute la partie de côte que nous venions de reconnoître, offrait un tableau de dépression et de stérilité semblable à celui qui nous avoit frappés la veille; il faut en excepter pourtant la portion comprise entre l'île du Dragon et le cap Duquesne, où le terrain

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présente çà et là quelques arbrisseaux tristes et languissans. De nouvelles fumées nous apparurent dans le fond de la baie Tourville. Le baromètre, pendant ce jour, se soutint de 28P 6l à 28P 7l, et le thermomètre me donna pour terme moyen 15° de chaleur, température analogue à celle du printemps de notre patrie.

Pl. V, fig. 2, (b).

(2 Avril,) Au-delà du cap Duquesne se présente la grande baie Descartes, terminée vers l'Ouest par un second cap qui, de l'immortel auteur de l'Esprit des lois, reçut le nom de Cap Montesquieu. Il étoit neuf heures, quand nous nous trouvâmes par le travers de la baie Descartes; et déjà nous commencions à nous y enfoncer, lorsque le calme survint, et nous força de suspendre notre navigation. Il est important d'observer à cet égard que, depuis notre attérissage sur cette côte, le même phénomène s'étoit constamment reproduit chaque jour à la même heure. Une bonne brise de N. N. E. variable au N. E., s'élevant à la pointe du jour, diminuoit insensiblement de huit à neuf, de neuf à dix heures, et le calme le plus absolu lui succédoit sur les onze heures ou midi. Bientôt après les vents passoient de l'Est au S. E., en soufflant forte brise, et nous permettoient de donner un grand développement à nos travaux. Il est probable que c'est à cette circonstance des brises de l'Est par le Sud, qu'il faut attribuer, en grande partie, l'inutilité de toutes les tentatives faites jusqu'alors pour la reconnoissance de cette côte en venant du N. O. au S. E.

A peine le calme eut cessé que nous fîmes route. La mer brise avec violence contre les dunes blanchâtres et sablonneuses qui forment le rivage. Au-delà de ces dunes, à trois ou quatre lieues dans l'intérieur du pays, on apercevoit trois pitons: le plus gros fut appelé Mont S.t-Bernard. Il a quelque ressemblance avec la montagne de la Table. Un cap voisin reçut le nom de Cap du Mont S.t-Bernard.

Pl. V, fig. 2.

Tandis que nous poursuivions ainsi nos découvertes dans une sécurité profonde, on aperçut tout-à-coup une longue chaîne de

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brisans qui nous avoit échappé au milieu, des reflets du soleil qui scintilloient à leur surface. Nous en étions si près, que nous eûmes à peine le temps d'orienter bâbord amures, et que nous ne pûmes les doubler qu'à une très-petite distance. Pendant toutes ces manœuvres, on ne voulut pas sonder, de crainte de répandre la terreur parmi les matelots. C'étoit, en effet, un spectacle effrayant que celui de ces récifs, qui, sur une ligne de plusieurs milles de longueur, se développoient en avant d'une côte basse, stérile et jaunâtre, et dont les crêtes déchirées en dents de scie se distinguoient à peine au milieu des flots d'écume et des remous. Vers la pointe occidentale de ces brisans, que nous nommâmes les Charpentiers, se trouvent deux petits îlots blanchâtres. Le cap Boufflefs, à la vue duquel nous terminâmes nos intéressans travaux du 2 avril, en est à quelques milles au N. O. Diverses espèces de Goélands et de Sternes furent les seuls animaux que l'air offrit à notre observation; et dans les flots nous aperçûmes plusieurs Méduses, indépendamment d'un gros Phoque qui nageoit endormi à leur surface. Vers le fond de la baie Descartes, quelques fumées s'élevoient au-delà des dunes; mais, en général, la nature stérile et sauvage de toute cette côte doit en repousser l'espèce humaine: on peut croire au moins qu'elle ne sauroit fournir qu'à l'existence d'un petit nombre d'hommes.

(3, 4, 5 et 6 Avril.) Du cap Bélidor au cap Boufflers, la côte présente une suite de petites anses très-agréables; puis elle s'enfonce davantage pour former la baie d'Estaing, terminée au N. O. par un grand cap, qui, du PLINE de la France, reçut le nom de Cap Buffon. De ce dernier point jusqu'à la baie de Rivoli, dans un espace de plus de 4o milles, le continent n'offre plus aucun enfoncement remarquable, aucune espèce d'abri pour les plus foibles bâtimens. Exposée de toute part aux vents impétueux du S. O., battue sans cesse par les flots de l'immense océan Austral, cette partie de la Nouvelle-Hollande est plus affreuse encore que

TOME I. S s

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celles dont nous avons parlé jusqu'à présent. Une lame terrible roule tout le long de son prolongement, et fait entendre, même durant le calme, un bruit sourd et menaçant. Sur plusieurs points où nous nous rapprochâmes davantage de la côte, nous la vîmes toute écumante sous le choc des vagues. La stérilité la plus hideuse est par-tout empreinte, et nulle part on ne découvre aucune trace du plus foible ruisseau. Qu'on juge de toute l'horreur de la position des navigateurs qui viendroient à se perdre contre ces rivages….. Tel faillit être cependant notre propre sort dans la journée du 6 avril. A trois heures du soir, au moment où nous étions le plus occupés de nos travaux géographiques, nous tombâmes sur un banc de roches tellement à fleur d'eau, que nous ne pûmes le découvrir qu'au moment où nous allions nous briser contre.

Durant cette dernière partie de nos recherches, c'est-à-dire, du 3 au 7 avril, nous observâmes à la surface des flots quelques Phoques, une nouvelle espèce de Béroë [Beroë dactyloïdes, N.], de Salpa [Salpa octaedra, N.]; et dans la soirée du 4 avril, la mer parut couverte d'une charmante espèce de Portune, remarquable sur-tout par la couleur rose de son test et par la belle couleur bleue de ses deux yeux. Je la décrivis sous le nom de Portunus cyanophtalmus, N. La température de la mer à sa surface étoit alors de 14° de RÉAUMUR. Indépendamment de ces animaux, nous eûmes, dans la matinée du 5 avril, la vue d'une troupe nombreuse de dauphins, et le même jour nous rencontrâmes une colonne de Scombres de la grandeur de nos Thons [Scomber thynnus, LACÉPÈDE], mais dont il me fut impossible de distinguer exactement l'espèce. La mer, durant toute la nuit, fut excessivement phosphorescente: le ciel étoit sombre, nébuleux; le baromètre ne se soutenoit plus qu'à 28P 3l. Ces variations atmosphériques paroissoient correspondre à celles des vents, qui tenoient alors du N. O., et qui conséquemment nous arrivoient chargés des vapeurs de

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l'océan Indien. Dans le fond de la baie de Rivoli seulement nous aperçûmes quelques fumées.

Pl. V, fig. 3,(e).

(7 Avril.) Cette baie se présente sous la forme d'un grand ovale de 8 à 10 milles de profondeur, et se termine au Sud par le cap Lannes, au Nord par celui de Jaffa. Vers ce dernier point, une grosse chaîne de récifs en rétrécit l'entrée. A 50 milles environ du cap Jaffa, s'offre une nouvelle baie de 6 à 7 lieues d'ouverture, et qui s'enfonce bien davantage encore dans l'intérieur des terres; on la nomma Baie Lacépède. Le cap Bernouilli, qui forme la pointe la plus orientale, pousse en avant de lui des récifs très-dangereux, aux approches desquels nous tombâmes par 6 brasses fond de roche, et que nous eûmes beaucoup de peine à doubler. Pour parler de la constitution de cette nouvelle partie de la côte du S. O., il faudroit rembrunir encore, s'il étoit possible, ce triste tableau de stérilité, de monotonie, que la Nouvelle-Hollande n'a cessé de nous offrir jusqu'à présent. L'espèce humaine sembleroit toutefois être assez nombreuse sur cette côte; c'est au moins ce qu'il est permis de présumer, d'après la grande quantité de feux que nous vîmes dans le fond de la baie Lacépède. D'innombrables troupes de Cormorans, établies sur quelques îlots voisins du cap Bernouilli, nous parurent être les possesseurs exclusifs de ces affreux rochers.

Le 8 avril, à midi, nous nous estimions par 36° 1′ 10″ de latitude Australe, et par 137° 7′ 40″ de longitude. Déjà nous avions reconnu une bande de terre de 944 milles, en mesurant toutes les courbures qu'elle nous avoit offertes, depuis le promontoire de Wilson jusqu'au point où nous nous trouvions alors: bientôt après, et à peu de distance du cap Villars, nous aperçûmes vers les bornes de l'horizon une bande de dauphins si considérable, que nous la prîmes d'abord pour une immense chaîne de récifs; mais leur marche rapide ne tarda pas à dissiper notre erreur, et nous ne songeâmes plus qu'à leur faire une guerre meurtrière. Ces

S s 2

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pauvres animaux sembloient, à cet égard, vouloir se prêter à nos desirs. Plusieurs détachemens qui, comme autant d'éclaireurs, précédoient la troupe principale, doubloient notre navire de très-près et dans tous les sens; la rapidité de leurs évolutions, la hardiesse de leurs sauts, nous occupèrent avec d'autant plus d'intérêt, que nous, n'avions jamais vu des bandes aussi considérables de ces cétacés. A peine concevions-nous comment, au milieu de mers qui nous ont paru peu poissonneuses, ces milliers de dauphins réunis trouvent une pâture suffisante; comment, aussi pressés, aussi nombreux qu'ils l'étoient alors, ils pouvoient exécuter les manœuvres les plus variées, les plus rapides, sans se heurter mutuellement, sans se briser les uns les autres…… En peu d'instans nous en harponnâmes neuf du poids de 80 à 100 myriagrammes, et cette pêche heureuse nous parut comme un bienfait du ciel. Alors, en effet, le terrible scorbut avoit commencé ses ravages, et les salaisons pourries et rongées de vers auxquelles nous étions réduits depuis plusieurs mois, précipitoient chaque jour l'affreux développement de ce fléau.

A peine cette pêche étoit finie, qu'on signala du haut des mâts une voile à l'horizon. Tout le monde crut d'abord que c'étoit le Naturaliste, et la joie devint générale; mais bientôt nous nous rapprochâmes assez du bâtiment aperçu pour reconnoître que ce n'étoit point notre conserve. Comme il couroit sous toutes voiles à contre-bord de nous, il ne tarda pas à se trouver par notre travers: alors il hissa pavillon Anglois; nous arborâmes nous-mêmes les couleurs Françoises, et mîmes en panne pour imiter sa manœuvre. Dans ce moment, le capitaine Anglois nous héla, en nous demandant si nous n'étions pas l'un des deux vaisseaux partis de France pour faire des découvertes dans l'hémisphère Austral. Sur notre réponse affirmative, il fit aussitôt mettre une embarcation à la mer, et peu d'instans après nous le reçûmes à bord. Nous apprîmes que c'étoit le capitaine FLINDERS, celui-là même qui avoit déjà fait la

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circonnavigation de la terre de Diémen; que son navire se nommoit the Investigator; que, parti d'Europe depuis huit mois dans le dessein de compléter la reconnoissance de la Nouvelle-Hollande et des archipels du grand Océan équatorial, il se trouvoit, depuis environ trois mois, à la terre de Nuyts; que, contrarié par les vents, il n'avoit pu pénétrer, comme il en avoit eu le projet, derrière les îles S.t-Pierre et S.t-François; que, lors de son départ d'Angleterre, il avoit un second bâtiment avec lui, dont il avoit été séparé par une violente tempête; que, depuis peu de jours, et par ce même coup de vent de l'équinoxe qui nous avoit fait courir de si pressans dangers dans le détroit de Bass, il avoit perdu son grand canot, avec huit hommes d'élite et son premier officier. Cette singulière conformité dans nos communs désastres peut servir à prouver de plus en plus toute l'étendue des périls réservés aux expéditions de ce genre.

En nous fournissant tous ces détails, M. FLINDERS se montra d'une grande réserve sur ses opérations particulières. Nous apprîmes toutefois par quelques-uns de ses matelots, qu'il avoit eu beaucoup à souffrir de ces mêmes vents de la partie du Sud qui nous avoient été si favorables, et ce fut alors sur-tout que nous pûmes apprécier davantage toute la sagesse de nos propres instructions. Après avoir conversé plus d'une heure avec nous, le capitaine FLINDERS repartit pour son bord, promettant de revenir le lendemain matin nous apporter une carte particulière de la rivière Dalrymple, qu'il venoit de publier en Angleterre. Il revint en effet, le 9 avril, nous la remettre, et bientôt après nous le quittâmes pour reprendre la suite de nos travaux géographiques.

Pl. V, fig. 4.

Nous voici parvenus maintenant à Un point de la terre Napoléon, où sa constitution, si simple jusqu'alors, se complique tellement, qu'il me seroit impossible d'en poursuivre les détails, quelque intéressans qu'ils soient d'ailleurs. C'est à grands traits qu'il faut décrire les nouveaux objets qui vont se présenter. Au-delà d'une baie

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de 10 milles d'ouverture environ, et qui fut nommée Baie Mollien, on découvre d'abord la presqu'île Fleurieu, longue de 15 à 16 lieues, formée de terres très-hautes, et qui se dessinent sur plusieurs plans de montagnes que tout annonce devoir être de nature granitique.

Pl. I bis, n.° 8.

Pl. I bis, n.° 9.

Pl. I bis, n.° 8.

Pl. I bis, n.° 8.

A l'Ouest de cette presqu'île, se présente un premier golfe qui s'avance de 100 milles dans l'intérieur des terres, et qu'en l'honneur de notre auguste Impératrice nous avons nommé Golfe Joséphine. En avant de ce golfe, et presque par son travers, est l'île Decrès, de 210 milles de tour, séparée par le détroit de Colbert de la presqu'île Fleurieu à l'Est; et par le détroit de Lacépéde, à l'Ouest, d'une seconde presqu'île de 120 milles de longueur, qui reçut le nom de Presqu'île Cambacérés: l'archipel Vauban, composé de huit petites îles, en est à peu de distance et vers sa pointe occidentale. Au-delà du cap Berthier, qui termine à l'Ouest la presqu'île Cambacérés, la Nouvelle-Hollande s'entrouvre de nouveau pour former le golfe Bonaparte, qui s'enfonce plus de 200 milles au travers de ce continent, et comporte plus de 600 milles dans le développement de ses côtes. Ce vaste golfe se présente sous la forme de l'embouchure d'un très-grand fleuve, et se termine, en se rétrécissant insensiblement vers le fond, par des bancs de sable qui l'obstruent. Sur la côte occidentale du golfe, et tout près de sa pointe d'entrée, on découvre le port Champagny, l'un des plus beaux et des plus sûrs que possède la Nouvelle-Hollande: par-tout le fond en est excellent; le brassiage, presque jusqu'à terre, y est de 10 à 12 brasses; et l'étendue de ce port magnifique le rend susceptible de recevoir les flottes les plus nombreuses. Par le travers de son ouverture, est l'île Lagrange, de 4 ou 5 lieues de circonférence, et qui, placée justement à mi-canal, laisse de chaque côté une passe de 2 ou 3 milles, dans chacune desquelles le louvoyage est aussi sûr que facile. Enfin, comme si la nature avoit voulu s'écarter, en faveur du port Champagny, de

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ce caractère de stérilité, de monotonie, qu'elle a imprimé sur toutes les terres voisines, elle en forma les rivages de côtes très-élevées, et les revêtit de forêts épaisses. A la vérité, nous n'y avons pas découvert d'eau douce; mais la force et la fraîcheur de la végétation, l'élévation des terres, nous paroissent des indices certains de l'existence de quelques ruisseaux, ou du moins de quelque source considérable. Sur ce point le plus favorisé de la terre Napoléon, des tribus nombreuses d'habitans existent sans doute, car toute la côte nous a paru couverte de feux. Tant d'avantages particuliers au port Champagny lui garantissent donc un très-haut degré d'importance, et l'on peut assurer sans crainte que, de tous les points de cette terre, celui-ci est le plus propre à recevoir une colonie Européenne.

Pl. I bis, n.° 8.

En avant de ce port, se trouve l'archipel de Léoben, composé do huit petites îles, dont la plus considérable est très-étroite et trèsalongée. Un second archipel, occupant le milieu de l'ouverture du golfe, reçut le nom d'Archipel Berthier. L'île principale de ce dernier groupe se dessine sous la forme d'un immense hameçon. Indépendamment de toutes ces îles, il en existe encore plus de vingt autres disséminées aux environs de la pointe occidentale du golfe et en dehors de son entrée: chacune d'elles fut désignée par un de ces noms honorables dont notre patrie s'enorgueillit à juste titre.

Pl. I.

Non loin du golfe Bonaparte, la Nouvelle-Hollande forme un grand cap, que nous nommâmes Cap Brune; puis elle se renfonce dans un espace de 60 milles, se relève à la hauteur du cap Corréa, présente sur ce point le groupe des îles Jérôme, qui sont au nombre de neuf, et dont la plus grande, qui reçut le nom d'Ile Andréossy, n'a pas moins de 12 ou 13 milles de longueur. Plus loin, se trouve la baie Lemonnier, défendue par une chaîne de récifs dangereux. Dépassant ensuite les petites îles Cuvier, nous nous trouvâmes par le travers de la baie Louis, qui présente un

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développement de côtes de plus de 50 milles, et dans laquelle nous aperçûmes un grand nombre de feux des naturels.

Pl. V, fig. 4, 5 et 6.

Pl. V, fig. 4, (f).

A ce dernier point de la terre Napoléon, les îles se multiplient; et d'abord l'archipel S.t-François présente ses treize ou quatorze îles stériles et blanchâtres, qui gisent à 25 milles environ du continent. A peu de distance et dans le N. E. de ce premier groupe, s'offre celui des îles S.t-Pierre, qui sont au nombre de trois, et ont une constitution semblable à celle des précédentes. Plus loin, et tout proche de la terre continentale, se découvrent les îles Joséphine, hérissées, pour ainsi dire, de toute part, de brisans et de hautsfonds. La Rambarde, chaîne affreuse de récifs, occupe presque tout l'espace qui sépare ces îles de celles de l'archipel S.t-Pierre, laissant toutefois un très bon passage entre elles et son extrémité Sud. A l'Ouest du groupe Joséphine se trouvent les îles du Géographe, formant elles-mêmes un petit groupe de quatre îles entremêlées de plusieurs îlots. Vingt milles plus loin, en remontant au N. O., on découvre les trois petites îles Jean-Bart: de ce dernier point, pour atteindre les îles la Bourdonnais, il faut se porter près de 50 milles à l'Ouest; et de là, jusqu'au groupe des îles de Montenotte, il faut redescendre près de 40 milles vers le S. S. O.

En réunissant à ces dernières îles toutes celles qui, du promontoire de Wilson, se développent sur le reste de la terre Napoléon, on en compte plus de cent soixante: mais à ces îles nombreuses, plus qu'au continent encore, doit s'appliquer le triste tableau que tant de fois je me suis trouvé contraint d'offrir dans cette histoire. Toutes sont en effet très-basses, d'une couleur grise, jaune, blanchâtre ou noirâtre; presque toutes paroissent de la plus effrayante aridité: la plupart n'offrent pas un arbre, pas un arbuste; de sombres Lichens semblent en encroûter la surface. Sur la plus grande, et bien certainement aussi sur 1a moins stérile, sur cette île Decrès, qui n'a pas moins de 70 lieues de tour, et qui porte dans son intérieur des forêts profondes, à peine avons-nous

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pu, en creusant dans le sable, en recueillant avec soin toute l'eau qui suintoit des rochers, nous en procurer quelques barriques, et toutes les autres îles paroissent en manquer absolument…… Pourroit-on s'étonner, dès-lors, que l'espèce humaine n'existe pas sur ces îles, et que nous n'ayons pu découvrir aucune trace de son séjour sur ces archipels si nombreux et si voisins du continent? Mais revenons à ce continent lui-même, que nous avons un instant abandonné pour faire connoître d'abord les îles qui en dépendent.

Le lecteur se rappellera, sans doute, que l'un des objets qui nous étoient le plus fortement recommandés par nos instructions, étoit de pénétrer derrière les îles S.t-Pierre et S.t-François, et de reconnoître en détail toute la portion du continent masquée par cet archipel. Sur ce point devoit se trouver le prétendu détroit qui, coupant la Nouvelle-Hollande en deux grandes îles, seroit allé s'ouvrir dans le fond du golfe de Carpentarie. C'étoit encore là que les physiciens les plus recommandables, ne pouvant concevoir qu'un aussi vaste continent fût dépourvu de toute espèce de rivières, avoient placé l'embouchure de celles qu'ils supposoient exister à la Nouvelle-Hollande; et cette hypothèse se trouvoit, il faut en convenir, autorisée par l'échancrure immense que présente la côte du S. O. de cette grande terre. Malheureusement cette ingénieuse supposition n'a pas été justifiée par l'expérience, et il n'existe pas plus de fleuves derrière les îles S.t-Pierre et S.t-François, que sur le reste de la terre Napoléon.

En effet, au-delà du cap Lavoisier, qui forme la pointe N. O. de la grande baie Louis dont nous avons déjà parlé, la côte se recourbe derrière ces deux archipels en une suite de petites baies peu profondes; puis elle s'avance vers les îles Joséphine, constitue avec elles une assez grande baie, que nous aurons occasion de décrire ailleurs plus en détail, et que nous avons nommée Baie Murat. De là jusqu'au cap des Adieux, où nous avons terminé nos relèvemens, et qui gît par 32° 19′ de latitude Australe, et par 128° 42′

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de longitude, le rivage du continent présente encore une foule de petites baies peu considérables, sans aucune apparence de détroit ou même de rivière. Toute cette dernière partie de la Nouvelle-Hollande, quoiqu'un peu plus variée de site et d'aspect que le reste de la terre Napoléon, ne paroît pas moins stérile, et ce que nous en avons pu visiter n'est que trop conforme à cette apparence.

Sterilis profundi vastitas squalet soli,
Et fœda tellus torpet æterno situ.
SENEC. in Herc. fur.

Je viens d'esquisser rapidement le tableau général de la terre Napoléon; mais de combien de travaux et de dangers n'est-il pas le fruit! A deux époques différentes, il nous fallut visiter ces bords dangereux; et toujours les ouragans et les tempêtes, les hauts-fonds et les brisans faillirent causer notre perte: deux fois nous tentâmes de pénétrer, avec le Géographe, dans le fond du golfe Bonaparte, et deux fois nous nous vîmes sur le point d'y périr. Le Casuarina seul put terminer, huit mois après, cette reconnoissance. Le 13 avril, sur-tout, fut marqué par les périls les plus imminens: assaillis de rafales extrêmement pesantes, nous fûmes contraints, pendant toute la nuit, de louvoyer dans le golfe de l'Est, n'ayant souvent que quelques pieds d'eau sous notre navire, et filant de 6 à 7 nœuds. La nuit du 19 avril fut plus terrible encore. Alors nous nous trouvions engagés dans le golfe Bonaparte: les vents impétueux de l'O. S. O. souffloient avec la plus affreuse violence; le ciel étoit couvert de nuages épais et noirs; des torrens d'une pluie très-froide, et semblable par fois à de la neige fondue, en sortoient au milieu des éclairs; les sautes de fond étoient tellement considérables et subites, que, jusqu'au jour, les viremens de bords furent pour ainsi dire continuels. Heureux, mille fois heureux d'avoir pu nous soustraire, à force de travaux et d'activité, aux périls de toute espèce qui nous assaillirent durant cette nuit!

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Tous ces dangers cependant n'étoient rien en comparaison du terrible scorbut, qui promenoit le ravage et la mort dans nos rangs. Déjà plusieurs hommes avoient été jetés à la mer; déjà plus de la moitié des matelots étoit incapable d'aucun service: deux de nos timonniers étoient seuls debout. La marche de cette épidémie étoit effrayante.… Et comment ne l'eût-elle pas été? Trois quarts de bouteille d'une eau corrompue composoient notre ration journalière: depuis plus d'un an nous ne connoissions pas le vin, nous n'avions pas une seule goutte d'eau-de-vie; ces liqueurs, indispensables à l'homme de mer Européen, indispensables sur-tout dans des navigations telles que la nôtre, se trouvoient remplacées par trois seizièmes de bouteille d'un mauvais tafia qu'on prépare à l'Ile-de-France, et dont les noirs esclaves de cette colonie font seuls usage. Le biscuit qu'on nous distribuoit étoit criblé de larves d'insectes: toutes nos salaisons étoient pourries dans toute la rigueur de cette expression; l'odeur et le goût en étoient tellement insupportables, que les matelots les plus affamés aimoient mieux quelquefois souffrir toutes les angoisses du besoin que de manger ces viandes infectes, et qu'en présence du Commandant ils jetoient souvent leur ration à la mer.… D'ailleurs, plus de rafraîchissemens d'aucune espèce; et ces consolations de l'autorité, si douces pour tous les hommes, si propres à alléger les privations les plus pénibles et les plus douloureuses, ces consolations manquoient à tout le monde….. Strictement réduits à la même ration que les matelots, les officiers et les naturalistes n'étoient pas mieux partagés qu'eux du côté des maux physiques et des peines morales…..

Pl. V, fig. 4, 5 et 6.

Telle étoit déjà la triste situation de notre navire, lorsque, le 30 avril au matin, nous parûmes à la vue des îles S.t-Pierre et S.t-François, impatiens de pénétrer derrière elles, et de résoudre enfin le grand problème de l'intégrité de la Nouvelle-Hollande: mais vainement nous renouvelâmes nos tentatives pendant huit jours de suite; les ouragans, les calmes et les courans nous

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repoussèrent alternativement de ces côtes; l'accablement de l'équipage ne lui permettant plus que d'impuissans efforts, il fallut renvoyer à une autre époque cette découverte importante, et gagner le plus prochain lieu de relâche. On verra-dans le chapitre suivant combien cette détermination étoit instante.

Ainsi se termina notre première reconnoissance de la terre Napoléon. Pendant quarante-trois jours qu'elle avoit duré, nous avions reconnu plus de mille lieues de côtes, en comprenant dans cette supputation générale tout le développement des îles et des enfoncemens divers que nous avions successivement prolongés, depuis le promontoire de Wilson au Sud jusqu'au cap des Adieux au N. O. Mais plusieurs points de cet immense espace nous avoient échappé: la géographie de l'île Decrès n'étoit pas complète; nous n'avions pas atteint le fond des deux golfes; le port Champagny n'étoit pas découvert, et la question de l'intégrité du continent, objet essentiel de notre mission, n'étoit pas résolue….. Une seconde campagne à la terre Napoléon étoit donc encore indispensable, et cette considération dut forcer notre Commandant à prendre la route du Sud pour aller hiverner au port Jackson.

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CHAPITRE XVI.

Retour à la Terre de Diémen: Séjour dans la Baie de l'Aventure: Arrivée au Port Jackson.

[Du 8 Mai au 20 Juin 1802.]

L'HIVER venoit de commencer pour les régions Australes; la fréquence des orages, le caractère rafaleux des vents, l'agitation des flots, ne nous l'avoient que trop appris dans les derniers temps de notre séjour à la terre Napoléon: ces circonstances impérieuses, concourant, avec l'épidémie qui régnoit à bord, à nous rendre le besoin du repos plus pressant, il paroissoit naturel de nous diriger sur le port Jackson par le chemin le plus court, et conséquemment de traverser le détroit de Bass pour rentrer dans le grand océan Austral: notre Chef en jugea différemment; et sans aucune espèce de raison sensible, il donna l'ordre de route pour l'extrémité Sud de la terre de Diémen. Une résolution aussi singulière répandit la consternation à bord, et les tristes pressentimens qu'elle inspira, furent justifiés bientôt par les plus grands désastres.

Le 9 mai, par une brise violente du N. N. E., nous fîmes beaucoup de chemin dans le Sud: pendant toute la nuit du 9 au 10, l'horizon parut tout en feu, tant les éclairs étoient vifs et multipliés; nous eûmes de fortes averses.

Du 10 au 15, le temps fut affreux; le ciel, toujours chargé de gros nuages, ne cessa de verser des torrens d'une pluie très-froide; les vents souffloient avec impétuosité et par rafales; une brume épaisse obscurcissoit l'atmosphère, pénétroit toutes les substances, fatiguoit tous les hommes. Nos malheureux scorbutiques étoient alors couverts de plaies et d'ulcères putrides: chaque jour voyoit augmenter le nombre des malades; les personnes chargées de leur service étoient atteintes de la cruelle épidémie; notre médecin lui-même,

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M. LHARIDON, étoit indisposé. A cette époque, nous avions retrouvé les fidèles habitans des mers Australes, les Albatrosses et les Damiers, et déjà le thermomètre ne se soutenoir plus qu'à 8°. Cet abaissement rapide de la température força les mieux portans d'entre nous à recourir à leurs habits d'hiver, et nos compagnons malades éprouvoient sur-tout la funeste influence de cette constitution atmosphérique.

Pl. III, fig. 1.

Le 19 au matin, nous eûmes connoissance de la terre de Diémen; à midi, nous relevions le rocher de Mewstone; à quatre heures, nous étions par le travers des îles de Swilly: nous espérions pouvoir, avant la nuit, donner dans le canal Dentrecasteaux; mais les vents ayant trompé notre espoir, nous mîmes en cape sous l'île Bruny.

Pl. I bis, n.° 1.

Le 20 au matin, nous nous trouvions très-près de la terre, et cependant on pouvoit la distinguer à peine au milieu des brumes qui l'enveloppoient de toute part; à neuf heures, nous reconnûmes l'entrée de la baie de l'Aventure et les hautes colonnes rougeâtres du cap Cannelé [Fluted cap]. Soulevées, pour ainsi dire, des abîmes d'une mer orageuse et profonde, ces colonnes s'élèvent à 4 ou 5 cents pieds au-dessus de sa surface, et présentent comme une énorme chaussée de prismes basaltiques, contre laquelle viennent se briser avec fracas les vagues tumultueuses que le vent du Sud repousse jusque-là des mers glacées du pôle. Cette constitution basaltoïde, que nous avons eu l'occasion d'observer déjà sur l'île Tasman et sur quelques autres points de la terre de Diémen ou des îles voisines, est d'autant plus singulière, qu'il ne paroît pas exister de substances volcaniques aux lieux même où nous l'avons trouvée.

En avant du cap Cannelé se projette l'île aux Pingouins, rocher sauvage, ainsi nommé par FURNEAUX, d'une espèce de Manchot [Aptenodytes minor] que ce navigateur y découvrit, et qu'il prit pour un Pingouin. Cette erreur, qui a peu d'inconvénient sans doute pour la nomenclature géographique, en présente davantage par rapport

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à la philosophie de l'histoire naturelle. Il est, en effet, constant aujourd'hui que toutes les espèces du genre Pingouin se trouvent reléguées dans les mers les plus froides de l'hémisphère boréal; tandis, au contraire, que tous les Manchots, antipodes des Pingouins, s'il est permis de s'exprimer ainsi, reçurent en partage les eaux plus froides encore de l'hémisphère antarctique.

Après avoir dépassé l'île aux Pingouins, nous nous trouvâmes vis-à-vis du mouillage de la baie de l'Averiture. Ici l'aspect change tout-à-coup; les terres de l'île Bruny, sur ce point, sont formées de hautes montagnes, dont les vallées viennent aboutir à la mer; des ruisseaux nomreux descendent de ces montagnes, que des forêts épaisses tapissent jusque sur leurs dernières, cimes, tandis que les contours du rivage sont agréablement dessinés par une belle lisière d'arbres et d'arbrisseaux toujours verts. Le calme des flots au fond de la baie, la verdure et la fraîcheur des forêts voisines, formoient un doux contraste avec l'aspect sauvage, les couleurs rembrunies du cap Cannelé, et le tumulte des vagues qu'on entendoit encore gronder dans le lointain.

A peine nous avions jeté l'ancre, que plusieurs embarcations partirent pour aller faire de l'eau, du bois, et porter à terre ceux de nos malades qui étoient susceptibles de quelque mouvement. J'y descendis moi-même avec mon ami M. BERNIER, et tous les deux ensemble nous employâmes le reste du jour à visiter le fond de la baie. Le 21, à quatre heures du matin, je repartis pour continuer mes recherches, et de nouvelles collections devinrent le prix de cette dernière course. Enfin, te 22 au matin, le Commandant donna l'ordre d'appareiller: telle étoit la fatigue de l'équipage, qu'il fallut plus de quatre heures pour lever l'ancre. Aussitôt que ce travail fut terminé, nous forçâmes de voiles au N. N. E., en portant sur l'île Maria, que nous atteignîmes dans la soirée. Mais avant de reprendre l'histoire de notre navigation, il me reste à présenter quelques détails sur la baie de l'Aventure.

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Découverte en 1770 par le capitaine FURNEAUX, qui lui donna le nom du navire qu'il commandoit, elle appartient à la côte orientale de l'île Bruny, qui forme, avec la terre de Diémen, le superbe canal Dentrecasteaux. L'isthme S.t-Aignant, qui gît dans le N. N. O. du cap Cannelé, la sépare de ce canal. Les terres de l'isthme étant très-basses, et sa largeur étant à peine de quelques centaines de pas, il doit paroître étonnant que la découverte même du canal ait échappé successivement à FURNEAUX et au capitaine COOK, qui, long-temps avant l'amiral DENTRECASTEAUX, avoient séjourné dans la baie de l'Aventure. Sa latitude est de 40° 20′ Sud, et sa longitude de 145° 12′ à l'Est du méridien de Paris. Le plan topographique de cette baie, exécuté par l'habile ingénieur François M. BEAUTEMPS-BEAUPRÉ, est aussi précieux par ses détails que par la perfection de son ensemble.

De tous les points de la terre de Diémen et des îles qui sy rattachent, le mieux arrosé, sans doute, et, sous ce rapport, le plus intéressant pour les navigateurs, c'est celui qui nous occupe; il est le seul peut-être où, dans toutes les saisons, il soit possible de faire aisément l'eau nécessaire pour l'approvisionnement d'un ou de plusieurs navires. Cet avantage m'a paru moins dépendre encore de la hauteur des montagnes et de l'épaisseur des forêts, que de la nature du sol, essentiellement composé de roches granitiques d'un grain très-fin, et d'une couche de terre argileuse qui, reposant elle-même sous la terre végétale, se déyeloppe sur toute la portion de l'île où nous nous trouvions alors. De cette disposition, il résulte que l'eau des pluies et des rosées, celle plus abondante encore des brouillards et des nuages condensés par les montagnes, ne pouvant s'infiltrer dans l'intérieur du sol, sont forcées de couler à sa surface, où elles forment, indépendamment des nombreux ruisseaux dont j'ai parlé, plusieurs étangs et marécages assez étendus pour nourrir quelques poissons d'eau douce.

Du petit nombre d'expériences météorologiques que j'ai pu faire

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à la baie de l'Aventure, il résulte que le thermomètre, à terre et durant le jour, varia de 6 à 10 degrés de RÉAUMUR; que la hauteur moyenne du baromètre fut de 28P 1l,4; que l'hygromètre se soutint de 92 à 97°; que dans la nuit du 20 au 21, la phosphorescence de la mer fut extrêmement vive; que la température de ses eaux, à leur surface, étoit tant soit peu supérieure à celle de l'atmosphère.

Les productions végétales et animales, étant les mêmes que celles du canal Dentrecasteaux, ne pouvoient guère nous offrir d'observations nouvelles; j'y reconnus seulement une espèce de kanguroo plus petite que celle de la terre de Diémen, et qui vraisemblablement doit constituer une espèce particulière. J'observai que, parmi les oiseaux, les Cygnes noirs et les Pélicans, si communs dans le canal, ne se retrouvoient pas dans la baie de l'Aventure, et leur absence me sembla pouvoir dépendre du caractère moins paisible des eaux de cette baie. Deux Squales de 19 à 25 décimètres de longueur [6 à 8 pieds], furent les seuls poissons nouveaux que j'y pus découvrir: l'un d'eux (Squalus Rhinophanes, N.) est remarquable par la transparence extraordinaire de son long museau; l'autre (Squalus Cepedianus, N.) porte sept évens de chaque côté, comme le Squale Perlon; mais il en diffère sur-tout par le caractère de ses dents, qui m'ont paru présenter des formes et une disposition inconnues jusqu'alors dans la nombreuse famille des Requins. Dans les mollusques, dans les crustacés, dans les insectes, nos collections s'enrichirent aussi de quelques espèces nouvelles peu remarquables, si l'on en excepte une très-grande espèce de Crabe, et une Forficule voisine de la Forficula Bi-punctata, LIN., mais qui en diffère par sa couleur rousse, par la présence d'une tache noire vers la pointe des élytres, par le nombre des articulations des antennes, &c. Je la décrivis sous le nom de Forficule Antarctique [Forficula Antarctica, N.]

Par ce que j'ai dit ailleurs de nos relations avec les habitans de la

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terre de Diémen, on a pu voir que non-seulement ceux de l'île Bruny appartiennent à la même race, mais encore qu'ils passent alternativement de l'une de ces terres sur l'autre. Il est probable qu'à l'époque de notre mouillage dans la baie de l'Aventure, ils se trouvoient sur la grande terre; car nous ne pûmes découvrir aucune trace de leur séjour actuel. Il paroît d'ailleurs que cette portion de l'île Bruny est moins fréquentée par eux que celle qui est opposée à la terre de Diémen: ce qui m'a semblé provenir de la rareté, dans la baie de l'Aventure, des grands Haliotis, des gros Turbos et des larges Huîtres qui font la principale nourriture de ces peuplades. En revanche, elle peut, durant l'été, lorsque les sources du canal sont taries, leur fournir toute l'eau dont ils ont besoin. Mais revenons à la suite de notre voyage.

Pl. IV, fig. 1, 3 et 4.

Après avoir doublé l'île Maria par le Sud, nous vînmes attaquer l'île Schouten; dépassant, dans la matinée du 24, le détroit du Géographe, le cap Degérando, le cap Tourville, &c., nous portâmes jusqu'à la hauteur du cap Lodi, cherchant à nous rapprocher du rivage pour en reconnoître quelques points qui nous avoient échappé lors de notre première route le long de cette côte: mais déjà ces mers orageuses n'étoient plus tenables; chaque jour ramenoit pour nous les ouragans et les tempêtes; plongés dans une brume épaisse, nous avions peine à distinguer les montagnes les plus élevées de la terre de Diémen; et les vagues, de toute part, brisoient avec fureur contre les flancs granitiques de ces montagnes. D'un autre côté, le tonnerre se faisoit souvent entendre; et, dans la matinée du 3 juin entre autres, il tomba à diverses reprises beaucoup de grêle très-grosse; double circonstance d'autant plus singulière, que la saison et la constitution actuelle de l'atmosphère étoient moins favorables au développement des phénomènes électriques.

Cependant, le nombre de nos malades augmentoit d'un instant à l'autre; chaque jour l'océan dévoroit quelques-uns de nos

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malheureux compagnons; déjà nous ne pouvions plus virer de bord, sans que tout l'équipage fût sur le pont, et cet excès de veilles et de fatigues achevoit d'épuiser le petit nombre d'hommes valides qui nous restoient.

Le 2 et le 3 juin le temps devint très-mauvais; les averses se succédoient sans interruption, et les rafales souffloient avec une violence que nous n'avions pas connue jusqu'alors. Le 4, durant tout le jour, le temps fut tellement affreux, que, quelque accoutumés que nous fussions à la fureur des tempêtes, cette dernière nous fit oublier toutes celles qui l'avoient précédée. Jamais les rafales ne s'étoient suivies avec plus de rapidité; jamais les vagues ne s'étoient montrées plus tumultueuses: notre navire, heurté par elles à chaque instant, sembloit prêt à s entrouvrir sous leur choc; en un clin-d'œil, la misaine fut emportée, tout notre bastingage de dessous le vent fut arraché; nos ancres même faillirent être enlevées des bossoirs, malgré la force des amarres qui les y retenoient; il fallut les saisir de nouveau, et les dix hommes qui nous restoient encore de tout l'équipage y furent employés la plus grande partie du jour. Toute la nuit, la tempête se prolongea par des bourasques plus suivies et plus furieuses: la pluie tomboit par torrens; la mer étoit creuse, et nous accabloit de lames énormes; l'obscurité permettoit à peine d'exécuter les manœuvres les plus simples; tout l'intérieur du navire étoit inondé d'eau de mer….. Quatre hommes venoient encore d'entrer à l'hôpital; il n'en restoit plus que six en état de se tenir sur le pont, et les malheureux tomboient eux-mêmes de fatigue et d'épuisement. Tous les entreponts, encombrés de malades, retentissoient de leurs cris de douleur: non, jamais un tableau plus déchirant ne s'offrit à l'imagination. La consternation générale ajoutoit à toute son horreur.… Nous étions sur le point de ne pouvoir plus nous diriger au milieu des flots en courroux: des palans étoient frappés à tous les bras des manœuvres; et malgré ce secours des machines, à peine

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pouvions-nous changer nos voiles….. Il n'y avoit plus un instant à perdre; et depuis trop long-temps, sans doute, notre Commandant avoit différé l'époque de sa relâche….. Il fallut bien se résoudre enfin à quitter ces mers orageuses de l'extrémité du monde Austral, et précipiter notre route vers le port Jackson. "Alors", dit le Commandant dans son journal, et le fait n'est que trop véritable, "je n'avois plus que quatre hommes en état de rester sur le "pont, y compris l'officier de quart.…" Qu'on juge, par ce peu de mots, de tout le ravage exercé par le scorbut! Personne parmi nous n'en étoit exempt; il n'étoit pas jusqu'aux animaux domestiques qui n'en fussent frappés; quelques-uns même, et notamment deux lapins et un singe à aigrette appartenant au matelot LEFEBVRE, en étoient morts. Au milieu de tant de désastres, notre second médecin, M. TAILLEFER, s'honora par le dévouement le plus généreux: resté seul en état de prêter des secours efficaces à nos malades, jour et nuit il étoit debout pour les soigner, pour panser leurs plaies, étu ver leurs ulcères fongueux et putrides; il leur servoit à-la-fois d'infirmier, de médecin, de consolateur et d'ami.… Ces maux qu'il a vus de si près, il en a lui-même, dans sa dissertation inaugurale, tracé naguère le déplorable tableau; nous allons en emprunter quelques traits. "Tout se réunissoit", dit M. TAILLEFER, "pour accabler nos malades: n'ayant pour nourriture qu'une viande eii putré faction, qu'un biscuit rongé par les vers et par les charançons, qu'une très-petite quantité d'eau infecte et corrompue; se voyant privés des moyens curatifs les plus efficaces, resserrés dans un bâtiment étroit, jouets des vents et de la mer, et loin encore de toute relâche, leur mal chaque jour prenoit un nouvel accroissement. Sur leur corps selevoient, dans différens endroits, des tumeurs que recouvroient des plaques noires; leur peau, dans toute son étendue, offroit, à la naissance des poils, de petites taches rondes, couleur de lie de vin; leurs articulations se roidissoient; les muscles fléchisseurs sembloient se raccourcir, et

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tenoient demi-fléchis les membres des malades. Mais rien de plus hideux que l'aspect de leur visage: à cette teinte plombée propre aux scorbutiques, se joignoit la saillie des gencives hors de la bouche, qui présentoient des points frappés de mort, et d'autres ulcérés: les malades exhaloient une haleine fétide, qui, lorsqu'elle étoit inspirée, sembloit attaquer le principe de la vie. Combien de fois, en leur portant les secours de notre art, n'ai-je pas senti toutes mes forces défaillir! L'état d'anéantissement dans lequel étoient ces malheureux, n'empêchoit pas qu'ils n'eussent tout l'usage de leurs facultés Intellectuelles; mais ce n'étoit que pour en sentir plus vivement les atteintes du désespoir, &c."

Le 5 juin, l'orage n'avoit pas entièrement cessé; mais comme nous courions grand targue vers le Nord, sa violence nous fatiguoit moins. Nous dépassâmes, dans la nuit, la pointe Australe de la Nouvelle-Hollande, désignée, par COOK, sous le nom de Ram-Head. Le 7 nous perdîmes le nommé RACINE, notre contremaître de cale, l'un des hommes les plus robustes et les plus estimables de notre équipage: il fut abandonné, comme ses camarades, au milieu des vagues impétueuses qui nous poursuivoient depuis si long-temps.

Du 7 au 15 juin, le mauvais temps continua sans interruption. Durant la nuit du 14 au 15, nous eûmes beaucoup de tonnerre, de la grêle très-grosse, et des éclairs si vifs et si multipliés, que ta vue en étoit éblouie.

Enfin le 17 au matin on signala, du haut des mâts, un navire qui, courant à contre-bord de nous, sembloit chercher à nous rallier: bientôt nous l'eûmes par notre travers; et le Capitaine s'étant rendu de suite à notre bord, nous apprîmes que depuis deux jours seulement il étoit parti du port Jackson, pour aller sur tes côtes de la Nouvelle-Zéelande, faire la pêche de la baleine; que M. FLINDERS se trouvoit depuis quelque temps dans ce port; que le Naturaliste y avoit relâché pendant plusieurs jours, et en

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étoit ensuite reparti pour aller à notre recherche; que le canot que nous avions été contraints d'abandonner sur la côte orientale de la terre de Diémen, avoit été recueilli par un navire Anglois du port Jackson; qu'il se trouvoit maintenant, ainsi que son équipage, à bord du Naturaliste; que nous étions attendus nous-mêmes avec impatience dans la colonie, où des ordres du Gouvernement Anglois avoient été reçus pour que nous fussions traités avec les plus grands égards; que nous y trouverions tous les secours dont nous avions besoin: nous apprîmes enfin que depuis quelques jours seulement on avoit reçu 1'annonce officielle de la conclusion de la paix entre la France et d'Angleterre; et ce qu'on nous dit de ses conditions ajoutant un nouveau prix à ce grand événement, les cris de la douleur furent un instant suspendus pour laisser éclater les transports de l'alégresse et ceux de la reconnoissance pour le grand homme dont ie nom venoit se rattacher à cette glorieuse pacification.

Cependant, depuis plusieurs jours, nous nous trouvions par le travers du port Jackson, sans pouvoir, à cause de la foiblesse de nos matelots, exécuter aucune des manœuvres nécessaires pour y entrer.… Quelle ne fut donc pas la commune joie, lorsque, dans la journée du 20, nous aperçûmes une grosse chaloupe Angloise qui se dirigeoit vers nous! Nous apprîmes de l'officier qui la commandoit, que depuis trois jours nous avions été signalés par les postes de la côte; que M. le Gouverneur, ayant bien jugé, par nos manœuvres, que nous avions besoin des secours les plus pressans, avoit expédié cette chaloupe avec un pilote et les hommes nécessaires pour nous entrer dans le port….. Nous ne tardâmes pas, en effet, grâce à ce puissant renfort, à nous y trouver mouillés.

Ainsi se termina cette longue navigation, l'une des plus meurtrières dont les fastes de la marine aient conservé l'histoire, et qui faillit entraîner la perte totale de notre équipage. A cette époque, en effet, presque tous nos scorbutiques se trouvoient si mal,

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qu'il auroit infailliblement suffi de quelques jours pour en enlever la moitié: deux d'entre eux même périrent encore le lendemain de notre mouillage; mais, ces malheureux exceptés, tous les autres se rétablirent avec une promptitude qui tient véritablement du prodige: il n'en mourut pas un, et quelques jours suffirent pour rendre à la santé, des hommes Véritablement placés sur le bord de la tombe. Quel peut donc être cet effet magique de la terre et des végétaux sur une maladie contre laquelle la médecine déploie en vain, à bord des vaisseaux, toutes ses ressources les plus actives, toutes ses préparations les plus énergiques!…..

Heureusement les moyens de prévenir ces épidémies désastreuses sont mieux connus: la physique, la chimie, ont prêté d'utiles secours à l'hygiène navale; COOK, BOUGAINVILLE, LA PÉROUSE, MARCHAND et VANCOUVER, ont montré dans ces derniers temps tout ce qu'il étoit possible d'obtenir pour la santé des équipages, durant les navigations les plus longues, des soins apportés au choix des alimens, à leur préparation, à la propreté des hommes et des vaisseaux, au sage emploi du temps, &c. &c.; et lorsqu'on vient à se rappeler tous les ravages qu'exerçoit jadis le scorbut à bord des navires de l'Europe, on se sent pénétré de reconnoissance pour ces médecins généreuxa, pour ces marins éclairés, à qui l'art de la navigation doit tous les perfectionnemens dont elle s'est

a De tous les ouvrages publiés dans ces derniers temps sur le scorbut, il n'en est aucun, suivant moi, qui contienne autant d'idées utiles et nouvelles que celui qui a pour titre, Réflexions sommaires sur le Scorbut, par M. KÉRAUDREN, inspecteur du service de santé de la marine.
Jamais la différence du scorbut de terre d'avec celui de mer n'avoit été mieux saisie, mieux exposée; jamais les causes du scorbut marin n'avoient été développées d'une manière plus précise. La classification nosologique de cette affection, subordonnée jusqu'à ce jour à des idées hypothétiques, se trouve ramenée par M. KÉRAUDREN à ses véritables principes, ceux des phénomènes généraux et partiedien de la maladie: d'où l'auteur conclut avec raiton, ce me semble, que le scorbut est une maladie atonique du système vasculaire.
Dans le paragraphe qui traite des moyens de prévenir et de guérir le scorbut, on retrouve les idées les plus saines, les rapprochemens les plus utiles, les aperçus les plus délicats. La théorie de l'auteur sur le principe d'action des végétaux frais contre le scorbut, me paroît être à-la-fois la plus simple, la plus ingénieuse et la plus probable de toutes celles qui ont été jusqu'à ce jour proposées sur cet objet.

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enrichie dans ces temps modernes. Qu'on parcoure, en effet, les relations anciennes des Voyages; par-tout les tableaux les plus déchiraiis viennent s'offrir au lecteur: ce n'jétoit pas seulement dans les navigations lointaines que le cruel scorbut détruisoit les équipages; les plus courtes traversées suffisoient pour le développer; souvent même les bâtimens partis d'Europe en étoient accablés avant d'avoir atteint les régions équatoriales. Ainsi furent dévastés les vaisseaux, les escadres ou les flottes de MOLENAAR, de HOUTTMANN, de SÉBALD DE WERT et d'OLIVIER DE NOORT, en 1598a; de VAN-DER-HAGEN, en 1599; de VAN-NECK et de l'expédition d'ACHIN, en 1600; de MATELIEF, en 1605; de VERHOEVEN, en 1607; de NASSAU, en 1624; de HAGENAAR, en 1631, &c. &c.

Heureusement ces calamités, dont il seroit facile d'étendre l'énumération, sont de nos jours aussi rares qu'elles étoient fréquentes à ces époques reculées; et dans tous les cas malheureux de ce genre que l'histoire moderne a pu nous offrir, on retrouve l'origine du scorbut dans l'oubli ou dans la négligence des moyens préservatifs consacrés par la saine médecine et par l'expérience des plus illustres navigateurs on en voit sur-tout un effrayant exemple dans la célèbre flotte de l'amiral ANSON; les désastres des vaisseaux l'Iphigénie, le Nootka, le Friendship, l'Alexandre, en ont offert

a A cette même époque, les navires Anglois n'étoient pas moins maltraités par le scorbut que les flottes Hollandoises. En effet, sur la fin de l'année 1598, deux vaisseaux et un yacht étant partis d'Angleterre pour les Indes orientales, cette maladie ne tarda pas à se manifester à leur bord; on fut suecessivement obligé d'abandonner l'yacht, de brûler un des vaisseaux, de réunir les deux équipages sur le troisième. Mais ce dernier bâtiment lui-même, ne pouvant plus être manœuvré, faute de monde, vint échouer sur la côte de Poulo-Bontan, proche de Malaca, où tout le reste de l'équipage mourut, hormis sept hommes, dont deux nojrs. (Voyage de WOLPHART HERMANSEN, pag. 370.)
Dans des temps plus modernes, les mêmes causes de destruction produisirent des effets non moins terribles à bord de la flotte de Famiral VERNON, lors du siège de Carthagène en Amérique, Plus récemment encore, l'armée navale d'Angleterre chargée de la conquête de la Havane, fut horriblement ravagée par ce fléau; des bataillons entiers furent anéantis: il n'échappa que trente-six hommes du régi ment du général WEBLE, l'un des plus beaux corps de l'armée Angloise, et composé de huit cents hommes d'élite; le scorbut seul avoit dévoré tout le reste…..

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dans ces dernières années de nouvelles preuves….. Enfin, nos propres malheurs pourront fournir une grande et terrible leçon aux navigateurs: ces malheurs, en effet, n'eurent d'autre cause que le mépris de notre chef pour toutes les précautions les plus indispensables à la santé des hommes: il méconnut tous les ordres généreux du Gouvernement à cet égard; il dédaigna toutes les instructions qui lui avoient été remises en Europe; il fit peser, à toutes les époques du voyage, les privations les plus horribles sur son équipage et sur ses malades….. Ah! puisse au moins sa faute être utile à ses successeurs, et leur épargner des regrets et des remords! Puissent tous les marins de ma patrie se persuader enfin que les soins donnés à la conservation des équipages, n'intéressent pas seulement le succès de leurs entreprises et la cause de l'humanité, mais qu'ils se rattachent encore essentiellement à la gloire de leur corps, à la prospérité de leur pays! Puisse toujours être présente à leur pensée cette phrase bien remarquable du plus habile navigateur Anglois de ces derniers temps: "C'est à cet inestimable progrès de l'hygiène navale", dit VANCOUVER, "que l'Angleterre doit, en grande partie, je haut rang qu'elle tient aujourd'hui parmi les nations."

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CHAPITRE XVII.

Opérations du Naturaliste dans le DÉTROIT DE BANKS: îles Furneaux, baie de Kent, îles Clarck et de la Préservation, cap Portland, îles Swan et Waterhouse.

[Du 8 au 19 Mars 1802.]

LE lecteur se rappellera, sans doute, la séparation du Naturaliste et du Géographe sur la côte orientale de la terre de Diémen. Avant de présenter les détails de notre séjour au port Jackson, où le Naturaliste rentra peu de jours après notre arrivée, il me paroît indispensable, pour ne pas intervertir l'ordre des événemens, d'exposer d'abord les résultats de ses travaux particuliers pendant cette dernière partie de sa navigation. MM. BOULLANGER, FREYCINET et BAILLY seront ici mes guides et les narrateurs principaux des événemens que je dois faire connoître.

"Malgré tous les soins que nous avions pris pour suivre la route que le Géographe nous avoit paru faire, nous ne pûmes cependant pas", dit M. FREYCINET, "le conserver à vue. La marche supérieure de ce bâtiment, la multiplicité des routes qu'il fit sans nous en indiquer aucune par les signaux d'usage, le mauvais temps enfin que nous eûmes durant toute cette même nuit, sont autant de raisons suffisantes pour expliquer cette séparation.

Le 8 mars, nous poussâmes la bordée de terre, dans l'espoir de découvrir le Géographe. A quatre heures du soir, nos vigies ayant aperçu une voile dans l'E. S. E., nous ne crûmes pas devoir douter que ce ne fût notre conserve, et nous manœuvrâmes de manière à pouvoir la rallier: mais en approchant, nous reconnûmes que c'étoit une goëlette Angloise. Le capitaine nous apprit qu'elle se nommoit the Endeavour; que, partie depuis

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quatorze jours du port Jackson, elle alloit à l'île Maria faire la péche des phoques. Cette goëlette avoit été construite dans le port d'où elle sortoit; sa coque étoit en bois de casuarina, et sa mâture en eucalyptus. Après avoir donné à ce navire quelques renseignemens sur les parages où il pouvoit espérer de trouver un plus grand nombre de phoques, nous le quittâmes pour continuer notre recherche.

Le 10, de grand matin, nous aperçûmes un second bâtiment sous voile, faisant route aux mêmes amures que nous; nous reconnûmes un brick Anglois: bientôt il en partit une embarcation qui se dirigea sur nous.… Quelle ne fut pas notre surprise en reconnoissant le canot du Géographe, portant MM. BOULLANGER, MAUROUARI et les huit matelots qui les avoient suivis! Avec quel empressement n'accueillîmes-nous pas ces compagnons, sur te sort desquels nous n'avions eu jusqu'alors aucune inquiétude, persuadés que nous étions qu'ils avoient rejoint leur navire dans la soirée du 6 mars, mais dont la fin eût été si déplorable, sans la rencontre, heureuse que le hasard leur avoit procurée sur ces rivages!

Pl. I bis, n.° 5.

Nous apprîmes de M. BOULLANGER qu'après avoir cherché vainement, dans la soirée du 6 mars, à rejoindre le Géographe, ils avoient pris le parti, M. MAUROUARD et lui, de venir mouiller à l'abri de la côte; que la journée du 7 avoit été employée par eux à prolonger le rivage, et à continuer les opérations géographiques de la veille; que, forcés de passer encore la nuit en mer, ils avoient eu beaucoup à souffrir du froid, de la pluie et d'une brise violente du S. O. — Qu'on juge de l'horreur de notre situation à cette époque, dit M. BOULLANGER: le peu de vivres et d'eau que nous avions reçus pour un jour en partant du navire, étoient épuisés; nous tombions de fatigue; nous étions accablés d'insomnie, pénétrés d'eau de mer, en proie, dans un foible esquif, à toute la fureur d'une mer

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orageuse, livrés à l'inquiétude la plus cruelle sur une séparation dont le terne sembloit chaque jour se reculer devant nous." —

Pl. I bis, n.° 3.

"Le 8 mars, nos compagnons, en continuant de se porter vers le Nord, rencontrèrent une grande troupe de Cormorans; ils en tuèrent quelques-uns; et pour comble de bonheur, ils découvrirent l'île Maurouard, sur laquelle ils purent renouveler leur provison d'eau douce: ils y passèrent la nuit pour réparer leurs forces épuisées.

Pl. I bis, n.° 4.

Le 9, à la pointe du jour, ils poursuivirent leur navigation au Nord, rangeant la terre de très-près, et continuant leurs opérations géographiques avec un dévouement bien honorable dans de telles circonstances. A quatre heures et demie du soir, ils eurent la vue des îles Furneaux; à cinq heures, ils mouillèrent pour passer la nuit sous la protection des rochers singuliers qu'on a décrits dans le chapitre XIV. A peine ils venoient d'exécuter cette manœuvre, qu'ils aperçurent un bâtiment sous voile; ils appareillèrent aussitôt et le joignirent: c'étoit le brick Anglois the Harrington, du port de 200 tonneáux, commandé par le capitaine CAMPBELL."

— "Cet Anglois généreux, continue M. BOULLANGER, nous accueillit de la manière la plus obligeante, et se prêta de la meilleure grâce du monde aux diverses demandes que nous lui fîmes, tant pour nous que pour notre équipage. Nous avions le plus grand besoin de vivres et de repos: nous trouvâmes auprès du capitaine CAMPBELL tout ce que nous pouvions desirer; on nous servit d'excellentes salaisons, des pommes de terre du port Jackson, et du biscuit qui y avoit été fabriqué. Le brick qu'il comman doit avoit été construit dans les chantiers de cette colonie, et il étoit venu dans le détroit de Banks pour y charger des peaux de phoques rassemblées sur divers points par des hommes établis à cet effet sur les îles Furneaux, l'île King, &c. Néanmoins le capitaine CAMPBELL offrit obligeamment de nous conduire au

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port Jackson, si, durant le peu de jours qu'il destinoit à visiter la rivière Dalrymple et le port Western, nous nravions pas eu connoissance de nos bâtimens. Il nous proposa de nous déposer, en attendant, sur les îles Furneaux, où il viendroit nous reprendre à l'époque indiquée. Nous remerciâmes beaucoup M. CAMPBELL de son extrême complaisance, en lui faisant observer toutefois que nous ne pouvions nous résoudre à abandonner sitôt la recherche de nos navires; qu'en croisant encore une quinzaine de jours à l'entrée du détroit, nous avions l'espoir de les y rejoindre; que nous le priions en conséquence de nous faire déiivrer une quantité de vivres suffisante pour cet intervalle de temps, et pour que nous pussions nous rendre ensuite au port Jackson, au cas où notre attente viendroit à être trompée. Nonseulement le généreux capitaine s'empressa de nous satisfaire sur tous les points, mais encore il nous offrit de lui-même bien audelà de ce que nous aurions osé desirer; il nous promit une carte, des tables de la déclinaison du soleil, dont nous avions besoin pour diriger notre route, ainsi qu'une provision de poudre et de plomb de chasse.

Toures ces dispositions étant ainsi réglées avec M. CAMPBELL, nous passâmes agréablement et commodément la nuit-à bord du Harrington, pénétrés tous de la reconnoissance la plus vive pour tant d'attentions et de générosité. De tels procédés recevoient un nouveau prix à nos yeux, de la situation politique de nos deux nations en Europe; le capitaine Anglois nous ayant appris lui-même que la guerre se poursuivoit avec plus de fureur que jamais.

Le 10 mars au matin, nous nous disposions à quitter M. CAMPBELL pour établir notre croisière devant le détroit de Banks, lorsque, du haut des mâts, on aperçut un gros navire, que nous ne tardâmes pas à reconnoitre pour le Naturaliste: prenant alors congé de nos hôtes, nous nous rembarquâmes

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dans notre canot pour nous rapprocher du vaisseau François, sur lequel nous arrivâmes peu de temps après; heureux d'avoir ainsi échappé aux malheurs de toute espèce qu'une séparation de ce genre devoit entraîner à sa suite!" —

Pl. I bis, n.° 3.

Le récit de M. BOULLANGER ne permettant pas de douter que le Géographe ne fût encore vers le Sud, le capitaine HAMELIN se résolut à l'attendre dans le détroit de Banks; en conséquence de cette décision, il vint mouiller, dans la soirée du 10 mars, auprès de l'île Swan. Le 11, à la pointe du jour, MM. BOULLANGER, FREYCINET et S.T-CRICQ furent envoyés au cap Portland, pour en fixer avec soin la position. Le 12, MM. MAUROUARD et BOULLANGER furent expédiés avec le canot du Géographe, pour retourner au Sud compléter la reconnoissance de la partie de côte comprise entre l'île Swan et la pointe du Naturaliste, où ils avoient terminé leurs relèvemens. Enfin le 13, à huit heures et demie du soir, M. FAURE partit dans le grand canot du Naturaliste, pour aller visiter la baie de Kent: M. BAILLY l'accompagnoit.

"Le 14", dit M. FREYCINET, "les vents ayant passé du N. E. à l'E. S. E., se mirent à souffler avec une telle violence, que l'inquiétude fut générale sur le sort des embarcations qui venoient de partir: bientôt il nous fallut craindre pour nous-mêmes. A quatre heures du soir, le câble de bâbord rompit; on laissa tomber aussitôt l'ancre de tribord, en employant toutes les précautions d'usage, c'est-à-dire, en se servant de bosses cassantes frappées sur le câble; mais à peine avions-nous étalé dessus, que ce câble rompit lui-même; et dans un instant deux de nos grosses ancres furent ainsi perdues. Il n'y avoit pas à différer un instant; il fallut appareiller et fuir précipitamment ce dangereux mouillage, malgré les périls auxquels nous livrions nos canots en les abandonnant. La tempête se prolongea jusqu'au 18 mars; et durant tout ce temps, nous ne cessâmes de louvoyer dans le détroit, le capitaine HAMELIN aimant mieux courir des

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chances hasardeuses, que de laisser périr ses embarcations, dont les besoins lui étoient connus."

Dans la journée du 18, ces embarcations étant venues le rejoindre, M. HAMELIN se rapprocha de Waterhouse pour y chercher le Géographe. Cette démarche ayant été sans succès, il se reporta de nouveau sur l'île Swan, afin de draguer ses ancres; mais il ne put, malgré tous ses soins, en retrouver aucune trace: alors, il se résolut à croiser pendant quelques jours à l'ouverture du détroit de Bass, se proposant d'aller ensuite chercher directement au Sud le Géographe, qu'il avoit toutes les raisons possibles de croire y être encore. Mais avant d'y retourner avec lui, hâtons-nous d'exposer les résultats intéressans de la mission de M. FAURE aux îles Fumeaux; son compagnon, M. BAILLY, nous en fournira tous les détails.

Pl. I bis, n.° 4.

Expédiés, comme nous l'avons dit précédemment, dans la soirée du 13 mars, pour aller reconnoître la baie de Kent, située entre les îles Fumeaux, l'île Clarck et l'île Préservation, MM. FAURE et BAILLY naviguèrent durant toute la nuit au milieu des brumes. Le lendemain, en louvoyant pour gagner la dernière de ces îles, ils perdirent leur mât de misaine, qui fut brisé par la force des vents; favorisés toutefois par de forts courans, ils atteignirent l'île sur laquelle ils se dirigeoient.

"L'Ile Préservation, ainsi nommée", dit M. BAILLY, "de sa situation à l'entrée de la baie de Kent, qu'elle protège contre les vents d'Ouest, est entourée d'un grand nombre de roches et d'îlots qui servent de retraite à des Phoques sans nombre. Elle-méme nest autre chose qu'un large plateau granitique, élevé de 100 pieds environ au-dessus du niveau de la mer: la côte en est presque par-tout découpée en une infinité de petites anses sablonneuses, mais devant lesquelles oh trouve un grand nombre de roches où la mer vient briser avec fureur, et qui semblent placées tout exprès pour interdire l'entrée de ces anses

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protectrices; La plupart de ces rochers forment des brisans recouverts à peine de quelques pieds d'eau; les autres s'élèvent à peu de hauteur au-dessus de la surface de la mer.

La roche granitique dont se compose, la substance entière de l'île Préservation", poursuit M. BAILLY, est recouverte d'une couche de terre peu profonde, mais qui suffit cependant à la nourriture, de quelques petits arbrisseaux et d'une herbe assez épaisse. Sous cette herbe habitent un nombre prodigieux de Manchots de couleur blanche et bleue [Aptenodytes minor, Forst.]. Ces oiseaux sont nichés deux à deux dans des terriers formés par les racines des arbrisseaux et par une espèce. de plante grasse qui recouvre, la presque totalité de l'île. En quelques lieux, où les plantes manquent, ils. creusent leur trou dans le sol. La marche en de tels endroits est difficile et fatigante, parce que le terrain, criblé, pour ainsi dire, de toute part, s'effondre à chaque instant sous le poids du voyageur, qui s'y enfonce jusqu'aux genoux. Durant tout Je jour, les Manchots restent tapis et comme engourdis dans leur gîte; mais aussitôt que la nuit arrive, ils se précipitent en foule vers le rivage de la mer pour y chercher le poisson et les autres animaux dont ils se nourrissent: ce n'est qu'à la pointe du jour qu'ils rentrent dans leurs asyles. Pour s'y procurer, sans doute, une plus douce chaleur, ils les tapissent de feuilles sèches et de plumes; c'est là qu'ils élèvent leurs petits jusqu'au moment où ceux-ci, devenus assez forts pour marcher jusqu'au rivage, peuvent se suffire à eux-mêmes. Ces oiseaux sont peu farouches, et ne se défendent qu'en cherchant à donner quelques coups de bec à ceux qui veulent les prendre: ils paroissent aimer beaucoup la chaleur; car durant la nuit ils accouroient en foule vers nos feux, et s'exposoient souvent à être brûlés, Un de nos matelots qui se trouvoit enveloppé d'une couverture, fut entre autres tellement assailli par eux, qu'il ne put

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fermer l'œil; ces animaux cherchoient, avec une inconcevable opiniâtreté, à s'introduire entre lui et sa couverture; et quoique de colère il en eût tué plusieurs, sans cesse il en revenoit d'autres à la charge. Ces oiseaux ont un cri très-aigu, analogue à celui du canard. Comme nous n étions pas dans le temps de la ponte, nous ne pûmes trouver aucun œuf; mais presque tous les nids contenoient deux petits assez forts et déjà garnis de plumes: cette circonstance sembleroit indiquer que chaque couvée pour cette espèce de Manchots n'est pas plus nombreuse. La chair en est d'ailleurs très-désagréable à manger: leur graisse est une espèce d'huile qui se liquéfie à la plus légère chaleur, mais qui, pénétrant toute la substance de l'animal, lui communique une saveur huileuse et une odeur nauséabonde. Cuits ou plutôt grillés sur les charbons ardens, les Manchots acquièrent un goût peu différent de celui des harengs saurs; et c'est la seule manière dont nous. les ayons trouvés mangeables.

La côte N. E. de l'île Préservation est en même temps la plus saine et celle qui présente un meilleur abri; la côte du Sud, au contraire, est toute hérissée de brisans et de récifs qui la rendent inabordable. Une grande quantité de débris de navires de diverses grandeurs, disséminés sur toute la surface de l'île, attestent la fréquence des tempêtes et leurs déplorables effets. Le naufrage du Sydney, vaisseau qui appartenoit à la colonie du port Jackson, est remarquable sur-tout, par les circonstances suivantes. De tout l'équipage, dix-sept hommes seulement s'étoient sauvés. Après avoir resté quelque temps sur l'île Préservation, ils résolurent de gagner le continent de la Nouvelle-Hollande, et de retourner par terre au port Jackson. Ils paria vinrent effectivement à se réunir tous au promontoire de Wilson; de là ils se mirent en marche pour l'établissement Anglois, qui étoit distant de plus de 200 lieues. Dans la route, ils eurent à

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lutter contre toutes les horreurs de la faim et de la soif: ils furent sur-tout inquiétés par les hordes de sauvages qui peuplent ces tristes bords, et il leur fallut soutenir plusieurs combats contre ces hommes farouches. A travers tant d'obstacles et de dangers, trois de ces malheureux parvinrent à gagner le terme de leur voyage; les quatorze autres avoient péri sous les traits des sauvages ou dans les fatigues de la route.

De toutes les observations géologiques que peut offrir l'île Préservation, il n'en est pas de plus remarquable que celle dont je vais parler. Dans la partie Sud de l'île, la plus sauvage et la plus stérile, sur des espèces de buttes assez élevées, on voit de gros blocs de granit isolés, s'élevant au-dessus du sol, sur lequel ils reposent comme en équilibre et sans y paroître adhérens.

Dans quelques endroits de l'île, dans ceux sur-tout où viennent aboutir les sinuosités du terrain, sont de petits espaces tapissés d'une verdure agréable, entretenue par l'humidité plus grande de ces lieux déclives. Là vivent en paix, et sans crainte d'être troublées par les hommes, des Oies d'une espèce particulière à la Nouvelle-Hollande; elles sont d'une couleur brune assez uniforme, et parsemées de taches rondes d'environ un centimètre de diamètre, de la même couleur que le reste du corps, mais d'une nuance plus foncée. Ces Oies sont peu farouches, et se laissoient si facilement approcher, que nous pûmes nous en procurer sans peine une quantité assez grande pour nous nourrir pendant les deux jours que nous passâmes sur l'île. Ce n'étoit cependant pas, je pense, pour la première fois qu'elles se trouvoient attaquées dans leur paisible retraite; car à peu de distance du point où ces animaux étoient le plus nombreux, nous rencontrâmes les débris de plusieurs cabanes construites avec des perches liées les. unes aux autres par des cordes de chanvre, et qui, sans doute, avoient servi d'asyle à quelques-uns des

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malheureux naufragés, dont les navires présentent de toute part d'effrayans débris.

Au sommet des plus grands arbres de l'île Préservation, et ces arbres n'ont pas plus de 39 décimètres [12 pieds] de hauteur, on trouve des nids d'oiseaux formés par l'assemblage de petits morceaux de bois entrelacés avec soin. Ces nids ont environ 97 centimètres [3 pieds] de diamètre, et plus de 32 centimètres [un pied] d'épaisseur; ils sont assez solides pour supporter un homme, ainsi que j'en ai fait moi-même l'expérience: ils étoient tous abandonnés à l'époque où nous nous trouvions sur ces rivages; mais une couche épaisse de fiente les couvroit encore.

Cependant, la fureur des vents qui nous retenoit sur l'île Préservation s'étoit assoupie, la pluie même avoit entièrement cessé: nous nous empressâmes donc de partir; et le 15 mars, au matin, nous fîmes route pour la baie de Kent. A midi, nous nous trouvions sur la côte N. O. de l'île Clarck: nous y débarquâmes un instant. De grosses roches de granit détachées du sol en forment le rivage; on y voit peu d'arbres élevés, mais bien une très-grande quantité d'arbrisseaux et de sous-arbrisseaux. Il fallut, pour s'avancer à quelque distance de la côte, gravir contre d'énormes blocs de roches, dont la nudité atteste la violence des vents qui régnent dans ces parages.

Pl. I bis, n.° 4.

Nous ne tardâmes pas à repartir de l'île Clarck, et peu de temps après nous nous trouvâmes à l'ouverture de la baie de Kent. Les terres qui bordent cette baie sont hautes dans la partie de l'Est et dans celle de l'Ouest: celles du fond, au contraire, sont basses, sablonneuses et bien boisées; elles forment un isthme étroit, et, sous ce rapport, la constitution de cette partie des îles Furneaux ressemble parfaitement à celle de la presqu'île Freycinet, de l'île Maria, de la presqu'île Forestier, &c. La baie de Kent est bien loin d'offrir tous les avantages qu'on croiroit pouvoir attendre de sa position et de sa grandeur: en effet, un

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banc de sable, sur lequel il n'y a pas assez d'eau même pour un canot, en obstrue toute la partie orientale, et occupe vers ce point à-peu-près la moitié de l'étendue totale de la baie. Du côté de l'Ouest, sont des rochers qui rendent la navigation dangereuse et le mouillage même difficile; et si l'on ajoute que cette grande baie se trouve presque entièrement ouverte aux vents du Sud, les plus orageux de ces mers Australes, on conviendra sans doute qu'elle ne sauroit jamais être d'une grande utilité pour la navigation.

Il n'en est pas ainsi de l'espèce de petit port compris entre l'île Clarck, l'île Préservation et la plus méridionale des îles Furneaux; il est commode et sûr: son étendue est d'environ 3 milles de longueur sur un mille et demi de largeur moyenne; une profondeur de 6 à 15 brasses, fond de sable et de vase, y promet par-tout un bon mouillage; enfin, il se trouve tellement environné par les terres voisines, qu'il seroit parfaitement défendu contre tous les vents, si ceux de l'Est à l'Ouest, en passant par le Sud, ne pouvoient pas s'y faire sentir quelquefois avec violence, les terres qui leur sont opposées étant très-basses. La mer cependant ne paroît pas devoir y être jamais bien mauvaise; car quoique nous nous y trouvassions nous-mêmes par un vent forcé, le débarquement fut toujours facile dans toutes les parties du port. Je ne doute donc pas que lorsque les passes de l'Est auront été mieux connues, ce port ne soit souvent fréquenté par les pêcheurs, sa disposition étant telle, que, quel que soit le vent qui souffle, on peut y entrer et en sortir avec vent largue. A l'égard de l'eau douce, elle manque absolument sur l'île Préservation et sur l'île Clarck; j'ignore même si l'île Furneaux pourroit en fournir; mais toute la partie de cette île qui avoisine le port que je décris, étant couverte de hautes montagnes très-bien boisées, et cette côte étant découpée en baies profondes, je suis porté à croire que des recherches

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dirigées sur ce point y feroient découvrir une ou plusieurs sources suffisantes pour les besoins des navigateurs. Mais revenons à la suite de notre voyage.

En nous éloignant de la baie de Kent, nous portâmes sur la côte Nord de l'île Clarck, où nous débarquâmes à l'entrée de la nuit: cette côte est basse, formée de roches disposées en bancs verticaux et parallèles entre eux et au rivage.

A quelques pas de la mer, la terre est couverte d'arbustes et d'arbrisseaux; mais on n'y voit pas de grands arbres comme sur la partie des îles Furneaux opposée à l'île Clarck: nous n'y avons trouvé non plus aucune trace d'eau douce; et nous en fûmes d'autant moins étonnés, que cette île, ainsi que nous l'avons dit précédemment, n'est qu'un plateau granitique peu élevé au-dessus de la mer, et revêtu à peine d'une foible couche de terre végétale. Ces tristes rivages, comme ceux de l'île Préservation, étoient semés de débris de navires, parmi lesquels nous distinguâmes sur-tout un affût de canon et des fragmens de caisse à la marque de la compagnie Angloise des Indes Orientales. On trouve sur cette île une grande quantité de Phoques de moyenne grandeur; les roches et les îlots qui l'environnent en sont couverts: la chasse de ces animaux seroit donc aussi facile qu'avantageuse sur ce point, et les Anglois, sans doute, ne tarderont pas à s'y porter pour exploiter cette branche de commerce.

Pl. I bis, n.° 3.

Le 17 mars au matin, nous appareillâmes pour aller rejoindre le Naturaliste au mouillage où nous l'avions laissé: mais ce bâtiment ne s'y étant pas trouvé, contre notre attente, et la brume épaisse qui surchargeoit l'atmosphère ne nous permettant pas de tenir plus long-temps le large, nous débarquâmes sur l'île Swan. Cette île, placée à l'entrée du détroit de Banks, est basse; son sol est formé d'une roche granitique noire, amphibolique, sur laquelle se développent des monticules de sable qui recouvrent presque entièrement la surface de l'île: ces monticules

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de sable produisent quelques arbrisseaux. De belles grèves permettent d'aborder facilement, et offrent des anses assez sûres pour des canots et d'autres petites embarcations. Les Phoques abondent sur les côtes de cette île: on y trouve aussi un grand nombre d'Oies sauvages, de la même espèce que celles de l'île Préservation. A la vérité, nous n'y avons pas vu d'eau courante; mais nous nous sommes procuré facilement toute celle dont nous pouvions avoir besoin, en creusant un puits de quelques pieds de profondeur dans un bas-fond, où nous supposâmes, d'après la constitution du pays, que les eaux des terrains voisins devoient se rendre.

Pl. I bis, n.° 3.

Après avoir pris quelques heures de repos sur l'île Swan, nous en repartîmes pour aller à Waterhouse, lieu de notre rendezvous avec le Naturaliste. Bientôt nous doublâmes le cap Portland; c'est une terre basse, couverte de broussailles; le sol cependant en est granitique: on y voit un vaste emplacement qui, dans les grandes marées et les tempêtes, doit être couvert des eaux de la mer; c'est du moins ce que nous crûmes devoir penser, en voyant ce sol dénué d'arbres et tout couvert de vase. Cette partie de la terre de Diémen est habitée par une grande quantité de petits animaux assez semblables aux kanguroos-rats: nous en prîmes un, qui malheureusement n'a pas été conservé. A quelque distance dans l'intérieur, on voit des forêts formées de très-beaux arbres, et qui s'étendent à perte de vue. Le pays est plat jusqu'à la distance de 5 ou 6 lieues du bord de la mer; mais à cet éloignement, on découvre des montagnes élevées, qui semblent former une chaîne courant du S. E. au N. O. Toute la côte qui borde le cap dans l'Est, est assez difficile à approcher, à cause des îlots qui la bordent, et que la mer recouvre à peine. A l'Ouest du cap Portland, il y a une grande baie, qui semble promettre un bon mouillage contre les vents de l'E., du S. E., du S. et du S. O.; le fond y est assez considérable, et le débarquement facile.

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L'île Waterhouse, sur laquelle nous arrivâmes à six heures du soir, a l'apparence d'un plateau élevé de 150 à 200 pieds audessus du niveau de la mer, s'étendant en pente du côté de l'Est, du Nord et de l'Ouest, mais coupé à pic du côté du Sud. La partie intérieure du sol est composée d'un granit noir amphibolique, semblable à celui qui se trouve au cap Portland et à l'île Swan: sur ce granit reposent des lits de grès horizontaux. Toute la partie supérieure du plateau est couverte d'arbres, tandis que les pentes ne présentent que des arbrisseaux trèsrapprochés entre eux, sur-tout dans les parties qui forment des ravines. Ces arbrisseaux entretiennent la terre dans un état d'humidité habituel; on voit couler sous leur ombrage un grand nombre de filets d'eau douce, susceptibles de fournir aux besoins des hommes établis sur cette île. Nous y avons vu une grande quantité de Manchots semblables à ceux de l'île Préservation, outre une espèce de petits animaux, que l'équipage ne manqua pas d'appeler des Rats, mais que tout annonce devoir appartenir à un genre ou même à un ordre bien différent. Ces animaux ont le poil long et soyeux; leur couleur est d'un gris jaunâtre; ils sont d'ailleurs si peu farouches, qu'ils venoient jusqu'au milieu de nous manger les débris de nos repas. L'un de nos matelots en prit un avec la main, sans que l'animal parût s'en effrayer. Waterhouse est fréquentée par un grand nombre de Phoques, dont quelques-uns sont d'une grosseur énorme. On y voit aussi des côtes de baleines, que la mer rejette sur la plage en grande quantité.

Le lendemain, dès la pointe du jour, tous les regards cherchoient le Naturaliste, et ce bâtiment ne se rencontroit pas encore; l'inquiétude parmi nous étoit générale; déjà nous formions les plus tristes conjectures sur son sort et sur celui qui nous, étoit réservé, lorsque nous aperçûmes ce bâtiment qui louvoyoit en face de Waterhouse: nous appareillâmes aussitôt

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pour aller le rejoindre; et peu de temps après nous nous trouvâmes réunis à nos compagnons: heureux tous également d'avoir échappé aux dangers de toute espèce que, pendant les cinq jours qui venoient de s'écouler, la tempête nous avoit fait courir dans le détroit de Banks!"

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CHAPITRE XVIII.

Opérations du Naturaliste dans le DÉTROIT DE BASS: partie Nord de la terre de Diémen; rivière Dalrymple; promontoire de Wilson; port Western, &c.

[Du 19 Mars au 28 Juin 1802.]

Pl. IV, fig. 4.

CEPENDANT le Géographe ne paroissant pas dans le détroit de Bass, et tout se réunissant pour prouver qu'il devoit être encore dans le Sud, le capitaine HAMELIN résolut de l'y aller chercher. En conséquence, il appareilla dans la journée du 21 mars, et dès le lendemain il se trouvoit à la hauteur du cap Degérando. Six jours furent employés à louvoyer le long de la côte orientale; nulle part on ne put découvrir aucune trace du Commandant, ce qui força M. HAMELIN à précipiter son retour dans le détroit de Bass: mais déjà tout moyen de réunion étoit impraticable, et le Géographe avoit commencé sa belle reconnoissance de la terre Napoléon.

Pl. I bis, n.° 3.

Trompé dans toutes ses recherches, mais retenu toujours par les ordres les plus précis de son Chef, le capitaine HAMELIN se rapprocha de nouveau, dans la journée du 1.er avril, de l'île Waterhouse; et pour retirer encore quelque avantage de ce séjour forcé dans le détroit de Bass, il expédia MM. FAURE et FREYCINET pour la rivière Dalrymple, avec ordre de vérifier les principaux détails de la carte Angloise, et de reconnoître jusqu'à quel point on pouvoit compter sur son exactitude. Ces messieurs ne rejoignirent le vaisseau que dans la matinée du 7, et M. FREYCINET rendit compte alors des résultats de cette expédition. On sut par lui que des courans très - forts se font sentir à l'embouchure de cette rivière; qu'elle se trouve obstruée sur ce point par des bancs de roches et de sable qui en rendent la navigation assez difficile.

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"Mais", ajoute M. FREYCINET, "comme sa largeur est considérable, lorsque les passes en seront mieux connues, l'entrée de cette rivière ne sauroit offrir aucun danger véritable; sur l'une et l'autre rive on observe un grand nombre de petits enfoncemens qui pourroient servir à mettre les bâtimens en sûreté contre les vents et les courans.

Le plan de M. FLINDERS donne assez bien les traits principaux de la forme de la rivière; mais il s'y trouve beaucoup d'incorrections qu'il nous a été plus facile de reconnoître que de corriger, le terme fixé pour notre retour à bord du navire ne nous permettant pas de nous livrer aux détails de la géographie de cette rivière intéressante.

Le terrain qui borde ses rivages m'a paru en général de trèsbonne qualité: la végétation est par-tout extrêmement vigoureuse, et le pays est bien boisé; mais les bois qui y croissent semblent peu propres aux constructions navales.

Dans toute l'étendue que nous avons pu reconnoître, l'eau de la rivière est si fortement saumâtre, qu'elle ne sauroit jamais servir aux besoins des navigateurs. Il en est de même de la plupart des ruisseaux qui viennent s'y rendre; cependant quelques-uns d'entre eux présentent, à cet égard, une heureuse exception.

Pour ce qui concerne la partie de côte de la terre de Diémen comprise entre Waterhouse et la rivière Dalrymple, elle est basse et bien boisée: on aperçoit dans l'intérieur, et sur-tout du côté de la rive gauche de la rivière, de très-hautes montagnes, dont quelques-unes nous ont semblé très-arides, et comme formées de roches nues."

Pl. I bis, n.° 15.

Toujours plus incertain sur le sort du Géographe, mais toujours fidèle observateur des ordres qu'il avoit reçus, M. HAMELIN ne tarda pas à venir reconnoître le promontoire de Wilson, et à s'y établir en croisière, tandis que plusieurs canots expédiés sur divers points de la côte devoient en compléter tous les détails géographiques.

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Dans l'une de ces embarcations, l'ingénieur M. BOULLANGER avoit reçu l'ordre d'aller reconnoître le promontoire, les rochers qui l'avoisinent, et la partie de terre qui, du promontoire, se prolonge dans l'Ouest jusqu'à l'entrée du port Western. Avec les deux autres embarcations commandées par MM. MILIUS et BRÉVEDENT, l'ingénieur - géographe M. FAURE se dirigea vers le port Western même, afin de vérifier le plan des Anglois, de le corriger, ou même de le refaire, dans le cas où il le jugeroit trop inexact.

Huit jours furent employés à ce dernier travail, duquel il résulta que le plan des Anglois étoit effectivement très-incomplet sous tous les rapports; que l'espèce de grande presqu'île marquée dans la carte de M. FLINDERS comme occupant tout le fond du port, est une véritable île dont M. BRÉVEDENT a fait le tour le premier, et que nous avons nommée Ile des François; que le port Western a deux entrées, l'une à l'Est, impraticable pour les gros navires, l'autre dans l'Ouest, qui forme elle-même deux passes distinctes, à cause d'un banc considérable qui se trouve au milieu du canal; que ce port offre par-tout un bon mouillage, et qu'il est assez vaste pour contenir un nombre prodigieux de navires de toutes grandeurs; que le débarquement y est facile; que le sol est essentiellement composé d'un granit rougeâtre à grains moyens, et de bancs de grès adossés contre les masses granitiques; qu'il existe sur divers points des courans d'eau douce, susceptibles de fournir abondamment aux besoins des navigateurs; que le terrain y est fertile, la végétation très-active; que le pays est bien boisé; que le port Western, en un mot, est l'un des plus beaux qu'il soit possible de trouver, et qu'il réunit tous les avantages qui peuvent en faire un jour un établissement précieux: la hauteur des marées y est ordinairement de 16 à 19 décimètres [5 à 6 pieds]; mais il paroît qu'elles peuvent, dans certains cas, s'élever jusqu'à 49 décimètres [15 pieds].

Pendant leur séjour dans le port Western, nos compagnons eurent une entrevue avec les sauvages de cette partie de la

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Nouvelle-Hollande. L espèce humaine leur a paru très-peu nombreuse sur ce point: ceux des naturels qu'ils ont pu voir se sont montrés soupçonneux, défians et perfides; leur langage paroît n'avoir d'autre rapport avec celui des peuples de la terre de Diémen, que l'excessive rapidité de sa prononciation; du reste, par tous les traits de leur figure, par la conformation de leur tête, par leurs cheveux lisses et très-longs, les habitans du promontoire se distinguent éminemment de ceux du canal Dentrecasteaux: leurs dents sont belles et bien rangées; il ne paroît pas qu'ils soient dans l'usage de s'en arracher aucune par-devant; la nourriture de ces peuples se compose particulièrement de coquillages; ils se peignent le corps et la face de bandes, de croix, de cercles blancs et rouges, et se percent la cloison du nez pour y passer une baguette de 15 à 18 centimètres [6 à 7 pouces] de longueur; comme les indigènes du port Jackson, ils portent en sautoir une espèce de collier, formé par un grand nombre de petits tubes de grosse paille; comme ces derniers peuples, comme ceux aussi de la terre de Diémen, ils se noircissent le corps et la figure avec du charbon pilé. De treize individus qu'on a pu voir, un seul étoit couvert d'une peau noire; tous les autres étoient absolument nus. Pour se chauffer, ou seulement peut-être par un effet de leur indifférence, ils allument dans les bois les incendies les plus désastreux. Telles sont les observations recueillies sur les peuples de la pointe Australe de la Nouvelle-Hollande. Quelque incomplètes qu'elles puissent être, elles s'appliquent cependant d'une manière tellement exacte aux nations diverses dont nous aurons ailleurs à présenter la curieuse histoire, qu'on ne sauroit douter que ces peuplades n'appartiennent à la même race.

A cette époque, le capitaine HAMELIN se trouvoit dans une position bien embarrassante: il venoit de parcourir toutes les parties du détroit de Bass, sans avoir pu découvrir aucune trace du Géographe; ses vivres étoient épuisés, ou du moins il ne lui en

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restoit pas assez pour gagner un lieu de relâche dans la mer des Indes; et avant de s'y rendre, il avoit à faire toute la géographie de la côte S. O. de la Nouvelle-Hollande. Dans cette extrémité, le seul parti qu'il eût à prendre étoit de se diriger sur le port Jackson; ce fut aussi celui auquel il s'arrêta. En conséquence, après avoir retiré à bord toútes ses embarcations, il traversa le détroit, doubla, dans la journée du 20 avril, le cap de Howe, le plus méridional de ceux que COOK avoit reconnus, prit de ce point sa direction au N. ¼ N. E., et se trouva, dès le lendemain, par la latitude du mont Dromadaire, précisément le même jour, à la même heure que, trente-deux ans auparavant, l'immortel COOK en avoit fait la découverte. Enfin, le 24 avril il eut la vue du port Jackson, dans lequel il mouilla le lendemain.

La guerre, à cette époque, subsistoit encore entre la France et l'Angleterre; la fameuse confédération du Nord, en mettant la Grande-Bretagne à deux doigts de sa perte, avoit exalté le sentiment des haines nationales, et le capitaine HAMELIN avoit lieu de craindre qu'on ne lui interdît le séjour du port, ou que du moins on ne lui refusât les secours qu'il venoit y chercher. Ses inquiétudes ne furent pas longues; les Anglois. l'accueillirent, dès le premier instant, avec cette générosité grande et loyale que le perfectionnement de la civilisation Européenne peut seul expliquer, et que lui seul a pu produire. Les maisons les plus distinguées de la colonie furent ouvertes à nos compagnons; et pendant toute la durée de leur séjour, ils y trouvèrent cette hospitalité délicate et affectueuse qui honore également celui qui la pratique et celui qui en est l'objet. Toutes les ressources du pays furent mises à la disposition du capitaine François; et déjà M. HAMELIN se préparoit à renouveler complétement ses provisions pour aller attaquer la côte du S. O., lorsque l'arrivée du capitaine FLINDERS au port Jackson vint le plonger dans de nouvelles incertitudes. Alors, en effet, il apprit que le Géographe se trouvoit depuis

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plusieurs mois sur cette même côte; et comme le Commandant lui avoit répété plusieurs fois que son intention étoit d'aller, après cette campagne, relâcher à l'Ile-de-France, il prit lui-même la résolution de s'y rendre. En conséquence, il redoubla d'activité dans ses préparatifs, et le 18 mai, au matin, il appareilla, laissant à terre son premier lieutenant M. MILIUS, qui étoit malade.

Peu de jours avant le départ du Naturaliste, on avoit reçu la nouvelle officielle de la conclusion de la paix entre la France et l'Angleterre. Cet événement ne pouvoit rien ajouter aux sentimens affectueux que les Anglois du port Jackson n'avoient cessé de prodiguer à leurs hôtes; mais il fut un grand sujet de joie pour ces derniers. Il leur étoit bien doux, en effet, au moment du départ, de songer qu'ils alloient trouver leur patrie heureuse et paisible, gouvernée par le même homme qui déjà, sous leurs propres yeux, avoit exécuté tant de prodiges pour lui donner le bonheur et la paix….. Vaines espérances! le démon de la guerre n'avoit pas encore assouvi sa rage, et peu s'en fallut que notre conserve ne fût une de ses premières victimes, ainsi que nous le dirons ailleurs.

Instruit par sa propre expérience, et par tout ce qu'il avoit entendu dire au port Jackson des dangers du détroit de Bass, Je capitaine HaMELIN avoit résolu d'abord de porter droit au Sud pour aller doubler la pointe Australe de la terre de Diémen: cependant, pour abréger la route qu'il avoit à faire, il voulut tenter au moins le passage du détroit; mais, repoussé plusieurs jours de suite par les courans et les Vents d'Ouest, assailli par les orages et le gros temps, il fut contraint de revenir à son premier projet, et d'aller doubler le cap Sud.

Le 5 juin, on se trouvoit par 44° 55′ de latitude Australe: la mer étoit horrible; les vents souffloient avec fureur et par rafales; il ne cessoit de tomber des torrens de pluie, et, pour comble de malheur, les vents, qui se maintenoient de la partie de l'Ouest en

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passant par le Sud, ne permettoient pas de doubler le cap Austral de la terre de Diémen.

Le 8 juin, le même temps continuoit encore. L'équipage, toujours plongé au milieu des brumes, accablé de fatigues, réduit à la plus mauvaise nourriture, se plaignit hautement de tant de contrariétés; et comme il paroissoit impossible de lutter avec avantage contre la violence des vents du S. O., le capitaine HAMELIN fit assembler ses officiers pour prendre leur avis. Tous s'accordèrent sur l'insuffisance des vivres qui restoient à bord pour une traversée qui s'annonçoit sous de si tristes auspices, et dont la durée paroissoit devoir être plus longue du double qu'on ne l'avoit calculée. Ces considérations décidèrent le capitaine HAMELIN à revenir sur ses pas, et dès le même jour il donna l'ordre de route pour le Nord. A cette dernière époque, il se trouvoit par 47° Sud, abandonné à toutes les rigueurs de l'hiver Austral qui commençoit; et les premiers symptômes du scorbut se manifèstoient déjà parmi les hommes de l'équipage.

Pl. I.

Le 20 juin, oh eut la vue de l'île Maria; le 21, on se trouvoit à la hauteur des îles Furneaux; le 23, on découvrit Ram-Head à la côte orientale de la Nouvelle-Hollande. La mer, qui jusqu'alors avoit été si orageuse et si grosse, cessa de tourmenter le navire: les brumes se dissipoient insensiblement; la température étoit plus douce, et tout annonçoit à nos compagnons qu'ils étoient déjà loin des parages orageux de l'extrémité du monde oriental. Enfin, le 27 juin au soir ils eurent la vue du port Jackson, dans lequel ils entrèrent le lendemain; mais, contrariés par les calmes et les vents, ils ne purent arriver que le 3 juillet au mouillage que nous occupions nous-mêmes depuis quelques jours. Ainsi se trouvèrent réunis pour la seconde fois, et par le plus inconcevable des hasards, deux bâtimens que la même obstination du Chef à ne pas se trouver aux rendezvous fixés par lui, força deux fois à naviguer isolés, aux deux époques du voyage où il eût été le plus avantageux d'agir de concert.…

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CHAPITRE XIX.

Séjour au port Jackson.

[Du 20 Juin au 18 Novembre 1802.]

Pl. I ter, n.° 4.

PAR tout ce que j'ai dit déjà dans les derniers chapitres, on aura dû pressentir aisément que notre arrivée au port Jackson ne pouvoit pas y causer beaucoup de surprise; mais combien ne dûmesnous pas être étonnés nous-mêmes de l'état florissant de cette colonie singulière et lointaine! La beauté du port fixoit tous les regards. "D'une entrée qui n'a pas plus de 2 milles en travers, le port Jackson s'étend graduellement jusqu'à former un bassin spacieux, ayant assez d'eau pour les plus grands navires, offrant assez d'espace pour contenir en pleine sûreté tous ceux qu'on voudroit y rassembler: mille vaisseaux de ligne pourroient y manœuvrer aisément. Il suit une direction occidentale, s'enfonce environ 13 milles dans l'intérieur du pays, et contient au moins cent petites criques formées par des langues de terre fort étroites, dont le prolongement fournit d'excellens abris contre tous les vents.… Pour l'étendue, pour la sûreté, le port Jackson est, sans contredit, l'un des plus beaux du monde." Ainsi parle le commodore PHILIPP, et cette description n'a rien d'exagéré.

Pl. II. XXXVII et XXXVIII.

Vers le milieu de ce port magnifique, et sur son bord méridional, dans l'une de ses anses principales, s'élève la ville de Sydney, capitale du comté de Cumberland et de toutes les colonies Angloises aux terres Australes. Assise sur le revers de deux coteaux voisins l'un de l'autre, traversée dans sa longueur par un petit ruisseau (1), cette ville naissante offre un coup-d'œil agréable et pittoresque. A droite, et sur la pointe Nord de Sydney-Cove, on découvre la batterie du pavillon des Signaux (2), établie sur un rocher d'un accès difficile; six pièces de canon, protégées par un retranchement de gazon,

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croisent leur feu avec celui d'une autre batterie (23) que nous décrirons bientôt, et défendent ainsi, de la manière la plus efficace, l'approche de la ville et de son petit port particulier. Plus loin (3) se présentent les grands bâtimens de l'hôpital, susceptibles de recevoir deux ou trois cents malades: il faut distinguer parmi ces bâtimens celui (4) dont toutes les pièces, préparées en Europe, furent apportées dans les vaisseaux du commodore PHILIPP, et qui, peu de jours après l'arrivée de la flotte, se trouva en état de recevoir les malades qu'elle avoit à bord. Sur ce même côté de la ville, et sur le rivage de la mer, on voit un très-beau magasin (5), au pied duquel les plus gros navires peuvent venir décharger leurs cargaisons. Dans plusieurs chantiers particuliers (6) sont en construction des goëlettes et des bricks de diverses grandeurs, employés au commerce, soit intérieur, soit extérieur, de la colonie: ces bâtimens, du port de 50 à 300 tonneaux, se font exclusivement avec les bois indigènes, et leur mâture même est tirée des forêts Australes. J'ai fait observer, dans le chapitre XIV de cette histoire, que la découverte du détroit qui sépare la Nouvelle-Hollande d'avec la terre de Diémen, avoit été faite sur une simple chaloupe baleinière commandée par M. BASS, chirurgien du vaisseau la Reliance. Consacrée, pour ainsi dire, par cette grande découverte; par cette audacieuse navigation, la chaloupe de M. BASS (7) est conservée dans le port avec une sorte de respect religieux: quelques tabatières faites avec le bois de sa quille sont des reliques dont les possesseurs se montrent aussi fiers que jaloux; et M. le Gouverneur lui-même ne crut pas pouvoir faire un présent plus honorable à notre Chef, que celui d'un morceau du bois de cette chaloupe enchâssé dans un large étui d'argent, autour duquel étoient gravés les principaux détails de la découverte du détroit de Bass. C'est à la cale dite de l'Hôpital (8) que doivent être déchargés les navires des particuliers: au-delà de l'hôpital, et sur la même ligne, est la prison (9), pourvue de plusieurs cachots,

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susceptible de contenir cent cinquante à deux cents prisonniers; une haute et forte muraille l'environne, une garde nombreuse veille jour et nuit à sa sûreté. Non loin, se trouve le magasin (10) destiné à recevoir les vins, les liqueurs fortes, les salaisons et les autres approvisionnemens de ce genre: en face est la place d'armes (11), où la garnison vient chaque matin défiler la parade, au bruit d'une musique nombreuse et bien composée, qui appartient au régiment de la Nouvelle-Galles du Sud. Toute la partie occidentale de cette place est occupée par la maison de M. le Lieutenant-gouverneur général (12), derrière laquelle il existe un vaste jardin (13), qui se recommande également à l'intérêt du philosophe et du naturaliste, par le grand nombre de végétaux utiles qu'a su y réunir, de tous les pays du monde, son respectable possesseur actuel, M. PATERSON, membre de la société royale de Londres, et voyageur distingué. Entre la maison (12) et le magasin (10) dont je viens de parler, on remarque la maison publique d'éducation (14): là, sont formées dans les principes de la religion, de la morale et de la vertu, ces jeunes filles, l'espoir de la colonie naissante, que des parens trop corrompus ou trop pauvres ne pourroient élever avec assez de soin; là, sous des institutrices respectables, elles apprennent, dès leurs premiers ans, à connoître tous les devoirs d'une bonne mère de famille, à les respecter, à les chérir. Mals n'anticipons point sur l'un des tableaux les plus touchans que nous ayons à présenter à nos lecteurs, et réservons tous les détails de cette vénérable institution pour le chapitre où je dois présenter l'ensemble du beau système de colonisation établi sur ces rivages. Derrière la maison du Lieutenant-gouverneur général (12), dans un très-grand magasin (15), sont déposés tous les légumes secs, toutes les farines qui appartiennent à l'État: c'est une espèce de grenièr public, destiné sur-tout à l'entretien des troupes, et des personnes qui recoivent leur subsistance du Gouvernement. Sur toute la longueur de la grande place (17) de Sydney régnent les

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casernes (16), en avant desquelles il y a plusieurs pièces d'artillerie de campagne: les édifices destinés au logement des officiers (18) forment les parties latérales de cette place, et le magasin à poudre (19) en occupe le milieu. Près de là, dans une petite maison particulière, se rassemblent habituellement les principaux administrateurs civils et militaires: c'est une espèce de café entretenu à frais communs, où l'on a réuni différens jeux, et notamment un billard, dont chacun peut jouir à son gré sans aucune espèce de rétribution. Derrière la place d'armes que j'ai précédemment décrite (11), on voit s'élever une grosse tour carrée (20), qui sert d'observatoire à ceux des officiers Anglois qui s'occupent d'astronomie: on a jeté au pied de cette tour les fondemens de l'église, dont elle doit être le clocher; mais une construction de ce genre exigeant beaucoup de dépenses, de bras et de temps, les Gouverneurs ont négligé jusqu'à ce jour de s'en occuper, aimant mieux transmettre à la colonie des établissemens plus immédiatement indispensables à son existence, à sa prospérité. En attendant que l'église soit finie, on célèbre l'office divin dans une des salles du grand magasin des blés du Gouvernement (15). Deux beaux moulins à vent (21) établis sur la crête de la colline de l'Ouest, terminent de ce côté la série des principaux monumens publics. Sur le petit ruisseau qui traverse la ville (1), il y avoit un pont de bois (22) qui, par le moyen d'une forte chaussée, occupoit, pour ainsi dire, tout le fond de la vallée qui lui sert de lita. Nous allons le passer pour jeter un coup-d'œil rapide sur la partie orientale de Sydney-Town.

A la pointe Est de la crique se trouve une seconde batterie (23), dont le feu croise avec avantage celui de la batterie des

a Ce pont de bois a été détruit depuis notre départ, pour faire place à un nouveau pont en pierre; en même temps un moulin à eau a été construit sur ce point par le Gouvernement, et de fortes écluses ont été faites, soit pour retenir l'eau du ruisseau, soit pour arrêter celle des marées qui remontent fort avant dans le vallon, et qui peuvent être avantageusement employées à faire agir le moulin.

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Signaux (2): celle dont je parle maintenant étoit désarmée à l'époque où nous nous trouvions au port Jackson; mais elle a été rétablie depuis notre départ. Sur le rivage, en se rapprochant de la ville, on rencontre une petite saline (24) où des Américains, établis à cet effet au port Jackson depuis 1795, préparent, en faisant évaporer de l'eau de mer, une partie du sel employé dans la colonie. Plus loin, et vers le fond du port, est la cale dite du Gouvernement (25), parce que l'usage en est réservé pour les agens et les navires de l'Etat. Entre cette calc et la saline (24), est le lieu d'abattage en carène pour lès vaisseaux; les quais naturels en sont tellement à pic, que, sans aucune espèce de travail ou de dépense de la part des Anglois, les plus gros navires y peuvent être abattus sans danger. Près de la cale du Gouvernement (25) on voit trois magasins publics: dans l'un (26) sont réunis tous les objets nécessaires aux divers usages de la vie domestique, tels que poteries, ameublemens, ustensiles de toute espèce, batterie de cuisine, instrumens d'agriculture et de labourage, &c. &c. &c. Le nombre de ces objets est véritablement immense, et le mode d'administration en est plein de sagesse et de générosité. Sur ces bords lointains, en effet, les marchandises de l'Europe sont d'un si haut prix, qu'il eût été presque impossible à la population qui s'y trouve, de se procurer celles qui sont indispensables aux premiers besoins de la vie: le Gouvernement Anglois y a pourvu; de grands magasins, entretenus à ses frais, regorgent de tout, et tout s'y délivre à des prix fixes extrêmement modérés, quelquefois même au-dessous de ceux du premier achat en Europe. Mais, pour empêcher les spéculations avides et la dilapidation, on ne peut être admis dans ces espèces de dépôts sans un ordre écrit du Gouverneur, dans lequel sont spécifiés les objets à délivrer au porteur. On tient en réserve dans la maison voisine (27) les divers habillemens destinés soit aux troupes, soit aux convicts; il s'y trouve aussi de grands amas de toiles et de cordages pour les navires du Gouvernement. Le dernier des trois

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édifices dont je parle, est une espèce d'atelier public (28), où travaillent des filles et des femmes condamnées. Derrière ces magasins est située la maison du Gouverneur (29), construite à l'italienne, entourée d'une colonnade aussi simple qu'élégante, et devant laquelle se développe un très-beau jardin, qui descend jusqu'au rivage de la mer: déjà, dans ce jardin, le Pin de l'île Norfolck, le superbe Columbia, s'élève à côté du Bambou de l'Asie; plus loin, l'Orange du Portugal, la Figue des Canaries, mûrissent à l'ombre du Pommier des bords de la Seine; le Cerisier, le Pêcher, le Poirier, l'Abricotier, vivent confondus au milieu des Banksia, des Métrosideros, des Corréa, des Melaleuca, des Casuarina, des Eucalyptus, et d'une foule d'autres arbres indigènes. Au-delà du jardin du Gouvernement, et sur le revers d'un coteau voisin, on voit le moulin à vent (30), la boulangerie et les fours de l'État, destinés sur-tout à la préparation du biscuit de mer, et susceptibles d'en fournir par jour 15 à 1800 livres. Non loin d'une crique prochaine, et dans le lieu que les naturels connoissent sous le nom de Wallamoula, est située la charmante habitation (32) du Commissaire général du Gouvernement, M. PALMER: un ruisseau d'eau douce la traverse, et vient se jeter dans le fond de la crique, qui forme elle-même un port aussi sûr que commode. C'est là (34) que M. PALMER fait construire les petits bâtimens qu'il emploie à la pêche de la Baleine, à la chasse des Phoques, soit à la Nouvelle-Zéelande, soit dans le détroit de Bass. La briqueterie voisine (33) fournit une quantité considérable de tuiles, de briques et de carreaux pour les constructions publiques et particulières de la colonie.

A peu de distance au Sud de la ville de Sydney, à gauche de la grande route qui conduit de cet endroit à Parramatta, on rencontre les débris de la première potence (35) dressée sur le continent de la Nouvelle-Hollande. Repoussée, pour ainsi dire, par le développement des habitations, cette potence a été remplacée

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par une autre du même genre qu'on aperçoit dans la même direction (36) et tout près du village de Brick-Field (38). Ce village, qui se compose d'une quarantaine de maisons, réunit plusieurs fabriques de tuiles, de poteries, de faïenceries, &c.; la position en est agréable, et le sol, moins stérile que celui de Sydney,.s'y prête avec plus d'avantage aux diverses espèces de culture introduites dans ces climats lointains. La grande route dont nous venons de parler passe au milieu de Brick-Field, tandis qu'un petit ruisseau le coupe par son travers avant d'aller se perdre dans le fond d'une crique voisine. Entre ce village et Sydney-Town, est le cimetière public (37), remarquable déjà par plusieurs tombes trèsgrandes, et d'une exécution beaucoup plus recherchée qu'on ne devroit naturellement l'attendre de l'état des arts dans la colonie et de l'époque de sa fondation.

Cependant une foule d'objets non moins intéressans se pressoient autour de nous; dans le port on voyoit réunis plusieurs bâtimens arrivés depuis peu de différens pays du monde, et destinés pour la plupart à de nouvelles et hardies navigations. Ceux-ci, partis des rives de la Tamise ou du Shannon, alloient faire la pêche de la baleine sur les rivages brumeux de la Nouvelle-Zéelande; ceux-là, expédiés pour la Chine, après avoir déposé le fret qu'ils avoient reçu du Gouvernement Anglois pour la colonie, se préparoient à faire voile vers l'embouchure du fleuve Jaune; quelques-uns, chargés de charbon de terre, devoient porter ce précieux combus tible au cap de Bonne-Espérance et dans l'Inde. Plusieurs bâtimens plus petits alloient recevoir, dans le détroit de Bass, des fourrures rassemblées par les hommes établis sur les îles de ce détroit pour faire la chasse aux animaux marins qui les peuplent. D'autres navires, plus forts que ces derniers, montés par des navigateurs plus audacieux, plus nombreux, et pourvus de toute espèce d'armes, partoient pour les côtes de l'Amérique occidentale: encombrés de marchandises diverses, ces bâtimens alloient établir, à main

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armée, un commerce interlope extrêmement avantageux avec les habitans des rivages Péruviens. Ici, l'on préparoit une expédition pour aller faire, à là côte N. O. d'Amérique, le riche commerce des pelleteries; là, on pressoit l'armement de vaisseaux pourvoyeurs expédiés vers les îles des Navigateurs, des Amis et de la Société, pour en rapporter à la colonie de précieuses salaisons. Dans le même temps, l'intrépide M. FLINDERS, après avoir opéré sa jonction avec sa conserve the Lady Nelson, se disposoit à reprendre la suite de son grand voyage autour de la Nouvelle-Hollande, voyage terminé bientôt après par les plus grands désastres. Déjà la route du port Jackson étoit familière aux navigateurs Américains, et leur pavillon ne cessa de flotter dans ce port pendant le séjour que nous y fîmes.

Tout cet ensemble de grandes opérations, tous ces mouvemens de navires, imprimoient à ces rivages un caractère d'importance et d'activité que nous ne nous attendions point à rencontrer sur des bords naguère inconnus à l'Europe, et notre intérêt redoubloit avec notre admiration.…

La population de la colonie étoit pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de méditations. Jamais peut-être un plus digne objet d'étude ne fut offert à l'homme d'état et au philosophe; jamais peut-être l'heureuse influence des institutions sociales ne fut prouvée d'une manière plus éclatante et plus honorable qu'aux rives lointaines dont nous parions. Là, se trouvent réunis ces brigands redoutables qui furent si long-temps la terreur du Gouvernement de leur patrie: repoussés du sein de la société Européenne, relégués aux extrémités du globe, placés dès le premier instant de leur exil entre la certitude du châtiment et l'espoir d'un sort plus heureux, environnés sans cesse par une surveillance inflexible autant qu'active, ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales. La plupart d'entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur esclavage, sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de

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s'intéresser eux-mêmes au maintien de l'ordre et de la justice, pour la conservation des propriétés qu'ils ont acquises, devenus presque en même temps époux et pères, ils tiennent à leur état présent par les liens les plus puissans et les plus chers.

La même révolution, déterminée par les mêmes moyens, s'est opérée dans les femmes; et de misérables prostituées, insensiblement rendues à des principes de conduite plus réguliers, forment aujourd'hui des mères, de famille intelligentes et laborieuses.

Ce n'est pas seulement dans le caractère moral de ces femmes que des modifications importantes se font observer; il en est une dans leur état physique, dont les résultats peuvent éclairer également le législateur et le médecin, et qui mérite, sous ce rapport, d'être exposée plus en détail. Tout le monde sait que les filles publiques des grandes capitales sont généralement peu fécondes: à Pétersbourg comme à Madrid, à Paris comme à Londres, l'enfantement est une espèce de phénomène parmi les courtisanes de ce genre, sans que, de leur propre aveu, on puisse en assigner d'autre cause qu'une sorte d'inaptitude à la conception. La difficulté des recherches à cet égard n'avoit pas permis de déterminer jusqu'à quel point cette espèce de stérilité devoit être attribuée au genre de vie de ces femmes; jusqu'à quel point elle pouvoit être modifiée par le changement de condition ou d'habitudes. L'un et l'autre problème se trouvent résolus par ce qui se passe dans l'établissement singulier qui nous occupe. Après un an ou deux de séjour au port Jackson, la plupart des prostituées de l'Angleterre y deviennent d'une fécondité remarquable; et ce qui prouve bien évidemment, ce me semble, que cet effet appartient bien moins au climat qu'au changement d'habitudes des femmes dont il s'agit, c'est que celles de ces prostituées à qui la police permet de continuer leur honteux trafic, restent stériles comme en Europe. De cette observation, il est

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permis de déduire ce résultat important pour la physiologie, que l'excès des plaisirs vénériens peut flétrir les organes de la femme, épuiser leur sensibilité, au point de les rendre inhabiles à concevoir; que pour restituer à ces organes toute leur activité première, il suffit de renoncer à des excès funestes, et d'apporter dans ses plaisirs cette modération qui en fait le charme le plus réel, puisqu'elle peut seule en prolonger le terme.

Tandis que ces divers objets appeloient ainsi nos méditations les plus profondes, tous les administrateurs et tous les citoyens de la colonie se pressoient autour de nous pour réparer nos maux, pour nous les faire oublier. Nos nombreux malades, admis dans les hôpitaux du Gouvernement, y recevoient des chirurgiens Anglois les soins les plus empressés. M. THOMSON, médecin en chef de la colonie, dirigeoit lui-même le traitement de ces malades avec la plus touchante activité. Tout ce que le pays pouvoit offrir de ressources fut mis à notre disposition. M. le Gouverneur général nous ayant ouvert un crédit illimité sur le trésor public, on remit à notre Chef des cédules royales imprimées, qu'il pouvoit, à son gré, remplir de telle somme qu'il jugeoit convenable; et ces cédules, sans aucune autre garantie que la signature du Commandant François, étoient acceptées par tous les citoyens avec une confiance bien honorable pour le Gouvernement de notre patrie. Nos salaisons, nos boissons, notre biscuit, étoient à leur terme; on nous procura tous les moyens de renouveler ces provisions importantes, et plusieurs fois on ouvrit les magasins de l'État pour en tirer différens articles que les négocians n'avoient pu nous fournir. Grâces à des secours aussi puissans, nous pûmes habiller nos équipages, qui manquoient de tout, réparer nos deux navires, en acheter un troisième, et nous mettre en état de reprendre la suite de notre voyage.

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Dans le même temps, nos recherches scientifiques recevoient les plus précieux encouragemens. Un poste de soldats Anglois,

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uniquement établi pour ce soin, veilloit à la garde de notre observatoire, placé sur la pointe Nord de la rive orientale de Sydney-Cove. Tout le pays étoit ouvert aux incursions des naturalistes. Le port d'armes, si difficilement accordé dans ces régions aux habitans eux-mêmes, nous avoit été permis, ainsi qu'aux gens de notre suite: des guides, des interprètes nous étoient fournis pour nos courses les plus longues; en un mot, les procédés de l'administration Angloise à notre égard furent si pleins de grandeur et de générosité, que ce seroit manquer à tous les principes de l'honneur et de la justice que de ne pas consigner ici l'expression de notre reconnoissance.

A l'exemple des chefs du Gouvernement de la colonie, tous les citoyens les plus distingués nous accueillirent avec la plus délicate bienveillance. Chacun d'eux, se rappelant sans doute les nobles procédés de la France à l'égard des vaisseaux de COOK et de VANCOUVERa, sembloit se montrer jaloux d'acquitter sa part de cette honorable dette de la nation Angloise envers la nôtre. Souvent ils répétoient avec complaisance ce bel axiome que la France inscrivit la première au code des nations Européennes: "La cause des sciences est la cause des peuples [Causa scientiarum, causa populorum]."

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Cependant l'objet essentiel de notre séjour au port Jackson se poursuivoit de toute part avec une ardeur égale. Tandis que nos marins réparoient les vaisseaux fatigués, renouveloient les provisions du voyage, les naturalistes étendoient leurs recherches sur toutes les parties de l'histoire physique de ce pays intéressant. Déjà le scorbut qui roidissoit mes articulations engorgées, commençoit à céder à l'influence heureuse des alimens et du climat: je dirigeai mes premiers pas du côté de Botany-Bay, dont

a Dans un temps où tous les principes de la justice étoient méconnus en France, la Convetition nationale ordonna, par une loi, de respecter les vaisseaux de VANCOUVER, et de leur fournir les secours dont ils pourraient avoir besoin.

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l'embouchure se trouve à quelques lieues au Sud du port Jackson. Un chemin large et commode conduit par terre de Sydney-Town à cette grande baie: tout le pays intermédiaire, aride et sablonneux, ne paroît propre à aucune espèce de culture; aussi n'y trouve-t-on pas d'habitations Européennes. Après avoir formé la haute colline au pied de laquelle est assis l'établissement de M. PALMER, le terrain se développe en une plaine sablonneuse qui s'étend jusqu'aux bords marécageux de la rivière de Cook. Diverses, espèces d'Hakea, de Styphelia, d'Eucalyptus, de Banksia, d'Embothryum, de Casuarina, croissent au milieu de ces sables, et de larges espaces sont exclusivement occupés par les Xanthorréa; qui portent leurs épis gigantesques jusqu'à la hauteur de 6 à 7 mètres [18 à 20 pieds]. Dans le lointain, on distingue la fumée de quelques feux; ce sont ceux des hordes malheureuses qui vivent sur ces tristes rivages.

A mesure qu'on se rapproche de Botany-Bay, le terrain s'abaisse de plus en plus, et bientôt on arrive à des marécages dangereux, formés et entretenus par les eaux saumâtres de la rivière de Cook vers le Nord, et de la rivière George vers le Sud. Ces marais sont tellement étendus et quelquefois si profonds, qu'il est impossible, en différens endroits, de les franchir pour arriver jusqu'à la mer. Sur leurs bords, et tout le long des deux rivières dont je viens de parler, la végétation est très-açtive; mille espèces d'arbres et d'arbustes, pressées à la surface du sol, donnent à cette partie de la contrée qui nous occupe un aspect enchanteur, et lui prêtent une apparence de fécondité si grande, que le capitaine COOK et ses illustres compagnons y furent trompés eux-mêmes. Il s'en faut pourtant beaucoup que cette baie tant célébrée par ces navigateurs, ait justifié les espérances que leur brillante description en avoit fait concevoir. Obstruée par de grands bancs de vase, ouverte aux vents de l'Est par le Sud, elle ne présente pas à la navigation toute la sûreté dont celle-ci peut avoir besoin

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dans certains cas, et la nature marécageuse du sol des environs le rend à-la-fois très-insalubre et peu propre aux cultures ordinaires. Aussi le commodore PHILIPP, après avoir fait reconnoître le port Jackson, s'empressa-t-il d'abandonner Botany-Bay; et depuis cette époque on n'y a fait aucune autre espèce d'établissement que celui d'un four pour la préparation de la chaux qu'on retire des coquillages, qui sont très-abondans sur ce point de la côte. Botany-Bay et ses environs sont connus des indigènes sous le nom de Gwea, et c'est à cette contrée qu'appartient la tribu des sauvages Gwea-Gal, qui reconnoissent BEN-NIL-LONG pour leur chef, et dont nous donnerons ailleurs l'histoire intéressante.

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Vingt-cinq milles environ à l'Ouest de Sydney-Town est la ville de Rose-Hill ou Parramatta; je ne tardai pas à partir pour l'aller visiter. Le médecin en chef du Naturaliste, mon ami M. BELLEFIN, m'accompagnoit; un sergent du régiment de la Nouvelle-Galles du Sud nous servoit de guide, et devoit, par l'ordre du colonel PATERSON, nous procurer les moyens de donner à nos recherches tout le développement possible. Une grande route conduit de Sydney-Town à Parramatta: sans être pavée, elle est belle et très-bien entretenue; presque par-tout elle est assez large pour que trois voitures de front puissent y marcher aisément: des ponts ont été jetés aux endroits ou les eaux les rendoient nécessaires, et nulle espèce d'obstacle n'y ralentit la marche du voyageur. Ouverte au milieu de ces vastes forêts si long-temps respectées par la hache, cette grande route se dessine au loin comme une immense avenue de feuillage et de verdure. Une douce fraîcheur, un agréable ombrage, régnent toujours sous ces berceaux touffus, dont le silence n'est troublé que par les cris et les jeux des perruches éclatantes et des autres oiseaux qui les peuplent.

Tout le terrain par lequel on s'avance ainsi vers Rose-Hill est généralement plat, et offre à peine quelques foibles collines. A mesure qu'on s'éloigne du bord de la mer, il devient moins stérile,

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et la végétation y présente des produits plus variés. En quelques endroits, les arbres laissent entre eux de plus larges intervalles; une herbe très-fine et très-odorante se développe alors à la surface du sol, comme un agréable tapis de verdure: c'est au milieu de ces pâturages que vivent les riches et nombreux troupeaux de moutons divers dont nous aurons à parler ailleurs. La douce température de ces climats, l'absence de toute espèce d'animaux féroces, la nature particulière et l'odeur agréable de la plupart des végétaux, ont été si favorables à ces bêtes précieuses, que les plus belles races de l'Espagne et de l'Angleterre y réussissent également bien. Déjà la laine de ces animaux antarctiques, l'emporte, dit-on, sur les riches toisons de l'Asturie, et les fabricans de Londres, qui la payent plus cher, l'estiment aussi davantage. Dans le tableau général des colonies Angloises aux terres Australes, j'insisterai d'une manière spéciale sur cet objet, qui semble devoir ouvrir à la Grande-Bretagne une nouvelle branche de commerce aussi facile que lucrative.

Cependant les forêts s'entrouvrent çà et là; des défrichemens plus ou moins étendus s'offrent au voyageur; il découvre de jolies habitations ombragées par des arbres élégans; il contemple, avec une douce émotion, ces champs nouveaux, où le foible graminée du Nord s'élève sur les débris des puissans Eucalyptus: il retrouve avec plaisir, sur ces bords lointains, les animaux les plus utiles de sa patrie; les taureaux y bondissent avec une vigueur égale ou même supérieure à celle que développoient leùrs pères au milieu des froids pâturages de l'Hibernie; la vache, plus féconde, donne aussi plus de lait dans ces climats moins rigoureux que les nôtres; le cheval de l'Angleterre s'y présente avec la même force, avec la même fierté qu'aux rives de la Tamise; et le cochon de l'Europe s'améliore par ses croisemens multipliés avec ceux des îles de la mer du Sud, qui lui sont supérieurs pour la taille et pour la qualité de la graisse et de la chair. Toutes les espèces de volailles

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n'ont pas moins bien réussi que nos grands animaux, et les basses-cours pullulent de différentes variétés d'oies de poules, de canards, de dindes, de faisans, &c., dont plusieurs paroissent préférables à nos plus belles espèces Européennes.

L'intérêt du voyageur s'accroît encore, lorsqu'il vient à visiter l'intérieur des habitations qu'il rencontre. Sous ces toits agrestes, au milieu de ces forêts profondes, habitent en paix des brigands qui étoient naguère la terreur de l'Europe, et qui, familiarisés pour ainsi dire avec le besoin du crime, sembloient ne devoir attendre d'autre terme à leurs forfaits que le supplice et la mort: là, vivent ces escrocs, ces filoux, ces fripons de toute espèce, misérable vermine qui paroît se multiplier d'autant plus, que notre état social se perfectionne davantage. Tous ces malheureux, jadis le rebut et la honte de leur patrie, sont devenus, par la plus inconcevable des métamorphoses, des cultivateurs laborieux, des citoyens heureux et paisibles. Nulle part, en effet, on n'entend parler de meurtres ou de vols; la sécurité la plus parfaite règne à cet égard dans toute la colonie. Heureux effet des lois aussi sévères que bienfaisantes qui la régissent, et sur lesquelles nous ne manquerons pas de revenir dans une autre partie de cette histoire!

Pour jouir plus à notre aise de ce tableau touchant, nous entrions souvent, M. BELLEFIN et moi, dans ces habitations champêtres. L'accueil le plus obligeant nous étoit fait par-tout; et lorsque nous venions à voir les soins empressés des mères pour leurs enfans, et que nous nous rappelions que peu d'années auparavant ces mêmes femmes, étrangères à toute affection tendre, à tout sentiment délicat, n'étoient autre chose que de hideuses prostituées, cette nouvelle révolution dans les mœurs nous inspirait les réflexions les plus attachantes et les plus douces.

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Enfin nous arrivâmes à la vue de Parramatta: assise au milieu d'une plaine agréable, sur le bord de la rivière du même nom, rivière que de petits bâtimens peuvent remonter jusque là, cette

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ville est moins considérable que Sydhey-Town; elle se compose de cent quatre-vingts maisons environ, qui forment une trèsgrande rue parallèle à la rivière, et coupée à angle droit par une autre rue plus petite, qui, d'un côté, vient aboutir à un pont de pierre, et de l'autre se prolonge jusqu'à l'église. Ce dernier édifice, dont la construction est lourde et grossière, n'étoit pas encore terminé lorsque nous le visitâmes; et les travaux en sont d'autant moins actifs, que les Gouverneurs de la colonie attachent, avec raison, beaucoup plus, d'importance à d'autres parties de leur administration, telles que les hôpitaux, les prisons, les ateliers publics, les défrichemens, les pêches, la navigation, &c., pour lesquelles ils réservent les fonds et les bras disponibles.

A l'une des extrémités de la grande rue de Parramatta, on remarque des casernes susceptibles de recevoir deux cent cinquante à trois cents hommes d'infanterie; elles sont construites en briques, forment une espèce de grand fer à cheval, et ont en face une place bien entretenue et bien sablée, où les troupes de la garnison peuvent faire leurs exercices ordinaires. Ces troupes consistoient alors en une compagnie de cent vingt hommes du régiment de la Nouvelle-Galles, sous le commandement du capitaine PIPER.

Le total de la population de Parramatta, en y comprenant sa garnison et les habitans des fermes voisines, peut être évalué de quatorze à quinze cents individus, livrés presque tous à la culture des terres, au soin des troupeaux et à la pratique d'un petit nombre d'arts mécaniquesa. On y trouve un hôpital bien entretenu, dont M. D'ARCY-WENTWORTH étoit médecin en chef; une prison assez forte, une maison de travail pour les femmes déportées, une maison d'éducation publique pour les jeunes filles de la colonie, &c. Cette ville est en outre le chef-lieu de la justice de paix du comté de Cumberland, et doit devenir, par la suite, le siége des principales

a En 1796, la population de Parramatta étoit déjà de 975 individus; et cependant cette ville ne comptoit pas encore huit ans d'existence!

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administrations civiles de la colonie, toutes celles qui se rapportent à la navigation, au commerce, à la guerre, devant rester à Sydney.

Vers l'extrémité occidentale de la grande rue de Parramatta; on découvre le coteau de Rose-Hill, d'où, la cité d'abord avoit reçu son nom; mais celui de Parramatta, que les naturels donnent à cette partie de la contrée, a généralement prévalu parmi les Anglois eux-mêmes. Toute la face orientale de Rose-Hill offre vers la ville une pente extrêmement adoucie, sur laquelle se développe le beau jardin du Gouvernement. Là sont suivis avec ardeur d'intéressans essais pour la naturalisation des végétaux étrangers à la colonie; c'est encore là qu'on a rassemblé les plantes indigènes les plus remarquables, destinées à enrichir les célèbres jardins royaux de Kew; c'est de là qu'ont été successivement tirées la plupart de celles dont l'Angleterre a fait, dans ces derniers temps, l'acquisition précieuse, et qui sont devenues, pour les naturalistes Anglois, la source d'honorables ouvrages. Un botaniste éclairé, infatigable et modeste, M. CAYLEY, est venu d'Europe pour diriger le jardin de Parramatta; et le savant colonel M. PATERSON, à qui Ja Nouvelle-Galles est redevable de cet établissement, n'a cessé d'y prendre un vif intérêt.

La partie de Rose-Hill opposée à Parramatta présente une coupe abrupte, et forme un grand croissant, qu'on seroit tenté de regarder d'abord comme un ouvrage de l'homme. Au pied de ce coteau singulier, coule un ruisseau peu considérable dans les temps ordinaires, mais qui, lors des inondations, si fréquentes et si terribles dans ces climats, devient une source de désastres pour les plantations voisines.

Au sommet du coteau de Rose-Hill, s'élève la maison du Gouvernement de Parramattaa; elle est simple, élégante, bien

a Cette maison du Gouvernement à Parramatta s'appelle le Croissant [the Crescent], nom qu'elle a reçu de la forme singulière de la colline qui l'environne.

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distribuée, et, tire son principal ornement de sa situation même, qui domine la ville, ses prairies, ses forêts et sa rivière. Cette maison est ordinairement inhabitée; mais la disposition et l'ameurblement en sont tels, que toutes les fois que le Gouverneur général et le Lieutenant-gouverneur général viennent y passer quelques jours, ils peuvent l'un et l'autre y loger commodément, ainsi que leurs familles et leur suite.

Ce fut pour ajouter au charme naturel d'un si beau site, que les Gouverneurs Anglois établirent à Rose-Hill les premiers vignobles de la colonie: si la vigne avoit pu réussir sur le revers du croissant dont je viens de parler, la maison du Gouvernement eût alors été comme enceinte sur ce point par un riche amphithéâtre de pampres et de verdure; mais l'expérience a malheureusement prouvé que cette position étoit, de toutes celles qu'on eût pu choisir, la plus défavorable à la culture qu'on se proposoit d'établir. En effet, cette partie de Rose-Hill se trouve exposée au N. O., et rien n'est plus redoutable que les vents qui soufflent de ce point de la Nouvelle-Hollande.

Aussi, malgré le succès que sembloient garantir aux plantations de ce genre la température du climat et la nature du sol, les plus grands sacrifices n'ont-ils obtenu jusqu'à ce jour que des résultats décourageans. En vain le Gouvernement Anglois a fait porter à la Nouvelle-Galles les meilleurs plants du cap de Bonne-Espérance, des Canaries, de Madère, de Xérès et de Bordeaux; en vain il a fixé à grands frais des vignerons Européens au port Jackson; l'activité de ces hommes et leur intelligence ont échoué contre les terribles vents du N. O. Pendant un second voyage que je fis avec le colonel PATERSON à Parramatta, j'eus souvent occasion d'interroger ces vignerons, dont deux étoient originaires de Bordeaux: tous s'accordoient à dire que le climat et le sol conviennent parfaitement à la vigne; mais qu'il leur paroissoit impossible qu'elle pût jamais y réussir, tant qu'on s'obstineroit à conserver les

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plantations à Rose-Hill. "Dans aucune partie du monde, me, disoient-ils, la vigne ne pousse avec plus de force et de vigueur que dans celui-ci. Toutes les apparences, pendant deux ou trois mois, se réunissent pour promettre à nos soins des récoltes abondantes: mais à peine le plus léger souffle vient-il à partir du.N. O., que tout est perdu sans ressource; bourgeons, fleurs et feuilles, rien ne résiste à son ardeur dévorante; tout se flétrit, tout meurt."

Contraint de céder à la leçon de l'expérience, ainsi qu'aux plaintes de ces vignerons, M. le Gouverneur KING venoit enfin de se résoudre à transporter les vignobles dans une autre partie de la contrée que ces hommes avoient eux-mêmes choisie, et qui leur paroissoit susceptible de justifier les plus hautes espérances.

Quel que puisse être le résultat de cette nouvelle tentative, il est certain que le Gouvernement Anglois n'abandonnera la culture de la vigne qu'à la dernière extrémité, et qu'il sacrifiera tout pour assurer un succès qui seroit bientôt pour lui la source des plus grands avantages. En effet, par un de ces hasards difficiles à concevoir, la Grande-Bretagne est la seule des grandes puissances maritimes qui ne récolte pas de vins, soit sur son territoire, soit dans ses colonies; et cependant la consommation de cette liqueur est immense à bord de ses flottes et dans toute l'étendue des vastes régions soumises à son empire. Contrainte de tirer cette énorme quantité de boissons de la France, de l'Espagne, du Portugal et même de la Hollande, elle voit à regret une forte partie des capitaux de la nation absorbés tous les ans par ses achats en ce genre, et aspire avec ardeur aux moyens de se libérer de ce tribut onéreux. Ce fut principalement dans, cette vue, ainsi que nous l'avons fait observer ailleurs, qu'elle tenta, durant la dernière guerre, la conquête des îles Canaries; c'est un des grands motifs qui l'ont déterminée deux fois à l'attaque du cap de Bonne-Espérance. Ce qu'elle n'a pu obtenir, ou ce qu'elle n'aura sans doute encore obtenu

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que momentanément par la force de ses armes, elle le sollicite, elle l'espère de ses colonies aux terres Australes; et malgré les obstacles dont je viens de parler, tout annonce qu'elle doit arriver à son but. Mais, sans insister plus long-temps sur des considérations de ce genre, revenons à ces vents destructeurs du N. O. dont nous avons parlé; ils vont nous offrir encore un de ces nombreux phénomènes particuliers à la Nouvelle-Hollande, et dont l'explication ou même l'existence semble contredire les principes les plus incontestables de la physique générale des grands continens et de leur histoire météorologique.

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Le comté de Cumberland, qui comprend tous les établissemens actuels de l'Angleterre à la Nouvelle-Galles du Sud, se trouve borné, à l'Est, par le grand océan Austral; au Nord, par Broken-Bay et la rivière d'Hawkesburry, dont nous parlerons bientôt; au Sud, par Botany-Bay et la rivière George; à l'Ouest, par une chaîne de montagnes qui, en se recourbant au-dessus de Broken-Bay et au-dessous de Botany-Bay, enveloppe tout le comté comme dans une grande demi-lune. Ce système de montagnes n'est qu'une foible portion de la grande chaîne qui, du cap le plus Nord de la Nouvelle-Hollande, s'avance le long de la côte orientale de ce continent jusqu'à son extrémité la plus Australe, et vient se raccorder par le groupe de Kent et les îles Furneaux, avec les monts sourcilleux de la terre de Diémen, qui paroissent en être à-la-fois le prolongement et le point extrême.

Affectant, comme les Cordillières, la direction générale du Nord au Sud, ces montagnes de la Nouvelle-Hollande offrent un rapport singulier dans leur disposition avec celles des Andes de l'Amérique méridionale. Personne n'ignore, en effet, que cette chaîne puissante se rapproche tellement de la côte occidentale du nouveau continent, qu'elle ne laisse à ses pieds qu'une plaine très-étroite; tandis qu'à l'Est de cette même chaîne, se développent les immenses vallées au milieu desquelles roule

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l'effroyable masse des eaux de la Plata, de l'Orénoque et de l'Amazone.

Ce que la nature a fait pour l'Amérique Australe, elle le reproduit, pour ainsi dire, à la Nouvelle-Hollande, mais dans un sens absolument inverse. C'est à la côte orientale de cette dernière terre qu'appartiennent les montagnes dont nous parlons: non-seulement on en retrouve à peine quelques traces le long des rivages occidentaux du continent, mais encore tout ce qu'on a pu voir de cette dernière partie, semble annoncer qu'il existe sur ce point des plaines analogues à celles de la Guiane, du Brésil et du Paraguay. Malheureusement il existe entre ces plaines de l'Amérique Australe et celles de la Nouvelle-Hollande, une différence extrême: les premières, revêtues par-tout d'une couche riche et profonde de terre végétale, arrosées dans tous les sens par de grands, fleuves et par d'innombrables rivières, reproduisent dans toute leur étendue le tableau séduisant d'une fécondité prodigieuse; tandis que les tristes plages de l'Ouest de la Nouvelle-Hollande, couvertes d'un sable aride, privées de toute espèce de rivière, réduites à quelques foibles ruisseaux d'eau douce, paroissent avoir été vouées par la nature à la stérilité la plus hideuse. Mais il me suffit d'avoir indiqué ces grands phénomènes de la constitution physique du continent qui nous occupe, phénomènes sur lesquels je dois insister ailleurs plus en détail: c'est aux montagnes du comté de Cumberiand qu'il faut nous attacher d'abord.

Ces montagnes, quoiqu'officiellement désignées sous le nom de Montagnes de Carmarthen et de Lansdown, sont si généralement appelées Montagnes Bleues [Blue Alottntains] par les colons Anglois et par les auteurs qui en ont traité jusqu'à ce jour, qu'il me semble indispensable d'en parler moi-même sous cette dernière dénomination.

Par un temps clair et serein, on découvre aisément ces montagnes du haut de la ville de Sydney, c'est-à-dire, à la distance de

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50 milles environ; elles présentent alors comme un rideau bleuâtre peu élevé au-dessus de l'horizon, et dont l'uniformité laisse à peine soupçonner quelques plans intérieurs. Observées des hauteurs de Castle-Hill, c'est-à-dire, à 25 milles d'éloignement, elles offrent moins de régularité dans leurs crêtes: on distingue çà et là quelques cimes plus hardies; les plans se dessinent sur plusieurs lignes, qui paroissent s'élever davantage à mesure qu'elles s'enfoncent dans l'intérieur du pays; et leur couleur, devenue plus sombre, semble indiquer une constitution aride et sauvage.

Vues de plus près, des environs d'Hawkesburry, à la distance seulement de 8 ou 10 milles, "elles se présentent", dit M. BAILLY, "comme un vaste rideau qui borne l'horizon du côté du N. O.: aucune échancrure, aucun piton, n'en dessine les contours; une ligne horizontale, au-dessous de laquelle on distingue un plan régulier d'une teinte rembrunie, en forme le triste aspect." En s'avançant jusqu'au pied même de ces montagnes, M. BAILLY reconnut par-tout la même uniformité dans leur prolongement, la même continuité dans leurs crêtes: la seule échancrure qu'elles offrent, en effet, sur ce point, est celle d'où s'élance la rivière Grose, dont la source; encore inconnue, paraît remonter au loin dans l'intérieur de ces montagnes, et qui constitue, par sa réunion avec la Nepean, la fameuse rivière d'Hawkesburry, dont nous aurons tant de fois à parler dans la suite de cette histoire.

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La hauteur des premiers plans des Montagnes bleues est à peine de 4 à 600 mètres [2 à 300 toises], et la substance de ces premiers plans est exclusivement composée de la même espèce de grès quartzeux qui forme tous les environs de la ville de Sydney, les collines sur lesquelles elle est assise, ainsi que toute l'étendue de pays qui, des bords de la mer, se développe jusqu'au pied des montagnes. Par-tout où les Anglois ont pu pénétrer, ils n'ont rencontré que ces grès; et bien qu'ils se soient avancés déjà plus de 40 milles en ligne droite au travers des montagnes, ils n'ont pu franchir

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encore ces immenses couches de grès, ils n'ont pu trouver nulle part aucune espèce de roche primitive. Nous verrons cependant ailleurs que, d'après les collections faites par MM. DEPUCH et BÀILLY dans le lit profond de la rivière d'Hawkesburry, nous verrons, dis-je, qu'on ne sauroit douter que les Montagnes bleues ne soient d'origine primitive et granitique: mais les nombreux obstacles dont nous allons parler, n'ont pas encore permis aux Européens d'arriver jusqu'aux plateaux granitiques de l'intérieur.

Le peu d'élévation apparente des Montagnes bleues et leur uniformité, ne permettant pas d'abord aux Anglois de soupçonner toute la difficulté de la reconnoissance de ces montagnes, on se contenta, dans les premiers temps de la colonie, d'envoyer quelques hommes pour en escalader les cimes. A la même époque, plusieurs convicts, cherchant à se dérober à l'esclavage, tentèrent de franchir cette chaîne redoutable: quelques-uns de ces malheureux trouvèrent la mort dans cette entreprise, et les autres furent contraints d'y renoncer.

Ce ne fut qu'au mois de décembre 1789 que le Gouvernement lui-même crut devoir s'occuper, d'une manière particulière, des montagnes de l'Ouest. Le lieutenant DAWES partit, à l'effet de les reconnoître, avec un gros détachement de troupes et des vivres pour dix journées de marche; mais, après neuf jours de fatigues et de dangers, il revint au port Jackson, sans avoir pu s'avancer au-delà de 9 milles dans l'intérieur des montagnes. D'après son rapport, il avoit été arrêté par des ravins impraticables, par des chaînes de rochers très-hautes, très-escarpées et bordées de précipices.

Huit mois après l'expédition du lieutenant DAWES, c'est-à-dire, au mois d'août 1790, le capitaine TENCH partit lui-même avec une forte escorte de soldats et tous les objets nécessaires pour tenter de nouveau le passage des Montagnes bleues; mais cette excursion ne fut pas plus heureuse que la première.

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Pl. I ter, n.° 4.

Ces mauvais succès ayant découragé le Gouvernement Anglois, trois ans s'écoulèrent sans qu'il crût devoir faire aucune autre entreprise de ce genre; et si l'on en excepte quelques tentatives particulières non moins infructueuses que les précédentes, il ne fut rien fait pour la reconnoissance du pays de l'Ouest. Il appartenoit au célèbre voyageur M. PATERSON de rappeler l'intérêt public sur les Montagnes bleues, et lui-même fut chargé d'une nouvelle expéditiona, dont tout sembloit devoir garantir le succès. En effet, après avoir reconnu l'embouchure de Broken-Bay, M. PATERSON devoit remonter la rivière d'Hawkesburry, aussi loin qu'elle seroit navigable, et se porter, pour ainsi dire, dès le premier instant, jusqu'au pied des montagnes qu'il vouloit franchir. Pour faciliter cette navigation, on avoit fait construire deux canots extrêmement fins et légers. A bord de ces canots étoient embarqués des vivres en abondance, des munitions, des échelles de corde, des grappins, des cordages, &c. Une forte escorte de soldats accompagnoit le colonel; plusieurs montagnards Écossois des plus audacieux étoient attachés à sa suite; quelques naturels du port Jackson devoient lui servir de guides et d'interprètes. Enfin, M. PATERSON lui-même étant habitué, dès sa première enfance, à gravir les montagnes les plus difficiles de l'Écosse sa patrie, et s'étant familiarisé, par ses longs voyages au milieu des déserts de l'Afrique, avec toutes les privations d'une telle entreprise, il paroissoit impossible de réunir des moyens de succès plus nombreux et plus grands. Toutes ces précautions échouèrent cependant contre les obstacles, et le courage de M. PATERSON dut céder, comme celui de ses prédécesseurs, aux difficultés prodigieuses de sa mission; En effet, après avoir découvert la Grose, qui vient se jeter dans l'Hawkesburry au-dessus de Richmond-Hill, le colonel Anglois continua de s'avancer l'espace de 10 milles environ, dépassant plusieurs cataractes, dont une avoit une rapidité de plus de 10 ou

a Septembre 1793.

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12 milles à l'heure. Bientôt après la navigation devint impraticable; l'un des deux canots fut submergé, l'autre échoua sur des troncs d'arbres qui obstruoient le cours de la rivière. Vainement la troupe voulut continuer sa route vers l'intérieur des montagnes; les cataractes se multiplioient; l'une d'elles n'avoit pas moins de 130 mètres [400 pieds] de hauteur perpendiculaire; d'effroyables précipices se présentoient de toute part; une crête de montagne escaladée en laissoit voir d'autres plus arides encore et plus inaccessibles; il fallut enfin se résoudre à rebrousser chemin. Du point où ils étoient arrivés, les Anglois avoient en face un trèsgrand pic, que le colonel nomma Pic Harrington. Ce fut aussi dans cette excursion qu'on eut, pour la première fois, occasion de communiquer avec les Bé-dia- Gal, peuples singuliers qui vivent dans les forêts voisines de la rivière d'Hawkesburry, et qui diffèrent des naturels du port Jackson et de ceux de Botany-Bay, par les mœurs, le langage, la manière de vivre, et surtout par un caractère extrêmement remarquable de leur constitution physique: tous les individus de cette race ont les bras et les cuisses d'une longueur démesurée par rapport au reste du corps. Mais les observations de ce genre devant être présentées avec plus d'intérêt et d'ensemble dans une autre partie de nos travaux, poursuivons l'histoire des montagnes singulières qui nous occupent.

Un an n'étoit pas encore écoulé depuis l'entreprise dont je viens de rendre compte, et déjà d'autres individus gravissoient les montagnes de l'Ouesta. C'étoit HÀCKING, quartier-maître du Sirius, homme audacieux et déterminé, qui s'avançoit à la tête de quelques hommes intrépides comme lui, pour franchir ces remparts inexpugnables. Dix jours furent employés par HACKING et ses compagnons à chercher un passage au travers des montagnes. Leurs efforts ne furent pas tout-à-fait inutiles; ils pénétrèrent environ

a Août 1794

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20 milles plus loin que ceux qui les avoient précédés; mais après avoir franchi plusieurs cimes très-élevées, HACKING fut contraint de rétrograder lui-même. Au-delà des différens pitons qu'il venoit de reconnoître, les montagnes présentoient de nouveaux plans, qu'il jugea plus inaccessibles encore que les premiers. Du Nord au Sud, ces montagnes formoient comme un immense boulevart inexpugnable sur tous les points, et de la plus effrayante aridité. Un grès rougeâtre et ferrugineux constituoit la masse apparente de ces pitons intérieurs. Parmi ces monts affreux, on ne put apercevoir qu'un seul sauvage, qui s'enfuit précipitamment à la vue des Anglois; on n'y vit d'autre quadrupède qu'une espèce de kanguroo rouge, encore inconnue aux naturalistes, et qui formera sans doute l'une des espèces les plus curieuses de ce genre, si remarquable lui-même par toutes ses particularités de mœurs et de conformation physique.

Au nombre des hommes les plus intéressans qui ont paru jusqu'à ce jour dans les colonies Australes de l'Angleterre, il faut placer M. BASS, médecin du vaisseau la Reliance, celui-là même qui, dans une foible chaloupe baleinière, osa s'aventurer sur une mer inconnue, et découvrit le premier ce détroit fameux auquel la reconnoissance publique a décerné son nom. Cet homme extraordinaire sous tous les rapports, voulut tenter aussi le passage des Montagnes bleues; et dès le mois de juin 1796, il partit, accompagné d'un petit nombre d'hommes dont le courage et l'adresse lui étoient également connus. Jamais une audace plus grande ne fut déployée dans aucune tentative de ce genre. Les pieds et les mains armés de crochets de fer, M. BASS, à diverses reprises, escalada d'horribles montagnes taillées à pic. Arrêté plusieurs fois par des précipices, il se faisoit descendre avec des cordes au fond de leurs abîmes. Tant de dévouement ne servit à rien; et M. BASS, après quinze jours de fatigues et de dangers inouis, revint à Sydney, confirmant, par sa propre impuissance, tout ce qu'on savoit déjà

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de l'impossibilité de franchir ces remparts extraordinaires. Du sommet d'un piton très-élevé qu'il avoit atteint, M. BASS découvrit devant lui, à la distance de 40 à 50 milles, une seconde chaîne de montagnes d'une élévation plus grande que toutes celles qu'il venoit de traverser, et l'espace intermédiaire ne présentoit ni moins d'obstacles ni moins de dangers que celui qu'il avoit parcouru d'abord. Dans cette périlleuse excursion, M. BASS et sa troupe eurent sur-tout à souffrir de la disette d'eau douce: leur provision s'étant épuisée, et ces montagnes arides ne leur laissant aucun moyen de la renouveler, ils se virent bientôt réduits aux tourmens de la soif la plus dévorante. "Si par fois", me disoit ce voyageur intrépide, "nous venions à rencontrer un peu de terre humide, ou même quelque reste de boue dans le creux des rochers; alors, appliquant nos mouchoirs à la surface de ces substances, nous les sucions avec force pour en exprimer le peu d'humidité qu'elles conservoient encore."

Telles avoient été, jusqu'à l'époque de notre arrivée au port Jackson, les différentes tentatives pour s'ouvrir un passage au-delà des Montagnes bleues; tels en avoient été les tristes résultats. Dégoûté par tant de sacrifices et d'efforts inutiles, le Gouvernement Anglois, depuis plusieurs années, restoit indifférent sur cet objet. Nous parvînmes cependant, mes compagnons et moi, à force d'en entretenir M. le Gouverneur KING, à lui persuader, vers la fin de notre relâchea, de diriger une nouvelle expédition vers les montagnes de l'Ouest. La conduite en fut remise à M. BAREILLIER, émigré François, ingénieur de la colonie, aide-de-camp du Gouverneur. J'aurois bien desiré pouvoir faire partie de cette excursion intéressante; mais M. KING ne crut pas devoir étendre sa complaisance jusqu'à ce point. A tous les soins de prévoyance employés dans les expéditions antérieures, on ajouta la précaution très-

a Octobre 1802.

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ingénieuse de placer de distance en distance de petits postes, qui, se multipliant à mesure qu'on avançoit dans l'intérieur des montagnes, établissoient une chaîne active de communication entre le gros de la troupe et les établissemens Anglois les plus voisins. M. BAREILLIER ne fut pourtant pas plus heureux que ne l'avoient été les autres; il paroît même qu'il ne put pas pénétrer aussi loin que quelques-uns de ses prédécesseurs. Il ne rapporta de cette pénible course qu'un petit nombre d'échantillons de grès analogue à celui qui forme le rivage de la mer, et qui se reproduit dans toute l'étendue de pays enceinte par les montagnes.

Ce qu'il y a de plus singulier peut-être dans l'histoire de ces montagnes, c'est que les naturels du pays n'ont pas à leur égard des notions plus précises que les Européens. Tous conviennent de l'impossibilité de franchir cette barrière de l'Ouest; et ce qu'ils racontent des pays qu'ils supposent exister au-delà, prouve bien que ces pays leur sont parfaitement inconnus. Là, disent-ils, est un lac immense, sur les rives duquel vivent des peuples blancs comme les Anglois, habillés comme eux, élevant comme eux des maisons de pierre et de grandes villes, &c. Nous verrons ailleurs que l'existence de ce grand lac, de cette espèce de mer Caspienne, n'est pas moins dénuée de probabilité que celle des peuples blancs et de leur civilisation; j'observerai seulement ici qu'il est vraisemblable que ces idées ne remontent pas au-delà de l'établissement de la colonie Angloise, qui paroît les leur avoir inspirées.

Du reste, les sauvages de ces bords ont une sorte de crainte religieusè pour les Montagnes bleues. C'est là, selon eux, que réside une espèce d'esprit ou de dieu malfaisant, dont nous offrirons ailleurs plusieurs figures grotesques tracées par les naturels eux-mêmes. Du sommet de ces montagnes inexpugnables, ce dieu terrible leur envoie la foudre, les vents brûlans et les inondations qui dévastent alternativement leur pays. Quelque ridicule qu'une telle croyance puisse être en elle-même, elle a cependant sa source dans l'obser-

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vation des phénomènes de la nature; car c'est, en effet, du haut des Montagnes bleues que partent tous les fléaux dont il s'agit. Considérées sous ce dernier rapport, la plupart des idées religieuses des peuples ne méritent pas moins d'exciter l'intérêt du physicien que celui du philosophe, et nous fournirons ailleurs des preuves nouvelles autant qu'intéressantes de cette utile vérité.

Je viens d'esquisser rapidement l'histoire générale des montagnes du comté de Cumberland; cette digression étoit indispensable pour l'intelligence exacte de tout ce que les vents du N. O., à l'occasion desquels j'ai dû la faire, présentent d'extraordinaire ou même d'inconcevable dans la comparaison de leur origine avec les phénomènes qui les accompagnent.

Nous venons de voir que toute la partie de l'Ouest et du N. O. de cette portion de la Nouvelle-Hollande, est occupée par une chaîne de montagnes très-étenduea, et dont l'élévation paroit devoir être égale à celle des hautes chaînes déjà connues. Qui ne seroit tenté de croire, d'après une telle constitution, que les vents qui traversent ces montagnes Australes, doivent être généralement caractérisés par une température plus froide! Cette conséquence est si naturelle et si conforme à tous les principes de la physique générale ou particulière, elle est pour la science météorologique le résultat d'une expérience si longue et si constante, qu'elle sembleroit ne pouvoir admettre aucunè espèce de modification; et cependant elle reçoit, dans le cas dont il s'agit, l'exception la plus incontestable et la plus absolue: comme si l'atmosphère de la Nouvelle-Hollande, ainsi que les animaux et les végétaux de ce singulier continent, devoit avoir ses lois propres, et se soustraire à tous les principes de nos sciences, à toutes les règles de nos systèmes, à toute l'analogie de nos idées!

a Ce que nous dirons bientôt des crues prodigieuses auxquelles sont sujettes les plus petites rivières de cette contrée, servira de plus en plus à prouver combien l'étendue des Montagnes bleues doit être considérable.

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Bien éloignés, en effet, de la froideur plus ou moins grande qu'ils sembleraient devoir emprunter des montagnes immenses qu'ils traversent, les vents du Nord et du N. O. sont, pour le comté de Cumberland, des vents enflammés, comparables à tout ce que l'Afrique peut offrir de plus redoutable en ce genre. Leur souffle dévorant détruit tout ce qui se trouve exposé à son action: rien ne résiste à l'ardeur de ce Campsin Austral; en peu d'instans il flétrit la végétation la plus active; devant lui, les fontaines et les ruisseaux se dessèchent; les animaux même périssent par milliers sous sa funeste influence. Mais, comme les effets cessent ici d'être en rapport avec les causes, c'est à l'expérience seule qu'il faut en appeler; et nous pouvons, à cet égard, après le témoignage unanime des habitans les plus éclairés de la Nouvelle-Galles, nous appuyer de l'autorité du plus précieux historien que ce pays ait encore eu.

(Février 1791.) A cette époque, dit COLLINS, la plupart des torrens et des ruisseaux étoient à sec; on fut obligé de creuser le lit de la rivière de Sydney, qui pouvoit à peine fournir aux besoins de la ville….. Le 10 et le 11 de ce mois, la chaleur devint si forte, qu'à Sydney-Town le thermomètre à l'ombre s'éleva jûsqu'à 105,0° de FARENHEIT [32,44° de RÉAUMUR]. A Rose-Hill, la chaleur fut tellement excessive, que des milliers de grandes chauves-souris en périrent. Dans quelques parties du port, la terre étoit couverte de différentes espèces d'oiseaux, les uns déjà suffoqués, et les autres réduits aux abois par la chaleur; plusieurs tomboient morts en volant. Les sources qui n'étoient pas encore taries, furent tellement infectées par le grand nombre de ces oiseaux et des chauves-souris qui, venus pour s'y désaltérer, avoient expiré sur leurs bords, que l'eau pendant plusieurs jours en fut corrompue. Le vent souffloit alors du N. O., et il fit beaucoup de mal aux jardins, consumant tout ce qui se trouvoit devant lui. Les personnes que des affaires indispensables appeloient au-dehors,

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déclarèrent qu'il étoit impossible de tenir pendant cinq minutes la face tournée du côté d'où venoit ce vent. (Account of new south Wales, pag. 153 et 154.)

(Novembre 1791.) L'excessive chaleur, durant ce mois, rendit beaucoup de monde malade. Le 4, un convict qui, sans avoir la tête couverte, attendoit M. WHITE dans le passage de sa maison à sa cuisine, fut frappé d'un coup de soleil, qui le priva presque aussitôt de la parole, du mouvement, et, en moins de vingt-quatre heures, de la vie. Le thermomètre, à midi de ce jour-là, se soutenoit à 95,0°, F. [28,0°, R.], et le vent étoit au N. O. A cette même époque, notre eau se trouvoit non-seulement altérée, mais encore tellement réduite par l'évaporation, que le Gouverneur donna l'ordre qu'aucun navire ne pût en faire au ruisseau de la ville; et, en outre, pour remédier dans la suite à ce mal, autant du moins que l'état de la colonie pouvoit le permettre, il arrêta que toutes les pierres de taille employées à la construction des édifices publics ou particuliers, seroient prises dans le lit du ruisseau, de manière à former des espèces de citernes capables de conserver une assez grande quantité d'eau pour en fournir un supplément aux citoyens durant la saison chaude. (Pag. 189.)

(Décembre 1792.) La température durant ce mois fut trèsforte. Le 5, la chaleur devint étouffante; le vent souffloit avec violence du N. O. La contrée, comme pour ajouter à l'ardeur dévorante de l'atmosphère, étoit en feu de toute part. A Sydney, l'herbe et les broussailles qui se trouvoient derrière la colline de l'Ouest de la crique, avoient pris feu, ou peut-être avoient été mises en feu par les naturels; l'incendie, excité par le vent chaud qui souffloit avec force, se propageoit rapidement, et dévoroit tout avec une incroyable furie. Déjà une maison étoit brûlée; toute la crête du coteau étoit couverte de flammes qui menaçoient la ville d'une entière destruction. Heureusement les efforts réunis de la garnison et des habitans parvinrent à arrêter les progrès de cette

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terrible conflagration. La crainte du danger avoit contraint tous les individus à sortir de leurs maisons: à peine on pouvoit respirer; la chaleur étoit insupportable; la végétation souffroit beaucoup; les feuilles de la plupart des plantes potagères étoient réduites en poudre, et le thermomètre à l'ombre se soutenoit à 100,0°, F. [30,22°, R.]. A Parramatta, à Tongabée, la chaleur n'étoit pas moins excessive; tout le pays étoit pareillement en feu, et quelques habitations devinrent la proie des flammes. Pendant ce jour d'alarmes, le tonnerre se fit entendre à diverses reprises dans le lointain, et sur le soir il tomba quelque pluie qui rafraîchit un peu l'atmosphère. (Pag. 257.)

L'action de ce vent redoutable se fit sentir jusqu'à la hauteur de l'île Maria, et conséquemment à plus de 250 lieues de distance du port Jackson; car à la même époque où le vent de N. O. dévastoit ainsi la colonie Angloise, le navire Américain the Hope éprouvoit aux environs de lîle Maria une horrible tempête excitée par ce même vent. Le temps étoit sombre, pesant et très-chaud; l'atmosphère paroissoit comme remplie d'une épaisse fumée. (Pag. 255.)

(Août 1794.) Le vent brûlant de terre [land-wind] nous visita le 25 pour la première fois dan cette saison, soufflant jusqu'au soir avec beaucoup de violence; alors il fut remplacé, comme il arrivoit ordinairement après ces jours si chauds, par le vent de Sud. (Pag. 386.)

Des faits nombreux que je viens d'exposer, et dont il m'eût été facile de multiplier l'énumération, d'après PHILIPP, HUNTER, WATTS, TENCH, KING, &c., nous pouvons donc déduire la conséquence suivante:

"Les vents qui traversent la Nouvelle-Hollande du N. O. au S. E., se présentent, dans le comté de Cumberland, avec le double caractère d'une sécheresse et d'une ardeur extrêmes, malgré l'étendue et la hauteur des montagnes au-dessus desquelles ils passent pour arriver jusqu'à ce dernier point."

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Déjà, sur les côtes de la terre de Leuwin, les vents de l'Est à l'Ouest nous avoient offert des qualités analogues: nous avons vu depuis, à l'extrémité Sud de la terre de Diémen, les mêmes phénomènes accompagner les vents du Nord, qui ne pouvoient cependant y parvenir qu'après avoir traversé les hautes montagnes du promontoire de Wilson, celles des îles Furneaux, le détroit de Bass, et les sommets de la terre de Diémen ellemême, qui paroissent devoir être éternellement glacés. Nous nous trouvons donc conduits, par l'ensemble de toutes les observations de ce genre, à cette seconde conséquence, plus générale que la première:

"Tous les vents qui traversent ia Nouvelle-Hollande du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, et du N. O. au S. E., sont des vents brûlans et secs."

Nous verrons ces résultats, et d'autres qui y sont analogues, appliqués ailleurs avec intérêt à la solution du grand problème de i'état physique de l'intérieur de la Nouvelle-Hollande. Poursuivons ici la description du territoire de Parramatta.

J'ai fait observer déjà que l'écartement des arbres dans les forêts des environs de cette ville, l'abondance des herbages et leur excellente qualité, faisaient, pour ainsi dire, de cette partié de la Nouvelle-Galles du Sud, un immense pâturage également propre à la nourriture des bestiaux et des troupeaux. Un tel avantage ne pouvoit échapper au Gouvernement Anglois; et dès les premières années, de la fondation de la colonie, il porta sur ce point tous les grands animaux domestiques qu'il avoit à sa disposition. Ils s'y Sont tellement multipliés, que, dans les seules bergeries de l'État, on comptoit, à une époque peu éloignée de celle de notre séjour au port Jackson, 1800 bêtes à cornes, dont 514 taureaux, 121 bœufs et 1165 vaches. La progression de l'accroissement de ces animaux est si rapide, que, dans l'espace de onze mois seulement, le nombre des bœufs et des vaches a été porté de

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1856 à 2450; ce qui suppose, pour l'année entière, une augmentation de 650 individus, ou du tiers de la totalité. Qu'on calcule maintenant la marche d'un tel accroissement d'animaux pour une période de trente ans, et l'on restera persuadé qu'en le réduisant même à moitié, la Nouvelle-Hollande se trouveroit alors couverte sur ce point d'innombrables troupes de bétail.

Les moutons ont fourni des résultats plus avantageux encore; et telle est la rapidité de leur multiplication sur ces rivages lointains, que le capitaine ARTHUR, l'un des plus riches propriétaires de la Nouvelle-Galles, ne craint pas d'assurer, dans un Mémoire qu'il vient de publier à ce sujet, que dans vingt ans la Nouvelle-Hollande pourroit fournir seule à l'Angleterre toute la laine qu'on y importe aujourd'hui des pays voisins, et dont le prix d'achat s'élève chaque année, dit-il, à 1,800,000 livres sterling [environ 37,000,000 de francs]. (Biblioth. Britan. n.° 219, pag. 72.)

M. ARTHUR lui-même possède plus de 4000 moutons, dont j'ai visité quelques troupeaux, et qui m'ont généralement paru de la plus rare beautéa. "Le climat de la Nouvelle-Hollande", dit-il dans son intéressant Mémoire, "est particulièrement favorable à la multiplication des bêtes à laine fine; et vu l'étendue illimitée des plus beaux pâturages, on pourroit élever, en peu d'années, des millions de ces animaux; sans autre dépense que les gages de quelques bergers….. Je calcule qu'avec les soins convenables, mes troupeaux doubleront de trente en trente mois, et l'expérience a déjà prouvé que ce calcul étoit au-dessous de leur accroissement réel…… Les échantillons de la laine de ces troupeaux, continue-t-il, ont été soumis à l'examen des meilleurs juges de l'Angleterre; elles rivalisent avec celles de l'Espagne,

a La ferme du capitaine ARTHUR, qui est très-belle et bien entretenue, comprend 3400 arpens de terre, dont 3160 sont en pâturage, 40 sont semés en froment, et le reste, est employé à diverses espèces de cultures moins importantes. On compte sur cette même ferme 27 chevaux ou jumens et 182 bêtes à cornes, dont 3 taureaux, 55 bœufs et 124 vaches.

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et paroissent même avoir plus de finesse que la plupart de ces dernières."

Ce n'est pas seulement pour le capitaine ARTHUR que les moutons sont devenus à la Nouvelle-Hollande la source honorable des plus grands avantages. Pendant mes diverses courses, j'eus fréquemment occasion de voir des troupeaux aussi remarquables par le nombre que par la beauté des individus qui les composoient. M. PALMERa possède environ 800 bêtes à laine; M. MARSDEN.b en reunit un nombre encore plus considérable: la plupart des autres colons ont également leurs troupeaux particuliers. Errans au milieu des bois, sans ennemis d'aucune espèce, ne connoissant point les frimas de l'hiver, l'humidité froide des automnes de nos climats, protégés contre les ardeurs du soleil par l'ombre des forêts qu'ils habitent, nourris toujours des herbes les plus délicates et les plus aromatiques, ces troupeaux se présentent déjà avec un caractère de force et de beauté qui semble devoir, en

a Le total des concessions de M. PALMER s'éleve à 1070 arpens, dont une grande partie est située sur Jes bords féconds de la rivière d'Hawkesburry. De ce terrain, 320 arpens sont semés en froment, 20 en maïs, 15 en orge, 3 en Pois et haricots, 2 en patates; 392 arpens constituent les pâturages, où vivent les moutons dont je parle, ainsi que 17 chevaux ou jumens, 27 bêtes à cornes, outre une assez grande quantité de chèvres et de cochons: 318 arpens défrichés depuis peu pourront être bientôt mis en culture.

b M. SAMUEL MARSDEN, pasteur de la oville de Parramatta, possède 651 arpens, dont 103 se trouvent employés à divers genres de cultures; il nourrit sur sa ferme, indépendamment de ses troupeaux de moutons, 10 chevaux ou jumens, 26 bêtes à cornes, 30 cochons et 10 chèvres. Cette ferme est à quelque distance dans l'intérieur du pays, à gauche de la rivière de Parramatta; du sommet du coteau où elle est assise, on découvre une partie du cours de la rivière: les bâtimens en sont spacieux et bien construits; le jardin réunit déjà la plupart des arbres fruitiers de l'Europe.… Et cependant, en 1794, tout étoit encore, sur ce point, couvert d'immenses et inutiles forêts d'Eucalyptus. Avec quel intérêt n'ai-je pas parcouru ces champs nouveaux, au milieu desquels le respectable pasteur meconduisoit lui-même avec la plus affectueuse bienveillance! Qui le croiroit! cette habitation est à 7 ou 8 milles de Parramatta, isolée, pour ainsi dire, au milieu des bois; et ce fut par un très-joli chemin, dans un cabriolet très-élégant, que M. MARSDEN m'y conduisit. Combien n'a-t-il pas fallu de travaux et d'efforts pour ouvrir de telles routes! et ces routes, ces habitations, ces prairies, ces champs, ces moissons, ces vergers, ces troupeaux, étoient l'ouvrage de huit ans!

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se développant encore à laide du concours de tant de circonstances favorables, les conduire à un degré de perfection inconnu jusqu'à ce jour. En effet, que n'a-t-on pas droit d'attendre de l'influence d'un climat qui, sur les moutons de l'Asie et de l'Afrique, a produit des changemens si précieux et si singuliers! Tout le monde sait que les moutons du Bengale et du cap de Bonne-Espérance sont revêtus, au lieu de laine, d'une'espèce de poil très-court, trèsroide, et presque absolument inutile aux besoins des manufactures et des arts. Vainement, dit-on, des essais multipliés avoient été faits pour procurer à ces animaux cette riche fourrure qui donne aux troupeaux Européens tant d'importance et de valeur; on n'avoit pu jusqu'à ce jour arriver à ce but, ou du moins le résultat de ces essais avoit été jugé si peu avantageux, que les propriétaires les plus éclairés du Cap et du Bengale, en élevant leurs moutons, ne sembloient pas s'occuper de leur dépouille. Les choses se sont passées d'une manière bien différente à la Nouvelle-Hollande. En croisant les moutons à poil avec ceux de l'Angleterre et de l'Espagne, on est parvenu, en moins de dix ans, à transformer le poil des animaux de l'Afrique et de l'Asie, en une laine qui n'est pas encore bien longue, mais qui se fait distinguer par un grand degré de finesse, et par le caractère doux et soyeux qui lui est propre. "Le fait suivant", dit M. ARTHUR, "prouve l'étonnante rapidité de cette amélioration. J'ai la toison d'une de mes brebis de race commune; des fabricans l'ont estimée 9 pences [18 sous tournois] la livre; et quand je leur ai montré la toison de l'agneau provenant de cette même brebis et d'un belier Espagnol, ils en ont porté la valeur à 3 shillings [3 liv. 12 sous tournois]. Ce n'est pas seulement dans la qualité de la laine que cette amélioration se fait observer; on la retrouve dans le poids des toisons: ainsi la plus forte de ces toisons, en 1800, pesoit à peine 3 livres 8 onces; en 1802, leur poids moyen étoit de 5 livres: alors aussi la beauté de la laine étoit telle, que le prix de chaque livre

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s'étoit élevé de 3 à 6 shillings [3 liv. 12 à 7 liv. 4 sous tournois]." (Bibl. Brit. loco citato.)

A légard des moutons de race Espagnole, qui font la souche principale des troupeaux nombreux de la Nouvelle-Galles, ils proviennent d'un assez grand nombre de beaux mérinos que le Gouvernement Anglois a fait transporter, à diverses époques, au port Jackson, et de trente beliers de la plus rare beauté, qui, destinés, dit-on, par la cour d'Espagne au Vice-roi du Pérou, furent pris, durant la dernière guerre, par un navire Anglois, non loin des rivages où ils devoient être débarqués.

Cependant je m'étois déjà procuré, dans mes courses fréquentes aux environs de Parramatta, une suite d'animaux aussi riche que variée. Plus de cent cinquante espèces d'insectes nouveaux avoient été successivement ajoutées à mes collections de ce genre; et, parmi ces espèces, on comptoit quarante Papillons revêtus pour la plupart des couleurs les plus vives. Parmi les Coléoptères, on distinguoit avec admiration la belle Cétoine, que j'ai décrite sous le nom de Cetonia Orpheus, à cause de la lyre d'or qui se dessine, sous la forme la plus régulière, au milieu du dos de l'insecte, dont la couleur générale est celle de l'émeraude.

La famille des Lézards, qui compte sur tous les points de la Nouvelle-Hollande tant d'espèces singulières, m'en avoit fourni plusieurs d'un grand intérêt. Un de ces Lézards appartient au genre Stellion, Cuv., et se distingue de tous ses congénères par l'aplatissement extraordinaire de son tronc, dont l'épaisseur est à peine de 2, 5 centimètres [10 lignes], sur une longueur de 11 centimètres [4 pouces], et une largeur de 13, 5 centimètres [5 pouces], ce qui donne au corps de cet animal quelques rapports imparfaits avec celui d'une Torpille. C'est de cette conformation bizarre et inconnue jusqu'á jour parmi les Sauriens, que j'ai cru devoir déduire le nom spécifique de celui-ci [Stellio Discosomus N.]. Son goître aérien, extrêmement développé, est d'une couleur bleue très-intense.

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Dans les Scinques, dans le genre nouveau, voisin de celui-ci, que j'ai cru nécessaire d'établir sous le nom de Scincoïde, dans les Tupinambis et les Geckos, Parramatta m'offrit encore, plusieurs espèces très-remarquables. J'y recueillis également ce Lézard singulier que le célèbre SHAW a décrit sous le nom de Gecko à large queue [Gecko Platurus], mais qui me paroît si différent, par sa conformation et par ses mœurs, des Geckos proprement dits, que j'ai cru devoir l'en séparer pour en faire le type d'un nouveau genre, qui, sous le nom de Geckoïde [Geckoïdes, N.], devra suivre immédiatement celui des Geckos dans l'ordre des rapports naturels et dans celui des classifications des naturalistes modernes.

En effet, tous les Geckos reconnus jusqu'à ce jour ont les doigts courts, larges, aplatis, déprimés, et revêtus, à leur face inférieure, d'un très-grand nombre de petites folioles imbriquées, par le moyen desquelles ils peuvent grimper contre les corps les mieux polis, ou même courir, comme les mouches, à la surface des plafonds des appartemens. Les Geckoïdes, au contraire, ont des doigts grèles, alongés, très-comprimés latéralement, et dépourvus des folioles qui caractérisent les Geckos. De cette première différence dans les organes du mouvement, il résulte que les Geckoïdes sont privés de la faculté de grimper, et de passer une partie de leur vie sur les arbres, comme la plupart des Lézards à pieds garnis de folioles. C'est dans les lieux bas et fangeux qu'habitent les Geckoïdes, et leur nourriture s'y compose de larves d'insectes aquatiques et de quelques-uns de ces insectes mêmes. Leur physionomie est d'ailleurs, comme celle des Geckos, triste et repoussante; leurs yeux sont gros et protubérans; la pupille en est linéaire et verticale: tout leur corps est extrêmement plat, et leur queue, taillée en forme de fer de lance, est tellement articulée, qu'on peut à peine toucher un de ces animaux, sans que'lle se détache à l'instant et se sépare toute entière du reste du corps.

Le long des côtes arides et sablonneuses des terres de Leuwin,

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d'Endracht et de Witt, je n'avois pu découvrir aucune espèce de Batraciens; j'en avois été d'autant moins surpris, que le défaut d'eau douce nous ayant semblé par-tout absolu, il étoit presque impossible à ces animaux aquatiques d'exister sur de tels rivages. Je n'en regrettois cependant pas moins de n'avoir pu me procurer un seul individu de cette grande famille de reptiles, lorsque mon séjour à Parramatta vint me mettre à même de compléter, sous ce rapport, l'ensemble de mes travaux zoologiques sur la Nouvelle-Hollande.

Là je réunis en effet deux espèces, inconnues jusqu'alors, de Grenouilles, que je décrivis, l'une sous le nom de Rana Pustulosa, l'autre sous celui de Rana Pollicifera, parce qu'elle porte aux pieds de derrière un petit appendice très-saillant, qu'on seroit tenté de prendre, au premier coup d'œil, pour un sixième doigt. Le genre Crapaud m'offrit aussi deux espèces nouvelles, que j'ai nommées Bufo Leucogaster et Bufo Proteus; les individus de la première ont en effet le ventre d'une blancheur éclatante, et ceux de la seconde m'ont offert une grande variété de couleurs. Le Crapaud protée est un des plus petits que l'on connoisse, car il mesure à peine 27 millimètres [1 pouce] de longueur; par ses nuances agréables et variées, il semble s'éloigner du genre dégoûtant auquel il appartient.

Sur le bord des ruisseaux, dans les fontaines et le creux des rochers les plus frais, sous le feuillage des bois, on rencontroit souvent la magnifique espèce de Rainette que j'ai décrite sous le nom de Hyla Cyanea. Tout le dos de cet animal est d'une couleur bleu-pourpre très-vive, relevée de chaque côté du corps par deux bandes éclatantes d'argent; le ventre affecte une teinte de bleu de Prusse foncé. Cette espèce est une des plus grandes comme une des plus belles de son genre; elle n'a pas moins de 15 centimètres [5 pouces 6 lignes] de longueur, depuis le bout du museau jusqu'à l'extrémité des pattes de derrière. Parmi les

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autres Rainettes que je me procurai dans l'excursion dont je rends compte, il en est une qui se distingue par un assez grand nombre de petites taches noires, rondes, environnées d'un petit cercle blanc, disséminées sur un fond brun: je l'ai nommée Rainette Ocellée [Hyla Ocellata, N.]. Une troisième reçut la dénomination de Nébuleuse [Hyla Nebulosa, N.], à cause de la disposition vague de ses couleurs. La Rainette Ianopode [Hyla Ianopoda, N.] est plus particulièrement remarquable par la belle couleur violette de ses pieds de derrière. Dans la Citripode [Hyla Citripoda, N.], toutes les articulations des cuisses postérieures sont distinguées par une grande tache de couleur de citron. Plus petite que toutes celles dont je viens de parler, la Rainette Rougeâtre [Hyla Rubeola, N.] est toute parsemée de très-petits points blancs sur un fond d'une couleur de lie de vin extrêmement légère. Parmi les coquilles terrestres et fluviatiles, je fis également plusieurs découvertes intéressantes: il en fut de même pour les vers et les poissons de la rivière de Parramatta; mais telle est l'abondance des objets nouveaux qui s'offrirent à mes recherches, qu'il me faudroit sacrifier des détails d'un intérêt plus grand et plus général, à la simple énumération que je voudrois en faire.

Tous mes travaux étant ainsi terminés, nous partîmes, M. BELLEFIN et moi, pour retourner à Sydney-Town; mais avant de quitter Parramatta, il n'est peut-être pas inutile de dire quelque chose de l'hôte singulier chez lequel nous logeâmes pendant toute la durée du séjour que nous fîmes dans cette ville. Cet homme étoit un Juif François, nommé LARRA, voleur et faussaire, m'a-t-on dit, et déporté comme tel au port Jackson, sur la flotte du commodore PHILIPP. Après avoir accompli le temps de sa condamnation et de son esclavage, LARRA devint libre et citoyen. Corrigé par le malheur, d'un vice dont les fruits avoient dû lui paraître si amers, il se livra courageusement au travail, qui seul pouvoit le soustraire à la misère. Ayant obtenu une concession

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de terrains, il en opéra le défrichement avec un grand succès: bientôt il lia son propre sort à celui d'une femme de sa nation et de sa religion, déportée comme lui pour des causes infamantes, mais ramenée de même, par l'exil et l'infortune, à l'habitude du travail, en même temps qu'à des mœurs plus honnêtes. Soutenus par les secours généreux que le Gouvernement prodigue aux individus qui se comportent bien, les deux époux défrichèrent en commun un terrain fertile: leurs mains en tracèrent péniblement les premiers sillons; mais des récoltes abondantes, devenues le prix de ces sueurs, ne tardèrent pas à mettre la petite famille à l'abri des besòins physiques. Alors M. LARRA, portant une partie de son industrie sur d'autres objets, appliqua ses premières économies à des spéculations commerciales, qui lui réussirent audelà de ses espérances. Insensiblement, et par les moyens les plus honorables, il a su tellement accroître sa fortune, qu'il est généralement regardé comme l'un des plus riches propriétaires de la Nouvelle-Galles; et la régularité de ses mœurs, l'honnêteté de son caractère actuel, lui ont acquis une considération réelle auprès des principaux employés civils et militaires de la colonie.

Bien qu'à proprement dire M. LARRA ne tienne pas une hôtellerie publique, c'est cependant chez lui que vont descendre toutes les personnes les plus distinguées que leurs affaires appellent à Parramatta, et qui desirent être plus libres et mieux servies. En nous adressant à cet homme, M. PATERSON Iui avoit écrit, à notre insu, de nous traiter avec tous les soins et tous les égards qu'il pourroit avoir pour sa propre personne, lui recommandant aussi de n'accepter, de notre part, aucune espèce d'indemnitéa. Cette recommandation

a Malgré cette lettre de M. PATERSON, nous fîmes tant d'instances auprès de M. LARRA, qu'en qualité de compatriote, il consentit enfin à recevoir de nous-mêmes le prix de son hospitalité; ce dont M. PATERSON conçut un vif ressentiment contre lui. Pour nous et notre guide, il nous en coûta 14 pounds 6 shillings [343 liv. 4 sous tournois]; et cette somme ne paroîtra pas trop forte, si Ton considère la manière somptueuse avec laquelle on s'étoit, bien malgré nous, obstiné à nous servir pendant toute la durée de notre séjour.

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du Lieutenant gouverneur général produisit un tel effet sur notre hôte, que, durant les six jours que nous restâmes à Parramatta, nous y fûmes constamment servis avec une élégance et même avec un luxe que jamais nous n'aurions cru pouvoir exister sur ces bords, si nous n'en eussions été l'objet. Les meilleurs vins de Madère, de Xérès, de Porto, du Cap et de Bordeaux, paroissoient seuls sur notre table; tous les services étoient en vaisselle plate; tous les flacons, tous les verres, étoient de cristal, et la bonne chère étoit à l'avenant. Attentif à deviner, pour ainsi dire, le goût de ses convives, M. LARRA nous fit toujours servir à la firançoise: une telle galanterie lui étoit d'autant plus facile, que, parmi les convicts qu'il avoit chez lui pour domestiques, il se trouvoit un excellent cuisinier de Paris, ainsi que deux autres jeunes gens de notre nation. Ces trois malheureux nous parurent pénétrés de regrets et de remords: il n'en étoit pas de même d'un autre François, nommé MORAND, qui demeuroit à Sydney-Town, et dont l'histoire est d'ailleurs assez singulière pour qu'elle mérite de trouver place ici. Son seul crime, disoit - il, étoit d'avoir voulu s'associer à la banque d'Angleterre sans mise de fonds: il racontoit son aventure avec cette sorte de complaisance et d'orgueil que peut seul donner le fanatisme le plus extravagant.

"La guerre", disoit MORAND, "venoit d'éclater entre la Grande-Bretagne et la France; les forces des deux nations étoient aux prises: mais il me paroissoit plus facile de détruire notre rivale par les finances que par les armes. Je résolus donc, en bon patriote, de me charger de cette ruine, et de la consommer au sein de Londres même. Si j'avois réussi, s'écrioit-il avec enthousiasme, la France m'eût dressé des autels; et à quoi a-t-il tenu qu'au lieu d'être traité comme un brigand, je n'aie été proclamé le vengeur de ma patrie! A peine arrivé en Angleterre, je commençai mes opérations; elles réussirent au-delà de toute espérance. Secondé

TOME I. F ff

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sur-tout par un Irlandois non moins habile que moi, et qui, mu comme moi par un noble patriotisme, montroit encore plus d'acharnement à la ruine de l'Angleterre, je parvins bientôt à contrefaire les billets de la Banque avec une perfection si grande, qu'il nous étoit très-difficile, à nous-mêmes de distinguer Ceux qui sortoient de nos presses d'avec les billets véritablesa. Déjà je triomphois; toutes mes dispositions étoient faites pour inonder l'Angleterre des produits de notre fabrique; il ne me manquoit plus que quelques renseignemens particuliers pour le numérotage, lorsque mon compagnon, que jusqu'alors j'avois regardé comme un honnête homme, s'avisa de voler dans notre dépôt quelques-uns de ces billets, auxquels manquoient encore des formalités légères, il est vrai, mais indispensables. Il fut arrêté presque aussitôt; et comme il n'avoit pas craint de manquer déjà une fois à l'honneur, il ne craignit pas non plus, dans cette nouvelle circonstance, de se montrer comme un lâche. Il révéla tout; je fus arrêté, plongé dans les cachots avec lui: tous nos instrumens, tous les produits de notre fabrique furent saisis, et la Grande-Bretagne fut sauvée de la ruine que je lui préparois.

Quelque évidentes que fussent les preuves de notre projet, je ne désespérois cependant pas, grâces à la nature des lois criminelles en Angleterre, d'échapper à la mort; mais telles étoient la foiblesse et la terreur de mon maudit associé, que je ne pouvois douter de notre perte commune, si j'étois réduit à paroître devant les tribunaux en confrontation avec cet homme pusillanime. Pour prévenir mon propre malheur, qui n'auroit pu retarder le sien,

a Ici MORAND faisoit un rapprochement singulier. "Nous autres François," disoit-il, te "nous n'avons pas assez de patriotisme; nous sacrifions trop à ce que nous appelons l'honneur, et que le Gouvernement Anglois qualifie, avec raison, de sottise. Par exemple, ajoutoit - il, dans le temps où, à Londres même, je travailiois à contrefaire les billets de la Banque, le Gouvernement Anglois entretenoit publiquement une fabrique de faux assignats; et moi, pour pouvoir, avec moins de risques, lui rendre la pareille, j'avois été obligé de venir chercher un asile en Angleterre. Avec le ridicule esprit national que nous avons, bien loin de m'encourager en France, on m'y eût guillotiné."

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je résolus de l'engager à me débarrasser de lui: d ailleurs, comme auteur de nos désastres, il étoit bien juste qu'il en subît la peine. Dans un discours très-pathétique, je m'efforçai donc de lui prouver que notre mort étant inévitable, nous n'avions plus à songer qu'au moyen de nous soustraire à la douleur et à l'ignominie; et que, mourir pour mourir, il valoit mieux tomber en hommes d'honneur, que d'expirer sous la main du bourreau.… L'Irlandois étoit ébranlé, mais non pas encore résolu: je lui fis sentir alors que si sa propre infamie ne le touchoit pas, il devoit au moins épargner à ses enfans le malheur de s'entendre traiter un jour de fils de pendu; et que s'il n'avoit pu leur laisser des richesses, il falloit, par un dévouement généreux, les arracher à la flétrissure et à.la honte.

Ces dernières réflexions enflammèrent l'Irlandois d'un noble courage. Nous nous procurâmes du sublimé corrosif: je feignis d'en prendre; il en prit réellement, il mourut; et débarrassé de ce fripon imbécille, j'évitai la potence qui m'attendoit avec lui. J'en fus quitte pour être déporté dans cette colonie, où je suis condamné à passer le reste de mes jours. Le temps de mon esclavage est fini; j'exerce avec avantage deux de mes premiers métiers, ceux d'orfévre et d'horloger. Les deux scélératsa qui travaillent avec moi, triplent mes profits. Danis un petit nombre d'années, je serai l'un des plus riches propriétaires de la colonie; et j'en serois déjà l'un des plus heureux, si je n'étois tourmenté sans cesse du regret d'avoir si malheureusement échoué dans une entreprise honorable, et de me voir, à cette occasion, regardé comme un vil criminel, même par ceux d'entre vous, mes compatriotes, qui ne peuvent pas connoître les nobles principes de ma conduite, ou qui ne savent pas les apprécier."

a C'est ainsi que M. MORAND appelle ceux des convicts orfévres ou horlogers qu'il emploie chez lui à ses travaux, et qu'il traite avec un souverain mépris. "Ces gredins", disoit-il quelquefois en parlant d'eux, "se feroient pendre pour une montre."

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Nous appliquons généralement en Europe la dénomination de ruisseau, à la réunion de plusieurs sources qui constituent ensemble un courant d'eau douce continu, peu considérable, et qui, après un cours très-borné, va se perdre quelquefois dans des réservoirs particuliers, ou même dans la mer, mais qui, presque toujours, se mêle et se confond avec d'autres courans semblables à lui.

De cette confusion de plusieurs ruisseaux, résulte pour nous la rivière, qui réunit à tous les caractères que nous venons d'exposer, ceux d'avoir un cours plus rapide, plus prolongé au travers des continens ou des grandes îles, et de se réunir ordinairementà des courans de la même.nature quelle, pour constituer un troisième ordre de courans, auxquels nous réservons le nom dé fleuves. Le caractère de ces derniers, outre celui de se jeter immédiatement dans la mer, doit être d'avoir un cours très-étendu, et de rouler une masse d'eau très-volumineuse.

Les torrens, quelque considérables qu'ils puissent être, diffèrent essentiellement des ruisseaux, des rivières et des fleuves, en ce que leur cours, subordonné à l'ordre des saisons ou aux vicissitudes de l'atmosphère, n'est pas continu, mais seulement périodique.

Ces notions générales étant bien établies, nous allons en faire l'application à l'hydrographie particulière de la Nouvelle-Hollande; et ici vont s'offrir à nos méditations de nouveaux phénomènes, non moins singuliers peut-être que ceux qui nous ont été successivement présentés par les Montagnes bleues et les vents du N. O.

En effet, sur toute l'étendue de ce vaste continent, qui embrasse plus de cent mille lieues carrées de surface solide, on ne connoît pas encore une seule rivière de la grandeur de la Marne ou de l'Allier, en admettant toutefois la définition que je viens de donner du mot rivière.

Vainement le navigateur qui prolonge les côtes de cette terre immense, croit découvrir à chaque instant l'embouchure d'un

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nouveau fleuve; vainement il peut remonter au loin dans l'intérieur du continent avec les plus fortes embarcations, ou même avec de gros navires; la salure de ce prétendu fleuve ne diminue pas: on reconnoît bientôt qu'il n'a d'autres mouvemens que ceux qui lui sont imprimés par le flux et le reflux de la mer.… Cependant, la profondeur de ses eaux est si considérable, sa largeur est si grande, il s'enfonce tellement dans le pays, que l'illusion doit se soutenir encore.… La navigation est poursuivie plus avant; des criques multipliées se laissent apercevoir; elles paroissent comme autant de grands ruisseaux: on s'y enfonce, et nulle part on ne trouve d'eau douce.… L'espérance affoiblie est pourtant soutenue par l'aspect imposant du bras principal, qui continue d'offrir tous les caractères apparens d'un grand fleuve. Déjà on l'a remonté l'espace de 60 ou 80 milles; on croit pouvoir s'avancer à une distance beaucoup plus considérable….. Vain espoir! ce fleuve majestueux se termine tout-à-coup en un misérable ruisseau d'eau douce, incapable de porter les plus foibles embarcations, et où coulent à peine, à diverses époques de l'année, quelques pouces d'eau.… Le voyageur, étonné, s'arrête; et lorsqu'il vient à s'apèrcevoir que le flux et le reflux sont presque aussi sensibles au terme de sa course que vers les côtes qu'il vient de quitter, il ne peut concevoir comment dans un si grand espace la pente du terrain peut rester si foible.

Pl. I ter, n.° 4.

Pl. I.

Pl. I bis, n.° 16:

Pl. I ter, n.os 5, 3 et 6.

Pl. I bis, n.os 8 et 15.

Pl. I bis, n.os 1 et 3.

Tel est le tableau général que présentent toutes les rivière de la Nouvelle-Hollande; il n'en est pas une à laquelle il ne soit rigoureusement applicable, sans aucune autre espèce de modification que celles qui résultent de l'étendue plus ou moins grande de ces diverses rivières. Ainsi, la rivière George, celle de Cook à Botany-Bay, celle de Parramatta au port Jackson, celle d'Hawkesburry à Broken-Bay, la rivière Hunter, celle de l'Endeavour, toutes les rivières du golfe de Carpentarie récemment reconnues par le capitaine FLINDERS, les rivières ou les havres de la baie

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des Chiens-Marins, la rivière des Cygnes, celle de la baie du Géographe, le port du Roi George, le golfe Bonaparte, le golfe Joséphine, le port Philipp, le port Western, &c., reproduisent tous une suite de phénomènes analogues à ceux que je viens d'exposer. La terre de Diémen, malgré la différence de sa con