RECORD: Azara, Félix d'. 1809. Voyages dans l'Amérique Méridionale depuis 1781 jusqu'en 1801. Contenant la description géographique, politique et civile du Paraguay et de la rivière de La Plata; l'histoire de la découverte et de la conquête de ces contrées; des détails nombreux sur leur histoire naturelle, et sur les peuples sauvages qui les habitent; le récit des moyens employés par les Jésuites pour assujétir et civiliser les indigènes, etc. Publiés d'après les manuscrits de l'auteur, avec une notice sur sa vie et ses écrits, par C. A. Walckenaer; enrichis de notes par G. Cuvier, suivis de l'histoire naturelle des Oiseaux du Paraguay et de La Plata par le même auteur, traduite, d'après l'original espagnol, et augmentée d'un grand nombre de notes par M. Sonnini. Accompagnés d'un Atlas de vingt-cinq planches. 4 vols. Paris: Dentu.

REVISION HISTORY: Transcribed (single key) by AEL Data 01.2014. RN1

NOTE: This work formed part of the Beagle library. The Beagle Library project has been generously supported by a Singapore Ministry of Education Academic Research Fund Tier 1 grant and Charles Darwin University and the Charles Darwin University Foundation, Northern Territory, Australia.


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VOYAGES

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

II.

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ERRATA.

TOME PREMIER.

Page 17, ligne 12, que lui donneront, lisez que donneront.

28, 7, don, lisez Don, et la même correction partout où ce mot a la même signification.

167, lig. 6 de la note, contenus, lisez contenues.

TOME SECOND.

383, 23, ils l'emprisonnèrent, lisez ils l'empoisonnèrent.

344, dernière ligne, Pichy, lisez Pichiy.

Nota. Le nom de la lagune nommée Xarayes sur les cartes, est ouvent écrit Jarayes dans le corps de l'ouvrage, parce que, dans la langue espagnole, le j et l'x représentent ce son guttural, qui se rapproche beaucoup du ch des Allemands, dans ich, etc.

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VOYAGES

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE,

PAR DON FÉLIX DE AZARA,

COMMISSAIRE ET COMMANDANT DES LIMITES ESPAGNOLES DANS LE PARAGUAY

DEPUIS 1781 JUSQU'EN 1801;

Contenant la description géographique, politique et civile du Paraguay et de la rivière de La Plata; l'histoire de la découverte et de la conquête de ces contrées; des détails nombreux sur leur histoire naturelle, et sur les peuples sauvages qui les habitent; le récit des moyens employés par les Jésuites pour assujétir et civiliser les indigènes, etc.

PUBLIÉS D'APRÈS LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,

AVEC UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES ÉCRITS,

PAR C. A. WALCKENAER;

ENRICHIS DE NOTES PAR G. CUVIER,

SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE LA CLASSE DES SCIENCES PHYSIQUES DE L'INSTITUT, etc.

Suivis de l'histoire naturelle des Oiseaux du Paraguay et de La Plata, par le même auteur, traduite, d'après l'original espagnol, et augmentée d'un grand nombre de notes, par M. SONNINI;

ACCOMPAGNÉS D'UN ATLAS DE VINGT-CINQ PLANCHES.

TOME SECOND.

PARIS,

DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,

RUE DU PONT-DE-LODI, n° 3,

1809.

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VOYAGES

DANS

L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

CHAPITRE X.

Des Indiens sauvages.

QUOIQUE l'homme soit un être incompréhensible, et sur-tout l'homme sauvage, qui n'écrit point, qui parle peu, qui s'exprime dans une langue inconnue à laquelle il manque une foule de mots et d'expressions, et qui ne fait que ce que lui commande le peu de besoin qu'il éprouve; cependant comme c'est la partie principale et la plus intéressante dans la description d'un pays, je donnerai ici quelques observations que j'ai faites sur un grand nombre de nations indiennes libres ou sauvages, et qui ne sont point et n'ont jamais été assujéties à l'Empire espagnol ni à aucun autre. Je ne m'étendrai pas beaucoup pour éviter l'ennui, et pour ne pas ressembler à ceux qui, pour avoir vu une demi-douzaine

II. a. 1

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d'indiens sur la côte, en sont une description peut-être plus complète qu'ils ne pourraient faire d'eux-mêmes. Ajoutez à cela, que je n'aime point les conjectures, mais les faits, et que je n'ai pas autant d'instruction et de talens que d'autres.

J'ai vécu pendant long-tems parmi quelques-unes de ces nations sauvages, moins de tems avec d'autres. Je dirai même quelque chose de celles que je n'ai pas vues, asin que l'on sache avec certitude celles qui ont existé et celles qui existent encore dans le pays que je décris, et pour que les voyageurs, les géographes et les historiens ne les multiplient pas aussi énormément qu'ils l'ont fait jusqu'à présent. Les conquérans et les missionnaires n'ont jamais pensé à faire une description véritable des différentes nations indiennes, mais seulement à rehausser leurs prouesses, et à exagérer leurs travaux. C'est dans cette vue qu'ils ont infiniment augmenté le nombre des indiens et des nations, et qu'ils en ont fait des antropophages; ils avaient grand tort, car aujourd'hui aucune de ces nations ne mange de chair humaine, et ne se ressouvient d'en avoir mangé, quoiqu'elles soient aussi libres qu'à la première arrivée des espagnols.

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On a écrit aussi qu'ils se servaient de flèches empoisonnées, ce qui est une autre fausseté positive. Les ecclésiastiques y en ont ajouté une autre, en disant que ces peuples avaient une religion. Persuadés qu'il était impossible aux hommes de vivre sans en avoir une bonne ou mauvaise, et voyant quelques figures dessinées ou gravées sur les pipes, les arcs, les bâtons et les poteries des indiens, ils se figurèrent à l'instant que c'étaient leurs idoles, et ils les brûlèrent. Ces peuples emploient encore aujourd'hui les mêmes figures; mais ils ne le sont que par amusement, car ils n'ont aucune religion1.

Avant de faire la description de chaque nation en particulier, je dois avertir en outre, que j'appellerai nation, toute réunion d'indiens qui se regardent eux-mêmes comme formant

1 Il est possible qu'ils n'aient point d'idoles; mais il est bien difficile de croire qu'ils ne soient pas soumis à l'empire de certaines idées superstitieuses plus ou moins raisonnables ou déraisonnables. A moins de connaître parfaitement les mœurs et le langage d'un peuple, il est très? difficile de déterminer au juste quelles sont ses idées religieuses. Nous en avons un exemple bien frappant dans les absurdités débitées par Tacite et les autres auteurs romains, sur la religion, les dogmes et les cérémonies des juifs; cependant les juifs avaient un culte public, parlaient la langue des romains, vivaient au milieu d'eux, et formaient un peuple civilisé et éclairé. Les sauvages de l'Amérique n'ont rien de commun ni dans le langage, ni dans les mœurs, avec les européens civilisés qui communiquent avec eux. Lors même qu'on entendrait parfaitement leurs nombreuses langues, croit-on qu'il leur fût possible de définir avec exactitude le petit nombre d'idées que différentes causes leur ont fait naître, et qui presque toutes ou peut-être toutes sont nécessairement absurdes et incohérentes. Combien de nations instruites et civilisées se trouveraient à cet égard aussi embarrassées que ces sauvages! (C. A. W.)

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une seule et même nation, et qui ont le même esprit, les mêmes formes, les mêmes mœurs et la même langue. Peu m'importera qu'elle se compose de peu ou de beaucoup d'individus, parce que ce n'est pas là un caractère national. J'avertis encore que, lorsque je marquerai les lieux habités par ces nations, on ne doit pas croire qu'elles y soient stables, mais seulement que l'endroit désigné est comme le centre du pays qu'elles habitent: car toutes sont errantes, les unes plus, les autres moins, dans l'étendue d'un certain district; parce qu'il leur arrive rarement de passer sur le territoire fréquenté par une autre nation. Au

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contraire, elles sont presque toujours séparées par un désert, quelquefois très-considérable.

Je préviens enfin que, quand je dirai que la langue d'une nation est différente de celle d'une autre, on doit entendre que cette différence est au moins aussi grande qu'entre l'anglais ou l'allemand et l'espagnol; de manière qu'il n'y a pas un seul mot qui se ressemble de l'une à l'autre, autant que j'ai pu m'en assurer. Les indiens parlent ordinairement beaucoup plus bas que nous autres; ils n'appellent pas l'attention par leurs regards; pour prononcer, ils remuent peu les lèvres, et parlent beaucoup de la gorge et du nez: le plus souvent même, il nous est impossible d'exprimer avec nos lettres leurs mots ou leurs sons: ainsi il est très-difficile d'apprendre de pareilles langues, et même d'en savoir une seule de manière à pouvoir la parler. Du moins je n'ai trouvé qu'un seul espagnol qui parlât l'idiome mbayâ, parce qu'il avait passé vingt ans parmi eux, et don Francisco Amansio Gonzalez, qui, ayant eu chez lui (comme il en a encore) quelques indiens du Chaco, entendait un peu leurs langues. Tous les deux conviennent (et il n'y a pas de doute) que ces

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langues sont très-pauvres, et qu'elles n'ont aucun rapport les unes avec les autres. Ainsi l'on serait assez embarrassé, si l'on voulait faire des recherches sur leur origine et sur leurs rapports1.

CHARRUAS. C'est une nation d'indiens qui a une langue particulière, différente de toutes les autres, et si gutturale, que notre alphabet ne saurait rendre le son de ses syllabes. A l'époque de la conquête, elle était errante, elle habitait la côte septentrionale de la rivière de la Plata, depuis Maldonado jusqu'à la rivière d'Uruguay, et elle s'étendait tout-au-plus à trente lieues vers le nord, parallèlement à cette côte. Ses frontières, du côté de l'ouest, touchaient en partie celles de la nation yáro, qui habitait vers l'embouchure de la rivière de San-Salvador; et vers le nord, elle était séparée par un grand désert, de quelques hameaux d'indiens guaranis.

Les charrúas tuèrent Jean Diaz-de-Solis, qui, le premier, découvrit la rivière de la Plata. Sa mort fut l'époque d'une guerre sanglante,

1 Si, comme le dit l'auteur, il n'y a aucun rapport entre ces langues, on ne peut être embarrassé des recherches à faire sur ce sujet, car il est inutile d'en faire. (C. A. W.)

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qui dure encore aujourd'hui, et qui a fait répandre bien du sang. Dès les commencemens les espagnols tàchèrent de se fixer dans leur pays; et dans cette vue, ils élevèrent quelques bâtimens dans la colonie du Sacrement, un petit fort, et ensuite une ville à l'embouchure de la rivière de San-Juan, et une autre au confluent de la rivière de San-Salvador et de celle d'Uruguay. Mais les charrúas détruisirent tout, et ne laissèrent personne s'établir sur leur territoire, jusqu'à ce que les espagnols, qui fondèrent en 1724, la ville de Montevidéo, eussent repoussé insensiblement ces sauvages vers le nord, en les éloignant de la côte; opération qui a coûté un grand nombre de combats sanglans.

Dès ce tems, les charrúas avaient attaqué et exterminé les nations indiennes appelées yáros et bohánes; mais ils s'allièrent et contractèrent une intime amitié avec les minuanes, pour se soutenir mutuellement contre les espagnols. Ceux-ci, dont le nombre augmenta considérablement à Montevideo, gagnèrent continuellement du terrain vers le nord, à force de batailles, et commencèrent à établir des postes pour leurs troupeaux. Enfin les espagnols sont venus à bout de forcer une

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partie des charrúas et des minuanes à s'incorporer aux habitations les plus méridionales des Missions des jésuites sur l'Uruguay; d'autres ont été forcés de venir habiter Buenos-Ayres, et on en a réduit quelques-uns à vivre tranquilles et soumis, à Cayastá, près de la ville de Santa-Fé de la Vera-Cruz. Mais il reste encore une partie de cette nation qui, quoique errante, habite ordinairement l'est de la rivière d'Uruguay, vers les 31 ou 32 deg. de latitude. Celle-ci continue la guerre à feu et à sang avec la plus grande opiniâtreté, sans vouloir entendre parler de paix, et même souvent elle attaque aussi les portugais. Lorsque je voyageais dans ce pays pour le reconnaître, ces indiens ont souvent attaqué mes éclaireurs, qui étaient au nombre de cinquante, ou même de cent, et ils en ont tué plusieurs.

Leur taille moyenne me paraît surpasser d'un pouce celle des espagnols, mais elle est plus égale. Ils sont agiles, droits et bien proportionnés; et on n'en trouve pas un seul qui soit ou trop gras, ou trop maigre, ou contrefait. Ils ont la tête droite, le front et la physionomie ouverte, signes de leur orgueil et même de leur férocité. Leur couleur se rapproche plus du noir que du blanc, sans

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presqu'aucun mélange de rouge. Les traits de leur figure sont très-réguliers, quoique leur nez me paraisse un peu plus étroit et enfoncé entre les yeux. Ces yeux sont un peu petits, brillans, toujours noirs et jamais bleus, et ils ne sont jamais entièrement ouverts; mais ils ont sans contredit la vue du double plus longue et meilleure que les européens. Ils ont aussi l'ouie bien supérieure à la nôtre. Leurs dents sont bien placées, trèsblanches, même dans l'âge le plus avancé, et jamais elles ne leur tombent naturellement. Leurs sourcils sont peu garnis; ils n'ont point de barbe, et très-peu de poils sous les aisselles et au pubis. Ils ont les cheveux épais, trèslongs, gros, luisans, noirs, et jamais blonds. Jamais ils ne leur tombent, et ils ne deviennent gris qu'à moitié, vers l'âge de quatrevingts ans. Leurs mains et leurs pieds sont plus petits et mieux faits qu'en Europe; et la gorge de leurs femmes me paraît être moins considérable que celle d'autres nations indiennes.

Jamais ils ne coupent leurs cheveux. Les femmes les laissent tomber; mais les hommes les attachent, et les adultes mettent sur le nœud qui les réunit des plumes blanches pla-

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cées verticalement. S'ils peuvent se procurer quelque peigne, il en font usage; mais ordinairement ils se peignent avec les doigts. Ils ont beaucoup de vermine, que les femmes cherchent avec plaisir, pour se procurer la jouissance de les tenir pendant quelque tems sur le bout de leur langue qu'elles tirent à cet effet, et pour les croquer et les manger ensuite. Cette coutume dégoûtante est établie généralement parmi toutes les indiennes, et même parmi les mulâtresses et les pauvres du Paraguay. Elles en font autant des puces. Les femmes n'ont ni bijoux, ni autres parures semblables, et les hommes ne se peignent pas le corps. Mais le jour de la première menstruation des jeunes filles, on leur peint sur la figure trois raies bleues, qui tombent verticalement sur le front, depuis la naissance des cheveux jusqu'au bout du nez, en suivant la ligne du milieu; et on leur en trace deux autres qui traversent les tempes. On trace ces raies en piquant la peau, et par conséquent elles sont ineffaçables, signe caractéristique du sexe feminin. La menstruation de ces femmes, ainsi que celle de toutes les indiennes, est moins considérable que celle des espagnoles. Le sexe masculin est distingué

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par le barbote. Je vais expliquer ce que c'est. Peu de jours après la naissance d'un garçon, sa mère lui perce de part en part la lèvre inférieure a la racine des dents, et introduit dans ce trou le barbote. C'est un petit morceau de bois de quatre ou cinq pouces de long, et de deux lignes de diamètre. Dans toute leur vie, jamais ils ne l'ôtent, pas même pour dormir, à moins qu'il ne s'agisse de le remplacer par un autre, lorsqu'il se casse. Pour l'empêcher de tomber, on le fait de deux pièces, l'une large et plate à l'un des bouts, asin qu'il ne puisse pas entrer dans le trou, où on le place de façon que la partie large se trouve à la racine des dents; l'autre bout de la pièce sort à peine de la lèvre, et il est percé pour y assujétir l'autre morceau de bois qui est plus long, et qu'on y fait entrer par force.

J'ignore quelles étaient leurs anciennes habitations, quand ils n'avaient ni peaux de vaches, ni peaux de chevaux1. Celles qu'ils

1 Il n'est pas inutile de rappeler à quelques lecteurs, que les bœufs et les chevaux sont des animaux qui étaient étrangers à toute l'Amérique, et qu'ils y ont été' apportés par les européens. Ce fut en 1550 qu'on laboura pour la première fois la terre dans la vallée de Cusco. (C. A. W.)

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ont aujourd'hui ne leur coûtent pas beaucoup de peine à construire. Ils coupent au premier arbre trois ou quatre branches vertes, ils les plient pour en enfoncer les deux bouts en terre. Sur les trois ou quatre arcs, formés par ces branches et un peu éloignés les uns des autres, ils étendent une peau de vache, et voilà une maison suffisante pour mari et femme avec quelques enfans. Si elle est trop petite, ils en construisent une autre à côté, et chaque famille en fait autant. On conçoit bien qu'ils ne peuvent y entrer, que comme des lapins dans leur trou. Ils s'y couchent sur une peau, et dorment toujours sur le dos, comme tous les indiens sauvages. Il est inutile d'avertir qu'ils n'ont ni chaises, ni bancs, ni tables, et que leurs meubles se réduisent presque à rien.

Je ne sais rien non plus de leur ancien habillement. Aujourd'hui les hommes ne portent ni bonnet ni chapeau, et vont entièrement nus. Mais s'ils peuvent se procurer quelque poncho ou un chapeau, ils en font usage lorsqu'il fait froid. C'est par cette dernière raison que quelques-uns d'entr'eux se font avec des peaux souples, et même avec celle du yaguareté, une chemisette très-étroite, sans collet

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ni manche, qui leur couvre à peine les parties, et cela même pas toujours. Le poncho est un morceau d'étoffe de laine très-grossière, large de sept palmes, long de douze, avec une fente au milieu pour passer la tête. Les femmes se couvrent d'un poncho, ou portent une chemise de coton, sans manches, quand leurs pères ou leurs maris ont pu s'en procurer ou en voler quelqu'une. Mais elles ne lavent jamais leurs vêtemens, ni leurs mains, ni leur figure, ni leur corps, si ce n'est quelquefois dans les chaleurs, lorsqu'elles se baignent: de sorte qu'on ne saurait rien voir de plus mal-propre, ni par conséquent rien sentir de plus puant. Elles ne balayent jamais non plus leur habitation: elles ne cousent ni ne filent; peut-être parce qu'il n'y a point de coton dans leur pays, et qu'on n'y élève point de brebis.

Je crois qu'ils n'ont jamais cultivé la terre, du moins ne le font-ils pas aujourd'hui; et ils se nourrissent uniquement de la chair des vaches sauvages, qui abondent dans leur district. Les femmes font la cuisine; mais tous les ragoûts se réduisent au rôti, sans sel. Elles passent une broche de bois dans la viande, elles en plantent la pointe en terre; elles

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allument ensuite du feu à côté, et la retournent une seule fois pour la faire cuire également. Elles mettent à-la-fois plusieurs broches; et quand l'une est dépouillée, on la remplace sur-le-champ par une autre. A quelque heure que ce soit, celui qui a envie de manger, tire une de ces broches, la plante devant lui, et, assis sur ses talons, il mange ce que bon lui semble, sans prévenir personne, sans dire un mot, même lorsque mari, femme et enfans mangent du même morceau, et ils ne boivent qu'après avoir fini de manger.

Ils ne connaissent ni jeux, ni danses, ni chansons, ni instrumens de musique, ni sociétés ou conversations oiseuses. Leur air est si grave, qu'on ne peut y distinguer les passions. Leur rire se réduit à entr'ouvrir légèrement les coins de la bouche, sans jamais éclater. Ils n'ont jamais une voix grosse et sonore, et ils parlent toujours très-bas, sans crier, pas même pour se plaindre lorsqu'on les tue. Cela va au point que, s'ils ont affaire à quelqu'un qui ait dix pas d'avance sur eux, ils ne l'appellent pas, aimant mieux marcher pour le rejoindre. Ils n'adorent aucune divinité, et n'ont aucune religion; et par conséquent ils se trouvent dans un état plus arriéré

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que celui du premier homme sauvage décrit par quelques savans, puisqu'ils lui donnent une religion. On n'observe parmi eux ni action, ni parole, qui ait le moindre rapport aux égards du respect et de la politesse. Ils n'ont également ni lois, ni coutumes obligatoires, ni récompenses, ni châtimens, ni chef pour les commander. Ils avaient autrefois des caciques, qui certainement n'avaient aucune autorité sur eux, et qui y jouaient le même rôle que dans d'autres nations dont nous parlerons. Tous sont égaux; aucun n'est au service de l'autre, à moins que ce ne soit quelque vieille femme qui, pour n'avoir aucun moyen, se réunit à quelque famille, ou qui se charge de l'emploi d'ensevelir et d'enterrer les morts.

Les chefs de famille se réunissent à l'entrée de la nuit, pour convenir entr'eux de ceux qui doivent passer la nuit en sentinelle, et des postes qu'ils doivent occuper: ils sont si rusés et si prévoyans, qu'ils n'oublient jamais cette précaution. Si quelqu'un a formé quelque projet d'attaque ou de défense, il le communique à cette assemblée, qui l'exécute si elle l'approuve. Ils sont tous assis en rond sur leurs talons1. Mais, malgré cette approba-

1 Il y a donc une sorte de gouvernement mélange d'aristocratie et de démocratie; tout cela est entièrement conforme à ce que j'ai dit de la forme de gouvernement des peuples, dans la deuxième période, à la page 63 de mon Essai sur l'histoire de l'espèce humaine. (C. A. W.)

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tion, personne n'est obligé de concourir a l'exécution, pas même celui qui a proposé l'affaire, et il n'y a aucune peine infligée aux absens. Ce sont les parties elles-mêmes qui arrangent leurs différends particuliers: si elles ne sont pas d'accord, elles se chargent à coups de poing, jusqu'à ce qu'une des deux tourne le dos et laisse l'autre, sans reparler de l'affaire. Dans ces duels, ils ne font jamais usage des armes; et je n'ai jamais ouï dire qu'il y ait eu quelqu'un de tué. Il y a cependant souvent du sang répandu, parce qu'ils se frappent le nez, et par fois même ils se cassent quelque dent1.

1 «Les besoins d'où dépend la conservation d'une société quelconque, sont l'acquisition de la subsistance nécessaire à l'entretien de la vie de chacun de ses membres, la sûreté extérieure et la tranquillité intérieure. Nous venons de voir comment une autorité légale s'établit naturellement chez un peuple dans cette période, pour pourvoir aux deux premiers; quant au dernier, il est presque nul chez eux: peu jaloux entr'eux de l'autorité dont l'acquisition est plus pénible que la possession n'en est désirable, réunis par un même intérêt, ils ignorent le tumulte des factions et les orages des dissentions politiques. Leur petit nombre, résultat nécessaire de leur manière d'exister, contribue encore à faire régner parmi eux la plus grande union et le plus parfait accord. Dans les injures particulières, il est permis à l'offensé de faire justice lui-même. Il est peu d'altercations qui intéressent la société entière; et s'il en est qui mérite son attention, on la juge dans l'assemblée déjà consacrée par l'usage, comme autorité souveraine.» (Essai sur l'Histoire de l'espèce humaine, par C. A. Walckenaer, in-8.°, 1798, pag. 69.)

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Ils ont des chevaux et des haras. La plupart possèdent des brides garnies en fer, que les portugais, lorsqu'ils sont en paix ensemble, leur donnent en échange des chevaux qu'ils en reçoivent. Les hommes montent ordinairement à poil, et les femmes sur une espèce de housse très-simple. Si quelqu'un d'eux perd ses chevaux à la guerre, il ne doit pas s'attendre que les autres lui en prêtent. S'il n'en reste qu'un, le mari monte dessus, tandis que sa femme et sa famille le suivent à pied, et chargées en outre du reste du bagage. La plupart n'ont pour toute arme qu'une lance de onze pieds, armée d'un fer très-long, que les portugais leur procurent; et ceux qui n'en

II. a. 2

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ont pas, se servent de flèches très-courtes, qu'ils portent dans un carquois suspendu a leur épaule.

Quand ils ont résolu de faire une expédition militaire, ils cachent leurs familles dans un bois, et envoient à la découverte, au moins six lieues en avant, des éclaireurs bien montés. Ceux-ci s'avancent avec les plus grandes précautions, étendus tout de leur long sur leurs chevaux. Ils vont lentement, et s'arrêtent de tems en tems pour les laisser paître. C'est à cause de cela qu'ils ne les brident pas, et qu'ils se contentent de leur attacher la mâchoire inférieure avec une petite courroie, à laquelle ils en attachent deux autres qui leur servent de rênes. A ces précautions, joignez l'avantage de voir avant d'être vus, dans ces immenses plaines, parce que leur vue est bien supérieure à la nôtre. Quand ils sont assez près, c'est-à-dire à la distance d'une ou deux lieues, ils s'arrêtent; et, au coucher du soleil, ils mettent des entraves à leurs chevaux; ils s'approchent à pied, en se courbant et se cachant dans les herbes, jusqu'à ce qu'ils aient bien reconnu la situation du camp ennemi ou de la maison qu'ils veulent attaquer, ainsi que de ses postes avancés, de ses sentinelles et de sa

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cavalerie. Lors même qu'ils n'ont pas intention d'attaquer, leurs éclaireurs suivent toujours les troupes espagnoles qui traversent le pays: de sorte que, quand bien même on ne verrait pas un seul indien, le commandant doit supposer qu'on suit tous ses pas, et qu'il sera infailliblement attaqué, s'il n'a pas l'adresse de se précautionner comme il faut. C'est pourquoi il doit constamment se tenir tranquille pendant le jour, et n'entreprendre ses marches que la nuit.

Les éclaireurs, après avoir pris leurs renseignemens, partent à toute bride pour en donner avis aux leurs; mais s'ils ont été découverts, ils s'échappent du côté tout opposé à celui de leur troupe, et il ne faut pas penser à les rejoindre, parce qu'ils ont des chevaux supérieurs en vîtesse. Lorsqu'au contraire ils s'imaginent pouvoir obtenir l'avantage, après le rapport fait, ils se distribuent vers les points qu'ils ont choisis pour l'attaque, et marchent lentement. Mais aussitôt qu'ils sont à portée, ils poussent de grands cris, se frappent sur la bouche à coups redoublés, se précipitent sur l'ennemi comme la foudre, et tuent tout ce qu'ils rencontrent, ne conservant que les femmes et les enfans au-dessous de douze ans.

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Ils emmènent leurs prisonniers, et les laissent jouir de leur liberté parmi eux: la plupart s'y marient, et s'accoutument tellement à ce genre de vie, qu'il est rare qu'ils veuillent le quitter pour retourner parmi leurs compatriotes. Ils font ces expéditions avant la pointe du jour, mais ils attaquent aussi en plein midi, s'ils s'aperçoivent que le commandant ennemi a peur, ou qu'il y a du désordre dans sa troupe. Ils savent, outre cela, faire de fausses attaques, des fuites simulées, et dresser des embuscades; et on peut être sûr qu'aucun de ceux qui prennent la fuite ne leur échappe, à cause de la supériorité de leurs chevaux, et de l'adresse avec laquelle ils les manient. Heureusement ils se contentent d'une seule victoire, comme le yaguareté, et ne songent pas à prositer de leur avantage; sans cela, peut-être les espagnols n'auraient-ils pas pu étendre leur population dans les plaines de Montevidéo. Chacun prosite du butin qu'il fait personnellement, car ils n'en font point de partage.

Quand on pense que les charrúas ont donné plus de peine aux espagnols, et leur ont fait répandre plus de sang que les armées des yncas et de Montezuma, on croirait sans

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doute que ces sauvages forment une nation très-nombreuse: eh bien, que l'on sache que ceux qui existent aujourd'hui et qui nous font une si cruelle guerre, ne forment pas à coup sûr un corps de quatre cents guerriers. Pour les soumettre, on a souvent envoyé contre eux plus de mille vétérans, soit en masse, soit partagés en différens corps, pour les resserrer, et on leur a porté des coups terribles; mais enfin ils subsistent, et nous ont tué beaucoup de monde. On a observé que, lorsqu'ils attaquent, il est bon de mettre pied à terre, et de les attendre en gardant les rangs, et se contentant de tirer quelques coups l'un après l'autre; c'est la seule manière de leur faire respecter les armes à feu. Alors ils s'en vont, après avoir fait beaucoup de caracoles, et sans trop s'approcher. Tout est perdu, si l'on fait une décharge générale.

Ils ne restent jamais dans le célibat, et ils se marient aussitôt qu'ils sentent le besoin de cette union. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que le mariage ait lieu entre frère et sœur. Je leur en ai demandé la raison; ils ne la savent pas: mais comme ils n'ont aucune loi qui le leur défende, on doit présumer que si de pareilles alliances n'ont pas lieu, c'est que,

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lorsque la sœur est plus âgée, elle n'attend pas que son frère ait atteint l'âge nécessaire, et qu'elle se marie avec le premier qui se présente; et que, dans le cas contraire, le frère en fait autant. Comme ils sont naturellement taciturnes et sérieux, qu'ils ne connaissent ni luxe, ni différence d'hiérarchie, ni parures, ni jeux, etc., choses qui sont le principal fondement de la galanterie, le mariage, cette affaire si grave et si fort recommandée par la nature, se traite entre ces sauvages avec presque autant de sang-froid que nous en mettons à arranger une partie de spectacle. Tout se réduit donc à demander la fille à ses parens, et à l'emmener lorsqu'ils le permettent. La femme ne s'y refuse jamais, et se marie toujours avec le premier qui se présente, fût-il vieux et laid.

Du moment où un homme se marie, il forme une famille à part, et travaille pour la nourrir, parce que jusqu'alors il a vécu aux dépens de ses parens, sans rien faire, sans aller à la guerre et sans se trouver aux assemblées. La polygamie est permise; mais une seule femme n'a jamais deux maris1; et même, quand un

1 «Puisque dans cette période, l'homme retient sa femme sous sa dépendance immédiate, sans qu'elle ait la liberté de s'y soustraire, le mariage aura plus de stabilité, et sera de la part du sexe un contrat obligatoire. L'on verra donc souvent un homme posséder plusieurs femmes, mais jamais une femme posséder plusieurs maris, à moins que les causes que j'ai indiquées n'en aient disposé autrement.» (Essai sur l'Histoire de l'espèce humaine, pag. 83.)
On verra, dans la suite de ce chapitre, une des causes à laquelle je fais ici allusion, vérifiée par l'exemple des ganas, où les femmes peuvent posséder plusieurs maris, quoiqu'ils soient au même période de civilisation que les autres indigènes de ces contrées. (C. A. W.)

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homme en a plusieurs, elles l'abandonnent aussitôt qu'elles en trouvent un autre dont elles sont les uniques épouses. Le divorce est également libre aux deux sexes; mais il est rare qu'ils se séparent lorsqu'ils ont des enfans. L'adultère n'a d'autre suite que quelques coups de poings que la partie lésée donne aux deux complices, et seulement dans le cas où elle les prend sur le fait. Ils n'apprennent et ne défendent rien à leurs enfans, et ceuxci n'ont aucun respect pour leurs pères; suivant en cela leur principe universel, de faire chacun ce que bon lui semble, sans être arrêté par aucun égard ni par aucune autorité. Si les enfans deviennent orphelins, quelques parens s'en chargent.

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Les chefs de famille, mais non leurs femmes ni leurs enfans, s'enivrent le plus souvent qu'ils peuvent avec de l'eau-de-vie, et, à défaut de cette liqueur, avec de la chicha, qu'ils préparent en délayant dans de l'eau du miel sauvage, et le laissant fermenter1. Je ne me suis pas aperçu qu'ils fussent sujets au mal vénérien, ni à aucune autre maladie particulière, et leur vie me paraît plus longue que la

1 «L'homme est naturellement enclin à l'oisiveté et à la paresse; il a, si je puis m'exprimer ainsi, une force d'inertie qui le fait rester en repos, à moins que quelque cause puissante ne le force à se mouvoir: ces causes doivent être en petit nombre et peu fréquentes chez les peuples de la première période, à qui l'ambition, l'amour, l'avarice sont absolument étrangères. Aussi un des traits les plus frappans de leur caractère national, est l'indolence; mais elle entraîne avec elle la langueur et l'ennui. Pour se soustraire à ces fléaux, l'on dut adopter avec transport, dans l'enfance des sociétés, ces breuvages qui impriment à tous nos organes un mouvement rapide, qui excitent une joie bruyante, qui exaltent l'imagination, qui semblent nous dérober à notre propre existence, et faire de nous un nouvel être. La fermentation spiritueuse est un des phénomènes les plus fréquens de la nature, dans la décomposition des végétaux, et un de ceux que l'art imite le plus facilement.» (Essai sur l'Histoire de l'espèce humaine, pag. 50.)

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nôtre. Mais cependant comme ils sont quelquefois malades, ils ont leurs médecins. Ceux-ci ne connaissent qu'un remède universel pour tous les maux; il se réduit à sucer avec beaucoup de force l'estomac du patient, pour en tirer le mal, ainsi que ces médecins ont su le faire accroire pour se procurer des gratifications.

Aussitôt qu'un indien est mort, ils transportent le cadavre à un lieu déterminé, qui est aujourd'hui une petite montagne, et ils l'enterrent avec ses armes, ses habillemens et toutes ses nippes. Quelques-uns ordonnent de tuer sur leur tombeau le cheval qu'ils aimaient le mieux, ce qui est exécuté par quelque ami ou quelque parent. La famille et la parenté pleurent beaucoup le mort, et leur deuil est bien singulier et bien cruel. Quand le mort est un père, un mari, ou un frère adulte, les filles et les sœurs, déjà femmes, se coupent, ainsi que la femme, une des articulations ou jointures des doigts, pour chaque mort, en commençant cette opération par le petit doigt. En outre, elles s'enfoncent à différentes reprises le couteau ou la lance du défunt, de part en part, dans les bras, le sein et les flancs, de la ceinture en haut. Je l'ai vu. Ajoutez à

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cela qu'elles passent deux lunes en retraite dans leurs cabanes, où elles ne font que pleurer, et ne prennent que très-peu de nourriture. Je n'ai pas vu une seule femme adulte qui eût les doigts complets, et qui lie portât des cicatrices de coups de lance.

Le mari ne prend point le deuil pour la mort de sa femme, non plus que le père pour la mort de ses enfans; mais quand ceux-ci sont adultes, à la mort de leur père, ils se cachent pendant deux jours entiers tout nuds dans leur cabane, sans prendre presque de nourriture, et cette nourriture ne peut être que de la chair ou des œufs de perdrix. Ensuite, vers le soir, ils s'adressent à un autre indien pour se faire l'opération suivante: cet indien saisit au patient la chair du bras en la pinçant, et y passe de part en part un morceau de roseau long d'un palme, de manière que les deux extrémités ressortent de chaque côté. Le premier morceau s'enfonce au poignet, et les autres successivement de pouce en pouce sur toute la partie extérieure du bras jusqu'à l'épaule, et même sur cette partie. Que l'on ne croye pas que ces morceaux de roseaux soient de la grosseur d'une épingle; car ce sont des éclats coupans, de deux à

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quatre lignes de large, et dont la grosseur est égale par-tout. C'est dans ce misérable et épouvantable appareil, que sort le sauvage qui est en deuil, et qu'il s'en va seul et tout nud dans un bois ou sur quelque hauteur, sans craindre le yaguareté ni les autres bêtes féroces, parce qu'ils sont persuadés qu'elles prennent la fuite en les voyant ainsi arrangés. Il porte à la main un bâton armé d'une pointe de fer; il s'en sert pour creuser, à l'aide de ses mains, un puits où il s'enfonce jusqu'à la poitrine, et où il passe la nuit debout. Il en sort le matin pour se rendre à une petite cabane semblable à celles que j'ai décrites, et qui est toujours préparée pour ceux, qui sont en deuil. Là il s'ôte les roseaux, se couche pour reposer, et y prisse deux jours sans boire ni manger. Le lendemain et les jours suivans, les enfans de la nation lui apportent de l'eau et quelques perdrix ou de leurs œufs, et en très-petite quantité. Ils les laissent à sa portée, et se retirent en courant sans lui dire un mot. Cela dure pendant dix ou douze jours, au bout desquels le patient va rejoindre les autres. Personne n'est obligé à ces cérémonies barbares, et cependant on s'en dispense rarement; celui qui ne s'y conforme pas exacte-

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ment est regardé comme faible, et voilà la seule punition; encore cette idée ne lui fait-elle aucun tort dans la société dont il est membre.

Ceux qui se persuadent que l'homme n'agit jamais sans motif, et qui prétendent découvrir la cause de tout, pourront exercer leur curiosité à rechercher l'origine d'un deuil aussi extravagant parmi cette nation d'indiens.

YAROS. Ces indiens habitaient, à l'époque de la conquête, la côte orientale de la rivière d'Uruguay, entre la rivière Noire et celle de San-Salvador. Du côté de l'est, ils avaient pour voisins les charruás, et du côté du nord les bohánes et les chanás. Les renseignemens que j'ai pu recueillir à cet égard se réduisent à ceux-ci: leur langue était très-différente de toutes les autres; le nombre de leurs guerriers n'allait pas à cent: leurs armes étaient un arc et des flèches; ils ne devaient pas manquer de courage, puisqu'ils attaquèrent et tuèrent un nombre assez considérable d'espagnols qui accompagnaient le capitaine Jean Alvarez, premier navigateur de l'Uruguay. Enfin ils furent exterminés par les charruás.

BOHANES. Cette nation, au moment de la conquête, habitait le bord de l'Uruguay, au nord de la rivière Noire, et touchait du côté

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du sud aux pays des yáros et des chanás. Tout ce que j'ai pu trouver à leur égard dans les anciens manuscrits, c'est que leur langue était différente de toutes les autres, que cette nation était encore moins nombreuse que les yáros, et qu'elle fut exterminée par les charruás.

CHANAS. Quand les premiers espagnols arrivèrent dans ce pays, cette nation vivait dans les îles de l'Uruguay, en face de la rivière Noire. Ils passèrent de là à la rive orientale de l'Uruguay, un peu au sud de la rivière de San-Salvador, lorsque les espagnols abandonnèrent la ville de San-Salvador; ensuite, pressés par les indiens qui les avoisinaient, ils retournèrent à leurs îles. Ils habitaient celle qu'on appelle aujourd'hui île des Biscayens; lorsque, craignant le voisinage des charruás qui avaient déjà exterminé les yáros et les bohánes, ils recherchèrent la protection des espagnols de Buenos-Ayres, en les suppliant de les défendre et de leur former une peuplade qui serait dans leur dépendance. Le gouverneur leur accorda leur demande, les tira de leur île, et en forma la peuplade appelée aujourd'hui Santo Domingo Soriano. Mais comme ils se sont mélangés avec les

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espagnols, presque tous passent aujourd'hui pour tels. Il en existe cependant encore quelques-uns, entr'autres un qui passe cent ans, et qui dit que son père et son ayeul ont encore vécu plus long-tems. On voit par les discours de ce vieillard, confirmés par quelques pièces anciennes, que le langage de cette nation était différent des autres; qu'elle avait à-peuprès cent guerriers; qu'elle vivait de la pêche, et qu'elle faisait usage de canots; qu'elle ne le cédait pas aux charruás pour la taille et les belles proportions. Comme ceux qui existent aujourd'hui sont nés dans la peuplade, ils ignorent les coutumes des sauvages leurs ancêtres.

MINUANES. C'est une nation qui, au tems de la conquête, vivait dans les plaines septentrionales du Paraná. Elle ne s'en éloignait que d'une trentaine de lieues, et s'étendait de l'est à l'ouest depuis la réunion de cette rivière avec l'Uruguay, jusqu'en face de la ville de Santa-Fé. L'Uruguay la séparait des nations dont nous avons parlé: du côté du nord elle était bornée par de grands déserts, et elle avait pour voisins, du côté du sud, différentes hordes qui vivaient dans les îles formées par le Paraná.

Les minuanes tuèrent Jean de Garay, capi-

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taine renommé parmi les conquérans de l'Amérique, ainsi que la troupe nombreuse qu'il commandait. Quand les charruás commencèrent à passer du côté du nord, ils se lièrent avec les minuanes de la manière la plus étroite. Pendant quelque tems les deux nations vivaient ensemble, et se réunissaient pour attaquer les espagnols de Montevidéo. Elles passaient et repassaient l'Uruguay, et quoiqu'elles se séparassent fréquemment, comme il régnait entr'elles la plus grande harmonie, les espagnols les confondaient, et les confondent encore aujourd'hui, les appelant indistinctement charruás ou minuanes. Aujourd'hui elles sont réunies, et ainsi on ne peut les distinguer relativement à leur état actuel, ni à la manière de faire la guerre; ainsi tout ce que j'ai dit des charruás doit s'entendre également des deux nations réunies. Le jésuite François Garcia commença à former une peuplade de minuanes, appelée Jesus Maria, près de la rivière d'Ybicúi; mais la plupart des indiens retournèrent à leur ancien genre de vie, et il n'y en eut qu'un très-petit nombre qui se réunit à la peuplade des guaranýs, nommée san Borja.

Les minuanes sont aujourd'hui moins nom-

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breux que les charruás; ils ont un langage particulier très-différent, et qui n'a aucun rapport à l'autre, et leur taille est semblable à celle des espagnols; en outre, leurs femmes me paraissent avoir le sein un peu plus gros; leur corps est moins charnu, leur figure plus triste, plus sombre et moins spirituelle, leur caractère moins actif, moins orgueilleux et moins entier; mais ils se ressemblent entièrement pour la couleur, les traits, les sourcils, les yeux, la vue, l'ouïe, les dents, les cheveux, les poils, le manque de barbe, la main, le pied, le sérieux, la taciturnité, le ton de la voix, la coutume de ne point rire, le défaut de propreté, et le barbote; comme eux ils ne crient ni ne se plaignent jamais, et leur ressemblent d'ailleurs par l'égalité, qui n'admet ni classes ni hiérarchie, par les habillemens, les meubles, le défaut de parures, le peu de menstruation, par les chevaux, les armes, la manière de faire la guerre, par les mariages, par le manque d'agriculture, par la manière de se nourrir et de s'enivrer. Ainsi que les charruás, ils ne servent personne, ne se prêtent rien les uns aux autres, ne font point de répartition de butin, et ont également un cimetière commun.

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J'en dis autant de leur défaut de religion, de politesse, de lois, de récompenses, de châtimens, de danses, de chansons, d'instrumens de musique, de jeux, de sociétés et de conversations oiseuses, de la coutume qu'ils ont de s'assembler au coucher du soleil, et de terminer à coups de poing leurs différends particuliers. Mais ils diffèrent à d'autres égards, car ils font rarement usage du divorce et de la polygamie. Les pères et les mères ne prennent soin de leurs enfans que tant qu'ils sont à la mamelle; alors ils les livrent à quelqu'un de leurs parens mariés, soit oncle, soit cousin, soit frère, et ils ne les reçoivent plus chez eux, et ne les traitent plus comme leurs enfans; aussi ceux-ci ne les reconnaissent-ils point pour pères, et ils ne prennent point le deuil à leur mort, mais seulement à celle du parent qui les a élevés.

Leurs femmes, à l'époque de leur première menstruation, s'appliquent les mêmes peintures que celles des charruás, dont elles ont pris cette coutume depuis leur réunion; mais il y en a encore un assez grand nombre qui, suivant leur ancienne pratique, suppriment les raies sur les tempes. Beaucoup d'hommes imitent aujourd'hui les

II. a. 3

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charruás et ne se peignent pas; mais d'autres conservent leur ancienne coutume de se tracer trois raies bleues ineffaçables, qui passent d'une joue à l'autre, en traversant le nez à la moitié de sa longueur; et d'autres se barbouillent seulement de blanc les mâchoires. Ils guérissent leurs malades en leur suçant l'estomac, comme les charruás; mais les hommes ne sont pas les seuls qui exercent la médecine; il y a aussi quelques femmes un peu âgées qui s'adonnent à cette profession. Elles viennent quelquefois à bout de persuader à des hommes qui n'ont point de femme, qu'elles tiennent dans leurs mains la vie et la mort 1; elles leur inspirent de la crainte, et réussissent à se marier avec quelqu'un.

A la mort du mari, la femme se coupe une jointure du doigt; elles coupent aussi l'extrémité de leur chevelure, et le reste sert à se cacher le visage. Elles se couvrent le sein avec quelque morceau d'étoffe ou de peau, ou même avec leurs vêtemens ordinaires, et elles restent pendant quelques jours cachées dans leur hutte. Les filles adultes en font autant à la mort, non de leur père naturel, mais de

1 Comment cela pourrait-il être, s'ils n'avaient aucune religion ou aucune idée superstitieuse? (C. A. W.)

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celui qui les a élevées. Le deuil des hommes faits est tel que celui des charruás que j'ai décrit; mais il dure la moitié moins de tems, et au lieu de s'enfoncer des morceaux de roseau dans les bras, ils se percent avec une grosse arrête de poisson les jambes et les cuisses par-dehors et par-dedans, ainsi que les bras jusqu'au coude, mais non l'épaule. Ils enfoncent l'arrête d'un côté et la retirent de l'autre, comme une aiguille à coudre, et cela au moins de pouce en pouce.

PAMPAS. C'est ainsi que les espagnols appellent une nation d'indiens, parce qu'elle vit errante entre les 36.e et 39.e degrés de latitude, dans des plaines immenses qu'ils appellent pampas. Les premiers conquérans les connurent sous le nom de querandis, et il paraît qu'ils se donnent aujourd'hui euxmêmes celui de puelches, et d'autres encore, parce que chaque division de la nation a le sien. A la première arrivée des espagnols, ils erraient vers la rive méridionale de la Plata, en face des charruás, sans communiquer les uns avec les autres, parce qu'ils n'avaient ni barques ni canots. Du côté de l'ouest, ils touchaient aux guaranýs de Montegrande et de la vallée de Santiago, appelées aujour-

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d'hui San Ysidro et las Couchas; et des autres côtés ils n'avaient aucun proche voisin.

Cette nation disputa le terrain aux fondateurs de Buenos-Ayres, avec une vigueur, une constance et une valeur admirables. Les espagnols, après des pertes considérables, abandonnèrent la place, mais ils revinrent une seconde fois pour reprendre la fondation de la ville; et comme alors ils étaient forts en cavalerie, les pampas ne purent leur résister, et se retirèrent au sud, à l'endroit où ils sont à présent. Ils y vivaient, comme auparavant, de la chasse du tatou, du lièvre, du cerf et des autruches qu'on y trouvait en grande abondance; mais les chevaux marrons ou sauvages s'étant beaucoup multipliés, ils commencèrent à en prendre et à en manger, et c'est ce qu'ils font encore aujourd'hui, qu'ils se nourrissent de la chair de ces animaux et des autres dont nous venons de parler. Les vaches sauvages se multiplièrent dans le pays après les chevaux, et comme les pampas n'en avaient pas besoin pour vivre; ils n'ont jamais pensé à en manger, et n'en mangent point encore aujourd'hui. Ainsi ce bétail ne trouva aucun obstacle à sa multiplication, et s'étendit jusqu'à la rivière Noire, vers le 41.e degré de

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latitude, et à proportion vers l'ouest jusqu'aux limites de Mendoza, et jusqu'aux croupes de la Cordillière du Chili. Les indiens sauvages de ces cantons voyant arriver des vaches dans leur pays, commencèrent à en manger; et comme il y en avait en abondance, ils vendaient leur superflu aux araucanos et à d'autres indiens, et même aux présidens de cette audience, qui faisaient cette espèce de commerce.

C'est ainsi que le nombre de ces animaux diminua dans ces contrées occidentales, et ce qui en restait courut du côté de l'est se concentrer dans le pays des pampas. De là vint que plusieurs nations indiennes du côté oriental de cette grande Cordillière, et d'autres de la côte Patagonienne, vinrent s'établir dans les cantons où il y avait du bétail; ils se lièrent d'amitié avec les pampas qui avaient déjà une grande quantité de chevaux de selle, et dont les nouveaux venus tirèrent un grand nombre, aussi bien que de vaches, qu'ils allaient vendre à d'autres nations de la Cordillière et aux espagnols du Chili. Ils achevèrent ainsi de détruire le reste des vaches sauvages. A la vérité, ils furent aidés en cela par les habitans de Mendoza et de Buenos-Ayres, qui de leur côté en

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faisaient un grand dégât pour leur nourriture, et pour se procurer des cuirs et du suif.

Les pampas et les autres nations coalisées manquant donc du bétail, qui faisait une partie de leur nourriture et l'unique article de leur commerce, commencèrent, au milieu du dernier siècle ou un peu auparavant, à voler le bétail apprivoisé que les habitans du district de Buenos-Ayres possédaient dans leurs pâturages ou parcs. Telle fut l'origine d'une guerre sanglante, parce que les indiens ne se bornaient pas à voler les troupeaux, et qu'ils tuaient tous les hommes adultes, ne conservant que les femmes et les jeunes garçons, qu'ils emmenaient avec eux, et qu'ils traitaient comme j'ai dit que le faisaient les charrúas. Il est bien vrai qu'ils en exigent quelques services, et qu'ils en usent comme esclaves ou comme domestiques, jusqu'à ce qu'ils se marient; mais alors ils sont aussi libres que les autres.

Dans le courant de cette guerre, ils ont brûlé beaucoup de maisons de campagne, et tué des milliers d'espagnols. Ils ont souvent ravagé le pays, interrompu pendant long-tems les communications de Buenos-Ayres avec le Chili et le Pérou, et forcé les espagnols à cou-

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vrir la frontière de Buenos-Ayres par onze forts, gardés par sept cents vétérans de cavalerie, sans compter les milices. La même chose a eu lieu proportionnellement dans les districts de Cordoue et de Mendoza. Il est sûr que dans cette guerre, il y avait plusieurs nations indiennes coalisées; mais les pampas en ont toujours fait la principale partie, et il est indubitable qu'ils sont pleins de courage. Le trait suivant peut en donner une idée. Dans une bataille on avait fait prisonniers cinq pampas; on les mit sur un vaisseau de guerre de 74 canons, et de six cent cinquante hommes d'équipage, pour les conduire en Espagne. Au bout de cinq jours de navigation, le capitaine leur permit de se promener dans le vaisseau, et dès l'instant même, ils résolurent de s'emparer du bâtiment en tuant tout l'équipage. Pour cet effet, l'un d'eux s'approcha d'un caporal de marine, et voyant qu'il était peu sur ses gardes, il lui enleva le sabre, et dans un instant tua deux pilotes et quatorze matelots ou soldats. Les quatre autres indiens se jetèrent sur les armes, et comme la garde les défendait, ils se précipitèrent dans la mer et s'y noyèrent, ainsi que le premier, qui les imita. Les jésuites commencèrent à

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former deux peuplades de ces indiens, l'une près du ruisseau Salé, et l'autre plus au sud près d'une petite montagne que l'on appelle improprement le Volcan; mais ni l'une ni l'autre ne subsista.

Il y a à-peu-près treize ans que les pampas firent la paix avec les espagnols. Cependant ils sont si soupçonneux que, quand je parcourus leur territoire, ils examinèrent scrupuleusement toutes mes démarches, sans jamais se présenter en face, ni se laisser voir, parce que j'avais une bonne escorte. Ainsi ce que j'en ai dit ne vient que des informations que j'ai prises, et des observations que j'ai pu faire sur ceux que j'ai vus à Buenos-Ayres. Ils ont une grande quantité d'excellens chevaux, et ils les montent comme les charrúas. Ils achètent à d'autres indiens, qui habitent au sud de leur pays et vers la côte des Patagons, leurs habits de peaux, et les plumes d'autruche; et quant à leurs couvertures et à leurs ponchos, ils les tirent des indiens de la Cordillière du Chili. Ils joignent à toutes ces marchandises d'autres petits objets qui leur sont propres, comme des boucles, des lacets, des rênes de cheval, du sel, etc., et viennent les vendre à Buenos-Ayres, d'où ils rapportent en échange

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de l'eau-de-vie, de l'herbe du Paraguay, du sucre, des consitures, des figues et des raisins secs, des éperons, des mors, des couteaux, etc. Souvent ils sont accompagnés par quelques indiens de la côte Patagonienne et de la Cordillière du Chili; et de tems en tems les caciques font une visite au vice-roi, pour en obtenir quelque présent.

Je pense que cette nation peut avoir tout-au-plus quatre cents guerriers. Son langage est différent de tous les autres; mais il n'a aucun son nasal, ni guttural; de sorte qu'on pourrait l'écrire avec les lettres de notre alphabet, Il me semble qu'ils sont moins silencieux que les autres nations, et que leur voix est plus sonore et plus pleine. En effet, quoiqu'ils parlent assez bas dans une conversation ordinaire, cependant, lorsqu'ils font leur harangue au vice-roi, l'orateur renforce sa voix; et, après avoir prononcé trois ou quatre mots, il fait une petite pause, appuyant avec force sur la dernière syllabe, comme un adjudant qui commande l'exercice, Leur taille ne me paraît pas inférieure à l'espagnole; mais, en général, ils ont les membres plus forts, la tête plus ronde et plus grosse, les bras plus courts, la figure plus

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large et plus sévère que nous et que les autres indiens, et la couleur moins foncée. Personne parmi eux ne se peint, ni ne se coupe les cheveux. Les hommes en relèvent toutes les pointes en haut, et les attachent avec une courroie ou une corde dont ils se ceignent la tête sur le front. Les femmes partagent leurs cheveux en deux moitiés égales, de chacune desquelles elles font une queue grosse, longue et serrée comme celle des soldats. Cette double queue ne leur tombe pas par-derrière, mais sur les oreilles, et ressemble à deux longues cornes qui tombent sur les épaules et le long des bras. De toutes les femmes indiennes ce sont les plus propres, et celles qui se lavent le plus souvent; mais je les crois aussi les plus vaines, les plus orgueilleuses et les moins complaisantes.

Les hommes ne font point usage du barbote, et ne se servent d'aucun habillement, quand ils vont à la guerre ou à la chasse, ni quand ils sont à la maison, à moins qu'il ne fasse très-froid; mais pour entrer à Buenos-Ayres, ils se couvrent d'un poncho. J'ai expliqué ce que c'était. Ceux qui sont plus riches portent un chapeau, une veste, et quelque couverture attachée aux reins. Les capitaines

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ou caciques ont un habit et une veste, présent du vice-roi, et une ceinture d'étoffe de bayeta. Mais aucun n'a ni chemises, ni culottes, et ils avertissent de ne pas leur en donner, parce qu'elles les incommodent beaucoup. Les femmes ne se peignent pas la figure, et font usage de pendans d'oreilles, de colliers et de bijoux de peu de valeur. Elles s'enveloppent le corps dans un poncho, qui leur couvre entièrement le sein, et ne laisse voir que la figure et les mains. Peut-être chez elles sont-elles moins couvertes. Celles qui sont mariées à des indiens aisés, et leurs filles, se parent davantage. Elles cousent à leur poncho une douzaine de plaques de cuivre, minces, rondes, de trois à six pouces de diamètre, à égale distance les unes des autres. En outre, elles portent des bottes de peau ou de cuir mince, amplement garnies de clous de cuivre, à tête cônique et large de six lignes à la base. Leurs brides sont aussi chargées de plaques d'argent, comme celles de leurs maris, ainsi que leurs éperons.

Je n'ai point observé parmi d'autres nations indiennes cette inégalité de richesses dans les vêtemens et les parures. Ils ont aussi des chefs ou caciques, qui, sans avoir le droit

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de commander, de punir, ni de rien exiger, sont cependant très-considérés des autres qui adoptent ordinairement tout ce qu'ils proposent, parce qu'ils croient qu'ils ont plus de talent, de sinesse et de valeur. Chaque chef habite un district séparé, avec ceux de sa horde; mais ils se réunissent, quand il s'agit de faire la guerre, ou quand l'intérêt commun le demande. Du reste, ils ne cultivent point la terre; ils ne travaillent point; ils ignorent l'art de coudre et de faire des étoffes; ils ne connaissent ni religion, ni culte, ni soumission, ni lois, ni obligations, ni récompenses, ni châtimens, ni instrumens de musique, ni danses; mais ils s'enivrent souvent. Il y en a parmi eux quelques-uns qui ont un peu de barbe, parce qu'ils proviennent du mélange de leur race avec celle des femmes et des garçons qu'ils nous ont enlevés à la guerre. Il me paraît que l'amitié conjugale est plus forte entr'eux que chez tous les autres indiens; que la polygamie et le divorce y sont rares; qu'ils montrent beaucoup de tendresse pour leurs enfans, quoiqu'ils ne leur apprennent rien. Leurs tentes, ou habitations portatives, sont vîte dressées. Ils enfoncent en terre trois pieux de la grosseur du poignet,

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à quatre pieds de distance à-peu-près l'un de l'aulre: celui du milieu est long d'une toise, les autres moins, et tous sont terminés en haut par une petite fourche. A deux toises environ de ces pieux, ils en plantent trois autres en tout semblables, et ils placent horizontalement sur les fourches qui terminent les uns et les autres, trois bâtons ou roseaux, sur lesquels ils étendent des peaux de cheval; et voilà une tente dressée pour une famille. Elle y couche étendue sur des peaux, et toujours sur le dos. S'ils sentent le froid, ils garnissent verticalement avec d'autres peaux les côtés de leur tente. Ils se marient de la même manière qne les charrúas, et jusqu'à l'époque du mariage, les enfans vivent à la charge des pères.

Ils ne connaissent ni arcs ni flèches, et je crois qu'ils n'en ont jamais fait usage. En effet, quoique les anciennes relations en parlent, je crois que leurs auteurs se sont trompés en attribuant aux pampas les flèches dont faisaient usage les guaranýs leurs alliés, qui faisaient alors la guerre aux espagnols. Aucune nation sauvage n'a abandonné ses anciennes coutumes, et elles ressemblent en cela aux quadrupèdes sauvages; elles n'ont sur-tout

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point renoncé a leurs flèches, quoique quelques-unes, depuis l'arrivée des espagnols, y aient réuni l'usage d'autres armes. Ils se servaient anciennement d'un dard ou bâton pointu, avec lequel ils combattaient de près, et même de loin en le lançant; mais ils l'ont alongé, et l'ont converti en une lance longue qui leur est plus utile à cheval, et ils conservent leurs anciennes boules. Il y en a de deux sortes: la première est composée de trois pierres rondes, grosses comme le poing, recouvertes de peau de vache ou de cheval, et attachées à un centre commun avec des cordons de cuir de la grosseur du doigt, et longs de trois pieds. Ils prennent à la main la plus petite des trois, et après avoir fait tourner les autres avec violence par-dessus leur tête, ils les lancent toutes les trois jusqu'à la distance de cent pas; et elles se roulent et se croisent tellement autour des jambes, du cou ou du corps d'un animal ou d'un homme, qu'il leur est impossible de s'échapper.

L'autre sorte de boule se réduit à une seule pierre, et ils l'appellent boule perdue. Elle est de la même grosseur que les autres; mais lorsqu'ils la font de cuivre ou de plomb, comme cela leur arrive quelquefois, elle est beaucoup

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plus petite. Elle est recouverte de cuir, et attachée à une courroie ou cordon d'environ trois pieds, qu'ils prennent par le bout pour faire tourner la boule comme une fronde, et quand ils la lâchent, elle donne un terrible coup à cent cinquante pas, et même plus loin; car ils la lancent quand leur cheval court à bride abattue. Si l'objet est tout près, ils frappent le coup sans lâcher la boule. Les pampas excellent à manier ces deux sortes de boules, pour prendre des chevaux sauvages et d'autres animaux, et ils en portent toujours une grande quantité quand ils vont à la guerre. Au tems de la conquête, ce fut avec cette arme qu'ils enlacèrent et firent périr dans une bataille, don Diego-de-Mendoza, frère du fondateur de Buenos-Ayres, neuf autres des premiers capitaines qui étaient à cheval, et un beaucoup plus grand nombre d'espagnols. En attachant des bouchons de paille enflammée à la courroie des boules perdues, ils vinrent à bout d'incendier plusieurs maisons à Buenos-Ayres, et même quelques navires. Leur manière de faire la guerre est absolument la même que celle des charrúas, que j'ai décrite: mais comme leur pays est plus plat, et qu'il n'a ni rivières, ni bois, ils ne peuvent pas dresser

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autant d'embuscades. lis y suppléent par la sagacité et le courage portés au dernier point, et par la supériorité de leurs chevaux et leur adresse à les manier.

A l'ouest des pampas sont les aucás (qui paraissent faire partie des fameux araucanos du Chili), et beaucoup d'autres nations indiennes à qui on donne différens noms, aux frontières de la ville de Mendoza. Je crois que toutes ces nations habitaient anciennement la Cordillière même du Chili, et qu'elles en descendirent pour habiter le pays où elles se trouvent à présent, quand les troupeaux sauvages s'étendirent jusque-là, comme nous l'avons vu précédemment. Je me fonde sur le fait suivant. Ces indiens ne se trouvaient pas sur la route des espagnols qui allaient autrefois en charrette de Buenos-Ayres au Chili, en passant à côté du volcan de Villarica, où la Cordillière est ouverte, et présente un passage plat et uni de près d'un mille de largeur. Aujourd'hui on a oublié ce chemin, et l'on va au Chili par Mendoza, en traversant la Cordillière avec de grandes difficultés; les neiges en ferment même les passages, la plus grande partie de l'année. Quoi qu'il en soit, je n'ai point vu ces nations, et tout ce que je

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puis eu dire avec probabilité, c'est qu'elles ignorent ou connaissent peu l'agriculture; qu'elles sont plus ou moins faibles en nombre, et errantes; qu'elles vont quelquefois au pays des pampas, et que réunis ensemble, ils ont détruit les troupeaux et fait la guerre à Buenos-Ayres; que dans le tems convenable, elles vont faire la récolte des pommes sauvages aux environs de la rivière Noire, environ à trente ou quarante lieues à l'ouest de sa réunion avec la rivière de Diamante; que leurs langages sont entièrement différens des autres; qu'ils ont des chevaux et des brebis, avec la laine desquelles ils fabriquent des couvertures et des ponchos, qu'ils vendent aux pampas pour de l'eau-de-vie, de l'herbe du Paraguay, de la quincaillerie, et autres objets qu'on leur apporte de Buenos-Ayres, où cependant ils vont aussi quelquefois eux-mêmes confondus avec les pampas, et se donnant pour tels; qu'ils sont au moins les égaux de ceux-ci, mais que d'autres nations leur sont supérieures en taille et en courage; que leurs armes et leurs habitations sont les mêmes, et qu'ils se ressemblent pour ce qui regarde les chefs, le défaut de religion, de loi et de coutume obligatoire; et enfin qu'ils sont vêtus

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comme les pampas, et même un peu mieux, sur-tout les capitaines et les particuliers aisés.

Je n'ai pas vu non plus beaucoup d'autres nations errantes de sauvages, qui habitent entre la côte Patagonienne et la Cordillière du Chili, depuis le 41 degré de latitude, jusqu'au détroit de Magellan; je sais cependant que quelques-unes d'entre elles, parmi lesquelles les espagnols comptent les balchita, les uhiliches et les tehuelchús, se réunirent souvent avec les pampas pour faire la guerre et voler les troupeaux de Buenos-Ayres. Aujourd'hui même que nous sommes en paix avec les pampas, il arrive assez souvent que ces nations passent au nord du Rio-Negro, (rivière Noire) et même du Rio-Colorado (rivière Rouge), et qu'elles s'établissent pendant quelque tems au sud des pampas. Je n'ai jamais appris qu'elles se fissent la guerre entre elles, comme les nations qui sont au nord de la rivière de la Plata. Cependant elles font usage des mêmes armes que les pampas, et elles ne leur cèdent ni en courage ni en force; quelques-unes même au contraire paraissent les surpasser, sur-tout les patagons, que je crois être les tehuelchús. Deux de ces derniers allèrent à Buenos-Ayres

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mêlés avec des pampas, et quelqu'un qui les vit et qui les mesura, me dit que l'un avait six pieds sept pouces, et l'autre deux pouces de moins. Peut-être y en avait-il avec eux d'autres de la même nation, que leur taille ne fit pas remarquer; parce que je ne doute pas que leur taille moyenne ne soit inférieure à celle dont je viens de parler, et qu'elle ne passe même pas. six pieds trois pouces, autant que j'en puis juger par quelques comparaisons que m'ont faites des personnes qui les avaient vus. Quoi qu'il en soit, on ne doit, à mon avis, faire aucun cas de l'idée de ceux qui veulent en faire des géans, non plus que de celle des auteurs qui les supposent de taille moyenne ou peu supérieure à la nôtre. Ceux qui ont voyagé par mer, doivent savoir que vers ces parages il y a beaucoup de nations indiennes dont les plus petites sont de notre taille, et les autres beaucoup plus grandes. Par conséquent, on ne doit pas être étonné de la différence de leurs relations, mais seulement de leurs exagérations.

Toutes les nations qui habitent ces contrées ont des idiomes différens, et ne connaissent ni religion, ni lois, ni jeux, ni danses; elles sont peu nombreuses aujourd'hui, et

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gouvernées par l'assemblée, dans laquelle les caciques ou capitaines ont la plus grande influence. Elles ont presque toutes des chevaux qui leur servent de monture et de nourriture, et aucune ne cultive la terre. Elles vivent de leur chasse, qui leur fournit des tatous, des lièvres, des cerfs, des guanacos, des furets, des jaguars, des yaguaretés, des guazuaras, des aguarachays, des autruches et des perdrix. Leurs tentes ou habitations portatives sont faites comme celles des pampas; leur vêtement est le même, quand il fait froid. Seulement, au lieu de poncho, ils emploient des couvertures: elles sont presque carrées, et peuvent avoir quatre pieds; le centre est ordinairement de peaux d'aguarachaý, de guanaco ou de lièvre, et les bords sont de peaux de yaguareté. Ils les couvrent de peinture du côté opposé au poil, et s'en enveloppent entièrement. Ils en vendent beaucoup aux pampas, ainsi que des plumes d'autruche, et ils obtiennent en retour de l'eau-de-vie, de l'herbe du Paraguay, des couteaux et autres objets qui viennent de Buenos-Ayres

GUARANYS. Cette nation seule était plus nombreuse et plus étendue que toutes celles

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que j'ai décrites et que je décrirai encore, puisqu'à l'époque de la découverte de l'Amérique, elle occupait tout ce que les portugais possèdent dans le Brésil, et la Guyanne même, à ce que je crois. Mais (pour me resserrer dans les limites de ma description) elle s'étendait au nord des charrúas, des bohanes et minuanes, jusqu'au parallèle de 16 degrés, sans passer la partie occidentale de la rivière du Paraguay et ensuite le Paraná, à l'exception des deux extrémités; c'est-à-dire qu'elle occupait aussi le territoire de San-Ysidro et de las Conchas près de Buenos-Ayres, et la partie méridionale jusque vers le 30.e degré, et toutes les îles de cette rivière, sans passer à la rive opposée; et vers l'autre extrémité, elle passait à l'ouest de la rivière du Paraguay, et s'enfonçait dans la province des Chiquitos, jusqu'aux croupes de la grande Cordillière des Andes, où il y en avait un grand nombre sous le nom de chiriguanas. Mais on doit observer qu'entre les chiriguanas et les guaranýs de la même nation, que j'ai dit se trouver dans la province des Chiquitos, il y avait un grand espace de terrain intermédiaire, occupé par beaucoup de nations très-différentes. On doit observer également que dans

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l'espace que j'ai assigné à la nation guaraný, il y avait d'autres nations enclavées au milieu d'elle et qu'elle entourait de tous les côtés: telles que les tupý, les quayaná, les ñuarâ, les nalicuéga et les guasarapo; et cela seulement dans le pays que je décris. Toutes différaient beaucoup les unes des autres, ainsi que des guaranýs, comme nous le verrons.

La nation guaraný occupait l'énorme étendue du pays dont j'ai parlé, sans former de corps politique, et sans reconnaître l'autorité d'aucun chef commun. Elle se trouvait précisément dans le même cas que celle du Pérou, quand le premier inca la soumit si facilement à son empire. La nation guaraný était partout partagée en très-petites divisions ou hordes indépendantes les unes des autres, et chacune portait différens noms, en le prenant de son capitaine ou cacique, ou de l'endroit où elle habitait. Quelquefois on embrassait sous un seul nom les différentes hordes qui vivaient le long d'une rivière ou dans quelqu'autre endroit ou district. Voilà l'origine de la multitude des noms que les conquérans donnèrent à la seule nation guaraný. Par exemple et sans nous écarter du pays de ma description, ils donnèrent aux guaranýs les

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noms de mbguas, caracaras, timbus, tucaguès, calchaguis, quiloazas, carios, mangolas, itatines, tarcis, bombois, curupaitis, curumais, caaiguas, garanys, tapes, chiriguanas, et encore d'autres.

Le sort ou la destinée de la nation guaraný n'a pas été par-tout la même. Toutes les hordes qui habitaient dans l'immense pays possédé par les portugais, furent prises et vendues pour des esclaves; et comme ils se mélangèrent avec les nègres importés d'Afrique, il est arrivé que la race guaraný s'est presque anéantie. Outre cela, les portugais de Saint-Paul, nommés communément mameluks, ne s'arrêtèrent pas à ce que nous venons de dire, ils firent de longues incursions dans notre pays, et ils emportèrent non-seulement tous les guaranýs qu'ils trouvèrent dans l'état de liberté, mais encore plus de dix-huit peuplades que les espagnols avaient déjà réduites et instruites dans le Paraguay.

La conduite des espagnols a été bien différente: ils n'ont pas vendu un seul guaraný, et ils en conservent encore des milliers, nonseulemeut dans les peuplades jésuitiques et non jésuitiques, mais encore dans l'état d'entière liberté; car il existe encore, dans le

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pays que je décris, une multitude de hordes de guaranýs, aussi libres qu'avant l'arrivée des européens. Je parlerai, quand il en sera tems, des guaranýs assujétis aux espagnols, et qui forment des bourgades chrétiennes; à présent je ne parle que de la nation dans son état de liberté. Mais comme ceux qui existent dans cet état habitent dans les plus grandes forêts, où je n'ai pas eu occasion d'entrer, je tirerai ma description des renseignemens fournis par d'anciens manuscrits, ou par des personnes qui ont vu quelquesuns de ces indiens, et de ce que j'ai été à portée d'observer moi-même quelquefois lorsque j'en ai vu, ou enfin des remarques que j'ai faites sur ceux qui sont convertis au christianisme.

En général, tous les guaranýs libres vivaient aux environs ou sur le bord des bois, ou dans les petites places libres que l'on trouve quelquefois dans l'intérieur des forêts. Et si, dans quelques endroits, ils se fixaient dans des campagnes nues et d'une grande étendue, c'est lorsqu'ils n'étaient avoisinés par aucune autre nation. Ils se nourrissaient de miel et de fruits sauvages; ils mangeaient aussi des singes, des chibiguazu, des mborebi,

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et des capibera, quand ils pouvaient en tuer quelqu'un, Mais leur principale ressource était dans la culture du maïs, des haricots, des citrouilles, des mani ou manduby (axachides), des patates, et des mandiocas (manioc et camanioc). S'ils avaient une rivière à leur portée, ils péchaient à coups de flèches ou avec des hameçons de bois, et quelques-uns d'entr'eux avaient de très-petits canots. Quand leur récolte était faite, ils en faisaient des magasins pour le reste de l'année, parce que, dans les bois, ils ne trouvaient pas autant d'oiseaux ni de quadrupèdes pour leur subsistance, que dans les plaines. Aussi n'allaient-ils à la chasse et à la recherche des fruits, que lorsqu'ils n'étaient pas occupés des travaux de l'agriculture, et ils ne s'éloignaient jamais beaucoup, pour être à portée de faire leur récolte; c'est pourquoi ils étaient stables et non errans, comme les autres nations dont j'ai parlé ci-dessus.

Leur langage est très'différent de tous les autres; mais il est le même pour toutes les branches de cette nation; de manière qu'en le parlant on pouvait alors voyager dans tout le Brésil, entrer dans le Paraguay, descendre ensuite à Buenos-Ayres et remonter au Pérou

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jusqu'au canton des chiriguanes. Ce langage passe pour le plus abondant des idiomes sauvages d'Amérique. Cependant il manque d'une foule de termes: en fait de noms de nombre, il ne va que jusqu'à quatre, sans pouvoir exprimer les nombres cinq et six, et la prononciation en est nasale et gutturale. Le père Louis Volaños, cordelier, a traduit dans cette langue notre catéchisme; les jésuites ont inventé des signes pour saisir et rendre leur prononciation nasale et gutturale; ils ont même fait imprimer un dictionnaire et une grammaire de cette langue. Malgré tout cela, elle est très-difficile à apprendre, et il faut plus d'une année pour en venir à bout.

Leur taille moyenne me paraît être moindre de deux pouces que la taille espagnole; par conséquent elle est bien inférieure à celle des peuples que nous avons décrite précédemment. Ils ont aussi l'air d'être à proportion plus carrés, plus charnus et plus laids; leur couleur est moins foncée, et tire un peu sur le rouge; les femmes ont beaucoup de gorge, la main et le sein petits, et trèspeu de menstrues. Les hommes ont quelquefois un peu de barbe, et même du poil sur le corps, ce qui les distingue de tous les autres

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indiens; mais ils n'approchent pas en cela des européens. Un homme qui avait vécu long-tems parmi les guaranýs chrétiens, m'assura qu'il avait observé dans les cimetières, que les os de ces indiens se convertissaient en terre, beaucoup plutôt que ceux des espagnols. Ils ressemblent aux autres indiens pour les yeux, pour la vue, pour l'ouïe, pour les dents et pour la chevelure. Ils ont encore une autre singularité qui leur est commune avec toutes les autres nations: c'est que les parties sexuelles des hommes ne sont jamais que d'une grandeur médiocre; et que celles des femmes sont au contraire très-larges, et leurs grandes lèvres excessivement enflées1; leurs fesses sont également très-grosses. Leur fécondité n'est pas non plus égale à la nôtre; car ayant examiné une foule de listes ou cadastres de peuplades anciennes et modernes, je n'ai trouvé qu'un seul indien père de dix enfans, le terme moyenne donnant que quatre individus par famille, l'un portant l'autre. Le nombre des

1 On Se rappelle que, lorsque les espagnols arrivèrent en Amérique, les femmes de ces contre'es se livrèrent à eux avec une sorte de fureur, et qu'elles contribuèrent beaucoup à la facilité de la conquête.

(C. A. W.)

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femmes est toujours plus fort que celui des hommes, dans le rapport de 14 à 13.

Leur figure est sombre, triste et abattue; ils parlent peu et toujours bas, sans crier ni se plaindre; leur voix n'est jamais ni grosse, ni sonore; jamais ils ne rient aux éclats; l'on ne voit jamais sur leur figure l'expression d'aucune passion Ils sont très-mal-propres; ils ne reconnaissent ni divinité, ni récompenses, ni lois, ni châtimens, ni obligations; et ils ne regardent jamais en face la personne avec laquelle ils parlent. Il y a encore plus de froideur dans leurs mariages et dans leurs amours, que dans ceux que j'ai décrits précédemment. L'union des sexes n'est ni précédée ni suivie d'aucuns préparatifs. Ils ignorent la jalousie; rien ne le prouve mieux que la franchise et le plaisir avec lesquels ils abandonnèrent leurs filles et leurs femmes aux conquérans; et même ils en font encore autant aujourd'hui, quoique convertis au christianisme1. Les femmes se marient de très-

1 «Afin que chacun connaisse l'enfant dont il est le père, et ne soit point chargé du soutien et de la protection d'une famille qui n'est point la sienne, l'homme exigera fidélité de la part de sa compagne, et la punira si elle y manque. Cependant chez un peuple où il n'existe point de propriété, où le butin est partagé en commun, les enfans peuvent être considere's comme nourris aussi en commun: de plus, pendant les premières années, la nourriture, chez ces peuples, est trop grossière pour l'estomac délicat des enfans. La mère les allaite jusqu'à un âge très-avancé, et où ils ont déjà la force de s'exercer au travail. Tous les soins et les devoirs paternels se réduisent donc à protéger leurs jours contre une surprise ou une attaque imprévue, à les former pour la chasse et pour la guerre. Ainsi le principal fardeau qu'exige l'éducation des enfans ne devant point tomber sur l'homme, mais sur sa compagne, il sera peu jaloux, et mettra peu d'importance à cette fidélité qu'il exige d'elle: il offrira lui-même Sa femme à ses amis, à ses hôtes.» (Essai sur l'Histoire do l'espèce humaine, p. 83.)

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bonne heure, ordinairement à dix ou douze ans, les hommes un peu plus tard; et dès-lors ils forment une famille à part.

Quoique je n'aie trouvé dans les anciens manuscrits aucun indice de musique ni de danse chez les guaranýs, j'ai cependant observé le contraire sur un de ces indiens qui faisait partie de ceux qui sont encore libres aujourd'hui. En effet, je l'ai vu mettre des grains de maïs dans un porongo ou calebasse vide; il les secouait pour les faire résonner, et il dansait d'une manière assez maussade,

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comme un homme qui ne fait que frapper la terre du pied, sans s'élever de la hauteur de deux doigts; il s'accompagnait en chantant à voix basse, et sans prononcer un seul mot distinctement. Chaque division ou chaque horde avait, comme elle a encore aujourd'hui, son capitaine ou son cacique, dont la dignité est communément héréditaire, et pour lequel ils ont ordinairement quelque considération, sans en pouvoir dire la raison. Mais il n'y a jamais aucune différence entre ce cacique et les autres indiens, pour le logement, ni pour l'habillement, ni pour les décorations ou marques distinctives; il est obligé de travailler comme tout autre, sans recevoir des autres ni tribut, ni service, ni obéissance.

Dans quelques tribus, qui sont aujourd'hui sauvages, et que l'on appelle généralement caayguás, les hommes portent un barbote, tel que je l'ai décrit ci-dessus. Mais il est de gomme transparente, long de cinq pouces et gros de quatre lignes; et pour l'empêcher de tomber, ils y ajustent dans l'intérieur de la bouche une pièce qui le traverse comme le haut d'une béquille. Ils portent sur la tête tuie grande tonsure semblable à celle de nos

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prêtres; mais ils ne se peignent pas le corps, et ils n'ont d'autre habillement qu'une petite bourse pour cacher les parties. Les femmes en font autant avec un petit morceau d'étoffe, ou avec une peau. Elles ne se coupent point les cheveux et ne font usage d'aucune parure; mais à l'époque de leur première menstrue, elles se tracent sur la peau plusieurs lignes bleues ineffaçables, imprimées verticalement depuis la naissance des cheveux, jusqu'à la ligne horizontale où se termine la partie inférieure du nez. Comme leurs habitations sont éloignées les unes des autres et l'étaient encore plus avant l'arrivée des européens, et qu'ils n'avàient aucun commerce les uns avec les autres, il en a dû résulter quelque différence dans leurs mœurs. Je sais en effet que quelques-unes de ces tribus ne connaissent ni l'art de filer, ni celui de faire des étoffes; que les connaissances des autres se bornent uniquement dans ce genre à fabriquer des couvertures de coton, dans lesquelles elles s'enveloppent, comme je le dirai des payaguas et des mbayas; que quelques-unes n'avaient point de cimetière déterminé et enterraient leurs morts dans des vases de terre cuite, ce qui est peut-être l'usage général

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de cette nation; que plusieurs hordes ne faisaient pas usage du barbote, puisque les anciennes relations n'en parlent point; que la tribu appelée timbú s'incrustait sur les côtés du nez de petites étoiles de pierres blanches et bleues; et que celles qu'on appelait coronda et culchaqui, portaient ces incrustations de pierres, non sur le nez même, mais auprès.

Toutes les autres nations leur inspirent une terreur panique; jamais elles ne leur font la guerre, ni ne traitent avec elles., pas même pour demander la paix: elles évitent toujours leur présence, et je doute même que dix ou douze guaranýs réunis osassent tenir tête à un seul indien des autres nations que j'ai décrites, ou de celles qui me restent à décrire. Quelque éloge que les jésuites aient fait de leurs qualités guerrières, il n'y a de bien prouvé sur cet article, que deux ou trois combats peu vifs, avec les espagnols; et nous avons vu ceux-ci les subjuguer et les soumettre partout avec la plus grande facilité, ce qu'ils n'ont pu obtenir jusqu'à présent à l'égard d'aucune autre nation. En effet, toutes nos bourgades indiennes de ce côté, sont formées de guaranýs exclusivement à toute autre nation. Celles de leurs hordes qui existent encore

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dans l'etat sauvage, à l'exception de celle qu'on trouve vers le nord de la bourgade del Corpus, ne veulent avoir ni communication, ni paix avec les espagnols. Si nous entrons dans l'intérieur de leur pays, ils tâchent de nous tuer quelqu'un à coups de flèches; et pour les tirer ils se cachent derrière les arbres, sans se laisser voir le corps, et sans attendre de pied ferme lorsqu'on les attaque. Leurs armes sont un arc de six pieds, des flèches de quatre et demi, armées d'une pointe de bois dur, et une macana ou bâton, long de trois pieds, et plus gros à une extrémité qu'à l'autre. Ils vont toujours à pied, parce qu'ils n'ont ni chevaux, ni aucun autre animal domestique. Les anciennes relations disent qu'ils en avaient, et qu'ils élevaient des poules et des canards; mais je ne le crois pas, puisque les guaranýs sauvages, non plus qu'aucune autre nation, n'en ont aujourd'hui; et que celles qui ont quelques animaux domestiques n'ont que des chiens, des chevaux, et très-rarement des brebis.

Les peintures et les statues donnent une idée assez exacte des flèches de ces nations et de la manière de les tirer, mais non de leurs arcs. Ils se réduisent à un bâton très-dur, peu flexible, lisse, et de la grosseur du poignet

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milieu, et qui va ensuite en diminuant jusqu'aux bouts, qui sont très-aigus, de manière à pouvoir servir de lance. La courbure de ce bâton est si peu sensible, qu'une règle appliquée aux deux bouts laisse tout-au-plus deux doigts d'intervalle entr'elle et le milieu de l'arc. Cet arc est en outre renforcé dans toute salongueur par des bandesd'écorce de guembe (voyez Chap. V.) roulées comme le ruban de la queue d'un soldat. Jamais on ne bande l'arc qu'au moment d'en faire usage; et c'est pourquoi on se contente d'attacher solidement la corde à un des bouts, et de l'y rouler. Pour tirer, on attache à l'autre bout cette corde médiocrement tendue; on enfonce légèrement en terre la pointe de l'arc, à l'aide du pied, et alors on le bande autant qu'il est possible; et l'on sait comme ces sauvages savent viser et tirer. Comme les flèches sont trèslongues, aucune nation ne fait usage de carquois, excepté les charrúas et les minuanes, dont les flèches sont courtes, ainsi que leurs arcs, pour pouvoir s'en servir à cheval. Les enfans qui s'amusent à la chasse des oiseaux et des petits animaux, emploient une autre espèce d'arc bien différent, plus faible, d'un bois plus flexible et plus élastique, beaucoup

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plus courbé, et long à-peu-près de trois pieds. Ils y ajustent deux cordes qu'ils font tenir séparées parallèlement à moins d'un pouce de distance, par le moyen de deux petits bâtons terminés en fourches, dans chacune desquelles Ils font passer l'extrémité des cordes. Vers le milieu de la longueur de ces cordes, il y a un petit filet formé de ficelle, qui y est attaché et qui sert à placer le bodoque, qui est une boule d'argile cuite au feu, et de la grosseur d'une noix. Ils portent avec eux une bourse remplie de bodoques; ils en prennent quatre ou cinq de la main gauche, tandis qu'ils tiennent l'arc de la main droite: ils les mettent l'un après l'autre dans le filet, et ensuite bandant leur arc, ils lancent toutes ces balles à-la-fois contre les oiseaux qui volent jusqu'à la distance de quarante pas, et ils en tuent beaucoup. Mais ils ne font pas usage de cet arc pour tirer des flèches ni pour combattre, quoiqu'une de ces balles pût casser une jambe à trente pas: Il faut de la pratique pour incliner un peu l'arc, afin que le bodoque n'attrape pas la main droite. C'est pour cela qu'on place le filet un peu au-delà du milieu des coi'des. Si les enfans d'Europe apprenaient cet exercice, il n'y aurait pas tant de moineaux.

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Je ne dois pas omettre ce que me dit un curé avec lequel je voyageais: «J'ai pris ce garçon guaraný, lorsqu'il n'avait que quatre ans, et je l'ai élevé chez moi jusqu'aujour d'hui qu'il en a quatorze. Il n'a jamais vu de rivière, ni d'amas d'eau suffisant pour nager, parce qu'il n'y en a point dans ma paroisse, d'où il n'est jamais sorti, et je ne l'ai pas perdu de vue un seul jour. Je lui dirai cependant de nager, et vous le verrez traverser cette rivière (elle était plus profonde que la Seine); parce que j'ai déjà observé que les guaranýs savent nager naturellement comme les quadrupèdes.» J'en vis la preuve à l'instant; et je pensai qu'il pourrait se faire que les guaranýs, et peut-être tous les autres indiens, eussent le corps spécifiquement moins pesant que nous1.

1 Cela ne serait pas encore suffisant pour qu'ils pussent nager naturellement et sans s'y être exerce's; il faudrait pour cela qu'ils fussent spécifiquement moins pesans que l'eau. En effet les chiens et autres quadrupèdes, qui sont spécifiquement plus pesans que l'eau, nagent naturellement, parce que la position de leur corps doit rester la même sur terre comme dans l'eau, et que pour eux le mouvement le plus favorable pour nager est precise'ment celui qu'ils exécutent en marchant ou en courant. Il n'en est pas de même de l'homme qui est bipède: il se noie s'il ne fait pas d'autres mouvemens pour se soutenir sur l'eau, que ceux qu'il a coutume de faire en marchant et en courant. Il lui faut pour cela des mouvemens particuliers étrangers à toute autre espèce d'exercice, et qui ne sont propres que pour ce but. Il en résuite qu'il faut nécessairement que tout homme s'exerce et apprenne soit par tâtonnement ou par des essais fréquens et répétés, soit par une instruction positive, les mouvemens nécessaires pour acquérir la faculté de se soutenir et de se diriger dans l'eau, et qu'il ne l'a point naturellement. Je pense donc que Je guarany du curé avait plus d'une fois, sans que ce dernier le sût, quitté sa paroisse. Le soulèvement soit de quelque membre, soit du corps entier, lorsqu'on remue ou que l'on se balance dans l'eau, joint à l'exemple de certains quadrupèdes, ont fait croire à bien des personnes que la crainte seule d'un élément auquel il n'est point accoutumé, est l'unique obstacle qui empêche l'homme de nager naturellement; c'est un préjugé qui a coûté la vie à un grand nombre d'individus. Je ne me rappelle pas. qu'on ait cependant entrepris de le combattre; heureux si ce peu de lignes pouvait en dissuader quelques-uns de ceux qui les liront! Aussi pour ajouter l'autorité de l'expérience aux démonstrations de la théorie, je ne crois pas inutile de dire que l'auteur de cette note est lui-même un nageur trés-exercé. (C. A. W.)

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Je n'ai va que deux indiens de la race de ceux qui vivaient sous l'empire de l'Ynca du

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Pérou; mais si j'avais à les comparer aux guaranýs, je dirais que ceux-ci me paraissent être d'une taille égale ou même supérieure, que leur couleur est plus forte et plus foncée que celle des péruviens dont je trouve le visage moins carré, moins charnu, plus étroit à la partie inférieure, et plus spirituel. Comparer les péruviens avec les nations sauvages du Paraguay et de la rivière de la Plata, ce serait mettre en parallèle l'abattement du corps et de l'esprit, avec l'élégance, la grandeur, la force, la bravoure, la fierté et l'orgueil.

TUPYS. Cette nation d'indiens sauvages était, et est encore entourée de tous côtés par les guaranýs, et je ne saurais concevoir comment elle a pu s'enclaver ainsi. Elle vit dans les bois, entre les peuplades jésuitiques de Saint-Xavier et de Saint-Angel. Quoique j'ignore jusqu'où elle s'étend du côté de l'est et du nord, je sais qu'elle habite la rive orientale de l'Uruguay, depuis Saint-Xavier jusqu'au 27° 25′ de latitude, et qu'elle ne s'étend pas au couchant de cette rivière.

Ils se sont montrés souvent, en poussant de grands cris de la rive qui est en face de Saint-Xavier; et dans d'autres occasions, ils ont attaqué les habitations des guaranýs de

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ces deux bourgades, et leurs pâturages, ainsi que les commissaires pour les limites, dont ils ont tué quelques-uns. Ces attaques ont inspiré aux guaranýs une terreur panique; et quand j'allai dans ce pays, les renseignemens qu'ils me donnèrent étaient dictés par la crainte. Ils me dirent qu'ils menaient une vie errante, et qu'ils ne dormaient pas deux jours de suite dans le même endroit; qu'ils ne parlaient point, et qu'ils aboyaient absolument comme des chiens; qu'ils avaient la lèvre inférieure entièrement coupée en deux parties égales du haut en bas; qu'ils étaient antropophages, et que deux de ces sauvages qu'ils avaient pris dans deux différentes occasions, s'étaient laissé mourir sans vouloir ni manger ni parler. Les différens manuscrits de jésuites que j'ai lus, les appellent caraïbes, et en disent autant et plus. L'un de ces manuscrits dit qu'ils vivent sur le haut des arbres, dans des nids ou des espèces de cages, comme les oiseaux: mais je ne crois rien de tout cela; et j'ai plus de confiance dans les renseignemens suivans, qui m'ont été communiqués par don Francisco Gonzalez, administrateur de la bourgade de la Conception.

En janvier 1800, un détachement d'en-

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viron deux cents tupýs, poursuivi par une autre nation, qui m'est entièrement inconnue, sortit des bois où j'ai dit qu'elle habitait. Elle passa l'Uruguay, qui était alors très-bas, en profitant d'un rescif où il y avait très-peu d'eau, entre la Conception et Santa-Maria-la-Mayor. Les tupýs continuèrent leur route pour les hauteurs de Martires, vers le nord, jusqu'à la peuplade des guaranýs qu'on avait commencée douze lieues au-dessus de la bourgade del Corpus, et nommée Saint-François-de-Paule: ils la détruisirent, la brûlèrent, y tuèrent beaucoup de monde, et se sauvèrent dans les bois.

Les guaranýs des bourgades voisines prirent l'alarme, et marchèrent à la poursuite des tupýs sous la conduite des espagnols. Dans leur marche, ils observèrent qu'un tupý adulte étant mort, on lui avait creusé une fosse peu profonde, dont le fond était garni de feuilles de palmier. Le cadavre en était également recouvert, et ils n'avaient point jeté de terre par-dessus. Hors de la tombe, ils avaient placé l'arc, les flèches et la massue du mort, et ils avaient attaché aux quatre coins, quatre chiens liés par les quatre pattes, et assujétis à de gros pieux. Ces chiens étaient morts lorsqu'on dé-

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couvrit le tombeau. Les guaranýs n'osèrent jamais les attaquer; mais comme les tupýs se dispersaient pour chercher leur nourriture, ils prirent quelques garçons et quelques femmes. On ne garda pas ces prisonniers très-soigneusement, et tous s'échappèrent, à l'exception de deux jeunes filles, l'une de douze ans, et l'autre d'environ dix-huit, que ce même Gonzalez emmena chez lui, et qui s'échappèrent aussi pour retourner dans les bois.

Elles étaient d'abord très-caressantes, et embrassaient toutes les femmes. Quand elles entrèrent dans la maison, elles saisirent tous les habillemens qu'elles trouvaient sous la main, et elles se les mettaient sur le corps, sans savoir assez souvent comment s'y prendre. Elles se baignaient deux et même trois fois par jour, et quelquefois elles dansaient toutes seules. On pouvait écrire et parler leur langage sans difficulté, parce qu'il n'avait ni son nasal, ni son guttural. Voici ce qu'on a pu comprendre de ce qu'elles disaient. Leur nation connaît l'agriculture: ils sèment du maïs, des calebasses, des patates douces, du manioc, des haricots, etc. Ils sont stationnaires, excepté quand ils vont à la recherche du miel sauvage et des fruits, en attendant le

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tems de la récolte et des semailles; ils font du pain de maïs et de manioc, qu'ils appellent eme. Leurs huttes sont couvertes de feuilles de palmier: ils font avec le caraguatá (voyez Chapitre V) des étoffes dont les femmes se servent pour se couvrir la ceinture: les hommes vont entièrement nuds, à l'exception de quelques-uns qui portent un tipoý, ou chemisette courte, étroite, sans collet ni manchés, et de la même étoffe.

Ils ne se tracent aucune peinture sur le corps: les hommes portent une espèce de tonsure semblable à celle de nos moines; les femmes coupent leurs cheveux par-derrière à la hauteur de l'épaule, et par-devant à la moitié du front: sur les côtés elles les coupent par étages. Elles portent au cou plusieurs colliers de petits morceaux de coquilles, ronds et plats: quelques-uns de ces colliers leur descendent jusqu'au sein. Elles s'arrachent, ainsi que les hommes, les sourcils, les cils des paupières, et tout le poil du corps. Ces indiens ne sont en paix avec personne, mais toujours en guerre, et ils ne font grace ni au sexe ni à l'âge. Ils ont des arcs de six pieds, des flèches de quatre et demi, armées d'un os ou d'un caillou, et un bâton court, plus gros à une

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extrémité qu'à l'autre. Ils ont aussi des haches de pierre, et j'en ai vu une avec laquelle il me paraissait impossible de rien couper. Ils portent sur l'épaule un panier de roseaux parfaitement fabriqué, et qu'ils s'attachent au front par le moyen d'une corde. J'en ai vu: ils s'en servent pour mettre les fruits et tout ce qu'ils trouvent. Leur couleur est un peu plus claire que celle des guaranýs; leur taille n'est pas beaucoup plus grande; leurs traits sont beaucoup plus beaux, leur physionomie visiblement plus gaie, plus ouverte et plus spirituelle. Les deux jeunes filles prisonnières dont j'ai parlé ne voulurent jamais dormir seules: elles voulaient avoir avec elles un guaraný: elles le recherchaient avec empressement, et se mettaient eh fureur contre quiconque voulait y mettre obstacle.

GUAYANAS. On ne doit pas confondre cette nation avec différentes hordes de guaranýs sauvages auxquelles les habitans du Paraguay donnent le même nom. Elle habite au milieu des bois situés à l'orient de l'Uruguay, depuis la rivière Guairay, vers le nord: elle habite aussi la partie des bois qui sont à l'orient du Paraná, beaucoup au-dessus de la bourgade del Corpus. Elle a un langage particulier, dif-

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férent de tous les autres: leur son de voix est élevé, aigu et discordant. Leur taille ne le cède point à l'espagnole, et elle est bien proportionnée, quoiqu'ils soient un peu trop maigres. Cette nation diffère de toutes celles que je connais, en ce que sa couleur est visiblement plus claire; en outre, quelques-uns de ces sauvages ont les yeux bleus, et l'air plus gai et plus fier. Ils conservent leurs sourcils, leurs cils et leur poil qui est en petite quantité, et n'ont point de barbe. Ils sont pacifiques et même caressans à l'égard des étrangers. Les hommes se ceignent le front d'un bandeau tissu de fil, et garni d'un grand nombre de plumes; ils préfèrent les rouges à toutes les autres; mais ils vont tout nuds, et les femmes se contentent de se couvrir la ceinture avec un morceau d'étoffe, de la même nature que celle que j'ai décrite à l'article des tupýs. Ils ressemblent à ces derniers par le défaut de religion, et par la construction de leurs huttes; ils se nourrissent des mêmes plantes qu'ils cultivent, et de miel et de fruits sauvages; mais il paraît qu'ils craignent beaucoup de nager ou de passer de grandes rivières. Ils n'ont point d'animaux domestiques; ils semblent être divisés en beaucoup de petites

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hordes indépendantes. Ils ont des arcs extraordinaires, longs quelquefois de sept pieds et demi, et des flèches de cinq et demi. Comme on leur voit sur les jambes et sur les bras beaucoup de cicatrices semblables à celles des charrüas, des payagúas et d'autres nations, on ne saurait douter que ces cicatrices ne soient le résultat des blessures qu'ils se font lorsqu'ils sont en deuil, ou dans des fêtes que nous décrirons dans la suite.

NUARA. C'était une nation qui, comme les deux précédentes, était entourée par les guaranýs, et que les Portugais ont enlevée toute entière pour la vendre comme esclave au Brésil. Au tems de la conquete, elle vivait dans le pays appelé les plaines de Xerez, et elle était assez nombreuse. La taille des individus était supérieure à celle des guaranýs: elle vivait de l'agriculture; son langage différait de tous les autres: elle était d'un caractère très-tranquille, pacifique et aimable. Voilà ce que je trouve dans les anciens manuscrits originaux, auxquels j'ai plus de confiance qu'au poëme de Barco Centenera, qui les appelle mal-à-propos guaranýs, et en fait une nation guerrière.

NALICUÉGAS. Je dois tous les renseigne-

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mens que je puis donner sur cette nation, aux indiens sauvages nommés mbayas, qui sont les seuls qui l'aient vue. Ils disent qu'elle est stationnaire vers les 21 degrés de latitude, à deux journées à l'est des plaines de Xerez; qu'elle a un langage particulier, différent de ceux qu'ils connaissent; qu'elle se réduit à un petit nombre de familles; qu'elle habite sous terre dans des cavernes; que les deux sexes sont entièrement nuds; qu'ils n'adorent aucun dieu; que leur taille et leur couleur ressemblent à celles des guaranýs; qu'ils sont excessivement lâches et pusillanimes; qu'ils ont des arcs et des flèches, dont ils se servent pour se défendre, sans sortir de leurs cavernes; qu'ils cultivent la terre, et qu'ils vivent de maïs, de haricots, de patates douces, de calebasses et de manioc.

GUASARAPO. Je conserve à cette nation le nom sous lequel elle fut connue des premiers conquérans, et je le préfère à celui de guachié que lui ont donné les habitans du Paraguay, à. l'imitation des mbayas qui les appellent ainsi. Jamais elle n'a changé de domicile, et elle habite des terrains inondés ou lagunes, qui sont dans l'intérieur des terres, et d'où sort la rivière appelée Guasaropo ou Guachié, qui

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se réunit du côté de l'est à la rivière du Paraguay, à 19° 46′ 30″ de latitude. Ils ont quelques canots semblables à ceux des payaguás. Ils s'en servent pour passer de leur rivière à celle du Paraguay, quand ils veulent communiquer avec les mbayas, leurs intimes et anciens alliés. Ce fut, en naviguant de cette manière, qu'ils rencontrèrent et tuèrent autrefois quelques espagnols qui allaient sur la rivière du Paraguay.

Comme leur domicile est inaccessible par terre, et que par eau on ne peut en approcher qu'à force de dépenses, de peines et de risques, on ne connaît cette nation que par le rapport des mbayas, chez lesquels on en voit de tems en tems quelques-uns. Ils disent que leur langage est différent de tous les autres. Leur taille moyenne me paraît être de cinq pieds six pouces: ils sont supérieurement proportionnés, et leur couleur est semblable à celle des guaranýs. Ils ont la tête découverte, et les hommes ne portent aucune sorte de vêtement, à moins que ce ne soit quelque couverture achetée aux mbayas ou gagnée à la guerre. On assure que les femmes sont dans le même cas. Tous se coupent les cheveux de si près qu'on dirait qu'ils se rasent. Outre cela,

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ils n'ont point de barbe, et s'arrachent entièrement les sourcils, les cils des paupières, et le peu de poil qu'ils ont, sans le laisser jamais revenir. Les hommes portent le barbote. (Voyez charrúas.) Ils n'ont ni religion, ni lois, ni coutumes obligatoires, ni caciques, ni chefs.

La nation entière ne forme pas soixante guerriers. Ils ne connaissent ni animaux domestiques, ni agriculture, ni chasse. Ils vivent du riz sauvage que produisent leurs lagunes, et du poisson qu'ils tuent à coups de flèches, ou qu'ils prennent avec des hameçons de bois, ou même de fer, quand ils peuvent s'en procurer chez les mbayas, qui en tirent de chez nous et de chez les portugais; car ces indiens guasarapòs n'ont jamais de communication directe avec nous. Leurs armes sont des flèches, des bâtons ou macanás, espèce de massue. Jamais ils ne font la guerre seuls, à cause de leur peu de population; mais comme ils sont pleins de vigueur, d'orgueil et de courage, les mbayas les trouvent toujours prêts à les suivre au moindre avis qu'ils en reçoivent, pour attaquer la nation ninaquiguila, et nos peuplades de la province des Chiquitos.

GUATOS. Cette nation vivait, au tems de la

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conquête, comme aujourd'hui, dans une lagune appelée, je crois, par les jésuites laguna de la Cruz. Cette lagune communique,' vers le couchant, avec la rivière du Paraguay, sous le parallèle de 19° 12′. Personne n'a jamais vu de près ces indiens, et ils n'ont jamais communiqué avec personne. On croit que la nation, prise ensemble, ne forme pas trente hommes adultes, ni peut-être même douze; qu'ils ont un langage particulier; qu'ils ne connaissent ni divinité, ni lois, ni chefs. Ce qu'il y a d'indubitable, c'est qu'ils ne sortent jamais de leur lagune, qu'ils y naviguent dans de très-petits canots, deux à deux, probablement mari et femme; qu'aussitôt qu'ils aperçoivent quelqu'un de loin ils prennent la fuite, et se cachent entre les joncs; de sorte qu'ils sont pour ainsi dire attachés à leur lagune comme une huître à son écaille. Quelles idées doivent-ils avoir? On ne peut faire là-dessus que des hypothèses plus ou moins vraisemblables. Il paraît évident qu'ils ont peu de fécondité, puisqu'en 300 ans leur nombre n'a ni augmenté ni diminué.

AGUITEQUEDICHAGAS. Tel est le nom que donnent à cette nation les indiens mbayás, qui sont les seuls qui l'aient vue. En effet,

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quelque desir que j'eusse de l'observer moimême, et quoiqu'elle habite notre territoire, les portugais m'en ont empêché; car, malgré les stipulations expresses des traités, ils se sont établis dernièrement au couchant de la rivière du Paraguay, et ils nous empêchent de naviguer dans sa partie supérieure. Je ne pourrai donc dire de cette nation que ce que m'en ont raconté les mbayás. Je crois qu'elle est l'unique reste des anciens cacocýs, que les premiers conquérans appelèrent aussi orejones (oreillons). Elle habite la plus considérable des petites montagnes du pays, nommée par les anciens Sainte-Lucie, et par les modernes Saint-Ferdinand, entre le 18e. et le 19e. degré de latitude à l'ouest, et près de la rivière du Paraguay. Leur nombre est si petit, qu'il ne monte peut-être pas à cinquante guerriers. Leurs huttes sont faites comme celles des pampás, excepté qu'ils ne les couvrent pas avec des peaux, mais avec des paillassons. Comme ils sont stationnaires dans un pays où il ne peut pas y avoir beaucoup de gibier, et qu'ils sont éloignés des rivières, ils subsistent de la culture du maïs, du manioc, des patates douces, des citrouilles, du mani ou manduby (Arachide). Leur

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langage est très-différent de celui que les mbayás connaissent; et quoique leur couleur ressemble assez à celle des guaranýs, leur taille est plus grande. Jamais ils ne font la guerre à personne; mais ils ont pour leur défense des arcs, des fléches et des bâtons. Les deux sexes vont entiérement nuds. On distingue les hommes par les petites pierres de différentes couleurs, qu'ils portent aux, oreilles et aux côtés du nez. Les femmes se reconnaissent aux oreilles, qui leur tombent presque sur les épaules. Pour cet effet, elles se les percent, et augmentent successivement le trou pendant toute leur vie, en y mettant des morceaux de bois arrondis, et dont la grosseur augmente graduellement, comme je le dirai des lenguas. Ils vont quelquefois à la rivière du Paraguay pour se baigner, et peut-être pour pêcher.

NINAQUIGUILAS. Les portugais ne m'ont pas permis non plus d'aller reconnaître cette nation, ainsi appelée par les mbayás. Nos indiens de la province de Chiquitos, lui donnent, je crois, le nom de Potoreras. Suivant les mbayás elle habite l'intérieur d'un grand bois, qui, commençant vers le 19e. degré de latitude, à quelques lieues de la ri-

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vière du Paraguay, s'enfonce beaucoup à l'ouest-sud-ouest dans le Chaco, et sépare, du côté du sud, la province des Chiquitos du pays occupé par les guanás et les mbayás; elle est partagée en plusieurs hordes, qui ne sortent jamais du bois. Les mbayás ont quelques rapports d'amitié avec les plus méridionales, au lieu qu'ils sont en guerre avec celles du nord. On m'assure que ces indiens ressemblent aux autres, en ce qu'ils ne reconnaissent ni divinité, ni lois, ni chefs, qu'ils ont un langage différent de tous les autres; que pour la taille et la couleur ils ressemblent aux guaranýs; qu'ils sont assez nombreux; qu'ils ne font jamais la guerre et ne savent se défendre que faiblement; qu'ils ont des arcs, des flèches et des bâtons; qu'ils ne s'arrachent point les sourcils, les cils ni le poil, et qu'ils ne se coupent point les cheveux; que les femmes font, avec le caraguatá, des couvertures pour s'envelopper, et qu'elles portent au cou des colliers de haricots d'une jolie couleur; et qu'ensin quoique les hommes aillent ordinairement tout nuds, quelques-uns cependant portent une couverture pour s'envelopper, et s'ornent la tête de couronnes de plumes.

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GUANAS. C'est ainsi que les habitans du Paraguay appellent une nation d'indiens; mais les lenguas, les machicuys et les énimagas leur donnent les noms d'apianée, de sologua et de chané. En outre ils reconnaissent dans cette nation huit hordes différentes, appelées layana, ethelenoé ou qui-niquinao, chabarana, ou choroana, ou tchoaladi, caynaconoé, nigotisibué, yunaeno, taiý et yamoco. Tels sont les noms que leur donnent les indiens sauvages qui vivent dans les environs, lorsqu'on leur fait des questions relatives aux guanás; et si on leur demande si ce sont des nations différentes, ils diront que oui, parce qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'une nation, et qu'ils croient que chaque horde en forme une différente. En conséquence ils vous indiquent l'habitation de chaque horde; et de là vient que de la seule nation des guanás on en fait une multitude qui figure sur les cartes. C'est ce qui arrive à l'égard de toutes les nations, et c'est ce qui fait qu'on les multiplie tant dans les relations, les histoires et les cartes. Ces nations et leurs divisions changent de nom avec le tems; et quand on veut prendre des informations à leur égard, on en trouve tou-

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jours de nouvelles, sans apprendre que les anciennes aient disparu; de sorte que dans les cartes du Chaco, dressées par les jésuites, à peine y a-t-il assez de place pour écrire le nom d'un nombre aussi considérable de nations. Ce sont autant d'erreurs à réformer, parce que, et je n'en doute pas, de la rivière de la Plata vers le nord, il n'y a d'autres nations que celles que je décrirai. Il ne restera donc plus à déterminer que celles qui existent au sud et à l'ouest des indiens pampás.

Guaná signifie dans leur langue homme ou mâle: ainsi il paraît assez mal appliqué à une nation; mais c'est sous ce nom qu'elle est connue dans le Paraguay. A l'époque de l'arrivée des premiers espagnols, elle habitait le Chaco, entre le 20e. et le 22e. degré de latitude. Elle y demeura jusqu'en 1673, qu'une grande partie de la nation alla s'établir à l'est de la rivière du Paraguay, au nord du tropique, dans le pays qu'on appelait alors la province d'Ytati; depuis elle s'est étendue vers le sud. Dans ce tems-là les espagnols la divisaient en six hordes principales. La layana ou eguaacchigo habite aujourd'hui vers le 24e. degré de latitude, au nord

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du fleuve Jesuy, dans l'endroit appelé Lima, et est composée d'environ dix-huit cents sauvages. La Chabaraná ou Echoaladi vient de se placer au 26° 11′ de latitude, dans le territoire de la bourgade de Caazapá, et peut avoir deux milles indiens. L'Equiniquinao, qui en a environ 600, est partagée: une partie habite le Chaco, vers le 21° 56′ de latitude, à huit lieues du fleuve du Paraguay; le reste est incorporé avec les mbayás, L'Ethelená peut avoir trois mille individus; une partie vit dans le Chaco, près des equiniquinao, et l'autre à l'est de la rivière du Paraguay, sous le parallèle de 21 degrés, sur une chaîne de petites montagnes qu'ils appellent Echatiyá, à l'est d'une autre qu'on nomme Nogoná. La horde appelée Niguecactemic est à peine composée de trois cents sauvages, avec trois caciques, et habite à une journée au couchant de la rivière du Paraguay, vers le 21° 32′ de latitude; elle est divisée en quatre peuplades. La dernière est l'Echoroaná, qui peut être composée de 600 personnes; elle est incorporée avec les mbayás, et vit avec eux à l'est de la rivière du Paraguay, sur des hauteurs situées vers le 21e. degré.

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Quelques personnes portent jusqu'à vingt mille ames le nombre des guanàs; quant à moi, je regarde comme plus exact le calcul que j'ai fait, et dont le résultat ne donne que 8300. Suivant ce calcul, c'est encore la nation la plus nombreuse de ces contrées, à l'exception des guaranýs; et c'est aussi la moins sauvage. Chaque horde forme avec ses cases une place carrée plus ou moins grande, selon le nombre des indiens. Le plan topographique de chaque case se réduit à deux lignes parallèles, longues de huit toises et demie, séparées l'une de l'autre par un intervalle de quatre toises un quart, et terminées à chacune de leurs extrémités par un demi-cercle. Ils enfoncent en terre, dans la direction de chacune de ces lignes parallèles, des branches d'arbres qu'ils recourbent; ils y en ajoutent d'autres fortement attachées par leurs bouts, et le tout forme plusieurs arcs, à un pied les uns des autres; ils y attachent ensuite d'autres branches qui traversent horizontalement ces arcs à la même distance, c'est-à-dire à un pied; et ils recouvrent le tout avec de la paille longue qu'ils ramassent dans les champs, et qu'ils attachent fortement aux branches; ce

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qui forme une voûte cylindrique, qui s'étend d'une des lignes parallèles à l'autre; ils ferment les extrémités avec des branches, de manière à former deux voûtes côniques qu'ils réunissent à l'autre, qui, comme nous venons de le dire, est cylindrique.

Ils n'ont point d'autre muraille que cette voûte, ni d'autre ouverture que la porte; cependant ces cases servent à douze familles: elles s'arrangent dedans sans cloison ni séparation. Ils balayent leurs cases tous les jours, et en cela ils diffèrent de tous les autres indiens, ainsi que par leur coutume de coucher dans des lits, et non sur des peaux étendues par terre. Ils construisent ces lits en plantant en terre quatre pieux terminés en fourche, sur lesquels ils en placent horizontalement quatre autres, qu'ils y attachent pour servir de bois de lit; ils mettent par-dessus de petites branches, et ensuite des peaux, qu'ils recouvrent de paille.

Leur langage est différent de tous les autres, et très-difficile à cause de sa prononciation nasale et gutturale. Leur taille me paraît plus varier que celle des autres nations, et la moyenne me paraît être de cinq pieds quatre pouces; mais ils sont droits et bien

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proportionnés, comme tous les indiens, parmi lesquels je n'ai jamais vu ni un homme contrefait, ni un bossu. Ils ressemblent aussi aux autres par leur physionomie grave, où l'on ne découvre l'expression d'aucune passion; par le phlegme de leur manière d'agir, et par leur couleur, la force de leur vue et de leur ouïe, et la blancheur et la durée de leurs dents; par leurs cheveux noirs, gros et longs; par la rareté du poil et le défaut de barbe; par la petitesse du pied et de la main, et par la grosseur du sein et des fesses; par les petites proportions des parties sexuelles chez les hommes, bien différens des femmes à cet égard, et par le peu de menstruation de ces dernières; par leur ton de voix, qui est toujours bas, et jamais ni fort ni sonore, en ce qu'ils ne font jamais entendre ni cris ni plaintes, ne rient jamais aux éclats, et ne connaissent ni jeux, ni danses, ni chansons, ni instrumens de musique.

Ils ne connaissent non plus ni égards, ni récompenses, ni châtimens, ni lois obligatoires, ni religion. Mais comme ils fréquentent beaucoup les espagnols, et que ceux-ci leur parlent de christianisme, et de récompenses, et de peines à venir, leur réponse la plus

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ordinaire, lorsqu'on leur fait des questions à cet égard, est de dire qu'il y a un principe ou une chose matérielle et corporelle, qui est on ne sait où, et qui récompense les bons et punit les méchans; mais qui récompense toujours les guanás, parce qu'il est impossible qu'ils soient méchaus, ni qu'ils fassent le mal. Je dis que le petit nombre de ces sauvages qui s'expriment ainsi, ont tiré le fonds de ces idées des espagnols, parce qu'il n'y a pas un seul guaná qui adore la divinité ou qui la reconnaisse, soit extérieurement, soit intérieurement. Ce sont aussi les parties intéressées qui terminent elles-mêmes les différends, et ils se décident à coups de poings en dernier ressort. Ils paraissent aussi s'entretenir un peu plus les uns avec les autres, et même, quoique rarement, se réunir pour causer.

Ils reçoivent avec beaucoup d'hospitalité les voyageurs, quels qu'ils soient, les logent, leur donnent à manger, et les accompagnent jusqu'il la peuplade où ils veulent aller. Ils ont un petit nombre de chevaux, de vaches et de brebis, et ils vivent de l'agriculture. Ils cultivent les mêmes plantes que les espagnols du Paraguay, Ils s'arrachent, pendant toute

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leur vie, les sourcils, les cils et le poil, el portent le barbote comme les charrúas. Ils se coupent les cheveux à la moitié du front, et se rasent en forme de croissant, au-dessus de chaque oreille. Ils laissent tomber en liberté le reste de leurs cheveux. Quelques-uns se rasent la moitié antérieure de la tête, et d'autres se la rasent toute entière, à l'exception d'une houppe qu'ils conservent sur le sommet, comme les mahométans. Leurs peintures, leurs parures et leurs habillemens ressemblent à ceux des payaguás, dont je parlerai ci-après; Mais les hommes qui passent beaucoup de tems parmi les espagnols, s'habillent ordinairement comme eux; c'est-à-dire, qu'ils portent un chapeau, un poncho, et même des caleçons blancs.

Toutes les cérémonies du mariage se réduisent à un petit présent que le mari fait à sa prétendue; mais il doit auparavant la demander au père, qui l'accorde aisément, parce qu'ils ne connaissent point d'inégalité de classe. Outre cela, aucune femme ne consent à se marier, sans avoir fait ses stipulations préliminaires très-détaillées avec son prétendu, et avec son père et ses parens, à l'égard de leur genre de vie réciproque, qui n'est pas le

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même dans tous les ménages. Il s'agit ordinairement de savoir si la femme fabriquera des couvertures pour le mari; si elle l'aidera, et de quelle manière, à construire la case et à cultiver la terre; si elle ira chercher le bois; si elle préparera tous les alimens, ou seulement les légumes; si le mari n'aura qu'une femme, et si la femme aura plusieurs maris, et combien; et dans ce dernier cas, combien de nuits ils passeront ensemble; enfin elles demandent des explications jusque sur les plus petites choses. Mais, malgré tout cela, le divorce est libre aux deux sexes, comme tout le reste, et les femmes y sont très-portées.

Cela vient de ce que leur nombre est beaucoup moins considérable que celui des hommes. Cette inégalité ne vient point de la nature, elle est l'ouvrage de ces femmes mêmes, accoutumées à l'action la plus barbare que l'on puisse faire, et même imaginer. Elles détruisent la plupart des filles dont elles accouchent. Pour cet effet, aussitôt qu'elles se sentent prêtes d'accoucher, elles partent toutes seules, et s'en vont à la campagne; et dès qu'elles sont délivrées, elles font un trou, et y enterrent leur enfant tout vif; après quoi elles s'en retournent tranquillement à la maison. Il est souvent

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arrivé que les espagnols ont offert aux femmes enceintes de l'argent, des bijoux, etc., pour les engager à leur remettre leurs enfans, ou au moins à leur conserver la vie. Mais jamais elles n'ont voulu y consentir; et elles ont au contraire pris toutes les mesures nécessaires pour exécuter leur dessein le plus secrètement possible, et sans obstacle. Toutes les femmes ne se rendent pas coupables de cette action barbare; mais elle n'est que trop commune à la plupart d'entr'elles. Celles même qui suivent cette coutume, ne traitent pas ainsi tous leurs enfans: elles en conservent la moitié ou plus, mais ayant toujours l'attention de garder beaucoup plus de mâles que de femelles. C'est, disent-elles, pour faire rechercher davantage les femmes, et pour les rendre plus heureuses.

C'est ce qui ne manque pas d'arriver; car celle qui se marie le plus tard, se marie à neuf ans, tandis que les hommes restent souvent garçons jusqu'à vingt ans ou plus; parce que jusqu'alors il est rare qu'ils aient assez d'habileté pour disputer la victoire à leurs concurrens. Les femmes de leur côté ne manquent pas d'échauffer la rivalité des hommes, par un redoublement de propreté, d'ama-

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bilité et de coquetterie, inconnu aux autres nations. Il en résulte aussi que les hommes sont moins mal-propres, qu'ils ont plus soin de leur parure, et que quelquefois ils s'enlèvent mutuellement les femmes, et s'échappent avec elles. Il arrive aussi naturellement que les femmes sont plus orgueilleuses; qu'elles sont enclines au divorce et à l'adultère, et que les hommes sont jaloux. Quoique la femme adultère n'encoure aucune peine, il est assez commun de voir le mari trompé assembler quelques-uns de ses amis et de ses parens, qui l'aident à donner au galant une forte bastonnade, qui lui coûte quelquefois la vie. Du reste, la polygamie est assez rare chez cette nation, ainsi que chez les autres.

Chaque horde ou division de guanás a plusieurs caciques ou capitaines héréditaires, et chacun a un certain nombre d'indiens qui dépendent de lui, leur coutume étant de regarder comme sujets du fils du cacique et non de son père, tous ceux qui naissent quelques lunes avant ou après ce fils. Parmi ces caciques, il y en a un qu'on regarde comme le plus distingué; mais ni lui, ni les autres, ne diffèrent du dernier des indiens, ni par sa parure, ni par ses habillemens, ni par le loge-

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ment; et il est obligé de travailler pour vivre, parce que personne ne le sert. Il ne donne aucun ordre; mais il paraît qu'on a pour lui quelque considération, et que dans les assemblées nocturnes où ils se réunissent pour traiter des affaires communes, il a plus d'influence que qui que ce soit. La place de cacique est héréditaire en faveur de l'aîné, et les femmes succèdent au défaut de mâles. Mais aussi quelquefois un indien quelconque devient cacique, lorsque son mérite le fait reconnaître pour tel par les autres, qui alors abandonnent l'ancien, parce que leur liberté s'étend jusque-là, et c'est l'usage général de toutes ces nations.

A l'époque de la première arrivée des espagnols, les guanàs allaient, comme aujourd'hui, se réunir en troupes aux mbayás, pour leur obéir, et les servir, et cultiver leurs terres, sans aucun salaire. De là vient que les mbayás les appellent toujours leurs esclaves. Il est vrai que cet esclavage est bien doux, parce que le guaná s'y soumet volontairement, et qu'il y renonce quand bon lui semble. Outre cela, leurs maîtres leur donnent bien peu d'ordres; ils n'emploient jamais un ton impérieux ni obligatoire, et ils partagent tout

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avec les guanás, même les plaisirs charnels, parce que le mbayá n'est point jaloux. J'ai vu un mbayâ, qui avait froid, chercher sa couverture pour s'envelopper; mais comme il vit qu'un guaná, son esclave, l'avait prise avant lui pour le même objet, il ne la lui prit pas, et même ne lui fit pas sentir qu'il la voulait.

On voit journellement descendre au Paraguay des troupes de cinquante et de cent guanás, pour se louer aux espagnols en qualité d'agriculteurs, et même de matelots, puisqu'ils vont jusqu'à Buenos-Ayres. Ils travaillent avec beaucoup de phlegme; et, pour n'être pas tourmentés, ils préfèrent de travailler à la tâche. Quand ils entrent sur le territoire espagnol, ils laissent leurs armes chez le premier juge qu'ils rencontrent, pour les reprendre à leur retour. Quelques-uns d'entr'eux épousent quelque indienne, où quelque négresse des habitations espagnoles, où ils se fixent pour toujours en se faisant chrétiens. D'autres se construisent une cabane sur le territoire espagnol; ils y vivent de l'agriculture, comme tous les autres, jusqu'à ce qu'ils se lassent, ou qu'ils s'en aillent ailleurs, ou qu'ils retournent dans leur pays. C'est ce dernier parti que prennent ordinairement les

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troupes de guanaás au bout d'un an ou deux, en emportant ce qu'ils ont gagné, c'est-à-dire, des habillemens et des ustensiles de fer. Un cacique vient quelquefois pour les engager à s'en retourner, ou il leur envoie quelqu'un pour leur en faire la proposition en son nom. Dans ces voyages, ils n'amènent guères de femmes, parce qu'elles sont rares parmi eux, et qu'elles ne veulent pas voyager, si ce n'est à cheval, et avec beaucoup d'autres commodités, que peu d'indiens peuvent leur procurer. Ils n'amènent pas non plus d'enfans avec eux, parce qu'il n'y en aurait guères qui pussent les suivre dans un aussi long voyage, où presque tous vont à pied, sans autre provision que le gibier que leur fournit la chasse.

Quoiqu'ils n'exercent aucune autorité sur leurs enfans, qui ne font aucune espèce de travail jusqu'à l'époque de leur mariage, on remarque cependant qu'ils leur font quelquefois des réprimandes accompagnées de soufflets, pour mettre un frein à leur impertinence et leurs excès. Lorsque ces enfans atteignent l'âge de huit ans, à-peu-près, ils célèbrent une fête bien singulière: ils s'en vont de grand matin à la campagne, et reviennent le soir à leur habitation, à jeun,

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en procession et dans le plus grand silence; on leur y tient préparé de quoi bien leur échauffer les épaules; ensuite quelques vieilles femmes leur pincent et leur percent les bras avec un os pointu. Ces enfans souffrent cette cruauté sans pleurer et sans donner la moindre marque de sensibilité. Cela fait, leurs mères terminent la scène en leur donnant du maïs et des haricots cuits à l'eau.

Les hommes faits ont aussi leurs fêtes, à l'occasion de la naissance d'un fils, de la première menstruation d'une fille, de toute autre chose ou par pur caprice. Ces fêtes n'en méritent pas le nom, car elles se réduisent à s'enivrer, privilège réservé aux hommes faits, et que ne partagent jamais les garçons ou hommes non mariés, ni les femmes. Mais en outre, chaque habitation toute entière célèbre une fois l'an une fête solennelle, dont je ferai la description à l'article des indiens payaguás.

Les guanás ont aussi leurs médecins qui les guérissent comme ceux des charrúas; mais ce ne sont pas des hommes qui exercent cet état. Il est réservé à de vieilles femmes, qui sucent l'estomac des malades. Il semble que ces indiens n'ont pas autant d'horreur

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pour les morts que les autres nations, puisqu'ils les enterrent à la porte de leurs cases, pour s'en rappeler, disent-ils, la mémoire; mais chaque famille ne laisse pas de pleurer les siens, sur-tout si c'était un cacique ou un homme de réputation.

Leurs armes sont des arcs, des flèches et des bâtons ou macanas; mais ceux qui ont des chevaux font aussi usage d'une lance trèslongue. Leur système politique est d'être en paix avec toutes les nations, et de ne faire jamais de guerre offensive; mais si on les insulte, ils combattent et se défendent avec beaucoup de valeur. Ils tuent tous les mâles au-dessus de douze ans; mais ils conservent et adoptent les enfans et les femmes, comme je l'ai dit en parlant des charrúas.

MBAYAS. Les indiens machicuýs et les énimagas appellent cette nation tajuanich et guaiquilet. A l'arrivée des espagnols, les mbayás habitaient le Chaco, entre le 20.e et le 22.e deg. de latitude, divisés en un grand nombre de bordes ou d'habitations. Ils avaient dès-lors chez eux plusieurs guanás qui les servaient volontairement, comme je l'ai dit précédemment, et la même chose arrive encore aujourd'hui. En 1661 les mbaýas passèrent à

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l'est de la rivière du Paraguay, et ils attaquèrent la peuplade de Guaranýs appelée Sainte-Marie-de-Fée, située au 22° 5′ de latitude près de cette rivière, et qui était sous la direction des jésuites. Ils tuèrent beaucoup d'indiens et forcèrent les autres à émigrer. Ils continuèrent ensuite leurs expéditions vers l'est, et détruisirent entièrement la ville espagnole appelée Xerez. Plusieurs d'entr'eux ne retournèrent pas au Chaco, et s'établirent à l'orient de la rivière du Paraguay. En 1672, ils découvrirent la bourgade de Pitun ou Ypané. Ils s'en approchèrent de nuit, et quelques-uns vinrent à bout de passer le fossé étroit qui l'entourait, à l'aide de leurs lances dont ils firent un pont; mais voyant que les habitans les avaient entendus, ils se retirèrent en emmenant avec eux quelques vieux chevaux qu'ils rencontrèrent paissant dans la plaine. Ce furent les premiers qu'ils eurent; et comme ces animaux leur plurent beaucoup, ils retournèrent au même endroiè peu de mois après, et vinrent à bout d'en voler d'autres avec quelques jumens. Ces premiers succès leur firent résoudre l'entière destruction de cette même bourgade d'Ypané, ainsi que celle de Guaranbaré qui l'avoisinait.

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Ils marchèrent contre elles en décembre 1673; mais comme les habitans eurent auparavant quelque avis de l'attaque dont ils étaient menacés, ils s'échappèrent vers la capitale du Paraguay, avec les habitans d'Atirâ.

C'est ainsi que les mbayás demeurèrent les maîtres absolus de la province d'Ytati, qui commençait vers le 24° 7′ de latitude à la rivière Jesuy, se prolongeant en entier au nord jusqu'au lac des Xarayes, sans passer à l'ouest de la rivière du Paraguay. Il en résulta que les mbayás donnèrent diffèrens noms au pays; par exemple, ils appellent aujourd'hui Appa et Aquidaban, les rivières connues anciennement sous le nom de Corrientes et de Piray; Agaguigo, le district nommé autrefois Pitun, Piray et Ytati; Ytapucú-Guazù, ce qui s'appelait jadis Monte de San-Fernando; Guachié, la rivière Guasarapò. Ils ont ainsi changé presque tous les noms, ce qui embrouille la géographie et la démarcation des limites.

Les mbayás ne se contentant pas de ces conquêtes, s'avancèrent beaucoup du côté du sud, et firent de grands dégâts dans la bourgade de Tobatý située au 25° 1′ 35″ de latitude, et en obligèrent les habitans à émi-

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grer. Ils attaquèrent ensuite les espagnols, en tuèrent plusieurs centaines, et détruisirent jusqu'aux fermes même de l'Assomption, qui était la ville capitale. Ils attaquèrent aussi la ville de Curuguatý, et il s'en fallut bien peu qu'ils n'exterminassent totalement les espagnols du Paraguay. Cette guerre fut terminée en 1746 par une paix non interrompue, jusqu'au 15 mai 1796, qu'un capitaine espagnol tua quelques mbayás. Ceux-ci après la paix, se fixèrent aux environs du tropique du capricorne, non loin de la rivière du Paraguay, et tournèrent leurs armes contre les caayguâs, les aguitequedichagas et les ninaquiguilas, décrits précédemment, et portèrent le ravage par-tout. C'est ce qu'ils ont fait aussi dans nos peuplades de la province de Chiquitos, d'où ils ont forcé d'émigrer les habitans de Santo-Corazon; ils ont aussi attaqué les portugais de Cayabá; mais aujourd'hui ils sont en paix.

On divise ordinairement cette nation en une foule de hordes; mais elles se réduisent à quatre principales. La catiguebo se subdivise: une partie, au nombre à-peu-près de mille ames, habite au 21° 5′ de latitude, à l'ouest et près de la rivière du Paraguay, dans la lagune appelée autrefois d'Ayolas. Leur

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cacique Nabidrigui ou Camba a six pieds deux pouces de haut. Il répondit, en 1794, à quelqu'un qui lui demandait son âge: «Je ne le sais pas; mais quand on commençait à bâtir la cathédrale de l'Assomption, j'étais déjà marié et père d'un enfant.» Or cette cathédrale fût bâtie en 1689, et supposant que ce cacique eût alors 15 ans, il en résulte qu'il était âgé de 120. Il avait, lorsque je le vis, le corps courbé, les cheveux à moitié gris et la vue un peu plus faible que les autres indiens; mais il ne lui manquait pas une dent, ni un cheveu. Il montait à cheval, maniait la lance et allait à la guerre comme les autres. L'autre partie des catiguebos est divisée en deux hordes, qui vivent à l'orient de la rivière du Paraguay. L'une qui peut avoir cinq cents ames, habite entre les rivières Ypané et Corrientes ou Appa, près de celle du Paraguay; et l'autre qui a environ trois cents individus, vit sur des coteaux ou petites montagnes qu'ils appellent Nogonâ et Nebaténa, au 21.e deg. de latitude. Les autres trois hordes appelées tchiguebò, gueteadebo et beutuebò qui forment ensemble environ deux mille ames, habitent les coteaux de Noatequidi et de Noateliyâ, entre les 21 deg., et les 20° 40′

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de latitude, à l'est de la rivière du Paraguay.

J'évalue leur taille moyenne a cinq pieds huit pouces; leurs formes et leurs proportions me paraissent les meilleures du monde, et très-supérieures aux européennes. Ils ressemblent aux guanâs et a d'autres indiens, dans toutes les choses dont j'ai parlé ci-dessus. Ils ne connaissent ni obéissance, ni récompenses, ni châtimens, ni lois obligatoires; et leurs différens particuliers se décident à coups de poing. Ils parlent aussi davantage entre eux, et ont le regard plus ouvert. Les hommes portent le même barbote; et tous s'arrachent constamment les sourcils, les cils et le poil; ils disent qu'ils ne sont pas des chevaux pour avoir du poil. Leurs habillemens, leurs fêtes, leur ivrognerie, leur parure, leurs peintures, leurs caciques, leur manière de guérir les malades, ressemblent entièrement à celles des payaguâs et des guanâs; la seule différence, c'est que leurs médecins sont des hommes et non des femmes. Mais ils se rasent entièrement la tête. Les femmes seules conservent depuis le front jusqu'au sommet de la tête, une bande de cheveux large d'un pouce et un peu moins haute. Leurs cases ou huttes sont semblables à celles des pampas, que j'ai

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décrites précédemment. Elles sont seulement plus élevées et plus grandes, et ils les couvrent avec des nattes comme les payaguâs.

Leur langage est très-different de tous les autres, et facile à prononcer; il n'a aucun son nasal ni guttural, et il manque de la lettre f. En outre il paraît avoir de la pompe, et les noms propres sont significatifs, comme dans le biscayen. Ce langage donne lieu à une singularité extravagante, que voici: Les femmes et les garçons, avant leur mariage, donnent aux mots une autre terminaison que les hommes faits, et quelquefois même emploient des termes différens; de manière qu'à les entendre, on dirait qu'ils ont deux idiomes. On observe quelque chose de semblable à cette extravagance dans la ville de Curuguatý, au Paraguay. Les femmes n'y parlent jamais que le guaraný, et les hommes de tout âge n'emploient que ce langage avec elles, tandis qu'entr'eux ils parlent toujours espagnol. Cela paraît encore plus extraordinaire, quand on sait que tous les autres espagnols du Paraguay parlent toujours le guaraný, et qu'il n'y a que les plus polis qui sachent l'espagnol.

Les espagnols, fondateurs de la ville dont nous venons de parler, prirent pour femmes

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des indiennes. Leurs enfans apprirent le langage de leurs mères, comme cela était naturel, et ne conservèrent peut-être l'usage de l'espagnol que par point d'honneur, et pour prouver que leur race était plus noble. Mais les espagnols du reste de cette province ne pensèrent pas ainsi, puisqu'ils ont oublié leur langue, à laquelle ils en ont substitué une autre prise des guaranýs. La même chose est arrivée exactement dans l'immense province de San Pablo, ou les portugais, ayant entièrement oublié leur langue, ne parlent que le guaraný. Je déduis de tous ces faits, que ce sont les mères, et non les pères, qui enseignent et perpétuent les langues; et que, tant que les gouvernemens n'établiront pas l'uniformité de laugage parmi les femmes, c'est en vain qu'ils se fatigueront à faire des réglemens pour l'instruction à cet égard.

Les mbayás se croient la nation la plus noble du monde, la plus généreuse, la plus exacte a tenir sa parole avec loyauté, et la plus vaillante. Comme leur taille, la beauté et l'élégance de leurs formes, ainsi que leurs forces, sont bien supérieures à celles des espagnols, ils regardent la race européenne comme très-inférieure à la leur. Quant à la

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religion ils n'adorent rien, et on ne remarque parmi eux rien qui fasse allusion à cet objet ni à la vie future. On en trouve quelques-uns qui, pour expliquer leur première origine, s'expriment ainsi: «Dieu créa, au commencement, toutes les nations aussi nombreuses qu'elles sont aujourd'hui, ne se contentant pas de ne créer qu'un homme et qu'une femme, et il les distribua sur toute la surface de la terre, Postérieurement, il s'avisa de créer un mbayá avec sa femme; et comme il avait déjà donné toute la terre aux autres nations, de manière qu'il n'en restait plus a distribuer, il ordonna à l'oiseau nommé caracara de leur aller dire de sa part, qu'il était bien fâché de n'avoir point de terrain à leur donner: que c'était pour cela qu'il n'avait créé que deux mbayás; mais que, pour y remédier, il leur ordonnait d'être toujours errans sur le territoire des autres, et de ne pas cesser de faire la guerre à toutes les nations, de tuer tous les mâles adultes, et d'adopter les enfans et les femmes, pour augmenter leur nombre.»

Jamais préceptes divins n'ont été plus fidèlement exécutés; car l'unique occupation des mbayás est d'errer de côté et d'autre, en chas-

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sant ou en péchant pour se nourrir, et de faire la guerre à tout le genre humain, en tuant ou conservant leurs ennemis, conformément à l'ordre du caracará. Ils font cependant une exception à l'égard de la nation guaná, avec laquelle ils sont liés constamment d'une étroite amitié. En effet, comme nous l'avons déjà dit, les mbayás ont toujours une multitude de guanás qui les servent volontairement comme esclaves et gratuitement, qui cultivent la terre pour eux et leur rendent d'autres services. Outre ces esclaves ou ces domestiques, les mbayás en trouvent beaucoup d'autres dans les enfans et les femmes qu'ils prennent à la guerre; et ce ne sont pas seulement des indiens, mais aussi des espagnols; de manière que le mbayá le plus pauvre a trois ou quatre esclaves. Ceux-ci vont chercher le bois, font la cuisine, dressent les tentes ou les huttes, ont soin de panser les chevaux et de les tenir prêts; ils sont chargés de la culture des terres, qui se réduit à peu de chose. Les mbayás ne se réservent que la chasse, la pêche et la guerre; de manière qu'il m'est arrivé de faire à un mbayá des présens, qu'il n'a pas voulu prendre, et qu'il a ordonné à ses esclaves de recevoir, tant ils sont vains et fainéans.

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Il est vrai que les mbayás aiment extraordinairement tous leurs esclaves; jamais ils ne leur commandent d'un ton impérieux; jamais ils ne les réprimandent, ni ne les châtient, ni ne les vendent, quand même ce seraient des prisonniers de guerre. Ils s'en rapportent à la bonne-foi de l'esclave, se contentent de ce qu'il veut faire de lui-même, et partagent avec lui tout ce qu'ils ont, de manière qu'aucun prisonnier de guerre ne veut les quitter, quoique esclave, pas même les femmes espagnoles qu'ils ont avec eux, quoique quelquesunes d'elles fussent déjà grandes et qu'elles eussent des enfans lorsqu'on les prit. Quel contraste avec le traitement que les européens font éprouver aux africains!

Les mbayás subsistent de l'agriculture exercée par leurs esclaves, de la pêche et de la chasse: depuis quelque tems quelques-uns d'entre eux se sont mis à pêcher avec des hameçons, ou à coups de flèches, et se sont aussi pourvus de quelques canots semblables à ceux des payaguás. D'autres se sont appliqués à entretenir de petits troupeaux de vaches et de brebis, mais sans faire usage de leur lait, qu'ils abhorrent, ainsi que tout indien sauvage. Ils possèdent assez de chevaux,

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et il est rare qu'iîs en vendent aucun, tant ils en font de cas. Ils ont sur-tout le plus grand soin de celui que chacun d'eux destine au combat, et ils ne s'en déferaient pas ou ne le prêteraient pas pour toute chose au monde. Ils montent à poil, et se placent presque sur la croupe: quelques-uns font usage d'un mors de fer; d'autres y suppléent par deux petits bâtons qui en font l'office, ou ils se bornent à attacher la mâchoire inférieure avec une courroie, à laquelle correspondent deux autres qui servent de rênes. Mais ils ne savent pas faire usage des boules dont j'ai parlé, ni même du lacet qui est si commun parmi les espagnols.

Leurs seules armes, à la guerre, sont une lance très-longue, et une macana ou bâton de trois pieds de long, et de plus d'un pouce de diamètre dans toute sa grosseur, faite d'un bois très-lourd et très-dur; et quoiqu'ils aient aussi des arcs et des flèches, ils n'en font usage que pour la chasse et la pêche. Quand ils ont résolu d'attaquer l'ennemi, ils montent sur leur plus mauvais cheval, et chacun mène en lesse celui qu'il réserve pour combattre. Quand ils sont à portée, ils changent de cheval et lâchent le mauvais. Ils n'omettent rien

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pour surprendre l'ennemi; mais s'ils, ne peuvent pas en venir à bout, ils l'attaquent également en face, et rangés en forme de croissant pour tâcher de l'envelopper. S'ils voient que l'ennemi conserve bien ses rangs sans montrer de crainte, ils s'arrêtent à une grande portée de fusil; trois ou quatre descendent de cheval, et s'approchant à pied très-près de l'ennemi, et séparément, ils font des singeries, et traînent par terre ou secouent des peaux de yaguareté pour tâcher d'épouvanter les chevaux ennemis et de troubler leurs rangs, ou de les engager a faire une décharge générale. S'ils l'obtiennent, ils s'élancent avec la rapidité de l'éclair, et personne ne leur échappe.

Les espagnols aguerris conservent bien leurs rangs, et quand ils voient venir ceux qui traînent des peaux, ils font mettre pied à terre aux meilleurs tireurs du centre et des ailes, en leur ordonnant de tirer l'un après l'autre et de très-près sur ceux qui s'avancent. S'ils viennent à bout d'en tuer quelqu'un, les autres viennent retirer le cadavre, et quand on les laisse faire, tous s'en vont; mais il faut bien se tenir sur ses gardes; car si on les poursuit sans garder ses rangs, si l'on court après quelqu'un d'eux en particulier, ou si

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l'on veut ramasser les mauvais chevaux qu'ils ont abandonnés, ils reviennent à la charge avec la vitesse de la foudre. Ils savent aussi faire des embuscades dangereuses et de fausses attaques; enfin, a nombre égal, il n'y a rien à gagner avec eux, malgré les armes à feu. Ils n'ont, comme on peut le penser, aucun chef, ni à la guerre, ni pendant la paix; car leur gouvernement se réduit à des assemblées où les caciques, les vieillards et les indiens les plus accrédités entraînent les votes des autres. A chaque expédition, ils se contentent de remporter un seul avantage. Sans cela, il n'existerait plus aujourd'hui un espagnol au Paraguay, ni un portugais à Cuyabá.

Chez les mbayas, les hommes mangent de tout; mais les femmes mariées ne mangent jamais de vache, ni de capibara, ni de singe; et quand elles ont leur évacuation périodique, elles ne mangent que des légumes ou des fruits, et ne goûtent jamais, sous quelque prétexte que ce soit, rien qui ait ou puisse avoir de la graisse. Elles disent pour raison, qu'il poussa des cornes à une femme qui, lorsqu'elle était dans son tems critique, mangea du poisson ayant de la graisse. Ce serait sans doute une chose extraordinaire que

II. a. 8

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de voir une femme avec des cornes; mais il n'est pas moins singulier de voir des chevaux cornus et des taureaux sans cornes, comme nous l'avons vu au Chapitre IX. La nourriture des femmes mbayas offre encore une particularité; c'est que les filles ne mangent jamais de viande d'aucune espèce, ni même de grands poissons, c'est-à-dire de ceux qui ont un pied de long ou plus. Elles vivent donc de végétaux et de petits poissons, sans pouvoir en dire la raison. Les chartreux même n'en sont pas venus à ce point d'austérité. Les femmes mbayas sont, en général, les plus agaçantes et les plus complaisantes de toutes les indiennes, et leurs maris sont peu jaloux. Le divorce et la polygamie sont libres parmi eux, comme chez toutes les autres nations indiennes, mais l'un et l'autre sont rares.

Les femmes mbayas célèbrent de tems en tems une fête; elle se réduit à faire une procession autour des huttes. Elles portent, à la pointe de la lance de leurs maris, les chevelures, les os et les armes des ennemis qu'ils ont tués à la guerre, et elles célèbrent les prouesses des hommes. Pour enflammer leur courage et leur faire entendre qu'elles n'en manquent pas non plus, et qu'elles sont di-

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gnes de leur confiance et de leur tendresse, elles terminent la fête en se battant ensemble avec fureur et à coups de poing, jusqu'à ce qu'elles se soient bien ensanglanté le nez et la bouche, et quelquefois même il y a des dents de cassées. Leurs maris les félicitent, et mettent le sceau à la fête, en s'enivrant tous, à l'exception des femmes qui ne boivent aucune liqueur.

J'ai déjà dit qu'elles se prostituaient aisément; mais, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'elles aient adopté la coutume barbare et presque incroyable, de n'élever chacune qu'un fils ou une fille et de tuer tous les autres. Elles conservent ordinairement le dernier dont elles deviennent enceintes, quand elles s'attendent à n'en pas avoir davantage, vu leur âge et l'état de leurs forces. Si elles se trompent dans leur calcul, et qu'elles conçoivent un nouveau fruit après celui qu'elles ont conservé, elles tuent le dernier. Quelquesunes se trouvent sans enfans, parce qu'elles ont cru mal-à-propos qu'elles en auraient un autre. Je me trouvais au milieu de plusieurs de ces femmes, accompagnées de leurs maris; je leur faisais des reproches sévères sur ce qu'ils permettaient de sacrifier leurs propres

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enfans, et d'exterminer ainsi leur nation, puisqu'ils ne pouvaient ignorer qu'un ménage, composé de mari et femme, ne produisait de cette manière qu'un seul enfant. Ils me répondirent, en souriant, que les hommes ne devaient pas se mêler des affaires des femmes.

Je m'adressai aux femmes en leur parlant le plus énergiquement qu'il me fût possible; et après ma harangue, qu'elles entendirent avec assez de distraction, l'une d'elles dit: «Lorsque nous accouchons à terme, cela nous estropie, nous déforme et nous vieillit, et vous autres hommes vous ne voulez pas de nous dans cet état; ensuite, rien de plus embarrassant pour, nous que d'élever les enfans et de les porter dans nos différentes marches, où souvent nous manquons de vivres: c'est ce qui nous a décidées à nous faire avorter aussitôt que nous nous sentons grosses; parce que notre fruit, étant alors plus petit, sort plus aisément.» Je lui demandai comment elles s'y prenaient. «Tu vas le voir», me dit celle qui m'avait parlé. Aussitôt elle s'étendit par terre sur le dos, entièrement nue, et deux vieilles commencèrent à lui donner sur le ventre les coups les plus violens, jusqu'à ce que le sang com-

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mençât a sortir: tel fut le prélude de l'avortement qui eut lieu le jour même. Je sus que quelques-unes en restaient incommodées pour le reste de leur vie, et que d'autres en mouraient. Comme ces sauvages ne tiennent compte de rien, ils ne peuvent faire connaître l'époque de cette horrible pratique; mais ils disent qu'autrefois ils ne la connaissaient pas: c'est ce que l'on doit croire, puisqu'aucun manuscrit ancien n'en parle. Quant à présent elle est universellement établie parmi toutes les femmes de cette nation, et de quelques autres, comme nous le verrons.

On guérit les malades en leur suçant l'estomac, comme je l'ai dit précédemment; mais s'ils sont dans le cas d'aller s'établir ailleurs, et qu'il y ait un malade hors d'état de les suivre, ou dont la maladie paraisse devoir traîner en longueur, ils l'abandonnent. La famille ou la parenté pleure les morts, sur-tout si c'est un cacique ou un sujet de réputation; et on l'enterre dans le cimetière ou lieu déterminé pour cet objet, avec ses bijoux ou ses nippes et ses armes. De plus on égorge sur la tombe quatre ou six de ses meilleurs chevaux. Je crois que cela vient du même principe qui fait enterrer les bijoux avec le mort; et cette

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coutume ne peut pas remonter plus loin que l'époque a laquelle ils commencèrent à avoir des chevaux. S'ils enterrent avec le cadavre les bijoux et les chevaux du défunt, c'est que tous les indiens sauvages ont une grande horreur pour les morts, et qu'ils ne veulent rien conserver qui leur en rappelle la mémoire 1. Si le malade est mort assez loin du cimetière pour faire craindre la corruption, ils l'enveloppent dans une natte, et le suspendent a un arbre, pendant trois lunes, pour laisser dissoudre ses entrailles et sécher le corps comme du carton, et alors ils le portent au cimetière. Le deuil dure trois ou quatre lunes, et seule-

1 Cette coutume est universelle parmi presque tous les peuples barbares, et elle tient certainement chez tous au même principe, c'est-à-dire à l'idée d'une vie future, et au desir de procurer aux morte, dans un autre monde, les armes, les animaux, et même souvent les serviteurs qui leur servaient dans celui-ci. C'est pour cette raison que, chez plusieurs nations sauvages, on égorge sur les tombeaux des morts, leurs femmes et leurs esclaves. Cette barbare coutume se perpétue jusqu'à un période beaucoup plus avancé de civilisation: témoin les femmes des brames indiens, qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris. Homère et les autres poëtes grecs nous offrent de fréquens exemples de ce genre de superstition. (C. A. W.)

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ment parmi les parens; il se réduit à ceci: les femmes et les esclaves ne mangent que des végétaux et point de chair, et gardent un silence si profond qu'ils ne répondent pas un mot à ceux qui leur parlent.

PAYAGUAS. Cette nation, forte et puissante, donna son nom a la rivière du Paraguay, qui s'appelait autrefois Payaguay, ou rivière des Payaguas, nom que nous avons un peu altéré, en l'étendant à tout le pays, comme on l'a vu Chap. IV. A la première arrivée des espagnols, cette nation était divisée en deux hordes, qui s'étaient partagé l'empire de la rivière du Paraguay, sans souffrir que personne y naviguât. L'une habitait au 21° 5′, occupé à présent par une partie des mbayas, comme je l'ai dit précédemment, et l'autre vers le 25° 17′ de latitude. La nation entière portait le nom de payagua, et, pour distinguer les hordes, elles s'appelaient elles-mêmes cadigué et magach; mais les espagnols appliquèrent le nom général de payaguá exclusivement, à la division la plus septentrionale, et corrompirent celui de l'autre qu'ils appelèrent agace. Après la mort du cacique Magach, dont la horde portait alors le nom, les espagnols ayant reconnu que ces indiens étaient véritablement

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des payaguás, supprimèrent et oublièrent le nom d'agaces, et les appelèrent tous payaguas. Les historiens qui n'étaient pas instruits de ces faits, ont cru que la nation agace avait été totalement exterminée; ils se fondaient sur ce qu'ils ne trouvaient plus ce nom dans la liste des nations indiennes, et d'ailleurs ils ignoraient que ce n'était pas une nation, mais simplement une horde. Aujourd'hui, dans le Paraguay, on donne le nom de payaguás à toute la nation; et, quant à la partie qui habite plus au nord, on l'appelle sarigué, et l'autre tacunbu, quoiqu'ils se distinguent eux-mêmes en cadigués et siacuás.

Les siacuás ou tacunbús, anciennement agaces, tuèrent quinze espagnols de l'armée de Sébastien Gaboto, qui fut le premier européen qui entra par la rivière du Paraguay. Quelque tems après, les mêmes siacuás, avec leurs canots, engagèrent un combat désespéré entre les espagnols qui montaient la même rivière, commandés par Jean d'Ayolas, et leur tuèrent quinze soldats. Le même Ayolas ayant monté plus haut avec 200 espagnols, les payaguas sarigués les tuèrent tous. Ils détruisirent aussi un bourg espagnol près de la rivière Jesui et la peuplade des indiens oho-

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mas, et peu s'en fallut qu'ils n'en fissent autant d'ipané, Guarambaré, Itatý et Sainte-Lucie, etc. Enfin, depuis la conquête, ces indiens ont été les ennemis les plus constans, les plus rusés et les plus cruels des espagnols, des portugais de Cuyabá, et de tout indien, sans exception. De manière que, s'ils ont quelquefois fait la paix avec les uns, ça été pour se liguer contre d'autres, ou pour faire quelque trahison, parce qu'ils n'ont jamais connu ni loyauté, ni bonne foi. Leurs prouesses sont consignées dans un grand nombre de pièces déposées aux archives de l'Assomption. Comme ce n'est pas ici le cas d'en donner l'extrait, il suffit de savoir qu'ils ont tué plusieurs milliers d'espagnols, et que souvent peu s'en est fallu qu'ils n'aient exterminé tous ceux du Paraguay.

Cette nation rusée remarqua que la population des espagnols augmentait dans le Paraguay, et que ceux de Buenos Ayres pouvaient les renforcer: elle vit aussi l'augmentation des portugais à Cuyabá; et, infléchissant qu'il n'y avait pour elle aucun moyen de s'échapper, et qu'elle n'avait pas de forces suffisantes pour exterminer tous ses ennemis, elle résolut de faire la paix de bonne foi avec les espagnols,

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en se liant même de la manière la plus étroite. Ces indiens offrirent donc de faire une ligue offensive et défensive contre tout le monde sans exception. Un autre article de leurs offres était, que la horde tacunbú se fixerait à l'Assomption, capitale du Paraguay, où on leur laisserait suivre paisiblement leurs coutumes et leur genre de vie, et qu'il leur serait quelquefois permis de faire la guerre en particulier aux indiens qui n'auraient ni communication, ni traité avec les espagnols.

Effectivement, en 1740, la horde tacunbú se fixa à l'Assomption; et non-seulement ce sont des alliés fidèles en tems de guerre, mais même des habitans très-utiles, parce qu'ils fournissent aux espagnols du poisson, des saules, des roseaux, du fourrage pour les chevaux, des canots, des avirons ou des rames, quelques couvertures et d'autres petits objets, et qu'ils leur rendent d'autres services particuliers. Tout le produit de ce commerce, ils l'emploient en eau-de-vie, en viande, en sucreries, en haricots, etc., sans faire aucune épargne; et ils conservent leurs coutumes sans y rien changer absolument, et sans faire aucun cas de celles des espagnols, En 1790, la horde sarigué s'incorpora à celle des tacunbús,

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et elles sont réunies toutes les deux dans la capitale du Paraguay, et forment en totalité à-peu-près mille ames. Un gouverneur, qui désirait faire valoir ses services à la cour, fit baptiser 153 enfans au-dessous de douze ans, le 28 octobre et le 3 novembre 1792. Mais on a déjà vu qu'ils ne veulent absolument point être chrétiens, et que, si on voulait les y forcer, ils recommenceraient la guerre.

Leur langage est très-différent de tous les autres: il est si guttural qu'on n'en peut exprimer les sons avec nos lettres, et si difficile que personne n'a pu l'apprendre. Mais un grand nombre de payaguâs entend et parle le guaraný, vu qu'ils habitent une ville où on ne parle guères d'autre langue. J'estime que leur taille moyenne peut être de plus de cinq pieds quatre pouces: leurs proportions sont belles, et ils me paraissent plus agiles et plus lestes qu'aucuns autres indiens, et que les espagnols. Il est inutile d'observer qu'aucun d'eux n'est contrefait, et qu'ils n'ont pas le moindre défaut corporel. Cet avantage est commun à tous les indiens, qui même n'acquièrent jamais trop d'embonpoint; mais leur couleur paraît être un peu moins foncée, et leur physionomie moins sombre et plus ouverte. Du reste, ils

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ressemblent aux guanâs à l'égard des objets suivans. Ils s'arrachent constamment les sourcils, les cils et le poil: ils ne connaissent ni obéissance, ni récompenses, ni châtimens, ni lois obligatoires. Mais leurs femmes ont un usage particulier: dès que le sein des jeunes filles parvient à son point naturel de croissance, elles commencent à le comprimer pour le diriger vers la ceinture, en le serrant, soit avec leur mante, soit avec une courroie; de manière qu'à l'âge de vingt-quatre ans, ou même avant; il devient pendant comme une bourse. Indépendamment de cela même, le sein de toutes les indiennes paraît avoir moins d'élasticité que celui des européennes, et il tombe beaucoup plutôt. Aussi n'est-il pas étonnant de les voir quelquefois donner à teter à leurs enfans par-dessous le bras, ou par-dessus l'épaule, parce que leurs mamelles sont très-pendantes, et qu'elles ont toujours le mamelon très-gros.

Quand les femmes veulent filer, elles préparent le coton en l'arrangeant en forme d'un long boudin de la grosseur du doigt, et sans le tordre; ensuite s'asseyant par terre, les jambes alongées, elles prennent leur fuseau, qui a près de deux pieds de long, et elles

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commencent à filer en faisant rouler leur fuseau sur leur cuisse nue; mais elles tordent peu leur fil, et le ramassent sur le milieu de leur fuseau. Quand elles ont filé tout le coton qu'elles avaient au bras, elles dévident autour de ce même bras le fil qui est sur le fuseau, pour le tordre une seconde fois, et elles le ramassent à la partie inférieure du fuseau. C'est dans cet état, et sans le doubler, qu'elles l'emploient pour fabriquer leurs couvertures, et jamais pour coudre, ne pratiquant jamais cette opération.

Ces couvertures ou mantes se réduisent à une pièce de toile de coton plus ou moins grande, selon sa destination. Celles dont les femmes âgées font usage, n'ont tout-au-plus que la longueur nécessaire pour les couvrir depuis les épaules jusqu'au gras de jambe, et assez de largeur pour faire un tour et demi autour du corps. Elles les fabriquent sans métier, en disposant leurs fils sur deux bâtons écartés à proportion de la longueur que doit avoir la mante. Elles passent ensuite le fil à travers, sans navette, avec le seul secours des doigts; et ensuite elles le serrent fortement avec une espèce de règle ou de couteau de bois. Telle est la manière de filer et de

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faire de la toile, qu'emploient toutes celles des nations que j'ai dit faire usage d'habillemens tissus, à l'exception de celles de la Cordillière du Chili qui se font des ponchos; parce qu'au moins quelques-unes font usage de métiers.

Les femmes emploient, pour s'habiller, une de ces mantes dont elles s'enveloppent, de l'estomac à la cheville du pied, et quelquefois même depuis les épaules; mais elles portent en outre un chiffon d'un pied carré, attaché par une corde et sixé à la ceinture, de manière qu'il flotte devant les parties sexuelles. Les hommes vont toujours entièrement nus: mais quand il fait froid, et pour entrer dans les maisons de la ville, ils se jettent quelquefois sur l'épaule une de ces mantes, pour se couvrir, autant qu'il le faut, les parties antérieures. D'autres mettent une chemisette qui n'a ni collet, ni manches, et couvre à peine le signe distinctif du sexe. Il y en a qui se peignent le corps de différentes couleurs, en manière de veste, de gilet et de culotte, et qui, quoique tout nus, vont ainsi par-tout.

Le barbote est la marque distinctive des hommes; qui portent en outre des bracelets aussi différens par leurs formes que par leurs

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matières, sur les bras et à la cheville du pied. Ils se suspendent quelquefois au poignet des ongles de cerf, qui rendent un certain son en se choquant les uns contre les autres; et ils portent des baudriers de sil d'argent ou de fragmens de coquilles, où ils suspendent une bourse si petite, qu'à peine y tient-il une pièce de vingt sous. Il est vrai qu'ils ne fout guères usage de cette bourse, parce qu'ils mettent toujours dans leur bouche l'argent qu'ils gagnent. Ils portent sur la tête des aigrettes de plumes; et ceux qui ont tué quelque ennemi les placent verticalement sur le chignon. Ils se font des rasades de formes et de matières très-variées. Ils se tracent sur la figure et sur le corps des dessins qu'on ne saurait décrire, et de couleur différente, suivant le caprice de chacun. Ils ne portent pas ces ornemens tous les jours, mais quand la fantaisie leur en prend. Ils se coupent les cheveux tout ras par-devant, et à hauteur de l'oreille sur les côtés, laissant tomber en liberté le reste de leurs cheveux, et les attachant par-derrière avec une petite courroie de peau de singe garnie de son poil.

Lorsque les filles parviennent à l'époque de leur première menstruation, elles font part de

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cet événement à tout le monde, et s'appliquent les peintures caractéristiques de l'adolescence de leur sexe. Ces peintures se réduisent à une bande ou raie, qui commence à la naissance des cheveux, et qui se prolonge en ligne droite sur le nez jusqu'au bout du menton, excepté sur la lèvre supérieure. En outre, on voit sortir de la racine de leurs cheveux sept ou neuf lignes verticales qui coupent le front et la paupière supérieure. A chaque coin de la bouche, elles se peignent deux chaînes parallèles à la mâchoire inférieure, et terminées aux deux tiers de la distance de l'oreille. Elles ajoutent encore à toutes ces peintures deux chaînons, qui sortent de chaque angle extérieur de l'œil, et qui finissent au haut de la joue. Toutes ces peintures employées par les femmes, ne sont pas superficielles comme celles des hommes, mais permanentes et de couleur violette; parce qu'elles se piquent la peau pour que la couleur pénètre intérieurement. Quelques-unes de ces femmes, plus coquettes, se peignent en rouge le visage, le sein et les cuisses; et elles se tracent une espèce de chaîne brune à grands anneaux, sur le bras, depuis le poignet jusqu'à l'épaule; mais ces peintures ne sont pas imprimées dans

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la peau; et celles qui sont rouges ne présentent jamais aucun dessin. Les femmes, comme les hommes, se coupent les cheveux tout ras par-devant, mais non sur les oreilles, et elles laissent tomber le reste naturellement, sans jamais l'attacher. Elles portent des bijoux, de quelque sorte que ce soit, à tous les doigts; mais elles ne portent ni colliers, ni bijoux d'aucune autre espèce.

Leurs huttes ou leurs cases sont semblables à celles que j'ai décrites précédemment. La seule différence, c'est qu'ils les couvrent avec des joncs qui ne sont point nattés, mais posés de toute leur longueur, et cousus ou réunis avec des fils. Le devoir des femmes est de faire les nattes, de dresser et de démonter les huttes, de fabriquer les mantes, ainsi que les pots et les plats de terre. Ces pots sont couverts de peintures et de dessins, mais mal cuits. Elles doivent aussi faire cuire les légumes, et quelquefois le poisson, mais rarement, parce que ce sont leurs maris qui vont chercher le bois, et qui préparent la viande et le poisson. Ils mangent de tout; mais les femmes ne goûtent jamais de viande, parce qu'elles disent que cela leur ferait mal.

Ces indiens ressemblent aux autres nations,

II. a. 9

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en ce qu'ils mangent aussitôt qu'ils ont faim, choisissant ce qui leur plaît parmi les mets cuits, sans attendre ni avertir personne; en ce qu'ils ne parlent ni ne boivent jusqu'à la fin de leur repas; en ce qu'ils ne font usage ni de fourchette, ni de cuiller, et qu'ils se tiennent toujours à une certaine distance les uns des antres, même entre mari, femme et enfans; en ce que, pour prendre le bouillon ou la sauce, ils ne se servent que de l'index et du doigt voisin, et que cependant ils vont aussi vîte que s'ils avaient une cuiller; en ce qu'en mangeant le poisson même le plus rempli d'arrêtes, ils ne séparent celles-ci de la chair que par un mouvement de langue, et qu'ils les gardent aux côtés de la mâchoire, comme les singes, pour les rejeter ensuite toutes à-la-fois, après avoir fini de manger; en ce qu'ils ont le lait en horreur; en ce qu'ils ne se lavent jamais les mains, la figure, ni le le corps, et qu'ils ne balayent jamais leurs habitations. Ils savent aussi allumer du feu, sans pierre à fusil, comme tous les autres indiens. Pour cet effet, ils font tourner rapidement un morceau de bois de la grosseur du doigt, qu'ils enfoncent par la pointe dans un autre morceau troué exprès, et qu'ils

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font mouvoir comme un moulinet à chocolat, jusqu'à ce que le frottement réitéré produise une poudre semblable à de l'amadou enflammé. Comme tous les autres indiens sauvages, notre genre de maisons leur fait peur, soit à cause de leur obscurité, soit parce qu'ils craignent qu'elles ne tombent sur eux; et ainsi rien au monde ne pourrait les déterminer à y passer une seule nuit.

Le fameux Magache, qui, à l'époque de l'arrivée des espagnols, était le cacique de ces indiens, n'existe plus aujourd'hui. Celui des sarigués est le fils aîné de Cuatý, que j'ai connu personnellement, et qui était certainement aussi âgé que Nabidrigué ou Cambâ, dont j'ai parlé; c'est-à-dire qu'il avait 120 ans. En effet, il disait qu'il élait déjà marié et cacique, lorsque l'on commença la cathédrale de l'Assomption. Il avait comme l'autre toutes ses dents, aussi blanches et aussi bien rangées qu'un jeune européen de 26 ans; il avait également conservé tous ses cheveux, dont un tiers seulement était blanc. Sa vue seule était affaiblie. Mais, malgré cela, il ramait, péchait, s'enivrait et agissait comme tous les autres. La première fois que je le vis, il était assis par terre, entièrement nud; et, sans se

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déranger, il lâcha de l'eau dans le courant de la conversation. Le cacique des payaguâs, non plus que les autres, n'a aucune autorité ni aucune marque distiuctive; il ne reçoit ni tribut ni services. La nation est gouvernée par l'assemblée, qui se forme au coucher du soleil, mais sans pouvoir imposer d'obligations à personne; parce que le payaguâ est absolument libre, qu'il ne connaît aucune inégalité de classes, si ce n'est celle du cacique ce qui se réduit à rien.

Tout étant libre chez cette nation, le divorce l'est aussi, quoiqu'il ait rarement lieu. Alors la femme va rejoindre sa famille, et elle emmène avec elle tous ses enfans. Elle emporte aussi les matériaux de la hutte, le canot et tout ce qu'il y a dans le ménage. Le mari ne garde que ses armes et ses habillemens. S'il n'y a point d'enfans, chacun garde ce qui lui appartient. Les indiennes n'empruntent le secours de personne pour accoucher; cependant quand une femme payaguâ est en travail et qu'on l'entend soupirer, ou que ses douleurs durent long-tems, ses voisines accourent avec des grelots enfilés à la main, et les lui secouent avec violence sur la tête pendant un instant; puis elles

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la laissent, sauf à recommencer s'il le faut.

Sitôt qu'une femme est accouchée, ses amies se placent en deux rangs, depuis la maison jusqu'à la rivière, qui est toujours fort près. Elles étendent leurs habits de deux côtés, comme pour intercepter le passage du vent; et celle qui est accouchée passe au milieu et se jette dans l'eau pour se baigner.

Les payaguâs ressemblent à toutes les autres nations indiennes, en ce qu'ils ne connaissent d'autre fêle ni d'autre divertissement que l'ivresse. Le jour qu'ils destinent à s'enivrer, ils ne mangent rien et boivent une énorme quantité d'eau-de-vie; et ils se moquent des ivrognes espagnols qui mangent en même-tems, parce que, disent-ils, il ne leur reste plus de place pour la boisson. Ceux qui ne sont pas encore mariés et qui vivent aux dépens de leur père sans travailler, ne boivent jamais d'eau-de-vie. Les femmes n'en boivent non plus que très-rarement, et cela quand elles ont de quoi en acheter; parce que les maris ne leur en donnent jamais, et cependant quand elles en ont, ils en boivent la plus grande partie. L'homme ivre est toujours accompagné de sa femme ou d'un ami: quand ils voyent qu'il ne peut presque plus se tenir

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sur ses jambes, ils le reconduisent à sa hutte, et ils le font asseoir. C'est alors que l'ivrogne commence à chanter à voix très-basse, et qu'il dit: «Qui osera tenir devant moi? Qu'il en vienne un, deux ou davantage; je suis plein de courage et de valeur; je les mettrai en piéces.» Il répète la même chose à diverses reprises, et donne ensuite des coups de poing en l'air comme s'il se battait, et finit par tomber profondément endormi. Mais il n'y a point d'exemple qu'un homme ivre prenne des armes, ni qu'il fasse le moindre mal à personne, ni qu'il insulte les femmes; tandis que celles-ci provoquent leurs maris, autant qu'il est possible. Leur motif pour ces fêtes d'ivresse, se réduit à quelque prétexte que ce soit ou même à rien, comme je l'ai dit plus haut.

Outre ces fêtes particulières, ils en célèbrent une autre très-solennelle et très-sanglante, au mois de juin. Toute la nation y prend part; et elle est aussi célébrée par les guanâs, les mbayás et toutes les nations suivantes; mais les femmes et ceux qui ne sont point chefs de famille n'y prennent aucune part1. La veille, les hommes se peignent la

1 On voit par ce passage de notre auteur et par plusieurs autres, que, malgré la liberlé individuelle dont jouissent ces sauvages, il existe réellement chez tous une classe intermédiaire entre le cacique et le gros de Ja nation, qui est celle des chefs de famille ou de tribus; ce qui est conforme à ce que j'ai dit du gouvernement de ces peuples, dans mon Essai sur l'histoire de l'espèce humaine, p. 65. (C. A. W.)

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figure et tout le corps, le mieux qu'ils peuvent imaginer, et ils s'ornent la tête de plumes de couleurs et de formes si extraordinaires, qu'il est impossible de les décrire et de n'être pas frappé d'étonnement en les voyant. Ils couvrent aussi de peaux trois ou quatre vases de terre, et frappent dessus lentement, avec des baguettes plus petites que la plus petite plume à écrire; de manière qu'à peine entend-on le bruit à quinze pas. Le lendemain matin, ils boivent tout ce qu'ils ont d'eau-de-vie; et lorsqu'ils sont tous bien ivres, ils se pincent les uns les autres aux bras, aux cuisses et aux jambes, en saisissant avec leurs doigts le plus de chair qu'ils peuvent, et ils percent d'outre en outre ce qu'ils ont pincé, avec un éclat de bois ou une très-grosse arrête de raie. Ils répètent de tems en tems cette opération jusqu'à la fin du jour; de manière qu'ils se trouvent tous lardés de la même façon et de pouce en pouce, sur les deux cuisses, les deux jambes

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et les deux bras, depuis le poignet jusqu'à l'épaule. Comme les payaguâs célèbrent cette fête dans la ville même de l'Assomption, capitale du Paraguay, et en public, tout le monde va les voir. Mais quand on voit que les piqûres ne se bornent pas à celles dont on vient de parler, et qu'ils s'en font aussi beaucoup d'autres de part en part à la langue et au membre viril, les dames s'échappent en poussant les hauts crits; tandis que les femmes indiennes qui y sont personnellement intéressées, assistent de sang-froid à ce spectacle.

Ils reçoivent dans la main le sang qui coule de la langue, et s'en frottent ensuite la figure; quant à celui qui distille du membre, ils le font tomber dans un petit trou qu'ils creusent en terre avec le doigt. Ils ne font aucun cas du sang qui coule des autres endroits. J'ai vu cette cérémonie pendant plusieurs années, et de si près, que je louchais le patient; et je puis assurer le plus formellement possible, que je n'en entendis aucun parler, ni se plaindre, et que je ne visni sur leurs visages ni dans les mouvemens de leur corps le moindre indice de douleur ni même de sentiment. En un mot on aurait dit que les acteurs étaient des mannequins. Ils ne donnent aucune raison de cette

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coutume, et disent ingénument qu'ils n'en savent point d'autre que le désir de faire voir qu'ils sont gens de courage. Ils n'appliquent rien sur leurs blessures, qui durent long-tems et qui se remplissent de pus, qu'ils se contentent d'exprimer. Quelques-uns même se baignent dans cet état; et l'on peut bien croire qu'ils enflent par tout le corps, et que les cicatrices leur durent toute la vie. Comme pendant la durée de la fête, aucun d'eux ne peut aller chercher de quoi vivre, et que quelques-uns se trouvent dans cette impossibilité pendant plusieurs jours, les familles ont beaucoup à souffrir du besoin. Il est vrai que les indiens de toute espèce supportent la faim beaucoup plus longtems que nous; mais ils prennent aussi une plus grande quantité de nourriture à-la-fois. En cela ils ressemblent aux oiseaux de proie et à beaucoup de quadrupèdes carnivores.

Quand la tempête ou le vent renverse leurs huttes ou cases, ils prennent quelques tisons de leur feu; ils courent à quelque distance contre le vent, en le menaçant avec leurs tisons. D'autres, pour épouvanter la tempête, donnent force coups de poing en l'air. Il en font quelquefois autant, quand ils aperçoivent la nouvelle lune; mais, disent-ils, ce n'est que

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pour marquer leur joie: ce qui a donné lieu à quelques personnes de croire qu'ils l'adoraient; mais le fait positif est qu'ils ne reconnaissent point de créateur, qu'ils ne rendent ni adoration ni culte à rien au monde, et qu'ils n'ont aucune religion. Je leur ai parlé à diverses reprises de la vie future: les uns m'ont dit qu'ils n'en avaient aucune idée; d'autres que tous les payaguâs, après leur mort, allaient à un lieu rempli de chaudières et de feu; et d'autres encore qu'il n'y avait que les payaguâs méchans qui allassent dans ce dernier endroit, tandis que les ames des bons demeuraient parmi les plantes aquatiques, et s'y nourrissaient de poissons et de yacarré 1. Ayant demandé à ces derniers pourquoi ils n'allaient pas au ciel des espagnols, ils me répondirent que cela n'était pas possible, parce que leur origine était tout-à-fait différente. Je voulus voir s'ils avaient quelque idée de cette première origine: ils me répondirent qu'ils n'en savaient rien; il n'y en eut que deux qui me dirent: «Notre premier père

1 S'ils ont l'idée d'une vie future, ils ont donc une sorte de religion; et les coutumes superstitieuses que l'auteur vient de décrire, le prouvent évidemment.

(C. A. W.)

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fut le poisson que nous appelons parú: le vôtre fut le poisson que vous appelez do rade, et celui des guaranýs fut un crapaud. Cest pour cela que votre couleur est plus claire et plus belle, seul avantage que vous ayez sur nous, car nous vous surpassons dans tout le reste; c'est pour cela aussi que les guaranýs sont ridicules et méprisables, comme les crapauds.»

La méthode de leurs médecins est la même que dans toutes les autres nations; mais si le malade est une personne de réputation, et qu'il paye bien, ils font des préparatifs plus grands et plus solennels. Le médecin entièrement nud, le corps couvert de peintures, et portant une grande cravatte d'étoupes ou de caraguatá qui lui descend jusqu'à la ceinture, prend une pipe et l'allume. Cette pipe est une bâton long d'un pied, de la grosseur du poignet, percé dans toute sa longueur et ayant dans un des bouts un bec pour aspirer la fumée. Il prend dans l'autre main une calebasse creuse de deux pieds, et formée par la réunion de deux calebasses jointes dans leur longueur. Elle a deux trous, un à chaque bout, le plus grand de trois pouces de diamètre. Le médecin y souffle par le petit trou

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de la famée de tabac, et ensuite il baigne bien la calebasse, répétant l'opération trois ou quatre fois; puis il s'applique le bord du grand trou sur la lèvre supérieure près du nez, de manière qu'il puisse ouvrir librement la bouche au milieu de ce trou; et il crie de manière à former avec sa voix des sons variés et très-extraordinaires; mais on n'y comprend rien, et l'opérateur dit que ce sont des choses qui épouvantent la maladie. Il continue ce manège pendant quelque tems, et quelquefois durant plus de deux heures, en frappant la terre du pied gauche et en mesure, faisant des contorsions à droite et à gauche, et s'inclinant vers le malade, qui est étendu par terre sur le dos et découvert. Enfin il s'assied à côté de lui, lui manie l'estomac avec la main pendant quelques momens, suce ensuite d'une force extraordinaire; et quelquefois il se crache dans la main, en y faisant voir quelque petite arrête, quelque petite pierre ou quelques gouttes de sang. Il avait préparé tous ces objets d'avance dans sa bouche, pour faire croire qu'il tirait la maladie du corps du patient.

En général les payaguâs, ainsi que tous les autres indiens sauvages, sont persuadés, ou

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du moins portés à croire que le médecin connaît et peut guérir toute espèce de maladie, et que personne ne mourrait, si le médecin voulait le guérir. C'est ce que disent les médecins mêmes, et ils tâchent de le persuader, pour se faire bien payer et considérer dans la société. Ils y parviennent; et quelques personnes assurent même que les prémices de toutes les vierges sont pour les médecins. Pour exercer cet état, il suffit de faire accroire qu'on a l'habileté nécessaire, et c'est ordinairement le plus ivrogne et le plus fainéant. Si nous voulions tirer de ceci la première origine de la médecine, nous dirions que l'on considéra les maladies comme des gaz ou des esprits qui s'introduisaient dans le corps sans qu'on s'en aperçût, et que les premiers médecins furent des charlatans qui firent accroire qu'ils avaient le talent de tirer ces gaz par la succion. Le fond de leur médecine est de ne jamais donner aux malades que des légumes ou des fruits en petite quantité. Il en résulte comme parmi nous, que la plupart des malades guérissent, ce qui donne de la vogue au médecin; et que les autres succombent à leur dernière maladie. Mais s'il en meurt beaucoup de suite, ils se courroucent ordinairement

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contre le médecin, lui donnent une volée de coups de bâton, ou même le tuent.

Les payaguás, comme toutes les nations sauvages, vivent long-tems. J'en ai vu en effet plusieurs de très-âgés, entr'autres les caciques nabidriqui et cuatý, qui avaient cent vingt ans. Quoique l'on croie communément en Europe, que l'excès d'eau-de-vie empêche de vieillir, tous ces indiens sont ivrognes au suprême degré; cependant je ne doute pas que leur vie ne soit plus longue que la nôtre, ainsi que celle des nègres; et tout récemment, une négresse née au Paraguay, et transportée au Tucuman, y est morte à l'âge de cent quatre-vingts ans. Quoi qu'il en soit, les indiens sauvages jouissent d'une parfaite santé. Je n'ai jamais observé qu'aucun d'eux eût le mal vénérien; et je ne sache pas non plus que les espagnols qui ont eu commerce avec des femmes indiennes sauvages, aient gagné cette maladie: mais, quoique j'aie observé qu'elle est fort rare parmi les guaranýs soumis ou chrétiens, il est certain que les espagnols qui ont commerce avec les femmes de ces indiens, contractent ordinairement un mal vénérien très-difficile à guérir, et qui ne se fait pas sentir comme en Europe, aux

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glandes du cou, mais plutôt au nez; de manière que je suis tenté de soupçonner que ce mal ne provient que du mélange de races extrêmement différentes, et qu'on ne le connaissait pas en Amérique avant l'arrivée des espagnols.

Aussitôt qu'un payaguâ est mort, des vieilles l'enveloppent avec ses nippes et ses armes dans sa mante ou chemisette, et la famille loue un homme pour le porter au cimetière. Celui-ci, ainsi que les siens, peut conserver ce qu'il veut des effets du défunt, parce que les payaguás ne sont pas en cela aussi scrupuleux que les autres indiens. Il n'y a pas encore long-tems qu'ils enterraient leurs morts assis, la tête hors de la fosse, mais couverte d'une grande cloche ou pot de terre cuite. Ils ont appris de nous à les enterrer entièrement, et tout de leur long, ce qu'ils font de peur que les tatous et les porcs sauvages ne dévorent les cadavres, comme ils le faisaient auparavant. Ils ont soin d'arracher les herbes sur les sépultures, de les balayer, de les couvrir de huttes semblables à celles qu'ils habitent, et de mettre sur le tombeau des hommes qu'ils aimaient, une multitude de cloches ou de pots de terre couverts de

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peintures, les unes sur les autres, et l'ouverture en bas. Les hommes ne font jamais de deuil, pour quelque motif que ce soit; et celui des femmes se réduit uniquement à pleurer durant deux ou trois jours, leur père ou leur mari: mais s'il a été tué par les ennemis, ou un homme d'une grande réputation, elles le pleurent plus long-tems, en tournant et criant nuit et jour autour de la peuplade.

Les payaguás ne connaissent aucune culture, et sont purement mariniers. Les canots qu'ils construisent ont dix à vingt pieds de long: leur plus grande largeur, qui est de deux à quatre palmes, est aux deux tiers de leur longueur, à compter de la proue. Celle-ci est très-aiguë, et la poupe l'est presque autant. La rame a neuf pieds, dont l'extrémité qui est très-aiguë, forme le tiers. Ils rament debout sur la pointe de la poupe; mais ils s'asseyent au milieu du canot pour pêcher à la ligne, en se laissant entraîner par le courant de la rivière. Quelquefois il arrive que le canot chavire, quand on y fait entrer de gros poissons qui se débattent beaucoup. C'est alors qu'on voit, avec surprise, ces indiens n'ayant de l'eau que jusqu'à la poitrine, quoiqu'il y en ait six toises de profon-

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deur, manier leur canot, comme un tisserand manie sa navette, en vider toute l'eau en moins de trois minutes, et s'y remettre, sans jamais perdre ni ligne, ni poisson, ni rame, ni arc, ni flèches, ni rien de ce qu'ils avaient.

Pour aller en guerre, ils se placent debout six ou huit le long de chaque canot, et ils le font aller si vâte en ramant tous à-la-fois, qu'ils font à coup sûr plus de sept lieues marines par heure. Leur aviron peut, à la vérité, leur servir de lance, tant il est long et pointu; mias ils ont en outre la macana ou le bâton que j'ai décrit précédemment, des arcs de sept pieds, et des flèches de quatre et demi, qu'ils portent en faisceau sans employer de carquois. Ils manient ces armes avec beaucoup d'adresse; et quand ils veulent se procurer un oiseau ou un petit animal vivant, ils mettent à la pointe de la flèche quelque chose pour amortir le coup, de manière à étourdir l'animal sans le tuer. Ils tuent a la guerre tous les hommes adultes, et ne conservent que les femmes et les enfans, ainsi que le font les autres nations sauvages. Ils tâchent toujours d'agir par surprise, et de ne pas s'éloigner de la rivière, parce qu'autrement ils seraient vaincus par les nations qui combattent à cheval.

II. a. 10

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GUAICURUS. C'est une des nations les plus fameuses dans les histoires et dans les relations de ces contrées. Elle était aussi une des plus nombreuses, et, à mon avis, c'était la plus fière, la plus forte, 1a plus guerrière, et celle dont la taille était la plus grande. Elle habitait le Chaco presque en face de l'Assomption, capitale du Paraguay: son langage était trèsguttural, et différent de tous les autres: elle ne cultivait point la terre, et vivait de chasse. De cette nation si orgueilleuse et si puissante, il n'existe plus aujourd'hui qu'un seul homme, le mieux proportionné du monde, haut de six pieds sept pouces: il a trois femmes, et pour n'être pas dans une trop grande solitude, il s'est réuni aux tobas, dont il a adopté l'habillement et la manière de se peindre. L'extermination déplorable de cette courageuse et superbe nation ne vient pas seulement de la guerre continuelle qu'elle n'a cessé de faire aux espagnols et aux indiens de toute espèce, mais aussi de la coutume barbare adoptée par leurs femmes, qui se faisaient avorter, et ne conservaient que leur dernier enfant. (Voyez ce que j'ai dit précédemment des mbayas.) On doit même présumer que c'est chez les guaicurüs que cet

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usage inoui a pris naissance, avant qu'aucune autre nation ne le connût: c'est du moins ce que porte à croire sa destruction totale; et ce qu'il y a de sûr, c'est que cette coutume lui était inconnue autrefois.

Pour se former une idee de l'effet destructeur de cette exécrable coutume, il suffit de penser au produit de huit mariages, qui ne sera que de huit enfans. D'après la règle de probabilité de la durée de la vie humaine, il n'y en aura que quatre qui atteindront huit ans; et de ces quatre, il n'y en aura que deux qui passeront trente ans. Que sera-ce donc quand on n'élèvera qu'un seul enfant, qui formera la seconde génération? La première étant de huit, il en résulte que les générations diminuent en suivant une progression géométrique, qui est en raison de huit à un. Il en résulte donc que les nations qui suivent cet usage, disparaîtront bientôt de la surface de la terre. Quel dommage de voir s'exterminer ainsi elles-mêmes les nations de la plus grande taille, les plus fortes, les mieux proportionnées et les plus belles qu'il y ait au monde! Et ce qu'il y a de plus douloureux, c'est que je ne conçois pas qu'on puisse y apporter remède. Je croyais que l'amour des

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pères, et sur-tout des mères pour leurs enfans venait de la nature même, et que la force de ce sentiment était si impérieuse, qu'aucun être vivant ne manquait de le posséder au suprême degré: mais ces indiens font voir que cette règle même a ses exceptions.

LENGUAS. Cette nation se donne elle-même le nom de juiadgé; les payaguás l'appellent cadalu; les machicuý, quiesmagpipo; les énimagas, cochaboth; les tobas et d'autres indiens, cocoloth; et les espagnols la nomment lenguasy, à cause de la forme particulière de leur barbote. Les relations et les histoires la confondent ordinairement avec la nation guaicurú, mais elle est très-différente de toutes les autres. Elle vivait errante dans le Chaco et dans le voisinage des guaicurús, et c'était une des nations les plus respectées et les plus formidables, fière, présomptueuse, féroce, vindicative, implacable, et si fainéante qu'elle ne connaissait d'autres occupations que la chasse et la guerre. Ses armes étaient les mêmes que celles des mbayás, c'est-à-dire une lance, une massue et quelques flèches. Ils montaient aussi leurs chevaux à poil, et avaient grand soin de ceux qui étaient destinés pour le combat. A la guerre, ils tâ-

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chaient de surprendre leur ennemi, mais ils ne laissaient pas de les attaquer en face, (comme nous l'avons vu des mbayás) et ils tuaient tous les hommes adultes, n'épargnant que les enfans et les femmes.

J'ai parlé de cette nation comme si elle n'existait plus, parce qu'à la vérité elle est sur le point d'expirer. En 1794 elle n'était composée que de quatorze hommes et de huit femmes de tout âge, ce qui fait en tout vingt-deux individus. De ces indiens, cinq s'étaient établis chez Don Francisco Amansio Gonzalez, sept s'étaient réunis à la nation pitilâga, et le reste aux machicuýs. J'estime leur taille moyenne à cinq pieds neuf pouces; leur proportion sont les plus, belles du monde. Ils se coupent les cheveux par-devant à la moitié du front, et le reste à la hauteur de l'épaule, sans jamais les attacher. Dès le moment de leur naissance, on leur perce les oreilles; ils y mettent successivement et pendant tout le cours de leur vie, des morceaux de bois plus considérables, et il en résulte des trous si grands que, dans leur vieillesse, ils forment un cercle de plus de deux pouces de diamètre, et que les oreilles leur tombent presque sur les épaules; de sorte qu'on a de la

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peine à croire que les oreilles et le trou qui les traverse aient pris un pareil accroissement. Ils ressemblent en cela aux femmes aquitedechidagas, dont j'ai parlé précédemment.

Chez toutes les nations indiennes, le barbote caractérise le sexe masculin. Celui des lenguas est tout-à-fait singulier. Il se réduit á un demicercle de seize lignes de diamètre, formé par une petite lame de bois qu'ils introduisent diamétralement dans une coupure horizontale qu'ils se font à la lèvre inférieure, et qui pénètre jusqu'à la racine des dents; de maniére qu'au premier coup-d'œil on dirait qu'ils ont deux bouches, et que la langue leur sort par l'inférieure: c'est ce qui les a fait appeler lenguas, parce que ce petit morceau de bois ou barbote a l'air d'une langue; et Comme il ne peut jamais s'ajuster parfaitement à la coupure, il résulte qu'il en découle continuellement de la salive et de la bave, ce qui rend leur aspect dégoûtant. Cette coupure est très-petite dans les enfans; mais ils ne cessent de l'agrandir pendant tout le cours de leur vie, en y mettant successivement des lames plus grandes.

Les lenguas n'entendent pas un mot du

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langage de tous les autres indiens, ce qui prouve que le leur est totalement différent. C'est sur quoi je me suis toujours fondé pour dire que toutes ces nations ont un langage particulier, et qui n'a aucun rapport à celui des autres. Don Francisco Amansio, dont j'ai déjà parlé, dit la même chose: il croit même que l'idiome des lenguas ne manque ni d'élégance ni de précision; mais sa prononciation est nasale et gutturale, et extrêmement difficile. Quant à leurs autres usages, dont nous n'avons pas parlé ici, ils ressemblent aux mbayás, même dans leurs habillemens; seulement ils n'ont point de caciques.

Ils ne reconnaissent ni culte, ni divinité, ni lois, ni chefs, ni obéissance, et ils sont libres en tout; mais ils emploient entr'eux une singulière formule de politesse, lorsqu'ils revoient quelqu'un après quelque tems d'absence. Voici à quoi elle se réduit: les deux indiens versent quelques larmes avant que de se dire un seul mot; en agir autrement serait un outrage, ou du moins une preuve que la visite n'est pas agréable. Quoiqu'ils ne se peignent pas autant le corps que les payaguás, ils célèbrent les mêmes fêtes et s'enivrent également. Ils ne cultivent point la

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terre, et leur unique occupation est la guerre, la chasse et le brigandage, qu'ils exercent en volant les troupeaux qui appartiennent aux espagnols. La destruction de cette nation provient également de ce que toutes les femmes ont adopté la coutume de détruire leurs enfans en se faisant avorter, à l'exception du dernier, et de la même manière que les mbayas. Les femmes des lenguas s'abstiennent également de viande et de tout aliment susceptible de contenir de la graisse, lorsqu'elles ont leur infirmité périodique, ainsi que trois jours après leurs couches. Pendant l'accouchement elles ne sont assistées par personne, et cela ne les empêche pas de faire leurs affaires comme à l'ordinaire.

Ils ne donnent à leurs malades que de l'eau chaude, des fruits, ou quelque autre bagatelle, et s'ils ne guérissent pas de suite, ils les abandonnent entièrement, et les laissent périr. Ils ont tant d'horreur pour les morts, qu'ils ne laissent jamais mourir personne dans leurs huttes ou cases. Quand ils s'imaginent qu'un d'entr'eux ne tardera pas à mourir, ils le prennent par les jambes et le traînent environ à cinquante pas. Ils le placent sur le dos, et le derrière posé dans un trou, creusé exprès

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pour qu'il y fasse ses nécessités. D'un côté, ils lui allument du feu, et de l'autre ils lui laissent un pot plein d'eau, au cas qu'il ait soif. Ils ne lui donnent rien de plus, quoiqu'ils s'en approchent souvent, non pour le secourir, ni lui parler, mais pour voir de loin s'il est mort.

Aussitôt que le malade a expiré, quelque indien payé par les parens, ou bien quelques vieilles, l'enveloppent sans perdre un instant, dans sa couverture d'étoffe ou de peau, avec ses nippes; on le prend par les pieds, et on le traîne à une centaine de pas, ou jusqu'à ce qu'on soit las; on creuse sa fosse, et on l'enterre de manière qu'il est à peine couvert. Les parens pleurent le mort pendant trois jours; mais ni eux, ni aucun autre, ne prononcent jamais le nom d'un mort, même lorsqu'ils racontent quelqu'une de ses actions les plus remarquables. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'à la mort de qui que ce soit d'entr'eux, tous changent de nom; de manière que, dans toute la nation, il ne reste pas un seul des anciens noms. Quand l'un d'eux meurt, ils disent que la mort était chez eux, et quelle a emporté avec elle la liste de ceux qui étaient en vie pour revenir les tuer ensuite; qu'en changeant de nom, la mort ne

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retrouvera plus celui qu'elle cherchait, et qu'elle s'en ira le chercher ailleurs.

MACHICUYS. C'est ainsi que les espagnols du Paraguay appellent une nation qui se nomme elle-même cabanataith, et que les lenguas connaissent sous le nom de marcoy. Elle habite l'intérieur du Chaco, sur les bords d'un ruisseau qu'elle appelle lacta et nelguata, et qui se réunit à la rivière Pilcomayo, avant la jonction de celle-ci avec le Paraguay. Cependant cette réunion n'a quelquefois pas lieu, parce qu'il se perd dans des terrains inondés. Leur langage est non-seulement nasal et guttural, et différent de tous les autres, mais encore les mots en sont si longs et si pleins de syncopes et de diphtongues, que Don Francisco Amansio Gonzalez, qui a tâché de l'apprendre des indiens qu'il avait chez lui, est étonné que leurs enfans mêmes puissent venir à bout de l'apprendre.

La nation est divisée en 19 hordes ou peuplades, dont il est impossible de prononcer les noms, et encore moins de les écrire. Je les mettrai cependant ici le mieux que je pourrai, et tels que mon oreille a pu en saisir les sons; mais je ne doute pas que si on les dictait à vingt personnes, toutes conviendraient qu'il

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est impossible de les écrire; et si elles voulaient le faire, chacune l'exécuterait d'une manière différente. La première, quiomoguigmon, est subdivisée en trois; le principal cacique s'appelle Anbuyamadimon; la seconde se nomme cabanataith; la troisième, quiesmanapon; la quatrième, quiabanalaba; la cinquième, cobayte; la sixième, cobastigel; la septième, emegsepop; la huitième quioaeyeé; la neuvième, quiomomcomél; la dixième, quiaoguaina; la onzième, quiaimmanagua; la douzième, quiabanaelmayesma; la treizième, quiguailyeguaypon; la quatorzième, siquietiya; la quinzième, quiabunapuaesie; la seizième, ycteaguayenene; la dix-septième, painuhunguié; la dix-huitième, sanguotaiyamoctac, et la dix-neuvième, apieguhem.

Quatre de ces hordes, qui peuvent former 200 hommes d'armes, vont à pied et n'ont point de chevaux; mais les autres, au nombre d'environ mille guerriers, ont une assez grande quantité de chevaux, qu'ils montent à poil, ainsi que je l'ai dit des mbayas et des lenguas. Une de ces hordes habite dans des cavernes souterraines qu'elle a Creusées; elles sont petites et très-mal-propres, ne recevant

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de jour que par le trou d'une très-petite porte, ou pour mieux dire d'une ouverture, qu'ils n'ont pas même de quoi boucher. Ils font leur feu en-dehors. Les autres hordes construisent leurs tentes ou huttes portatives avec des nattes, comme les lenguas, auxquels ils ne cèdent, ni par leur taille, ni par leurs formes, ni par leur force, ni par l'élégance de leurs proportions. Ils leur ressemblent aussi par la grandeur des oreilles, par leur coutume d'avoir des caciques, par leurs fêtes, par leur ivrognerie et par tous leurs usages. Il faut comprendre parmi ceux-ci la coutume qu'ont toutes les femmes de se faire avorter constamment, excepté à leur dernière grossesse, de la manière que nous l'avons expliqué.

Mais ils en diffèrent, en ce que leur barbote est semblable à celui des charrûas, et autres que nous avons décrits, et en ce qu'ils ne font jamais la guerre que pour se défendre, ou pour venger leurs injures, parce qu'ils sont très-vindicatifs, ainsi que tout indien. Leur manière de faire la guerre ressemble en tout à celle des lenguas; ils ont les mêmes armes: ils tuent comme eux tous les hommes adultes, et ne conservent que les enfans et les femmes. La chasse et quelques brebis qu'ils

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nourrissent font leur principale subsistance: cependant ils font encore plus d'usage des produits de leur agriculture, qui, comme celle des guanás, consiste en maïs, manioc, haricots et autres fruits du pays. Il n'y a pas long-tems qu'ils se sont procuré quelques chiens; et ils les aiment tant, qu'ils leur permettent de leur manger de tems en tems quelques brebis.

ENIMAGAS. C'est sous ce nom que l'on connaît, dans le Paraguay, une nation d'indiens qui s'appelle elle-même cochaboth, et que les machicuýs nomment etabosle. Suivant une tradition conservée par les énimagas, cette nation était divisée en deux bandes, à l'époque de l'arrivée des premiers espagnols. Elles habitaient la rive australe de la rivière Pilcomayo, dans la partie la plus intérieure du Chaco. On dit, qu'avant cette époque, elle tenait dans une sorte d'esclavage les mbayas; mais comme ces indiens étaient extraordinairement hautains, orgueilleux et féroces, et qu'ils déclaraient la guerre à tout le monde, à l'exception de la nation guentusé, ils éprouvèrent de grandes pertes, et leur nombre diminua considérablement. Les mbayas en profitèrent pour les abandonner, en s'échappant

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vers le nord. Les énimagas se voyant affaiblis à ce, point, firent la paix, et s'incorporèrent aux lenguas dont ils avaient été précédemment les alliés et les amis; mais cela ne les empêcha pas de faire la guerre à tous les autres, de sorte que leurs pertes continuelles ont forcé une de leurs hordes, réduite à 150 hommes d'armes, à abandonner son pays pour aller s'établir vers le nord, sur le bord d'une rivière qui traverse le Chaco et se réunit au Paraguay au 24° 24′ de latitude, et qu'ils appellent Flagmagmegtempela. L'autre division, qui n'était composée que de 22 hommes avec le nombre correspondant de femmes, s'est retirée chez Don Francisco Amansio Gonzalez, qui fournit de la viande pour leur nourriture.

Quoique le langage des énimagas soit différent de celui des lenguas, de manière à ne pas s'entendre les uns les autres, Gonzalez trouve quelque rapport entre la contruction de leurs phrases. Ce langage est très-guttural et très-difficile. Habillemens, parures, taille, couleur, formes et usages, tout est comme chez les lenguas, et il est inutile de répéter ces détails. En effet, la seule différence est que leur barbote ressemble à celui des ma-

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chicuýs et de beaucoup d'autres indiens, et que les femmes n'ont pas adopté la coutume de se faire avorter. Ils vont à cheval, et sont armés comme les lenguas. Leur subsistance leur vient aujourd'hui de la chasse et d'un peu d'agriculture exercée par leurs esclaves. Ils paraissent plus enclins au divorce qu'aucune autre nation d'indiens. En effet, j'en ai connu un qui, à l'âge de 3o ans, avait déjà répudié six femmes et en avait une septième.

GUENTUSÉ. Cette nation habitait autrefois le Chaco en face des énimagas, dont ils ont toujours été, et sont encore amis si fidèles, qu'ils ont abandonné leur patrie pour les suivre dans leur émigration, et qu'ils se sont fixés à côté d'eux près de la rivière Flag-magmegtempelá, dont nous avons parlé. Elle est divisée en deux hordes, qui peuvent former à-peu-près trois cents hommes d'armes; mais ils ne sont pas inquiets, et ils ne font d'autre guerre que la défensive. Leur idiome paraît être un mélange de ceux des lenguas et des énimagas: cela vient sans doute des rapports continuels qu'ils ont eus avec ces deux peuples. Du reste, leurs formes, leur taille et leurs usages sont les mêmes que chez les lenguas; mais les femmes ne se font

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point avorter. Leur barbote ressemble a celui des énimagas, et de la majeure partie des indiens. Ils ne connaissent ni chefs, ni loi, ni religion, etc.

Ils vivent d'agriculture et de chasse. Qu'on ne croie pas que ces indiens ni les autres emploient des animaux ni des charrues pour leurs occupations rurales, puisqu'ils ne font usage d'autres instrumens que de bâtons pointus, qui leur servent à faire les trous où ils mettent la graine ou semence. On peut par là se former une idée de leur agriculture. Les guanâs, qui surpassent tous les autres dans cet art, se servent d'omoplates de cheval ou de bœuf emmanchés à un bâton, en guise de pioche. Comme parmi ces nations, celles même qui sont agricoles sont plus ou moins errantes, les indiens sèment quelque chose par-tout où ils passent, et ils reviennent sur les lieux pour faire la récolte.

TOBAS. C'est ainsi que les espagnols appellent cette nation, nommée par les énimagas et les lenguas natocoet et yncanabacté. Elle peut être composée de cinq cents guerriers, qui habitent le Chaco entre les riviéres Pilcomayo et Vermejo. Leur langage est trésdifférent de tous les autres, trés-guttural et

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très-difficile; mais comme ils sont voisins des pitilagas, et qu'ils les voient et les fréquentent beaucoup, ils emploient les mêmes phrases et les mêmes tournures. Ils ressemblent aux payagués par leurs oreilles, leur barbote, et leur coutume d'élever tous leurs enfans; mais ils ont plus de rapport avec les lenguas pour ce qui regarde l'usage des chevaux, la taille, les proportions, la liberté, l'égalité, l'ignorance de la divinité, de la religion et des lois. J'en dis autant de tous leurs usages, de leur force, de leur paresse, et de leur manière de se nourrir, qui se réduit a la chasse. Mais ils ont de plus, quelques troupeaux peu considérables de vaches et de brebis. Les jésuites, d'autres ecclésiastiques et des gouverneurs, ont souvent formé des peuplades de ces indiens; mais aucune n'a subsisté.

PITILAGAS. Cette nation est composée de deux cents guerriers, qui vivent dans une seule peuplade, non loin de la rivière Piicomayo et des indiens tobas, dans un district qui possède quelques lagunes salées. J'ai déjà dit que leur langage guttural, nasal et difficile, avait les mêmes phrases et les mêmes tournures que celui des tobas. Quant au reste, ils ressemblent eu tout à ces mêmes tobas que

II. a. 11

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nous venons de décrire, et auxquels ils se réunissent ordinairement pour passer la rivière du Paraguay, et aller voler les chevaux et les troupeaux des espagnols de cette contrée.

AGUILOT. C'est ainsi que les énimagas appellent cette nation, à laquelle les espagnols n'ont pas encore donné de nom. Le nombre de ses guerriers ne passe pas cent. Ils habitaient dans l'intérieur du Chaco, sur les bords de la rivière Vermejo; mais il y a à-peu-près dix ans qu'ils abandonnèrent leur pays, pour aller s'incorporer aux pitilagas. Je présume que cette nation n'est peut-être pas essentiellement différente de celle des mocobýs, parce que son langage est le même, quoique trèsmélangé de phrases et d'expressions de l'idiome toba. Il est possible que ce mélange provienne de leur fréquentation réciproque, et non d'un rapport d'origine. Quoi qu'il en soit, leur taille, leurs formes, leurs coutumes, ressemblent en tout à celles des mocobýs; et, comme eux, ils n'ont ni religion, ni chefs, ni lois.

MOCOBYS. Cette nation fière, orgueilleuse, guerrière et redoutable autant que paresseuse, se divise en quatre hordes principales, qui, toutes ensemble, peuvent former deux

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mille guerriers, et qui habitent les bords de la rivière Vermejo ou Y pitá, dans l'intérieur du Chaco, Elle ne connaît point l'agriculture, et ne vit que de chasse et de la chair de quelques vaches et de quelques brebis dont elle possède des troupeaux, sans compter les bestiaux qu'elle enlève fréquemment aux espagnols du Paraguay, de Corrientes et de Santa-Fé. Son langage est entièrement différent de tous les autres, original et difficile; et il nous est impossible de l'écrire avec nos lettres, ainsi que tous ceux dont la prononciation est nasale et gutturale. J'estime que leur taille moyenne est de cinq pieds six pouces. Quant à leurs proportions, elles sont belles, et annoncent des gens robustes. Ils montent bien à cheval, toujours à poil, comme les lenguas, les tobas, etc.; et leurs armes sont les mêmes, c'est-à-dire, une lance et une massue, et des flèches quand ils combattent à pied. Ils tuent tous les hommes adultes, et ne conservent que les femmes et les enfans.

Ils ressemblent aux autres indiens pour la couleur, la gravité de la figure, et pour toutes les qualités dont j'ai parlé précédemment. Ils ne connaissent non plus ni divinité,

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ni religion, ni culte, ni chefs, ni lois obligatoires. Leurs médecins, leurs caciques, leurs mariages, leur ivrognerie, leurs huttes ou cases, leur barbote, leur habillement, leurs peintures, sont absolument les mêmes; mais leurs femmes se tracent en outre beaucoup de dessins différens sur le sein.

On a tâché, dans tous les tems, de civiliser et de coloniser cette nation, qui a tant incommodé les espagnols par son brigandage sur les troupeaux. On a dépensé, à diverses époques, et même de mon tems, des sommes immenses pour cet effet, et on a formé beaucoup de peuplades de ces indiens. Mais toutes ont fini, et il n'en subsiste que trois du côté de Santa-Fé; savoir, celles de San-Xavier, San-Pedro et Y nispin. Nous verrons, au chapitre XIV, qu'aucun d'eux n'est civilisé, ni chrétien, lorsque j'expliquerai ce que c'est que ces peuplades, et comment on les forme.

ABIPONS. Les anciens espagnols donnèrent aux indiens de cette nation le nom de mepones, les indiens lenguas les appellent écusgina, et les énimagas les nomment quiabanabaitê. Ils habitaient vers le 28.e deg. de latit. dans le Chaco; et leur idiome était différent de tous les autres, difficile, nasal et guttural.

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Vers le commencement du dernier siècle, les abipons s'engagèrent dans une guerre cruelle avec les moeobýs, auxquels ils ne cédaient ni en orgueil, ni en forces, ni en taille; mais, comme ils étaient beaucoup moins nombreux, ils se virent obligés d'implorer la médiation et la protection des espagnols. Ceux-ci leur fondèrent quelques réductions ou peuplades, dont ils consièrent le soin anx jésuites. Il n'en existe plus qu'une seule, c'est-à-dire, celle de San-Geronimo établie en règle en 1748. Mais comme il est rare que la vengeance des indiens s'assouvisse, la guerre continua avec plus ou moins d'ardeur, et une partie des abipons s'expatria, et passa la rivière de Paraná pour former, en 1770, la peuplade de Las Garzas. J'ai passé par cet endroit, et, d'après ce que m'a dit le curé et ensuite d'autres personnes, ces abipons sont aujourd'hui dans le même état que ceux de San-Geronimo, c'est-à-dire, sans christianisme ni civilisation, et conservant presque toutes leurs anciennes coutumes. J'observai, au premier coup-d'œil, que la plupart d'entr'eux s'arrachaient les sourcils, les cils des paupières et le poil du corps; qu'ils se coupaient ras une bande de cheveux depuis le front jusqu'au

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haut de la tête; et que les femmes portaient empreintes d'une manière ineffaçable, une petite croix à bras égaux au milieu du front, quatre lignes horizontales et parallèles sur le nez à la naissance des sourcils, et, de chaque côté, deux lignes qui partent de l'angle extérieur de l'œil. Les abipons ressemblent aux autres nations, en tout ce que j'ai dit précédemment, par leur manière de s'enivrer et de célébrer les cruelles fêtes décrites ci-dessus; par leurs médecins et leur manière de traiter les malades; en ce qu'ils ne connaissent ni divinité, ni religion, ni loi, ni obligation; par le barbote, les huttes ou cases, les caciques, les habillemens, les parures, les peintures et les mariages; par la manière dont ils traitent leurs esclaves, et par l'horreur pour les morts. Cette horreur est telle qu'ils ne laissent pas un instant les cadavres dans la hutte, et qu'ils les portent aussitôt au cimetière: ils y creusent une fosse peu profonde, où ils enterrent le défunt avec tout ce qui lui appartenait, afin qu'il ne reste rien qui puisse leur en rappeler la mémoire; et, dans cette idée, ils tuent même sur la tombe les chevaux dont l'indien se servait le plus souvent. Si la personne est morte dans un endroit très-éloigné du cime-

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tière, ils font ce que j'ai dit ci-dessus. Mais comme ils ont assez de commerce avec les espagnols, il y en a beaucoup qui ne portent pas le barbote (quoiqu'ils aient à la lèvre le trou destiné à le placer), et qui au lieu de mantes de coton, portent des ponchos de laine, ainsi que des chapeaux que leur donnent les espagnols, ou qu'ils se procurent euxmêmes. Quelques femmes s'habillent comme les espagnoles pauvres, ne se rasent point sur le front, et laissent croître leurs sourcils.

VILELAS et CHUMIPYS. Je ne sais de ces deux nations que ce que m'en ont appris les lenguas et les énimagas; c'est-à-dire, qu'elles habitent au Chaco, dans les environs de la ville de Salta, au sud de la rivière Vermejo; qu'elles sont très-pacifiques, vivent de chasse et de pêche, et principalement de la culture des terres; que chacune d'elles n'a qu'une peuplade composée d'environ cent guerriers; que leur langage n'a aucun rapport l'un avec l'autre, non plus qu'avec celui des autres nations;

JARAYES. A l'époque de l'arrivée des européens, cette nation vivait dans un terrain bas et inondé, que les portugais appellent aujourd'hui Matogroso. Sa population était peu considérable: sa taille était grande, et annonçait la force; leur langage était différent de tous

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les autres. Ils étaient aussi pauvres que tous les indiens sauvages. Les hommes allaient entièrement nus, et, au lieu de barbote, ils se mettaient au trou de la lèvre inférieure l'écorce d'un très-grand fruit. Les femmes ne se couvraient que les parties sexuelles, et se traçaient sur le visage beaucoup de raies et de dessins ineffaçables Je soupçonne que ces indiens sont les mêmes que ceux à qui les portugais donnent aujourd'hui le nom de bororos. Voilà les seuls renseignemens sûrs que j'aie sur cette nation, parce que tout ce qu'on trouve de relatif à son empire, à ses qualités, et même à sa situation, dans les histoires et dans les relations anciennes et même modernes, est entièrement faux.

Il y avait en outre à l'ouest de la rivière du Paraguay, dans la province des Chiquitos, beaucoup de nations indiennes différentes les unes des autres, peu nombreuses, mais parlant des langues très-différentes. Ces nations étaient enclavées entre plusieurs petites peuplades de guaranýs sauvages. Toutes ont été soumises ou civilisées pas les espagnols de Santa-Cruz de la Sierra, et par les jésuites dans la province des Chiquitos, dont nous avons parlé plus haut.

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CHAPITRE XI.

Quelques re'flexions générales sur les Indiens sauvages.

QUELQUES savans ont imaginé que les premières sociétés d'hommes sauvages ne mangeaient que des fruits spontanées de la terre, et qu'il s'écoula un très-long tems avant que les hommes sauvages s'accoutumassent à vivre de la chasse, de la pêche et de l'agriculture. Mais où est le pays qui produit des fruits spontanées dans toutes les saisons de l'année, et aussi abondamment, pour qu'ils aient pu suffire à nourrir plusieurs sociétés d'hommes sauvages? Je puis assurer du moins que les pays que je décris ne sont pas de cette qualité. Il parait de plus qu'il aura été aussi nouveau et aussi difficile aux premiers sauvages de manger un fruit ou une racine spontanée, que la chair d'un quadrupède 1. Quoi

1 Comme ce paragraphe est un ceux qui a été ajouté et m'a été envoyé d'Espagne par l'auteur, il est probable qu'il lui a été suggéré par la lecture de mon Essai sur l'histoire de l'espèce humaine, que je lui ai remis depuis la rédaction de son ouvrage. A la page 25 de cet Essai, on verra que je distingue une première période des sociétés humaines, comprenant les peuples qui se nourrissent principalement des productions spontanées de la terre. Qu'il a existé et qu'il existe encore de tels peuples, c'est ce dont sera convaincu, je l'espère, tout lecteur impartial qui voudra se donner la peine de consulter les descriptions données par les nombreux auteurs que j'ai cités dans l'ouvrage qui est l'objet de la critique de notre auteur. Je conviens avec lui qu'il est aussi facile à l'homme de manger un animal qu'un fruit, quoique cela même puisse donner lieu à des observations que le lecteur saura bien faire, sans que je les expose. Mais ce qui n'est pas moins évident, c'est qu'il est toujours plus facile et moins dangereux de se procurer un fruit ou une racine, qu'un animal qui a vie et mouvement, qui sait fuir ou combattre.

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qu'il en soit, toutes les nations d'indiens sauvages que j'ai décrites dans le chapitre précédent, étaient, à l'arrivée des espagnols comme aujourd'hui, composées d'individus vivant de chasse, de pêche ou d'agriculture; et aucune ne menait la vie pastorale, parce que les quadrupèdes et les oiseaux domestiques leur étaient inconnus. Il est vrai que la vie pastorale et les soins qu'elle exige ne paraissent pas plaire à l'homme autant que l'exercice de la chasse; peut-être parce que

(C. A. W.)

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les surprises qu'on y éprouve et les victoires qu'on y remporte rendent le plaisir plus vif et flattent leur vanité. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils préfèrent aujourd'hui la chasse à la vie pastorale et à l'agriculture, quoiqu'il leur fût facile à tous de se procurer nos animaux domestiques; ceux qui en ont acquis n'en ont que peu ou point de soin, a l'exception du cheval, qui leur est nécessaire 1. Il parait donc que la première occupation de l'homme libre fut la chasse; celle de la pêche dépend moins du choix que du hasard, qui fait qu'on est à portée de l'eau.

1 «Quelque pénible et douloureuse que paraisse dans la deuxième période, l'existence d'un peuple qui n'est point situé sur un sol fertile, il ne faut pas ce pendant s'imaginer qu'il sera tente d'en changer, lors même qu'il aura sous les yeux l'exemple d'un peuple pasteur, ou d'une nation cultivatrice et civi lisée. Ceux d'entre ces peuples qui savent déjà suppléer aux ressources incertaines de la chasse et de la pêche par une culture grossière, chargent (ainsi que nous l'avons observé) les femmes de ce travail, et le regardent comme indigne d'eux; tant sont puissans l'empire d'une longue habitude et les impressions de la première enfanee! Accoutumés à se conduire par leur seule volonté, à n'agir que lorsque la nécessité l'exige, la subordination qui maintient l'ordre et assure la tranquillité, serait à leurs yeux une honteuse servitude; le travail réglé et presque continuel qui procure la considération et les richesses, une fatigue monotone et insupportable: à la sécurité, à l'abondance, aux jouissances et aux commodités de la vie, qui se trouvent chez les peupies familiarisés avec l'agriculture, le commerce et les arts, ils préféreront leur pauvreté leurs mâles exercices et leur fière indépendance.» (Essai sur 'histoire de l'espèce humaine, p. 105.)

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Ceux qui se trouvent dans ce cas, comme les payaguás et les guatos, préfèrent la pêche à tout, parce qu'elle a aussi ses surprises et ses facilités, qui égalent et surpassent même les victoires du chasseur. L'agriculture et la vie pastorale ne viennent qu'après. Dans le pays il y avait beaucoup de nations agricoles, mais aucune ne menait la vie pastorale; ce qui prouve que cette vie est bien postérieure à l'état d'homme sauvage, et que c'est le dernier des moyens de subsister qu'il adopte.

Si l'on y réfléchit, on verra que toutes les nations qui vivent de chasse, comme les charrúas, les minuanes, les pampas, les tehuelchús ou patagons, les guaicurús, les mbayás, les lenguas, les énimagas, les tobas, les pitilagas, les mocobýs et les abipons, sont les plus errantes, les plus fainéantes, les plus

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guerrières, les plus fortes et les plus féroces; et que celles qui subsistent de la pêche, comme les payaguás, les guasarapos et les guatos sont plus stables et plus actives, mais également fortes, guerrières et féroces; et si la dernière l'est moins, on peut croire que cela vient du petit nombre auquel elle est réduite. Mais pour les nations agricoles, elles sont toutes douces, pacifiques, et ne font tout au plus que se défendre, lors même que leur taille et leurs forces sont très-supérieures à celles des autres, comme cela arrive aux guanás, aux machicuýs, et aux guentusés.

Les nations agricoles semaient du coton, du maný ou mandubý (arachide), du maïs, des patates douces, des pimens, des haricots, du manioc et camanioc, des calebasses, et beaucoup d'espèces différentes de chacune de ces plantes. On ne conçoit pas d'où ils les ont tirées, puisqu'aucune de ces plantes ne croît spontanément dans le pays. Nos agriculteurs, à force de méditations, d'engrais, de combinaisons et de greffes, viennent à bout de perfectionner les fleurs, les fruits et les graines; mais ils ne possèdent pas encore beaucoup d'espèces de maïs, de patates douces, de haricots et de cale-

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basses, que les indiens ont su se procurer, quoique ces peuples soient sauvages, et qu'ils n'emploient ni raisonnemens, ni engrais, ni greffes, et qu'ils se bornent à faire un trou en terre avec un bâton et à y mettre la graine, que souvent ils ne revoient qu'au moment de la récolte. Si la nature, en créant ces nations, leur mit ces graines sous la main, pourquoi ne fit-elle pas le même présent à toutes les nations de ces contrées qui vivent de chasse et de pêche, et qui sont privées de ces plantes? Si elle les leur donna, et qu'elles les aient laissées perdre, pourquoi les leur donna-t-elle?

Je ne saurais comprendre non plus comment la nation guaraný, étant agricole et par conséquent peu voyageuse, s'était étendue d'une manière si énorme, et en si grand nombre, comme nous l'avons vu au chapitre précédent; tandis que toutes les autres, plus vagabondes, se trouvaient réduites à un si petit nombre d'individus, ainsi que nous l'avons dit, et qu'elles étaient en quelque sorte confinées dans des districts infiniment plus petits, où quelques-unes même, comme celle des guatos, se trouvaient cachées dans une petite lagune, et qu'il en était à-peu-près

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de même des guasarapos. Penser que les guaranýs sont plus féconds serait une erreur; car ils n'ont surement en cela aucun avantage sur les autres; je croirais plutôt le contraire, et les jésuites avaient la même idée, puisque dans leurs peuplades de guaranýs ils faisaient sonner une grosse cloche à minuit, pour réveiller les indiens et les exciter à la propagation; c'est du moins ce que tout le monde assure. Mais ce qui est hors de doute, c'est que les guaranýs forment la nation la moins robuste et la moins vigoureuse, et qu'elle ne vit pas plus et peut-être même moins que nous.

On pourrait s'imaginer que c'est la paix qui a favorisé la multiplication des guaranýs, tandis que la guerre détruisait les autres indiens; mais cela n'est pas croyable, puisque nous voyons les guatos, renfermés dans leur lagune sans faire la guerre, et cependant leur population n'a point augmenté depuis trois siècles. En outre il y a d'autres nations aussi pacifiques, aussi agricoles que les guaranýs, telles que les guayanas, les Nalicuegas, les guanás, les machicuýs, les guentusés et d'autres, dont la population n'en est pas moins très-diminuée en comparaison de celle des

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guaranýs. Ajoutez à cela, qu'avant l'arrivée des européens, ces nations ne connaissaient point l'usage des chevaux, et qu'étint trèseloignées les unes des autres, elles ne pouvaient que bien difficilement se faire la guerre.

Une chose également incompréhensible pour moi, c'est que le langage guaraný ait pu s'étendre dans le territoire immense possédé par les portugais et les français, et dans une partie du pays que je décris, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, parmi un si grand nombre de hordes indépendantes, presque isolées, et ne connaissant presque aucun commerce, et encore moins l'usage des livres; tandis que nous voyons que les gouvernemens de France et d'Espagne, malgré leurs efforts, leurs écoles, leurs livres et leurs moyens de communication, n'ont jamais pu introduire dans toutes leurs provinces l'usage général et exclusif de l'espagnol et du français.

Une chose digne de remarque, c'est que les portugais, dans un petit nombre d'années, réduisirent à la condition d'esclaves tous les guaranýs du Brésil (voyez le chapitre précédent); que dans le même espace de tems les

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conquérans espagnols en réunirent plus de quarante peuplades, et que, peu de tems après, les jésuites formèrent leurs fameux établissemens du Paraná et de l'Uruguay, en réduisant aussi en forme de peuplades les guaranýs qu'ils rencontrèrent dans la province de Chiquitos; tandis que nous voyons, d'un autre côté, que personne jusqu'à présent, n'a pu former de peuplades, ni réduire à l'état de civilisation aucune des nations que j'ai décrites, quoiqu'on ait employé pour parvenir à ce but, l'argent, la persuasion et la violence, pendant le cours de trois siècles, et continuellement. Ces faits prouvent qu'il y a entre les guaranýs et les autres nations dont j'ai parlé, plus de différence qu'entre celles de l'ancien continent, et même qu'entre beaucoup de quadrupèdes d'espèce différente. Et que l'on ne pense pas que cela vienne du climat, puisque les guaranýs, les payaguás, les lenguas, etc., vivaient dans les mêmes plaines et sous la même latitude, et que leur pays commun possédait les mêmes végétaux, les mêmes oiseaux et les mêmes quadrupèdes, sans aucune différence dans la forme ni dans la grandeur. D'ailleurs les patagons et d'autres indiens de différente gran-

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deur, se trouvent dans le même cas. On aurait tort de croire que les guaranýs étaient faibles et de petite taille, parce qu'ils vivaient dans les bois ou aux environs, et que les autres nations vivaient en rase campagne; puisque tous les guaranýs ne se trouvaient pas dans ce cas, et que les tupýs et les guayanás, qui ne sont jamais sortis de leurs bois, ne laissent pas d'être d'une plus grande taille, et d'avoir de plus belles proportions, et que, jusqu'à ce jour, personne n'a pu les subjuguer.

D'autres objets dignes d'étonnement sont encore: la grande variété de leurs langages leur force, leur taille et leur vigueur. Il n'est pas moins surprenant de voir des peuples qui ne connaissent ni religion, ni chefs, ni lois, ni soumission, ni craintes, ni espérances présentes ou futures, sous quelque rapport que ce soit, s'assujétir néanmoins volontairement à certaines pratiques dans leurs maladies, leurs mariages, etc.; pratiques si extravagantes et si cruelles, que les plus cruels tyrans ne pourraient venir à bout de nous y soumettre, quelque prix et quelques récompenses qu'ils proposassent. Le plus souvent ces indiens ne donnent aucune raison de ce

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qu'ils font, et il est bien difficile ou même impossible de la deviner. En effet, nous ne saurions nous figurer que de telles idées puissent entrer dans une tête humaine.

J'admire aussi la hauteur de leur taille la grandeur et l'élégance de leurs formes et de leurs proportions, qui n'ont point d'égales dans le monde; et, en même tems, je ne doute pas de leur peu de fécondité. Je m'en suis convaincu en examinant une foule de listes ou de cadastres anciens et modernes de peuplades de guaranýs, et j'y ai remarqué en même tems que la somme totale de chaque sexe donnait plus de femmes que d'hommes, dans le rapport de 14 à 13. Quoique je n'aie pas pu avoir de semblables listes pour les autres nations sauvages, j'ai cependant pris des informations, et j'ai observé que, parmi celles qui ne détruisent pas leurs enfans, aueune femme n'en a eu dix, et qu'en général elles ne sont pas aussi fécondes que les espagnoles; c'est ce que prouve aussi la diminution de la population chez toutes les nations indiennes, excepté les guaranýs. On le voit encore, en considérant que le nombre des guatôs n'a pas augmenté dans le cours de trois siècles, non plus que celui des guasara-

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pòs, des machicuýs, des guentusés, des vilelas et des chumipýs, comme nous l'avons vu au chap. précéd.; quoiqu'ils ne connaissent ni la barbare coutume de l'avortement, ni la guerre, et qu'ils soient pêcheurs ou agriculteurs.

Je ne saurais attribuer au climat le peu de fécondité des indiennes, quand je vois que, dans le même pays, les espagnoles sont plus fécondes qu'elles, et au moins autant qu'en Europe. On ne peut pas croire non plus qu'un grand nombre des enfans indiens périsse faute d'aliment, ou à cause de la dureté de leur genre de vie; puisqu'ils ont toujours de quoi manger, et que leur manière de vivre, loin de les affaiblir et de les tuer, les rend tous plus forts que nous, les fait jouir d'une meilleure santé, prolonger leur vie plus long-tems, et conserver jusqu'à la mort non-seulement leurs cheveux, mais aussi toutes leurs dents; tandis que, parmi les espagnols qui habitent la même contrée, il y a beaucoup de têtes chauves, et plus de personnes à qui il manque des dents, que je n'en ai vues partout ailleurs.

On doit admirer également la facilite avec laquelle accouchent toutes les indiennes, sans le secours de personne, sans aucunes suites

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fâcheuses, sans cesser de se livrer, le jour même, à leurs occupations ordinaires, et sans jamais manquer de lait. Elles se lavent immédiatement après, avec de l'eau à la température de la saison. Quand c'est une femme payaguá qui se trouve dans ce cas, quelques-unes de ses compagnes se placent sur deux rangs, depuis sa case jusqu'à la rivière, qui est toujours proche; elles étendent le côté de leurs mantes comme pour empêcher le vent de passer; l'accouchée marche au milieu des rangs, et se jette à l'eau. Dans tout cela, les indiens ressemblent assurément aux quadrupèdes: les hommes surpassent même ceux-ci par l'insensibilité avec laquelle ils souffrent l'intempérie du ciel, la disette et les traitemens barbares qui ont lieu dans leurs deuils et dans leurs fêtes; en ce qu'ils ne se plaignent jamais dans leurs maladies, ni même quand on les tue; et dans l'indifférence qu'ils témoignent à leurs derniers momens, où ils ne laissent apercevoir aucune inquiétude pour l'avenir, ni sur le sort de leurs femmes, ni sur celui de leurs enfans.

Quant à la situation locale, je ne conçois pas trop comment certaines nations très-peu nombreuses se trouvent enclavées parmi les

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autres. Par exemple, dans le pays que je décris, la nation guaraný renferme dans son sein d'autres nations entièrement isolées, comme les tupýs, les guayanás, les ñuaras, les nalicuégas, les guasarapòs, et les guatòs. En effet, si ces nations entrèrent dans l'intérieur du pays avant que d'être entourées par les guaranýs, pourquoi ne se sont-elles pas autant multipliées et autant étendues que ceux-ci? Si au contraire elles y pénétrèrent après en avoir chassé les guaranýs, pourquoi ont-elles laissé, pour ainsi dire, la porte fermée derrière elles?

Je conçois encore moins quelle route ont pu suivre toutes les nations que j'ai décrites, pour venir se fixer dans les lieux qu'elles habitent. En effet, si elles sont venues du nord, comment n'est-il pas resté dans l'Amérique septentrionale un seul indien des races dont j'ai parlé? Peut-on supposer que les guatôs, réduits à 12 ou 20, ne trouvèrent pas dans d'aussi immenses déserts une autre lagune que celle qu'ils possèdent, et qu'il en est arrivé autant aux guasarapòs? Quoi! les charrúas, les pampas, les patagons, les aucás, les guaicurús, les lenguas, les mocobýs, les mbayas, etc., qui sont les nations de la plus haute taille,

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les plus fortes, les plus puissantes et les plus indomptables qu'il y ait au monde, ne purent pas trouver d'établissement, même dans les déserts de l'Amérique septentrionale, et se virent forcés à se fixer dans le coin le plus reculé de la partie méridionale de ce continent? N'eussent-elles pas trouvé, du côté du nord, autant de terrain et de facilités pour la chasse et pour la pêche, etc., que les nations faibles qui occupent aujourd'hui ces contrées septentrionales? ou l'excès même de leur population les força t-il à émigrer? Aucune de ces conjectures ne paraît vraisemblable. Il le serait encore moins de croire que les nations faibles et pusillanimes du nord auraient pu les obliger de quitter le pays, puisque nous voyons que toute la puissance des espagnols, malgré l'avantage incalculable que leur donne l'usage des chevaux et des armes à feu, n'a pu venir à bout de leur faire perdre du terrain, malgré trois siècles de combats continuels.

Nous avons dit, Chapitre IX, que quelques personnes s'imaginaient que les quadrupèdes avaient été créés dans ce pays les uns après les autres, et que chaque espèce ne provenait pas d'un seul couple primitif, mais de plusieurs

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de la même nature. Ces personnes prétendront sans doute expliquer de la même manière mes observations sur les indiens. Ils se figureront qu'aucune de ces nations n'a jamais existé dans l'ancien continent, qu'elles n'ont pas voyagé autant qu'on se l'imagine, et qu'elles ont été créées à l'endroit même où elles existent, indépendamment de l'ancien continent, les unes plutôt, les autres plus tard. En supposant que leur race est différente de la nôtre, ils n'auront aucune difficulté à expliquer cette différence réciproque; ils ne seront pas plus embarrassés de convenir que chacune des nations moins nombreuses peut devoir son origine à un seul homme et à une seule femme, et peut-être même s'imagineront-ils que les guaranýs viennent d'une multitude de couples de la même nature, et que ces premiers couples existaient antérieurement à ceux qui ont produit les autres nations. Ceux qui s'occupent à faire des recherches sur l'histoire de l'homme, pourront examiner cette opinion, que je ne partage pas. En attendant, je ne dois pas oublier ici l'exposition d'un doute sur les américains, aussi ancien que la découverte de l'Amérique.

Les premiers espagnols qui fréquentèrent

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les indiens ou américains, ne les regardèrent pas comme des hommes qui eussent la même origine que nous, mais plutôt comme une espèce intermédiaire entre l'homme et les animaux, qui, quoique avec des formes semblables, différait de nous sous d'autres rapports, et qui n'était pas susceptible de l'intelligence, de la capacité ni du talent nécessaires pour entendre et pratiquer notre religion. Tel fut l'avis de la plupart des laïques, et même de plusieurs ecclésiastiques respectables, qui faisaient partie du petit nombre des prêtres qui, à cette époque, passèrent en Amérique. Cependant ils ne pouvaient pas se dissimuler qu'en suivant cette opinion, ils ne pouvaient jouer aucun rôle religieux dans une si grande et si riche découverte. Un des principaux partisans de cette idée, fut François-Thomas Ortiz, évêque de Sainte-Marthe. Il écrivit un long mémoire au conseil suprême de Madrid, en concluant que l'expérience qu'il avait acquise par une longue fréquentation des indiens, les lui faisait regarder comme des êtres stupides, et aussi incapables que les bêtes brutes de comprendre notre religion, et d'en observer les préceptes. D'autres ecclésiastiques, à la tête desquels était le fameux

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François Barthélemi de Las Casas, disaient au contraire que les indiens étaient des hommes de notre espèce, et aussi propres au christianisme que nous. On disputa avec chaleur de part et d'autre, et il y eut aussi des ecclésiastiques qui, pour concilier les deux opinions, dirent qu'à la vérité les indiens étaient des hommes de la même espèce que nous, mais si bornés, qu'on devait se contenter de les baptiser, et leur refuser du reste tous les sacremens. Tel était l'état des choses, lorsque Las Casas se déclara l'apologiste et l'ardent protecteur des indiens. Il allégua en leur faveur toutes les raisons qu'il put trouver; et, pour affaiblir les argumens de ses adversaires, il n'oublia pas la méthode ordinaire des avocats et des déclamateurs, c'est-à-dire qu'il décria les espagnols, en disant que s'ils voulaient à toute force que les indiens fussent de purs animaux, c'était pour les traiter comme tels, et pour excuser les atrocités qu'ils commettaient à leur égard. Ce fut ainsi qu'il obtint du pape Paul III une bulle datée du 2 juin 1537, qui déclarait les indiens véritablement hommes, et capables de tons les sacremens de notre religion. Cette victoire valut à Las Casas un évêché et une grande réputation,

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mais cela ne suffît pas pour déterminer les curés du Pérou à administrer l'eucharistie aux indiens. Ils persistèrent dans leur refus pendant près d'un siècle, sous prétexte de l'incapacité de ces peuples. Il fallut, pour vaincre leur répuguance, l'autorité de plusieurs conciles, dont trois tenus à Lima, et les autres à Arequipa, à la Plata ou Chuquizaca, à la Paz et à l'Assomption.

Il est bon de remarquer que, dans cette dispute, chaque parti avait à sa tête un évêque; que le pape, malgré le pouvoir qu'il avait alors, ne put vaincre la répugnance des curés expérimentés dans la matière, qui, pendant long-tems refusèrent d'administrer d'autres sacremens que le baptême, aux indiens les plus civilisés qu'il y eût, c'est-à-dire aux sujets de l'Inca, et que le saint-siége même semblait douter de la capacité religieuse des indiens, puisqu'il les exempta du tribunal de l'inquisition et de presque tous les préceptes ecclésiastiques. Tout cela paraît indiquer que, de part et d'autre, on avait des raisons plausibles et que la question était très-importante. En effet, aucune ne pouvait l'être davantage pour des catholiques, puisqu'en adoptant l'opinion d'Ortiz et de ses partisans, on s'ex-

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pose, au cas qu'elle soit fausse, à priver les indiens des sacremens nécessaires au salut, et par conséquent du paradis. D'un autre côté, si l'on s'en rapportait à Las Casas, et qu'il se trompât, il en résultait une profanation horrible des sacremens. Je ne prétends pas décider, mais seulement indiquer quelques unes des raisons pour et contre. Je commencerai par l'opinion de l'évêque de Sainte-Marthe.

Voici, je crois, quelles furent leurs premières réflexions: «Pour que les indiens eussent la même origine que nous, il aurait fallu qu'ils eussent passé de notre continent au leur, parcouru celui-ci d'un bout à l'autre; ils n'auraient pu être déterminés à cette démarche que par une nécessité extrême, puisque l'homme s'attache au pays qui l'a vu naître et qu'il ne l'abandonne jamais volontairement: témoin les nations indiennes, qui n'ont fait aucune émigration dans l'espace de trois siècles, ainsi que les nations civilisées qui ne changent jamais de place. Les seules causes naturelles de l'émigration d'un peuple paraissent être: l'excès de population, qui rend le territoire trop petit pour le nombre de ses habitans, et la mauvaise qualité du sol ou du climat. Mais les nations indiennes que

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j'ai décrites, étant si peu nombreuses, et aucun climat ni aucun sol ne paraissant devoir être mauvais pour elles, on ne voit pas la raison qui aurait pu les faire émigrer; et si elles ne l'ont pas fait, leur origine n'est pas la même que la nôtre.

La situation locale des nations dont je viens de parler, nations qui se trouvent toutes dans la partie méridionale la plus reculée de l'Amérique, et aucune dans le nord de ce continent, non plus que dans l'ancien, cette situation, dis-je, indique que ce n'est pas par transmigration qu'elles s'y trouvent, puisqu'il en serait resté une partie dans leurs anciens domiciles. Ceux qui soutiendraient l'opinion contraire, ne manqueraient pas de dire que les indiens passèrent d'un continent à l'autre, et que, supposé même qu'ils ne fussent que des animaux, on sait que le déluge les fit tous périr, excepté un très-petit nombre d'individus conservés dans l'ancien monde. Mais les laïques s'imagineraient que ce déluge ne fut général que dans l'ancien continent; puisque les eaux ne s'élevèrent qu'à quinze coudées au-dessus des montagnes d'Arménie; c'est-à-dire, qu'il s'en faut de beaucoup qu'elles eussent pu couvrir les hauteurs d'A-

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mérique, qui sont si élevées qu'il n'y pleut jamais. Leur sommet est supérieur à la région des nuages, qui n'y parviennent jamais, et encore moins les pluies. Ainsi les indiens et les animaux d'Amérique purent naturellement se préserver de l'inondation, en se retirant sur les parties les plus élevées; et puisque toute la race humaine périt dans le déluge de l'ancien continent, les espèces existantes en Amérique ne doivent pas être considérées comme en faisant part.»

Parmi les nations que j'ai décrites, on compte trente-cinq langages différens. Je ne crois pas qu'il y ait d'exagération à présumer qu'il y a bien encore six autres langues parmi les nations qui sont à l'ouest des pampas, autant parmi celles du sud, et huit parmi les anciens indiens de la province de Chiquitos: comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, cela fait en tout cinquante-cinq idiomes très-différens; et, sous ce rapport, ce n'est pas faire une supposition outrée que de croire que, dans toute l'étendue de l'Amérique, il y avait mille langues différentes, c'est-à-dire, peut-être plus que dans toute l'Europe et dans toute l'Asie.

D'après cette seule considération, comment

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peut-on expliquer raisonnablement le passage de ces nations d'un continent à l'autre, par le nord ou par quelque autre endroit que ce soit? Il ne s'agit pas ici du passage d'un homme ou d'une femme sur un canot ou sur un radeau, ni même de celui d'une partie de quelque nation voisine: il faut concevoir un bras de mer traversé par une multitude de nations entières, dont il n'est pas demeuré un seul individu dans leur ancienne patrie; nations très-différentes en taille, en vigueur et en proportions, et qui parlaient mille langues qui n'avaient absolument aucun rapport; langues qui paraissent dictées par la nature même, quand elle apprit aux chiens et aux autres quadrupèdes à former des sons, c'est-à-dire très pauvres en expressions, presque toutes nasales et gutturales, ne se prononçant presque pas de la langue, et semblables en cela au langage des animaux. L'unité de langage parmi les guaranýs qui occupent une si vaste étendue de pays, avantage qu'aucune des nations policées du monde n'a pu obtenir, indique encore que ces sauvages ont eu le même maître de langue, qui a appris aux chiens à aboyer de la même manière dans tous les pays.

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Il est naturel de croire que ceux qui prirent les indiens pour de simples animaux, les comparèrent réciproquement, et qu'ils trouvèrent encore entr'eux d'autres ressemblances, soit au physique, soit au moral. En effet les indiens ressemblent aux animaux par la délicatesse de l'ouïe, par la blancheur, la propreté et la disposition régulière de leurs dents; en ce qu'ils ne font usage de la voix que très-rarement; en ce qu'ils ne rient jamais aux éclats; en ce que les deux sexes s'unissent sans préambule ni cérémonies; en ce que les femmes accouchent facilement et sans aucunes suites fâcheuses; en ce qu'ils jouissent en tout d'une entière liberté; en ce qu'ils ne reconnaissent ni supériorité, ni autorité; en ce qu'ils suivent dans leur conduite, sans y être obligés ni assujétis, certaines pratiques, dont ils ignorent et l'origine et la raison; en ce qu'ils ne connaissent ni jeux, ni danses, ni chants, ni instrumens de musique; en ce qu'ils supportent patiemment l'intempérie du ciel et la faim; en ce qu'ils ne boivent qu'avant ou après leurs repas, et jamais pendant qu'ils mangent; en ce qu'ils ne se servent que de la langue pour ôter les arrêtes du poisson qu'ils mangent, et qu'ils

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les conservent dans les coins de la bouche; en ce qu'ils ne savent ni se laver, ni se nettoyer, ni coudre; en ce qu'ils ne donnent aucune instruction à leurs enfans, et que quelques nations même tuent les leurs; en ce qu'ils ne s'occupent ni du passé ni de l'avenir; en ce qu'ils meurent sans inquiétude sur le sort de leurs femmes et de leurs enfans, et de tout ce qu'ils laissent au monde; et finalement, en ce qu'ils ne connaissent ni religion, ni divinité d'aucune espèce. Toutes ces qualités paraissent les rapprocher des quadrupèdes; et ils semblent même avoir quelque rapport aux oiseaux par la force et la finesse de leur vue.

Ces observateurs devaient trouver aussi d'autres différences entre les sauvages d'Amérique et les européens: car, indépendamment des rapports qu'ils pouvaient trouver entre ces sauvages et les quadrupèdes, ils dûrent remarquer que la couleur des indiens était différente; qu'ils n'avaient point de barbe; que les hommes avaient moins de poil, et les femmes un écoulement périodique moins abondant; que leurs cheveux étaient plus grossiers, plus plats et toujours noirs; que leurs parties sexuelles n'avaient

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pas les mêmes proportions, comme nous l'avons dit au chapitre précédent; qu'ils étaient beaucoup plus phlegmatiques, et moins irascibles; que leur voix n'était ni forte ni sonore, et qu'on ne les entendait presque pas; qu'ils riaient à peine, et que l'on ne pouvait distinguer en eux aucun signe extérieur de passion; qu'ils paraissaient également insensibles dans leurs maladies, dans leurs douleurs, dans leurs deuils et leurs fêtes; que leur vie était plus longue; que la fécondité de leurs femmes était inférieure à celle des européennes établies dans le même pays; que les indiens conservent toutes leurs dents intactes et saines, tandis que les européens les perdent très-aisément; que le mal vénérien parut naître de l'union de ces derniers avec les américains; que ce mal était auparavant aussi inconnu en Europe qu'en Amérique; qu'il n'est dû qu'à un mélange qui n'était pas conforme à la nature, et que quelques nations n'aiment guères leurs enfans, puisqu'elles les tuent ou les chassent de la maison paternelle, aussitôt qu'ils sont sevrés. Peut-être observèrent-ils aussi que la gravité spécifique de leur corps n'était pas aussi considérable, comme cela paraît indiqué par les observations rapportées

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au chapitre précédent; enfin peut-être remarquèrent-ils que plusieurs de ces nations nous surpassaient par la grandeur de la taille et par la beauté des proportions, en même-tems que d'autres nous étaient très-inférieures dans ces deux points, et que la différence réciproque était peut-être plus grande que celle qu'on observe entre les nations européennes.

Ceux qui avaient cette idée, étant espagnols, devaient imaginer en outre, que si les indiens descendaient d'Adam, il n'y aurait eu aucune justice à les damner éternellement pour n'avoir pas été baptisés, et pour n'avoir pas fait une chose qui leur était impossible, puisqu'ils l'ignoraient et que personne ne les en avait instruits. Il est vrai que, pour parer à cette difficulté, on a dit que Saint Thomas avait été prêcher en Amérique, et on a même prétendu y avoir rencontré quelques vestiges de sa mission; mais je crois que ces prétendus vestiges sont une pure imagination, et que cette mission n'est pas prouvée authentiquement. Du moins ne trouva-t-on dans ces contrées aucun évêque, ni aucune église, quoiqu'on en eût trouvé dans tous les endroits où les apôtres avaient prêché; et d'ailleurs, il ne paraît pas possible qu'un seul homme eût pu parcourir et instruire tout le continent de

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l'Amérique. D'autres supposent que le Créateur fait connaître par révélation sa volonté aux indiens, et qu'il dépend d'eux de la suivre ou non.

Voyons à présent sur quoi on s'est fondé pour décider que les américains descendaient d'Adam, et pour croire, en conséquence, qu'ils étaient venus de l'ancien continent, et qu'on devait travailler à leur conversion. On vit que leur corps était presque entièrement semblable au nôtre, et qu'il était composé des mêmes parties; qu'ils apprenaient tous les arts qu'on voulait leur enseigner; qu'ils apprenaient également notre langue, et qu'ils imitaient toutes nos actions; qu'ils discouraient et raisonnaient comme nous, et qu'au Mexique et au Pérou ils avaient des idoles et adoraient le soleil. De là on conclut, qu'ayant un corps comme le nôtre, agissant et raisonnant de même, et adorant un être matériel ou non, ils étaient enfans d'Adam, et capables d'adorer un esprit créateur.

On se confirma, sans doute, dans cette idée, en voyant que de l'union des européens avec les américains, il résultait des enfans qui avaient la faculté de se progager, puisque le fameux comte de Buffon et la plupart des naturalistes croyent que, pour prouver

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l'identité d'espèce, il suffît que de l'union d'un mâle et d'une femelle il résulte des individus féconds. Il est vrai que je n'ai pas adopté cette opinion dans mes notices pour servir à l'histoire naturelle des quadrupèdes du Paraguay1.

1 Les naturalistes regardent comme d'une même espèce tous les animaux qui ont une conformation interne et externe entièrement semblable, ou dont les différences ne sont point dues à aucune cause native et procréatrice, mais sont le résultat du climat ou de la manière de vivre. Le mélangé ou le croisement des espèces, et la reproduction des espèces métives ou qui sont le produit de deux espèces différentes, est possible sans doute, et même prouvé; mais ce mélange est infiniment rare, eette reproduction infiniment difficultueuse. On n'en voit des exemples que dans l'état de domesticité, et seulement entre des espèces peu dissemblables. Si cette reproduction a lieu dans l'état sauvage, ce qui est douteux, elle ne peut avoir de suite, parce que l'espèce métive est promptement détruite. Il en résulte que la facilité de la propagation à l'infini, entre des races qui offrent quelque différence, est toujours une grande preuve en faveur de l'identité d'espèce. D'ailleurs, parmi les caractères tant physiques que moraux, par lesquels on a voulu distinguer les indiens des européens, il n'en est pas un seul qu'on puisse considérer comme spécifiques, quoique plusieurs soient exagérés et que d'autres soient absolument faux, puisqu'ils sont contraires à ce qui résulte des récits maêmes de M. d'Azara. (C. A W.)

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CHAPITRE XII.

Des moyens employés par les conque'rans de l'Amérique, pour réduire et assujétir les Indiens; et de la manière dont on les a gouvernés.

LES espagnols employèrent, à l'égard des indiens que je décris, une conduite différente de celle qu'ils ont tenue dans d'autres parties de l'Amérique; et comme je fais une description particulière;, que je ne veux point généraliser, je me bornerai à développer les moyens employés pour réduire les indiens compris dans les limites de la contrée que je décris, parce qu'on ne la connaît peut-être pas. Pour mettre plus de clarté, je parlerai dans ce chapitre de la conduite des conquérans laïques; et dans le suivant, de celle des, jésuites dans leurs fameuses peuplades du Paraná et de l'Uruguay.

Les chefs chargés de la conquête du Paraguay et de la rivière de la Piata, établirent unè distinction dans la manière de traiter les indiens, S'ils se rendaient coupables d'insultes ou d'injustices envers les espagnols,

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ceux-ci, après les avoir vaincus, se les partageaient entr'eux, et s'en servaient comme de domestiques. Il y eut aussi beaucoup d'indiens qui demandèrent aux espagnols, volontairement et avec instance, de les recevoir chez eux en cette qualité. C'est de là que vinrent les commanderies appelées de Yanaconas et d'indiens originaires. Dans ces établissemens, chaque commandeur espagnol tenait continuellement chez lui les indiens de tout sexe et de tout âge, qui dépendaient de sa commanderie, et il les occupait comme domestiques, et de la manière qu'il lui plaisait. Mais il lui était défendu de les vendre, de les maltraiter, ni de les renvoyer pour cause de mauvaise conduite, ou de maladie, ou de vieillesse; et il était obligé de les habiller, de les nourrir, de les soigner dans leurs maladies, et de leur apprendre la religion et quelque métier. On vérifiait tout cela dans une longue revue que l'on faisait tous les ans, et on y écoutait les indiens. C'est de cette manière que furent répartis non-seulement les guaranýs qu'il y avait à San-Y sidro, à Las Conchas, et dans les îles de la partie inférieure du Paraná, mais aussi quelques prisonniers pampas, agaces ou payaguás, guaicurús et mbayas,

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que l'on avait pris à la guerre, ainsi que les oreillons (orejones), et d'autres de la province des Chiquitos que l'on conduisit au Paraguay.

Mais si les indiens se soumettaient pendant la paix, ou s'ils terminaient la guerre par une capitulation, on les forçait de choisir un endroit dans leur propre territoire, et de s'y fixer, en y établissant leurs cases pour former une peuplade. On choisissait immédiatement un cacique ou quelque sujet capable pour être corrégidor, et on prenait parmi les autres indiens, les officiers municipaux et les alcades, absolument comme dans les villes espagnoles. Quand tout cela était bien établi et en train, on formait les commanderies appelées Mitayos, et on les partageait entre les espagnols, selon les services individuels. Chacune était composée d'une division, c'est-à-dire, d'un cacique, et des indiens qui le reconnaissaient pour tel: mais ces commanderies n'étaient pas si recherchées que celles de Yanaconas, parce qu'il n'y avait que les hommes de dix-huit à cinquante ans qui fussent obligés d'aller tour-à-tour servir pendant deux mois je commandeur. Le reste de l'année, ils étaient libres et exempts de service, et absolument les égaux des espagnols. En outre, les com-

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mandeurs ne pouvaient rien exiger des femmes, des caciques, de leurs fils aînés, de ceux qui n'avaient pas atteint l'âge marqué ou qui l'avaient passé, et de tous ceux qui exerçaient quelque emploi ou quelque fonction dans la peuplade.

Comme on recevait continuellement des ordres et des exhortations pour étendre les découvertes et les conquêtes, sans que l'on procurât les fonds ni les moyens nécessaires, Domingo Martinez-de-Yrala, qui régla tout ce qui eut rapport à la conquête de ce pays, inventa une manière de faire des progrès sans dépense. S'il savait que dans quelque endroit, il y eût des sauvages qui ne fussent pas en grand nombre, il en conférait la possession, à titre de commanderie, à quiconque voudrait se charger à ses frais de réunir ces sauvages à quelque peuplade d'indiens réduits, ou d'en former eux-mêmes une nouvelle, s'il le voulait. Alors, si celui à qui l'on donnait une pareille commanderie ne pouvait pas réussir par adresse, il rassemblait une petite troupe de gens armés, et forçait les indiens à se fixer dans une peuplade, et il les possédait à titre de commanderie de Mitayos. Mais si le chef apprenait

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que les sauvages fussent très-nombreux (comme cela arriva dans les provinces de Guayra et de Chiquitos, et vers los Campos-de-Xerez), il les faisait reconnaître; et, quand il était sûr du fait, il envoyait une compagnie d'espagnols y fonder une ville plus ou moins grande. Ces espagnols partageaient entr'eux les indiens, et en formaient des commanderies, soit de originarios ou yanaconas, soit de mitayos, suivant les circonstances que nous avons expliquées précédemment.

Pour dédommagement des frais, des peines et des dangers qu'avaient eprouvés les particuliers (et jamais le gouvernement) dans la réduction des indiens et dans la formation des villes et des peuplades, cet Yrala, dont nous avons parlé, donna les dispositions suivantes. Ces commanderies appartenaient au premier et au second possesseur durant leur vie entière; mais, après ce terme, elles devaient être abolies, et les indiens jouir d'une pleine et entière liberté, absolument comme les espagnols, en payant seulement un certain tribut au trésor. Yrala jugeait en outre que le tems prescrit pour la durée des commanderies était nécessaire pour l'instruction et la civilisation des indiens, sous la direction et la conduite des

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commandeurs, qui y étaient personnellement intéressés, et sous l'inspection du chef, qui n'oubliait pas de s'informer de l'état où se trouvaient les indiens, et de la manière dont on les traitait. De sorte que, selon moi, il était impossible de mieux combiner l'agrandissement des conquêtes et la civilisation, et la liberté des indiens, avec la récompense due aux particuliers qui faisaient tout à leurs dépens.

Comme les conquérans n'avaient pas amené de femmes d'Europe, et qu'ils en avaient besoin, ils prirent des indiennes, les unes en qualité d'épouses légitimes, les autres comme concubines. Quelques-uns ne se contentèrent pas d'une seule, et en prirent plusieurs a-la-fois: car nous savons, entr'autres, que le chef principal qui était ce même Yrala, avait eu des enfans de sept indiennes qui étaient sœurs, comme il le déclare lui-même dans son testament que j'ai lu. Ainsi il y avait, sur cet article, une liberté absolue, et les métifs qui résultaient de ces unions furent regardés comme espagnols. Mais, malgré ce dérèglement, inévitable parmi une soldatesque altière et vigoureuse, et qui connaissait bien le besoin qu'on avait de ses efforts pour conserver et pour

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étendre les conquêtes, les espagnols conservèrent leur religion, et quand ils entendirent nn peu l'idiome des indiens, ils leur donnèrent de leur mieux une idée du christianisme. Mais cela devait se réduire à peu de chose, puisque les maîtres savaient à peine le nécessaire, et que leur attention se dirigeait principalement vers la réduction et la civilisation des indiens, afin de se procurer des domestiques utiles.

Dans ces premiers tems, les ecclésiastiques ne firent rien, et ils ne pouvaient rien faire; car les premiers espagnols n'avaient emmené avec eux qu'un seul prêtre; et même, vingt ans après la conquête, il n'y avait dans le pays que dix-sept ecclésiastiques, y compris l'évêque, les chanoines et les moines. Ils ignoraient presque tous la langue, et on n'avait pas encore dressé de catéchisme. Il arriva enfin qu'il y avait sept ou huit villes, ou colonies espagnoles, et à-peu-près une quarantaine de peuplades indiennes; et comme on remarqua qu'il y avait à peine vingt ecclésiastiques, on reconnut l'impossibilité où ils étaient de veiller à tout, et à de si grandes distances. En effet, quoique le très-petit nombre d'entr'eux qui savait la langue du pays, fût continuellement en course de côté et

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d'autre, ils n'avaient même pas assez de tems pour baptiser.

En conséquence, on demanda des jésuites; et quand ils arrivèrent, au commencement du dix septième siècle, le juge ecclésiastique les distribua de la manière suivante. Il en plaça deux pour les treize grandes peuplades indiennes de la province de Guayra, qui n'avaient point de curés; et il en envoya un pour remplir cette fonction séparément chez les indiens de San-Ygnacio-Guazu. Cette disette d'ecclésiastiques fut également cause que l'on chargea deux jésuites d'instruire les trois peuplades indiennes qu'il y avait dans la province d'Ytatý.

Je parlerai, dans le chapitre suivant, des jésuites et de leurs fameuses peuplades; mais je ne puis m'empêcher d'observer ici, que l'époque de leur arrivée fut aussi celle de la décadence de l'Empire espagnol, et de la cessation totale de la réduction des indiens par les conquérans de l'Amérique. Voyez à la fin de ce chapitre, le tableau des peuplades indiennes fondées par les espagnols laïques, par les moyens indiqués précédemment. En jetant les yeux sur la colonne qui marque l'année de la fondation, on remar-

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quera que la réduction ou l'assujétissement des sauvages, faisait au commencement des progrès rapides et admirables, et que ces progrès cessèrent subitement à l'époque de l'arrivée des jésuites. En lisant l'histoire, on voit également que, depuis cette même époque, on n'a plus établi de colonies espagnoles; que l'on a abandonné quelques-unes des anciennes; que depuis ce tems, la conquête n'a pas fait un pas, et que la puissance espagnole a déchu chaque jour de plus en plus. Je ne m'occuperai pas ici à examiner si ce sont les jésuites ou la mauvaise administration qui ont causé de si grands malheurs, ou si ces deux causes se sont réunies pour produire tous les effets dont je viens de parler. Je suivrai mon objet, sans m'arrêter.

La cour ordonna à don Francisco Alfaro, auditeur de l'audience de Charcas, de passer au Paraguay en qualité de visiteur. La première mesure qu'il prit, en 1612, fut d'ordonner que personne à l'avenir ne pût aller à la chasse des indiens pour les réduire, et que l'on ne donnât plus de commanderies de la manière que nous avons expliquée précédemment. Je ne conçois pas sur quoi pouvait être fondée une mesure aussi politiquement

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absurde; mais comme cet auditeur favorisait les idées des jésuites, on soupçonna, dans le tems, qu'ils lui avaient dicté sa conduite. Depuis cette époque, rien n'excita plus les particuliers espagnols à prendre la peine d'aller, en courant de grands risques, chercher des indiens sauvages, pour jouir de leurs travaux pendant deux générations, à titre de commandeurs. Comme il n'y avait alors dans le pays ni troupes soldées ni argent, les gouverneurs n'eurent plus aucun moyen d'augmenter les conquêtes, ni de réduire les indiens; et toutes les opérations cessèrent subitement. Les portugais, nos voisins, qui ne se contentaient pas de donner en commanderie aux particuliers, les indiens qu'ils prenaient, mais qui leur permettaient même de les vendre comme esclaves à perpétuité, cherchèrent les sauvages par-tout, et jusque dans les plus petits recoins du pays. Ils s'emparèrent même, en l'usurpant sur nous, de la plus grande partie du territoire qu'ils possèdent; ils augmentèrent leur population, et découvrirent leurs mines.

Après avoir donc extirpé dans sa racine la méthode unique qu'avaient suivie les laïques pour réduire les indiens, sans qu'il en coûtât

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rien au gouvernement, et à laquelle on avait dû des progrès si rapides et si sûrs, comme cela est prouvé par ma table, on lui substitua une méthode ecclésiastique, dont jevais parler, que l'on a suivie depuis ce tems, et que l'on suit encore aujourd'hui, quoiqu'elle soit très-coûteuse et absolument inutile; car je ne trouve pas une seule peuplade d'indiens formée en suivant cette méthode ecclésiastique, quoiqu'on ait fait pour cela une quantité innombrable de tentatives, que je ne marque pourtant pas sur ma table, pour ne pas la surcharger de détails inutiles. On m'objectera peut-être que l'on trouve sur cette table des peuplades indiennes existantes aujourd'hui, et fondées postérieurement aux ordres d'Alfaro, c'est-à-dire depuis 1612, et qui doivent par conséquent leur origine à des ecclésiastiques, depuis l'arrivée des jésuites. Mais il faut savoir que la peuplade d'Arecayá a été formée par un gouverneur, que les indiens avaient voulu tuer; ce qui l'ayant piqué, il s'en rendit maître et les expatria en les livrant à des particuliers espagnols, et ensuite il les incorpora à la peuplade de Los Altos, qui était très-ancienne. Il faut savoir également que la peuplade de Santo-Domingo-

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Soriano fut formée volontairement par la peur que les indiens chanas avaient des charrúas, comme nous l'avons vu Chapitre X; que les indiens de celle d'Ytapé mouraient de faim, et que les femmes formant plus des deux tiers de leur population, les forcèrent a demander aux espagnols de quoi subsister; et que ceux-ci s'assurèrent de ces indiens en les distribuant dans d'autres peuplades, jusqu'à ce qu'ils fussent bien civilisés. Quant à la peuplade de Los Guitmos, elle s'est formée d'indiens que l'on emmena de Santiago-del-Estero, pour les placer auprès de Buenos-Ayres. De sorte qu'aucune de ces peuplades ne doit sa formation à la méthode ecclésiastique, mais uniquement aux laïques et au hasard. Les autres peuplades indiquées sur la table, et qui ont été fondées par cette méthode ecclésiastique, ne renferment pas un seul indien civilisé ou chrétien, et se réduisent à ce que je vais dire.

Dans tous les tems, depuis l'abolition de l'ancienne méthode, il y a eu des ecclésiastiques qui ont tâché de réduire des indiens sauvages, soit par un vrai zèle, soit par le désir de l'avancement, soit pour être plus libres par l'éloignement d'un supérieur d'un

II. a. 14

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parti contraire au leur, soit à cause des honoraires qu'on leur accordait. Ils ont toujours trouvé les chefs temporels favorablement disposés, parce qu'ils leur offraient une belle occasion de se faire valoir à la cour, et parce qu'ils savaient que s'ils ne le faisaient pas, ils rendraient leur religion suspecte. A Madrid, on n'a jamais manqué d'approuver les projets de ce genre, non plus que d'accorder les fonds que l'on a demandés comme nécessaires: on permettait avec la plus grande facilité de prendre ces fonds sur le trésor des bulles, ou sur d'autres biens ecclésiastiques, que l'on ne considérait pas comme appartenant au trésor royal.

Tout étant préparé, on envoyait quelque présent peu considérable aux indiens sauvages, en leur disant que s'ils voulaient se fixer dans un endroit à leur choix, on leur enverrait un ecclésiastique ou deux, pour vivre avec eux, et qui leur fourniraient des vivres, du fer, etc. Jamais les indiens n'ont manqué d'accepter, une proposition qui leur assurait de quoi vivre sans travailler, et qui favorisait tant leur paresse. En conséquence, on fixait le traitement ou honoraire des curés, et ils se rendaient sur les lieux avec les ou-

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vriers et les outils nécessaires pour leur construire une chapelle et des habitations. Cela fait, et les ouvriers retirés' ils reslaient seuls, sans avoir autre chose à faire qu'à distribuer la ration aux indiens. Ils ne s'entendent pas les uns les autres, et tout le monde ne fait aulre chose que manger et dormir. Si quelques indiens se lassent de ce genre de vie, ils s'en vont et reviennent quand bon leur semble; et voilà ce que l'on appelle une peuplade ou réduction. Enfin tout s'évanouit, quand les fonds assignés sont épuisés; mais on n'avertit jamais la cour du peu de succès de l'entreprise, pour ne pas la fâcher et la dégoûter à jamais de semblables projets.

J'ai vu beaucoup de peuplades ou réductions commencées et terminées de cette manière; et je sais, à n'en pouvoir douter, qu'on en a formé une quantité innombrable d'autres, parce qu'à peine y a-t-il un chef qui ne fasse quelque entreprise de ce genre; et, ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne connais pas une seule peuplade indienne existante aujourd'hui, qui ait été fondée de cette manière. L'expérience non interrompue de deux siècles paraît devoir suffire, pour prouver l'inutilité de la méthode ecclésiastique, en même tems que ma table

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montre l'efficacité infaillible de la méthode laïque, que l'on doit préférer tant qu'on le pourra, puisqu'elle est unique, en y employant ces mêmes fonds que l'on perd inutilement par le système contraire que l'on suit, en trompant la cour. Les ecclésiastiques, qui ne peuvent pas se dissimuler l'inutilité de leurs propres efforts, ont toujours tâché et tâchent encore de se mettre à couvert, en attribuant leur peu de succès à l'insuffisance des fonds, ou à la méchanceté des gouverneurs, ou à celle des espagnols, etc. Qu'on n'allègue pas contre ce que je viens de dire les peuplades jésuitiques, dont je ne parle pas ici, parce que nous verrons dans le Chapitre suivant, que la force eut plus de part à leur formation, que les moyens ecclésiastiques.

Mais, indépendamment même d'une expérience aussi longue et aussi coûteuse, on sera convaincu de l'insuffisance des moyens ecclésiastiques, si l'on pense à l'impossibilité où se trouve un prêtre ou un moine de parler le langage de ces indiens, à l'exception du guaraný que l'on parle au Paraguay. Quand bien même on serait venu à bout de faire disparaître un inconvénient aussi grave, il est impossible de rédiger un catéchisme dans des

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langues aussi pauvres, et qui manquent de mots pour exprimer les idées abstraites, et même pour compter au-delà de trois ou de quatre. Cette difficulté est telle que, quoique l'idiome guaraný soit le plus facile et le plus abondant de tous les langages indiens, et qu'il soit presque le seul que parlent les espagnols du Paraguay, je n'ai cependant rencontré que quatre ecclésiastiques qui osassent prêcher et faire leurs instructions en guaraný; et ils avouaient eux-mêmes, que c'était une chose presque impossible, même en adoptant beaucoup de termes espagnols. Les jésuites qui sont, sans contredit, ceux de tous les ecelésiastiques qui se sont le plus appliqués à apprendre les langues des indiens, n'ont jamais pu former une grammaire, un dictionnaire, ni un catéchisme des langues toba, pitilaga, abipona, mocobý, pampa, etc., pendant vingt ans ou plus que leurs missionnaires ont passé parmi ces peuplades. Ils n'ont pas mieux réussi à l'égard de la langue payaguá, quoiqu'ils aient vécu, pendant le même tems au moins, avec les indiens qui la parlaient dans la même ville, et que ces sauvages habitassent à la porte de leur collège de l'Assomption. Le catéchisme guaraný est le seul connu dans le

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pays que je décris. Que l'on recherche tous ceux qui existent dans la partie de l'Amérique qui nous appartient, peut-être n'en trouvera-t-on pas plus de cinq, quoiqu'il y ait peut-être plus de mille langues différentes, et que les jésuites et d'autres ecclésiastiques aient tâché de prêcher le christianisme, et de former des peuplades parmi tous les sauvages qui parlent ces langues. Peut-être même, pour compter cinq catéchismes, faudrait-il comprendre dans ce nombre le guaraný, le guéchoa, l'aimará et le mexicain, langues qui sont toutes adoptées par les espagnols, indépendamment des travaux des ecclésiastiques.

On pourra m'objecter que le Gouvernement envoie continuellement une multitude de religieux d'Espagne en Amérique, et qu'ils ont fondé une infinité de peuplades d'indiens sauvages dans différentes provinces; mais je ne parle ici que de ce que j'ai vu dans le pays que je décris, sans m'étendre davantage. Cependant quelques-uns même de ces religieux missionnaires, qui avaient passé plusieurs années dans les peuplades dont nous parlons ici, m'ont dit franchement «qu'ils ignoraient tous la langue des indiens; qu'ils n'avaient même pas de catéchisme écrit dans ces lan-

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gues, et que ces peuplades se réduisaient à ce que j'ai dit plus haut.»

Cet auditeur Alfaro, dont j'ai déjà parlé, ordonna aussi qu'aucun indien ne serait tenu à aucun service envers son commandeur, et qu'il ne serait obligé qu'à lui payer un léger tribut annuel en fruits du pays; mais il ordonna en même tems que ceux qui posséderaient des commanderies de yanacònas ou d'indiens qui n'appartiendraient à aucun peuple, donnassent à ces indiens des terres à cultiver pour leur compte et à leur volonté. Cette mesure privait les ecclésiastiques, ainsi que les autres espagnols, de tous leurs domestiques, et ils s'en plaignirent à l'auditeur. Celui-ci prit un parti bien extraordinaire; ce fut de laisser les commanderies dans l'état où elles étaient, et de dire le contraire à la cour dans le compte qu'il lui rendit, où il assurait qu'il avait supprimé le service personnel, et pris des mesures pour abolir les commanderies. Ainsi tout le monde fut content; la cour approuva tout, et même réduisit en lois les ordonnances d'Alfaro, et l'on agit au Paraguay comme si ces lois n'eussent pas existé; mais le décret dont j'ai parlé précédemment resta en pleine vigueur. Ainsi tout demeura sur le même pied, jusqu'à ce

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qu'à une époque très-rapprochée de nos jours, il y a à-peu-près 25 ans, le conseil des Indes apprit qu'il existait au Paraguay des commanderies, et que ces établissemens obligeaient les indiens à une servitude personnelle: il ordonna que cette coutume fût abolie, comme elle l'avait été auparavant dans tout le reste de l'Amérique. Les habitans du Paraguay firent des représentations, et la chose est restée indécise.

Tout ce que je viens de dire concerne les différens moyens employés pour réduire les indiens dans le pays que je décris; et il a fallu le dire, parce que je crois qu'on l'ignore, et parce que cet exposé peut fournir des idées pour se conduire dans des cas semblables. Je vais à présent dire quelque chose du sort des indiens soumis. Les yanaconas étaient et sont encore une espèce d'esclaves, dont le sort par conséquent n'a pu varier; et ainsi leur civilisation et leur état les mettent dans la classe des esclaves nés dans le pays.

Les indiens mytayos ou appartenant aux peuplades, après avoir fini les deux mois de travail qu'ils doivent au commandeur, étaient autrefois aussi libres que les espagnols, et ils pouvaient commercer, acquérir et posséder à

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leur gré. Tel fut leur état pendant un siècle, jusqu'à ce que les jésuites ayant établi la forme de communauté parmi les indiens qu'ils gouvernaient (j'en parlerai au Chapitre suivant), les chefs laïques les imitèrent dans les peuplades qui dépendaient d'eux, parce que cette manière d'administrer les rendaient maîtres absolus de tout le travail des indiens, sans exception d'âge ni de sexe. Il n'y a eu que les peuplades del Baradéro, de Quilmos, de Calchaguý et de Santo Domingo Soriano, qui aient eu le bonheur de ne pas connaître cette manière de vivre en communauté, et qui, jouissant de leur ancienne liberté, sont parvenus à être aussi civilisés que les espagnols. Ces indiens ont oublié leurs langues et leurs coutumes; ils se sont alliés aux espagnols, et passent presque tous pour tels. C'est ce qu'on ne trouvera dans aucune des peuplades dont les indiens vivent en communauté.

Les chefs laïques ne se sont pas contentés de copier les jésuites dans l'établissement du gouvernement en communauté, dans leurs peuplades d'indiens; ils les ont imités également dans les soins qu'ils ont pris d'empêcher les indiens d'avoir aucune communication avec les espagnols. Ils ont également l'atten-

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tion de tenir caché tout ce qu'ils font dans leurs peuplades, et même leur existence, qui sans doute doit être ignorée en Espagne, puisqu'elle le serait encore à Buenos-Ayres, si je ne l'y eusse fait connaître. Quand l'es jésuites donnèrent à leurs indiens de petites fermes pour les cultiver en particulier, les gouverneurs laïques les imitèrent également dans leurs peuplades; et lorsqu'après l'expulsion des jésuites, on dressa un règlement pour les indiens qu'ils dirigeaient, on le copia aussi pour les peuplades dont je parle ici. Ce règlement dit en substance, que l'on accorde aux indiens deux jours pour cultiver librement leurs fermes particulières et pour jouir de leur produit; que, les autres jours de la semaine, ils doivent travailler pour la communauté, qui est tenue de les nourrir alors; que chaque indienne est obligée de filer par jour une once de coton brut, et qu'on leur fournira leurs habillemens tous les ans, c'est-à-dire, six vares de toile fabriquée dans l'endroit même, pour les hommes faits, et cinq pour les femmes.

Mais comme les biens des communautés sont un véritable trésor pour les chefs et pour les administrateurs, il n'est pas difficile de

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comprendre ce qui en arrive, c'est-à-dire que l'on ue fournit pas l'habillement à la dixième partie de chaque peuplade; que l'on ne donne que de la viande crue aux travailleurs, et seulement les jours où ils sont employés par la communauté, sans s'occuper ces jours-là même de leurs familles; qu'on les prive quelquefois de leurs deux jours libres; que, lorsque cela convient, on oblige les indiennes à travailler aux champs; qu'on les pousse continuellement au travail, et finalement, que tous les biens de la communauté se partagent entre les chefs, leurs favoris et les administrateurs. Ceux-ci sont des espagnols qui ont la confiance des chefs, et que ces derniers nomment et destituent arbitrairement, et à qui ils font rendre leurs comptes relativement à l'administration de chaque peuplade. Il est inutile de rapporter le détail de ce manège, et il me suffit de dire que le gouverneur du Paraguay et le vice-roi de Buenos-Ayres, chacun dans son département, sont les maîtres absolus de tous les biens des communautés des peuplades, c'est-à-dire de tout le travail des indiens, sans distinction d'âge ni de sexe; quoiqu'ils partagent avec les administrateurs et avec ceux qui font les affaires sous

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main. Il est surprenant que le Gouvernement suprême permette tout cela, et souffre que les peuplades indiennes n'aient pas fourni un sou au trésor royal, depuis leur fondation jusqu'aujourd'hui; puisque, outre qu'elles ne paient aucun tribut, ni dixme, ni prémice, toutes leurs productions sont exemptes d'impositions et de droits. Il est vrai qu'elles ne sont pas non plus à charge à l'état, puisqu'elles paient elles-mêmes leurs curés et leurs administrateurs, et même leurs maîtres d'école, dont je ne vois pas l'utilité.

Du reste, si nous comparons leur civilisation à celle des peuples d'Europe, elle est très-arriérée; mais si, comme on le doit, on établit le parallèle entre ces indiens et les espagnols de la dernière classe ou les bergers, on trouvera cette civilisation presque égale. L'instruction qu'ils ont reçue des commandeurs relativement aux travaux champêtres, une plus grande fréquentation des espagnols, avec lesquels ils ne laissent pas de faire en cachette leur petit commerce, les ont civilisés plus que les jésuites ne l'avaient fait à l'égard de leurs indiens. Ainsi, quoique leurs maisons et leurs temples ne soient pas aussi solides, ni d'une aussi grande apparence, chaque indien

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a sa petite maison garnie de plus ou moins de meubles, avec une cuisine, et des séparations dans l'intérieur, que l'on ne trouvait pas dans les peuplades jésuitiques. Une autre différence, c'est qu'ils s'habillent à l'espagnole, et qu'il est rare que chacun d'eux n'ait pas une couple de bœufs, quelques vaches à lait, quelques chevaux ou quelques ânes, des poules et un cochon. On trouve parmi eux les plus habiles charpentiers du pays. Comme leurs curés ont toujours été pris parmi les naturels du Paraguay, dont le langage indien est la langue maternelle, ils ont eu aussi plus de facilité pour les instruire de la religion chrétienne, que les jésuites n'ont pu le faire dans leurs peuplades.

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TABLEAU des Peuplades d'Indiens formées par les Gouverneurs.

NOMS des peuplades. ANNÉES de leur fondation. LATITUDE australe. LONGITUDE O de Paris.
Yta 1536 25° 30′ 30″ 59° 45′ 8″
Yaguaron 1536 25 33 20 59 39 14
Aregua 1538 25 18 1 59 45 38
Altos 1538 25 16 6 59 38 30
Yois 1538 25 16 45 59 30 22
Tobaty 1538 25 1 35 59 29 1
Ypaneé 1538 23 16 26 59 22 10
Guarambaré 1538 23 23 1 59 19 29
Atira 1538 d 23 26 17 d 59 26 57 Incorp. à celle des yois en 1674.
Maracayu 1538 24 7 25 57 52 54 Détruites par les portuguis en 1676.
Terecany 1538 24 9 30 58 12 10
Ybiraparya 1538 24 22 56 58 15 28
Candelaria 1538 24 30 43 58 29 4
Loreto 1555
S. Ygnacio-Miri 1555 Dans la province du Guaira.
S. Xavier 1555
S. Josef 1555 Détruites par les portugais en 1631.
Auunciacion 1555
S. Miguel 1555
S. Antonio 1555
S. Pedro 1555
S. Tomé 1555
Angeles 1555
Concepcion 1555
S. Pablo 1555
Jesus-Maria 1555
Calchaqui 1573 32 34 2 63 26 30 Les indiens se sont espagnolisés et duspersés.
Perico-Guazu 1579 23 13 30 59 15 25 Détruite par les portugais en 1674.
Jesui 1579 d 24 4 0 d 59 19 0 Détruite par les portugais en 1676.
Curumiay 1580 d 23 0 0 d 57 1 0 Détruite par les portugais en 1635.
Pacuyu 1580 20 25 0 57 41 0
Baradero 1580 33 46 35 62 6 30 Détruite par les payaguas en 1748.
Ohoma 1588 27 46 0 60 59 56
Gnacars 1588 27 27 31 60 55 8
Ytaty 1588 27 17 0 60 31 38
S. Lucia 1588 28 59 30 61 18 8
Tarcy 1592 22 4 0 60 13 4 Réunies, et ont pris le nom de Santa-Maria de Fé.
Bomboy 1592 d 22 14 0 d 60 0 0
Caaguazu 1592 d 22 30 0 d 59 30 0 Les jésuites l'appellent Santiage.
Caazapa 1607 26 11 8 58 49 49
Ytapé 1673 25 52 0 58 59 33
Quilmes 1677 34 38 45 60 36 50
S. Xavier 1743 30 32 15 61 27 15
S. Geronimo 1748 29 10 20 61 43 46
Cayasta 1749 31 9 20 62 39 0
S. Pedro 1765 29 57 0 62 37 0
Garzas 1770 28 28 40 61 11 40
Ynispin 1795 20 43 30 63 40 30

NOTA. La lettre d indique petit doute sur l'endroit où elle se trouve. Les peuplades qui ne portent point la note de destruction, existent encore.

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CHAPITRE XIII.

Des moyens dont se servirent les Jésuites pour réduire et assujétir les Indiens, et de la manière dont ils étaient gouvernés.

LES jésuites entrèrent dans le Paraguay à 1a sin du 16.e siècle, lorsqu'on y trouvait si peu d'ecclésiastiques que les peuplades indiennes en avaient bien rarement, et que les villes espagnoles même en manquaient, comme nous l'avons vu au Chapitre précédent. Ils ne devaient point par conséquent manquer d'occasions d'exercer leur zèle apostolique; mais celles où il se distinguèrent le plus, fut la réduction des indiens sauvages, dont ils formèrent une multitude de peuplades qui existent encore, et que l'on peut voir dans la table placée a la fin de ce Chapitre; mais comme elle ne comprend que les peuplades fondées par les jésuites, on n'y voit pas celles de Loreto, de San Ygnacio-Miri, de Santa Maria-de-Fé et de Santiago, parce qu'elles avaient été établies par les conquérans laïques, avant l'arrivée des jésuites; ce

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qui me les a fait placer dans la table précédente. Il est vrai que les jésuites croient en être les fondateurs, mais ils se trompent; car il est démontré, par des pièces déposées aux archives de l'Assomption, que ces peuplades sont les mêmes que celles qu'on leur remit toutes formées, comme je l'ai dit au Chapitre X. Seulement les jésuites les firent émigrer jusqu'à la rivière du Paraná, les instruisirent et les gouvernèrent comme celles qu'ils formèrent depuis leur entrée dans le Paraguay jusqu'à leur sortie. Ainsi, quoique je ne considère pas ces peuplades comme jésuitiques dans leur origine, je les regarderai comme telles, toutes les fois qu'il s'agira de leur gouvernement et de leur civilisation.

On compte dans cette table vingt-neuf peuplades d'origine jésuitique. Les vingt-six premières forment la fameuse province des missions tápes ou guaranýs, et elles sont situées sur les rives des deux grands fleuves du Paraná et de l'Uruguáy. Les trois dernières se trouvent vers la partie du nord du Paraguay, à une grande distance des premières. Je n'ai vu aucun manuscrit ancien qui parle de la manière employée par les jésuites pour venir à bout de réduire et d'assujétir les

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vingt-six peuplades comprises dans ces missions. Ce que les jésuites eux-mêmes écrivent dit en substance: Qu'ils commencèrent par former la peuplade de San Ygnacio-Guazú, en 1609, à l'aide d'un grand nombre d'indiens choisis, qu'ils emmenèrent de la peuplade très-ancienne de Yaguaron, et de plusieurs détachemens de troupes espagnoles, qui forcèrent les indiens sauvages à se fixer pour former une peuplade: que, dans les vingt-cinq années suivantes, ils formèrent dix-huit autres peuplades, et qu'il se passa ensuite 51 ans jusqu'à la fondation de celle de Jesus, qu'ils ne formèrent même qu'avec un renfort d'indiens tirés de la peuplade d'Yatapüa, qui avait déjà 71 ans d'ancienneté. Pour ce qui concerne les six autres colonies de la même province, elles ne furent point formées d'indiens sauvages, mais de détachemens de colons pris dans des peuplades déjà réduites ou assujéties.

Les jésuites disent que, pour réduire ces indiens, leur conduite se borna à la persuasion et à la prédication apostolique. Cependant j'observe deux choses; la première, c'est qu'ils formèrent leurs dix-neuf premières peuplades dans le court espace de 25 ans, et que

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le fruit de leur zèle et de leurs prédications cessa tout-à-coup, et qu'ils n'obtinrent aucun succès pendant 112 ans, c'est-à-dire depuis l'année 1634, époque de la fondation de la peuplade de Saint-Côme, jusqu'en 1746, qu'ils soumirent celle de Saint-Joachim; et, dans ce long intervalle de tems, ils ne formèrent d'autre peuplade que celle de Jesus, et moins encore par leurs prédications que par le secours des indiens d'Ytapüa, peuplade qui avait déjà 71 ans d'ancienneté. La seconde observation, c'est que ces vingt-cinq années, si fécondes en fondations de peuplades, tombèrent précisément dans le tems où les portugais persécutaient de tous côtés et avec fureur les indiens pour les vendre comme esclaves, et où les indiens épouvantés coururent se réfugier entre les rivières du Paraná et de l'Uruguay, et dans les bois des environs, où il n'était pas facile à ces corsaires acharnés de pénétrer; et en effet, cela n'eut pas lieu. En combinant à présent ces deux observations, on a quelque raison de croire que ces fameuses peuplades jésuitiques dûrent leur formation plutôt à la crainte que les portugais inspiraient aux indiens, qu'au talent persuasif des jésuites. En effet, il était naturel

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que ces religieux dussent assujétir et diriger ces indiens avec la facilité que ne manque jamais d'offrir un peuple expatrié et possédé d'une terreur panique. La rapidité de la fondation des 19 premières colonies, qui ne fut suivie d'aucune autre, quoiqu'on doive supposer que le zèle de ces missionnaires était le même, et qu'ils ne manquaient pas d'indiens sauvages, indique qu'il dût intervenir une autre cause dans la formation des peuplades du Paraná et de l'Uruguay. Celle qui me paraît la plus naturelle, est la terreur qu'avaient inspirée les portugais, puisque ce fut également la crainte des espagnols qui détermina l'établissement de toutes les peuplades dont j'ai parlé dans le Chapitre précédent.

Cette idée est encore confirmée en quelque sorte par la nature des moyens que les jésuites employèrent pour soumettre les trois dernières peuplades marquées sur la table. Ils regardèrent comme inutiles et méprisèrent entièrement les voies de persuasion, et ils eurent recours aux moyens temporels. Mais ils les manièrent avec tant de modération, de prudence et d'habileté, qu'ils me paraissent dignes des plus grands éloges. Il est vrai qu'ils cachèrent avec beaucoup de soin leur

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conduite á cet égard: ce qui était naturel, puisqu'en qualité d'ecclésiastiques, ils voulaient passer pour tels dans toutes leurs actions. Mais j'ai eu occasion d'être instruit de cette conduite, et je vais dire de quelle manière.

Sachant qu'il y avait dans le Tarumá des guaranýs sauvages, ils leur envoyèrent quelques petits présens, qui leur furent remis par deux indiens parlant le même langage, et qu'ils avaient choisis dans leurs peuplades d'ancienne formation. Ils répétèrent à diverses reprises ces ambassades et ces présens, qu'ils disaient leur être envoyés par un jésuite qui les aimait tendrement, qui désirait aller vivre parmi eux, et leur procurer d'autres objets plus précieux, et entr'autres beaucoup de vaches, afin qu'ils eussent de quoi manger sans se fatiguer. Les indiens acceptèrent ces offres, et le jésuite partit avec ce qu'il avait promis, et accompagné d'un nombre assez considérable d'indiens choisis dans leurs anciennes peuplades. Ces indiens restèrent avec le jésuite, parce qu'on en avait besoin pour bâtir la maison du curé, et pour soigner les vaches, qui furent bientôt détruites, parce que les indiens ne pensaient qu'à manger. Ces

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sauvages demandèrent d'autres vaches; et il leur en fut amené par d'autres indiens choisis comme les premiers; et tous restèrent sur les lieux, sous prétexte de bâtir l'église et d'autres édifices, et de cultiver le maïs, le manioc, etc., pour le jésuite et pour tous les autres. La nourriture, l'affabilité du curé, la bonne conduite des indiens qui avaient amené les vaches, les fêtes et la musique, et l'éloignement de toute apparence de sujétion, attirèrent dans cette peuplade tous les indiens sauvages des environs. Quand le curé vit que ses indiens choisis étaient beaucoup plus nombreux que les sauvages, il les fit cerner, à un jour déterminé, par ses gens, et leur fit entendre en peu de mots et avec douceur, qu'il n'était pas juste que leurs frères travaillassent pour eux; qu'ainsi il fallait que les hommes cultivassent la terre et apprissent des métiers, et que les femmes filassent. Quelques-uns parurent mécontens; mais comme ils virent la supériorité des indiens du curé, et que celui-ci sut à propos caresser les uns, punir les autres avec la plus grande modération, et les surveiller tous pendant quelque tems, la peuplade de San-Joachin se trouva entièrement formée. Le jésuite fit encore plus,

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puisqu'il en tira tous les indiens sauvages, et les dispersa dans les peuplades jésuitiques du Paraná. Ils s'en échappèrent et retournèrent dans leur pays, tout éloigné qu'il fût; mais on les y soumit une seconde fois, de la même manière que l'on employa également ensuite pour former la colonie de Saint-Stanislas. J'ai vu dans ces deux peuplades des centaines d'indiens du nombre de ceux qui avaient amené les vaches, et qui m'ont raconté ce que je viens de rapporter, et aujourd'hui même ils sont plus nombreux dans la peuplade que les sauvages mêmes. Je m'en rapporte plutôt à ces indiens, qu'au jésuite Josef Mas, qui dit dans un manuscrit qu'il a laissé dans le pays, qu'on n'avait employé que douze indiens pour conduire les vaches.

L'idée des jésuites dans la fondation de leurs colonies de Saint Joachim et de Saint-Stanislas, était d'établir une communication entre leurs missions du Paraná et de l'Uruguay, et celles qu'ils avaient dans la province des Chiquitos. C'est dans cette vue qu'ils essayèrent d'établir la peuplade de Belen sous le tropique. Après les préliminaires d'ambassades et de présens, le premier jésuite partit avec un certain nombre de guaranýs choisis dans leurs anciennes

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colonies, et emmenant avec lui une assez grande quantité de vaches. Mais il n'obtint pas le résultat qu'il désirait, parce que ces indiens sauvages que l'ou voulait soumettre étaient les mbayas du Chapitre X, qu'il était impossible de dompter avec tous les guaranýs du monde. Le jésuite chargé de la fondation de la colonie, saisit cette difficulté, et pensa aux moyens de se défaire des principaux mbayas, croyant qu'il pourrait ensuite subjuguer facilement le reste. D'après cette idée, il fit accroire aux mbayas que les indiens subjugués de la province de Chiquitos voulaient faire la paix avec eux, et leur rendre quelques prisonniers, qu'ils leur avaient fait quand ils les avaient surpris vers le 20.e deg. de latitude, à l'ouest de la rivière du Paraguay. Le jésuite vint à bout par son habileté de faire venir avec lui chez les chiquitos tous les mbayas dont il voulait se défaire. Lorsqu'ils furent arrivés aux premiers postes de troupeaux de la peuplade del Santo Corazon, qui depuis a changé de place, on les reçut magnifiquement, et on les conduisit à la peuplade même au son des instrumens. On y célèbra leur arrivée par des concerts, des danses et des tournois, etc; mais après les avoir fait cou-

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cher séparément et d'une manière adroite, au son d'une cloche que l'on fit entendre à minuit, tous les mbayas furent liés, et retenus prisonniers jusqu'à l'expulsion des jésuites. Alors les nouveaux administrateurs les mirent en liberté, et ils s'en retournèrent dans leur pays, où ils vivent libres, et racontent tout ce qui leur est arrivé. Mais ce moyen même ne produisit rien relativement à l'assujétissement des mbayas. La peuplade de Belen subsista, réduite, comme auparavant, aux seuls guaranýs qu'on y avait amenés des anciennes peuplades. Comme je dois parler à présent du gouvernement établi par les jésuites dans leurs peuplades indiennes, je comprends dans mes observations, non-seulement les vingt-neuf colonies que l'on trouve dans la table qui termine ce Chapitre, mais encore les quatre autres qui ne furent pas fondées par ces religieux, mais qu'ils instruisirent et dirigèrent. Quant aux trentetrois colonies qui dépendaient d'eux, ils les gouvernaient de la manière suivante.

Ils placèrent, dans chaque peuplade, deux jésuites. Celui que l'on appelait curé avait été provincial ou recteur dans leurs colléges, ou était au moins un père grave mais il n'exer-

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çait aucunes fonctions curiales, et souvent même il ne savait pas parler le langage de ces indiens, et il s'occupait uniquement de l'administration temporelle de tous les biens de la peuplade, dont il était le directeur absolu. La partie spirituelle était confiée à l'autre jésuite, que l'on appelait compagnon ou vïce-curé, et qui était subordonné au premier. Les jésuites de toutes les peuplades étaient surveillés par un autre nommé supérieur des Missions, et qui avait en outre pouvoir du pape pour confirmer.

Il n'y avait pour diriger ces peuplades ni lois civiles, ni lois criminelles; l'unique règle était la volonté des jésuites. En effet, quoiqu'il y eût dans chaque peuplade un indien pour corrégidor, et des alcades et des régidors, (officiers municipaux) qui formaient un corps de ville, comme dans les colonies espagnoles, aucun d'eux n'exerçait aucune espèce de juridiction, et ils n'étaient que les instrumens qui servaient aux curés pour faire exécuter leurs volontés, même pour la partie criminelle; puisque jamais ils ne citerent les accusés aux tribunaux du roi, ni pardevant les juges ordinaires.

Ils obligeaient les indiens de tout age et

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de tout sexe à travailler pour la communauté de la peuplade, sans permettre à personne de s'occuper en particulier. Tous devaient obéir aux ordres du curé, qui faisait emmagasiner le produit du travail, et qui était chargé de nourrir et d'habiller tout le monde. On voit bien que les jésuites étaient les maîtres absolus de tout, qu'ils pouvaient disposer de l'excédant des biens de la communauté entière, et que tous les indiens étant égaux, sans aucune distinction et sans pouvoir posséder aucune propriété particulière, aucun motif d'émulation ne pouvait les porter à exercer leurs talens, ni leur raison; puisque le plus habile, le plus vertueux et le plus, actif n'était ni mieux nourri, ni mieux vêtu que les autres, et qu'il n'avait pas d'autres, jouissances. Les jésuites vinrent à bout de persuader au monde, que cette espèce de gouvernement était la seule convenable, et qu'elle faisait le bonheur de ces indiens, qui, semblables à des enfans, étaient incapables de se conduire eux-mêmes. Ils ajoutaient, qu'ils les dirigeaient comme un père conduit sa famille; qu'ils recueillaient et gardaient dans leurs magasins les produits de la récolte, non pour leur utilité particulière, mais pour

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en faire a propos la distribution à leurs enfans adoptifs, qui étaient absolument incapables de prévoyance, et qui ne savaient rien conserver pour la nourriture de leurs familles.

Cette manière de gouverner a paru en Europe digne de si grands éloges, que l'on en vint presque à envier le sort heureux de ces indiens: mais on ne fit peut-être pas une réflexion; c'est que ces indiens, dans l'état sauvage, savaient nourrir leurs familles, et que ceux de ces mêmes indiens que l'on avait assujétis dans le Paraguay, vivaient, un siècle auparavant, dans l'état de liberté, sans connaître cette communauté de biens, sans avoir besoin d'être dirigés par personne, ni qu'on les excitât ou qu'on les forçât au travail, et sans garde magasin ni distributeur de leurs récoltes, comme nous l'avons vu au Chapitre précédent; et cela encore, quoiqu'ils eussent à supportei' la charge des commanderies, qui leur enlevaient la sixième partie de leur travail annuel. Il paraît donc évident qu'ils n'étaient pas aussi enfans, et qu'ils n'avaient pas autant d'incapacité qu'on veut le supposer; mais, quand bien même cela eût été vrai, puisque l'espace de plus d'un siècle et demi n'avait pas suffi pour corriger ces défauts dans les indiens, il

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semble qu'on doive conclure de deux choses l'une; ou que l'administration des jésuites était contraire à la civilisation des indiens, ou que ces peuples sont essentiellement incapables de sortir de cet état d'enfance.

Les quatre peuplades de Loreto, de San-Ignacio-Miri, de Santa-Maria-de-Fé et de Santiago, étaient formées en commanderie, quand les jésuites se chargèrent de leur direction: c'était aussi l'état de celles de San-Ignacio-Guazú, d'Ytapuâ et del Corpus; et comme ces commanderies contrariaient les idées des jésuites, parce qu'elles jouissaient du travail de la sixième partie des indiens, et qu'en outreles gouverneurs allaient toutes les années écouter les plaintes que les indiens pouváient être dans le cas de faire contre leurs commandeurs et leurs administrateurs, les jésuites résolurent de détruire entièrement ces établissemens. Pour cet effet, ils ne se contentèrent pas d'exagérer l'immoralité des commandeurs, mais ils les dépeignirent encore comme pires que des démons par leur avarice et par leur cruauté, en supposant qu'ils imposaient aux indiens des travaux si insupportables, sur-tout pour la récolte de l'herbe du Paraguay, qu'ils en avaient exter-

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miné des centaines de mille. Par ce moyen, et à l'aide de la faveur dont ils jouissaient à la cour, et parce que les habitans du Paraguay étaient si faibles qu'à peine élevèrent-ils la voix pour détruire des calomnies aussi atroces, ils obtinrent l'abolition des commanderies. Il est vrai que cette abolition devait avoir lieu à la mort du second possesseur, puisque c'était une espèce d'esclavage; mais comme les jésuites ne l'obtinrent et ne la sollicitèrent que pour leurs peuplades, et que les commanderies furent conservées dans les autres dont nous avons parlé au Chapitre précédent, ces religieux se rendirent suspects d'intérêt personnel.

Les motifs que les jésuites alléguèrent étaient des calomnies positives. Il y avait, au Paraguay, cette licence, en fait de femmes, dont j'ai parlé au Chapitre précédent; mais il n'y eut et ne put jamaisy avoir aucun desautres vices imputés par les jésuites. On ne connaissait ni monnaie, ni mines, ni fabriques, ni édifices grands et coûteux, ni presque aucun commerce, ni aucun genre de luxe. On ne pouvait donc employer les indiens qu'à l'agriculture nécessaire pour faire subsister une poignée de commandeurs, et à soigner leurs

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troupeaux, qui ne montaient pas alors à six mille vaches. Dans ce tems, et même à présent, aucun commandeur ne portait que des chemises de toile du pays, qui est la plus mauvaise du monde; et les seuls objets du dehors qu'on employât, se réduisaient à la quincaillerie, et même en petite quantité, parce que la plupart du tems, ils n'avaient pas de clef à leurs portes. On n'exploitait pas la vingtième partie autant d'herbe du Paraguay qu'aujourd'hui; on ne récoltait que celle dont on avait besoin pour la consommer sur les lieux, et pour transporter à Buenos-Ayres. Mais en supposant même qu'alors la consommation en fût aussi grande qu'aujourd'hui, dans le pays, à la rivière de la Plata, au Potosi, au Chili, à Lima et a Quito, il suffirait de moins de cent cinquante indiens pour l'exploiter.

Les écrivains, les savans et les philosophes de toutes les nations semblent s'être donné le mot pour dire tout le mal possible de la conduite des premiers espagnols envers les indiens: peut-être en diraient-ils bien davantage de leurs nations respectives, s'ils étaient instruitsde ce que firent en Amérique les anglais, les hollandais, les portugais, les français, et

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même les allemands, que Charles-Quint, leur compatriote, y envoya, et où ils eurent tous de vastes domaines, et des peuplades innombrables d'indiens: mais comme toutes ces nations ne cherchèrent qu'à satisfaire leur avarice, tirant tout le parti qu'ils purent du pays et de ces malheureux habitans, il ne se trouva pas parmi elles un seul auteur qui osât blâmer leur conduite, étant tous intéressés à taire ce qui pouvait les décrier dans le monde entier. Les espagnols s'occupant au contraire sans relâche de civiliser les indiens, et particulièrement de les instruire dans la religion catholique, durent employer des ecclésiastiques aux dépens considérables de l'Etat, et plus encore à ceux de sa réputation et de sa gloire; parce que quelques-uns de ces ecclésiastiques se prévalant de la liberté que leur donnait leur caractère puissant, respecté et indépendant, dans ces tems reculés, entachèrent la réputation de leurs compatriotes, regardant ce moyen comme l'unique qui pût cacher leurs projets ambitieux, comme nous venons de le dire, ou leurs efforts inutiles, comme nous l'avons vu au Chapitre antérieur et suivans. Voilà la vraie cause qui fait qu'aujourd'hui les différens écrivains rencontrent ces décla-

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mateurs contre les espagnols seulement: bien peu de personnes savent que l'Espagne a eu de tout tems, et a encore aujourd'hui, un code de lois volumineux dont chaque phrase et même chaque parole respirent une humanité admirable, et la protection la plus entière en faveur des indiens, les égalant en tout, et les préférant même aux espagnols; tandis que je n'ai jamais entendu dire que les autres nations aient pensé à écrire une seule ligne favorable à leurs indiens. Il y aurait bien de la témérité à dire que nos lois étaient bonnes, mais nullement exécutées, quand il est de toute notoriété que les espagnols conservent des millions d'indiens civilisés et sauvages; et je puis prouver par les rôles ou cadastres originaux de la fondation de chaque peuplade, tirés de leurs archives et comparés avec ceux du jour, que le nombre des indiens originaires a augmenté, quoiqu'une infinité soit devenue espagnole par le mélange des races. Les espagnols pourraient donc faire voir à ces prétendus philosophes étrangers, les innombrables peuplades et nations d'indiens originaires que nous conservons au centre même de nos possessions, et leur dire: Faites-nous voir celles qui restent dans vos colonies, et met-

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tons-les en parallèle avec les nôtres, pour juger si, proportion gardée, vous en avez autant que nous. Peut-être toutes ces nations seraient-elles embarrassées pour montrer, dans l'immense étendue de leurs colonies, une seule peuplade d'indiens originaires, et peut-être au plus une douzaine de familles; et si elles s'y trouvent, c'est tout récemment et désertées des nôtres: car, après plusieurs siècles de murmures exaspérés, tous cherchent à nous imiter attirant des habitans, les conservant et les réunissant en bourgades. Quant aux indiens sauvages, il est certain que toutes ces nations en ont encore sur leurs limites, mais aucuns dans le centre de leurs colonies, comme parmi les nôtres, et elles se défont chaque jour des premiers, en suscitant entr'eux des guerres intestines, et le plus communément en les fusillant. Le caractère espagnol n'a point varié, et il est le plus constant et le plus humain possible. Il ne s'est jamais mêlé du vil et dégoûtant trafic des nègres, et si la nécessité l'a forcé à en acheter quelques-uns, il les a toujours traités et les traite comme nous le verrons dans le Chapitre suivant, et jamais avec la cruauté des autres nations: puisque personne ne peut nier la

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douceur, l'humanité et la générosité espagnole envers les esclaves nègres, comment oserat-on assurer que ces mêmes espagnols ne sont et n'ont été pour leurs indiens que des tigres et des lions? Ceux des indiens qui sont malheureux, ne doivent pas l'attribuer aux espagnols, mais bien au gouvernement en communauté qu'on leur avait donné, et qui, malgré qu'il soit le plus absurde, le plus despotique, le plus mauvais de tous ceux qu'on puisse choisir, a été l'unique dont les philosophes ont fait l'éloge.

Les jésuites délivrèrent leurs peuplades des commanderies, mais toutes furent obligées de payer au trésor royal un tribut annuel d'une piastre forte par tête d'indien de dix-huit à cinquante ans, et chaque peuplade devait donner en outre cent piastres à la masse des dixmes, par forme de compensation. Cette charge ne pouvait pas les incommoder, parce que le trésor, devant payer par an six cents piastres au curé, et autant au vice-curé, en faisant le bilan, tout se trouvait égal; et, s'il y avait quelque excédant, c'était en faveur des jésuites ou des peuplades. Ils affectaient généralement d'en faire grace, quoiqu'ils ne manquassent pas de s'en faire un mérite. En

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dernière analyse, ces peuplades furent aussi stériles pour le trésor royal, que celles dont j'ai parlé dans le Chapitre précédent, parce qu'elles avaient en outre le privilège de ne payer aucuns droits pour les objets qu'ils allaient vendre hors de leur territoire.

Les jésuites, en faisant supprimer dans leurs peuplades, les commanderies et toute espèce de droits royaux, en faisant une transaction relativement aux dixmes, et jouissant de la faculté d'administrer le sacrement de la confirmation, avaient pour ainsi dire coupétoute relation avec leur souverain, ainsi qu'avec les chefs, les évêques et tous les espagnols, puisqu'ils ne permettaient pas aux particuliers de faire le commerce. Cependant ils voulurent encore assurer davantage leur indépendance par des moyens plus positifs, qui rendissent également impossibles les communications avec les espagnols, et la désertion de leurs indiens. Ce fut dans cette vue qu'ils fermèrent les avenues de leurs peuplades, en faisant creuser des fossés profonds, qu'ils garnirent de gros pieux ou de fortes palissades, de portes et de verroux, dans les endroits où on devait nécessairement passer; et ils y placèrent des gardes et des sentinelles vigilantes,

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qui ne laissaient ni entrer ni sortir personne sans un ordre par écrit. Ils marquèrent également la juridiction, ou le territoire de chaque peuplade, non par des bornes ou autres signes de ce genre, mais par de nouveaux fossés, de nouvelles portes et de nouvelles gardes, dans les endroits par où on était obligé de passer, pour empêcher les indiens d'aller d'une peuplade à l'autre. Ce fut dans la même vue qu'ils ne permirent jamais de monter à cheval qu'à un petit nombre d'indiens, dont ils avaient besoin pour porter leurs ordres, et pour soigner leurs troupeaux, ce qui ne demandait pas beaucoup de monde, parce que pour s'exempter d'avoir un grand nombre de bergers, et d'être obligés de marquer au fer chaque bête, ils avaient aussi environné de tranchées ou de fossés tous les pâturages, de manière qu'ils formaient de véritables parcs.

Des dispositions aussi sérieuses et aussi positives, les canons d'artillerie qu'ils se procurèrent, et les armemens qu'ils firent pour se défendre, disaient-ils, contre les indiens sauvages, firent soupçonner à quelques personnes qu'il y avait des mines précieuses dans le territoire occupé par les indiens; et d'au-

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tres pensèrent que les jésuites aspiraient à former un empire indépendant. Ces soupçons augmentèrent, quand on vit qu'ils ne se contentaient pas de refuser l'entrée de leurs peuplades aux particuliers espagnols, mais qu'ils en faisaient autant à quelques gouverneurs, qui, d'après des ordres supérieurs, voulaient rectifier les listes d'indiens nécessaires pour le recouvrement des tributs, et même aux évêques qui voulurent faire la visite de leurs églises. En effet, ils ne pouvaient pas alléguer, à l'égard de ces derniers, la même raison qu'à l'égard des particuliers, ni dire qu'ils étaient si pervertis et si méchans, qu'ils corrompraient l'innocence de leurs néophytes. Comme un refus aussi scandaleux l'aurait encore été davantage, s'il n'avait eu absolument aucune exception, ils laissèrent entrer dans quelques-unes de leurs peuplades quelques gouverneurs et quelques évêques qui, leur étant dévoués, firent des rapports qui leur étaient très-favorables.

A la vérité, ils n'avaient point de mines, et la faiblesse de leurs indiens était telle qu'ils étaient incapables de soutenir leur indépendance, même contre le petit nombre d'espagnols qu'il y avait au Paraguay: mais je ne

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sais pas si les jésuites, sur-tout ceux d'Europe, connaissaient cette faiblesse aussi bien que moi, parce que le cœur et l'amour-propre nous trompent souvent. Par conséquent c'est encore un problème que de savoir s'ils voulaient se rendre indépendans ou non. En effet, quoique toutes leurs mesures tendissent à l'indépendance, et qu'on ne puisse guères leur supposer d'autre objet, la faiblesse de leurs indiens était contradictoire à ce projet. Il est vrai qu'il paraît que les jésuites n'omirent rien pour encourager et instruire leurs troupes; car toutes les danses qu'ils établirent dans leurs peuplades, se réduisaient presque à des leçons d'escrime, à l'épée, comme je l'ai vu, et ils ne laissaient jamais danser les femmes.

Peut-être les jésuites d'Europe ignoraientils, en grande partie, ce que leurs confrères faisaient en Amérique, Ce qu'il y a de sûr, c'est que tous n'approuvèrent pas leur conduite à l'égard des indiens, non plus que celle qu'ils tinrent dans ces disputes si fameuses entre les espagnols duParaguay et les jésuites du pays, et dont le résultat fut plus d'une fois leur expulsion par les espagnols. En effet, parmi les papiers que les jésuites laissèrent

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dans le pays, on trouva une lettre écrite de la main même du père Rabago, qui disait en substance à ses confrères: «Que les plaintes que l'on recevait contr'eux à la cour, étaient en si grand nombre, si graves, et d'un si mauvais genre, qu'il lui était impossible d'en empêcher l'effet, quoiqu'il gouvernât entièrement le roi, dont il était confesseur.» D'après cela, il leur conseillait de s'arranger, à quelque prix que ce fût, avec les habitans du Paraguay, parce qu'il en était déjà las, et qu'il ne pouvait plus leur accorder sa protection.

Quoi qu'il en soit, la cour d'Espagne conçut de violens soupçons contre les jésuites, surtout en observant qu'ils étaient presque tous anglais, italiens ou allemands, et que le petit nombre d'espagnols de leur ordre, qui étaient dans le pays, n'avait aucune autorité et ne jouait aucun role; mais elle n'osa jamais compromettre son autorité en prenant un parti vigoureux et décisif, craignant peutêtre que ses troupes ne fussent repoussées. Elle se borna donc à des négociations, et à représenter aux jésuites qu'au bout d'un siècle et demi, le tems était venu de donner la liberté aux indiens, afin qu'ils pussent se conduire eux-mêmes, traiter et commercer

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avec les espagnols, et qu'il fallait les tirer enfin d'une retraite où ils étaient renfermés comme des lapins dans une garenne. Les jésuites soutinrent toujours que les espagnols étaient aussi injustes qu'ils l'avaient dit, et que les indiens n'étaient pas en état de se conduire seuls. Mais comme les raisons qu'on leur alléguait était évidentes, et qu'on les exposait avec vigueur; pour se tirer d'affaire, ils offrirent d'essayer d'accoutumer petit à petit leurs indiens à connaître la propriété particulière, en donnant à chacun d'eux des terres ou de petites fermes qu'ils cultiveraient à leur gré, pendant deux jours de la semaine, et pour en jouir en propriété. La cour fut satisfaite, parce qu'elle ne connaissait pas l'inutilité de la chose. En effet, les indiens étant dans l'impossibilité de vendre à personne leur superflu, ils n'obtenaient rien de plus que ce que leur donnait la communauté. Ainsi cela ne produisit aucun effet; et en outre, les jésuites serraient dans leurs magasins le produit de ces fermes, comme tout le reste, à ce que disent ces indiens eux-mêmes.

Il est hors de doute que les jésuites gouvernèrent arbitrairement ces peuplades, sans être subordonnés à personne, sous quelque

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rapport que ce soit; et qu'ils purent disposer des biens de toutes les communautés, et des travaux de totis les indiens, aussi librement que le font aujourd'hui les chefs qui leur ont succédé, et qu'ils l'ont toujours fait dans les peuplades nommées dans le Chapitre précédent, qui, pour leur malheur, ont adopté le gouvernement en communauté. Mais les jésuites étaient beaucoup plus modérés. Ils amusaient leurs néophytes par une grande quantité de bals, de fêtes et de tournois; et dans toutes ces cérémonies iis faisaient porter aux acteurs et au corps municipal les habits les plus précieux que l'on inventait en Europe. Ils donnaient chaque année à tous les indiens l'habillement dont j'ai parlé au Chapitre précédent, et leur fournissaient une nourriture suffisante, et même abondante. Ils se contentaient de les faire travailler à-peu-près la moitié de la journée, et le travail même avait un air de fête, parce que quand les ouvriers partaient pour aller travailler aux champs, ils marchaient toujours en procession avec de la musique, et portant quelque petite statue sur un brancard. On commençait par dresser une feuillée pour la placer, et la musique ne discontinuait pas jusqu'au

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retour à la peuplade, qui s'exécutait comme le départ.

Ils chargèrent exclusivement du travail de l'aiguille les musiciens, les sacristains et les enfans de chœur; parce que les femmes ne faisaient autre chose que filer le coton. Les toiles que fabriquaient les indiens, déduction faite de ce qui était nécessaire pour les habillemens, se vendaient dans les villes espagnoles, où on les transportait, ainsi que le coton, le tabac, les légumes secs et l'herbe du Paraguay. Le transport se faisait au moyen des barques qui leur appartenaient sur les rivières navigables qu'ils avaient à leur portée, et ils rapportaient en retour de la quincaillerie, et tout ce dont ils avaient besoin. Les curés se tenaient renfermés dans leurs collèges ou dans leurs habitations, sans voir aucune femme, ni même d'autres indiens que ceux dont ils avaient un besoin indispensable. Leur rigueur en cela était si grande, qu'ils n'entraient jamais, pour quelque motif que ce fût, dans la peuplade, ni dans les cases des indiens; et si quelques malades avaient besoin des secours ecclésiastiques, ils le faisaient transporter à une chambre destinée à cet usage près du collège; et c'est là qu'ils se

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rendaient en chaise à porteur pour administrer les sacremens. Quand ils se montraient dans le temple, c'était avec toute l'ostentation et tout l'appareil possible, revêtus des ornemens les plus précieux, entourés et servis par de nombreuses troupes de sacristains, d'enfans de chœur et de musiciens. Leurs églises, les plus grandes et les plus magnifiques de ces contrées, étaient pleines de très-grands autels, de sculptures et de dorures, et les ornemens ne pouvaient pas être plus précieux; ce qui fait voir que les jésuites employaient à ces dépenses, au moins une partie des biens des communautés. Leurs maisons étaient ordinaires; mais ils avaient de grands magasins.

Pour ce qui regarde les indiens, d'après ce que j'ai observé, et tout ce que j'ai pu vérifier en visitant toutes leurs peuplades, la population se réduisait à bien peu de chose. Aucun n'entendait l'espagnol, et les seuls qui sussent lire et écrire étaient ceux dont on ne pouvait se passer pour tenir les livres de comptes. Ils n'apprenaient aucune science; et quant aux arts, ils fabriquaient des toiles les plus grossières dont ils s'habillaient, et telles que les esclaves et les pauvres en em-

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ploient pour leurs chemises. Tel était aussi l'état de leur serrurerie, de leur orfèvrerie, de leur peinture, de leur musique, etc., arts que leur avaient appris des jésuites envoyés d'Europe à cet effet. Aucun n'avait de chaussure; les femmes, sans exception, n'avaient d'autre vêtement qu'une chemise sans manches, serrée sur les reins par une ceinture, et faite de cette toile dont nous venons de parler, et qui laissait tout apercevoir au travers. Elles mettaient leurs cheveux en queue comme les soldats, mais elles défaisaient cette queue pour entrer dans l'église, et ne portaient rien sur la tête. Tous les hommes avaient les cheveux coupés, et un bonnet de coton, et leur vêtement consistait en une chemise, des culottes et un poncho de la même toile. Tous les indiens reconnaissant un même cacique, habitaient dans une même galerie ou chambre longue; mais ensuite ils firent des séparations de trois en trois toises, et dans chacune dormait une famille, sans avoir ni lits ni meubles. Ils étaient baptisés, et savaient les prières et les commandemens de Dieu, parce que toutes les filles et tous les garcons allaient chaque jour les répéter en commua vis-à-vis l'église. Mais, à ce que disent au-

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jourd'hui les curés successeurs des jésuites, il y avait peu de religion dans le fond. On m'a même assuré que lorsque le moment de faire les pâques est arrivé, un indien appelé mayor, qui est une espèce d'alguazil, va trouver le curé, et lui demande combien il veut confesser d'indiens le lendemain. Si par exemple, le curé répond quinze, le mayor rassemble le matin les quinze premiers indiens qu'il rencontre, et les mène à l'église. Tandis que l'un d'eux se confesse, les autres attendent à la porte, et lorsqu'il sort, ils lui demandent de quoi il s'est confessé, et de quelle humeur est le curé. S'il répond que c'est sur le sixième commandement, et que le curé s'est fâché, ils conviennent tous de s'accuser d'avoir volé une vache ou une poule. C'est ce qu'ils exécutent unanimement, de sorte que le curé ne peut se fâcher que contre le premier. Cependant si on observe les indiens à l'église, on admirera leur gravité et leur décence, mais cela tient à leur caractère sérieux, taciturne et paisible.

Les jésuites sortirent de leurs peuplades en 1768, et l'on mit à leur place deux moines dans chacune, pour avoir soin du spirituel, et un administrateur pour la direction du

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temporel de la communauté; de sorte que le gouvernement de ces peuplades ne fit que changer de main. Mais comme les jésuites les regardaient comme leur propriété particulière, ils les aimaient, et loin de les détruire, ils tâchaient de les améliorer; tandis que les chefs et les administrateurs qui ont succédé à ces religieux, regardant ces établissemens comme une chose dont ils ne peuvent disposer que pendant un temps limité, ne pensent qu'à jouir du moment. C'est pour cela qu'ils ne nourrissent ni n'habillent les indiens aussibien qu'autrefois, et qu'ils les fatiguent de travail. Le trésor royal ne tire rien, et n'a jamais rien tiré de ces peuplades, et les choses y sont aujourd'hui sur le même pied que dans celles du Paraguay, comme je l'ai dit Chapitre précédent. Mais on ne doit pas dissimuler que depuis la sortie des jésuites quelques indiens se sont passablement civilisés, et qu'ils jouissent de-quelque aisance due à leur commerce et à leurs troupeaux. Généralement parlant, ils ont fait quelques progrès vers la civilisation; ils s'habillent à l'espagnole, et acquièrent quelques petites propriétés; mais comme on n'en a plus un soin aussi particulier que les jésuites, la moitié de leurs

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peuplades est déserte, et les indiens se répandent par-tout en liberté, mêlés avec les espagnols.

Je placerai ici quelques observations que j'ai faites dans ces peuplades, parce qu'elles peuvent donner quelqu'idée du caractère des guaranýs, de leur état actuel de civilisation, et même du point où ils étaient à cet égard sous le régime des jésuites. Quoique ces indiens ne soient pas fàchés d'avoir un emploi quelconque ou une apparence de commandement, ils l'abandonnent et descendent sans difficulté aux dernières des fonctions, parce qu'ils ne connaissent pas le prix des distinctions, ni même l'honneur ni la honte. Les indiennes admettent indifféremment tous les hommes, soit vieux, soit jeunes, nègres, esclaves. Ces indiens regardent la filouterie comme une marque d'habilelé, et ne laissent échapper aucune occasion de ce genre; mais ils n'emploient jamais la violence, et ne volent jamais des objets considérables, quand bien même ils le pourraient; ils n'appellent pas cela voler, mais prendre, et conduire lorsqu'il s'agit de troupeaux. Il est aisé de les séduire lorsqu'il s'agit de faire du mal; et ils ne donnent ordinairement à leurs en-

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fans aucun principe, ni positif, ni négatif. Quand quoiqu'administrateur veut faire fouetter d'importance quelque femme ou quelque garçon, il en charge ordinairement le mari ou le père, parce que personne ne s'en acquitte mieux; et l'inverse aurait également lieu. En effet un indien ne manque jamais d'exécuter ce qu'on lui ordonne, sans répliquer, quand bien même il n'entendrait rien à l'affaire. Ils ne sont point jaloux; et il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une indienne au-dessus de huit ans ait refusé les propositions qu'on lui faisait.

Ces indiens aiment à s'enivrer, et il ne leur en arrive aucun mal. Quand on leur demande s'ils savent faire une chose, quoi que ce soit, ils répondent toujours que non, afin qu'on ne leur ordonne pas de la faire, parce qu'ils obéissent toujours sans réplique à tout ce qu'on leur commande. Quand ils accompagnent un voyageur, ils ne disent jamais, arrêtons-nous pour manger. Si on marche devant eux et que l'on se trompe de chemin, ils n'en avertissent jamais; ainsi il faut avoir soin de les faire toujours marcher devant soi et seuls. Ils souffrent avec une patience incroyable l'intempérie du ciel, la pluie, la

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piqûre des insectes et la faim; mais quand an s'arrête pour manger, ils se dédommagent avec usure du tems perdu. Ils aiment les tournois, les jeux de bagues, les fêtes, les courses, et ils se plaisent à faire aller toujours leurs chevaux bride abattue; mais ils soignent peu ces animaux, et les maltraitent beaucoup et sans pitié, soit par les mauvais harnois qu'ils leur mettent, soit par les fatigues excessives qu'ils leur font souffrir. Ils élèvent des poules et des cochons, auxquels ils ne donnent rien que ce qu'ils peuvent trouver dans les champs; ils élèvent aussi beaucoup de chiens et de chats: ils ne tuent aucun de ceux qui naissent, et les laissent vivre de ce qu'ils peuvent attraper. Ils sont lents, mal-propres, extrêmement patiens dans les douleurs et dans les maladies, et ne se plaignent jamais. Ils ont de la répugnance pour toute espèce de remède, et sur-tout pour les lavemens, auxquels ils préfèrent la mort. Quand ils se sentent très-malades, et qu'ils sont couchés dans un hamac ou filet suspendu, ils font placer du feu au-dessous, ne veulent ni parler, ni entendre parler, ni rien prendre; et ils meurent sans la moindre inquiétude sur ce qu'ils laissent au monde, et sans aucune crainte de

II. a. 17

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l'avenir: ils voient également mourir ou tuer une autre personne sans témoigner de compassion, et enfin j'en ai vu marcher à la potence, du même air qu'ils iraient à leur noce.

Il nous reste à dire que les jésuites entreprirent aussi de soumettre les indiens du Chaco et d'autres encore; mais comme il leur était impossible de les assujétir avec les troupes de guaranýs dont ils pouvaient disposer, comme nous l'avons vu relativement aux indiens de San Joachin, ils employèrent la méthode ecclésiastique décrite au Chap. précéd. C'est ainsi qu'ils formèrent plusieurs peuplades dont ils parlent dans leurs histoires, et dont il ne subsiste plus que quelques-unes vers la ville de Santa-Fé de la Vera-Cruz, c'est-à-dire, Saint-Xaxier, et les deux autres qui viennent après dans la table du Chapitre précédent. On les a placées dans cette table, parce que ce furent véritablement les chefs temporels qui les formèrent, et qui les remirent aux jésuites en leur fournissant tous les secours nécessaires; mais il n'y a jamais eu et il n'y a point aujourd'hui dans ces peuplades, d'indiens assujétis, civilisés ni chrétiens, comme je l'ai vérifié par moi-même, et comme les

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indiens eux-mêmes m'en ont assuré, et ce n'était autre chose que ce que j'ai dit au Chapitre XII. L'unique différence, c'est que la grande économie, l'adresse et l'habileté des jésuites, supérieures à celles des autres chefs, faisaient durer pendant un bien plus long espace de tems les fonds de subsistance des indiens, et par conséquent l'existence de leurs peuplades.

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TABLEAU des Peuplades d'Indiens formées par les Jésuites.

NOMS des peuplades. ANNÉES de leur fondation. LATITUDE australe. LONGITUDE O. de Paris.
S. Ignain-Guazu 1609 26° 54′ 36″ 59° 4′ 14″
Ytapua 1614 27 20 16 58 12 59
Concepcion 1620 27 58 44 57 57 13
Corpus 1622 27 7 23 57 52 29
S. Maria-Mayor 1626 27 53 14 57 46 4
Yapeyu 1626 29 31 47 58 58 28
Candelaria 1627 27 26 46 58 7 34
S. Nicolas 1627 28 12 0 57 39 49
S. Xavier 1629 27 51 8 57 34 4
La Cruz 1629 29 29 1 58 48 28
S. Carlos 1631 27 44 36 58 17 12
Apostoles 1632 27 54 43 58 9 19
S. Luys 1632 28 25 6 57 22 14
S. Miguel 1632 28 32 36 56 59 27
S. Tomé 1632 28 32 49 58 17 43
S. Ana 1633 27 23 45 57 58 39
S. Josef 1633 27 45 52 58 8 57
Martires 1633 27 47 37 57 50 2
Jesus 1685 27 2 36 58 25 6
S. Borja 1690 28 39 51 58 15 58 Colonie de S. Tomé.
S. Lorenzo 1691 28 27 24 57 8 30 Colonie de S. Maria-Mayor
S. Rosa 1698 26 53 19 59 14 39 Colonie de S. Maria de Fé.
S. Juan 1698 28 26 56 56 48 40 Colonie de S. Miguel.
Trinidad 1706 27 7 35 58 4 50 Colonie de S. Carlos.
S. Angel 1707 28 17 19 57 0 12 Colonie de la Concepcion.
S. Joaquin 1746 25 1 47 58 33 20
S. Estanislado 1749 24 38 31 58 56 15
Belon 1760 23 26 17 59 28 0

On met ici la latitude et la longitude que les Peuplades occupent aujourd'hui, parce qu'on ne saurait fixer celles de leurs emplaceraens primitifs.

On ne place pas ici d'autres peuplades fondées par les jésuites, et citées dans leurs histoires, parce qu'on les a refondues presque toutes dans cette table; et, parce qu'en vérité, presqu'aucune n'était établie en règle à l'époque de leur retraite.

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CHAPITER XIV.

Des Gens de couleur.

IL est bon de savoir qu'au tems de la conquête, toute la contrée que je décris, et même une plus grande étendue de pays, ne formait qu'un seul gouvernement et un seul évêché, dont le chef-lieu était la ville de l'Assomption au Paraguay. Mais, comme on en sépara les provinces de Chiquitos, de Moros et de Santa Cruz, et que les portugais se sont emparés injustement de l'île de Sainte-Catherine et des provinces de Saint-Paul, de Vera et du Guayrá, on divisa, en 1620, le reste du pays en deux Gouvernemens, chacun avec un évêché, l'un sous le titre de Buenos-Ayres, et l'autre sous celui du Paraguay. Celui-ci perdit beaucoup de son étendue, par les usurpations des portugais dans les plaines de Xerez, de Matogroso et de Cayabá; et quant aux limites des deux Gouvernemens, elles restèrent long-tems sans être fixées, parce qu'elles étaient séparées par les missions ou les peuplades jésuitiques, qui, dans le fond, étaient indépen-

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dantes. Aujourd'hui ces limites sont encore les mêmes, soit pour le spirituel, soit pour le temporel, et je les ai marquées dans ma carte, excepté celles du Chaco, parce que, malgré sa grande proximité, les habitans du Paraguay n'y ont aucune possession. Il est vrai que, pour le temporel, les deux Gouvernemens s'en disputent une petite partie, qui est peuplée, et située vers le nord de la rivière du Paraná, à son confluent avec le Paraguay. Chaque Gouvernement a son évêque et son gouverneur; mais celui de Buenos-Ayres est réuni à la place du vice-roi, et celui du Paraguay dépend de l'autre gouverneur. En qualité de vice-roi, celui-là possède, dans son district, les dix-sept peuplades jésuitiques les plus méridionales, et celui-ci possède les autres. Je parle ici des limites de ces deux Gouvernemens, parce que dorénavant je les distinguerai quelquefois.

Tout le monde sait que la population actuelle de l'Amérique est composée de trois races d'origine différente, savoir: d'indiens ou américains, de blancs ou européens, et de nègres ou africains. Ces trois espèces se mêlent avec facilité les unes aux autres, et, de ce mélange, il résulte des individus mixtes,

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qu'on appelle en général gens de couleur (pardoz): ce sont ceux dont je vais parler dans ce Chapitre. Il est vrai que, dans le pays, on comprend aussi les nègres sous cette même dénomination générale; mais je ne parlerai de ceux-ci que relativement à leur état civil, et je ne dirai rien de leurs qualités physiques et originelles. Si l'homme de couleur provient du mélange d'un indien avec un blanc, on l'appelle métis, et on donne le même nom à toute sa postérité, pourvu qu'elle n'ait aucun mélange de sang nègre ou descendant de nègre, et que l'union ait toujours eu lieu entre blanc et indien ou leurs métis. Mais si l'africain s'unit avec le blanc ou l'indien, l'enfant s'appelle mulâtre. Il en est de même, toutes les fois qu'il y a mélange de sang nègre, à quelque degré que ce soit; de manière que les dénominations de métis et de mulâtres ne font pas allusion à la couleur, comme on pourrait le croire, mais seulement à la nature des races mélangées.

Je dirai quelque chose des métis et des mulâtres, en suivant l'acception générale que l'on donne à ces noms, comme je viens de l'expliquer, parce qu'il me serait impossible de les suivre dans toutes leurs subdivisions:

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en effet, qui pourrait vérifier toutes les diflérentes combinaisons dont chaque mulâtre ou métis est le résultat? Je ne parlerai donc pas de ces détails en m'occupant des gens de couleur. En conséquence je ne dirai rien de leurs cheveux, plus ou moins longs ou crépus, ni même de leur couleur plus ou moins blanche ou plus ou moins noire, parce qu'il y en a qui sont aussi blancs, aussi rouges et aussi blonds qu'en Europe, et dont les cheveux sont aussi longs et même davantage. Je ne spécifierai pas non plus la qualité du sexe qui est intervenu dans ces mélanges; par exemple, je ne dirai pas si l'homme de couleur vient d'un blanc et d'une négresse, ou au contraire d'un noir et d'une blanche. Quant au reste, je désire qu'on ne regarde pas comme une chose positive et démontrée, mon opinion sur une matière aussi difficile. En effet, mon seul but, si j'ose le dire, est d'exciter d'autres personnes à faire des observations plus nombreuses et plus détaillées sur une partie si intéressante de l'histoire de l'homme, et même de celle des animaux.

Nous avons vu, Chapitre XII, qu'un des moyens employés par les conquérans de l'Amérique pour réduire ou subjuguer les

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indiens, fut d'en faire des espagnols, en épousant des indiennes, parce que leurs enfans ou métis furent déclarés espagnols. Ces métis s'unirent en général les uns aux autres, parce qu'il ne passa en Amérique que très-peu de femmes européennes, et ce sont les desceudans de ces métis qui composent aujourd'hui, au Paraguay, la plus grande partie de ce qu'on appelle espagnols. Ils me paraissent avoir quelque supériorité sur les espagnols d'Europe, par leur taille, l'élégance de leurs formes, et même par la blancheur de leur peau. Ces faits me font soupçonner, non-seulement que le mélange des races les améliore, mais encore que l'espèce européenne l'emporte à la longue sur l'américaine, ou du moins le sexe masculin sur le féminin. Je crois aussi que ces habitans du Paraguay ont plus de finesse, de sagacité et de lumières que les créoles, c'est-à-dire que les enfans nés dans le pays, de père et de mère espagnols, et je leur crois aussi plus d'activité. Comme il est toujours venu d'Europe à Buenos-Ayres beaucoup d'espagnols des deux sexes, qui se sont alliés aux métis primitifs, la race de ceux-ci ne s'y est pas conservée aussi pure, et n'a pas acquis les mêmes avantages qu'au Para-

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guay: c'est ce qui fait que les espagnols de cette dernière contrée surpassent ceux de Buenos-Ayres en taille, en proportion, ainsi qu'en activité et en sagacité.

Les indiens soumis ou convertis ne font, dans leurs alliances, aucune attention à la couleur, ni à l'état du prétendant, ni à sa liberté ou à son esclavage. Quoique les nègres, les métis et les mulâtres se trouvent à-peu-près dans le même cas, on remarque cependant qu'ils s'accordent réciproquement quelque préférence, et que la race indienne est celle dont ils font le moins de cas, à moins que ce ne soit des esclaves, parce que ceux-ci préfèrent les indiennes, afin que leurs enfans soient libres, comme le sont tous ceux qui viennent de mère libre. Je trouve que les mulâtres qui proviennent de ces mélanges prennent une couleur moyenne, mais trèsjaunâtre, et qu'ils ont sur leurs pères et mères le même avantage que les métis sur les leurs.

Il y a d'autres mulâtres provenant de l'union des espèces européenne et africaine. Dans quelques endroits d'Amérique on les appelle quarteron, saltoatras, etc., suivant le mélange du sang africain. Par exemple, de l'union

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d'un européen et d'une négresse, il résulte un mulàtre; de Punion de celui-ci avec un individu européen, provient un enfant qui est quarteron, parce qu'il n'a qu'un quart do nègre; mais si cette union a lieu avec un nègre, le résultat s'appellera saltoatras (saut en arrière), parce qu'au lieu de gagner en blancheur, l'individu perd de ce côté et recule pour ainsi dire, puisqu'il est aux trois quarts nègre. Mais on ne connaît point de semblables dénominations dans le pays que je décris, et l'on y appelle simplement mulâtre celui qui a quelque mélange de sang nègre, si peu considérable qu'il soit, et quand même il serait entièrement blanc ou blond.

Je trouve que ces mulâtres, qui proviennent de l'union des noirs et des blancs, ont de l'avantage, au physique et au moral, sur ceux qui résultent de l'union des indiens et des noirs; je les trouve aussi plus actifs, plus agiles, plus vigoureux, plus vifs, plus spirituels et plus fins que ceux mêmes à qui ils doivent le jour. Mais je pense que ces qualités ne vont en augmentant que jusqu'à un certain degré, et que quand un mulâtre, déjà blanc, s'allie à une européenne, le résultat n'obtient plus que peu ou point d'avantage. Ces mulâtres surpassent

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tous les autres hommes par la fraîcheur et par la douceur de leur peau; et ce n'est pas ce seul avantage qui fait que les connaisseurs préfèrent les mulâtresses aux femmes espagnoles: ils prétendent de plus, qu'ils goûtent avec elles un plaisir particulier que les autres ne leur font pas éprouver. Du reste, ces mulâtresses ne se piquent ni de chasteté, ni de résistance; il est bien rare qu'elles conservent leur virginité jusqu'à l'âge de neuf ou dix ans: elles out de l'esprit, de la finesse et de l'aptitude à tout; elles savent choisir: elles sont propres, généreuses, et même magnifiques lorsqu'elles le peuvent. Les mulàtres ont les mêmes qualités morales et la même finesse. Leurs vices les plus ordinaires sont, le jeu de cartes, l'ivrognerie et la filouterie; mais il y en a de trèshonnêtes.

D'après le dernier cadastre au rôle de population du Paraguay, il y a, dans le pays, cinq espagnols pour un mulâtre; et quoiqu'on n'ait pas pensé à faire un pareil dénombrement dans le Gouvernement de Buenos-Ayres, on peut être assuré que la proportion y est la même, et que peut-être les espagnols y sont plus nombreux que les mulâtres, et dans une plus grande proportion. Ceux-ci, dans le Pa-

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raguay, se divisent en libres et en esclaves, et leur proportion est de 174 à 100; c'est-à-dire que pour 100 nègres ou mulâtres esclaves, il y en a 174 libres. Si l'on compare cette colonie espagnole avec celles que d'autres nations possèdent en Amérique, on trouvera une différence énorme dans la proportion réciproque des blancs aux gens de couleur; car, dans les colonies qui ne sont pas espagnoles, les blancs sont tout au plus aux nègres et aux mulâtres comme I est à 25; et, quant à l'état de liberté, la proportion est peut-être encore moins favorable aux gens de couleur. Cette disette d'esclaves doit nécessairement rendre plus cher le prix des journées et des manufactures dans cette colonie espagnole, parce que tout y est l'ouvrage de gens libres, et qui se font payer davantage.

On ne peut donc s'empêcher d'admirer ici la générosité des espagnols du Paraguay, qui ont donné la liberté à cent soixante-quatorze de leurs nègres et de leurs mulâtres, sur cent; quoique personne n'en eût un plus grand besoin qu'eux. On n'y connaît point ces lois et ces châtimens atroces, que l'on veut excuser comme nécessaires pour retenir les esclaves dans le devoir. Le sort de ces malheureux

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n'y diffère en rien de celui des blancs de la classe pauvre, et il est même meilleur. Plusieurs sont chefs de pâturages ou de parcs de troupeaux, et ils ont à leurs ordres des journaliers espagnols. La plupart d'entr'eux meurent sans avoir reçu un seul coup de fouet: on les traite avec bonté; on ne les tourmente jamais au travail; on ne leur impose point de tâche, et on ne les abandonne point dans leur vieillesse. Les femmes de leurs maîtres les soignent dans leurs maladies; personne ne les empêche de se marier, et même avec des indiennes ou des femmes libres, pour procurer cet avantage à leurs enfans; on les habille aussi bien ou même mieux que les blancs pauvres, et on leur fournit une bonne nourriture. Enfin, pour croire à la manière dont on traite les esclaves dans ce pays-là, il faut l'avoir vu, parce qu'elle ne ressemble en rien au traitement qu'ils éprouvent dans les autres colonies américaines. Aussi jamais n'aura-t-on à s'y plaindre des esclaves. J'en, ai vu plusieurs refuser la liberté qu'on leur offrait, et ne vouloir l'accepter qu'à la mort de leurs maîtres; et entr'autres, aucun des miens ne voulut l'accepter que par force. Les espagnols de ce pays traitent avec autant de

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douceur et d'humanité les indiens de leurs commanderies, et rien n'est plus opposé à leur caractère que la dureté et la cruauté que quelques écrivains ont attribuées à ces espagnols. Que l'on compare le nombre des indiens qu'ils ont conservés dans leurs colonies, à celui que l'on voit dans celles de quelques autres nations qui taxent les espagnols de cruauté. Je puis démontrer, par la comparaison des cadastres originaux, qu'il y a plus d'indiens dans le pays actuellement, qu'il n'y en existait au tems de la conquête.

Il y a à-peu-près dix-huit à vingt ans qu'une esclave anglaise s'échappa avec ses filles, et, vint se réfugier dans une île espagnole aux Antilles. Son maître la réclama; l'esclave, qui, par son habileté avait ramassé quelques fonds, offrit en piastres fortes le prix de sa liberté; mais son maître ne voulut pas le recevoir. Le gouverneur espagnol, outré de l'injustice de l'anglais, refusa de la rendre, quoique la restitution fût ordonnée par le traité de paix, et il rendit compte de l'affaire au conseil des Indes. Ce conseil adressa une représentation au Roi, et il fut décidé en principe qu'on ne rendrait aucun esclave; que la liberté était un droit naturel, sur lequel les

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conventions humaines ne pouvaient l'emporter, et que la fuite était un moyen licite et honnête de l'obtenir. Cette décision, qui honore l'Espagne, parvint au Paraguay lorsque j'y étais. Mais comme le gouverneur de ce pays venait de recevoir des présens considérables des portugais, pour leur complaire, il méprisa l'ordre du Roi, et leur rendit un misérable esclave fugitif; il fit même des représentations à la cour par l'intermède du vice-roi de Buenos-Ayres, qui appuya ses idées; et à force de répéter leurs sollicitations, ils sont venus à bout de faire révoquer une mesure qui était aussi juste qu'utile, par un ministre qui voulait plaire à la cour de Lisbonne. On dit, pour prétexte, que les habitations espagnoles n'étant exploitées que par des esclaves, elles seraient ruinées si ceuxci désertaient. Mais tout cela est faux, puisque nous venons de voir que les esclaves y sont en bien petit nombre, et que nous n'avons pas à craindre leur désertion. Quand elle aurait lieu, elle pourrait tout au plus causer un léger dommage a un ou deux particuliers, et l'Etat gagnerait infiniment par rémigration d'une multitude innombrable de déserteurs du Brésil, où les esclaves sont traités avec rigueur,

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et même avec cruauté. Je crois que cette mesure si juste que l'on avait prise était l'unique moyen de rendre ce pays florissant, et même de le conserver.

Quant aux mulàtres libres, leur classe est regardée comme la dernière, puisque les lois leur préfèrent non seulement les blancs, les indiens, les métis, et même les nègres. Mais il n'en est pas de même dans l'opinion publique; car on méprise les indiens, et l'on regarde les mulâtres et les nègres comme égaux. Il est bien vrai que les mulâtres libres, et dont la couleur est claire, ou presque blanche, vont souvent dans les endroits où ils ne sont pas connus, et qu'ils y passent pour espagnols. Dans le gouvernement de Buenos-Ayres les gens de couleur ne payent point de tribut, et ils jouissent en pleine liberté du fruit de leur travail. La seule différence entre eux et les espagnols, c'est qu'ils ne peuvent occuper d'emplois publics, parce qu'ils sont d'une classe réputée inférieure.

Mais outre cette humiliation, ils éprouvent une vexation connue sous le nom del amparo; voici ce que c'est: Don Francisco de Alfaro, ce visiteur dont nous avons déja parlé, ordonna que chaque homme de cou-

II. a. 18

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leur, libre, et âge de 18 à 50 ans, payât trois piastres de tribut annuel; et comme il n'y avait alors dans le pays ni monnaie ni commerce, et que beaucoup de gens de couleur ne pouvaient pas payer le tribut, on imagina de les livrer aux ecclésiastiques ou aux espagnols aisés, pour les employer comme s'ils eussent été leurs esclaves, mais à condition de payer pour eux le tribut en question. C'est cette manière de livrer un homme de couleur à un espagnol, que l'on appelle amparo (protection.) Les gouverneurs ne tardèrent pas a abuser de cette institution, et ils l'étendirent à tout sexe et à tout âge; et soit que ces malheureux payassent le tribut ou non, ils les livraient à leurs favoris et à leurs favorites, à l'iusçu de l'administration des finances à laquelle ils ne payaient rien. C'est dans cet état que sont aujourd'hui les choses, quoique beaucoup de ces gens de couleur, et peutêtre même la plupart, vivent en pleine liberté, sans payer ni contribution, ni tribut, soit qu'ils trouvent des protections, soit que l'on ignore leur demeure au fond de la campagne, ou soit qu'ils aillent s'établir dans un autre gouvernement. Il y en a aussi quelquesuns qui paient le tribut: les gouverneurs ne

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veuleut pas qu'ils le versent au trésor royal, mais dans une autre caisse qu'ils appellent département de la guerre, parce que c'est un fonds dont ils peuvent disposer arbitrairement.

Un gouverneur qui se vit serré de près par les indiens mbayás, prit, en 1740, une partie des gens de couleur qui étaient en amparo, les déclara libres du tribut, et en forma la peuplade appelée de la Emboscada. Il les obligea au service militaire, dont ils avaient été exempts jusqu'alors. C'est ce qui a donné lieu aux gouverneurs qui sont venus ensuite, d'obliger tout homme de couleur au service militaire, ainsi qu'à tout autre. Il est vrai que la plupart s'y soustraient, ainsi qu'à l'amparo, et par les mêmes moyens.

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CHAPITRE XV.

Des Espagnols.

CEUX qui habitent le gouvernement de Buenos-Ayres proviennent plutôt des recrues continuelles qui arrivent d'Europe, que du mélange avec les indiens, qui, dans ce pays, ont toujours été en petit nombre; et c'est pour cela qu'ils y parlent espagnol. Au contraire, les espagnols du Paraguay, et leurs voisins les habitans du district de la ville de Corrientes, viennent plutôt du mélange de leurs pères avec les indiennes, comme nous l'avons dit: c'est pour cela qu'ils parlent guaraný, et qu'il n'y a que les gens instruits et les hommes du bourg de Curuguaty qui entendent l'espagnol, ainsi que nous l'avons vu Chapitre X.

Les espagnols de toutes ces contrées croient être d'une classe très-supérieure à celle des indiens, des nègres et des gens de couleur; mais il règne entre ces mêmes espagnols la plus parfaite égalité, sans distinction de nobles ni de plébéïens. On ne connaît parmi eux ni

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fiefs, ni substitutions, ni majorats; la seule distinction qui existe est purement personnelle, et n'est due qu'à l'exercice des fonctions publiques, au plus ou moins de fortune, ou bien à la réputation de talens ou de probité. Il est vrai que quelques-uns d'entr'eux se glorifient de descendre des conquérans de l'Amérique, des chefs, ou même de simples espagnols; mais ils n'en sont pas plus considérés pour cela, et, dans l'occasion, ils épousent la première femme venue, pourvu qu'elle ait de l'argent, sans s'embarrasser de ce qu'elle était auparavant. Ils ont une telle idée de leur égalité, que je crois que, quand bien même le roi y accorderait des lettres de noblesse à quelques particuliers, personne ne les regarderait comme nobles, et qu'ils n'obtiendraient ni distinctions, ni services de plus que les autres. A Lima, on a érigé des titres de Castille (barons, comtes, marquis, ou ducs). J'ignore de quelle considération ils jouissent; mais, s'ils en obtiennent, peut-être ne la devront-ils qu'à leurs capitaux ou aux biens qu'ils possèdent. Ce même principe d'égalité fait que, dans les villes, aucun blanc n'en veut servir un autre, et que le vice-roi lui-même ne saurait trouver un cocher ou un laquais espa-

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gnol: c'est ce qui fait que tout le monde se sert de nègres, de gens de couleur, ou d'indiens.

Comme les espagnols diffèrent beaucoup les uns des autres, je parlerai d'abord des, citadins, ou habitans des villes de Buenos-Ayres, Montevidéo, Maldonado, l'Assomption, Corrientes et Santa-Fé de la Vera-Cruz, que l'on peut considérer comme les seules villes espagnoles du pays. En effet, quoiqu'on y trouve encore quelques bourgs et quelques paroisses, leurs habitans ne sont pas réunis dans un seul endroit, comme en Espagne, mais très-dispersés dans les campagnes, dans des maisons isolées et très-éloignées: de sorte qu'il n'y a guères à côté de l'église que le curé, quelque maréchal, quelque mercier ou épicier, et quelque cabaretier (pulpero). Et même, lorsque quelques-uns des paroissiens construisent une case dans le bourg, elle ne leur sert que les jours qu'ils vont à la messe, ou à quelque fête ecclésiastique; après quoi, ils s'en retournent aux maisons qu'ils ont à la campagne.

Les villes que je viens de citer, renferment peut-être autant d'espagnols que tout le reste du pays; ce qui, à mon avis, est une coutume très-nuisible, à laquelle les chefs ne font pas

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attention. En effet, il est clair que ce sont les villes qui engendrent et qui propagent tous les vices, la corruption des mœurs, et cette espèce d'éloignement, ou pour mieux dire, d'aversion décidée que les créoles ou enfans d'espagnols nés en Amérique, ont pour les européens et pour le gouvernement espagnol. Cette aversion est telle, que je l'ai souvent vu régner entre les enfans et le père, et entre le mari et la femme, lorsque les uns étaient européens, et les autres américains. Mais je ne l'ai pas observée parmi les habitans de la campagne. Ceux qui se distinguent par cette aversion sont les avocats, les banqueroutiers, et tous ceux qui ont le plus de paresse, d'incapacité, et de vices: de plus, les villes enlèvent aux campagnes les bras dont elles ont un besoin extrême, et qui font la véritable richesse d'un pays. Le mal ne serait pas si grand, s'il y avait des fabriques; mais elles y sont absolument inconnues, et la plupart des habitans ne doivent leurs moyens de subsistance, qu'au bas prix de la viande, et à la facilité qu'ils ont de vivre presque sans travailler.

J'estime le revenu de l'évêque du Paraguay à six mille piastres fortes par an. Quoiqu'un

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pareil revenu le rende l'homme le plus riche du pays, le roi lui donne en outre mille huit cent trente-huit piastres fortes et deux réaux, sur les caisses du Potosý, parce que celles du Paraguay ne suffisent pas pour payer le tiers des employés. Le chapitre de la cathédrale est composé d'un doyen, de trois dignitaires, de deux chanoines, et d'un bénéficier. Le premier a huit cent sept piastres fortes par an; les autres sept cents, et le dernier trois cents. Les revenus de tous les curés n'excèdent sûrement pas le nécessaire. En 1793, le nombre total des ecclésiastiques du pays montait à cent trente-quatre; mais il y avait de plus cent dix moines. L'évêque de Buenos-Ayres a de dix-huit à vingt mille piastres de revenu annuel: il a, dans sa cathédrale, le même nombre de dignitaires et chanoines que celui du Paraguay; mais chacun de ceux-ci possède presque autant de revenu que tous ceux du Paraguay ensemble. J'ignore le nombre d'ecclésiastiques qu'il peut y avoir dans tout le diocèse; mais, en 1793, on en comptait cent trente-six dans la seule ville de Buenos-Ayres, outre quatre couvens nombreux de Cordeliers, de Jacobins, de pères de la Merci et de Bethléem.

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Les den x évêques et leurs chapitres tirent leur principal revenu des dixmes: mais, ce qui paraît un peu rigoureux à Buenos-Ayres, on exige la dixme des briques; et au Paraguay, on exige celle de l'herbe qui porte le nom du pays, quoique ce soit la feuille d'un arbre sauvage que tout le monde peut cueillir, et qui n'a point de propriétaire particulier; c'est-à-dire, qu'elle se trouve dans le même cas que les champignons, les fruits sauvages et les plantes médicinales; et même elle ne paye, a Buenos-Ayres, aucun droit de vente au trésor royal Beaucoup de personnes, sur-tout des ecclésiastiques et de vieilles femmes, fondent pendant leur vie ou par testament, un grand nombre de chapelles laïques ou ecclésiastiques, en faveur des couvens ou de quelques particuliers, en leur imposant l'obligation de dire ou faire dire quelques messes. Ces fondations augmentent tellement, que cette charge sera bientôt insupportable au pays. Beaucoup d'ecclésiastiques vivent du revenu de ces chapelles; mais les curés n'ont que leurs droits de casuels. En effet, quoique les lois leur assignent une part dans les dixmes, et qu'ils la réclament, ceux qui jouissent d'un pouvoir supérieur les en privent.

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Ce pays fut conquis aux frais des chefs de l'entreprise, et on ne leur promit que deux mille ducats d'appointemens, au cas que leur conquête rendît cette somme; et dans le cas contraire, le trésor ne promit rien. Ces chefs furent accompagnés de deux ou trois autres personnes, chargées du recouvrement des deniers ou des droits apparteiians au roi, sans autres appoinlemens que tant pour cent. En 1620, on divisa le pays, comme je l'ai dit Chapitre XIV; et on établit à Buenos-Ayres, un gouverneur avec trois employés des finances, et un autre gouverneur au Paraguay, avec un lieutenant d'officier royal pour les finances. Tel fut l'état des choses jusqu'en 1776, époque à laquelle on établit à Buenos-Ayres un vice-roi, avec quarante mille piastres d'appoinlemens. On érigea ensuite tant de tribunaux, et on multiplia tellement les employés de tous cotés, qu'il me serait impossible de les compter. Dans le Paraguay, on ne fit que doubler les appointemens du gouverneur, et on y établit deux officiers royaux pour les finances, chacun avec le logement, deux mille piastres par an, et beaucoup d'employés; de manière que tout le produit de la province ne suffit pas pour payer le tiers des

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appointemens. Il y a en outre un grand nombre de personnes à qui on accorde des appointemens et l'expectative des places, et un essaim de surnuméraires et de gens qui travaillent dans les bureaux pour mériter par leur travail d'obtenir un emploi. Quelle était admirable la simplicité de ce tems, où quatre ou six hommes suffisaient à tout! et quel bouleversement subit, que d'employer pour le même objet tant d'hommes, dont les bras sont perdus pour la prospérité publique. En effet, malgré tout cet appareil, il est impossible, et au ministre, et à qui que ce soit, de savoir si cette vice-royauté produit ou non quelque chose au trésor public, parce que, dans toute son étendue, à peine y a-t-il une caisse ou une administration qui n'ait fait banqueroute. Un très-grand nombre n'a pas encore rendu ses comptes, et on n'a pas vérifié ceux de plusieurs qui les avaient présentés.

A peine les espagnols sont-ils nés, qu'on les livre à des nourrices mulâtresses, négresses ou indiennes, qui en prennent soin ordinairement jusqu'à l'âge de six ans et plus. Pendant tout ce tems, l'enfant ne peut rien voir qui mérite d'être imité. Ajoutez à cela un mauvais principe reçu dans ce pays encore plus

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qu'en Espagne, c'est-à-dire que la noblesse et la générosité consistent à détruire et à ne rien faire: la répugnance pour le travail, qui est plus forte en Amérique que par-tout ailleurs, fortifie encore cette inclination dans les enfans. Imbus de ces principes et de l'idée d'égalité, les enfans même d'un simple matelot dédaignent toute espèce de travail, et croient au-dessous d'eux de suivre l'état de leurs pères. Ils aiment mieux se faire moines, prêtres, avocats ou négocians; et plusieurs même ne veulent pas de ce dernier état, parce qu'ils le trouvent trop pénible. Ils sont très-flattés d'obtenir des emplois, quoiqu'ils aient l'air de les dédaigner, et qu'ils n'en sachent que peu de gré à ceux qui les leur procurent; mais ce sont plutôt les démarches et les peines nécessaires pour les obtenir, qui les fatiguent. Ceux qui vont en Europe (leur nombre est bien peu considérable), et qui voient qu'on est obligé de s'y soumettre à dœs égards inconnus chez eux, et à reconnaître une hiérarchie politique, s'en retournent toujours en Amérique, en maudissant ce qu'ils ont vu en Europe. Il est vrai que leur pays leur donne la liberté, l'égalité, et la facilité de se nourrir presque sans travail, et même beaucoup de

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moyens de gagner de l'argent. Ils ne sont point gênés par les lois, puisqu'elles sont sans vigueur, et qu'elles laissent faire à chacun ce qu'il veut. Les contributions ne les incommodent pas, puisqu'elles sont presque nulles: le seul désagrément auquel ils soient exposés, est la nécessité où ils se trouvent de n'avoir pour domestiques que des indiens ou des esclaves, et quelquefois encore les tracasseries ou les passions de leurs chefs. S'ils réfléchissaient, il devraient aimer un gouvernement aussi complaisant et aussi doux, et qui les laisse dans l'état où ils sont.

Leurs vices principaux sont: la passion des femmes, la fureur du jeu, et de plus, l'ivrognerie pour le bas peuple. Mais, à mon avis, ils ont de la finesse et de la justesse dans l'esprit, et je crois que c'est le cas où se trouvent toutes les races paresseuses, et provenantes du mélange des unes avec les autres. S'ils étaient aussi à portée d'étudier qu'en Europe, s'ils avaient les mêmes facilités et y donnaient la même application, je ne doute pas qu'ils ne nous surpassassent. A Buenos-Ayres et dans le Paraguay, on ne leur apprend que la grammaire latine, la philosophie péripatéticienne, la théologie des thomistes, et

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peut-être un peu de droit canon. Les arts et métiers se réduisent à ceux qui sont indispensables, et ils ne sont guère exercés que par quelque espagnol pauvre, venu d'Europe, ou par les gens de couleur. Les femmes de Buenos-Ayres, de Montevideo et de Maldonado n'aiment pas à filer la laine ni le coton; mais dans les autres villes ce sexe s'occupe à filer. Les usages, les habillemens et les modes sont, en général, les mêmes qu'en Espagne; mais, à Buenos-Ayres et a Montevidéo, qui sont les villes les plus considérables et les plus riches, le luxe y est plus grand, le mobilier plus nombreux, et l'on y est mieux logé. Les maisons n'ont, en général, qu'un seul étage, et l'architecture n'a fait aucuns progrès. Toutes les rues sont larges et tirées au cordeau, excepté celles de l'Assomption.

Comme je dois parler à présent de ceux qui habitent la campagne et non les villes, je commencerai par les agriculteurs, et je parlerai ensuite des pasteurs ou bergers. Presque tous les indiens convertis, plus de la moitié des habitans du Paraguay, ceux des bords de o la rivière de la Plata et des villes, s'occupent à la culture des végétaux dont j'ai parlé au Chapitre VI, où j'ai indiqué l'imperfection de

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leurs instrumens et de leur méthode; mais comme cet état est fatigant, il n'est embrassé que par ceux qui n'ont pas le moyen de se faire négocians, ou d'acquérir des terres et des troupeaux pour se faire bergers, et enfin par les journaliers qui ne peuvent pas se louer pour la conduite des troupeaux. Ceux qui généralement dédaignent le plus ce genre de vie agricole, sont les habitans des environs de la rivière de la Plata: ils disent que l'agriculture n'est pas nécessaire dans le pays, puisqu'ils peuvent tous vivre comme les bergers qui ne mangent que de la viande, sans faire usage d'aucun produit de l'agriculture.

Comme le laboureur n'a besoin que du terrain qu'il peut cultiver, et de celui qui est nécessaire au pâturage de ses chevaux, de ses vaches à lait, et par fois de quelques brebis, les habitations, toutes construites au milieu des terres en exploitation, ne sont pas à beaucoup près aussi éloignées les unes des autres que celles des bergers ou possesseurs de troupeaux (estancieros). Il y a dans chaque district un curé et une église, ou du moins une chapelle ordinairement petite et mal construite. C'est ce que l'on appelle souvent un bourg, quoique les habitans de la paroisse ne

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soient pas réunis dans le même endroit, comme je l'ai déjà dit. Je ne parle pas ici des indiens convertis, dont les habitations sont réunies dans un seul et même endroit comme en Europe, mais seulement des espagnols. Leurs maisons sont, en général, des baraques ou des chaumières, petites et basses, couvertes de paille. Les murs sont formés par des pieux fichés en terre verticalement les uns à côté des autres, à un pied de profondeur, et les intervalles sont remplis de mortier de terre. Ils ont peu de meubles: cependant ces cultivateurs ont quelque supériorité sur les bergers, en babillemens, en civilisation et en moralité, comme on le verra bientôt. Ils en diffèrent aussi en ce qu'ils ne se nourrissent pas exclusivement de viande, qu'ils mangent des végétaux, et que d'ailleurs ils connaissent l'art d'assaisonner leurs mets.

Il y a, dans toutes les villes et dans toutes les paroisses du Paraguay, un maître d'école, et les enfans vont le trouver tous les jours, et même de deux lieues. Ils restent dans l'endroit toute la journée, sans prendre d'autre nourriture que les racines de manioc cuites, qu'ils ont apportées de chez eux; et ils s'en retournent le soir. Comme il n'y a, dans le pays, ni

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médecins, ni chirurgiens, ni apothicaîrerie, chaque canton du Paraguay a son guérisseur. Il ne fait point de visites aux malades; mais, les jours de fêtes, il se rend à la paroisse ou à la chapelle du lieu, avec trois ou quatre herbes ou simples. Il s'assied à la porte de l'église, parce qu'il sait que les malades lui envoient leurs urines, dans un tuyau de roseau. Ce guérisseur, sans dire un mot, et même ordinairement sans faire aucune question, prend l'urine; il en verse quelques gouttes dans le creux de sa main; il les regarde à contre jour, et les jette en l'air verticalement: il répète cette opération, comme pour s'assurer du fait. Il examine si ces gouttes, en tombant, forment des bulles, ou une espèce de rosée, et c'est d'après cela qu'il décide si la maladie vient de chaleur ou de froid, parce que c'est à quoi se réduit tout leur système médical; alors il donne au malade l'herbe qu'il doit prendre en infusion. J'ai vu apporter de plus de 30 lieues de l'urine pour la présenter à ces guérisseurs, sans qu'on leur dît un mol de l'état du malade. Parmi ces espèces de médecins, il s'en trouve rarement quelques-uns qui aillent visiter les malades; ceux-là le font, parce qu'ils ont lu le livre de M.me Fouquet, ou parce qu'ils pos-

II. a. 19

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sèdent le recueil de recettes de d'Asperger, dont j'ai parlé au Chap. V. Pour ce qui regarde les bourgs et les paroisses du Gouvernement de Buenos-Ayres, toutes n'ont pas un maître d'école ni un médecin. Chacun, dans ses maladies, se gouverne à sa guise, ou le plus souvent, suivant les conseils des vieilles femmes.

Parlons enfin des bergers ou pasteurs, puisque ce genre de vie n'a été connu des hommes que postérieurement à la chasse, à la pêche ou à l'agriculture, comme nous l'avons vu Chapitre II; et il faut bien que cela ait été ainsi, puisque les hommes ont dû vivre du produit de leur chasse, de leur pêche ou de leur agriculture, avant de dompter, d'apprivoiser et de multiplier les troupeaux1. Comme cette vie pastorale est la dernière que l'homme ait embrassée, il semble qu'elle devrait aussi former son plus haut point de civilisation;

1 L'agriculture qui se fait par les bras de l'homme avec une bêche ou une pioche, mérité à peine ce nom. Elle a lieu chez les peuplades les plus sauvages, pour suppléer à la chasse ou à la nourriture que leur fournissent les fruits spontanées delà terre; bien loin de former leur principale occupation, à peine daignent-ils s'en mêler, et c'est souvent leurs femmes ou leurs esclaves qui sont chargés de confier à une terre légèrement ou point du tout préparée, des semences de plantes nutritives, qui ne réclament plus ensuite aucun soin jusqu'au tems de la récolte. Mais il n'en est pas de même de l'agriculture en grand, qui se fait par le moyen de la charrue traînée par des animaux. Ce moyen de se procurer sa subsistance et les autres objets nécessaires à l'entretien, aux jouissances et aux commodités de la vie, est tellement supérieur à tous les autres, que les peuples qui le connaissent en font leur principale occupation; et bien loin de la dédaigner comme les peuples chasseurs ou pasteurs, ils honorent comme des héros ou des dieux ceux qui, par d'heureuses inventions ou par des pratiques nouvelles, font faire des progrès à ce premier des arts. Mais il est évident qu'il suppose nécessairement celui de dompter les animaux et de les réunir en troupeaux. Ce dernier moyen de pourvoir à sa subsistance est beaucoup plus simple, beaucoup moins pénible, et suppose moins d'industrie que celui de cultiver la terre. L'art pastoral a donc dû précéder l'art agri-r cole; et à un petit nombre d'exceptions près, nécessitées par la position géographique ou la nature du sol, on peut assurer que l'histoire nous montre par-tout des peuples pasteurs qui deviennent ensuite agriculteurs; et il n'est jamais peut-être arrivé qu'un peuple agriculteur ait rétrogradé vers l'état pastoral. J'ai traité ce sujet plus à fond dans mon Essai sur l'histoire de l'espèce humaine. J'y renvoie le lecteur (C. A. W.)

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mais comme nous allons voir que les bergers de ces contrées sont les moins civilisés de tous

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les habitans, et que ce genre de vie a presque réduit à l'état d'indiens sauvages les espagnols qui l'ont embrassé, il est vraisemblable que la vie pastorale n'est pas compatible avec la civilisation.

Ces bergers sont occupés à garder douze millions de vaches, trois millions de chevaux, avec un nombre assez considérable de brebis. Tel est, suivant mon estimation, le nombre des troupeaux domestiques de ces contrées. Le Gouvernement du Paraguay en renferme la sixième partie, et celui de Buenos-Ayres le reste. Je ne comprends pas dans ce nombre les deux millions de vaches sauvages ou marrones, que j'estime qu'il peut y avoir dans le pays, non plus que la quantité innombrable de chevaux sauvages qu'on y rencontre. Tous les troupeaux domestiques sont divisés en autant de troupeaux particuliers qu'il y a de propriétaires. Un pâturage (estancia ou dehesa qui n'a que quatre ou cinq lieues carrées de surface ou d'étendue, est regardé comme peu considérable à Buenos-Ayres, et au Paraguay il passe pour ordinaire. C'est dans l'intérieur de ces possessions qu'on établit les habitations des bergers, comme je l'ai dit précédemment; mais elles manquent presque

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toutes de portes et de volets de bois, et on les remplace par des peaux de vache qu'on y place à l'entrée de la nuit.

Chaque troupeau a un maître berger (capataz), et un journalier par millier de vaches. Le premier est ordinairement marié; mais les autres sont garçons, à moins que ce ne soit des nègres, des gens de couleur ou des indiens chrétiens déserteurs de quelque peuplade; car ceux-ci sont ordinairement mariés, et leurs femmes et leurs filles servent assez communément à consoler ceux qui ne le sont pas. On fait si peu d'attention à cet article, que je ne crois pas qu'aucune de ces femmes conserve sa virginité jusqu'à l'âge de huit ans. Il est bien naturel que la plupart des femmes réputées espagnoles, qui vivent dans les champs, parmi les bergers, jouissent de la même liberté; et même ordinairement, le père et toute la famille couchent dans la même chambre.

Ces gens n'accompagnent jamais les troupeaux aux champs, comme en Europe; tous leurs soins se bornent à sortir une fois par semaine, suivis de quelques chiens, pour faire le tour de leurs possessions, en criant, et au grand galop. Alors toutes les vaches, qui pais-

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sent en liberté de côté et d'autre, se mettent à courir et se réunissent dans une place marquée et ouverte, que l'on appelle rodeo; on les y retient quelque tems, après quoi ouïes laisse retourner en liberté au pâturage. Le but de cette opération est d'empêcher ces animaux de s'éloigner des terres du propriétaire, et c'est dans cette vue qu'ils en font autant à leurs troupeaux de chevaux qu'ils rassemblent de tems en tems, non dans le rodeo, mais dans leur basse-cour. Ils s'occupent le reste de la semaine à châtrer ou a dompter leurs animaux, ou à quelque autre chose; mais la plupart du tems ils sont oisifs.

Comme ces bergers sont éloignés de 4, 10, et quelquefois même de 30 lieues les uns des autres, les chapelles sont rares; par conséquent ils ne vont que rarement ou jamais à la messe: ils baptisent souvent eux-mêmes leurs enfans, et quelquefois même ils remettent cette cérémonie à l'époque de leur mariage, parce qu'alors on l'exige. Je me suis vu quelquefois prié de baptiser leurs enfans, qu'ils me montraient galopant à cheval dans la plaine. Quand ils vont à la messe, ils l'entendent ordinairement à cheval, et hors de l'église, dont on ouvre la porte exprès. Ils ont

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tous un violent désir d'être enterrés en terre sainte, et les parens et les amis ne manquent pas de rendre ce service aux défunts. Mais comme quelques-uns d'entr'eux sont très-éloignés des églises, ils laissent ordinairement pourrir les cadavres dans les champs, après les avoir couverts de pierres ou de branches, sans les enterrer; et quand il ne reste plus que les os, ils les portent au curé pour qu'il leur donne la sépulture. D'autres dépècent les morts, et leur décharnent bien les os avec un couteau, et ils les portent au curé, après avoir jeté ou enterré les chairs. Si la distance n'excède pas vingt lieues, ils habillent le mort comme s'il était en vie; ils le placent à cheval, les pieds sur les elriers, et ils l'assujétissent avec deux bâtons attachés en forme de croix de Saint-Andre, de sorte qu'à le voir on croirait qu'il est en vie, et c'est ainsi qu'ils le portent au curé. Je trouvai dans ces campagnes un français nommé Benoit la Hitte Ducos, né aux environs de Toulouse, et qui est à Paris dans ce moment: il peut certifier la vérité de la description que je fais ici des espagnols, ainsi que de ce que j'ai dit au Chapitre X, des indiens sauvages charmas, miuuianes et autres.

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Leur seule ressource, dans les maladies, est de s'adresser à quelque indienne ou indien chrétien, ou même à quelqu'un d'entre les bergers, qui leur applique un remède ou un emplâtre, comme bon lui semble. Quand ils ont quelque malade chez eux, leur coutume est de demander quelque remède à tous les passans, et si on leur en indique, ils le font sur-le-champ et de bonne foi. Un vieillard qui avait mal à la tête m'ayant consulté, je lui dis, en plaisantant, de se faire saigner deux fois, croyant que, dans ces déserts, il ne trouverait personne qui pût lui faire cette opération. Le soir il vint se plaindre à moi qu'un officier, qui m'accompagnait, n'avait pas voulu le saigner, quoiqu'il l'en eût supplié. Je le consolai, en lui disant qu'il ferait mieux de se coucher de suite, après s'être bien lavé les pieds et avoir coupé ses ongles, parce qu'ils étaient si longs que probablement il ne les avait jamais coupés, et que c'était de là que venait son mal. Il le fit au pied de la lettre, et se trouva guéri: cela lui inspira une telle confiance en moi, que, six mois après, il m'écrivit pour me consulter sur la maladie de son fils, sans entrer dans aucun détail, et se contentant de me marquer que les uns disaient que c'était une

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hernie, et les autres une fièvre maligne.

Ces bergers n'ont ordinairement dans leurs cases d'autres meubles qu'un baril pour aller chercher de l'eau, une corne pour boire, des broches de bois pour faire rôtir la viande, et une chocolatière ou petit vase de cuivre, pour chauffer l'eau où ils font iufuser l'herbe du Paraguay, comme nous l'avons vu Chapitre V. Pour faire du bouillon à un malade, s'ils n'ont point de chocolatière, ils mettent, dans une corne de taureau pleine d'eau, de la viande coupée en petits morceaux, et ils la font cuire en entourant cette corne d'une grande quantité de braise. Quelques-uns ont une marmite et une jatte, une ou deux chaises, ou un banc, et quelquefois un lit; c'est-à-dire un grabat formé de quatre bâtons, et attaché à quatre pieux qui lui servent de pieds, avec une peau de vache par-dessus; maïs le plus ordinairement ils dorment sur une peau étendue par terre. Ils s'asseyent sur leurs talons, ou sur un crâne de vache ou de cheval. Ils ne mangent ni légumes ni salades, disant que c'est du foin; et ils se moquent des européens, qui en mangent comme les chevaux, et qui font usage d'huile, autre chose pour laquelle ils ont un grand dégoût. Ils ne se nourrissent absolu-

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ment que de viande de vache, rôtie à la manière des charmas, et sans sel. Ils n'ont point d'heure fixe pour leurs repas: ils s'essuient la bouche avec le dos de leur couteau, et les doigts à leurs jambes ou à leurs bottes. Ils ne mangent point de veau, et ne boivent qu'après le repas. Les environs de leurs cases sont toujours couverts d'os et de cadavres de vaches qui se pourrissent et qui empestent; car ces bergers ne mangent que les côtes, l'entrecuisse, et la chair qui recouvre le ventre et l'estomac, qu'ils appellent matahambre, et ils jettent tout le reste. Ces cadavres attirent une multitude d'oiseaux, qui incommodent par leurs cris continuels; et la corruption engendre également une infinité de mouches, de scarabées et d'insectes. Dans les pâturages du Paraguay, qui sont plus petits et administrés avec plus d'économie, on fait dessécher1 la viande, en la coupant en filets de la grosseur du doigt, que l'on expose au soleil pour les manger ensuite. On y trouve aussi ordinairement un peu plus de propreté, un mobilier un peu mieux monté, c'est-à-dire un hamac ou un filet suspendu aux deux bouts pour se coucher.

1 Charquear, en espagnol.

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Les maîtres bergers ou les propriétaires, et en général ceux qui jouissent de quelque aisance, ont une veste ou pourpoint, un gilet, des culottes, un caleçon blanc, un chapeau, des chaussures, et de plus un poncho, c'est-à-dire un morceau d'étoffe de laine ou de coton, fabriquée dans la province du Tucuman, large de sept palmes, long de douze, avec une ouverture au milieu pour passer la tête. Mais les journaliers n'ont ni veste, ni culottes, ni gilet, et ils se contentent de s'attacher sur les reins avec une corde le chiripa, qui est un morceau d'étoffe de laine grossière. Il y en a beaucoup qui n'ont pas de chemise; mais ils ont tous un chapeau, des caleçons blancs, un poncho, et des bottes d'un demi-pied, faites de peaux de jambes de poulain ou de veau, dont la courbe forme le talon de la botte. D'autres se servent pour cet effet de peaux de chat sauvage. Comme ils n'ont point de barbiers, ils portent ordinairement la barbe très-longue; ils se rasent eux-mêmes rarement, et pour l'ordinaire avec leur couteau. Les femmes vont nuds-pieds et sont mal-propres. Leur habillement se réduit ordinairement à une chemise attachée sur les reins par une ceinture, et sans manches; souvent

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même elles n'en ont pas de rechange. Pour laver cette chemise, elles vont sur le bord de l'eau, se dépouillent, la lavent et Tétendent au soleil: lorsqu'elle est sèche, elles se la remettent sur le corps et retournent chez elles. En général, elles ne s'occupent ni à coudre, ni à filer; leurs occupations se bornent à balayer, à faire du feu pour rôtir la viande, et chauffer l'eau où s'infuse le mate ou herbe du Paraguay. Les femmes des maîtres bergers ou de ceux qui jouissent de quelque aisance, sont un peu mieux vêtues, et les journaliers du Paraguay ont ordinairement quelque linge de rechange.

Comme les gens de la campagne n'ont pas ordinairement des habits pour changer, ils les préservent de la pluie qui tombe, en les mettant sous la peau qui couvre la selle du cheval, pour s'habiller sitôt que la pluie a cessé. Il leur est indifférent de se mouiller, parce qu'ils disent qu'ils se sèchent dans un instant, et qu'il n'en est pas ainsi des habits. Quand ils ont besoin de faire la cuisine, et que la pluie nele leur permet pas, deux d'entr'eux étendent le poncho horizontalement, et le troisième fait le feu en-dessous.

Comme il y a beaucoup de femmes qui

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accouchent toutes seules, et que toutes ne savent pas nouer le cordon ombilical, j'ai vu un assez grand nombre d'hommes et de femmes adultes, qui avaient un nombril long de quatre pouces, et qu'on aurait pris pour toute autre chose; ce nombril était mou et enflé. A peine un enfant a-t-il huit jours, que son père ou son frère le prennent dans leurs bras et le promènent à cheval à travers les champs, jusqu'à ce qu'il se mette à pleurer; et alors ils le rapportent à la mère qui lui donne à teter. Ces promenades se répètent fréquemment, jusqu'à ce que l'enfant soit en état de monter seul des chevaux vieux et tranquilles. C'est ainsi qu'on l'élève; et, comme il n'entend point sonner d'horloge, et qu'il ne voit prescrire ni règle ni mesure sur quoi que ce soit, que ses yeux n'aperçoivent que des lacs, des rivières, des déserts, et quelques hommes nuds et errans qui poursuivent les bêtes féroces et les taureaux, il s'accoutume au même genre de vie et à l'indépendance: il ne connaît en rien, ni mesures, ni calculs, ni règles; il n'aime pas la société de peuples qu'il ne connaît pas, et l'amour de la patrie lui est entièrement inconnu: il compte pour rien la pudeur, la décence et les commodités de la

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vie; il manque de toute espèce d'instruction; et ne sait même pas obéir: accoutumé dès l'enfance à égorger des animaux, il lui paraît tout aussi naturel d'en faire autant à un homme, souvent même sans aucun motif particulier, mais toujours de sang-froid et sans colère, parce que cette passion est inconnue dans ces déserts, où il n'y a guères d'occasions capables de l'exciter. En effet, il n'y a que des sociétés nombreuses qui puissent faire naître et alimenter cette passion.

En général ces bergers sont très-robustes, et peu sujets aux maladies, sur-tout les métis d'espagnol et d'indien: aussi ne se plaignent-ils jamais, lorsque par hasard ils sont malades, ni même dans les plus grandes douleurs. Ils font peu de cas de la vie, et la mort leur est indifférente. Je les ai vu aller au supplice de sang-froid, et sans aucune démonstration de sensibilité. J'en ai vu d'autres, au moment même où ils venaient de recevoir des coups de poignard mortels, ne laisser échapper aucune plainte, et se contenter de dire: cet homme est venu à bout de moi. Si, dans leurs derniers momens, ils perdent la raison, et que cela leur fasse dire quelques paroles, ils ne font guères que nommer leur cheval favori,

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non pour le regretter, mais pour vanter ses bonnes qualités. Lorsque je me trouvai dans ces plaines, il arriva qu'un mulâtre, fâché des propos qu'un métis avait tenus en son absence, alla le chercher, et, l'ayant trouvé assis sur ses talons et à déjeûner, il lui dit, sans descendre de cheval: «Mon ami, je suis fâché contre vous, et je viens vous tuer.» Le métis ne bougea pas, et lui demanda pourquoi; ils continuèrent à s'expliquer flegmatiquement, et sans élever la voix, jusqu'à ce que le mulâtre descendit de cheval et tua le métis. Il y avait pour spectateurs douze autres habitans du pays; mais, d'après leur coutume invariable, personne ne se mêla de la dispute. Il n'y a point d'exemple qu'aucun d'eux s'offre pour médiateur dans les querelles, ni qu'ils aient arrêté ou saisi un coupable, et ils regardent toutes ces affaires avec autant d'indifférence que le reste. Il est vrai que je crois qu'ils penseraient se déshonorer, s'ils découvraient ou arrêtaient des criminels, quelque forfait qu'ils eussent commis, et c'est pour cela qu'ils les cachent et les favorisent autant qu'ils peuvent.

Ils ont beaucoup de répugnance pour servir de domestique à qui que ce soit dans les mai-

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sons; mais ils ont moins de vanité que les habitans des villes, et les espagnols ne font aucune difficulté de remplir ce même rôle de domestique pour la garde des troupeaux, conjointement avec des nègres, des gens de couleur et des indiens, quand bien même le maître berger appartiendrait à cette classe. Mais comme ils sont constamment accoutumés à ne faire que ce qui leur plaît, on ne les voit jamais prendre d'attachement pour le sol ni pour leur maître, quoique celui-ci les paye et les traite bien. Ils l'abandonnent quand l'envie leur en prend, le plus souvent même sans lui faire leurs adieux, et, tout au plus, ils disent en s'en allant: «Je m'en vais, parce qu'il y a assez long-tems que je vous sers.» Il est inutile de leur faire ni prières, ni reproches, parce qu'ils n'y répondent qu'en répétant la même chose, et qu'ils ne manquent jamais de s'en aller. Ils sont très-hospitaliers, et si quelque passant se présente chez eux, ils le logent et le nourrissent, souvent même sans lui demander qui il est, ni où il va, quand bien même il resterait pendant plusieurs mois. C'est une chose que j'ai vue.

Ces bergers élevés dans un désert, sans presque aucune communication, ne connais-

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sent guère l'amitié, et par conséquent sont enclins à la défiance et à la ruse; de là vient que, lorsqu'ils jouent aux cartes, pour lesquelles ils ont une violente passion, ils s'asseyent à leur ordinaire sur les talons, tenant sous leurs pieds la bride de leur cheval, de peur qu'il ne s'en aille; et souvent même il ont à côté d'eux leur poignard ou leur couteau fiché en terre, prêts à tuer celui qui joue avec eux, s'ils s'aperçoivent de quelque tricherie, parce qu'ils sont savans sur cet article, et qu'ils ne se piquent pas de loyauté au jeu. Ils jouent, dans un instant, tout ce qu'ils possèdent, et toujours de sang-froid. Quand ils ont perdu lout leur argent, ils jouent leur chemise, si elle en vaut la peine, et le gagnant donne ordinairement la sienne au perdant, si elle ne vaut plus rien, parce que chez eux personne n'en a deux. Quand il s'agit de se marier, les futurs époux empruntent du linge; ils l'ôtent en sortant de l'église et le rendent aux prêteurs, après quoi ils vont se coucher sur une peau de vache étendue par terre, et souvent même ils n'ont ni maisons, ni meubles.

Quelques propriétaires de troupeaux ou maîtres bergers vendent chez eux quelques

II. a. 20

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bagatelles, et sur-tout cle l'eau-de-vie; alors leurs maisons s'appellent pulperias, et ce sont des points de réunion ou rendez-vous pour les habitans de la campagne, qui ne font aucun cas de l'argent, et qui ne l'emploient que pour le jeu et pour la boisson. Leur coutume est d'inviter à boire toute la compagnie; alors ils remplissent un grand vase d'eau-de-vie (car ils n'aiment pas le vin) et ils le font passer à la ronde. Ils répètent cette cérémonie jusqu'à ce qu'il ne leur reste plus un sou, et ils se croient offensés si on se refuse à leur invitation. Pour passer le tems qui s'écoule entre les différentes rasades, il y a dans chaque pulperia une guitare, et celui qui en joue est toujours régalé et admis à l'écot de ceux qui l'écoutent. Ces musiciens ne chantent jamais que des yarabys; ce sont des chansons du Pérou, les plus monotones et les plus tristes du monde, ce qui leur a fait donner aussi le nom de tristes. Le ton en est lamentable, et elles roulent toujours sur des amours malheureux, sur des amans qui pleurent leurs peines dans les déserts, mais jamais sur des choses gaies, plaisantes, ou même indifférentes.

Ces bergers sont naturellement portés à

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voler des chevaux ou de petits objets; mais ils ne font jamais de vols considérables. Ils aiment aussi à tuer des animaux sauvages, et même des vaches, sans nécessité. Ils ont beaucoup de répugnance pour toutes les occupations auxquelles ils ne peuvent pas se livrer à cheval et au galop. Ils ne savent presque pas aller à pied, et ce n'est qu'avec peine et répugnance qu'ils le font, quand ce ne serait que pour traverser la rue. Lorsqu'ils se réunissent à la pulperia, ou par-tout ailleurs, ils restent toujours à cheval, quoique la conversation dure plusieurs heures. Quand ils vont à la pêche, ils sont toujours à cheval même pour jeter et retirer le filet au milieu de l'eau. Pour en tirer d'un puits, ils attachent la corde à leur cheval, et la lui font tirer sans mettre pied à terre. S'il leur faut du mortier, ne fût-ce que ce qu'il en tiendrait dans un chapeau, ils le font pétrir par leurs chevaux, à force de les faire aller et revenir dessus, et sans jamais en descendre. Enfin, tout ce qu'ils font, c'est à cheval.

Un exercice continué sans interruption presque dès leur naissance, les rend habiles dans ce genre au-delà de toute comparaison, soit pour se tenir fermes, soit pour galoper

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continuellement sans se fatiguer. Eu Europe, on trouverait peut-être qu'ils manquent de grâces, parce que leurs étriers sont bas, parce qu'ils serrent peu les genoux, et parce qu'ils écartent beaucoup les jambes, sans diriger la pointe des pieds vers l'oreille du cheval; mais il n'y a pas de risque qu'ils perdent l'équilibre un seul instant, ni que leur corps se dérange par le trot ou le galop, ni même par les ruades, les courbettes ou les écarts du cheval; on dirait qu'ils ne font qu'un même corps avec le cheval, quoique leurs étriers se réduisent à des triangles de bois si petits, qu'il n'y peut entrer que la pointe de l'orteil. En général, ils montent indifféremment le premier poulain venu, quand bien même il serait marron, et qu'ils viendraient de le prendre, et quelquefois même ils montent des taureaux. Avec leur lacet attaché à la sangle de leur cheval, ils arrêtent et assujétissent à la distance de douze ou quinze toises, quelque animal que ce soit, et même un taureau, en lui lançant ce lacet au cou ou aux pieds, et ils ne manquent jamais d'attraper le pied auquel ils ont visé. Ce lacet est un cordon ou tresse de quatre lanières ou courroies de peau de vache, de la grosseur du pouce, avec un an-

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neau de fer au bout pour, le faire couler. Quand ils vont au galop, et que leur cheval tombe, la plupart d'entr'eux restent debout à côté du cheval, sans s'être fait aucun mal, et la bride à la main pour l'empêcher de s'échapper. Pour s'exercer, il y en a qui prient quelque autre personne de lancer le lacet aux jambes de leur cheval au galop, et ils se retrouvent toujours debout, comme nous venons de le dire, quoique le cheval soit tombé après mille courbettes. Quant aux boules, ils en font le même usage que les pampas. (Voyez Chapitre X.)

On ne saurait croire jusqu'à quel point ils connaissent les chevaux, et les animaux en général. Je n'avais qu'à dire à un de ces hommes; «Tiens, voilà deux cents chevaux (et même davantage) qui sont à moi; aies en soin, et tu en répondras.» Il les regardait un instant avec attention, quoiqu'ils fussent à paître quelquefois à la distance d'une demi-lieue: cela suffisait pour les lui faire tous reconnaître, et pour qu'il ne s'en perdît pas un seul, quoiqu'il se contentât de les regarder de loin. Une chose non moins admirable est la justesse avec laquelle ceux d'entr'eux, qu'on appelle baqueanos ou experts,

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savent connaître au premier coup-d'œil le meilleur endroit pour passer une rivière que l'on découvre à une ou deux lieues de distance, quand bien même ils ne l'auraient jamais vue. Ils ne manquent jamais d'arriver à l'endroit qu'on leur demande, sans faire de détours; quoique il n'y ait ni arbres, ni chemins, ni marques, et que l'on se trouve dans un pays entièrement horizontal, et cela, la nuit comme le jour, et sans boussole.

Outre les bergers, il y a dans ces plaines beaucoup d'hommes qui ne veulent absolument ni travailler, ni servir les autres, à quelque titre et à quelque prix que ce soit. J'en ai rencontré plusieurs presque nus; et quand je leur demandais s ils voulaient se mettre à mon service pour avoir soin de mes chevaux, ou pour toute autre chose, ils me répondaient avec le plus grand sang-froid du monde: «Je cherche aussi quelqu'un qui veuille me servir: voulez-vous le faire? As-tu de quoi me payer? répliquais-je. Pas un obole répondait-il; mais c'était pour voir si par hasard vous auriez envie de me servir gratis.» Ces hommes sont presque tous voleurs, et ils enlèvent même des femmes. Ils les emmènent au fond des bois déserts, où ils leur cons-

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truisent une petite hutte semblable à celle des charrúas (voyez Chapitre X), et ils les nourrissent de la viande des vaches sauvages qu'il y a dans les environs. Quand le ménage se trouve absolument dénué de vêtemens, ou quand ils sont pressés par quelqu'autre besoin urgent, l'homme part tout seul, et va voler des chevaux dans les pâturages espagnols: il va les vendre au Brésil, et en rapporte ce dont il a besoin. J'ai découvert et arrêté plusieurs de ces voleurs, et j'ai retrouvé les femmes qu'ils avaient volées. Une de ces femmes, espagnole, jeune et jolie, et qui depuis dix ans vivait avec cette espèce de gens, ne voulait pas retourner chez ses parens, et voyait avec peine que je la ramenasse à la maison paternelle. Elle me conta qu'elle avait été enlevée par un nommé Cuenca, qui fut tué par un autre; que celui-ci le fut par un troisième, auquel un quatrième, son dernier mari, avait fait éprouver le même sort. Jamais elle ne prononçait le nom de ce Cuenca sans pleurer, et sans me dire que c'était le premier homme du monde, et que sa naissance devait avoir coûté la vie à sa mère, pour qu'il fût l'unique dans ce monde.

J'ai donné, en Espagne, au ministère d'Etat,

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un mémoire sur la partie politique relative aux pays dont je parle: mais comme ce n'est pas ici le moment de le copier, je vais terminer ce Chapitre par un état du commerce qui s'y fait actuellement, après avoir donné une idée de celui qui s'y faisait autrefois.

Ceux qui commerçaient jadis en Amérique, n'y cherchaient que l'or et l'argent, et ne faisaient aucun cas des pays qui ne produisaient pas ces métaux, tels que celui que je décris. Mais comme ils craignaient qu'on n'introduisît des marchandises au Pérou par Buenos-Ayres, et que cela ne nuisît aux cargaisons des flottes et des galions qu'ils envoyaient à Panamá, etc., ils demandèrent au gouvernement, et en obtinrent la prohibition de toute espèce de commerce par la rivière de la Plata. Ceux qui avaient à souffrir de cette mesure firent de fortes réclamations, et, en 1602, on leur permit d'exporter, pendant six ans, sur des bâtimens à eux appartenant, et pour leur compte, deux mille fanègues de farine, cinq cents quintaux de viande boucannée, et cinq cents quintaux de suif. Mais ils ne pouvaient exporter ces objets qu'au Brésil portugais et à la côte de Guinée, pour rapporter au retour les objets dont ils avaient besoin. Tous les

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autres ports leur étaient interdits. Quand le terme fixé pour cette permission fut arrivé, on en demanda la prorogation indéfinie, et même avec augmentation; car on voulait étendre la permission à toute espèce de marchandise, et même être autorisé à commercer directement avec l'Espagne, soit sur des bâtimens appartenant à la colonie, soit sur tous ceux qu'elle pourrait fréter pour son compte. Les consulats de Lima et de Seville s'opposèrent avec violence à cette demande. Cependant, le 8 septembre 1618, on accorda aux habitans des bords de la rivière de la Plata, la permission d'expédier deux navires, dont chacun ne devait pas excéder le port de cent tonneaux. On leur imposa plusieurs autres conditions; et pour que rien n'entrât dans l'intérieur du Pérou, on établit, à Cordobadel-Tucuman, une douane pour y faire payer cinquante pour cent sur tous les objets importés. Cette douane devait également empêcher l'extraction de l'or et de l'argent du Pérou pour Buenos-Ayres, même pour le paiement des mules que ce dernier endroit fournissait. Quand le tems de cette permission fut expiré, elle fut prorogée d'une manière indéfinie, par un autre ordre du 7 février 1622; et l'on crut

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contribuer à la prospérité de ce pays en fondant, en 1665, à Buenos-Ayres une audience royale, qu'il fallut supprimer comme inutile en 1672. C'est dans cet état que demeurèrent les choses, quoique l'on permît de tems en tems à quelques particuliers d'expédier quelques navires chargés jusqu'au 12 octobre 1778, époque à laquelle on permit toute espèce de commerce sur la rivière de la Plata, et même avec l'intérieur du Pérou.

Le tableau ci-contre présente un état du commerce maritime de tous les ports de la rivière de la Plata, en prenant le terme moyen des cinq dernières années de paix qui se sont écoulées pendant mon séjour dans le pays. Les prix sont fixés d'après les tarifs des douanes de ces colonies. En comparant l'importation avec l'exportation, on voit que celle-ci donne un excédant de 1,908,427 piastres fortes, ce qui paraît indiquer que le tarif est plus faible à proportion pour les objets d'importation, ou qu'il se fait beaucoup de contrebande pour l'introduction des marchandises.

Une très-grande partie des objets d'importation dont parle ce tableau passe au Chili, à Lima, au Potosý et aux provinces de l'inté-

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TABLEAU présentant un état de commerce de tous les ports de la rivière de La Plata.

ARRIVÉE DES BATIMENS. SORTIE DES BATIMENS.
NOMS DES PORTS d'où on les expédie. VALEUR des Effets et des Produits nationaux en piastres et réaux. VALEUR des Effets et des Produits étrangers en piastres. VALEUR totale en piastres. NOMS DES PORTS où ils arrivent. ARGENT en piuetres, en barres et en vaisaclles. OR. Sa valeur en piastres. VALEUR des Produits en piastres. VALEUR totale en piastres.
21⅕ Cadix 631,615 2 923,313 1,554,328 2 19 Cadix 1,002,557 2 941,798 6 447,483 5 2,391,845 5
21 Barcelone et Malaga 595,229 5 21,845 2½ 617,074 7½
6⅘ Corogne 223,484 ½ 75,584 7 ½ 233,069 15⅘ Barcelone et Malaga 200,385 6 83,281 6 277,301 " 561,568 4
5⅖ Saint-André 32,501 1½ 24,187 4 56,688 5½
Vigo 6,132 5 4,400 4 10,532 1 8⅖ Corogne 938,348 ½ 625,696 3 32,685 " 1,656,729 3½
Jijon 4,684 6 2,123 5½ 6,784 3½
Saint-Liccar 287 3 287 3 3⅘ Saint-André 5,202 3 1,632 " 50,189 " 57,023 3
53⅗ 2,545,364 7½ 47 4,667,166 7½

Détail des Denrées exportées dans les 47 bâtimens.

Cuirs de taureau, en poil 758,117
Cuirs corroyés 1,626
Cuirs de cheval 15,760
Peaux fines 26,197
Bazanes douzaines 231
Suif arrobes 25,332
Chair Salée quintaux 1,432
Salé quintaux 46
Lames de corne milliers 323
Crinières de cheval arrobes 143
Laine de vigogne livres 18,408
Laine de gorsaque livres 2,744
Laine de brebis arrobes 2,745
Plumasseaux 10,209
Farine quintaux 701
Quinquina arrobes 54
Huile de baleine arrobes 340
Cuivre quintaux 2,114
Etain quintaux 10

BATIMENS VENUS DE LA HAVANE.

Sucre arrobes 13,037
Confitures arrobes 37
Miel carafes 132
Cacao arrobes 65
Café arrobes 225
Eau-de-vie barils 1,277
Riz quintaux 240
Cire arrobes 505
Goudron et brai quintaux 37
Linge piéces 473½
Manne livres 96
Bois de teinture quintaux 37½
Bois d'acona quintaux 188
Valeur totale en piastres 36,344

BATIMENS SORTIS POUR LA HAVANE.

Argent en piastres 17,236
Chair salée quintaux 39,281
Suif arrobes 10,617
Peaux fines 147
Cuirs de loup marin 323
Laine de brebis arrobes 80
Bazanes douzaines 113
Farine quintaux 440
Huile de loup marin quintaux 25
Cuivre quintaux 50
Plumasseaux 70
Valeur totale en piastres 71,563

BATIMENS VENUS DE LIMA.

Sucre arrobes 4,337
Cacao arrobes 295
Canelle livres 75½
Riz quintaux 80
Pierres de sel 200
Indigo livres 138
Fer travaillé 7
Valeur totale en piastres 25,045

BATIMENS SORTIS POUR LIMA.

Herbe du Paraguay arrobes 2,688
Suif arrobes 2,800
Peaux de cygne 20
Négres 83
Pioches 419
Fil livres 128
Bas de soie douzaines 8
Chapeaux ordinaires 24
Valeur totale en piastres 22,454

BATIMENS VENUS AVEC DES NÉGRES.

Négres 1,338
Pioches 1,420
Valeur totale en piastres 313,417

BATIMENS SORTIS POUR ALLER CHERCHER DES NÉGRES.

Argent en piastres 120,276
Valeur des produits en piastres 12,738
Valeur totale en piastres 133,014

Les valeurs de toutes les importations et exportations montent à 7,879,968 piastres 7 réaux.

Outre lesdits bàtimens, il en est sorti deux de la compagnie de la pêche, conduisant en Espagne 17,561 cuirs de loup marin, 37 peaux de lion marin, 3,602 verges de graisse de loup marin, 534 de baleine, et 200 arrobes de barbes de baleine.

Tome II, page 314.

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rieur; le reste se consomme dans les gouverneraens de Buenos-Ayres et du Paraguay, qui sont l'objet de ma descriplion. Ces mêmes gouvcrnemens envoient annuellement au Chili, et dans les autres endroits dont je viens de parler, cent cinquante mille arrobes d'herbe du Paraguay, et soixante mille mules; mais, en échange, ils reçoivent, par an, sept mille trois cent treize barils de vin de Mendoza, trois mille neuf cent quarante-deux idem d'eaude-vie de San-Juan, et cent cinquante mille ponchos, couvertures et cuirs du Tucuman. J'ai dressé cet état d'après le résultat moyen de cinq années, c'est-à-dire, de 1792 à 1796.

Le gouvernement du Paraguay fait un commerce particulier avec celui de Buenos-Ayres, auquel il envoie cent quatre-vingt seize mille arrobes d'herbe du Paraguay, du tabac, beaucoup de bois, et d'autres objets, qui, d'après le relevé de cinq ans, de 1788 à 1792, montaient à la somme de 327,646 piastres fortes. Ce que Buenos-Ayres fournissait en retour n'allait qu'à 155,903 piastres: ce qui prouve que le Paraguay s'enrichera bientôt, quoiqu'on n'y connût pas la monnaie, lorsque j'y arrivai.

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CHAPITRE XVI.

Notice abrégcé de toutes les Villes, bourgs, Villages, Paroisses, soit d'Espagnols, soit d'indiens, soit de gens de couleur, qui existent dans le Gouvernement du Paraguay.

COMME tout ce qu'il y a à dire sur toutes ces colonies, ou du moins sur la plupart, se réduit à l'année de leur fondation, au nombre de leurs habitans, à leur situation géographique, ou leur latitude et leur longitude, toutes choses que l'on peut marquer trèsfacilement dans un tableau, je me bornerai uniquement à rapporter quelque chose de celles qui offrent quelque particularité; et pour le reste, je renverrai au tableau que je placerai à la fin.

Il faut savoir aussi que les villes des espagnols et les peuplades des indiens et des gens de couleur, sont disposées comme en Espagne, c'est-à-dire, que les maisons sont réunies, et que leur assemblage forme des rues et des places; mais que tous les bourgs et les paroisses ont leurs maisons répandues dans les

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campagnes à différentes distances, excepté un petit nombre qui se trouve à côté de l'église ou de la chapelle.

J'observe également que les maisons des peuplades indiennes établies par les jésuites, sont couvertes de tuiles, et que les murs en sont de brique cuite que celles des autres indiens et des gens de couleur, ainsi que des bourgs et des paroisses sont, en général, telles que je les ai décrites au Chapitre précédent, et que la plupart des édifices des villes sont de briques cuites ou de pierres liées par un mortier d'argile; que les joints extérieurs sont crépis de chaux et de sable, et que les toiis sont de tuiles.

L'ASSOMPTION. On commença à bâtir cette ville en 1536, sur la rive orientale de la rivière du Paraguay, latitude, 25° 16′ 40″, longitude, 60° 1′ 4″: elle fut la capitale de l'Empire espagnol dans ces contrées, jusqu'à ce qu'on établit, en 1620, un autre gouvernement et un autre évêché à Buenos-Ayres. Il en sortit plusieurs colonies, telles que les bourgs d'Ontiveros, de Villarica et de Talavera, et les villes appelées Ciudad real, Xerez, Santa-Criiz-de-la-Sierra, Corrientes, Concepciondel-Vermejo; San-Juan, Santa-Fé de la

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Vera-Cruz et Buenos-Ayres. Le sol est en pente et sablonneux; les rues sont tortueuses et inégales dans leur largeur. Il y a une cathédrale, deux paroisses, une succursale, et une population de 7,088 ames. Il y a aussi trois couvens de Cordeliers, de pères de la Merci et de Dominicains, un commissaire de l'inquisition, et un collège où l'on enseigne les premiers élémens des lettres, la grammaire, la philosophie et la théologie.

VILLARICA-DEL-ESPIRITU-SANTO. Elle fut fondée, en 1576, dans la province de Guayrá, à deux lieues de la rivière du Paraná; mais bientôt après on quitta cet emplacement pour aller s'établir à l'est, à côté de la rivière d'Huibaý, et ensuite au confluent de cette rivière et de celle de Curubalý. Les portugais ayant ruiné, en 1631, les peuplades indiennes de ces cantons, on transporta l'établissement de Villarica, réuni à celui de Ciudad-Real, à dix lieues au nord de l'endroit où existe aujourd'hui Curuguaty. En 1634, on forma une colonie, entre les ruisseaux Jejuy-Guazu et Jejuy-Miri, ensuite où est Curuguatý; et les portugais ayantdétruit les peuplades indiennes du voisinage, on établit, en 1676, ce bourg à côté de la paroisse de Los Ajos, d'où il a été

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transféré, en 1680, à l'endroit qu'il occupe actuellement, où il y a un couvent de Cordeliers. Lorsque ce bourg était situé dans le Guayra, il en sortit la colonie appelée Segunda Xerez (second Xerez); et, en 1715, le bourg actuel de Curuguatý.

CURUGUATY. Ce bourg est une colonie du précédent.

YTA. C'est la peuplade la plus ancienne d'indiens carios ou guaranýs. Ils furent vaincus par Jean d'Ayolas, dans une bataille livrée en 1536. Ils habitaient aux environs de l'endroit qu'ils occupent a présent.

YAGUARON. Les indiens guaranýs qui l'habitent vivaient sur les bords du ruisseau Yaguarý qui se jette dans la rivière Tebicuarý. Ce fut à un détachement de ces indiens que la peuplade de San-Ygnacio-Guazú dut son commencement.

YPANÉ. Il fut fondé dans la province d'Ytati, à l'endroit marqué sur le tableau du Chapitre Xll. Il s'appelait alors Pitun. Les indiens guaranýs dont il était formé, craignant les mbayás, passèrent, à la fin de novembre 1673, à l'endroit qn'iis occupent, et où ils ont eu à essuyer plusieurs attaques de la part des indiens du Chaco.

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GUARAMBARÉ. Il est composé de guaranýs, et fut fondé à la même époque que le précédent, et à l'endroit que j'ai indiqué dans le tableau du Chapitre XII. Les habitans, réunis à ceux d'Ypané, ont émigré à l'endroit où ce bourg est actuellement situé.

ATIRA. Il était composé de guaranýs, et fut fondé en même tems que les deux précédens, à l'endroit où est aujourd'hui celui de Belen, à ce que je crois. La crainte des mbayas engagea ces trois peuplades à se réunir dans leur émigration, et celle d'A tirá s'incorpora à une bourgade appelée de Los Yois, qui perdit son nom.

AREGUA. Je ne doute pas qu'elle n'ait été fondée, en 1538, dans le même endroit où elle existe, et formée d'indiens guaranýs, nommés mongolás. Il paraît que le visiteur Alfaro les donna au couvent des pères de la Merci, en qualité de yanaconas, ou de domestiques; et comme ces religieux en jouirent pendant long-tems, ils s'imaginèrent que ces indiens étaient leurs esclaves, jusqu'à ce qu'il fût déclaré par jugement contradictoire rendu en 1783, que ces indiens étaient de la classe des yanaconas.

ALTOS. Fondé, en 1538, dans l'endroit où

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il est, et formé de guaranýs, réuni le 7 novembre 1677, à la peuplade d'Arecaya qui s'y incorpora. Cette peuplade avait été fondée, en 1632, aux environs de la rivière de Curuguatý, dont j'estime la position a 24° 23′ de latitude, et à 58° 36′ de longitude. Le gouverneur la détruisit en 1660, et dispersa parmi les espagnols, les indiens qui la composaient; mais, en 1664, elle se réunit et s'établit au 25° 11′ 45″ de latitude, et au 59° 54′ 18″ de longitude, et s'incorpora ensuite à celle de Los Altos, ou d'Ybitiruzu.

TOBATY. On forma cette peuplade d'indiens guaranýs, en 1538, à l'endroit indiqué dans le tableau. Les mbayás leur ayant tué beaucoup de monde, ils allèrent habiter, le dernier de février 1699, l'endroit qu'ils occupent aujourd'hui.

YTAPÉ. Deux divisions de guaranýs, qui vivaient dans les bois près de la source de la rivière Tebicuarý, et dont les deux tiers étaient composés de femmes, mourant de faim; demandèrent de quoi vivre, et à être réunies en peuplade, l'année 1673. Le gouverneur les mit en sûreté dans les peuplades voisines, Caazapá et Yuti; et, en 1680, on en

II. a. 21

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forma une bourgade, à l'endroit même où elle existe aujourd'hui.

YUTY. Les espagnols, dans différentes expéditions, forcèrent cette tribu de guaranýs, en 1610, à se réunir en peuplade, à l'endroit où existe aujourd'hui celle de Saint-Cosme; mais, en 1673, elle passa à l'endroit qu'elle occupe maintenant.

SAN-YGNACIO-GUAZU. L'établissement de cette colonie fut commencé le 2 janvier 1610, par le jésuite Marciel-de-Lorenzana, et par un ecclésiastique nommé Hernando Cueva. Elle fut d'abord formée d'un détachement d'indiens tirés de la peuplade d'Yaguaron, auxquels on réunit bientôt les guaranýs des environs, que les espagnols ramassèrent dans différentes expéditions, et qu'ils forcèrent à se fixer à Ytaqui, au 26° 57′ 53″ de latitude, 59° 20′ 49″ de longitude. Au bout de dix huit ans, on transféra cette peuplade à l'endroit où est la chapelle de Saint-Ange, à l'est 12 deg. sud de la peuplade actuelle, où on la fixa quarante ans après. En 1640, on y ajouta trois cents guaranýs, que l'on avait pris sur la côte de la rivière d'Uruguay.

SANTA-MARIA-DE-FÉ Juan Caballero Bazan,

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avec sa compagnie d'espagnols, forma, en 1592, les peuplades de Tareý, Bombaý et Caaguazù, dans la province d'Ytatý, vers les 22° de latitude, à l'est de la rivière du Paraguay, et chargea de leur direction Hernando Cueva, ecclésiastique. En 1632, la crainte des portugais occasiona la réunion de Tareý et de Bombaý, qui prirent le nom de San-Benito; mais, comme il n'y avait point d'ecclésiastiques, on remit, en attendant, la conduite de cette peuplade aux jésuites. Ceux-ci changèrent aussitôt les noms; ils appellèrent Santa-Maria-de-Fé la peuplade de San-Benito, et celle de Caaguazú prit le nom de San-Ygnacio. Les portugais les attaquèrent en 1649, et ils emmenèrent avec eux beaucoup de guaranýs. Le reste se fixa au bord du Piraý ou Aquidaban, au 23° 9′ 30″ de latitude, endroit qui s'appelait Aguaranambý. Au bout de sept ans, ces colonies revinrent à leur ancien et primitif emplacement, c'est-à-dire, Santa-Maria-de-Fé à 22° 4′ de latitude, un peu au sud du confluent des rivières de Corrientes et du Paraguay; et San-Ygnacio à peu de distance de ce dernier endroit. En 1661, les mbayás tuèrent beaucoup d'indiens de la peuplade de Santa-Maria-de-Fé: ceux qui purent s'é-

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chapper se réunirent à l'autre peuplade, et s'enfoncèrent dans un bois, douze lieues à l'est de la rivière du Paraguay, par les 22° 30′ de latitude. Enfin les jésuites craignant les mbayás, transférèrent, en 1772, ces deux peuplades sur les bords du Paraná, où elles existent actuellement.

SANTIAGO. C'est la peuplade dont il est parlé dans l'article précédent, sous le nom de San-Ygnacio, qu'elle changea, parce qu'il y avait dans les environs une autre peuplade qui portait le même nom.

SANTA-ROSA. Formée, le 2 avril 1698, par les jésuites, d'un détachement tiré de celle de Santa-Maria-de-Fé.

SAN-COSME. Le jésuite Formoso fonda cette peuplade, le 24 janvier 1634, dans les montagnes del Tapé. Craignant les portugais, en 1638, elle passa dans un endroit situé entre la peuplade actuelle de Candelaria et le ruisseau Aguapey. On la transféra ensuite à la rive septentrionale du Paranà; mais elle revint s'incorporer à Candelaria, dont elle se sépara en 1718, pour se placer à une lieue à l'est. En 1740, elle passa au nord du Paranà, pour s'établir à trois quarts de lieue au nord de l'endroit qu'elle occupe aujourd'hui depuis 1760.

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YTAPUA. Les jésuites fondèrent cette peuplade, en 1614, près de l'endroit où elle est actuellement. Il s'y réunit trois cent soixante indiens guaranýs de celle de Santa-Teresa de Ygày ou Yacuy, que les portugais ruinèrent le 25 décembre 1637. Il s'y joignit ensuite le reste de la peuplade de la Natividad, fondée en 1624, sur les bords de la rivière d'Acaraý, et détruite peu de tems après par les portugais. En 1703, elle se fixa à l'endroit qu'elle occupe aujourd'hui, et une partie de ses indiens servit à former la peuplade de Jesus.

CANDELARIA. Fondée par les jésuites, en 1627, vers la source du ruisseau Pirayú qui se jette dans le Piratini près de San-Luys. Craignant les portugais, en 1637 elle passa au nord du Paraná près d'Ytapuà, et elle repassa ensuite cette rivière pour se placer près de l'embouchure du ruisseau Ygarupà, un peu plus bas que l'endroit où elle est actuellement, et où elle s'établit en 1665.

SANTA-ANA. Fondée par les jésuites, en 1633, à l'est de la rivière d'Ygáy ou Yacuy. En 1636, craignant les portugais, elle émigra vers le Paraná, à-peu-près à une demi-lieue de l'endroit où elle est aujourd'hui, et qu'elle occupe depuis 1660.

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LORETO. Nuflo de Chaves réduisit ces guaranýs en 1555, et on les distribua par commanderies aux espagnols de la province del Guayrá. On établit la peuplade à côté de la rivière du Paraná-Pané; mais, comme il n'y avait point d'ecclésiastiques, on en chargea les jésuites, en avril 1611. En décembre 1631, elle prit la fuite, craignant les portugais, et, à la sin de mars de l'année suivante, elle s'établit sur le bord du ruisseau Yabebirý, à l'endroit où passe le chemin qui conduit à San-Ygnacio-Mirý. Elle remonta ensuite un peu, et finit par reprendre son ancien local; et, en 1686, elle se fixa à l'endroit où on la trouve actuellement.

SAN-YGNACIO-MIRY. Absolument dans le même cas que la peuplade précédente. Elles étaient près l'une de l'autre dans la province del Guayrá: elles se transportèrent ensemble sur les bords de la rivière Yabebirý, et celle de San-Ygnacio s'établit à l'endroit où cette rivière forme un grand détour. Elle s'approcha ensuite du Paranà, et, le 11 juin 1659, elle se fixa où elle est aujourd'hui.

CORPUS. Fondée par les jésuites, en 1622, à l'ouest du Paranà, sur le bord d'un petit ruisseau appelé Jniambeý, où elle fut augrmen-

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tée par l'incorporation de la moitié d'une autre peuplade appelée Natividad, dont l'autre moitié se réunit à Ytapúa. En 1647, elle passa aux bords du Paraná, à-peu-près à trois quarts de lieue de l'endroit qu'elle occupe, où elle se fixa le 12 mai 1701.

TRINIDAD. Fondée en 1706, et formée d'un détachement d'indiens tirés de San-Carlos, qui s'établirent à 27° 45′ 2″ de latitude, et à 57° 57′ 46″ de longitude: mais, en 1712, elle se fixa à l'endroit où elle est aujourd'hui.

JESUS. Les jésuites la fondèrent, en 1685, sur les bords de la rivière de Monday près du Paraná. Elle alla ensuite du côté du couchant, et, avec le secours des indiens d'Ytapúa, elle s'établit sur les bords du ruisseau Ybarotý, près de cette même rivière de Monday. Elle passa ensuite au ruisseau Mandizobý, et depuis à celui qu'on appelle Capibarý, vers le chemin qui conduit aujourd'hui à la Trinidad, et enfin à l'endroit qu'elle occupe.

SAN-JOAQUIN. Fondée par les jésuites, comme je l'ai dit au Chapitre XIII, en 1720, sous le nom de Rosario, sur le ruisseau Tarumá: en 1724, elle se réunit à celle de Santa-Maria-de-Fé, et à d'autres. Mais, en 1733, soixante familles s'en échappèrent, pour re-

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tourner à leur pays. Au mois d'août 1746, on fonda encore une fois la peuplade de San-Joa-quin, aux 24° 44′ 49″ de latitude, et aux 58° 58′ 51″ de longitude; et en 1753, elle se fixa à l'endroit où elle existe aujourd'hui.

SAN-ESTANISLADO. Commencée par les jésuites, le 13 novembre 1749, et formée ensuite de la manière que j'ai expliquée Chap. XIII.

BELEN. Fondée par les jésuites, en 1760, d'après la méthode décrite au Chap. XIII.

Nota. Dans le Tableau ci-contre, V signifie ville, B bourg, P Paroisse, Y peuplade d'indiens, M peuplade de mulâtres ou de gens de couleur.

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TABLEAU de la population du Gouvernement du Paraguay.

NOMS des Villes, Bourgs, Peuplades et Paroisses. ANNÉES de leur fondation. LATITUDE australe. LONGITUDE O. de Paris. NOMBRE d'ames.
Yta. Y 1536 25° 30′ 3″ 59° 45′ 2″ 965
Yaguaron. Y 1536 25 33 20 59 38 14 2093
Ypané. Y 1538 25 27 44 59 53 15 278
Guarambare. Y 1538 25 29 48 59 50 16 368
Aregua. Y 1538 25 18 1 59 46 42 200
Altos. Y 1538 25 16 6 59 38 30 869
Atira. Y 1538 25 16 45 59 33 59 972
Tobaty. Y 1538 25 16 16 59 28 59 932
Ytapé. Y 1673 25 52 0 58 59 33 124
Caazapa. Y 1607 26 11 18 58 49 49 725
Yuty Y 1610 26 36 56 58 36 48 674
S. Maria de Fée Y 1592 26 48 12 59 18 54 1144
Santiago. Y 1592 27 8 40 59 8 34 1097
Loreto. Y 1555 27 19 28 57 54 39 1519
S. Ignacio-Miri Y 1555 27 14 52 57 55 14 806
S. Ignacio-Guazu. Y 1609 26 54 36 59 4 14 864
Santa-Rosa. Y 1698 26 53 19 59 14 39 1283
S. Cosme. Y 1634 27 18 55 58 39 29 1036
Ytapua. Y 1614 27 20 16 58 12 59 1409
Candelaria. Y 1627 27 26 46 58 7 35 1514
Santa - Ana. Y 1633 27 23 45 57 58 39 1430
Corpus. Y 1622 27 7 23 57 52 29 2267
Trinidad. Y 1706 27 7 35 58 4 59 1017
Jesus. Y 1685 27 2 36 58 25 6 1185
S. Joaquin. Y 1746 23 1 47 58 33 20 854
S. Estanislado. Y 1749 24 38 31 58 56 15 729
Belen. Y 1760 23 26 17 59 28 0 361
Assomption. V 1536 25 16 40 60 1 4 7088
Luque. P 1635 25 15 30 59 52 19 3013
Frontira. P 1718 25 23 50 59 55 26 2187
Lambaré. P 1766 25 20 0 60 1 4 825
Limpio. P 1785 25 10 25 59 51 49 1769
Conception. B 1773 23 23 8 59 36 4 1551
Yquamandiyu. P 1784 24 6 12 59 18 29 979
Curuguaty. B 1715 24 28 10 58 14 25 2254
Carimbatay. P 1760 24 33 35 58 17 7 972
Villarica. B 1576 25 48 55 58 51 59 3014
Hiaty. P 1773 25 44 42 58 54 12 1232
Yaca - Guazu. P 1785 25 58 2 58 52 19 866
Boby. P 1789 26 54 46 58 38 49 427
Arroyos. P 1781 25 29 36 59 7 15 1227
Ajos P 1758 25 26 34 58 50 0 715
Cariy. P 1770 25 30 27 59 12 6 654
Ybitimiri. P 1783 25 45 43 59 13 2 620
Piribebui. P d 1640 25 27 54 59 24 37 3595
Caacupé. P 1770 25 24 21 59 29 24 1066
S. Roque. P 1770 25 22 28 59 23 19 733
Quarepoty. P 1783 24 23 25 59 33 6 540
Pirayu. P 1769 25 29 19 59 35 12 2352
Paraguary. P 1775 25 36 51 59 39 50 507
Capiata. P 1640 25 21 45 59 51 48 5305
Ytangua. P 1728 25 24 44 59 44 6 2235
S. Lorenzo. P 1775 25 21 14 59 57 0 1720
Villeta. P 1714 25 30 56 59 56 25 3098
Remolinos. P 1777 26 10 0 60 23 48 458
Carapegua. P 1725 25 45 31 59 36 56 3346
Quiindy. P 1733 25 58 26 59 34 49 1894
Quiquiho. P 1777 26 13 13 59 20 50 1136
Acaay. P 1783 25 54 7 59 59 1 858
Ybicuy. P 1766 26 0 54 59 7 1500
Caapucu. P 1787 26 11 21 59 23 659
Neembucu. B 1779 26 52 24 60 28 1730
Laureles. P 1790 27 13 57 59 40 34 621
Taquaras. P 1791 26 50 43 60 17 520
Emboscada. M 1740 25 7 42 59 5 840
Tabapy. M 1653 23 54 56 59 4 18 644
Total des ames 92347
Espagnols habitant des peuplades Indiennes qui ne sont pas comprises ici 5133
POPULATION TOTALE 37480

Tome II, page 328.

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CHAPITRE XVII.

Notice abrégée de toutes les Villes, Bourgs, Villages, Peuplades et Paroisses d'Espagnols, d'indiens et de gens de couleur, qui existent dans le Gouvernement particulier de Buenos-Ayres.

ON doit appliquer ici les observations que j'ai faites au Chapitre précédent. Il faut aussi savoir que les listes ou cadastres du Paraguay font connaître avec certitude la population de ce pays; mais, comme ni le gouvernement ni les ecclésiastiques n'ont jamais fait exécuter un semblable travail pour ce qui dépend de Buenos-Ayres, le tableau que je donnerai à la fin sera un peu incomplet dans cette partie.

BUENOS-AYRES. On commença à le bâtir le 2 février 1635; cette ville se dépeupla en 1539, mais elle se repeupla en 1580, année où 60 habitans du Paraguay s'établirent dans le même endroit que les premiers fondateurs. En 1620, on y érigea un gouvernement et un évêché. En 1776, on y a établi un vice-roi, en y rétablissant en même tems l'audience

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royale, composée d'un régent, de cinq auditeurs et de deux commissaires du Gouvernement. Cette audience avait été fondée en 1665 et supprimée en 1672. On créa aussi en même tems plusieurs bureaux pour les finances. Les ports de cette ville sont le Riachuelo et la Ensenada, dont j'ai parlé Chapitre IV. Les rues sont larges, tirées au cordeau, et la moitié à-peu-près est pavée. Elle est située en plaine, sur la grève de la rivière de la Plata. La cathédrale est neuve, et il y a en outre cinq paroisses, deux couvens de religieuses, quatre de moines, un hôpital pour les hommes, un autre pour les femmes, un hospice pour les enfans trouvés, et un autre pour les orphelines. Il y a un commissaire de l'inquisition, et un collége où on fait les mêmes études qu'à celui de l'Assomption. Le vice-roi réside dans un fort, qui a vue sur la rivière et sur la ville. La population est de 40,000 ames.

MONTEVIDÉO. En 1724, on ordonna la fondation de cette ville, dont la population commença par des habitans des îles Canaries, en 1726. Les rues sont larges, tirées au cordeau, mais sans pavé. Elle est entourée par la mer, de tous côtés, excepté de celui du fort, qui a quatre bastions. On fait de ce même côté de

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nouvelles fortifications, et le tout est entouré d'un rempart armé de beaucoup de batteries. Sa population totale monte à 15,000 ames, dont presque la moitié habite au-dehors, et à quelque distance de son enceinte. Il y a un gouverneur militaire, un commandant de marine, un couvent de cordeliers, et une paroisse. J'ai parlé du port, Chapitre IV.

MALDONADO. On commença à le bâtir presque en même tems que Montevidéo, ou peu après, et, en 1786, on lui donna le titre de ville. Le terrain est uni et sablonneux; les rues sont tirées au cordeau, mais le port est presque à une lieue de distance. J'en ai parlé Chapitre IV.

COLONIE DEL SACRAMENTO. Cette colonie fut fondée en 1679 Par le gouverneur portugais de Rio Janeiro, et, le 7 août 1680, elle fut ruinée par le gouverneur de Buenos-Ayres. L'année suivante, on permit aux portugais de la rétablir provisoirement. En 1705, le gouverneur de Buenos-Ayres s'empara pour la seconde fois de cette colonie, mais on la céda aux portugais en 1715. Les troupes de Buenos-Ayres s'en emparèrent encore eu 1762, et on la rendit. On la reprit en 1777 on la démolit; mais depuis en y a rebâti une

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assez grande quantité de maisons d'espagnols, accompagnées d'une chapelle en très-mauvais état. Pour le port, voyez Chapitre IV.

SANTA-FÉ DE LA VERA-CRUZ. Cette ville fut fondée en 1573, dans l'endroit qu'occupe aujourd'hui la peuplade de Cayastá, et, en 1651, on la transféra au lieu où elle existe actuellement. Les rues sont droites et larges. Il y a trois couvens de moines, une paroisse et 4,000 ames.

CORRIENTES. Fondée au lieu où elle existe, en 1588 au bord du Paraná, sur un sol argileux et uni: les rues sont tirées au cordeau; il y a trois couvens de moines, une paroisse et environ 4,000 ames.

YTATY. Les fondateurs de Corrientes soumirent ces indiens guaranýs en 1588, et, au bout de quelque tems, ils en formèrent une peuplade, à dix lieues de là en remontant le Paraná, dans un endroit appelé Yguary, et ils réunirent d'autres indiens qui étaient sur les lieux. Après plus de 40 ans, on fixa cette peuplade à l'endroit où elle est aujourd'hui, en y joignant les indiens de l'île d'Apipé, et d'autres qu'on fit venir du Paraguay. Cette peuplade chassa les cordeliers qui en prenaient soin, pour appeler les jésuites: ceux-ci

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changèrent sur-le-champ l'ancien nom de la colonie, pour l'appeler Santa-Ana, et ils lui supposèrent une autre origine. Mais comme les autres moines leur intentèrent procès, un ordre du roi fit restituer la peuplade en 1616. Les payaguas et autres indiens du Chaco la détruisirent presque entièrement en 1748 ainsi que celle de Santa-Lucia.

SAN JOSEF. Fondé par les jésuites en 1633, à coté des montagnes de Tapé, possédées aujourd'hui par les portugais, dans l'endroit appelé Ytaquatia. Cinq ans après, les habitans craignant les portugais, prirent la fuite pour aller s'établir entre les peuplades de Corpus et de San Ygnacio-Miry, et, en 1660 ils se fixèrent à l'endroit où ils sont actuellement.

SAN CARLOS. Formée en règle par les jésuites en 1631, à l'endroit appelé Caapy. Les portugais attaquèrent cette peuplade, ainsi que beaucoup d'autres, dont les débris réunis servirent à établir cette colonie, dans le lieu où elle est depuis 1639.

APOSTOLES. Fondée par les jésuites en 1632, dans les montagnes de Tapé dont nous avons déjà parlé sous le nom de la Natividad. En 1637, les habitans, poursuivis par les portu-

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gais, se fixèrent à l'endroit qu'ils occupent actuellement, et la peuplade prit alors le nom qu'elle porte encore aujourd'hui.

MARTIRES. En 1630, les jésuites fondèrent, dans l'endroit appelé Ybiticaray, la peuplade de Jesus Maria, et, en 1633, celles de San Cristoval et de San Joaquin, ou de San Pedro et de San Pablo del Caapy, ou San Carlos, ces dernières situées vers les montagnes de Tapé. Mais, comme elles furent toutes détruites par les portugais, de la réunion de leurs débris se forma, en 1638, la peuplade de Martires, entre celles de la Concepcion et de Santa Maria la Mayor, située à côté de la première, sur la croupe de cette chaîne de montagnes. En 1704, la peuplade se fixa à l'endroit où elle est actuellement.

SANTA MARIA LA MAYOR. Ce furent aussi les jésuites qui la fondèrent en 1626, au confluent des deux grandes rivières du Paraná et de l'Yguazù. En novembre 1633, la crainte des portugais la força de se retirer à l'endroit où était d'abord celle de Martires, et ensuite elle fut s'établir à l'endroit qu'elle occupe aujourd'hui.

SAN XAVIER. Fondée par les jésuites en 1629, sur le ruisseau Ytalú, un peu au nord de son emplacement actuel.

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SAN NICOLAS. Fondée en 1627 par les jésuites, sur le ruisseau Piratiný-Mirý. Les portugais l'ayant attaquée en janvier 1638, les habitans prirent la fuite et passèrent la rivière d'Uruguay, pour s'établir sur le ruisseau nommé Aguarapucay, entre la peuplade de Santa Maria la Mayor et celle de San Xavier. En 1652 elle se réunit à la colonie d'Apostoles, et, le 2 février 1687, elle se fixa à l'endroit où elle existe aujourd'hui.

SAN LUYS. Les jésuites la fondèrent en 1632, sur la rivière Yacuy ou Ygay, sous le nom de San Joaquin. En 1638, la crainte des portugais l'obligea à se réunir à celle de la Concepcion, dont elle se sépara en 1687, pour s'établir dans l'ancien emplacement de la peuplade de Candelaria, à Caazapa-Miry. De là, elle passa à un endroit voisin de celui qu'elle occupe aujourd'hui; elle se renforça des débris de trois autres peuplades détruites par les portugais, savoir: Jesus-Maria, fondée à Ybiticaray, sur la partie orientale de l'Yacuy; la Visitacion del Caapy, et San Pedro, San Pablo del Caaguazu:

SAN LORENZO. C'est une colonie de Santa Maria la Mayor, fondée en 1691.

SAN MIGUEL. Fondée par les jésuites en

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1632, dans les montagnes de Tapé. Six ans après, pour éviter les incursions des portugais, cette colonie passa la rivière d'Uruguay, et s'établit près de Concepcion; et, en 1687, elle quitta cet endroit pour se fixer à son emplacement actuel.

SAN JUAN. C'est une colonie de San Miguel, fondée en 1698.

SAN ANGEL. C'est une colonie de Concepcion, fondée en 1707, entre les deux rivières d'Yuy; elle a fini par s'établir sur les bords de la plus grande, à l'endroit où on la voit aujourd'hui.

SANTO TOMÉ. Fondée par les jésuites en 1632, sur le ruisseau Tebicuacuy, près d'Ybicuy. En 1639, craignant les portugais, elle changea de place pour se rapprocher de la rivière d'Uruguay, qu'elle passa, pour se fixer à l'endroit où on la trouve actuellement.

SAN BORJA. C'est une colonie de la peuplade de Santo Tomé, fondée en 1690.

LA CRUZ. Fondée par les jésuites en 1629, à l'ouest de la rivière d'Uruguay, au confluent du ruisseau Acaragua: elle descendit après à la rivière Mbororé; ensuite elle se réunit à la peuplade d'Yapeyú, et enfin elle se fixa dans l'endroit où elle est depuis 1657.

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SAN FRANCISCO XAVIER. Une certaine quantité d'indiens mocobis s'adressa au commandant de la ville de Santa-Fé, pour être organisés en peuplade: celui-ci en chargea les jésuites, le 4 juillet 1743. Ces religieux formèrent la peuplade à l'endroit où se trouve aujourd'hui celle de Gayasta, d'où elle a passé à celui qu'elle occupe actuellement; mais comme on n'employa que des moyens ecclésiastiques, sans user de force, on n'y a jamais vu et on n'y voit encore aucun catholique, et les indiens de cette colonie ne diffèrent en rien des sauvages. Enfin, ce n'est autre chose que ce que j'ai dit Chapitre XII.

SAN GERONIMO. Elle ne diffère en rien de la précédente, si ce n'est en ce que les indiens qui la composent sont avipones, et qu'elle fut fondée le I.er octobre 1748.

LAS GARZAS. Une partie des avipones qui composaient la peuplade précédente, s'échappa en 1770, et forma celle-ci. Ils ne connaissent, ainsi que les autres, aucune religion, et sont précisément dans le même cas que les indiens des deux colonies précédentes.

SAN PEDRO et SAN PABLO. Je répète en-

II. a. 22

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tièrement ce que j'ai dit précédemment. Sa fondation date du 10 août 1765.

CAYASTA. Une troupe d'espagnols de Santa-Fé surprit un certain nombre d'indiens charrú;as et minuanes, qui servirent à former cette colonie en 1749. Il n'y a pas un seul catholique; les indiens y sont entièrement sauvages, et tout se réduit à l'état que j'ai décrit plus haut.

YNISPIN ou JESUS NAZARENO. Le commandant de Santa-Fé fonda cette peuplade, formée d'un détachement de mocobis, et il en remit le soin à des ecclésiastiques en 1795; mais il n'y a pas un seul catholique: les indiens sont sauvages, et pour le reste, je ne pourrais que répéter ce que j'ai dit précédemment.

BARADERO. Je ne doute pas qu'elle n'ait été fondée par des chefs laïques, en 1580, et formée d'indiens guaranýs, de la tribu appelée mbeguas: leur mélange avec les espagnols les fait presque tous passer aujourd'hui pour tels, et ils ont oublié leur langue et leurs coutumes primitives.

QUILMES. Dans la vallée de ce nom, vers Santiago del Estero, il y avait deux nations d'indiens appelés quilmes et calianos. En 1618, on les réunit pour former cette peu-

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TABLEAU de la population du Gouvernement de Buenos-Ayres.

NOMS des Villes, Bourgs, Peuplades et Paroisses. ANNÉES de leur fondation. LATITUDE australe. LONGIT. O. de Paris. NOMBRE d'ames.
S. Josef Y 1633 27° 45′ 52″ 58° 8′ 57″ 1352
S. Carlos. Y 1631 27 44 36 58 17 12 1280
Apostoles. Y 1632 27 54 43 58 9 19 1821
Conception. Y 1620 27 58 44 57 57 13 2104
S. Maria la Mayor. Y 1626 27 53 44 57 46 4 911
Martires. Y 1633 27 47 37 57 40 2 937
S. Xavier. Y 1629 27 51 8 57 34 4 1379
S. Nicolas. Y 1627 28 12 0 57 39 53 3667
S. Luis. Y 1632 28 25 6 57 22 14 3500
S. Lorenzo. Y 1691 28 27 24 57 8 30 1275
S. Miguel. Y 1632 28 32 26 56 59 27 1973
S. Juan. Y 1698 28 26 56 56 48 40 2388
S. Angel. Y 1707 28 17 19 57 0 12 1986
Yapeyu. Y 1626 29 31 47 58 58 28 5500
La Cruz. Y 1629 29 29 1 58 48 28 2500
S. Tomé. Y 1632 28 32 49 58 17 43 1500
S. Borja. Y 1690 28 39 51 58 15 58 1800
Guacaras. Y 1588 27 27 31 60 55 12 60
Ytaty. Y 1588 27 17 0 60 31 38 712
S. Lucia. Y 1588 28 59 30 61 18 2 192
Garzas Y 1770 28 28 49 61 11 40 218
S. Geronimo. Y 1748 29 10 20 61 43 46 482
Ynispin, o Jesus Nazareno. Y 1795 29 43 30 62 40 30 600
S. Pedro. Y 1765 29 57 0 62 37 0 643
S. Xavier. Y 1743 30 32 15 62 39 0 67
Caiasta. Y 1749 31 9 20 62 39 0 67
Baradero. Y 1580 34 46 35 62 6 30 d 900
Guilmes. Y 1677 33 38 45 60 36 50 d 800
S. Domingo Soriano. Y d 1650 33 23 56 60 38 20 d 1700
Buenos - Ayres. V 1535 34 36 28 60 40 30 40000
Madalena. P 1730 35 5 6 59 55 40 d 3000
S. Vicente. P d 1730 35 2 20 60 46 30 1750
Moron. P 1730 34 40 10 61 4 45 d 1100
S. Ysidro. P 1730 34 28 0 60 43 10 2000
Conchas. P 1769 34 24 56 60 53 30 2000
Lusan B 1730 34 36 0 61 40 30 1500
Pilar. P d 1772 34 25 56 61 33 40 2058
Cruz. P 1772 34 16 22 61 43 30 1772
Areco. B 1730 34 14 2 62 7 10 2300
S. Pedro. P 1780 33 39 47 62 13 0 d 600
Arrecife. B 1730 34 4 10 62 47 10 1728
Pergamino. B 1780 33 53 28 63 3 5 1200
S. Nicolas. B 1749 33 19 0 62 45 4 4220
Choscumus. F 35 33 40 60 22 15 d 1000
Ranchos. F 35 30 30 60 10 54 d 2000
Monte. F 35 25 40 61 10 54 d 750
Lujan. F 34 39 30 62 4 50 d 2000
Salto. F 34 18 45 62 54 40 d 750
Roxas. F 34 11 30 63 19 50 d 740
Melineué. P 33 44 30 64 9 56 d 400
Montevideo. V 1724 34 54 36 58 30 42 15245
Piedras. P 1780 34 45 24 58 32 4 d 800
Canelon. B 1778 34 35 23 58 34 55 3500
S. Lucia. B 1781 34 30 35 58 40 41 d 460
S. Josef B 1781 34 22 17 59 13 22 d 350
Colla. P 1780 34 19 39 59 41 43 d 300
Colonia. B 1679 34 26 10 60 9 15 d 300
Real Carlos. P 1680 34 25 8 60 9 56 d 200
Vivoras. P 1680 33 56 20 60 31 30 d 1500
Espinillo. P 1680 33 33 30 60 32 15 d 1300
Mercedes, o Capilla Nueva. P 1791 33 12 30 60 17 40 d 850
Martin Garcia. P 34 11 5 60 33 40 d 200
Arroyo de la China. B 1780 32 29 18 60 33 55 d 3500
Gualegaichu. B 1780 32 59 15 60 47 8 d 2000
Gualeguay. B 1780 33 8 19 61 48 10 d 1600
Pando. P d 1782 34 41 18 58 9 4 d 300
Maldonado. V d 1782 34 53 12 57 7 44 d 2000
S. Carlos. B 1778 34 44 45 57 4 4 d 400
Minas. B 1783 34 21 30 57 25 34 450
Rocha. B 1800 34 22 0 56 32 58 350
S. Teresa. F 1762 33 58 5 55 54 15 d 120
S. Miguel. F 1733 33 44 44 55 55 30 40
Melo. B 1795 32 23 14 56 37 44 820
S. Tecla. F 1773 31 16 8 56 34 24 130
Batoby. B 1800 30 36 1 57 6 24 948
Corrientes. V 1588 27 27 21 61 6 0 4500
Caacaty. P 1780 d 27 31 0 d 60 21 0 d 600
Burucuya. P 1780 d 27 57 50 d 60 35 25 356
Aladas. P 1780 28 15 20 60 50 20 d 1200
S. Roque. P 1781 28 33 33 60 57 30 1390
S. Fee. V 1573 31 40 29 63 12 30 4000
Baxada. B 1730 31 44 15 63 4 30 3000
Novoya. P 1393 32 17 43 62 24 34 d 1500
Coronda. B 1768 31 58 47 63 21 50 2000
Rosario. B 1730 32 56 4 63 11 20 3500
Rioncyro. B 1781 40 50 0 64 43 30 d 300
Maluinas. P 51 32 0 59 57 30 d 600
TOTAL 170,832

NOTA. La lettre d indique doute sur l'endroit où elle se troave; et l'Fun fort militaire.

Tome II, page 339.

[page] 339

plade, composée alors de 700 indiens en état de porter les armes. Leurs alliances répétées avec les espagnols, les font aujourd'hui presque tous passer pour tels, et ils ont oublié leurs langues qui étaient différentes.

SANTO DOMINGO SORIANO. Cette peuplade, comme je l'ai dit Chapitre X, fut formée d'indiens chanás, un mille et demi à l'ouest de l'endroit où elle est actuellement, et où elle s'établit en 1704; mais j'ignore l'année de sa fondation.

Nota. Le tableau ci-contre ne désigne pas l'année de la fondation de quelques peuplades, ni le nombre des habitans, parce qu'on les ignore. Quant aux signes, ils sont les mêmes que ceux du tableau qui termine le Chapitre précédent, en y ajoutant l'F qui signifie Fort.

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CHAPITRE XVIII.

Histoire abrégée de la découverte et de la conquêt de la rivière de la Plata, et du Paraguay.

LA cour d'Espagne donna le commandement d'une expédition destinéeà faire des découvertes à Jean Diaz de Solis, premier pilote, et natif de la ville de Lébrixa. En conséquence, il sortit de Lépe au mois de septembre de l'an avec trois navires; l'un de soixante tonneaux, et les deux autres de trente chacun. Il embarqua soixante soldats et des vivres pour deux ans et demi. Il relâcha à l'île de Sainte-Catherine, et étant arrivé après à la rivière que nous appelons de la Plata, il s'y introduisit en lui donnant le nom de rivière de Solis. Mais ayant débarqué sur sa côte septentrionale, avec le dessein de parler à quelques indiens charruas qui se présentaient à la vue, il fut massacré, aussi bien que ceux qui l'accompagnaient, par les mêmes indiens et par d'autres qui sortirent d'une embuscade très-près d'un ruisseau qui, par cet événement, porte aujourd'hui le nom de Solis,

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entre les villes de Montevidéo et Maldonade. Son frère et son beau-frère, François Torres, qui étaient des pilotes, et tout le reste de l'expédition, ne perdirent pas un moment pour s'en retourner en Espagne, où l'on ne s'occupa plus de la rivière de la Plata jusqu'à la fin de l'année 1525.

Cette année la cour d'Espagne expédia Diego Garcia, fils de Mognér, lequel sortit de la Corogne, le 15 janvier 1526, avec un seul navire, Il relâcha aux îles Canaries, et après à Saint-Vincent, port du Brésil, où il acheta un brigantin aux portugais, et promit à un bachelier, qu'aussitôt qu'il arriverait à la rivière de la Plata, il renverrait le grand navire à Saint-Vincent pour transporter en Europe huit cents esclaves appartenant à ce bachelier, qui s'embarqua avec Garcia. Ce dernier sortit de Saint-Vincent le 15 janvier 1527, et relâcha dans le port des Patos par les 27 degrés de latitude.

Dans ce port il joignit le vénitien Sébastien Gaboto, à qui l'on avait ordonné en Espagne d'aller aux Indes orientales par le détroit de Magellan. Il était sorti de Saint-Lucar le 3 avril 1526, dans cette idée, avec quatre bâtimens, dont il perdit le plus gros dans

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l'île de Sainte-Catherine. Il trouva aussi au port des Patos les espagnols Henri Montes et Melchior Ranurez, qui avaient déserté de l'armée qu'avait commandé Solis. Dansles environs, il y avait aussi quinze autres espagnols déserteurs de l'armée du capitaine dom Rodrigue d'Acuna, destinée pour les Indes orientales. Tous ces déserteurs informèrent Gaboto qu'il y avait de grandes richesses d'or et d'argent dans la rivière de la Plata. C'est pour cela qu'il se détermina à s'introduire par cette rivière; et, pour mieux y parvenir, il construisit une galiotte. Mais comme quelques-uns des siens lui reprochaient qu'il abandonnait son voyage aux Indes orientales, et s'opposaient à l'idée d'aller à la rivière de la Plata, il prit le parti d'abandonner dans l'île de Sainte Catherine les principaux opposans, qui étaient Martin Mondez, Michel Roxas, et un autre appelé aussi Roxas. Après cela, il appareilla le 15 février 1527, il mouilla dans le port des Patos, d'où il emporta quatre indiens et quantité de vivres; il entra dans la rivière de la Plata, et il ancra vis-à-vis Buenos-Ayres, dans l'embouchure d'un ruisseau qu'il appela Saint-Lazare, et qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Jean. Dans cet endroit il joi-

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gnit François Puerto, qui était l'unique qui avait sauvé sa vie parmi ceux qui avaient débarqué avec Solis. Gaboto laissa dans ce port les deux plus gros navires, avec trente hommes et douze soldats pour défendre les effets, qu'il déposa dans une barque entourée d'une palissade. Le 8 mai de la même année, il partit avec la galiotte et la caravelle, en donnant ordre à ceux qui restaient de chercher un meilleur port dans les environs. Pour exécuter cet ordre, l'un des deux plus gros bàtimens entra par la rivière de l'Uruguay, lequel échoua au troisième jour par une tempête. Heureusement l'équipage se sauva, et il arriva à Saint-Jean, une partie embarquée dans le canot, et le reste par terre, le capitaine et quelques autres ayant péri dans un combat que leur donnèrent les indiens iaros.

Quant à Gaboto, il prit avec ses deux navires le bras plus austral de la rivière Paraná, qu'il appela des Palmiers. Il traita amiablement les guaranýs appelés mbeguas; et après leur avoir acheté des vivres, il continua jusqu'aux 32° 25′ 12″ de latitude, où se trouve l'embouchure du ruisseau Carcaranal, qui vient de l'intérieur des terres. Dans cet endroit il construisit un brigantin, et il bâtit

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le petit fort qu'il appela de Saint-Esprit. Ce pays appartenait aux indiens caracarás, qu'il traita avec amitié, ainsi que les timbus qui demeuraient un peu plus haut. Tous étaient de la nation guaraný. Cependant Gaboto expédia la galiotte pour transporter les effets qu'il avait laissés à Saint-Jean; et quand ceux-ci furent arrivés, il partit le 23 décembre avec sa galiotte et le brigantin, laissant soixante soldats dans le fort. Il suivit le cours du Paraná jusqu'aux 27° 27′ 20″ de latitude, et 59 de longitude, où il remonta ce qu'on appelle le Saut de l'Eau, qui est une basse ou endroit où la rivière a très-peu d'eau. Il s'arrêta là trente jours avec les indiens guaranýs, qu'il fit venir de Sainte-Anne, et qui aujourd'hui sont chrétiens dans la peuplade d'Itaty. Ces indiens portaient dans leurs oreilles quelques petites lames d'or et d'argent, que les espagnols échangèrent contre d'autres bagatelles.

Après cela, le 28 mars 1528, Gaboto rebroussa chemin, et s'introduisit par la rivière du Paraguay, pour y trouver certains indiens qu'on lui avait dit avoir vendu les lames d'or et d'argent à ceux de qui on les avait achetées. Quand Gaboto fut arrivé à l'embouchure

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de la rivière Bermejo, il fit avancer le brigantin avec trente hommes. Ceux-ci rencontrèrent quelques indiens agaces, lesquels persuadèrent aux espagnols qu'effectivement ils possédaient beaucoup d'or et d'argent dans leurs maisons, qui étaient très-près, et qu'ils l'échangeraient volontiers avec d'autres choses. Les espagnols, au nombre de quinze, s'étant laissé persuader, suivirent les agaces, et ceux-ci les surprirent et les massacrèrent tous. Les principaux furent le commandant en second Michel Rifos et le trésorier Jérôme Nuñez. Cet échec, et la nouvelle que quelques navires étaient entrés par la rivière de la Plata, déterminèrent Gaboto à rebrousser chemin. Il n'avait fait que trente lieues depuis l'embouchure de la rivière du Paraguay, quand il rencontra Garcia qui montait. Tous les deux prétendaient avoir les premiers droit à la découverte du pays; mais enfin ils convinrent d'aller ensemble jusqu'au fort Saint-Esprit, d'y construire six brigantins, et de continuer la découverte et la conquête de commun accord.

Garcia, que nous avons laissé dans le port des Patos, se dirigea vers la rivière de Solis ou de la Plata. Quand Antoine Gragéda,

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qui commandait a Saint-Jean, découvrit ces navires, il eut peur, parce qu'il s'imagina qu'ils appartenaient à ceux que Gaboto avait abandonnés dans l'île de Sainte-Catherine: mais quand il vit que c'était Garcia, il le reçut avec toutes les marques d'amitié. Garcia expédia immédiatement son gros navire à Saint-Vincent pour chercher les esclaves, selon le contrat qu'il avait fait avec le bachelier portugais; et ayant arrangé le brigantin qu'il avait apporté en pièces d'Espagne, il suivit les traces de Gaboto. Quand il fut arrivé au Saint-Esprit, il força Grégoire Caro de le reconnaître pour son chef, puisqu'il était envoyé pour faire la découverte du pays, tandis que Gaboto devait se rendre aux Indes orientales, selon les ordres de la cour. En effet, Caro le reconnut pour son chef, d'autant plus volontiers qu'on venait de lui dire que Gaboto et son monde avaient été massacrés. Après cela Garcia continua sa navigation, et, comme nous avons vu, il rencontra Gaboto; tous deux descendirent au Saint-Esprit pour continuer les découvertes d'un commun accord. Mais bientôt après ils se brouillèrent, et Garcia, dont le parti était moins nombreux, continua son voyage jus-

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qu'en Espagne. Gaboto s'arrêta au Saint-Esprit, d'où il dépêcha dans la caravelle Ferdinand Calderon et Rojel Barto, pour informer Sa Majesté de ses découvertes et de ses opérations, en lui présentant les lames d'or et d'argent qu'on avait échangées avec les indiens de Sainte-Anne. Voilà le motif pour lequel on donna alors à ce pays-là le nom de rivière de la Plata, qu'il conserve encore, malgré qu'après en avoir fait l'entière découverte, on n'ait pas pu trouver la moindre trace de ces métaux ni d'aucun autre. Le roi d'Espagne fut content de la conduite de Gaboto, et lui ordonna de continuer cette conquête, en lui offrant d'envoyer les secours qu'il demandait. Mais le trésor public se trouvant épuisé, et ne permettant aucune dépense, il fallut donner la commission de cette conquête à dom Pierre de Mendoza, gentilhomme fort riche de Guadix, qui offrit de la faire à ses frais. Cependant Gaboto laissa cent dix hommes au Saint-Esprit, sous le commandement de Nuno de Lara, et il s'embarqua pour l'Espagne, où il arriva l'an 1530.

Lara conserva la paix avec les caracarás et les tymbús jusqu'en 1532, qu'elle fut troublée par l'aventure suivante: Mangoré, ca-

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cique des tymbús, devint amoureux d'une espagnole nommée Lucia Miranda, femme légitime de Sebastien Hurtado. Ne pouvant réussir dans ses vues par les moyens ordinaires, il résolut d'employer la violence pour se satisfaire, et, pour cela, de profiter de l'absence de Ruy Garcia Mosquera, qui était sorti du fort avec quarante soldats sur un Brigantin, pour acheter des vivres aux indiens des îles et des bords de la rivière. Mangoré réunit ses gens, et les cacha entre des saules; ensuite, lorsque la nuit fut venue, il s'approcha du fort avec huit indiens; il pria d'ouvrir, ce que l'on fit, parce qu'on le regardait comme ami, et qu'il apportait des vivres. Alors Mangoré donna le signal; et comme il empêcha de fermer les portes, les indiens de l'embuscade arrivèrent tous; ils tuèrent jusqu'au dernier les espagnols, qui ne s'attendaient à rien; mais il périt aussi beaucoup d'indiens, et entre autres Mangoré. Ceux qui étaient sur le brigantin étant de retour, pleurèrent le malheur de leurs camarades; mais comme Sébastien ne trouva pas le cadavre de sa Lucia, il se douta de l'affaire, et partit seul, comme un fou, pour aller la chercher parmi les indiens. Ceux-ci

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voulaient le tuer, et ne lui accordèrent la vie qu'aux instances de Lucia, dont Syripo, frère de Mangoré, était également devenu amoureux. Mais, fatigué de sa résistance, il la fit brûler toute vive, et fit périr son mari à coups de flèches, après l'avoir attaché à un tronc d'arbre.

Mosquera, avec sa troupe et son brigantin, alla à la côte du Brésil, et s'établit à Yguá, à vingt lieues de San-Vicente, qui était une colonie portugaise. Ceux-ci lui déclarèrent la guerre en 1534. Sur ces entrefaites, arriva un corsaire français, qui envoya sa chaloupe à terre pour acheter des vivres. Les espagnols la prirent pendant la nuit. Ils s'embarquèrent dans cette même chaloupe, s'approchèrent du corsaire, et s'en emparèrent par surprise. Aussitôt ils descendirent à terre les canons, qui leur servirent à battre les portugais, qui étaient venus les attaquer en grand nombre. Ils poursuivirent leur victoire jusqu'à San-Vicente, qu'ils saccagèrent. Ensuite ils se rembarquèrent, et allèrent s'établir à l'île de Santa-Catalina (Sainte-Catherine.)

Don Pedro de Mendoza, nommé chef de la rivière de la Plata, partit avec quatorze bâtimens, soixante-douze chevaux, deux mille

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cinq cents espagnols, et cent cinquante allemands, flamands ou saxons. Il quitta Séville, le 24 août 1534, et arriva à Rio-Janeiro. Comme il était dangereusement malade, il donna le commandement à Juan de Osorio son second. Mais peu de tems après il le fit assassiner, parce que les envieux d'Osorio le lui avaient rendu suspect par leurs rapports; et Mendoza continua son voyage jusqu'à l'île de San-Gabriel, autrement la colonie del Sacramento (du Saint-Sacrement.)

Aussitôt il fit reconnaître la côte méridionale qui est en face: il y fit passer toute sa flotte, et y fonda, le 2 février 1535, la ville de Buenos-Ayres, dont j'ai parlé au Chapitre précédent. On commença à l'entourer de murs; et les indiens guaranýs et les pampas ou querandýs, dans les premiers jours apportèrent des vivres, et en vendirent aux espagnols. Mais ensuite ils en tuèrent dix qui coupaient du bois, et ils attaquèrent la ville pour en détruire les ouvrages.

Pour les châtier, le chef envoya contre eux douze capitaines à cheval et cent trente fantassins, sous les ordres de son frère don Diego. Le second jour, ils arrivèrent au vallon d'Escobar, et voyant devant eux les guaran ýs

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et querandýs sous les armes, ils les attaquèrent: mais à peine eurent-ils fait quelques pas, que leurs chevaux enfoncèrent dans la bourbe jusqu'au poitrail, et restèrent comme immobiles. Les ennemis avec leurs boules, leurs dards et leurs flèches, tuèrent dix cavaliers, entr'autres le commandant, et vingt fantassins. Il y périt aussi beaucoup d'indiens; et les espagnols ne retournèrent à la ville, qu'après avoir bâti un petit fort, qu'on reconnaît encore en face, tout près de la chapelle del Pilar, et où ils laissèrent cent soldats.

On commençait à souffrir des maladies, et la provision de vivres diminuait. Pour remédier à ce dernier inconvénient, on envoya un bâtiment en acheter aux îles du Paranà, et un autre à la côte du Brésil. D'autres suffisamment garnis de troupes, sous les ordres de Juan de Ayolas, remontèrent la rivière pour chercher un autre endroit propre à un établissement. Le premier revint, ne rapportant que peu de vivres, dans le moment où les pampas ou querandýs avaient attaqué la ville, où ils avaient tué trente espagnols, et brûlé presque toutes les maisons. Ayolas arriva ensuite, après avoir élevé le petit fort de Corpus-Christi ou Buena-Esperanza, dans

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le territoire des indiens tymbús, cinq lieues au-dessous de Coronda. Il y avait laissé cent hommes de garnison. Le chef se rendit surle-champ dans cette nouvelle colonie avec plus de la moitié de son monde; mais comme on y éprouva également des maladies qui diminuèrent beaucoup le nombre des colons, quelques-uns désertèrent pour aller vivre avec les indiens. Alors le chef envoya Juan de Ayolas avec trois cents soldats pour remonter la rivière; et, peu de tems après, étant tombé dangereusement malade, il chargea ce même Ayolas du gouvernement en son absence. Quant à lui, il s'embarqua pour l'Espagne, et mourut sur mer.

Jean d'Ayolas suivit les pas de Gaboto, en remontant la rivière du Paraná, traitant amiablement tous les indiens qu'il rencontra dans sa navigation. Ensuite il entra par la rivière du Paraguay jusqu'aux 25° 38′ 3″ de latitude, où cette rivière se rétrécit beaucoup. Dans cet endroit appelé l'Angostura, il fut vigoureusement attaqué par les canots des indiens agaces, qui lui tuèrent quinze espagnols; mais il triompha. Il continua sa navigation jusqu'à cinq lieues plus haut, et il mouilla dans l'endroit qu'on appelle la Villette, dans l'idée

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d'acheter aux indiens les vivres qui lui manquaient. Ayolas, en remontant la rivière, trouva sur les bords beaucoup d'indiens qui le traitèrent amicalement; mais étant arrivé au même endroit où Gaboto avait été attaqué par les agaces, ils l'attaquèrent également, et tuèrent quinze espagnols. Cependant il les repoussa, et poursuivit sa route cinq lieues plus loin. Il mouilla à la Villeta, dans le dessein d'acheter des vivres aux carios, parce qu'il commençait à en manquer. Mais ces indiens qui forment aujourd'hui la peuplade d'Ytá, ne voulurent pas lui en vendre, ni même traiter avec les espagnols, et leur déclarèrent la guerre. Cela détermina Ayolas à débarquer avec sa troupe, et, les ayant joints près du vallon de Guarnipitán, il leur livra bataille. Les indiens perdirent beaucoup de monde, et il y eut seize espagnols de tués. Cette victoire força les indiens à faire la paix, et, outre les vivres, ils livrèrent sept jeunes filles pour Ayolas, et deux pour chaque soldat.

On construisit ensuite, un peu plus haut, une maison fortifiée, qui fut la première de la ville de l'Assomption, dont j'ai parlé au Chapitre XVI. On la nomma ainsi, à cause du jour de la bataille qui se donna le 15 août 1536.

II. a. 23

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Ayolas y laissa quelque garnison, prit des vivres, et remonta la rivière jusqu'au 21° 5′ de latitude. Alors il débarqua, le 2 février 1537, dans un endroit qu'il appela Puerto de Candelaria. Il y laissa ses bâtimens à Domingo Martinez de Yrala, avec ordre de l'attendre pendant six mois, et il entra dans l'intérieur des terres vers le nord-ouest, avec deux cents espagnols.

Pendant ce tems, le bâtiment que l'on avait envoyé au Brésil, était rentré à Buenos-Ayres chargé de vivres, et il ramenait les espagnols que nous avons dit s'être fixés a Santa-Cata-lina. On résolut en conséquence, que Juan de Salazar remonterait la rivière avec des troupes pour renforcer Ayolas, en même tems qu'on lui porterait la nouvelle qu'on l'avait nommé principal chef. Salazar arriva au rendez-vous où Yrala attendait Ayolas avec les bâtimens; et comme on n'avait aucune nouvelle de ce dernier, il retourna à Buenos-Ayres, après avoir renforcé, chemin faisant, la troupe de l'Assomption. Comme Francisco Ruiz Galan, commandant alors à Buenos-Ayres, manquait de vivres, il alla en chercher à l'Assomption. Il y trouva Yrala, qui venait d'y arriver, après avoir attendu plus de six

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mois à son rendez-vous. Ruiz Galan lui ordonna d'y retourner de suite, et, après avoir pris des vivres, il descendit la rivière pour s'en retourner.

Lorsque Galan arriva à Corpus-Christi, il trouva les espagnols brouillés avec les indiens, et après y avoir laissé cent vingt soldats, il parvint à Buenos-Ayres. Pendant son absence, il était arrivé d'Espagne un inspecteur (veedor) nommé Alonso Cabrera, avec trois bâtimens chargés de recrues, de munitions, etc. Un autre s'était arrêté à Santa-Catalina en trèsmauvais état, ce qui détermina à y envoyer un navire pour lui porter des secours. En même tems on en envoya un autre en Espagne, pour faire connaître l'état des affaires.

A peine ces deux bâtimens avaient-ils mis à la voile, que l'on apprit que les indiens avaient surpris et tué les espagnols qui se rendaient à Corpus-Christi sur un brigantin; et craignant pour le sort de cette colonie, on y envoya deux bâtimens avec des troupes. Celles-ci arrivèrent au moment que les indiens tenaient le fort assiégé. Ils avaient déjà tué cinquante hommes, et le gouverneur luimême. Mais ce renfort, qui arriva si à-propos, les mit en fuite, après les avoir bien châtiés.

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Cependant ayant réfléchi sur le parti qu'il convenait de prendre, tous les espagnols s'embarquèrent et se rendirent à Buenos-Ayres, après avoir abandonné le fort.

Comme les derniers vaisseaux arrivés d'Espagne avaient apporté un ordre du roi, pour élire un gouverneur à la pluralité des voix des conquérans, au cas qu'Ayolas fût mort, ce que l'on soupçonnait fortement, on résolut de laisser à Buenos-Ayres la garnison nécessaire, et d'envoyer tout le reste avec les principaux capitaines à l'Assomption, où l'élection devait se faire. A peine y arrivèrent-ils qu'ils rencontrèrent Yrala, qui avait descendu la rivière, et qui leur donna la nouvelle positive de la mort d'Ayolas, qu'il avait apprise par un indien.

Ayolas avait pénétré par le Chaco et par la province de Chiquitos jusqu'au Pérou, où il s'était procuré un peu d'argent, et il était retourné au port de Candelaria; mais comme il n'y trouva pas sa flotte, qui venait d'en partir, il s'établit sur le territoire des payaguás sarigués, qui, s'étant réunis avec les mbayás, le surprirent et le tuèrent, ainsi que tous ses espagnols.

Yrala avait manqué d'éprouver le même

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sort, la dernière fois qu'il avait remonté la rivière; car ayant débarqué avec son monde dans une des îles qu'elle forme, il vit paraître cent payaguás, qui lui firent entendre de loin que, puisqu'ils étaient nus et sans armes, les espagnols devaient quitter leurs armes pour venir leur parler. C'est ce que l'on fit. Mais les indiens s'étant approchés, chacun d'eux se jeta sur un espagnol, et en même tems deux cents payaguás armés, qui étaient sur la rive, se mirent à courir pour tuerles espagnols qui luttaient avec les autres. Yrala, qui était resté un peu en arrière, prit son épée et son bouclier, et en tua douze dans un instant; enfin les cent indiens périrent presque tous avant l'arrivée des autres. Ils éprouvèrent le même sort en attaquant la flotte, mais on y perdit quelques espagnols.

On s'occupa ensuite, à l'Assomption, de l'élection d'un chef, et, au mois d'août 1538, le choix tomba sur Domingo Martinez de Yrala. Il envoya aussitôt chercher tous les espagnols qui étaient restés à Buenos-Ayres. Le vaisseau de Santa-Catalina, et celui qui l'avait été chercher y étaient déjà arrivés; mais le premier s'était perdu en entrant dans le port. Après la réunion de la garnison de

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Buenos-Ayres avec celle du fort situé en face del Pilar, dont nous avons parlé précédemment, on remonta l'Assomption; et, en faisant la revue, on vit que de plus de trois mille hommes venus d'Espagne, il n'en restait plus que six cents. On leur donna à tous un terrain pour bâtir une maison, et des terres à cultiver. On entoura le tout d'une palissade. On nomma des alcades et des régidors: on établit une police dans la ville, et l'on forma plusieurs peuplades de carios ou guaranýs, à qui l'on fit prêter serment de fidélité et de vasselage. On voulut en faire autant des guaycurús et autres indiens du Chaco, mais on ne put pas en venir à bout.

Ces opérations n'étaient pas encore achevées, lorsque les guaranýs formèrent une conspiration pour détruire tous les espagnols. A cet effet, ils s'introduisirent dans la ville, sous prétexte d'y passer la semaine sainte avec les espagnols, mais dans le dessein de les attaquer, quand ils seraient à la procession appelée la procession de sang, parce que la plupart des espagnols s'y donnaient la discipline. Tout était prêt; mais, le jeudi saint 1539, une indienne révéla le secret de la conspiration à Salazar, qui en avertit Yrala. Celui-ci fit

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battre la générale, sous prétexte d'une attaque des guaycurús, et se saisit des principaux conjurés qu'il fit pendre, et pardonna aux autres.

Comme on avait appris en Espagne ce qui se passait dans cette colonie, et que l'on avait de forts soupçons de la mort d'Ayolas, on nomma pour chef de la conquête Alvar Nuñez Cabeza-de-Vaca, qui offrit de la continuer à ses frais. En conséquence, il réunit quarantesix chevaux, quatre cents soldats et quatre vaisseaux, et il partit de San-Lucar, le 2 novembre 1540. Il arriva à la Cananea, dont il prit possession, et ensuite à Santa-Catalina, après avoir perdu vingt chevaux. Il y fit différentes reconnaissances, et perdit deux bâtimens, ce qui le détermina à se rendre par terre au Paraguay.

Pour cela, il envoya par mer Felipe de Cacerès avec les vaisseaux et quelques troupes; et pour lui, prenant deux cent cinquante soldats et tous les chevaux, il entra dans la rivière d'Ytabucú qui est en face de la pointe de l'île de Santa-Catalina. Il y navigua tant qu'il put; et, le 12 novembre 1541, il commença à traverser des chaînes de montagnes désertes. Au bout de dix-neuf jours, il rencontra des plaines peuplées de guaranýs, et

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il en prit possession au nom du roi, en les nommant province de Vera. Il continua sa route: et, le I.er décembre, au Saut de l'Yguazù, il acheta aux indiens quelques canots, qui lui servirent à passer le Paraná, et pour envoyer à l'Assomption les gens faibles et malades qui devaient descendre cette rivière jusqu'à ce qu'ils rencontrassent celle du Paraguay, et remonter à l'Assomption. Quant à lui, il continua son voyage par terre avec le reste de sa troupe; et, le 11 mars 1542, il fit son entrée dans la capitale, et prit le commandement. On vit ensuite arriver heureusement les malades, et Felipe de Cacerès, avec lequel Nuñez eut une dispute très-injuste et très-scandaleuse, parce qu'il ne voulait pas le mettre en possession d'une place de régidor, à laquelle le roi l'avait nommé.

Alors, les guaycurús tuèrent quelques espagnols et quelques guaranýs qui travaillaient dans les habitations du voisinage. Le chef marcha contre eux: il vint à bout de les surprendre, d'en tuer quelques-uns, et de faire un assez grand nombre de prisonniers. Cette victoire engagea les lenguas à lui faire présent de quelques jeunes filles, et à demander la paix, qu'on leur accorda.

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Le chef avait ordre de chercher quelque chemin pour communiquer avec le Pérou, et il chargea Y rala de cette affaire. Celui-ci partit avec trois brigantins, montés par quatre-vingt-dix espagnols; et, après avoir pris sous le tropique huit cents guanarý des peuplades******* d'Ypané, de Guarambaré et d'Atirà, il remonta jusqu'à Las Piedras-Partitas, au 22° 34′. Là, il fit marcher ces indiens vers l'ouest, sous les ordres du cacique Aracaré, avec trois espagnols, pour voir si l'on pourrait pénétrer dans le Pérou de ce côté, et il continua sa navigation en remontant la rivière. Au bout de quelques jours, Aracaré se retira, parce qu'il craignait les indiens du Chaco, ce qui engagea le chef à envoyer d'autres guaranýs du voisinage de l'Assomption: ils suivirent la même route que les autres, et furent obligés de revenir, parce qu'ils manquaient d'eau et de vivres. Ils ne rencontrèrent personne en chemin.

Y rala arriva, le 6 janvier, au 17° 57′ de latitude; il mouilla dans le lac Yaibá, qu'il appela Puerto de los Reyes (Port des Rois), à cause du jour de son arrivée. Il traita bien les indiens du pays, et, après avoir débarqué, il pénétra dans l'intérieur pendant l'espace de

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quatre journées. Il prit des renseignemens, et, en retournant à la capitale, il rencontra un canot espagnol qui lui apportait un ordre positif du chef, de faire pendre Aracaré, pour s'être retiré. Il exécuta cet ordre en passant, et arriva heureusement à l'Assomption, où un incendie avait détruit un assez grand nombre de maisons. Les indiens d'Ypané, Garambaré et Atyrá, voulant venger la mort injuste d'Aracaré, déclarèrent la guerre aux espagnols, et Yrala fut obligé de partir avec 150 hommes pour les soumettre; mais il n'en put venir à bout qu'après une bataille sanglante, où il périt seize espagnols et beaucoup d'indiens.

Alvar Nuñez, d'après ce qu'Yrala lui avait fait savoir, résolut d'aller en personne chercher un chemin pour pénétrer au Pérou. La première mesure qu'il prit fut de nommer de nouveaux employés des finances, et d'annuller les nominations faites par le roi: il réussit dans ses projets, malgré les grands obstacles qu'il rencontra. L'expédition partit le 8 septembre 1543; elle était composée de 400 espagnols et de 12 chevaux. Une partie alla par eau, et l'autre par terre, jusqu'au mont San Fernando, aujourd'hui le pain de

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Sucre, à 21° 22′ de latitude. A cet endroit, toutes les troupes se réunirent et s'embarquèrent. En suivant leur route, elles trouvèrent quelques indiens guasarapòs, qui surprirent le dernier brigantin et lui tuèrent six hommes. Enfin les espagnols arrivèrent au port de los Reyes, où, sur-le-champ, ils virent se présenter avec des dispositions pacifiques, les indiens orejones, cacocis, chanés et guaranýs.

Le commandant, sans perdre de tems, détacha deux espagnols qui parlaient guaraný, avec quelques orejones: ils revinrent au bout de huit jours, et la seule nouvelle qu'ils apportèrent, fut qu'ils étaient parvenus au pays de los Xarayes, qu'ils y avaient été bien reçus, et que c'était un terrain entièrement inondé. Le chef prit alors 300 espagnols avec des vivres pour vingt jours, et, le 26 novembre 1545, il dirigea sa route vers le couchant, entre les bois. Le sixième jour il rencontra une peuplade de quatorze guaraný, et, deux journées après, une autre qui n'était composée que de dix. Ces derniers lui dirent qu'il y avait seize journées de chemin à faire dans un désert, avant d'arriver au mont Ytapuá;-Guazú, mais qu'à une journée de là il ren-

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contrerait beaucoup d'indiens. D'après cela, comme les vivres diminuaient, et que le pays commençait à éprouver son inondation périodique, on retourna au port.

Aussitôt que le chef y fut arrivé, il envoya acheter des vivres chez les indiens du voisinage, et, comme on n'en trouva pas, il fit remonter la rivière à un brigantin. Ce bâtiment rencontra d'abord une assez grande quantité d'orejones dans l'île Cumprida; ensuite il trouva les indiens yacarés, et enfin les Xarayes. Les espagnols qui étaient sur le brigantin furent bien reçus par-tout, mais ils ne trouvèrent point de vivres, et ils ne rapportèrent que des couvertures et des bagatelles que chacun avait achetées pour son compte. Alvar Nuñez se rendit à l'instant à bord du brigantin, s'empara de toutes les couvertures, etc., et fit arrêter le commandant, parce qu'il l'avait prié de faire rendre aux soldats leurs effets; mais ceux-ci ayant élevé la voix et menacé Alvar Nuñez, il fut obligé de remettre le commandant en liberté et de restituer les effets.

Beaucoup de soldats avaient la fièvre tierce, et tous étaient extrêmement fatigués de l'avarice, du despotisme, de la dureté et des mau-

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vais traitemens d'Alvar Nuñez. Celui-ci avait la fièvre quarte, et comme il manquait de moyens pour arriver au Pérou, il se vit forcé à revenir sur ses pas; mais, auparavant, il s'empara à force armée des orejones de l'île Cumprida, et il les emmena prisonniers avec lui.

Le 8 avril il arriva à l'Assomption, de trèsmauvaise humeur, et outré de se voir détesté de tout le monde, et même des personnes qu'il fréquentait habituellement. En conséquence, il prit le parti de ne point sortir de chez lui; mais, dans la nuit du 25 au 26 avril 1544, 200 espagnols bien armés vinrent le trouver et le conduisirent en prison: les plus animés de tous étaient les employés des finances, parce que c'était ceux qu'il avait le plus choqués. Le lendemain, tous les espagnols réunis élurent gouverneur Domingo Martinez de Yrala, et décidèrent qu'Alvar Nuñez serait envoyé comme prisonnier en Espagne.

Pour cela, on commença à construire un vaisseau qui fut achevé au bout de dix mois. Lorsqu'on tira Alvar Nuñez de sa prison, pendant la nuit, il cria deux fois dans la rue, qu'il nommait Juan de Salazar pour gouver-

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ner en son nom. Celui-ci rassembla ce jour-là même ses partisans, et le petit nombre de ceux d'Alvar Nuñez. Mais, tandis qu'ils délibéraient, Yrala se présenta, et leur défendit de troubler la tranquillité publique. Salazar répliqua; mais on l'embarqua dans un canot pour l'envoyer en Espagne sur le vaisseau qui portait Alvar Nuñez et les principaux chefs des conjurés. Le conseil souverain des Indes, après avoir entendu les deux partis, traita Alvar Nuñez avec plus de sévérité qu'il ne l'avait été dans la colonie, puisqu'il le condamna à être déporté en Afrique.

Cependant les partisans de Salazar, qui étaient nombreux, excitaient du trouble à l'Assomption, où ils formaient un parti d'opposition. Les agaces et les guaranýs remarquèrent ces dissentions, et se réunirent contre les espagnols. Yrala publia des proclamations et prit des mesures sages; ensuite, prenant 350 soldats avec un nombre assez considérable de lenguas et de guaycurús, en qualité d'auxiliaires, il marcha contre les rebelles, sur lesquels il remporta trois victoires, sans pouvoir les réduire, parce qu'ils s'échappèrent à l'Ypané. Yrala s'embarqua pour aller les chercher; il les vainquit vers le milieu de

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l'année 1546, leur accorda la paix et les rétablit dans leurs peuplades.

On n'avait aucunes nouvelles d'Espagne. Yrala voulant pénétrer au Pérou, partit, au mois d'août 1548, avec 350 espagnols et un assez grand nombre de guaranýs en état de servir. Etant arrivé au mont de San Fernando, aujourd'hui le Pain de Sucre, il y laissa 50 hommes avec deux brigantins, et renvoya les autres à l'Assomption. Pour lui, il dirigea sa route vers le nord-ouest; et, après avoir souffert des fatigues incroyables par la disette d'eau et de vivres, après avoir livré des batailles terribles aux mbayas et à d'autres indiens, il traversa le Chaco et la province de Chiquitos, et arriva à la rivière Guapay. Il la passa sur des radeaux formés de troncs d'arbres, et il perdit quatre hommes à ce passage. Quatre lieues plus loin, il rencontra la peuplade des Machcasis. Ils étaient réduits, et appartenaient à la commanderie de Pero Anzures, celui qui avait fondé la ville de la Plata ou Chuquizaca, dans le pays des Charcas, en 1538. Des gens qui parlaient espagnol, y apprirent à Yrala tout ce qui était arrivé à Gonzalo Pizarro dans le Pérou.

Il ne jugea pas à propos de pénétrer dans

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un gouvernement étranger où il y avait tant de troubles; il fit halte, et envoya quatre personnes complimenter à Lima le licencié Lagasca, chef du Pérou, en lui offrant ses troupes, et lui demandant la confirmation de sa nomination au gouvernement de la rivière de da Plata. Lagasca ayant su d'avance l'arrivée d'Yrala, lui écrivit pour le prier de ne pas pénétrer dans un pays où il y avait plusieurs partisans de Pizarro dispersés, qui pourraient séduire ses soldats et exciter de nouveaux troubles. En effet, c'est ce que désiraient ardemment les soldats d'Yrala, et il se trouva très-embarrassé pour les faire retourner à la province de Chiquitos.

Les messagers d'Yrala furent bien reçus par Lagasca, qui leur fit des présens; mais, au moment même où il écrivait à Yrala, en lui faisant concevoir les plus belles espérances, il donna le gouvernement de la Plata à Diego Centeno, qui mourut à Chuquizaca, trois jours avant d'avoir reçu l'avis de sa nomination.

Les soldats d'Yrala étaient extrêmement mécontens de se voir dans un pays aussi pauvre, tandis qu'ils auraient pu s'enrichir au Pérou; et, comme leur chef ne voulait pas

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les y mener, ils lui ôtèrent le commandement pour le donner à un autre, auquel ils n'obéirent pas davantage. Au milieu de cette confusion, chacun s'en alla de son côté pour se rendre au Paraguay. En arrivant au Pain de Sucre, à la fin de 1549, ils y apprirent des nouvelles de la guerre civile de l'Assomption, oú le parti des ennemis d'Yrala dominait; et, comme tous ceux qui revenaient étaient du parti vaincu, ils craignirent pour eux, et réélurent Yrala pour chef.

Comme depuis le départ de ce dernier on n'avait eu aucunes nouvelles de lui à l'Assomption, on soupçonnait, et l'on croyait même qu'il avait péri. Le commandant Don Francisco de Mendoza s'imagina qu'en profitant de ces soupçons on procéderait à l'élection d'un nouveau chef, et que le choix tomberait sur lui. L'affaire souffrit quelques difficultés; mais quand on en vint à donner les suffrages, on élut Diego Abreu, qui prit possession à l'instant. Mendoza, trompé dans ses espérances, commença à publier que l'élection était nulle, et gagna quelques partisans, par le moyen desquels il croyait venir à bout de faire arrêter Abreu; mais celui-ci le prévint et le fit pendre.

II. a. 24

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Yrala arriva peu de tems après, et, lorsqu'il s'approcha de l'Assomption, il demanda qu'on lui remît le commandement. Abreu ne le voulut pas; mais voyant que plusieurs de ses soldats passaient au camp d'Yrala, il craignit qu'ils ne le livrassent à son rival: en conséquence, il s'échappa avec cinquante de ses amis pour se réfugier dans les bois, et laissa son concurrent reprendre le commandement.

Sur ces entrefaites, arriva Nuflo de Chaves, avec les autres espagnols qu'Yrala avait envoyés à Lima, accompagnés de plus de 40 volontaires espagnols, qui amenaient par terre les premières brebis et les premières chèvres qui soient arrivées au Paraguay. Peu de tems après, quelques-uns de ces nouveaux venus formèrent le projet d'assassiner Yrala; mais il les prévint, en fit pendre deux, et pardonna aux autres.

Nuflo de Chaves se maria ensuite avec Doña Elvira, fille de Mendoza, qu'Abreu avait fait pendre; et il s'adressa sur-le-champ à la justice pour demander vengeance contre Abreu et les siens. Yrala, pour lui faire plaisir, envoya quelques détachemens pour les saisir; mais, en secret, il faisait les plus

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grands efforts pour les ramener à la raison. Il en vint à bout à l'égard de la plupart d'entr'eux, dont les principaux étaient Francisco Ortiz de Vergara et Alonso Riquelme, à qui il fit épouser ses deux filles Marina et Ursula. Il n'y eut qu'Abreu et un très-petit nombre des siens qui méprisèrent les propositions d'Yrala. Un des détachemens envoyés à leur poursuite tua Abreu, et porta son cadavre à l'Assomption. Ce spectacle désola ses partisans, et sur-tout Ruy Diaz Melgarejo, qui jura de venger sa mort. Yrala, pour l'en empêcher, le fit arrêter; mais il lui donna en secret des équipages, des armes et des compagnons, pour se rendre par terre au Brésil; ce qu'il exécuta.

Yrala jugea à propos de fonder une ville vers la rivière de la Plata. Au commencement de 1553, il fit partir Juan Romero avec plus de cent soldats, qui fondèrent San Juan-Baptista, en face de Buenos-Ayres, au confluent de la rivière de San Juan. Mais comme les indiens charrúas attaquaient continuellement la ville et les campagnes que l'on cultivait, les fondateurs se retirèrent à l'Assomption.

Dans ce tems-là les guaranýs de la province del Guayrá demandèrent la protection des

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espagnols contre les portugais, qui les faisaient prisonniers et les vendaient comme esclaves. Yrala voulant connaître le pays par lui-même, partit avec une compagnie de soldats, et arriva par terre à la rivière du Paraná;, un peu au-dessus de la fameuse cascade dont j'ai parlé Chapitre IV. Les guaranýs du voisinage lui fournirent des canots, qui lui servirent à remonter la rivière Tiete, où il navigua jusqu'au second rescif d'Abañandabá, où il fut attaqué par les gens du pays. Il les vainquit, et, après avoir débarqué, il parcourut toute la province del Guayrá, et combattit souvent avec les indiens qui lui résistaient. Il retourna au Paraná, et fit traîner par terre quelques canots jusqu'au-dessous de la cataracte dont nous avons parlé; il y fit embarquer une partie de ses troupes, et, conduisant le reste sur le bord de la rivière, il descendit quelques lieues au-dessous, à force de peines et de fatigues, et il perdit même quelques hommes qui se noyèrent dans les tournans de la rivière. Cet accident intimida les guaranýs qui lui avaient fourni les canots; ils l'abandonnèrent, et il s'en revint par terre à l'Assomption.

Aussitôt Yrala autorisa Garcia Rodriguez

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de Vergara, accompagné de soixante espagnols, à fonder la ville d'Ontiveros, sur la côte orientale du Paraný, une lieue au-dessus de la cascade, dans le pays des guaranýs appelés canendiyus. Cette fondation se fit en 1554.

Tandis que tout ceci se passait au Paraguay, on prenait d'autres mesures en Espagne. A peine Alvar Nuñez y était-il arrivé en état de prisonnier, que l'on donna le commandement de la rivière de la Plata à Jayme Resquen, un des principaux auteurs de son arrestation, et qui l'avait conduit en Espagne. Il s'embarqua, mais il fut obligé de rentrer dans le port; ce qui donna à Juan de Sanabria le tems d'intriguer pour obtenir cette place en offrant de plus grands avantages, et il réussit. En conséquence, Sanabria commença ses préparatifs, que la mort empêcha d'achever; son fils les continua, et, après avoir réuni une certaine quantité de monde et de munitions, il remit le tout à ce Juan de Salazar, dont nous avons parlé, et qui retournaît au Paraguay en qualité de trésorier-général. Il s'arrêta pendant deux ans à la cour, au bout desquels il s'embarqua pour aller à son poste, où il n'arriva pas, car il aborda à Carthagène.

En 1552 Salazar partit de San-Lucar avec

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trois bâtimens, dont il perdit un vers le 26.e degré de latitude, en mouillant au port de Los Patos, au Brésil. Cela occasionna de grandes disputes parmi son équipage, sur le parti qu'il fallait prendre. Salazar, accompagné de ceux qui voulurent le suivre, s'en alla à San Vicente, un peu avant le 24.e degré de latitude. Il y resta long-tems parmi les portugais, mais enfin il arriva par terre avec ses gens à l'Assomption au commencement de 1555, accompagné de ce Melgarejo dont nous avons parlé. Il amenait le premier taureau et les sept premières vaches qu'on ait vues au Paraguay.

Les espagnols qui ne suivirent pas Salazar, prirent pour chef Hernando de Trexo, au commencement de 1553, et fondèrent la colonie de San Francisco, entre la Cananea et l'île de Santa Catalina. Trexo s'y maria, et eut un fils nommé Hernando de Trexo,, qui devint évêque du Tucuman, où il amena de l'Assomption une petite négresse esclave, dont il fit présent aux jésuites, et qui est morte, il y a peu de tems, âgée de plus de 180 ans. Les colons qu'on avait placés à San Francisco n'y étant pas contens, ils s'en revinrent par terre à l'Assomption, où ils arrivèrent en même tems que Salazar.

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Peu de tems après, la veille du dimanche des Rameaux de l'année 1555, le premier évêque de l'Assomption y fit son entrée; c'était François Pedro de la Torre. Il amenait avec lui son clergé, et il fut reçu avec grande joie. L'évêque apportait à Yrala plusieurs dépêches, où on le nommait gouverneur avec des pouvoirs extraordinaires. En conséquence, Yrala prit possession; il nomma à différens emplois civils; il divisa les indiens en commanderies, régies par des ordonnances dont il était auteur, et que nous avons vues Chapitre XII, et il envoya Nuflo de Chaves avec des troupes au Guayrá, pour voir s'il y aurait moyen d'établir des communications avec quelque port de la côte du Brésil, et de défendre les indiens contre les portugais. Chaves partit en septembre 1555; il parcourut toute la province du Guayrá; il donna des sauf-conduits à beaucoup de peuplades de guaranýs, pour les présenter aux portugais, en cas d'agression. Il fut attaqué souvent, et revint victorieux à l'Assomption.

Yrala, sans perdre un instant, envoya Ruidiaz Melgarejo avec cent soldats, du nombre de ceux qui n'avaient pas de commanderies, lesquels devaient se réunir avec les colons

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d'Ontiveros, pour se partager les indiens que Chaves avait subjugués, après leur avoir fait prêter foi et hommage. Ils devaient aussi choisir, d'après une délibération générale, le meilleur endroit pour fonder une ville. En conséquence, au commencement de 1557, ils en fixèrent l'emplacement au confluent des rivières de Peguirý et du Paraná, à trois lieues au nord à-peu-près de la ville d'Ontiveros, que l'on abandonna pour lors.

Pour faciliter le passage au Pérou, Yrala, au mois d'avril de la même année 1557, fit partir Nuflo de Chaves avec 220 soldats, des secours et des bâtimens, en lui ordonnant de fonder une ville sur le territoire des indiens Xarayes. A peine cette expédition fut-elle partie, qu'Yrala se rendit à la peuplade d'Ytá, où il tomba malade: on le ramena à l'Assomption, où il mourut au bout de sept jours, à l'âge de 70 ans, et pleuré de tout le monde. Il était de la ville de Vergara dans le Guipuzcoa.

Il nomma, pour lui succéder dans sa place de gouverneur, son gendre Gonzalo de Mendoza, qui fut reconnu aussitôt, et qui donna avis de sa nomination à Melgarejo, qui fondait Ciudadreal, et à Chaves, qui était occupé

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à remonter la rivière. Celui-ci reconnut l'île Comprida, à laquelle on donna le nom de los Orejones: il remonta jusqu'à l'embouchure de la rivière de Jaurú, qu'il appela Port de Perabazanes; il y laissa ses bàtimens, et se mit à chercher dans l'intérieur du pays un endroit plus favorable à ses desseins. Il pénétra dans toute l'étendue de pays que l'on nomme aujourd'hui province de Chiquitos et Matogroso, où il acquit des renseignemens sur des mines d'or. Les indiens paysuris, xaramasis et samaracosis le reçurent amicalement, mais les trabasicosis lui livrèrent un violent combat.

Ce fut là qu'il apprit la nouvelle de la mort d'Yrala, et aussitôt il résolut de fonder une nouvelle province indépendante du Paraguay. Mais, quand il eut fait connaître son projet, presque tous ses soldats le désapprouvèrent et s'en retournèrent à l'Assomption; il n'en resta que soixante avec Chaves. Il parvint avec eux à la rivière de Guapay, et, pénétrant ensuite dans les plaines de Guelgorigota, il rencontra Andres Manso, qui venait du Pérou avec une compagnie, pour s'établir daus ces cantons. Ils se disputèrent tous les deux le droit de conquête, et Chaves partit

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pour Lima, afin d'y soutenir ses droits devant le vice-roi. Celui-ci prononça en faveur de Chaves, et déclara le pays indépendant, en nommant en même tems gouverneur son fils Don Garcia de Mendoza. Celui-ci resta avec son père, et envoya Chaves, avec le titre de son lieutenant, à la nouvelle province, avec quelques troupes et quelques secours. Chaves y retourna donc, et, en 1560, il fonda la ville de Santa Cruz de la Sierra, à côté de la peuplade actuelle de San Josef, dans la province de Chiquitos, à 18° 4′ de latitude, et à 62° 24′ de longitude. Mais, en 1575, on transféra cette ville à l'endroit où elle est aujourd'hui, à 17° 49′ 44″ de latitude, et à 61° 43′ 30″ de longitude. Quelques habitans n'accompagnèrent pas les autres dans ce déplacement; les uns fondèrent la peuplade de San Francisco de Alfaro; et d'autres, ayant construit une barque, naviguèrent sur le Mamoré et ensuite sur le Marañon, et finirent par arriver à Cadix.

Pendant ce tems, le gouverneur de la rivière de la Plata, Gonzalo Mendoza, châtia les agaces, qui étaient devenus insolens, et il mourut le I.er juillet 1558. Aussitôt on nomma pour lui succéder, un autre gendre

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d'Yrala, appelé Francisco Ortiz de Vergara. Il eut beaucoup à souffrir d'une révolte générale des guaranýs déjà soumis, qui lui livrèrent beaucoup de combats vers le mont Acaay, et près des ruisseaux Yaquaris et Mbuyapeý. Les indiens du Guayrá se révoltèrent aussi contre lui; mais tout fut appaisé.

Lorsque l'on pensait à écrire en Espagne pour y faire connaître l'état des affaireson vit arriver de Santa-Cruz, Nuflo de Chaves avec son beau-frère, don Diego de Mendoza, et d'autres, qui venaient chercher leurs familles pour les emmener avec eux. Cela donna occasion à l'évêque de persuader au gouverneur de partir avec Chaves, et d'aller à Charcas, pour demander à l'audience de cet endroit la confirmation de sa place. Comme le gouverneur suivait aveuglément les idées de l'évêque, il fit sur-le-champ les dispositions nécessaires pour le voyage: et, en 1564, le gouverneur, l'évêque, Philippe de Caceres, et plus de trois cents espagnols, dont l'un avait le titre de procureur de la province, partirent pour Charcas. Ils débarquèrent à 19° 18′, et, après avoir traversé la province de Chiquitos, ils arrivèrent à

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Santa-Cruz, et ensuite à Chuquizaca. Aussitôt le gouverneur, appuyé de l'évêque, fit la demande qui était l'objet de son voyage; mais comme il y en avait d'autres qui avaient envie de sa place, ils gagnèrent le procureur même du Paraguay: celui-ci accusa le gouverneur d'avoir abandonné sa province qu'il laissait sans défense, uniquement pour faire confirmer sa nomination, chose qu'il aurait pu faire sans quitter son poste. L'audience ne donna aucune décision; et Caceres, qui était du parti contraire au gouverneur, se rendit, avec d'autres prétendans, à Lima, où le vice-roi priva Ortiz de Vergara du gouvernement, pour le donner à Juan Ortiz de Zarate, à condition que sa nomination serait approuvée par le roi, clause que l'on inséra dans un contrat.

Aussitôt Zarate nomma Caceres son lieutenant, et il l'envoya au Paraguay, tandis qu'il partait lui-même pour l'Espagne, afin d'y faire confirmer sa nomination. Caceres passa à Chuquizaca, où il rejoignit l'évêque et les autres espagnols qui avaient accompagné le gouverneur, et partit pour l'Assomption par le même chemin qu'il avait pris en venant: il fut attaqué plusieurs fois

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par les indiens, et arriva enfin au commencement de 1569.

Caceres, d'après les ordres qu'il avait, descendit ensuite la rivière de la Plata, pour reconnaître un lieu le plus propre à fonder une ville. Quand il fut de retour à l'Assomption, il trouva que l'évêque, piqué de ce qu'il avait agi contre le gouverneur déposé, s'était formé un parti pour lui ôter le commandement. Cela le détermina à ordonner quelques arrestations; et l'évêque excommunia tous ses partisans. Zarate paraissait devoir arriver bientôt, et Caceres descendit la rivière de la Plata pour le rencontrer vers son embouchure; mais enfin, las d'attendre, il retourna à l'Assomption. L'évêque avait gagné beaucoup de monde, et se disposait à faire perdre la liberté ou la vie à Caceres. Celui-ci renforça sa garde, châtia quelques-uns de ses ennemis, et d'autres se retirèrent. Jamais on n'avait vu autant de confusion et de désordre. Mais enfin, dans le courant de 1572, Caceres étant allé à la messe, l'évêque le fit saisir, dans le sanctuaire même, par ses partisans, et en sa présence; on le mit dans une prison, dont l'évêque avait la clef. Martin Suarez, de

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Toledo, principal confident de l'évêque, s'empara du commandement, et, entr'autres choses, il ordonna a Juan de Garay de faire des recrues pour fonder une ville. En conséquence, il réunit, le 14 d'avril 1573, quatre-vingts espagnols qui allaient de conserve avec le vaisseau qui portait Caceres toujours dans les fers, et sous la garde de ses deux plus cruels ennemis, l'évêque et Ruydiaz Melgarejo. Mais, quand ils furent arrivés au bras du Paraná, appelé de los Quiloazas, Garay y entra avec son monde, et le vaisseau continua sa route jusqu'à San-Vicente, sur la côte du Brésil. On y déposa Caceres dans la prison publique: les portugais le mirent en liberté et le cachèrent: mais l'évêque les excommunia jusqu'à ce qu'ils le lui eussent rendu. Le triomphe de l'évêque ne fut pas de durée, car il mourut peu de tems après dans cet endroit; et Caceres alla en Espagne, où on approuva entièrement sa conduite. Quant à Garay, il fonda, en juillet 1573, la ville de Santa-Fé de la Vera-Cruz, dont j'ai parlé dans le Chapitre précédent.

Il y reçut une lettre de Zarate, qui, outre trois cents hommes qu'il avait perdus dans sa longue navigation, venait d'en avoir quatre-

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vingts de tués par les charrúas à la colonie du Saint-Sacrement. Il demandait à Garay des vivres et des troupes: et pour l'y engager, il le confirmait dans le commandement de Santa-Fé. Aussitôt Garay se pressa de faire partir des vivres, et se mit lui-même en marche avec trente soldats et vingt chevaux. Il apprit que Zarate avait passé à l'île de Martin-Garcia, et qu'il avait envoyé une partie de sa troupe par la rivière d'Uruguay pour y fonder une ville. Garay livra sur cette rivière une grande bataille aux charrúas, et, après les avoir vaincus, il continua sa route, jusqu'à ce qu'il rencontra les espagnols mouillés dans la rivière de San-Salvador. On y fonda aussitôt la ville de San-Salvador, et l'on donna à tout le pays le nom de Nouvelle Biscaye. Garay fut nommé lieutenant-général de Zarate.

Celui-ci se rendit ensuite à l'Assomption; et, comme il désapprouva formellement tout ce qu'avaient fait les ennemis de Caceres, ils l'emprisonnèrent, et il mourut à la fin de 1575. Il laissa pour héritière sa fille unique, Doña Juana, qui était à Chuquizaca; et comme sa nomination était pour la vie de deux personnes, il nomma pour son successeur celui

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qui épouserait sa fille, et pour son tuteur, Garay. En attendant, il donna le commandement à son neveu, Diego Ortiz de Zaratey-Mendieta. Celui-ci alla à Santa-Fé, pour visiter la province; mais les espagnols s'y révoltèrent et le mirent en arrestation. On le fit partir pour l'Espagne; et il fut tué par les indiens du Brésil, à Mbiazà, où il avait débarqué.

Garay s'était rendu a Chuquizaca, pour marier Doña Juana, et il avait arrangé l'affaire avec don Juan de Torres de Vera-y-Aragon, auditeur de ce tribunal. Elle allait se conclure, lorsque le vice-roi de Lima, qui voulait marier cette héritière à une autre personne, envoya à Garay l'ordre de suspendre le mariage et de venir le trouver. Mais celui-ci, loin d'obéir, pressa le mariage, et ayant été nommé lieutenant du nouveau gouverneur, il retourna à l'Assomption, et laissa les nouveaux mariés à Chuquizaca.

A peine Garay eut-il pris le commandement, qu'à la fin de 1576, il envoya Ruydiaz Melgarejo avec quarante espagnols, fonder une peuplade dans le Guayrà. Celui-ci fonda en effet Villa-Rica del Espiritu-Santo, dont j'ai parlé Chapitre XVI. Les habitans

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de cette ville, et ceux de Ciudadreal partagèrent entr'eux, en formé de commanderies, les Guaranýs de cette province, et ils y établirent en règle les treize peuplades qu'il y avait déjà, et qui avaient été réduites ou soumises par Chaves, en 1555, comme nous l'avons vu précédemment.

Ensuite, il enrôla cent trente espagnols; il parcourut les plaines de la rivière d'Yaguarý, qui se décharge dans le Paraná, audessus de sa grande cascade: il parcourut également celles de Xerez; et le résultat fut la fondation de la peuplade de Perico-Guazú, formée d'indiens nuaras, et de celle de Jesuý, composée de guaranýs. Il fonda aussi, à côté de la rivière de Jesuý, la colonie espagnole de Talavera, qui fut dépeuplée en 1650, pàr suite d'une attaque des payaguas. Arrivé à l'Assomption eu 1579, il autorisa Ruydiaz Melgarejo, accompagné de sôixante soldats, à fonder la ville de Xerez, sur la rivière de Mbotetey, qui se réunit à celle du Paraguay, vers les 19° 25′ 20″ de latitude: ce qui fut effectué en 1580. Mais les habitans abandonnèrent bientôt cette colonie. Il ne faut pas confondre cette ville de Xerez avec une autre

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du même nom, fondée en 1593, près de la source del Rio-Pardo, qui vient du Camapúan. Les colons de celles ci passèrent bientôt dans les plaines qui portent le nom de la première, et comme leur nombre était réduit à quinze, ils finirent par se réunir aux portugais.

Garay se transporta en même tems à l'ancien emplacement de Buenos-Ayres, et il la fonda de nouveau sur ses ruines mêmes, en y établissant soixante espagnols, le jour de la Trinité 1580. Il divisa en commanderies les indiens guaranýs qu'il y avait à MonteGrande, dans la vallée de Santiago, (aujourd'hui San-Ysidro, et Las-Conchas), et dans les îles inférieures du Paraná; et il forma des Mbeguás, la peuplade del Baradero.

Après avoir pris toutes ces dispositions, Garay passa à San-Salvador; il en fit sortir les habitans, et il remontait la rivière avec tout son monde, pour se rendre à l'Assomption; mais étant débarqué pour dormir à 32° 41′ de latitude, il fut surpris par les indiens minuanes, qui le tuèrent avec quarante des siens: le reste se rendit à l'Assomption.

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En attendant l'arrivée du gouverneur, Garay fut remplacé par Alonso de Vera y Aragon, à qui sa laideur fit donner le nom de Cara de Perro (face de chien). Celui-ci prit cent trente-cinq espagnols; il pénétra dans l'intérieur du Chaco, jnsqu'aux bords de la rivière Vermejo ou Ypitá, et y fonda, le 15 avril 1585, une ville sous le nom de Concepcion de Buena Esperanza.

Tandis que la rivière de la Plata était gouvernée par les lieutenans du principal chef, Juan de Torres de Vera y Aragon, le viceroi du Pérou le retenait dans ce pays, et lui faisait faire son procès; il ne put se rendre à l'Assomption qu'en 1587. L'année suivante, il fit partir quatre-vingts espagnols commandés par Alonso de Vera, surnommé el Tupy, pour le distinguer de celui qu'on appelait Cara de Perro. Ce détachement fonda la ville de Corrientes, dont j'ai dit quelque chose, Chap. XVII. Les colons formèrent des commanderies des indiens du canton, qu'ils partagèrent entr'eux. Telle fut l'origine des peuplades de las Guacaras, Ytatý, Ohoma, et Santa Lucia.

Aussitôt après cette expédition, le gou-

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verneur renonça à sa place, et se retira en Espagne. Ses successeurs n'ayant fait ni découvertes, ni conquêtes, je n'en parlerai pas.

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INTRODUCTION

A L'HISTOIRE NATURELLE

DE LA PROVINCE

DE COCHABAMBA.

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INTRODUCTION

A l'Histoire naturelle de la province de Cochabamba et des environs, et description de ses productions, par Don TADEO HAENKE, des Académies des sciences de Vienne et de Prague.

LE territoire de la province de Cochahamba forme une bande longue et étroite qui s'étend exactement du couchant à l'orient. Son diamètre en longueur, considéré comme une ligne droite, peut avoir à-peu-près cent trente lieues géographiques, et sa largeur n'est guères que de vingt à trente lieues, en supposant également une ligne droite qui court du nord au sud. Il n'y a pas de provinces dans les deux Amériques dont la nature ait fixé les limites d'une manière aussi invariable que celles de Cochabamba; et la géographie n'adopta peut-être jamais une division politique qui s'accordât davantage avec les limites naturelles. La grande Rivière (Rio grande), fait, avec la plus grande précision possible, la démarcation de ces limites, qu'elle sépare des districts de

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Chayanta, Yamparaes et Charcas. Une chaîne de montagnes, placée dans l'intérieur, forme du côté du nord une barrière respectable qui s'élève au-dessus de la région des nuages, et qui sépare cette province des montagnes des Andes. L'industrie des hommes a su se frayer à pas lents un chemin dans ces contrées qui, au premier coup-d'œil, paraissent impénétrables, et en tirer parti pour augmenter l'étendue de la province. La grande rivière et la chaîne de montagnes s'écartent un peu de la ligne du véritable orient pour s'avancer vers le nord, mais en gardant presque toujours la même proportion, et en suivant la même ligne parallèle. A l'ouest, cette province touche aux extrémités de la masse énorme de la chaîne de montagnes ou Cordillière extérieure, que l'on appelle ordinairement Cordillera de la Costa; et à l'est, elle s'étend dans ces vastes plaines qui sont presque au niveau de la mer, et dont on ne connaîtra véritablement l'étendue et la situation que dans les siècles à venir. En considérant avec quelque attention l'ensemble du territoire de cette province, il est évident qu'il descend insensiblement des plus grandes hauteurs de ce continent jusqu'aux parties les plus basses. La

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pente forme un plan incliné, et proportionné à la longueur de l'étendue totale. Le sommet tient aux hauteurs mêmes de la Cordillière, et la base repose sur les parties les plus basses du continent. C'est a cette singulière position que le pays doit sa fertilité, effet de la variété de climat et de température dont une pareille position est susceptible. Elle réunit dans un petit espace toutes les modifications de climat et de température du globe entier.

Sur le haut de la Cordillière il règne un hiver perpétuel: les habitans des extrémités de la Sibérie et du Kamtschatka reconnaîtraient leur climat dans la partie haute du Pérou et du Chili, dans toute l'étendue de ces montagnes que l'on prendrait pour un monde placé sur l'autre, et cela, sans en excepter même les parties situées dans l'intérieur de la zone torride. L'intérieur de la Cordillière forme une masse énorme de métaux de toute espèce; et l'on trouve sur le penchant des montagnes et dans les plaines, une abondance prodigieuse de tout genre de productions minérales, salines et terrestres. Les lacs y sont des sources inépuisables de sel commun que les eaux dissolvent dans les

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terres pendant les mois pluvieux, et qui se cristallise dans les tems de sécheresse par l'évaporation du dissolvant, qui a lieu trèspromptement dans une contrée dont l'élévation est si grande. Dans d'autres endroits, on trouve de grandes plaines couvertes d'alkali minéral (carbonate de soude), de sel admirable (sulfate de soude), et de magnésie vitriolée (sulfate de magnésie). En descendant ces montagnes, on rencontre sur des roches escarpées le vitriol et l'alun, que l'on connaît ici sous les noms de cachina et de millo, et dont la main puissante du temps décompose les filons. Sur les cimes des montagnes couvertes de glaces, et où la légèreté et l'extrême raréfaction de l'air ne permettent pas aux animaux ordinaires de respirer, on trouve les différentes espèces de chameaux du Pérou, le guanaco, le Llacma, l'alpaca et la vigogne, dont la laine, et sur-tout celle des deux derniers, passe pour une des plus précieuses du monde. Malgré la dureté du climat de cette Cordillière, et son élévation au-dessus du niveau de la mer, la nature en a revêtu les hauteurs et les précipices d'une multitude de végétaux nains, dont l'usage est très-précieux en médecine, tels que la yareta, plusieurs

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espèces de valériane, de gentiane. En descendant du haut de la Cordillière dans les vallées voisines et dans leurs gorges profondes, on éprouve, dans un espace de terrain peu considérable, l'influence d'une température extrêmement douce, et peut-être la meilleure de tout le globe terrestre. C'est ici que la nature a établi un juste équilibre entre les degrés de froid et de chaud, et que, par la proportion de la hauteur du terrain et par la disposition particulière de leurs formes, elle a tempéré les ardeurs de la zone torride par les gelées de la région la plus élevée de l'atmosphère. Cette température, semblable au printems d'Europe, est ici un été perpétuel; et toute la différence qu'il y a dans les degrés de chaleur du thermomètre pendant la saison des pluies et celle de la sécheresse, se réduit à si peu de chose, que le passage de l'une à l'autre est presque insensible. Cette bande de terrain produit avec une égale fertilité le maïs, les fruits d'Europe, l'orge, le blé, la vigne, l'olivier et les autres arbres fruitiers de l'ancien continent. Dans les gorges étroites creusées par les rivières Rapides de la Cordillière, la réfraction des payons solaires augmente la chaleur, et les

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deux côtés commencent a se peupler d'arbres, dont le nombre s'accroît à mesure que les rivières descendent et que la chaleur augmente.

Les montagnes des Andes les plus rapprochées du sommet de la Cordillière intérieure, sont une autre modification du terrain et de la température qui appartient exclusivement aux provinces du haut Pérou. Ce n'est qu'à une très-petite distance, et dans un petit nombre d'endroits, que l'influence de l'industrie humaine a pénétré depuis la conquête dans l'intérieur de ces bois immenses et presque impénétrables. Les plantes et les arbres sans nombre qui couvrent ces terrains avec une abondance prodigieuse, remplissent tellement l'atmosphère d'air vital ou déphlogistiqué (oxigène), qu'il n'y a guères d'endroit dans le monde où l'air soit aussi salubre et aussi pur. C'est de ce point que commence, à proprement parler, la température de la zone torride: la fécondité de la nature se présente ici dans sa plus grande vigueur et dans sa plus grande beauté; des végétaux et des animaux de toute classe et de tout ordre attirent l'attention et la curiosité du philosophe; leur nombre étonnant, leur va-

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riété et leur beauté surpassent tout ce que l'imagination peut se figurer. Une chaleur considérable et toujours égale, et une humidité continuelle, sont les grands ressorts des opérations de la nature. Ces terrains fertiles produisent le palmier, la pinâ ou ananas, le bananier, si varié dans ses espèces, le coton, l'arbre bienfaisant du quinquina (cinchona officinalis), et le cacao (theobroma cacao). De la réunion des eaux de cette vaste chaîne, se forme l'immense rivière des Amazones; et c'est au pied de cette même chaîne que commencent ces terrains bas et ces vastes plaines dont nous ignorons encore les limites.

Telles sont les modifications de température et de terrain qui distinguent la province de Cochabamba; d'où l'on peut conclure aisément quelle doit être sa fertilité et la multitude de ses productions. Dans ce petit ouvrage, fruit d'une partie de mes longs etpénibles voyages, je me suis proposé de faire connaître, avec tout l'ordre et toute la méthode dont je suis capable, les plus intéressantes de ses productions: elles sont dignes à tous égards de l'attention du gouvernement, qui pourra, avec le tems, en retirer les plus grands avantages, s'il en encourage l'exploi-

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talion; puisque ces substances sont les matières premières, les élémens et la base fondamentale des manufactures, des arts et de tous les objets d'industrie. Nous commencerons par les substances minérales.

SUBSTANCES MINÉRALES.

Naturelles.

1. Alun natif ou cachina blanche.

2. Alun natif, autre espèce nommée millo.

3. Alun natif, mêlé de vitriol de fer, ou colquenillo.

4. Vitriol de fer ou couperose en pierre.

5. Sel d'Angleterre.

6. Sel admirable.

7. Nitre pur.

8. Alkali minéral ou soude native.

9. Vert-de-gris natif ou vert-de-montagne.

10. Orpiment du Pérou.

Artificielles.

11. Acide vitriolique.

12. Acide nitreux.

13. Acide muriatique.

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14. Eau régale.

15. Vitriol de cuivre.

16. Tartre vitriolé.

17. Magnésie blanche.

18. Matériaux pour les fabriques de cristaux.

SUBSTANCES ANIMALES.

19. Matières nouvelles pour fabriquer le sel ammoniac.

20. Laines de brebis, de vigogne et d'alpaca.

21. Cochenille du Pérou.

SUBSTANCES VÉGÉTALES.

Médicinales.

22. Gomme arabique.

23. Arbuste nouveau, pénétré de camphre.

24. La hamahama.

25. La catacata.

26. El tanitani.

27. L'arnica des Andes.

28. La caryophillata des Andes.

29. La guachanca.

30. L'agave vivipara.

31. La bégonia.

32. Le quinquina ou cascarilla.

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Economiques.

33. Le bois de la tara, et quelques substances astringentes.

34. Le bois churisiqui.

35. Le bois jaune de Santa-Cruz.

36. Le molle et le tola.

37. Le chapi des yungas.

38. Le rocou.

39. L'airampo.

40. La papa violette.

41. L'indigo.

42. Le cacao.

43. Mémoire sur la culture du coton, et sur la manière d'en encourager les fabriques.

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SUBSTANCES MINÉRALES.

NATURELLES.

§. Ier.

Alun natif. Première espèce nommée cachina blanca.

DANS les fabriques d'Europe, la préparation de la mine d'alun exige un grand appareil et des opérations longues, compliquées et ennuyeuses, soit pour l'extraction des pierres ou des terres imprégnées des principes de cette substance, soit pour la préparer, la lessiver, en séparer les matières hétérogènes, et pour faire cristalliser le sel à diverses reprises, jusqu'à ce qu'il acquière le degré de pureté nécessaire dans les arts et dans les manufactures. Depuis quelques siècles, on a établi dans presque toute l'Europe des fabriques de ce sel, qui, outre une infinité d'autres usages domestiques, est l'ame de la teinture, et dont la consommation annuelle est énorme. L'alun de Rome passe pour le plus pur, et on

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le préfère à celui de toutes les autres fabriques d'Europe, quoiqu'à l'aide de quelques manipulations particulières et d'un peu plus de dépense, toutes les espèces puissent acquérir ce degré de pureté. Dans la partie de l'Amérique méridionale que je décris, la nature offre cette substance saline toute formée de sa main, dans son état natif et dans sa plus grande pureté; et pour l'employer, même dans les opérations les plus délicates, on n'a pas besoin du secours de l'art. On en trouve aux frontières de la province de la Paz, en forme de filons, dont la matrice est l'ardoise ou le schiste. C'est une substance dure, compacte, solide, à cassure plus ou moins striée, entièrement blanche comme du sucre, à demitransparente à la lumière, ayant quelquefois une couleur rougeâtre comme l'alun de Rome, d'une saveur styptique, astringente et en même tems douceâtre, entièrement soluble dans l'eau, etordinairement en morceaux irréguliers qui n'ont point de figure déterminée. Tous les fragmens n'ont pas cette apparence demicristalline et transparente, parce que plusieurs sont, à l'intérieur, mêlés de terre blanche, et même pénétrés par une substance dure et pierreuse, qui vient de leur matrice

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ou gangue; mais la qualité et la pureté sont toujours les mêmes. Dans l'analyse chimique, l'alkali phlogistiqué (prussiate de fer), n'y fait pas découvrir le moindre indice de fer, substance métallique qui salit ordinairement la mine d'alun, excepté celle de Rome, et qui, dans la teinture, altère et obscurcit les couleurs. Ce sel est l'ingrédient et le mordant général que l'on emploie dans presque toutes les teintures, soit en laine, soit en soie, soit en coton, ou seul et en substance, ou précipité par un alkali, ou combiné avec le tartre cru, ou avec d'autres préparations métalliques de cuivre, de fer, de plomb, d'étain, etc. L'alun se décompose dans ces opérations; et sa base, terre extrêmement fine, blanche et subtile, est proprement la substance qui donne du corps aux couleurs, et à laquelle s'unissent intimement et sans altération les particules colorantes; tandis que la plupart des sels métalliques employés en qualité de mordant, altèrent les couleurs primitives.

§. II.

Alun natif. Seconde espèce nommée millo.

On connaît ici cette espèce de mine d'alun, sous le nom de millo. On la trouve abondam-

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ment dans toutes les gorges de la Cordillière; soit du côté de la côte, soit du côté des Andes. Pour produire son efflorescence, elle a besoin d'une température aride, sèche, chaude, telle qu'on la trouve dans ses gorges, et encore cet effet n'a-t-il lieu que sur les roches d'ardoise ou de schiste. L'action combinée du soleil et des eaux pendant la saison pluvieuse, décompose et ramollit successivement la surface de cette pierre primitive, qui, dans son état de pureté, est la base de l'alun: l'aridité et la sécheresse des mois suivans extrait, concentre et réunit ce sel sur les rochers, en forme de croûte, et en très-grande abondance. La figure de ces croûtes est irrégulière; leur grandeur est inégale, et elles pèsent depuis un gros jusqu'à deux ou trois onces: elles sont blanches, ou quelquefois d'un blanc jaunâtre, dures, et ordinairement assez compactes. L'art imite heureusement; cette opération de la nature pour tirer ce sel de sa mine, en exposant à l'air et en multipliant les surfaces. Ces croûtes que je viens de décrire sont de l'alun pur, dont la nature même a parfaitement combiné les principes: il y a seulement un léger excès d'acide vitriolique (sulfurique), chose que l'on observe

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constamment dans toutes les mines de ce sel. Les teinturiers du pays emploient dans toutes leurs opérations cet alun natif, sans lui faire subir aucune préparation ni aucune manipulation préliminaire. Quand on veut l'obtenir dans l'état de cristallisation, on en fait dissoudre trois onces par livre d'eau; on ajoute à cette dissolution une petite quantité de lessive de cendres, d'urine ou de chaux, pour saturer l'excès d'acide qui augmente la solubilité, et empêche la cristallisation. On fait évaporer ensuite, à feu lent, une certaine quantité de menstrue, et on verse la liqueur dans des baquets qu'on laisse dans un lieu frais pendant dix jours ou davantage, pour la faire cristalliser. Passé ce terme, on ramasse les cristaux, on les lave dans de l'eau pure et froide; une petite quantité d'eau suffit pour opérer une seconde dissolution, et pour produire une masse cristalline, dure, compacte et transparente, telle que l'alun de roche le plus pur. On l'emploie aux mêmes usages que l'espèce précédente, et nous parlerons en détail de toutes les deux, lorsqu'il s'agira de nouvelles matières propres à la teinture.

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§. III.

Alun natif intimement uni à une petite quantité de vitriol (sulfate de fer), appelé colquenillo, ou cachina jaune.

On trouve, sur les confins de la province de Porco et de celle de Chayanta, plusieurs filons très-riches de cette mine composée d'alun et de vitriol (sulfate). Elle ressemble beaucoup à cette espèce de minéral connu des minéralogistes sous le nom d'alun de plume, qu'il ne faut pas confondre avec l'amiante fibreux. Sa gangue est une ardoise alumineuse d'un noir plus ou moins foncé, et la couleur de la mine même est d'un blanc jaunâtre, et quelquefois verdâtre: ce minéral est ordinairement formé de fibres parallèles, dont la solidité, la consistance et le poids sont remarquables. Il a une saveur stiptique, astringente et véritablement acide, à cause de l'excès d'acide sulfurique. Il ne faut qu'une petite quantité d'eau chaude pour le dissoudre: cette dissolution se refuse opiniâtrement a la cristallisation, parce qu'elle est surchargée d'acide, et ce n'est que par l'addition de quelques autres substances que l'on obtient des cristaux trans-

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parens, octaëdres, purs, semblables à ceux de l'alun pur, quoique le coup-d'œil présente toujours quelque chose de verdâtre. Une dissolution saturée de cette mine produit, dans beaucoup d'opérations, l'effet d'un véritable acide pur, mêlée avec une dissolution de nitrate de soude; elle dégage, même sans le secours de la chaleur, l'acide nitreux sous sa forme ordinaire de vapeurs rouges, comme cela arrive en procédant par la voie sèche à la préparation de cet acide. La couleur jaunâtre ou verdâtre dépend d'une petite quantité de sulfate de fer très-oxigéné; puisqu'il suffit d'une ébullition continuée pour la détruire peu-à peu, et que le sel cristallisé qui résulte de cette opération ne découvre pas à la vue le plus léger indice de fer. En ajoutant à cette dissolution saturée un peu de limaille ou de mine de fer en poudre, l'excès d'acide se combine avec ce métal, et l'on obtient un sel composé, où domine le vitriol de fer (sulfate) propre pour la préparation du bleu de Prusse (prussiate de fer); puisqu'outre le principe martial, il contient la quantité nécessaire d'alumine, sans laquelle la couleur du bleu de Prusse serait trop foncée. Le seul usage que l'on ait fait jusqu'ici de cette mine

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dans le pays, a été pour le blanchîment de l'argent. Mais indépendamment de cela et des propriétés de ce minéral pour la teinture, les chimistes doivent en faire le plus grand cas, à cause de l'excès extraordinaire d'acide sulfurique qu'elle renferme. Cet acide est un des agens les plus actifs et les plus essentiels que l'on puisse employer dans toutes les analyses et dans toutes combinaisons chimiques. C'est le plus fort, le plus pesant et le plus actif des trois acides minéraux communs, et il l'emporte de beaucoup en forces sur les acides nitrique et muriatique. C'est ce qui m'a fait préférer cette mine à toutes celles du pays, pour la préparation de l'eau-forte et de l'acide muriatique, à cause de son activité singulière pour la formation du nitre (nitrate de potasse) et du sel commun, comme je le dirai aux articles 12 et 13, où je parlerai de la préparation de ces deux acides.

§. IV.

Vitriol de fer (sulfate de fer), ou coupe rose en roche.

Parmi le nombre infini d'espèces de ce minéral que l'on trouve au Pérou, je me bornerai à parler de celle qui existe sur les

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coteaux du district de Tarapaca, et dont on se sert communément et préférablement à toute autre pour les usages domestiques. On la trouve combinée avec l'acide sulfurique et l'oxide de fer, et en filons très-riches dans les mines de ce district et de ceux d'Atacama et de Lipes, et l'extraction en est très-aisée. Son aspect extérieur, sa dureté et sa solidité paraissent plutôt indiquer une pierre massive et compacte que du sulfate de fer: en effet, on a besoin d'un levier pour l'extraire du filon, et ce n'est qu'à coups de marteau qu'on peut la réduire en fragmens; et même, une exposition de deux ans à l'air libre, ne lui fait pas éprouver la moindre altération, et n'en change nullement la surface. Ces caractères distinguent ce minéral de la couperose ou sulfate de fer ordinaire, dont les cristaux verdâtres exposés à l'air, à une température sèche, perdent en peu de tems leur couleur et leur consistance, et se réduisent en poudre farineuse et blanchâtre. Cela paraît indiquer qu'il se rapproche plus des pierres nommées par les minéralogistes lapis atramentarius, que du vitriol (sulfate) ordinaire. La forme grossière et la grosseur des morceaux qu'on nous apporte suffisent pour indiquer la puissance

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des filons qui contiennent cette substance salino-métallique. La surface extérieure, qui correspond aux côtés du filon, est ordinairement recouverte par une croûte d'un rouge jaunâtre. L'intérieur offre une masse solide, compacte, à demi-luisante, sans figure déterminée, et d'une couleur jaune qui tire sur le verd. La saveur est astringente, stiptique, caustique, et semblable à celle de toutes les dissolutions de fer. On observe quelques petits groupes de cristaux dans l'intérieur de la partie la plus dure. Une analyse exacte y découvre, outre le sulfate de fer, une petite quantité de magnésie combinée avec l'acide sulfurique. La mine dont nous parlons se dissout facilement, soit à froid, soit à chaud, dans l'eau, et laisse ordinairement au fond du vase un dépôt terreux. Elle forme de l'encre avec toutes les substances végétales astringentes, que l'abondance des plantes rend si communes et si variées dans ce vaste pays, et les teinturiers l'emploient pour le noir, et pour les couleurs foncées. Le prix en est si modéré que, sur les lieux, on en a cinq livres et même davantage pour un demi réal. Outre cette espèce, on trouve une infinité d'autres mines de sulfate de fer dans les mi-

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nes d'argent: je me contenterai de nommer l'excellente couperose que l'on trouve dans les mines de Verenguela, district d'Arque, dans cette province, et qui est même plus forte que la précédente.

§. V.

Sel d'Angleterre, sel amer, ou magnésie vitriolée (sulfate de magnésie).

Sous le nom de sel d'Angleterre, nous recevons d'Angleterre et d'Allemagne deux espèces de sels presque toujours différens, quelquefois séparés, et quelquefois mêlés ensemble. L'une de ces espèces qui devrait porter de préférence le nom qu'on lui donne, est le sel amer ou le sulfate de magnésie, et l'autre est le sel admirable de Glauber, ou le sulfate de soude. Je parle ici du premier de ces sels, composé d'acide sulfurique et de magnésie. On le trouve en très-grande abondance, dans les provinces de l'Amérique méridionale, dans l'état natif, et sans que l'art ait besoin de concourir à la formation de ses principes, ni à leur combinaison. On le rencontre sur-tout sur la côte orientale de la Cordillière, à la superficie des chaînes dont

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la masse est formée de différentes espèces de schistes, et sur-tout d'ardoise commune (schistus tegularis); quelquefois il est réuni à la mine d'alun, décrite article 2. L'action continuelle du tems et de l'atmosphère agit avec force sur la superficie de cette pierre: elle la décompose comme l'ardoise alumineuse, et convertit insensiblement en poudre cette pierre dure et solide. De cette poudre on voit sortir le sulfate de magnésie tout formé. Les ravines formées par la rivière de Pilcomayo et de Cachimayo, celles d'Ayopaya que l'on trouve dans cette province, et une infinité d'autres, produisent une grande abondance de ce sel, que l'on voit sur la croupe des montagnes en forme de poudre blanche. Cette poudre forme quelquefois, à la surface de la terre, des croûtes et des couches d'une étendue considérable, parmi lesquelles on trouve quelquefois des morceaux d'une demi-livre, et même d'une livre de sel très-pur. C'est à la fin des mois pluvieux que l'on en trouve le plus, parce que les vents qui règnent dans les mois suivans enlèvent la plus grande partie de la magnésie qui est extrêmement légère dans son état d'efflorescence. L'exploitation consiste à lessiver cette terre,

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parce qu'elle est ordinairement mélangée de limon en grande quantité, à en séparer toutes les parties hétérogènespar une filtration exacte, à faire évaporer à feu lent plus de la moitié du menstrue, et à déposer dans un lieu frais cette lessive concentrée, pour la faire cristalliser entièrement dans une seule nuit. On en fait grand usage dans la médecine, soit en substance, soit dans l'état de magnésie crue ou calcinée, préparation qui est aujourd'hui un des remèdes les plus estimés. Avec quelques dépenses et quelques travaux peu considérables, on pourrait extraire de ce pays d'immenses quantités de ce sel, pour approvisionner le Pérou, et même l'univers entier. Ce sel, tel qu'on nous l'apporte d'Angleterre et d'Allemagne, ne se tire pas seulement des eaux minérales, l'art en fabrique la plus grande partie avec le dernier résidu des salines que l'on combine avec une dissolution de sulfate de fer calciné. Dans cette combinaison l'acide sulfurique s'unit à la magnésie, qui, auparavant, se trouvait unie dans la lessive à l'acide muriatique en forme de sel non cristallisable et déliquescent, et c'est du déplacement réciproque de ces deux principes que résulte ce sel amer, ou sulfate de magnésie. C'est un

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phénomène bien singulier que, jusqu'aujourd'hui, on n'ait trouvé aucune pierre composée uniquement de cette terre, que l'on trouve ordinairement dans un état d'union et de mélange avec les autres espèces, dans une foule de pierres composées. Le sel d'air vanté en Europe par quelques charlatans, est composé en grande partie d'alkali minéral (soude) et du sel dont nous parlons. Le célèbre chimiste suédois, Bergman, décrit en détail, dans ses opuscules, les propriétés de la magnésie, et démontre par l'analyse et par la synthèse, que c'est une terre différente de la chaux, avec laquelle on l'avait confondue jusqu'à une époque très-rapprochée de nous.

§. VI.

Sel admirable, ou alkali minéral vitriolé, (sulfate de soude.)

Le long de la route de Cuzco au Potosi et à Jujui, qui s'étend à plus de trois cents lieues, on voit sortir de terre, en tems sec, dans les plaines de la Cordillière, et sur-tout aux environs des grandes lagunes de Chucuito et d'Oruro, une espèce de sel blanc en forme de poudre ou de croûte, et en si grande

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abondance, qu'on pourrait, en très-peu de tems, en ramasser une grande quantité. La saveur en est amère, mais salée, et tout homme qui s'y connaît, distingue à l'instant le mélange du sel commun avec un autre qui en diffère par son amertume. La proportion de ces deux substances varie beaucoup dans les lieux où on trouve ce sel. Les essais que je fis me convainquirent bientôt que ce mélange était composé, pour la plus grande partie, de sel admirable formé de soude et d'acide sulfurique. Je ne saurais donner une assez grande idée de l'abondance de cette substance saline dans le pays, et de l'extrême facilité qu'il y aurait à l'exploiter. Dans les tems de sécheresse, la récolte n'exige aucune préparation. Sans autre appareil qu'une couple de poëlons de cuivre et quelques-uns de ces vases de terre qui servent aux indiens pour conserver leur chicha, on retirait en un jour cinq ou six arrobes de sel pur et cristallisé. Les froids de la nuit facilitent beaucoup cette exploitation dans le pays. La cristallisation de ce sel et sa séparation de la petite quantité de sel commun qu'il contient, dépendent des lois de la cristallisation. Le sel commun exige pour sa dissolution presque autant d'eau bouil-

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lante que d'eau froide, tandis qu'au contraire l'eau bouillante dissout presque trois fois plus de sulfate de magnésie que l'eau froide: c'est ce qui fait que le sel commun reste en dissolution dans le reste de la lessive. En établissant une fabrique avec les dispositions convenables et d'une manière très-peu dispendieuse, on pourrait tirer annuellement du pays une immense quantité de ce sel, de manière que la livre ne coûterait pas un quartillo, tandis qu'aujourd'hui l'once se vend quatre réaux de Plata. Ce sel et le précédent ont également la saveur amère, mais un connaisseur les distingue sur-le-champ. Celui-ci excite sur la langue, lorsqu'il commence à se fondre, une saveur salée qui ensuite devient amère; au lieu que celui-là ne fait éprouver aucune saveur salée, et que l'on sent d'abord une amertume pure et concentrée. La forme des cristaux et leur permanence offrent encore une autre différence entre ces deux sels. Ceux du sulfate de soude sont plus grands, et, à l'air sec, ils se couvrent en peu de jours d'abord d'une poudre farineuse, fine et blanche, et petit-à-petit ils se réduisent entièrement en poudre. Ceux du sulfate de magnésie sont plus petits, mais ils se conservent beaucoup plus

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long-tems sans altération. Quant à leurs effets et à leurs vertus dans la médecine, on les emploie tous les deux indifféremment à la même dose, et leurs effets sont les mêmes; mais quant à leurs principes constitutifs, ils diffèrent essentiellement; et celui qui voudrait employer le sulfate de soude pour la préparation de la magnésie, se tromperait grossièrement et ne réussirait pas, non plus qu'avec la soude et la potasse, qui sont deux bases alkalines: on doit donc employer exclusivement l'espèce précédente dont la base est la magnésie. Les sels d'Epsom, de Sedlitz et de Seydschytz, que l'on tire d'eaux minérales, sont presque toujours un mélange des deux espèces: on vient même à bout, par le moyen d'une manipulation très-simple, de donner aux grands cristaux du sulfate de soude, la forme et la figure alongée, et même la petitesse du sulfate de magnésie, auxquels ils ressemblent alors entièrement. Le fameux chimiste suédois, Schéele, nous a même appris le moyen de convertir le sulfate de magnésie en sulfate de soude, par l'intermède du sel commun; parce que ce dernier sulfate est moins amer et moins désagréable aux malades que l'autre.

II. a. 27

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§. VII.

Nitre pur, (nitrate de potasse).

L'état natif dans lequel la nature présente cette substance en si grande abondance dans cette partie de l'Amérique, mérite l'attention des physiciens et des chimistes. Tout le nitie que l'on exploite dans ce royaume est natif, et formé uniquement par le concours spontanée de ses deux principes, sans le secours de l'art. On le trouve ordinairement sur le penchant ou au pied de certaines collines, ou coteaux peu élevés, couverts de diverses plantes dont le tronc et les feuilles sont très-succulens, telles que les tunas, les pencas et autres de cette classe, qui donnent par la combustion, et par la lixiviation de leurs cendres, une grande quantité de potasse, un des principes du nitre. L'art imite avec succès la nature dans la formation de ce sel. Ces monceaux artificiels de terres alkalines et calcaires que l'on forme en Europe, contiennent, comme les collines de ce pays-ci, la base du nitre qui est la potasse, à laquelle paraît s'unir l'oxigène de l'atmosphère dans un état de modification qui n'est pas encore bien connu. De

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cette union résulte un sel neutre; le nitre; dont l'acide, au moyen du feu et de quelques manipulations, finit par se résoudre en un volume extraordinaire d'oxigène. La pente des collines présente à l'air atmosphérique une surface beaucoup plus grande que le plan correspondant à leur base, et c'est dans la même proportion qu'augmente le contact de l'air avec les terres déjà disposées à s'unir à l'oxigène. Telle est, en peu de mots, la théorie la plus vraisemblable de la formation du nitre, dont l'abondance dans ce continent et à des températures si différentes, est une chose étonnante. Les provinces qui s'occupent le plus de l'exploitation de ce sel pour fabriquer la poudre nécessaire aux mines, sont celles de Lampa ou Massuyos, de Paria, d'Oruro et de Cochabamba; et certainement quelques-unes de ces provinces fabriquent aujourd'hui une poudre de très-bonne qualité. Le nitre est si abondant, que celui de la première cuite ne se vend qu'un demi-réal ou trois quartillos. Cette substance, dans son état natif, contient une petite quantité de magnésie saline, et rarement un peu de sel digestif (muriate de potasse), que l'on en sépare à l'aide des procédés convenables, et en y ajoutant un peu de

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lessive de cendres pour précipiter la magnésie. Quant au sel digestif, on le sépare par la cristallisation. Cette abondance, la qualité supérieure de la matière, et un prix si modique pour le pays, offrent le moyen le plus propre pour fabriquer l'eau-forte destinee au départ à la monnaie du Potosi. Cette opération n'a pas pu avoir lieu jusqu'à present, malheureusement pour le trésor public et pour l'exploitation des mines, parce qu'on a été obligé jusque aujourd'hui de tirer cet acide d'Europe, et le prix en est si exorbitant que la livre revient à six piastres, et même davantage; tandis qu'en le fabriquant ici en grande quantité, avec l'économie nécessaire, les premières dispositions une fois faites, la dépense n'irait pas à trois réaux par livre. Au paragraphe XII, je parlerai séparément de ce qui regarde cette opération, des matières les plus efficaces et les plus actives, des ustensiles les plus propres aux manipulations, et j'indiquerai la méthode la plus facile et la plus avantageuse que m'ont apprise mes nombreux essais.

Je ne dois pas oublier non plus de faire observer combien pourrait être utile l'importation de cet objet en Espagne, ainsi que

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celle de plusieurs autres, par les ports du Pérou et de Chili. Je sais que les anglais, à leur retour de l'Inde orientale, et sur-tout du Bengale, chargent annuellement de trente à cinquante mille quintaux de salpêtre brut, qu'ils raffinent ensuite en Angleterre pour le convertir en nitre pur. Les guerres actuelles de France ont rendu ce sel si rare dans toute l'Europe, que le prix en a monté jusqu'à quarante piastres fortes, et plus, par quintal, comme on le voit par le Courrier du Commerce. Il n'y a actuellement qu'un très-petit nombre d'indiens occupés à l'exploitation du salpêtre et à la fabrication de la poudre; mais s'ils croyaient y trouver du profit, et un débit sûr, un grand nombre d'entr'eux s'occuperait de ce travail, et ces contrées seraient inondées de nitre. On m'assure que sur la côte de la mer Pacifique, aux environs d'Yca et dans le district de Cinti, il y a des plaines de plusieurs lieues, entièrement convertes de cette espèce de sel; mais comme je ne l'ai pas vu, je suspends mon jugement, parce que ce pourrait être de la soude, qui est également abondante par-tout dans ce pays. Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans tout le haut Pérou, il n'y a point de basse-cour, ni de parc

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de bestiaux, dont le terrain ne soit pénétré de nitre; et il semble que l'élévation de ces terrains et leurs températures particulières soient plus favorables que d'autres á la formation de ce sel. Je dois observer, comme une chose infiniment rare en chimie et en minéralogie, que l'on trouve abondamment dans ce pays le nitre cubique natif (nitrate de soude); tandis qu'il est très-rare de le trouver tout formé dans l'ancien continent.

§. VIII.

Alkali minéral, ou soude native.

Cette substance saline se trouve, ainsi que les précédentes, en grande abondance dans tout le royaume, à quelque température que ce soit. Les salpétrières immenses que l'on traverse en voyageant le long de la côte de la mer Pacifique, dans les districts de Tarapaca, de Mocegua, de Camana, et d'Atacama, sont en grande partie composées de cette substance. Son extrême blancheur, qui réfléchit les rayons du soleil, frappe si violemment la vue dans ces longues traversées, qu'il en résulte souvent des maux d'yeux. On la trouve en aussi grande abondance dans

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les vastes plaines Jes lagunes de Chucuito, de Paria et d'Oruro, dans la vallée de Clisa et dans l'endroit appelé Chulpas, qui fournit les verreries de la province de Cochabamba, où ces deux derniers lieux sont situés. Ce sel est le même que celui qui est connu dans les provinces méridionales d'Espagne sous le nom de soude, et qu'on y retire par la combustion et l'incinération d'une plante que l'on cultive avec soin dans ces provinces, et qui fournit une branche de commerce intéressante avec le nord de l'Europe. Au Pérou, on voit sortir cette substance à la surface des terrains argileux et secs pendant toute l'année, mais plus abondamment à la fin des mois pluvieux, sous la forme d'un sel pulvérulent, plus ou moins blanc, d'une saveur forte et piquante, semblable à celle de la lessive. Comme cette poudre est extrêmement fine et légère, les brises d'août et de septembre en dissipent une grande partie dans l'atmosphère; mais les eaux qui viennent ensuite, pénètrent dans l'intérieur du terrain, et dissolvent une plus grande quantité de sel, que l'on voit reparaître au même endroit et en plus grande masse. Ce sel est presque toujours mélangé d'une petite quan-

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tité de sel commun, et quelquefois de sulfate de soude, qu'il est difficile d'en séparer exactement. C'est une des substances dont l'usage est le plus répandu dans les arts, et véritablement un des agens principaux de la chimie. C'est par le moyen de ce sel que l'on combine et que l'on décompose une infinité de corps naturels et artificiels, par l'extrême affinité qu'il a avec tous les acides, soit minéraux, soit végétaux, soit animaux. On l'emploie indifféremment aux mêmes usages que l'alkali végétal, autrement potasse ou salin. C'est la base du savon, à qui il donne de la solidité et de la consistance: il est de la plus grande utilité dans l'exploitation de diverses mines d'argent minéralisées par le soufre. Son usage est indispensable dans la teinture et dans, le blanchîment de toute espèce de linge; mais la plus grande consommation s'en fait dans les fabriques de verres, de cristaux et de porcelaine, comme je le ferai voir à l'article 18, où j'exposerai plus au long les facilités qu'offre la situation avantageuse de cette province pour les fabriques de cristaux.

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§. IX.

Vert-de-gris natif, ou vert de montagne, (carbonate de cuivre.)

Cette substance métallique se trouve dans les mines de cuivre des districts de Parangas, de Pacages, de Lipes, d'Atacama, et dans quelques autres situés près de la côte, quoiqu'elle vienne ordinairement d'Oruro. C'est une mine de cuivre calciforme (en état d'oxide), terreuse, friable, pulvérulente, et minéralisée par l'acide carbonique. La couleur est d'un vert clair, agréable à la vue, et semblable à celle du vert-de-gris artificiel, à la place duquel on l'emploie avec succès pour tous les usages domestiques. Elle est ordinairement mélangée de petites pierres blanches et rougeâtres. La partie verte pure se dissout très-facilement dans l'acide sulfurique, ainsi que dans les autres acides minéraux et végétaux; propriété commune à toutes les espèces de cuivre. Dans cette opération, toutes les parties hétérogènes et terrestres se séparent et se précipitent au fond du vase. On l'emploie comme du vert-de-gris dans tout le royaume, pour

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peindre les maisons, les portes et les fenêtres. On en fait également usage dans les poteries, en l'incorporant au plomb ou á l'alkali minéral, pour recouvrir d'un vernis de couleur verte les ouvrages grossiers qu'on y fabrique. Le prix est de deux ou trois piastres l'arrobe, tandis que le vert-de-gris artificiel coûte dans le pays dix réaux l'once et même plus.

§. X.

Orpiment du Pérou.

On retire cette combinaison métallique de l'arsenic minéralisé par le soufre, de différentes mines de la Cordillière de la côte, et sur tout de l'endroit appelé Parrinacota, éloigné de vingt-cinq lieues de la peuplade de Parangas. Les gens du pays lui donnent Ordinairement le nom du pays où ils le trouvent, et l'appellent Parrinacota. L'usage en est assez connu dans la peinture; mais depuis quelque tems on l'emploie aussi dans la teinture, sous diverses formes et dans différentes préparations, sur-tout pour teindre en bleu, avec l'indigo, les toiles de coton et de lin, en l'incorporant à la lessive, dans laquelle il se dissout insensiblement. On l'em-

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ploie aussi sous la forme de sel neutre arsenical (arséniate de potasse), que l'on obtient en décomposant l'orpiment par le moyen du nitre (nitrate de potasse). On fabrique aujourd'hui ce sel arsenical en grand, pour différentes opérations de teinture. On a employé de tems immémorial l'arsenic blanc même (oxide d'arsenic), comme mordant pour les toiles de coton, en le combinant avec l'alun et avec d'autres ingrédiens de cette classe.

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SUBSTANCES MINÉRALES.

ARTIFICIELLES.

DANS le nouveau continent, la nature offre les substances précédentes entièrement formées de sa main même, et sans le plus léger secours de l'art: elles sont de deux classes; je veux dire simples et composées. Celles qui sont simples, ne sont en apparence composées que d'un seul principe, quoique l'analyse chimique puisse remonter à un autre principe plus éloigné. Celles qui sont composées sont le résultat de la combinaison de plus d'un principe. L'art les transforme toutes les deux en substances très-différentes, soit en rompant l'union de celles qui sont composées, par une attraction supérieure; soit en combinant celles qui sont simples avec d'autres corps de la même nature, et dont il résulte un mixte qui diffère essentiellement d'un des principes primitifs. Je commencerai par les trois acides minéraux, qui sont les agens les plus puissans de la chimie.

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§. XI.

Acide vitriolique, (sulfurique.)

L'analyse des eaux minérales, qu'un voyageur curieux rencontre en si grand nombre dans ce continent, et celle d'une infinité d'autres substances que la nature y offre à chaque pas, m'obligèrent à me munir de suite d'une provision de ces trois acides minéraux de la meilleure qualité, et même en certaine quantité pour quelques opérations. Obligé, par la nature de mes voyages, de m'éloigner à une énorme distance des grandes villes, où je trouvais par hasard ces acides, de mauvaise qualité, et à un prix exorbitant, je me sentais animé de plus en plus à réaliser le projet que j'avais formé de fabriquer moi-même des réactifs indispensables pour mes recherches. Je résolus aussitôt de mettre mes idées en pratique. Guidé par les connaissances que j'avais acquises en minéralogie et en chimie, je me voyais entouré des matériaux les plus parfaits et les plus abondans que je pusse désirer. Il n'y avait que l'embarras du choix qui pût suspendre pendant quelque tems l'exécution de mes

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idées, tant les matières étaient abondantes et également convenables à mon but au premier aspect. Pour parler de l'acide sulfurique, j'adoptai, sans hésiter un instant, la méthode facile, simple et peu dispendieuse que les anglais ont adoptée depuis quelque tems, parce qu'elle est bien préférable à l'ancienne, qui consistait à distiller le sulfate de fer. Je conviens que l'acide que l'on obtient par ce dernier procédé est, sans contredit, plus fort et plus concentré; mais aussi est-il prouvé que l'acide sulfurique faible des anglais acquiert, par une simple rectification, le degré de concentration requis et suffisant pour les opérations les plus délicates de la chimie, et pour la préparation de l'éther vitriolique et de plusieurs autres substances. Les matériaux que l'on emploie en suivant cette méthode, sont le soufre et une petite quantité de nitre (nitrate de soude): toute l'opération est fondée sur ce principe. Le soufre est une substance composée, pour la plus grande partie, d'acide sulfurique uni intimement au principe inflammable: la détonation avec le nitre, dans des vaisseaux fermés, dégage l'acide en très-grande abondance, en observant certaines conditions,

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et en employant un appareil adapté à L'opération. Les deux substances employées dans cette manipulation, se trouvent abondamment, et à bas prix, dans ce royaume, puisque le quintal de soufre ne s'y vend que trois piastres, et même moins. Cette circonstance seule suffit pour faire préférer la nouvelle méthode à la distillation. Voici de quelle manière on fabrique l'acide sulfurique: On se munit de vases de plomb d'une grande capacité, de forme à-peu-près sphérique, et dont un des côtés se termine par un long col plus ou moins étroit, et coupé circulairement, à l'extrémité duquel on ajuste un couvercle du même métal, pour intercepter entièrement la communication de L'air atmosphérique avec celui qui est contenu dans l'intérieur du vase, pendant la détonation lente du soufre avec le nitre. On place ces vases ou ballons horizontalement dans de grandes coupelles munies d'une quantité suffisante de sable, dans lequel chaque ballon doit être enfoncé au moins jusqu'au tiers de sa hauteur. On les remplit alors, presque à la moitié, d'eau pure et cristalline. Le tout s'ajuste et se place sur un fourneau construit de manière à donner au bain de sable

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le degré de chaleur qu'exige l'opération, et qui se réduit à faire résoudre lentement l'eau du ballon en vapeurs, qui, remplissant le reste de la capacité du vase, et y circulant librement, s'unissent à l'acide dégagé du soufre, se condensent à la partie supérieure de l'appareil, et retombent dans la masse commune d'eau, après s'être entièrement combinées avec l'acide. Les ballons dont je me servais dans mes essais, contenaient presque deux quintaux d'eau, quoique, vu leur position horizontale, il n'y en eût guères que la moitié qui pût me servir. Pour placer dans le centre du ballon les matières destinées à la détonation, je disposai une espèce de chandelier de plomb, dont le sommet dépassait un peu la surface de l'eau, et je plaçais, dans la cavité que j'y avais ménagée, de petits creusets remplis de ces matières. Après tous ces préparatifs que je viens de décrire, on forme un mélange de quatre parties de soufre et d'une de nitre pur: ces deux substances doivent être réduites en poudre très-fine, et tamisées. La manière d'arranger le mélange dans l'intérieur des creusets, consiste à mettre d'abord au fond une légère couche

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d'etoupe de lin ou de Maguey; sur cette couche on en met une du mélange de soufre et de salpêtre, que l'on a soin de bien étendre, et l'on continue ainsi successivement jusqu'à ce que l'on ait fait entrer une once ou une once et demie de la matière. Le creuset ainsi préparé se pose à sa place, savoir, sur le petit plateau du chandelier qui est au centre du ballon, et on allume le mélange avec un petit charbon. A l'instant le ballon se remplit de vapeurs épaisses, blanches et suffocantes; et aussitôt que la masse a pris feu, on ferme exactement l'extrémité du ballon avec son couvercle. Ces vapeurs, occasionées par la décomposition du soufre, se réunissent aussitôt aux vapeurs de l'eau renfermée dans cet appareil, et communiquent lentement leur acidité à la masse commune d'eau. Lorsque les vapeurs ont cessé, on répété l'opération de la même manière pendant deux jours et deux nuits de suite, jusqu'à ce que l'eau acquière le degré de force et d'acidité suffisant pour dissoudre la limaille de fer et les autres métaux. La petite quantité d'eau que l'évaporation lente peut faire perdre, se remplace par d'autre, d'après le poids déterminé par la gravité

II. a. 28

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spécifique de l'acide. Pour donner à cet acide faible, mais préparé à peu de frais, et en très grande quantité, un degré supérieur de concentration, on en remplit, jusqu'aux deux tiers, une cornue de cristal exposée au bain de sable: on procède à l'évaporation, à feu lent, jusqu'à ce que la liqueur soit diminuée d'un tiers ou même davantage, et que les gouttes qui se suivaie et auparavant, une à une, avec rapidité, commencent à ne plus couler que lentement et par intervalles: alors ce qui reste dans la cornue est un acide suffisamment concentré, et propre aux opérations les plus délicates de la chimie. Les anglais se servaient au commencement de ballons de verre ou de cristal; mais l'expérience les engagea à y en substituer de plomb, qui sont plus commodes et plus durables, parce que le plomb est un métal sur lequel l'acide sulfurique n'exerce presque aucune action. On fait, dans la chimie et dans tous les arts, un usage et une consommation immense de cet acide, qui est le plus fort du règne minéral, et qui l'emporte sur le nitrique et le muriatique. Lorsqu'on a cet acide, on peut dire que l'on possède tous les autres. En effet, pour obtenir les acides muriatique et ni-

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trique dans leur plus grand degré de concentration, on doit, au lieu du sulfate de fer, employer l'acide sulfurique pur pour la décomposition du nitre et du sel commun. Les anglais fournissent aujourd'hui, presque exclusivement, toute l'Europe de cet acide, a cause de la simplicité et de la facilité de leur fabrication, et de l'immense quantité qu'elle produit en travaillant en grand.

§. XII.

Méthode pour fabriquer l'eau forte ou acide nitrique, appropriée au pays, et indication des matériaux les plus actifs, et que l'on trouve à meilleur marché.

Le second des acides minéraux et qui n'est pas moins important que le précédent, est l'acide nitrique appelé communément eau forte. Le nitre (nitrate de potasse) est la substance qui contient cet acide, qui est un de ses principes constitutifs. La théorie de sa fabrication et de sa séparation du nitre est fondée sur le principe, que l'attraction de l'acide sulfurique sur la potasse, qui forme la base de ce sel neutre, est plus forte que celle de l'acide nitrique même. Ainsi, l'acide

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sulfurique concentré, libre ou combiné sous la forme de sel terrestre ou métallique, se trouvant mêlé avec le nitre et aidé de l'action du feu, s'incorpore avec sa base alkaline, et dégage l'acide nitreux qui passe dans le récipient sous la forme de vapeurs rouges. La substance que l'on emploie en Europe, préférabîement à toute autre, pour cette opération, est le sulfate de fer ou couperose, auquel on substitue, dans plusieurs fabriques, par raison d'économie, diverses espèces d'argile rouge qui contient toujours une petite quantité d'acide sulfurique. Mais, dans ce cas, il faut employer le triple ou le quadruple d'argile relativement au poids du nitre; et cette proportion exige des vaisseaux d'une plus grande capacité et d'un plus grand volume; et, comme on ne peut placer qu'une petite quantité de nitre dans la même cornue, on n'obtient qu'un acide extrêmement faible. Dans le continent de l'Amérique méridionale, la nature fournit, pour cette opération, des matières si actives, si abondantes et d'une qualité si supérieure, que le chimiste n'y est embarrassé que du choix. J'ai parlé du nitre, § 7; et, quant aux autres matières que l'on peut employer à cette opération, on peut se servir également des subs-

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tances que j'ai décrites § 1, 2, 3 et 4, mais préférablement à toutes, de celles décrites § 3, c'est-à-dire du colquenillo de la province de Porco, qui ne coûte que quatre réaux le quintal. Jamais les fabriques européennes d eau-forte n'ont été à portée d'employer dans leurs opérations une substance aussi active que celle-ci, et qui opère avec autant d'énergie la décomposition du nître par la quantité et le degré de concentration de l'acide sulfurique qu'elle contient. Mais, d'un autre côté, me trouvant dans un pays si arriéré dans toute espèce d'arts mécaniques, je rencontrai, au commencement, une infinité de difficultés et d'obstacles qui, au premier coup-d'œil, paraissaient invincibles, pour fabriquer les vases nécessaires dans cette opération chimique. Tous mes efforts furent infructueux, pendant long-tems, pour me procurer des cornues convenables et capables de résister à un feu violent et continué, tel que l'exige un travail de cette nature. J'éprouvai le même inconvénient avec des récipiens fabriqués dans les verreries de Cochabamba, et oú il n'entre d'autres matériaux qu'une soude impure qui n'est unie à aucune substance vitrifiable capable de lui donner du corps: de sorte qu'il

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n'en résulte qu'une masse si tendre, qu'elle était détruite à l'instant par les vapeurs corrosives de cet acide, lorsque la quantité de ces vapeurs augmentait par l'action du feu; et ce n'était même que par hasard qu'elles résistaient à cette action, sans se briser. Mais enfin à force de patience, et moyennant quelques dépenses, je surmontai ces difficultés. Je trouvai une argile propre à faire des cornues, et je fabriquai avec une nouvelle espèce de verre noir, des récipens qui résistèrent au feu le plus violent. M'étant ainsi pourvu des matériaux les plus purs, et d'instrumens assez convenables, j'obtins sur-le-champ, sans difficulté, tout l'acide nitrique que je désirais pour mes essais. Je dois encore recommander les précautions suivantes, relativement à la préparation et à l'emploi des substances dont j'ai parlé ci-dessus. Il faut que le nitre et le colquenillo soient réduits en poudre fine, et tamisés; on doit d'abord sécher le nitre, à feu lent, pour le priver d'une partie de son eau de cristallisation. Le colquenillo exige également cette dernière préparation, parce qu'il contient une plus grande quantité d'eau: ainsi il ne suffit pas simplement de le sècher, il faut encore néces-

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sairement lui faire éprouver une calcination préliminaire plus ou moins forte et continuée, parce que, sans cette précaution, l'abondance de l'eau affaiblirait extrêmement l'acide recueilli dans le récipient. Dans mes essais, j'ai toujours employé le nitre et le colquenillo à parties égales, et mêlés le plus exactement qu'il se pouvait. Je ne remplis les cornues qu'aux deux tiers, et je mis dans chaque récipient, avant de le luter, deux ou trois onces d'eau pure et cristalline. Je donnai un feu lent pendant deux ou trois heures; je l'augmentai par degrés, sans le continuer au-delà de six heures; et cependant, je trouvai dans chaque récipient, dix onces ou même plus d'acide bien concentré et propre à toutes les opérations chimiques.

La consommation de cette liqueur est immense dans tous les arts, et notamment dans la médecine. L'éther nitrique et l'esprit de nitre dulcifié sont des combinaisons de cet acide avec l'alcohol. L'art de la teinture doit à cet acide modifié et combiné la plus brillante et la plus vive de toutes ses couleurs sur laine, c'est-à-dire l'écarlate, et beaucoup d'autres sur coton. L'or précipité de la dissolution par l'eau régale, donne une couleur de pour-

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pre pour la procelaine fine. Cet acide pur sert; dans les hôtels des monnaies, á séparer l'or mêlé avec l'argent, parce qu'il ne dissout que ce dernier métal, sans avoir d'action sur l'autre: et c'est proprement l'objet le plus digne de l'attention du Gouvernement. Les essais peu sûrs, faits avec la pierre de touche, pour l'or si commun dans ce royaume, causent mille peines et mille disputes aux essayeurs et aux particuliers, et ces derniers en sont ordinairement la victime. Une fabrique en règle de cet acide, remédierait à tous ces inconvéniens, et le trésor royal retirerait de grands avantages d'un pareil établissement.

§. XIII.

De l'acide muriatique, ou du sel commun.

C'est ordinairement dans le sel commun que la nature nous offre cette troisième espèce d'acide, si utile dans la chimie métallurgique et dans les arts; mais on le trouve aussi dans le sel ammoniac (muriate d'ammoniac) et dans le sel digestif (muriate de potasse). L'abondance et le bon marché du sel de cuisine ordinaire, font qu'on l'emploie toujours en Europe pour obtenir cet acide. L'A-

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mérique méridionale possède d'immenses depôts de ce sel; et l'on dirait que la nature, qui a pourvu ce continent d'une quantité si surprenante de métaux, lui a donné aussi, dans la même proportion, les matières les plus utiles pour leur exploitation, quelque variée qu'elle soit. Des lagunes très-étendues qui, dans le tems des pluies, se remplissent d'eau, se cristallisent ensuite dans la saison sèche, et se changent entièrement en masses immenses et totalement formées de ce sel, dans le plus grand état de pureté. Outre ce sel cristallisé dans les lagunes, il y a une infinité de filons de sel en roche ou sel gemme de qualité supérieure, que l'on emploie ordinairement à l'exploitation du minerai d'argent: telles sont les mines inépuisables de sel situées au-dessus de la peuplade d'Ycalla, dans le district de Porco, qui, depuis la découverte, ont servi et servent encore à l'approvisionnement du Potosi; celles d'Umata, district d'Yampares, aux environs des mines de Siporo, et une infinité d'autres. La fabrication de cet acide dépend des mêmes principes que celle de l'acide nitrique, ou eau-forte. Il cède à la force supérieure de l'acide sulfurique, et même à celle de l'acide nitrique, lorsqu'on mêle le sel

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commun avec des substances salines, terreuses ou métalliques, unies à un de ces deux acides. Le sulfate de fer ou couperose opère cette séparation avec beaucoup d'activité; mais il faut observer que l'acide muriatique diffère de l'autre en ce qu'il agit avec plus d'énergie sur les oxides métalliques, que l'acide nitrique; car il en volatilise une partie, ce qui l'exposerait à être souillé d'une certaine quantité de fer, qui le rendrait aussitôt plus ou moins jaunâtre. Pour éviter cet inconvénient, il faut employer des substances qui ne contiennent pas un atôme de fer, tel que le millo décrit § 2, ou l'acide sulfurique, même dans son état de pureté, § 11, si le chimiste se propose d'avoir un acide muriatique entièrement exempt du plus léger vestige de fer: ce qui n'est nullement nécessaire pour les opérations ordinaires de la métallurgie et de tous les arts: ainsi on peut hardiment employer dans la préparation de l'acide nitrique, la substance que j'ai indiquée ci-dessus, et qui est recommandable par son activité, et par le bon marché. Ces deux matières, savoir le sel et le millo, doivent être préparées comme je l'ai dit au § 12, c'est-à-dire le sel parfaitemement sec, et le millo fortement

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calciné, jusqu'à ce qu'il ait acquis une couleur rougeâtre, pour dissiper l'excès d'eau de cristallisation. La proportion est de parties égales de l'un et de l'autre intimement mélangés; les cornues et les récipiens, comme dans le procédé précédent, excepté que le degré de feu doit être plus fort, et continué pendant plus long-tems. Il faut aussi mettre une petite quantité d'eau pure dans chaque récipient, avant de le luter avec la cornue. Toute l'opération dure de sept à huit heures, et en prenant les précautions que je viens d'indiquer, on obtiendra un acide assez fort et assez concentré, qui pourra servir dans toutes les opérations chimiques, quelque étendues qu'elles soient.

§. XIV.

Eau régale, (acide muriatique oxigéné.)

On connaît en chimie, sous ce nom, le mélange des deux acides précédens, c'est-à-dire le nitrique et le muriatique, en différentes proportions. Cet acide composé, et qui est véritablement l'acide muriatique oxigéné, est le vrai dissolvant de l'or; et la noblesse de ce métal lui a fait donner le nom

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d'eau régale. Il y a différentes manières de la préparer, soit avec les deux acides susdits dans leur état de pureté, soit en ajoutant à l'acide nitrique le sel commun ou le sel ammoniac, (muriate d'ammoniac). Le sel neutre produit, dans cette dernière opération, par le mélange de l'acide nitrique et de l'ammoniac, n'influe en rien dans les manipulations docimastiques. Dans le départ de l'or et de l'argent, il y a plusieurs occasions où l'opération générale se fait à l'inverse; je veux dire qu'il s'agit de dissoudre l'or sans toucher à l'argent; c'est dans ce cas que l'on emploie l'eau régale, et non l'eau-forte. Quand on a les deux acides précédens dans leur état de pureté, rien de plus aisé que de les mélanger. Outre l'or, l'eau régale dissout plusieurs autres métaux entièrement insolubles dans les autres acides simples, ou qui ne s'y dissolvent que difficilement.

§. XV.

Vitriol de cuivre, vitriol bleu ou vitriol de Chypre (sulfate de cuivre.)

La nature offre quelquefois dans cette partie de l'Amérique, ce sel neutre métallique

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dans l'état natif, mais en très-petite quantité. L'art a su imiter heureusement cette production de la nature à peu de frais, et de manière à en obtenir facilement une grande quantité. Ce sel est un des ingrédiens les plus nécessaires dans l'art de la chimie, sur-tout pour le coton. La manière la plus commune de fabriquer ce sel, est une espèce de cémentation de cuivre, par le moyen du soufre, dans des vases de terre exactement fermés. On trouve ces deux substances dans toute l'étendue du Pérou et du Chili, à aussi bon marché qu'en aucun pays du monde. L'acide du soufre, dans un état si concentré, agit dans cette opération avec beaucoup de force et d'activité sur le cuivre, auquel il ôte non-seulement la forme de régule métallique, mais qu'il convertit même en une espèce de minerai artificiel, et en un corps entièrement différent, et composé de soufre et de cuivre. On réduit en poudre cette combinaison, et on la tamise pour la mêler encore avec une certaine quantité de soufre également réduit en poudre. On brûle ce mélange dans un creuset ouvert et à feu lent: cette opération se répète jusqu'à ce que presque toute la masse soit réduite en une substance saline et

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dissoluble dans l'eau. On évapore la dissolution saturée jusqu'au point de cristallisation, et alors elle se convertit en beaux cristaux d'un bleu obscur, qui caractérisent ce sel métallique.

Le vert-de-gris natif ou vert de montagne, (carbonate de cuivre) décrit § 9, m'a fait naître l'idée d'une nouvelle méthode facile, simple et peu coûteuse, pour fabriquer en grande quantité ce sel métallique. La voici: On prend un poëlon de cuivre qu'on remplit jusqu'aux deux tiers d'acide sulfurique faible, fabriqué par la méthode indiquée au § 11: on ajoute à cet acide cinq ou six livres ou davantage de vert-de-gris natif, suivant la quantité de sel qu'on se propose de fabriquer: on fait bouillir le tout dans le poëlon pendant une ou deux heures, en ajoutant de tems en tems à cette dissolution une petite quantité du même acide pour remplacer ce que consume l'évaporation, jusqu'à ce que l'on soit sûr que toute la partie métallique du cuivre est parfaitement dissoute dans l'acide sulfurique. Alors on filtre la dissolution encore chaude pour en séparer les parties terreuses et hétérogènes qui étaient mélangées avec le vert-de-gris. On remet alors toute la liqueur dans

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le poëlon, et on l'évapore à feu lent jusqu'au point de parfaite saturation: quand on y est parvenu, on retire le poëlon et on le place dans un endroit frais, où la dissolution forme, en se refroidissant, des cristaux tels que je les ai décrits plus haut. Outre la grande conscommation de ce sel dans la teinture, on l'emploie aussi à différens usages dans la médecine.

§. XVI.

Tartre vitriolé, (sulfate de potasse.)

En ajoutant à une dissolution peu chargée, de l'alun natif décrit § 1 et 2, et de loin en loin une autre dissolution de potasse, alkali végétal ou salin, les principes de l'alun se séparent, et il en résulte une nouvelle combinaison chimique, connue sous le nom de sulfate de potasse, qui est un sel neutre dont le nom indique la composition. Dans cette opération, il faut prendre les précautions suivantes. La dissolution de potasse doit s'ajouter par intervalles, et en petite quantité chaque fois, parce que l'effervescence est si forte et si violente, que la masse ne manquerait pas de sortir du vase, quelle que fût sa capacité.

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Ces deux dissolutions doivent être chaudes, ou au moins celle de la mine d'alun, et délayées dans une grande quantité d'eau pour faciliter la précipitation de la terre et l'entière décomposition de la mine. L'alkali végétal ou potasse a plus d'affinité avec l'acide sulfurique, que l'alumine; ce qui fait que cette terre se précipite, et que l'acide sulfurique contracte une nouvelle union avec la potasse; combinaison qui produit le sel dont nous parlons. On filtre et on évapore la dissolution jusqu'à pellicule; on la retire du feu, et on la met cristalliser. Ce sel contient très-peu d'eau de cristallisation; c'est ce qui fait qu'il en exige une si grande quantité pour se dissoudre, c'est-à-dire, seize parties de son poids à une chaleur moyenne; mais il n'en faut que cinq à l'eau bouillante. Sa saveur est amère, mais faible et salée. Il n'attire point l'humidité de l'air, et ne tombe point en efflorescence à l'air sec, comme plusieurs autres sels; mais il conserve constamment sa forme. La figure primitive de ses cristaux est un prisme hexaëdre terminé à chaque extrémité par une pyramide à six faces. On l'emploie en médecine; et le prix en est si exorbitant dans ce pays, qu'on le paie souvent quinze piastres

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et plus la livre. En employant la méthode que je viens d'indiquer pour le fabriquer avec deux substances si communes dans le royaume, il reviendrait tout au plus à trois ou quatre réaux ia livre, et il serait d'une qualité bien supérieure à celui que l'on apporte d'ailleurs, et qui est ordinairement mélangé d'arcanum duplicatum (sulfate de potasse) et d'autres sels qui, à quelques différences près, sont composés des mêmes principes.

§. XVII.

Magnésie blanche.

Le Sel d'Angleterre ou sulfate de magnésie, décrit § 5, est la substance qui produit cette terre blanche et trés-fine qui est aujourd'hui un des médicamens les plus estimés et les plus employés dans toute l'Europe. Il y a différentes manières d'obtenir par précipitation de ce Sel, qui est extrêmement abondant dans toute l'Amérique méridionale.

Quand on emploie le sel de tartre pour cette précipitation, il en faut tout au plus la moitié du poids du sulfate de magnésie; mais on obtient le même résultat, et même plus aisément, non-seulement avec la potasse ou

II. a. 29

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le salin, mais encore avec la soude décrite § 8. Dans ce cas il faut mettre, par poids égal, ces sels avec le sulfate de magnésie. L'opération se fait de la manière suivante. On fait dissoudre les deux sels dans le double d'eau pure: on filtre ensuite, et on mêle les deux dissolutions; et pour accélérer la séparation de la magnésie, on met le mélange au feu, et on l'y laisse bouillir pendant quelque tems. Cela fait, ou laisse reposer le précipité après avoir retiré le mélange du feu, et on finit par le laver avec de l'eau froide et pure, jusqu'à ce qu'il soit entièrement libre des parties hétérogènes que l'eau peut enlever. On recueille le précipité sur un filtre ou sur un linge, pour le faire sécher parfaitement. Le reste de la lessive contient du sulfate de potasse, si on a employé cet alkali, ou du sulfate de soude, si on a employé l'autre. Si l'on veut tirer parti de ces deux sulfates, on peut les retirer par la méthode commune d'une simple évaporation.

§. XVIII.

Matières pour les fabriques de cristaux.

Le verre ou le cristal est un des produits les plus beaux et les plus intéressans de la

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chimie, et c'est la matière la plus noble, la plus propre et la plus commode que l'on puisse employer dans les usages ordinaires de la vie. La plupart des royaumes d'Europe ont employé leur industrie è établir des fabriques de cette matière, mais avec plus ou moins de succès. Dans cette entreprise, la nature a favorisé certaines nations plus que d'autres. Les matières les plus nobles et les plus abondantes seraient inutiles à une province qui manquerait de grands bois ou de mines de charbon de terre capables fournir l'immense quantité de combustibles que consomment en si peu de tems des fabriques si destructives des bois les plus épais, et qui paraissaient devoir durer des siècles. Les verreries d'Europe, dans un petit nombre d'années, ont entièrement dégarni de bois de vastes terrains qui ne servaient auparavant que de repaire aux animaux sauvages, parce que l'epaisseur de ces bois les rendait presque inaccessibles aux rayons du soleil. L'agriculture a acquis une infinité de nouveaux terrains; et dans les endroits où l'humidité et les broussailles étouffaient les germes de toutes les plantes utiles, on a vu se former des campagnes qui fournissent aujourd'hui les pro-

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ductions les plus utiles et les plus nécessaires à la subsistance des hommes. Si ces fourneaux dévorans ont produit des effets si avantageux dans les pays que l'étendue de leurs bois rendaient semblables à des déserts, ils ont, au contraire, occasionné de grands dommages dans d'autres contrées où les bois, en petite quantité, suffisaient à peine aux besoins domestiques les plus indispensables des habitans. Je ne me propose pas d'expliquer ici en détail l'utilité et la théorie de ces fabriques qui sont assez connues, mais seulement de prouver que la province de Cochabamba, dans ses différens districts, offre les plus grandes facilités et les plus grands avantages pour l'établissement des fabriques de cristaux. Il en existe depuis long-tems de verre ordinaire dans les ravines qui sont proches du Rio-Grande; et comme les travaux n'en ont jamais été interrompus, cela prouve invinciblement les ressources qu'on trouverait pour en établir d'autres dont je vais parler un peu en détail. Cette province possède toutes les matières nécessaires pour ce genre de fabriques, en abondance et de la meilleure qualité; et ses immenses forêts sont suffisantes pour fournir du bois aux fourneaux pendant

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des siècles, et d'ailleurs l'extirpation et la destruction de ces bois seraient le plus grand avantage que l'on pût procurer à la province. Les matériaux nécessaires sont les sels et autres substances fondantes, telles que la soude, la potasse, ou autrement le salin, le nitre, le plomb; dans quelques cas, l'arsenic, et dans d'autres, la manganèse. On a besoin également de sables ou de pierres vitrifiables, et enfin d'argile, pour les creusets et autres vaisseaux. J'ai fait voir, § 8, combien la soude ou alkali minéral était abondante dans cette province et dans les pays voisins. C'est avec cette substance, sans autre préparation qu'une calcination incomplète, qu'on fabrique depuis plusieurs années dans les verreries du Rio-Grande, des ustensiles grossiers d'une espèce de verre verdâtre ou d'autres couleurs foncées, extrêmement tendre, et cassant à la plus petite impression de la chaleur. Les défauts de ces verres dépendent de l'impureté de la soude que l'on emploie telle qu'on la ramasse dans les champs, sans aucune préparation ni purification préalables. Ces verres sont composés de soude fondue seule, et sans l'addition d'aucune substance vitrifiable qui puisse lui donner du

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corps, de la solidité et de la résistance. Les fours où on les fabrique sont de la plus mauvaise construction, sans courant d'air, sans distribution proportionnée dans leur intérieur, de la forme des fourneaux de boulanger, et ils ne produisent que le degré de chaleur suffisant pour fondre la soude, degré bien inférieur à celui qu'exige la fusion d'une masse de cristal bien composé.

Le second de ces matériaux fondant est la potasse, qui est proprement un sel alkalin végétal tiré des cendres de différens végétaux, et particulièrement de certains arbres dont les cendres produisent cet alkali plus abondamment que les autres.

La proximité des montagnes des Andes offre un champ immense pour cette opération. Leurs vastes forêts, qui se prolongent dans l'intérieur du continent à des centaines de lieues, et qui offrent en abondance les bois les plus utiles et les plus recherchés, sont à peine connues, si ce n'est depuis leur lisière jusqu'à la croupe des montagnes, et uniquement pour l'exploitation de quelques cèdres, lauriers, etc., destinés à la fabrication des ustensiles domestiques dont l'usage est indispensable. Mais l'homme n'a point pénétré

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dans leur intérieur, et l'on ignore entièrement l'immensité de productions répandues dans le sein fécond de ces vastes déserts. Sans entrer même dans les montagnes des Andes, on trouve plusieurs plantes dont on retire ce sel en grande abondance. De cette classe sont les tunas et les pencas (cacti), qui couvrent entièrement les bords de toutes les ravines exposées à la chaleur. Il en est de même des restes du maïs et particulièrement du marlo, (rachis spica), qui, par l'incinération, produisent ce sel en grande abondance, et d'une qualité supérieure à celui que l'on retire d'autres végétaux.

J'ai parlé, § 7, du nitre que l'on substitue dans quelques fabriques aux autres sels fondans, lorsqu'on en manque. Le plomb n'est pas moins abondant que les autres matières, et il se vend de dix huit à vingt réaux le quintal. J'ai fait mention de l'arsenic minéralisé au § 10. La manganèse que l'on ajoute en très-petite quantité à la masse destinée à la fabrication des cristaux pour détruire toute espèce de principes colorans, est connue ici dans les verreries sous le nom de negrillos, et on l'y emploie en plus grande quantité pour donner au verre différentes couleurs, et surtout le violet.

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Les substances vitrifiables forment l'autre classe de matières qui entrent dans la composition des cristaux. Quand elles sont seules, elles sont infusibles de leur nature, même au feu le plus violent et le plus continué, et elles ne se fondent que par leur mélange avec les précédentes qui en déterminent la fusion. La chaîne des Andes, située dans le voisinage de cette province, produit toutes les espèces possibles et connues de ces substances, et dans un degré de pureté supérieur. Une foule de riches filons de quixos (quartz), qui sert de gangue à l'or, traversent la Cordillière de tous côtés et dans tous les sens possibles: tous sont d'un grain très-fin et d'un blanc parfait, qui en prouve la pureté. Dans d'autres endroits on trouve des filons abondans de petro-silex et de gros sable, qui provient de ces minéraux, et qui est d'une grande utilité pour les fabriques des cristaux.

Quant aux matières propres à entretenir le feu des fourneaux, cette province a des ressources inépuisables pour plusieurs siècles, c'est-à-dire, les montagnes des Andes situées dans le voisinage. La culture et le commerce actif de la coca a été jusqu'ici l'unique mobile qui ait excité les habitans nonchalans du pays à pénétrer dans ces forêts. L'abatis de

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ces bois, qui sont si épais qu'ils renaissent sous la main qui les extirpe, a été le plus grand obstacle qui ait empêché la culture de ces fertiles terrains. On peut dire que, dans toute l'immense étendue occupée par les montagnes des Andes, on n'a pas encore commencé à percer l'épaisseur des forêts pour en tirer véritablement parti, et que les petits défrichemens que l'on a faits jusqu'aujourd'hui dans ce long espace de terrain, ne forment qu'une partie infiniment petite du tout. C'est un point qui échappe à la vue dans cette masse immense de bois, comme une petite île dans la vaste étendue de l'Océan.

Apparent rari nantes in gurgite vasto.

VIRG.

Quelques fabriques de cristaux éclairciraient en peu de tems plusieurs lieues de pays dans les environs, et donneraient à l'Etat des terrains très-fertiles, qui sont aujourd'hui ensevelis dans l'ombre des bois impénétrables qui les couvrent. On me dira que, dans les pays chauds, il serait impossible de résister è la chaleur des fourneaux de cristaux, qui sont comme des volcans artificiels. Mais je réponds que les verreries du Rio-Grande où l'on tra-

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vaille toute l'année, se trouvent dans le même cas, puisqu'elles sont situées dans l'intérieur des gorges les plus chaudes des Andes, et que pour éviter cet inconvénient, on travaillerait de nuit comme dans les autres, en réservant le jour pour la fonte de la masse. Par ce seul changement, dans un pays où les jours sont égaux aux nuits pendant presque toute l'année, les travaux se suivraient tout comme en Europe. L'abondance de rivières servirait en outre à faciliter le transport du bois, ainsi que pour les autres machines, moulins, etc., comme cela se pratique dans la Bohême, ma patrie, pourvu que l'on mît à la tête des travaux des ouvriers intelligens de ce dernier pays.

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SUBSTANCES ANIMALES.

§. XIX.

Nouveaux matériaux pour fabriquer le sel ammoniac (muriate d'ammoniac.)

DANS le cours de mes recherches botaniques et physiques sur le haut de la Cordillière, des orages de neige et de grèle m'obligeaient souvent à me réfugier précipitamment dans quelque misérable cabane d'indiens pasteurs qui habitent cette région glaciale. A défaut de toute espèce d'arbuste dans un pays aussi élevé, on emploie pour le foyer de la cuisine une paille haute du genre de la festuca, appelée dans le pays ychoicho. On la mêle avec les excrémens secs des différentes espèces de chameau du Pérou, telles que le guanaco, la vigogne et l'alpaca, et surtout avec ceux du llama, que l'on appelle vulgairement mouton, à cause de leur plus grande abondance. La chaleur produite par ces excrémens est considérable, et la fumée, qui est très-épaisse, s'attache aux murailles et

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aux toits de paille des cabanes, où elle forme en même tems une espèce de suie dure, massive et brillante, qui forme petit è petit des incrustations considérables. C'est dans ces cabanes que logent les indiens pasteurs; ils y ont leur cuisine, et ordinairement plusieurs animaux domestiques y vivent avec eux. La première fois que je me trouvai dans ces cabanes, je pensai d'abord à la méthode particulière que l'on emploie en Egypte pour fabriquer le muriate ammoniacal. Les habitans de cette partie de l'Afrique emploient, à défaut de bois, les excrémens de leurs chameaux (camelus bactrianus), et ceux d'autres animaux domestiques, dont ils forment avec de la paille de riz, des briques qui leur servent, au lieu de bois, pour la cuisine et pour tous les autres usages domestiques. Leurs troupeaux se nourrissent de plantes qui abondent en sel commun, et qui donnent de la soude par l'incinération. Sur les hauteurs du Pérou, je trouvai non-seulement un animal du même genre, mais encore tous les pâturages de la Cordillière couverts de sel commun, de sulfate de soude et d'alkali minéral pur (soude), qui forme la base des deux sels neutres précédens. Ces circonstances établis-

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sent une différence entière entre la suie d'Europe et celles d'Egypte et des Andes; c'est ce qui a déterminé plusieurs minéralogistes à classer le muriate ammoniacal dans le règne animal, quoique le règne minéral le produise aussi aux environs des volcans. Le muriate ammoniacal est un sel neutre composé d'ammoniac et d'acide muriatique. Il est entièrement volatil à un degré de chaleur convenable; il se dissout très-facilement dans l'eau; sa saveur est salée, acre et piquante, et ses cristaux sont très-minces et en forme d'aiguilles. Celui d'Egypte vient en forme de pains d'une grosseur considérable, mais encore très-impurs. Les hollandais le purifient par une nouvelle sublimation, ainsi que par la dissolution dans l'eau distillée, par la filtration et par l'évaporation jusqu'à dessication, et enfin par une nouvelle cristallisation du résidu. La lessive de ce sel est si forte qu'elle pénètre tous les vases d'argile non vitrifiés: ainsi on est obligé d'employer, des vases de verre dans toutes les opérations.

Au retour d'un voyage, j'entrepris immédiatement l'analyse de cette espèce de suie, pour en connaître à fond les principes constituans. J'observai que, dans les pays humi-

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des, elle attirait l'humidité de l'atmosphère, et qu'elle ne conservait sa solidité et sa consistance que dans les pays secs, ce qui est une propriété caractéristique du muriate ammoniacal. La première expérience que je fis, fut de triturer à sec avec de la chaux vive cette matière réduite en poudre; il s'en dégagea aussitôt une odeur forte, urineuse et piquante, caractère de l'ammoniac dégagé par l'affinité supérieure de l'acide muriatique avec la chaux. Je fis dissoudre ensuite une petite quantité de la même substance dans de l'eau chaude, et j'ajoutai à cette dissolution une certaine quantité d'eau chaude; et l'ammoniac se fit sentir beaucoup plus fortement et pendant plus long-tems que dans l'expérience précédente. La potasse produisit le même effet, quoique plus faiblement, parce qu'elle n'avait pas le même degré de causticité que la chaux vive. Etant convaincu de l'existence d'un des principes, et en si grande abondance, je distillai une livre de cette matière avec deux de chaux vive, et le résultat fut un ammoniac caustique. En employant la potasse, je n'obtenais que de l'ammoniac simple (carbonate ammoniacal). Je doutais encore de l'union de cette base ammoniacale avec

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l'acide muriatique; et pour m'en assurer, je Sublimai quelques onces de cette matière au bain de sable, dans un vase de cristal propre à la sublimation. Il sortit d'abord, presque pendant une heure, une fumée épaisse et de très-mauvaise odeur; ensuite il se sublima à la partie supérieure du vase une croûte de sel blanc jaunâtre qui avait toutes les propriétés du muriate d'ammoniac, et qui devint entièrement blanc au moyen d'une nouvelle sublimation. Ce sel dissous dans l'eau tiède précipitait le plomb de l'acétate de ce métal, et le précipité se dissolvait entièrement dans le vinaigre distillé: indice infaillible de l'acide muriatique qui forme avec le plomb un sel métallique, soluble dans l'eau et dans le vinaigre. Le défaut de vases de verre d'une grande capacité, m'a empêché jusqu'à présent de faire cette opération en grand; mais tout homme versé dans la chimie se convaincra aisément de la vérité de mes résultats, et de la présence du muriate ammoniacal, tout formé dans la substance que je viens de décrire.

Dans l'Almanach chimique de 1780, p. 53, on trouve une relation très-exacte de la fabrication du muriate ammoniacal en Egypte. La

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voici traduite littéralement: «La rareté du bois oblige les égyptiens à brûler les excrémens secs de différens animaux. Pour cela, ils ramassent ceux des chameaux et autres bestiaux, et en les mêlant avec de la paille hachée, ils en forment des espèces de briques qu'ils font sécher au soleil, et qui leur servent de bois à brûler. La suie qui se forme dans les Cheminées par la fumée qui se dégage de cette matière, se vend à bon marché aux fabricans de sel ammoniac, et leur sert pour la préparation de ce sel, sans l'addition d'aucune autre matière. L'opération est une espèce de sublimation, et les ballons où l'on met la suie sont dé verre verdâtre très-dur, et terminés en haut par un col étroit de quinze à seize lignes de long, et de quelques pouces de large; mais ils ne sont pas tous du même diamètre, Car les plus petits contiennent à-peu-près douze livres, et les plus grands presque cinquante. On les remplit de suie jusqu'aux trois quarts, et le vide qui reste est la sublimation de la matière. Avant l'opération, il faut nécessairement les luter avec de l'argile mélangée avec la partie ligneuse séparée du lin par le teillage, et enfin les faire sécher à l'air, parce que sans cette précau-

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tion, les vases ne résisteraient pas à un feu long et continué. Le fourneau où on les place est formé de quatre murs à angles droits, ce qui donne à l'ensemble la forme d'un carré régulier. La hauteur, qui est égale par-tout, a cinq pieds, et la largeur à-peu-près cinq palmes. L'intérieur du carré du fourneau est traversé d'un côté à l'autre par trois arcs éloignés de dix pouces l'un de l'autre. L'ouverture placée dans le mur qui fait face, est ovale, de deux pieds et quatre pouces de haut, et de seize pouces de large. Après les précautions nécessaires, on place les ballons dans l'intervalle des arcs, qui servent de grille et soutiennent le poids des ballons. On en met ordinairement quatre dans l'intervalle d'un arc à l'autre, ce qui fait seize ballons par fourneau. On laisse entre chacun un intervalle d'un demi-pied. On remplit ensuite ces intervalles avec de la brique en poudre, de sorte que les ballons soient entièrement couverts jusqu'aux deux tiers. Tout étant ainsi préparé, on allume d'abord un feu de paille que l'on continue lentement pendant près d'une heure. On met ensuite dans le foyer, des briques d'excrémens de chameaux; l'on continue le même degré de feu pendant

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près de dix-neuf heures, et on laisse ensuite refroidir le tout lentement. Au bout de six ou sept heures, il se dégage d'abord de la masse une fumée épaisse et de mauvaise odeur, qui dure presque quinze heures; bientôt après le sel ammoniac commence à se sublimer dans l'intérieur du col des ballons, sous la forme de fleurs blanches. Ceux qui dirigent l'opération doivent, de tems en tems, nettoyer le bec des ballons avec une verge de fer, pour faciliter la sortie des vapeurs qui dure jusqu'à la fin de l'opération. Quand le fourneau est refroidi, on brise les ballons sur le lieu même, et on retire le sel qui se trouve collé à leur partie supérieure. La terre qui reste au fond, ou le caput mortuum, est une cendre verdâtre qui ne sert à rien. Vingt-cinq livres de suie donnent ordinairement douze livres de sel ammoniac.» Ici se termine la relation de l'Almanach.

Il n'y a pas long-tems qu'en Allemagne même, dans, 1a ville de Brunswick, on a établi une fabrique de muriate ammoniacal, fondée sur d'autres principes, et dont la préparation est encore un secret. Tout ce que l'on peut conjecturer, c'est que ce sel ne s'y fabrique pas par sublimation, mais par cristallisation,

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et que l'on ne sublime le sel cristallisé que pour lui donner plus de consistance et un autre coup-d'œil. Il est très-probable que, dans cette fabrique, on emploie le sel commun et l'alun: le premier pour se procurer son acide, et l'autre pour obtenir d'abord une combinaison de l'acide muriatique avec l'alumine, à cause de l'attraction supérieure de l'acide sulfurique et de la soude, d'où il résulte une double décomposition par le changement de bases; et que l'on décompose ensuite le muriate d'alumine par l'ammoniac tiré de substances animales, telles que l'urine, et qui s'unit à l'acide muriatique avec lequel il a plus d'affinité que l'alumine. Tels paraissent être les principes sur lesquels cette fabrique est fondée. L'usage du muriate ammoniacal est très-étendu dans la médecine, et dans une infinité d'arts et de fabriques. On connaît en médecine, l'esprit de sel ammoniac simple, le vineux, le caustique, l'huileux et le succiné. Dans l'art de la teinture, la dissolution de ce sel accélère celle d'autres sels qui serait très-difficile sans ce secours. On l'emploie pour le plomb de munition de toute espèce de calibre. On ne saurait s'en passer dans la chimie métallurgique, pour la dissolution du

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cuivre et une foule d'autres opérations. Mais son usage le plus essentiel et le plus avantageux à l'Etat, est dans la préparation de Peau-forte pour le départ de l'or et de l'argent, telle qu'on en a besoin quelquefois dans les maisons des monnaies. Pour s'éviter la peine de préparer l'acide muriatique pur, on se contente d'ajouter à l'acide nitrique, une petite quantité de muriate ammoniacal, ce qui suffit pour lui donner la propriété de dissoudre l'or, sans toucher à l'argent, dans l'opération du départ. Ce menstrue ou dissolvant de l'or est proprement l'acide muriatique oxigéné. On obtient cet état d'oxigenation par difîerens moyens; et 1'acide nitrique produit certainement dans ce melange le même effet que plusieurs autres substances, que l'on ajoute ordinairement dans la distillation de l'acide muriatique, telles que la manganèse.

On fait, en général, usage de toutes les préparations de l'ammoniac, mais sur-tout de la fameuse eau de Luce, spécifique unique contre la morsure des vipères et des serpens à sonnettes. Les différentes plantes que l'on vante en Amérique comme de grands spécifiques contre ces morsures, telles que

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l'aristolochia anguicida, le bejuco guaco, doivent peut-être leur vertu à la quantité plus ou moinsgrande d'ammoniac annoncée parleur odeur désagréable. Il vient d'arriver chez les yungas de la ville de la Paz, dans les terres de San Agustin, un fait qui prouve d'une manière convaincante la vertu et l'efficacité de ce remède. Un indien mordu par un serpent à sonnettes, a été parfaitement guéri en peu de jours par le seul usage extérieur et intérieur de l'alkali volatil (ammoniac), quoique le malade fût à l'extrémité et aux prises avec la mort, accompagnée des symptômes les plus horribles. Il n'y a pas dans le monde d'endroit où l'homme soit plus exposé à perdre la vie par la morsure de ces animaux venimeux, que dans la partie la plus chaude de l'Amérique; mais en même-tems, je ne crois pas qu'on trouve nulle part plus de matériaux qu'ici pour y remédier. On peut aisément réunir des milliers de quintaux de la matière propre à la fabrication du sel ammoniac et de ses nombreuses préparations, dans toute la vaste étendue des hauteurs des Andes, qui comprend près de mille lieues, et où le défaut de bois oblige nécessairement à se servir des excrémens du llama. Je dois, à

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cette occasion, appeler l'atlention des médecins sur la gue'rison de Phydrophobie, maladie très-commune, mais seulement en Europe, et inconnue jusqu'à présént en Amérique. On sait combien sont trompeurs et inutiles les remèdes les plus fameux, indiqués contre cette maladie, tels que l'atropa, la belladonax, le meloe proscarabæus, le mercure, et tous les autres, lorsque les symptômes de cette horrible maladie se sont déclarés. Si, comme on le suppose pour les vipères, le venin d'un chien enragé communiqué au sang par la morsure était de nature acide, il ne pourrait y avoir de remède plus efficace et d'une action plus directe pour détruire ce venin, que l'ammoniac qui neutraliserait l'acide animal; mais je ne crois pas que jusqu'à présent on en ait fait l'essai. La vie d'un malheureux atteint de ce mal est un objet assez important pour mériter toute l'attention des médecins chimistes, et pour les engager à rechercher et à vérifier la nature de ce venin et son antidote.

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§. XX.

Des laines de brebis, d'Alpaca et de Vigogne.

Cette précieuse matière est une de celles qui forment une des branches les plus importantes de l'industrie européenne: son emploi, dans toute sa vaste étendue, a donné d'immenses richesses à plusieurs nations d'Europe, et a fait prospérer leur commerce au plus haut degré. La nation anglaise qui a perfectionné ces fabriques plus que toute autre, et qui a su en retirer les plus grands avantages, nous donne l'exemple le plus noble de la haute estime que l'on doit avoir pour cette matière, par l'usage qui s'observe dans les salles du Parlement, dont les membres ont pour sièges des sacs de laine de brebis. L'Espagne qui jouit du privilège exclusif de posséder dans ses provinces la laine la plus fine et la plus recherchée de l'Europe, jouit du même avantage relativement à la laine de Vigogne et d'Alpaca: c'est la seule nation qui possède ces précieuses matières. Les différentes températures du royaume du Pérou, ocoasionées par l'extrême élévation de la

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fameuse Cordillière, offrent l'asyle le plus commode et le plus approprié à la constitution physique de tous les animaux dispersés d'un pôle à l'autre. La brebis, ce précieux don que la nation qui a conquis l'Amérique a fait à ses anciens habitans, et qui a tellement enrichi la classe des animaux domestiques du pays, la brebis s'est tellement multipliée sur les hauteurs du Pérou, qu'elle constitue aujourd'hui la partie la plus essentielle du bonheur de l'indien. La laine lui sert à s'habiller et à se garantir des intempéries de l'air, et la chair est son aliment le plus ordinaire de la classe des animaux. Cet animal est plus vigoureux dans les contrées élevées et froides de cette chaîne, que dans les parties basses et tempérées. La différence de température influe même visiblement sur la laine, puisque les animaux élevés dans les gras pâturages des hautes montagnes donnent une laine plus fine et plus épaisse que celle des brebis des endroits plus ou moins tempérés ou chauds. Les brebis du Pérou descendant d'une excellente race, ont conservé en général la bonté et la finesse de leur laine, quoiqu'elles passent continuellement d'une température à l'autre. La plus grande con-

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sommation actuelle de cette laine est pour les étoffes ordinaires du pays, qui sont de petit teint, et que le Gouvernement a permis jusqu'aujourd'hui, en assujétissant la fabrication à des privilèges exclusifs. Les essais que j'ai faits sur cette laine m'ont convaincu qu'on pourrait l'employer avec un égal succès pour des étoffes de meilleure qualité et de couleurs plus fines. Le fil de mes essais teint en écarlate avec une espèce de cochenille sauvage qui croît naturellement dans cette partie de l'Amérique méridionale, n'était point inférieur au fil qu'on nous apporte d'Angleterre, sous le nom de Bruxelles. Ce qui prouve évidemment que cette laine est d'une qualité susceptible des teinturesles plus vives et les plus brillantes. L'entretien de ces animaux n'occasione pas ici les mêmes inconvéniens et les mêmes dommages qu'en Espagne.

Les belles laines de la vigogne et de l'alpaca sont une production qui appartient exclusivement au haut Pérou. La vigogne habite la partie la plus rude et la plus escarpée de la Cordillière, d'où la dureté du climat et les neiges continuelles éloignent tout être vivant, à l'exception du guanaco qui, comme la vigogne, est une espèce de chameau et qui y

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vit avec elle. Ces deux espèces se trouvent en abondance dans la province de Cochabamba, dans la branche de la Cordillière qui se prolonge jusqu'à l'intérieur des montagnes de la rivière Cotacages, et jusqu'aux mines d'or de la peuplade de Choquecamata situées dans le voisinage, et où l'on en trouve souvent, en passant, des troupes de plusieurs centaines semblables à des troupeaux de brebis; et ce qu'il y a de particulier, c'est que la majeure partie sont des mâles. La difficulté de respirer que cause le moindre mouvement ou la moindre agitation dans une région de l'atmosphère aussi élevée, et la vitesse de ces animaux accoutumés à un air aussi léger, font qu'il est difficile de les poursuivre jusqu'aux sommets escarpés de cette immense chaîne de montagnes. Mais la timidité des vigognes fournit un moyen facile et peu coûteux pour les prendre. Les indiens savent les réunir avec adresse dans un endroit uni et entouré de simples cordons de laine, avec des piquets où l'on a suspendu, d'espace en espace, à la hauteur d'une vare et demie, plusieurs chiffons agités par le vent. Quand l'animal est renfermé dans cette enceinte, il s'épouvante au plus léger mouvement des chiffons attachés aux

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cordons, et il n'a pas le courage de s'en approcher, ni de s'échapper, même en sautant légèrement, de cette faible et ridicule prison que son imagination lui représente comme insurmontable, à moins qu'il ne se trouve dans la troupe quelque guanaco, qui saute aisément par-dessus l'enceinte et qui est suivi par tout le troupeau de vigognes. Le cas que l'on fait en Europe de cette laine précieuse, en a occasioné une exportation considérable, mais aux dépens de la vie d'une multitude d'animaux de cette race. La détestable coutume de tuer une vigogne pour en tirer une seule fois à-peu-près une demi-livre de laine, a causé des ravages incroyables, qui finiront par détruire visiblement le nombre de ces animaux; à moins que l'on ne trouve quelque moyen de les tondre en conservant la vie à ce précieux animal. Cette prudente économie donnerait avec le tems plusieurs fois la même quantité de laine, que l'on n'obtient qu'une seule fois par la mort de l'animal. On a souvent pensé à élever ces animaux comme les brebis, et on a souvent ordonné des mesures relatives à cet objet; mais outre plusieurs difficultés que présente l'exécution de ee projet, je crois que cet animal accoutumé

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à une liberté illimitée, ne multiplierait pas si 0n le tenait renfermé rigoureusement. Cependant, sans cette précaution, l'animal échapperait à la vigilance la plus active des bergers, par sa vitesse et sa tendance naturelle à se cacher sur le haut des montagnes. Le moyen qui me paraît le plus convenable pour éviter la mortalité de ces animaux, en les tondant toutes les années, serait de former, dans les pâturages gras les plus élevés de la Cordillière, qu'ils recherchent de préférence, et dans les lieux éloignés des routes, des enceintes artificielles d'une étendue considérable. La nature même favorise l'exécution de ce projet, puisqu'elle forme ordinairement dans ces endroits, d'un côté ou de l'autre, une barrière escarpée et inaccessible, et qui coupe toute communication par des précipices et des ravines horribles. Il serait aisé et peu dispendieux d'achever le reste de l'enceinte, soit avec les cordons dont nous avons parlé, soit avec des murailles de pierres, qui sont extrêmement abondantes sur les lieux. Ces enceintes serviraient non-seulement à renfermer et à garder ces animaux jaloux de leur liberté; mais encore à réunir de tems en tems les troupeaux des environs, par le moyen

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d'une battue générale. Ainsi, à l'aide de la vigilance des indiens, les propriétaires des troupeaux les auraient, toufe l'année, à leur disposition, pour les tondre dans la saison la plus favorable.

L'alpaca, du même genre que le précédent, est un des animaux domestiques du pays: cependant les indiens ne l'emploient point comme bête de somme, tandis qu'ils se servent de la llama, qu'ils préfèrent parce qu'elle est plus forte; et même, avant la conquête, c'était le seul animal qu'ils employassent pour les transports. L'alpaca se tient ordinairement dans les terrains voisins de la Cordillière, mais toujours aux environs des cabanes des indiens, qui en élèvent un grand nombre dans quelques endroits pour profiter de leur belle laine. Cet animal est un peu plus petit que la llama; et sa laine épaisse, touffue, et ordinairement crépue, défigure un peu son corps, qui n'a ni l'élégance, ni l'agrément, ni la beauté des autres espèces. Il est à remarquer que la plupart de ces animaux sont noirs, et que ce n'est que dans quelques districts particuliers qu'on trouve des troupeaux blancs qui se perpétuent comme les noirs. La laine de

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ces deux variétés est extrêmement fine et douce au toucher; les fils en sont très-longs, et ont un lustre singulier, auquel les teintures ne causent pas la plus légère altération. Elle résiste un peu à l'action des pilons dans la foulerie, à cause de l'extrême élasticité de ses fibres; et pour être mise au teint, elle exige une préparation qui consiste à la dégraisser avec plus de soin que les autres laines, pour lui donner le degré de blancheur nécessaire, et pour que la teinture prenne bien. Il faut, dans cette manipulation, de l'eau chaude et des matières qui absorbent les parties huileuses et grasses, parce que l'eau froide ne suffit pas pour en séparer l'espèce de graisse qui lui est intimement unie. Jusqu'aujourd'hui 0n n'a vu en Espagne qu'une très-petite quantité de laine blanche de cet animal, parce que la noire est la plus commune, et celle qu'on exporte le plus ordinairement. Cette laine mérite l'attention d'une nation industrieuse, et elle est digne d'occuper les artistes intelligens par des recherches suivies. Elle est singulière dans son espèce, extrêmement longue, brillante, élastique, et d'une douceur et d'une finesse extraordinaires, qui la

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caractérisent et la distinguent de toutes les autres espèces. Ces qualités doivent faire espérer et croire que ses usages doivent être différens, et qu'une pleine et entière connaissance de ses propriétés produirait de grands avantages pour l'Elat, puisqu'on pourrait en fabriquer des étoffes jusqu'à présent inconnues en Europe, vu la singularité de la matière, telles que camelots, etc., etc. et autres de cette espèce.

§. XXI.

De la cochenille ou écarlate sauvage du Pérou, nommée Magno.

La Nouvelle Espagne n'est pas le seul pays qui produise ce précieux insecte (espèce de coccus); on le trouve également dans toutes les provinces chaudes de l'Amérique méridionale. L'endroit ou naît et habite ce petit et méprisable animal, est une espèce de raquette (cactus), ordinairement rampante à terre, et qui a des articulations presque rondes, très-épineuses, et d'un vert pâle. Les terrains qui produisent ce végétal sont secs, stériles, incultes, sablonneux, pierreux, et exposés à une chaleur ardente. Presque toutes

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les provinces de la côte jouissent de cet avantage, telles qu'Arequipa, Truxillo, etc., ainsi que différons districts de 1'intendance de Cuzco; mais on en trouve en plus grande abondance dans les provinces du Tucuman, et sur-tout aux environs de Santiago del Estero, qui fournissent de cette denrée tout le royaume du Chili et les provinces de l'intérieur. C'est dans les tems secs que l'on fait la récolte de cet insecte. Quelques soins que j'aie employés jusqu'à présent, je n'ai jamais pu obtenir cette matière dans toute sa purete, mais toujours en masse, et en forme de pains ronds, aplatis et mêlés d'autres substances hétérogènes, que l'avarice emploie pour adultérer et falsifier cette substance en en augmentant le poids. La cochenille fine de la Nouvelle Espagne est bien supérieure a la cochenille sauvage du Pérou pour la bonté, pour la quantité, et pour la vivacité de la couleur; de sorte que le quadruple de poids de cochenille sauvage de ce pays, produit à peine autant d'effet qu'une seule partie de cochenille du Mexique. Cepedant le bas prix de cette matière, et la facilité de s'en procurer en abondance au centre de ces provinces, offrent des advantages considé-

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rables aux habitans du pays, qui s'appliquent avec assez de goût à l'art de la teinture, et à qui la nature fournit libéralement toutes les espèces de matières utiles à cette branche intéressante de l'industrie. Le goût des couleurs les plus vives et les plus brillantes est général dans tout le royaume et dans toutes les classes; et c'est pour cela que, dans toutes les étoffes, on emploie de préférence l'écarlate, qui est la couleur la plus vive et la plus estimée. Les personnes qui se sont occupées avec le plus de soin à imiter cette couleur par le moyen de substances presque entièrement végétales, n'y ont réussi qu'imparfaitement; mais je ne doute pas quela chimie ne fournisse quelque jour les préparations nécessaires pour l'obtenir dans toute sa pureté. Au § 34, on verra la méthode nouvelle, intéressante et curieuse, que l'on emploie dans cette partie de l'Amérique pour imiter l'écarlate avec une matière purement végétale, appelée chapi: c'est un des ingrédiens propres á la teinture, que l'on a découvert dans ce royaume.

II. a. 31

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SUBSTANCES VÉGÉTALES,

Utiles dans la médecine et dans les arts.

MÉDICINALES.

§. XXII.

De la gomme arabique, ou proprement gomme du Pérou.

UN arbre du genre de la mimosa, d'une grandeur considérable, produit cette substance en Egypte, en Arabie et dans d'autres provinces de l'Orient: la médecine et la peinture font un grand emploi de cette denrée; mais sa plus grande consommation est pour la teinture et pour une infinité d'usages domestiques. En Europe, il y a plusieurs arbres fruitiers, tels que le pêcher, le cerisier et d'autres, qui donnent une gomme analogue quant á la nature et à la qualité intrinsèque, mais en très-petite quantité et ordinairement tirant un peu sur le brun. Cette partie de l'Amérique méridionale, qui est le jardin botanique le plus riche et le mieux fourni du monde en

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végétaux utiles, possède une foule d'espèces très-différentes de cette gomme. L'algarrobo (mimosa algarrobo), l'espino, les arbres les plus communs de ce continent en fournissent en abondance, sans que jusqu'à présent on se soit donné la peine d'en recueillir, et on achète celle qui vient d'Europe quatre réaux de Plata l'once, et même davantage. Il faut observer que les arbres dont nous venons de parler sont du même genre que celui d'Orient. Un autre arbre en produit encore en plus grande abondance; c'est le vilca: il naît sur les côtes des montagnes escarpées, et dans les gorges où règne une température sèche et ardente. De son tronc, couvert d'une écorce inégale et rude, découle ce suc végétal, que l'air endurcit en forme de grains transparens, blanchâtres ou jaunâtres, presque ronds, de grosseur inégale, et pesant depuis une drachme jusqu'à trois onces et plus. Il est très-facile d'en ramasser en peu de tems une quantité très-considérable. C'est une gomme parfaite, qui se dissout entièrement dans l'eau, et qui possède toutes les autres qualités qui distinguent la véritable gomme de la résine ou gommerésine. Mais l'écorce et les autres parties

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de cet arbre contiennent des principes bien différens du principe mucilagineux, insipide et huileux, qui constitue proprement l'essence de la gomme. L'écorce renferme un principe astringent, si fort et si marqué, que, lorsqu'elle est réduite en poudre grossière, on l'emploie pour tanner les peaux, auxquelles elle communique une couleur rouge, agréable, par son mélange avec la chaux ou quelque lessive. Cela prouve que les différentes parties d'un seul et même végétal contiennent souvent des principes très-différens et même opposés les uns aux autres, tels que les principes astringens et mucilagineux, que l'on trouve à-la-fois dans cet arbre. Le meilleur tems pour la récolte de cette gomme, est la fin de la saison sèche, vers les mois d'août et de septembre, époque à laquelle les arbres recommencent à pousser après un repos de deux ou trois mois.

§. XXIII.

Nouvel arbuste pénétré de camphre.

On trouve cet arbuste en abondance dans les gorges étroites et profondes qui descendent du haut de la Cordillière aux districts

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de Hayopaya et en partie à celui d'Àrque, qui appartient à la province de Cochabamba. Il exige une température assez douce, une chaleur modérée, et des terrains incultes, escarpés et secs, tels que les croupes élevées des côtes qui forment la descente de la Cordillière. Son odeur de camphre forte et pénétrante, se fait sentir à une grande distance. Sa hauteur est ordinairement de trois ou quatre pieds, tout au plus. Sa tige est droite, à-peu-près quadrangulaire, branchue, et couverte à la base d'une écorce mince, gercée, et de couleur grise: les branches sont minces, droites, et ordinairement couvertes de quelques gerçures; les feuilles sont opposées, linéaires, sessiles, entières et lisses des deux côtés. Les fleurs sont petites, blanches, à deux lèvres, et à lymbe inégal: la lèvre supérieure est très-courte, et partagée en deux; l'inférieure est partagée en trois, et la pièce du milieu est ronde et un peu plus large que celle des côtés. Le tube de la corolle est comprimé, égal au calice, et lisse: les anthères supérieures sont dans la gorge même de la corolle, et n'ont presque pas de filets. Le germe est ovale, comprimé, et partagé par une ligne longitudi-

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nale. Le style est plus court que le tube de la corolle, et capillaire; le stigmate est pointu, conique et droit. Toutes les parties de cet arbuste, sur-tout les feuilles et les fleurs, sont pénétrées d'une odeur de camphre extrêmement forte et piquante, que l'on sent encore plus en serrant ou en écrasant quelques feuilles entre les doigts ou dans la main. Dans la distillation à l'esprit-de-vin, toutes ces parties donnent un esprit aromatique, fort et piquant, qui ressemble à l'esprit-de-vin camphré, et qui en a les vertus et la force dans toutes les maladies extérieures dans lesquelles on fait usage de ce remède. La poudre de ses feuilles est antiseptique, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur: elle est calmante et anti-spasmodique dans les affections hystériques; et plusieurs préparations de la même substance sont extrêmement diaphorétiques. Je suis assuré de ces vertus par ma propre expérience, et par la pratique à laquelle j'ai été obligé de me livrer, et qui même m'occupe actuellement par intervalles, pour reconnaître les vertus et les propriétés d'une multitude de plantes médicinales nouvelles. Cet arbuste mérite l'attention des chimistes et des médecins, et

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sur-tout une analyse exacte de ses principes, pour savoir si l'on pourrait en extraire du camphre; matière que nous tirons à un prix exorbitant du Japon, de la Chine et de Sumatra, où on le prépare par la distillation du laurus camphora.

Dans l'Almanach Chimique de 1782, on lit une relation détaillée de la manière dont on retire le camphre dans les pays que je viens de nommer. Il me paraît très-à-propos d'en donner ici la traduction, que voici: «Le camphre est une substance solide et volatile, que l'on retire de l'arbre appelé camphrier au Japon, à l'île de Bornéo et dans plusieurs autres endroits de l'Inde. Les gens de la campague, qui le préparent au Japon et à la Chine, emploient la méthode suivante: Ils coupent le tronc, les branches et les racines en petits morceaux; ils les mettent dans un alambic de fer ou de cuivre; ils jettent de l'eau par dessus, et remplissent le chapiteau de l'alambic de paille fine. Lorsque l'eau a bouilli pendant quelque tems, on trouve le camphre attaché à la paille en forme de petits grains jaunâtres. C'est dans cet état qu'on le reçoit en Hollande, encore impur et mêlé de paille: pour le purifier,

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on le sublime une seconde fois. Dans cette opération, il acquiert plus de Solidité et de pureté, plus de blancheur, et cette forme de pains ronds sous laquelle les hollandais le vendent à toute l'Europe.»

§. XXIV.

Des racines de la hamahama, espèce de valériane, remède spécifique contre les attaques d'épilepsie.

La plante qui fournit cette racine se trouve dans les montagnes escarpées qui partent de la Cordillière des Andes pour pénétrer dans l'intérieur du continent, dans un climat doux et habitable, et dans des terrains secs, pierreux, et ordinairement couverts de buissons et de petits arbustes. Elle appartient au genre de la valériane, qui est si abondant dans les Alpes Péruviennes. Sa racine est vivace, horizontale, assez longue, de la grosseur du doigt, ronde, brune en-dehors et blanche en-dedans lorsqu'elle est fraîche. Quand elle est sèche, elle répand une odeur forte et particulière qui ressemble beaucoup á celle de la valeriana phu, que l'on cultive

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dans les jardins botaniques d'Europe. Il est bon de remarquer que presque toutes les espèces de valériane que produit cette partie de l'Amérique, participent plus ou moins à cette odeur propre à leur genre. Les gens du pays l'appellent en quelques endroits hamahama; mais presque par-tout ailleurs, elle n'a point de nom, sort fatal que partagent des milliers de végétaux de l'Amérique méridionale, parce que les habitans n'ont pas les connaissances nécessaires pour en tirer parti. L'épilepsie, plusieurs attaques hystéritiques, et tous les maux de nerfs si répandus dans le pays, m'obligèrent à employer cette plante, dont j'ai éprouvé, dans une foule de cas, la vertu anti-épileptique, anti-hystérique et nervine. Fabio Columna, célèbre botaniste ancien, fut attaqué d'épilepsie, et, dans ses voyages à la mer Noire, il eut le bonheur de se guérir parfaitement par l'usage continué de la valeriana phu; et l'on peut assurer que la plante américaine ne le cède en rien à celle d'Orient. Quant à ses autres vertus médicinales, elle est bonne contre les obstructions diurétique, anti-helmentique et anti-paralytique, et elle mérite un rang distingué dans le catalogue des

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plantes nouvelles utiles en médecine. La meilleure manière de l'employer, est de l'administrer en poudre, ou préparée par une légère décoction. L'infusion dans le vin de liqueur, avec un peu de limaille de fer, a produit également le meilleur effet dans les cas où l'on avait besoin à-la-fois de remèdes toniques et nervins.

§. XXV.

Des racines de la catacata (valeriana catacata).

On trouve cette plante sur les hauteurs de la Cordillière, dans des endroits pierreux, et ordinairement sur ces roches escarpées d'où découlent continuellement des ruisseaux qui arrosent le peu de terre qu'on y trouve. La racine est la partie que l'on emploie en médecine: elle est vivace, grosse, très longue, amincie dans la partie inférieure, comme les racines fusiformes; la chair est blanche, et l'odeur ressemble à celle de l'espèce précédente, quoique plus faible. Les feuilles sont pinnées, longues de deux à trois pouces, et lisses des deux côlés. Les tiges ont ordinairement neuf pouces de haut ou à-peu-

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près. Les fleurs sont petites, blanches, et se réunissent en forme d'épi. Elle est stomacale, roborative et anti-spasmodique. On l'emploie en outre dans les mêmes maladies que la précédente. Je l'ai vu produire également les meilleurs effets dans les attaques d'épilepsie, en l'administrant de la manière décrite cidessus.

§. XXVI.

Des racines de tamitani, du genre de la gentiane, (gentiana tamitani). Remède fébrifuge.

Le tamitani ou gentiane des Andes, est une autre plante médicinale que l'on ne trouve que dans les pâturages des glaciers de la Cordillière. Ses fleurs, grandes et jaunes, produisent le plus bel effet sur ces hauteurs, lorsqu'elles sont couvertes d'une légère couche de neige. Les indiens l'appellent tamitani, nom très-fréquent dans l'idiome quiehoa, et qui même est commun à plusieurs autres plantes de la Cordillière. Cette plante ne fleurit que dans les mois où il tombe de la pluie, qui, pendant toute l'année, se convertit en neige et en grêle, d'une manière effrayante,

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sur le sommet de la Cordillière. La fleur est très-grande, jaune et campaniforme. Les feuilles sont radicales, oblongues, étroites, obtuses, á trois nervures en-dessous, et lisses des deux côtés. Elle est entièrement différente de la gentiana lutra, et beaucoup plus petite. La racine est vivace, perpendiculaire, de deux à cinq pouces de long, ronde, et garnie de beaucoup de fibres de couleur jaune et d'une saveur très-amère. C'est cette dernière qualité qui constitue la vertu médicinale de la plante, et qui appartient à la classe des remèdes toniques, roboratifs, stomacaux et fébrifuges. C'est avec raison que plusieurs auteurs vantent la racine de gentiane pour les fièvres intermittentes. En effet, en voyageant dans les pays où les fièvres tierces et quartes font de cruels ravages, j'ai eu le bonheur de les guérir parfaitement, en substituant cette racine au quinquina, praemissis praemittendis. Il est bien singulier que les habitans du Pérou, où naît le remède le plus héroïque qu'ait produit la nature, aient une aversion et une répugnance générale pour l'usage du quinquina, même dans les maladies qu'il soulage et qu'il guérit infailliblement et presque momentané

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ment; en observant les précautions nécessaires qu'en exige l'usage. Mais on ne doit pas en être surpris, quand on considère les mauvais effets et les ravages causés par son application à contre-tems, et par l'ignorance des médecins du pays, qui augmentent ordinairement tous les symptômes de cette maladie, au lieu de les prévenir par les préparations nécessaires. Cette fièvre est andémique dans les gorges et dans les vallées brûlantes de cette province. Mais c'est dans les mois pluvieux, depuis novembre jusqu'en avril, qu'elle exerce sa fureur, sans exception, sur toutes les classes d'habitans du pays; et pour la gagner dans cette saison, il suffit de se mouiller les pieds dans les ruisseaux qui arrosent les vallées, ou de commettre le plus léger excès dans le régime diététique. Le quinquina est toujours le remède le plus spécifique; mais de toutes ses préparations, la teinture spiritueuse est celle qui opère avec le plus d'efficacité, et sa vertu s'exalte infiniment par l'usage du sel ammoniac (muriate ammoniacal) ou autres sels neutres, et par celui de quelque plante anti-scorbutique, administrée sous la forme la plus convenable. Les indiens ont coutume de frotter

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avec les feuilles et les fleurs pilées de celle gentiane, les jambes et les cuisses des enfans, lorsqu'ils paraissent avoir quelque difficulté à marcher à l'âge ordinaire. Il paraît que la vertu tonique de cette plante fortifie ces membres comme ils le désirent, puisque je n'ai jamais observé parmi ces indiens le rachitisme, maladie qui défigure tellement les os de ces parties dans le basâge, et qui est si commun dans le nord de l'Europe.

§. XXVII.

De l'arnica des Andes.

Cette espèce naît avec la précédente près des sommets couverts de neige de la Cordillière. Elle est de la classe de la singénésie, et ses caractères s'approchent du genre de l'arnica plus que de tout autre; ses feuilles sont sinuées; sa fleur unique est située au centre des feuilles radicales; elle est d'une couleur jaune d'or et d'une grosseur extraordinaire. Une fleur aussi belle est un phénomène surprenant dans cette région élevée de l'atmosphère, et au dernier terme de la végétation. La racine est fibreuse; les fibres sont nom-

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breuses, droites, longues et noires, et d'une saveur particulière, piquante et amère. C'est cette partie qui est assez utile dans la médecine. Elle résout efficacement les obstructions des organes hypogastriques, qui sont la véritable cause des hydropisies si communes dans les provinces du haut Pérou. Administrée en forme de décoction, elle est diurétique, et par conséquent très-recommandable dans cette maladie, où il convient sur-tout de provoquer l'évacuation de l'urine. Une des causes qui disposent le plus à cette maladie, est l'extrême élévation de ce pays au-dessus du niveau de la mer. Cette élévation diminue considérablement la gravitation de l'atmosphère qui, sur les plus grandes hauteurs, perd la moitié de son poids, comme le prouvent les observations faites avec le baromètre. La surface du corps humain entouré d'un fluide aussi raréfié, éprouve par conséquent une pression et une gravitation beaucoup moindres que celles auxquelles nous sommes accoutumés dans des lieux plus bas, où l'effet en est bien plus sensible, parce que les colonnes d'air y sont plus hautes et plus pesantes. L'élévation du terrain fait que les solides de notre machine résistent moins à l'impul-

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sion des fluides, ce qui doit occasioner infailliblement des extravasions d'humeurs dans le tissu cellulaire. Toute la classe des remèdes hydragogues forts est inutile dans cette maladie, et cause des rétentions d'urine.

On emploie aussi depuis quelque tems cette plante dans les maladies vénériennes, et pour diverses espèces d'exanthêmes cutanés.

§. XXVIII.

La cariophyllata des Andes.

On trouve cette plante rare à la descente des hauteurs de la Cordillière des Andes, vers la partie intérieure des montagnes, dans des endroits humides et sombres, et sous une température assez douce. Elle appartient au genre du geum; sa fleur est petite, jaune, et les feuilles ressemblent beaucoup à celles du geum urbanum. La racine est vivace, horizontale, et couverte de tous côtés d'une infinité de fibres latérales, minces, longues et blanchâtres. L'odeur de cette plante est extrêmement agréable, aromatique et semblable à celle du clou de girofle: la saveur est aussi la même, quoique plus faible. Quant aux vertus, elle est chaude, aromatique, stoma-

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cale et fortifiante, sur-tout pour les sujets de complexion pituiteuse et phlegmatique. On peut même profiter de sa saveur agréable, en l'employant en petite quantité dans les alimens, où elle est à coup sûr moins dangereuse que le girofle de l'Inde orientale.

§. XXIX.

De la guachanca (euphorbia guachanca), nouveau remède purgatif.

La plante qui fournit cette racine est du genre de l'euphorbe ou tithimale. On la trouve à la descente de la Cordillière, sur des croupes élevées et escarpées, à une température douce, et ordinairement dans les pâturages bas et sauvages de cette contrée. La racine est la partie employée dans la médecine: les indiens s'en servent dans leurs maladies et en connaissent bien les effets. C'est un tubercule vivace, assez gros, plus ou moins long, oblong ou ovale, mais ordinairement arrondi, pesant depuis une once jusqu'à dix et plus, couvert en-dehors d'un épiderme mince et gris; l'intérieur est formé d'une masse solide, blanche, et qui présente des rayons qui divergent du centre à la cir-

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conférence. Toute la plante, lorsqu'elle est fraîche, est pénétrée d'un lait blanc, épais et très-abondant. Vers l'endroit d'où sortent les tiges, qui sont communément en grand nombre, il y a des nœuds irréguliers recouverts d'écailles sèches, arides et gercées. Elle diffère, par ses caractères, de l'euphorbia tuberosa, plante connue des botanistes. La racine est le purgatif employé le plus communément par les indiens du Pérou. Ils la coupent en petites tranches minces qu'ils font sécher; ils réduisent ces tranches en poudre, dont il suffit de prendre une drachme ou un peu plus pour produire un effet qui, quelquefois même, est violent. Enfin c'est un purgatif fort et drastique dont l'usage demande de la circonspection. Quand les indiens ont outré la dose de ce remède, ils boivent de la chicha de maïs, ce qui suffit pour adoucir l'action violente du purgatif. Cette plante est trèsabondante dans les endroits que j'ai indiqués, et sur-tout dans le district d'Yapaya, qui appartient à la province ou intendance de Cochabamba.

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§. XXX.

De l'agave vivipare.

Verum…. curo et rogo, et omnis in hoc sum.

HORAT.

Les éloges multipliés que la gazette de Madrid fait des vertus de l'agave et de la begonia, pour la guérison des maladies vénériennes rebelles au mercure, m'ont fait redoubler d'attention pour observer ces plantes si communes dans toutes les provinces du Pérou: j'avais même déjà fait plusieurs observations sur la première, avant d'avoir connaissance des notices de la gazette. Je vois en outre que, dans la dernière édition des Elémens de médecine pratique du célèbre Cullen, on a inséré, tome IV, un résumé des effets produits par ces deux nouvelles plantes apportées de la Nouvelle Espagne par le docteur Balmis, et administrées, dans l'hôpital de Madrid, à plusieurs vénériens, sous l'inspection et sous la direction de plusieurs médecins nommés par Sa Majesté. Sans m'arrêter aux exagérations de la gazette, ni à l'avis peu réfléchi des médecins, je vais rendre compte

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de ce que l'expérience m'a appris de l'usage que les indiens du pays font de cette plante. On ne connaît pas d'une manière sûre l'espèce d'agave ou de begonia dont il s'agit dans la gazette et dans les observations faites à l'hôpital de Madrid. Tout ce que je dis ici doit s'entendre de l'agave vivipare: j'en avertis pour éviter la confusion que doit nécessairement causer l'application inexacte d'un nom générique qui renferme tant d'espèces dont les vertus ont peu d'analogie. Cette belle plante croît dans la plupart des gorges de la Cordillière des Andes, sous la température la plus sèche et la plus brûlante, et dans des terrains escarpés et arides. La partie inférieure de la racine est formée par la réunion de fibres simples, longues, extrêmement fortes et tenaces, de couleur blanchâtre ou rouge. La partie supérieure qui sort endehors se partage, à sa superficie même, en plusieurs branches souvent plus grosses que la cuisse, dans la plante adulte. Toutes ces branches sont recouvertes en-dehors d'une écorce rude, écailleuse et noire, que l'on croirait, au premier coup-d'œil, avoir été brûlée: le centre en est fibreux, et l'anneau extérieur contigu à l'écorce est formé d'une

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substance blanche, solide et charnue. En la coupant dans quelque sens que ce soit, lorsqu'elle est fraîche, il en découle un suc transparent, visqueux, de la consistance du miel, et qui a une odeur propre. Les feuilles sont cannelées, dentelées, épineuses, et terminées par une pointe alongée, roide et piquante. La tige se partage en un grand nombre de branches qui, à la fin des mois pluvieux, se trouvent chargées d'une immense quantité de rejetons dont le poids fait pencher à terre la tige, quelque élevée qu'elle soit, et alors le mouvement de l'air suffit pour en séparer ces rejetons, qui tombent et prennent racine aussitôt, pour la plupart, au moyen de leurs filets ou fibres, par une disposition singulière de la nature. La partie supérieure de la racine est celle que l'on emploie dans la médecine. Le suc dont nous avons parlé s'applique en substance aux plaies et aux ulcères malins, pourris et invétérés, sans en excepter les vénériens; on en obtient les meilleurs effets, et même ordinairement une guérison complète. Ce suc est un remède détersif, dépuratif et fondant à un très-haut degré. La racine en poudre possède les mêmes vertus, mais à un degré plus faible. On l'administre

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intérieurement, soit en pillules, soit en extrait comme la cigüe, ou en infusion légère. A l'extérieur, on l'emploie mêlée avec différens onguens ou emplâtres, ou sous forme d'embrocations, d'épithêmes ou de fomentations, avec le lait, l'eau ou l'eau-de-vie. Son usage intérieur exige de la circonspection, et on ne doit la donner qu'à très-petite dose, parce qu'elle irrite violemment le systême nerveux; et je suis étonné que Balmis l'ait administrée à si énorme dose dans les hôpitaux de Madrid. J'ai vu d'excellens effets de son usage intérieur et extérieur dans les tumeurs scrophuleuses et séreuses, dans les plaies de l'uterus et dans les fleurs blanches qui procèdent d'une cause vénérienne; dans la chlorosis, dans les douleurs rhumatismales, arthritiques, et dans la goutte; dans les plaies scorbutiques de la bouche, et pour guérir la pourriture et le gonflement des gencives, occasionée par le scorbut. Prise intérieurement à grande dose avec un véhicule chaud et convenable, elle excite toujours une sueur abondante. Comme la plante dont je parle pourrait être différente de celle du Mexique, il serait à désirer que quelque médecin habile s'en servît pour la continuation des recherches sur les pro-

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priétés de l'une et de l'autre, dans les maladies indépendantes du virus vénérien.

§. XXXI.

De la begonia.

C'est une des plantes les plus abondantes dans les montagnes des Andes. Dans le rapport des essais faits par ordre du roi dans les hôpitaux de Madrid, on ne détermine pas l'espèce de cette plante que l'on employa avec la précédente, quoique ce genre ait été considérablement augmenté par les recherches de Joseph-Nicolas de Jacquin, mon maître, et par celles d'autres célèbres botanistes. Celle dont je parle est la begonia anemonoïdes à feuilles rondes et collées à la tige, la seule espèce qui, dans ce royaume, se trouve hors des Andes, sur les croupes de de cette chaîne de montagnes, à une température rude et froide. La racine est un tubercule vivace; la chair en est succulente et rouge; elle est extrêmement irrégulière, et sa figure varie beaucoup; la superficie est inégale et rude; Sa fleur, qui est belle et couleur de rose, surpasse en grandeur celle de toutes les espèces connues de ce genre, et

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ressemble, au premier coup-d'œil, à celle des renoncules et des anémones; les feuilles sont rondes, et ont à leur base cette section oblique qui caractérise tout le genre. Je la regarde comme moins drastique que celle que Balmis a apportée de la Nouvelle Espagne.

§. XXXII.

De différentes espèces de quinquina ou de cascarilla, que j'ai découvertes en voyageant dans des terrains où on ne les avait pas encore observées.

Enfin, dans ce traité de plantes médicinales, je dois faire mention de différentes espèces de quinquina ou cascarilla, et des endroits qui les produisent abondamment, et dont on n'a jamais tiré cette substance si utile et si intéressante pour l'Etat. Quoique l'on exploite les bois de cascarilla aux environs de Loxa, d'Andamarca, de Huanuco, etc. cet arbre ne manque pas dans la partie des Andes qui se prolonge vers le sud, et il y en a même pour plusieurs siècles, puisqu'il couvre des centaines de lieues où l'homme à peine a pénétré, et où l'on trouve plusieurs espèces d'excellente cascarilla. Au moins,

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quant à moi seul, je puis indiquer plus de cinquante endroits que j'ai découverts dans mes longs voyages à ce continent, et dont on n'a jamais tiré une livre de cette écorce; tels que le commencement des célèbres mines d'or de Tipuani et les environs, les districts de Challans, Songo, Pelechuco, Apolobamba, Carabaya, les montagnes de Paucastambo, celles de Guamanga, de Tambo, et une infinité d'autres de ces contrées, depuis Lima jusqu'à la ville de la Paz, chez les yungas de Coroico, Chulumani, Yrupana, Suri, Cañamina, Yuracarces, jusqu'aux environs de Santa-Cruz, et dans toutes les montagnes qu'il y a entre cette ville et celle de Cochabamba. Dans tous ces lieux on trouve différentes espèces de cet arbre. La première est la cascarilla à feuilles violettes en-dessous; la seconde, celle à feuilles oblongues, étroites, et à tige peu élevée; la troisième, qui est la plus grande de toutes, a une tige élevée, forte, les feuilles sont larges et ovales, l'écorce se partage en fibres minces, fragiles, et d'une couleur assez vive. On doit croire que si l'on pénétrait davantage dans l'intérieur de ces bois, on en trouverait encore d'autres espèces non moins importantes. L'Etat aura

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toujours le moyen de pourvoir abondamment tout le globe de ce remède héroïque, quand bien même une exploitation fréquente, considérable et suivie, détruirait une partie des bois de ces cantons.

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SUBSTANCES VÉGÉTALES

UTILES DANS LES ARTS.

Nouvelles matières pour la teinture.

§. XXXIII.

Du bois de l'arbre de tara, (cæsalpina tara.)

Le tara est un arbre que l'on cultive dans les jardins de presque tous les endroits tempérés du Pérou, à cause de son bois trèsutile dans la teinture, et de son fruit en forme de gaine, que l'on emploie ordinairement comme substance astringente, dans la fabrication de l'encre. Cet arbre conserve toute l'année sa verdure et ses feuilles; et dans les montagnes, il résiste aux gelées de juin et de juillet, qui font descendre le thermomètre de Fahrenheït au point de la congélation. Il est d'une hauteur ordinaire: le tronc est droit, branchu, recouvert d'une écorce grossière, rude, grisâtre; le diamètre en est assez con-

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sidérable. La partie supérieure et les branches sont couvertes d'épines dures et fortes. La partie extérieure du bois est blanche; mais l'intérieure est d'un rouge vermeil. C'est cette dernière qui le rend propre à la teinture. Les fleurs sont jaunes: le fruit ou gaine est d'un rose pâle tirant sur le jaune dans quelques endroits, entièrement lisse; il contient beaucoup de graines, que la plus légère pression entre les doigts suffit pour séparer de leur enveloppe, qui se réduit en poudre blanche et astringente. D'après ses caractères botaniques, il est du genre de la caesalpina; et c'est une chose à remarquer que le bois de teinture le plus célèbre à la Chine et dans l'Inde, le sapan (caesalpina sapan), appartienne au même genre, et qu'on le cultive actuellement en abondance dans le jardin botanique de la compagnie des Philippines, près de Manille, capitale de ces îles. Le bois de tara est différent du campêche et du mora'ete; et aulant que j'ai pu m'en informer, on n'en a jamais exporté du Pérou pour l'Europe, dans la vue de l'employer dans les teintures comme les autres. Les couleurs que l'art en tire sont recommandables par leur fixité et leur permanence, parce qu'outre la partie

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colorante, ce bois contient un principe astringent dominant qui, conjointement avec les mordans convenables, constitue la base de la fixité des teintures. L'eau où l'on fait bouillir ce bois réduit en poudre, se teint d'abord d'un beau violet clair; niais par la continuation de l'ébullition, elle acquiert une couleur de plus en plus foncée, et elle passe à un brun sombre désagréable à la vue; mais l'alun lui rend a l'instant sa couleur primitive. Les dissolutions de fer produisent une couleur d'un violet foncé tirant sur le noir, et le principe astringent de la teinture précipite en partie cette substance métallique. Les dissolutions de cuivre, particulièrement le vitriol (sulfate), produisent le même effet; mais ce précipité est dissoluble par l'alkali, et dans cet état la teinture donne au coton une couleur d'un bleu foncé, durable et semblable à celle de l'añil (indigo), qui résiste à l'action du savon et de la lessive, mais qui est altérée par les acides. Avec le sucre de plomb (acétate de plomb) et avec l'alun, cette teinture donne de belles couleurs violettes, inaltérables, et à toute épreuve.

Le fruit ou gaine, outre le principe astringent, contient encore une autre substance

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colorante plus faible. Un sac de coton que l'on fait bouillir pendant quelque tems dans une décoction plus ou moins forte de ce fruit, et que l'on passe ensuite dans une dissolution chaude du millo que nous avons décrit § 2, se teint immédiatement en gris très-fixe, et plus ou moins foncé, selon la force de la décoction du fruit du tara et de la dissolution d'alun. Cette couleur, que l'on recherche tant pour les bas de soie, s'obtient ainsi par le moyen de ce fruit et du millo, avec la plus grande facilité, et sans avoir besoin d'employer le vitriol ni aucune autre préparation métallique. Le même fruit pulvérisé, après en avoir séparé les graines, et mêlé avec une préparation quelconque de fer, telle que vitriol, couperose ou sulfate, produit de l'encre; et en l'employant de la même façon pour la teinture, il donne à la laine et au colon une couleur noire, bonne, mais qui tire toujours sur le violet. Les substances astringentes sont la partie la plus essentielle pour la bonté et la fixité des couleurs. Sans le concours de quelque principe astringent, les meilleurs mordans manquent d'activité; et c'est une précaution indispensable que d'ajouter aux matières colorantes, privées de ce principe,

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quelque autre substance qui supplée à ce défaut, mais sans altérer la couleur primitive. Une des premières et des principales préparations que donnent les chinois aux toiles de coton destinées pour leurs précieux ouvrages peints des couleurs les plus fines et les plus brillantes, c'est de les imprégner fortement dans du lait de buffle, où l'on a fait infuser du cadon, fruit extrêmement aigre, âpre, astringent et glutineux. Ils pratiquent cette opération non-seulement pour les peintures noires, mais ils la répètent même plusieurs fois après avoir blanchi la toile, pour l'application des différentes couleurs retirées du bois de sapan par le moyen de l'alun; et même ces couleurs seraient encore peu durables, s'ils n'employaient pas une autre teinture en forme de bain complet, préparé avec une racine nommée la chasa, également astringente, et propre à donner à ces couleurs le plus grand degré de perfection. Dans les fabriques d'Europe, la noix de galle, l'écorce de grenade, et quelques autres substances suppléent au défaut du cadon et de la chasa de la Chine. Mais leur activité est reconnue pour être bien inférieure; et c'est au défaut de semblables drogues en Europe, qu'il faut sure-

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ment attribuer en partie l'infériorité des produits de l'industrie européenne de ce genre, comparés à ceux de l'Inde. C'est pour cela que dans mes recherches je me suis sur-tout appliqué à découvrir de semblables substances, qui n'ont intrinsèquement aucunes particules colorantes, mais dont le concours avec les matières employées dans les teintures, produit la bonté et la fixité des couleurs. Le fruit du tara dont je m'occupe dans ce moment, est une de ces substances, et pourrait s'acclimater dans les provinces méridionales d'Espagne, auxquelles il procurerait un nouvel arbre très-utile pour cette branche de la teinture. Cet arbre, comme je l'ai dit ci-dessus, résiste dans ces montagnes et sans aucune précaution, aux froids et aux gelées qui font descendre le mercure au terme de la glace, c'est-à-dire à 32 degrés du thermomètre de Fahrenheït, froid que l'on observe rarement sur les côtes de Valence et de Murcie, et généralement sur toutes celles de la Méditerranée. Sa culture n'exige d'autre instruction que les règles communes que l'on suit pour celle de tous les arbres fruitiers d'Europe, et il vient aussi bien dans les terrains secs et un peu pierreux, que dans ceux qui sont gras et fer-

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tiles. Je me regarderai comme récompensé de mes recherches et de mes travaux sur cette matière, si j'ai le bonheur de voir réaliser ce projet aussi simple que bienfaisant.

L'autre substance analogue à la précédente, en ce qu'elle renferme un principe fortement astringent, est le fruit, gaîne ou gousse d'un arbre nommé algarrobilla. Cet arbre croît dans les gorges où règne une température sèche et ardente, et il appartient au genre des mimosa, très-communes dans tout le Pérou. Son fruit est plus court et plus dur que le précédent, comprimé, lisse, de couleur noirâtre ou brune: réduit en poudre il produit une farine semblable; mais d'une couleur jaunâtre, et d'une saveur non-seulement austère et astringente, mais presque stiplique. Les toiles de coton trempées pendant quelque tems dans une légère infusion de ce fruit, y acquièrent une couleur jaunepâle, et les couleurs y mordent mieux et sont plus durables que sur les toiles qui n'ont pas reçu cette préparation.

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§. XXXIV.

Du bois jaune nommé chirisigui, (berberis chirisigui.)

L'arbuste qui produit ce bois est très-abondant dans les montagnes qui descendent du haut de la Cordillière, vers les vallées et les gorges des provinces de Cochabamba et de Charcas. Dans ce pays, il s'élève ordinairement à la hauteur d'un homme plus ou moins, et les tiges sont minces; mais dans les gorges voisines des Andes, l'humidité continuelle d'un terrain moins aride le fait souvent croître de manière qu'il ressemble plus à un arbre qu'à un arbuste; et, dans ces endroits, la grosseur de son tronc excède souvent celle de la cuisse. Les branches sont épineuses, ainsi que la pointe des feuilles: ses fleurs sont jaunes et suspendues en forme de grappes courtes. Le fruit est de grosseur moyenne, d'une saveur aigre-douce, et rempli d'une pulpe succulente et violette. Tout le bois est d'un beau jaune, et sa surface n'est recouverte que d'un épiderme mince et gris. Son plus grand usage est pour les ouvrages dé-

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licats de menuiserie et de marquetterie; mais on l'emploie avec autant de succès pour teindre en jaune la laine et le coton. Celui-ci, en qualité de substance végétale prend, mieux que la laine, cette teinture qui est de même nature. L'alun est le mordant qui convient le mieux pour ces deux substances; mais on emploie aussi la couperose (sulfate de fer). Il est bon d'ajouter à la teinture quelque autre substance astringente, telle que l'écorce d'Alisier ou autres; et il est même extrêmement utile de tremper d'abord la toile de coton dans un léger bain d'écorce d'alisier, pour la plonger ensuite dans une forte teinture de bois de chirisigui, parce que la couleur en acquiert plus de force et de solidité. Les dissolutions de fer n'altèrent point cette teinture; et c'est une preuve convaincante de l'absence du principe astringent qui changerait nécessairement le jaune en verd obscur

§. XXXV.

Du bois jaune de Santa-Cruz.

Les montagnes des environs de la ville de Santa-Cruz produisent un autre bois jaune également utile pour les teintures de cette cou-

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leur: selon toutes les apparences, l'arbre qui le produit doit être d'une hauteur considérable et assez gros; c'est du moins ce qu'indique suffisamment l'échantillon qui m'a été remis par le docteur Roca, missionnaire. J'espère avoir bientôt l'occasion de voir et d'examiner moi-même cet arbre, et de me procurer une quantité assez considérable de son bois pour faire les recherches nécessaires relativement à son usage dans la teinture.

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AUTRES MATIÈRES

POUR TEINDRE EN JAUNE.

§. XXXVI.

Le bois et les feuilles du molle (schinus molle),et les feuilles de la tola.

Outre les deux bois dont je viens de parler, toutes les provinces du Pérou produisent en général l'arbre nommé molle, et un grand nombre d'espèces de l'arbuste appelé la tola, qui sont les substances les plus abondantes et que, pour cette raison, les habitans emploient de préférence pour les teintures jaunes. Le molle est un bel arbre toujours verd, trèscommun dans toutes les gorges tempérées ou chaudes de cet immense royaume, ainsi qu'en divers endroits du Mexique. Sa racine, son tronc, ses branches et ses feuilles sont fortement imprégnées d'une substance résineuse, balsamique, d'une odeur aromatique, et quelquefois si abondante, qu'elle dégoutte naturellement du bout des branches et des feuilles,

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et tombe à terre. En faisant bouillir ces parties de l'arbre, mais principalement les feuilles, pendant quelque tems dans une quantité suffisante d'eau, elles lui communiquent une couleur agréable jaune-pâle qui prend à l'instant sur la laine et sur le coton, pourvu que ces deux substances aient été trempées précédemment dans une forte solution d'alun: de sorte, qu'en répétant les bains, elles se teignent en jaune-foncé aussi brillant que durable. La substance résineuse contenue dans ces parties du molle, et qui est indissoluble par elle-même dans l'eau, semble produire ici un effet analogue à celui du principe astringent, peut-être avec quelque modification qui n'est pas assez connue.

On appelle tola, différentes espèces d'arbustes qui croissent sur le penchant de la Cordillière, plus abondamment qu'ailleurs. Les indiens en distinguent diverses espèces, sous les noms de ninactola, ghirutola el ymatola. Toutes appartiennent au même genre connu sous le nom de baccaris. Ce sont ordinairement des plantes à tige peu élevée, et qui sont quelquefois de la hauteur d'un homme. Les feuilles sont étroites, et les fleurs d'un blanc à demi-jaune. Toutes leurs parties

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sont, comme celles du molle, fortement imprégnées d'une substance résineuse, gluante, tenace, d'une odeur particulière et désagréable. Cela rend ces arbustes très-précieux pour les fourneaux à briques, pour les poteries, pour différentes opérations métallurgiques dans quelques endroits, et sur-tout pour la calcination de plusieurs métaux, quoique la chaleur qu'ils produisent, soit très-passagère et presque momentanée. Ce défaut est compensé par l'abondance, et par la facilité avec laquelle on trouve ce combustible dans les montagnes les plus dénuées de tout. En faisant bouillir pendant un instant les branches et les feuilles dans une quantité suffisante d'eau, on obtient une teinture jaune aussi bonne que celle du molle, pour la laine et le coton. Outre cela, ces arbustes contiennent plus de principe astringent que le précédent, puisque la dissolution du fer en change le jaune en verdobscur. La couleur produite par plusieurs de ces arbustes tire naturellement sur le verd, et les gens du pays se servent effectivement de quelques espèces pour teindre en verd.

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§. XXXVII.

Du chapi de Yungas, matière propre à teindre en rouge.

Les montagnes de la Cordillière des indiens chiriguanaes et chaneses, et les districts voisins du lac Itomina produisent ce végétal, qui est une plante grimpante, ou espèce de petit jonc connu vulgairement sous le nom de Payco. On en récolte annuellement des quantités considérables, à cause du grand usage qu'on en fait pour la teinture dans une infinité de produits de l'industrie du pays. On le reçoit communément sous la forme de pains ronds pesans depuis huit onces jusqu'à une livre, et qui ne sont composés que des fils de ce jonc entrelassés. Les tiges sont trèslongues, rondes, très-cassantes, de la grosseur d'un tuyau de plume de pigeon, grises ou blanchâtres avec quelques nuances de rouge à l'extérieur, et en dedans de couleur de rose-pâle, ou rouges par intervalles, aux endroits où la plante vivante s'accrochait aux arbres et aux arbustes voisins. Cette extrême fragilité fait qu'il est très-aisé de la

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réduire en poudre grossière dans un mortier en la broyant sur une pierre; et c'est dans cet état qu'il faut l'employer pour la teinture. En faisant bouillir cette poudre dans une suffisante quantité d'eau, elle communique à ce liquide une couleur rose-pâle qui, par le moyen de l'alun, prend immédiatement sur les toiles de coton, quoiqu'elle soit toujours faible; mais sa plus grande consommation est pour les teintures en laine; parce qu'elle donne à cette matière, avec les préparations nécessaires, une belle couleur rouge, assez vive, qui ressemble à l'écarlate, quoiqu'elle soit d'une qualité bien inférieure. C'est la matière végétale dont j'ai fait mention au § 21, et qui fournit la couleur favorite des gens du pays, en observant la méthode suivante. Après avoir dégraissé soigneusement la laine en fil destiné à la teinture, on la trempe dans une solution d'alun; et l'on emploie ordinairement pour cela le millo décrit §. 2. Quand les fils sont lavés et séchés, on leur donne une légère couleur jaune, parle moyen des feuilles du molle, ou quelquefois avec la cochenille sauvage du pays, autrement nommée le mayno. La couleur que la laine acquiert dans ce dernier cas, est un violet

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clair, qui est la couleur propre que la cochenille produit avec l'alun. On lave une seconde fois la laine en fil, et on la passe dans un bain un peu fort de bejuquillo ou chapi réduit en poudre; mais, au lieu d'eau, on emploie pour ce bain une décoction légère et transparente de farine de maïs, que les gens du pays appellent ypi, dont la disposition naturelle à la fermentation acide, augmentée par une chaleur modérée, paraît influer sur la substance végétale qui fait la base de la teinture. On met le tout dans un vase de terre d'une grande capacité, que l'on bouche pour l'exposer au soleil pendant le jour; et l'on a soin de remuer de tems à autre les fils qui trempent dans le liquide. Au bout de trois jours plus ou moins, et sans employer d'autre chaleur que cette digestion lente et continuée, on trouve les fils parfaitement teints d'un rouge vif, semblable à l'écarlate. Dans les arts, les plus petites attentions sont quelquefois de la plus grande importance pour la manipulation. Cette manière de teindre la laine en écarlate au moyen d'une substance purement végétale est incontestablement une invention qui appartient aux indiens du pays. Avant que le célèbre chimiste hollandais

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Drebbel eût inventé la préparation chimique singulière que l'on connaît aujourd'hui généralement dans l'art de la teinture, sous le nom de la composition, la couleur écarlate était inconnue, parce qu'aucun des mordans connus jusqu'alors n'avait la force et la propriété d'exalter le cramoisi de la cochenille jusqu'à ce point vif et brillant de l'écarlate qui éblouit la vue. Cette teinture indienne du chapi est pourtant bien inférieure à la bonne écarlate, parce qu'elle est toujours plus obscure, et n'a pas la vivacité qui caractérise l'autre. De plus, pour parler rigoureusement, elle ne résiste pas à l'action de l'air, ni aux épreuves ordinaires qui ne causent aucune altération à l'écarlate. L'homme instruit qui aura du goût pour la chimie et pour l'art de la teinture, tirera de la méthode que nous venons de décrire plusieurs conséquences utiles: d'abord que la chaleur lente d'une digestion continuée agit avec autant d'efficacité que le degré de l'ébullition; en second lieu, que les acides végétaux faibles employés d'une certaine manière et dans certains cas, peuvent produire des effets analogues à ceux des acides minéraux les plus forts, comme cela est démontré dans l'opération que nous venons de

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décrire, et par la teinture sur soie que l'ou obtient du safran d'Alexandrie (Carthamus tinctorius), au moyen du suc de limon: et enfin, qu'il peut y avoir dans le règne végétal une infinité d'autres substances qui, par certaines manipulations et par l'emploi de nouvelles substances substituées aux anciens mordans, pourraient fournir, à peu de frais, une multitude de couleurs qui ne le céderaient ni en bonté, ni en beauté aux inventions les plus célèbres de l'industrie humaine dans ce genre. L'examen et une courte analyse du nombre prodigieux de végétaux que produit cette partie de l'Amérique, suffit pour occuper, pendant des siècles entiers, un homme également versé dans la botanique et dans la chimie.

§. XXXVIII.

De l'achiote (bixa orellana), ou rocou des Français.

On trouve ce petit arbre en abondance sur toutes les montagnes des Andes; et dans celles qui sont les plus rapprochées des indiens yucarées dépendans de cette province,

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il n'y a guère de jardin où l'on n'en trouve beaucoup de pieds. Ouire la matière utile pour la teinture, cet arbrisseau est recommandable pour la singulière beauté de ses fleurs qui ont la couleur et la grosseur de la rose. C'est la graine que l'on emploie dans la teinture; elle est abondante et contenue dans des capsules épineuses: la couleur est un jauneorangé; l'odeur est forte et désagréable, et se conserve toujours, quelque préparations qu'on lui donne. La lessive est le menstrue qui en extrait avec le plus d'activité les particules colorantes; mais l'alun exalte la couleur et lui donne beaucoup plus de feu. Cependant cette teinture est peu durable, puisque l'air et sur-tout le soleil l'altèrent en peu de tems. Son plus grand emploi est pour les toiles de coton destinées à divers usages domestiques. On trouve aussi ce végétal en grande abondance dans les missions de Moxos et de Chiquitos, et dans les environs de la ville de Santa-Cruz.

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§. XXXIX.

L'ayrampo (cactus ayrampo).

Une espèce de tunilla (cactus) que l'on trouve dans les gorges tempérées qui avoisinent la Cordillière produit la semence dont il s'agit. On trouve la plante dans des terrains arides et stériles, où croît ordinairement cette famille de plantes qui s'étend en rampant par terre, de manière à étouffer toutes les autres. De cette graine renfermée dans des fruits ronds et épineux, on tire une couleur d'un violet clair, vif et extrêmement agréable à la vue, mais très-superficielle et très-légère, quoiqu'elle acquière un peu de fixité et de durée par le moyen de l'alun, et de quelques autres mordans.

§. XL.

De la papa (patate, pomme de terre) violette.

L'Amérique est la patrie des différentes espèces de papas (solarium tuberosum), que l'on en a tirées successivement pour les cul-

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tiver en Europe: et les habitans de cette partie du monde ont augmenté leurs ressources alimentaires de cette plante bienfaisante qu'ils ne connaissaient pas auparavant. Les provinces du haut Pérou produisent dans toute leur étendue, non-seulement les espèces dont l'Europe jouit actuellement, mais encore plusieurs autres qui sont inconnues dans ce continent. Une de ces espèces est la papa violette que l'on ne mange pas, et qui ne sert uniquement qu'à teindre en bleu ou en violet. Les indiens du Pérou la sement comme les autres espèces dans les montagnes qui tiennent à la Cordillière, et même sur leurs hauteurs. Elle est de grosseur moyenne, ronde, et recouverte extérieurement d'un épiderme mince et gris. Toute la chair et le jus dont elle est imprégnée sont d'un violet obscur, presque noir. Les tiges, les feuilles et toutes les autres parties de la plante participent à cette couleur. On la coupe en tranches minces et on la fait sécher; et c'est dans cet état que les indiennes en font usage pour teindre en violet ou en bleu diverses parties de leurs habillemens. L'alun conserve la couleur: le vitriol (sulfate) de cuivre la fait passer à un bleu obscur et agréable; mais la lessive rend tou-

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jours ces couleurs plus ou moins vertes. Il ne serait pas difficile de transplanter cette espèce en Espagne par le moyen de ses racines, ainsi que plusieurs autres plantes alimentaires très-utiles, qui trouveraient dans cette partie de l'Europe la même température que sur les hauteurs du Pérou. De ce nombre est l'oca (oxalis tuberosa) et la quinoa (artiplex quinoa) qui fournissent toutes les deux un aliment bon et sain.

§. XLI.

De l'anil (indigo).

Les montagnes voisines des Andes produisent en grande abondance ce précieux arbuste, Les bords de la rivière de San-Mateo, aux environs de la mission de l'Assomption des indiens yucaraes, en sont couverts, et on dirait, au premier coup-d'œil, qu'on l'y a semé exprès, quoique la nature seule s'en soit occupée. Il est également abondant dans la Nouvelle-Yunga de Chisquioma, dans les gorges brûlantes de la rivière de Lambaya et de celle de Catacages, et dans beaucoup d'autres endroits du district de Vallegrande

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et de Santa-Cruz; mais jusqu'à présent personne ne s'est occupé des essais nécessaires pour tirer parti d'une matière aussi utile aux arts et au commerce.

§. XLII.

Du cacao.

Cet arbre précieux se trouve au pied de la dernière chaîne de montagnes qui descend de la Cordilliere des Andes vers l'intérieur du continent, et sur-tout aux missions de Moxos, situées comme je l'ai dit. La graine que l'on récolte dans ces endroits, passe pour être d'une qualité supérieure et pour une des meilleures de tout le royaume. On en a semé dans les montagnes voisines, habitées par les indiens yuacaraes: et dans l'endroit appelé le Coni, ainsi que dans la mission de la Asunta qui est dans le voisinage, on en trouve quelques plantations peu considérables qui donnent déjà une récolte abondante. La première qualité ne le cède pas au meilleur cacao de Moxos et d'Apolobamba, et la culture de cet arbre mérite toute l'attention du Gouvernement. La vaste étendue de terrains que l'on, trouve entre ces montagnes et Moxos, et leur

II. a. 34

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fertilité bien connue, offrent les plus grandes facilités pour encourager ce genre de culture.

§. XLIII.

MÉMOIRE sur la culture du coton, et sur la manière d'en établir des fabriques dans cette partie de l'Amérique.

Le coton est un des produits les plus précieux de l'Amérique méridionale, et constitue la partie la plus essentielle du bonheur de ses habitans. Cette matière et les précieuses étoffes qu'on en fabrique ont été une des principales raisons qui ont excité les nations européennes à diriger leurs premières navigations vers l'orient pour découvrir les Indes orientales. L'émulation y porta les nations les unes après les autres. Les portugais qui en firent la découverte, furent bientôt suivis par les hollandais, les anglais, les français, et par les autres puissances maritimes de l'Europe. Toutes étaient animées du desir de participer aux trésors qu'offrait le commerce de l'Inde Pour ne parler que du coton, les fabriques d'Asie et le commerce d'Europe en ont tiré des richesses immenses. Ces contrées orien-

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tales n'ont aucun avantage sur celle partie de l'Amérique, quant à la production de cette substance. Tous les royaumes et toutes les provinces que l'on trouve entre les tropiques la produisent en abondance, et d'aussi bonne qualité qu'en Orient. Mais je dois dire que la disposition particulière du terrain de celle partie de l'Amérique méridionale et sa température singulière, lui donnent un grand avantage sur les grandes Indes, et sont plus favorables à la culture de ce végétal. Les montagnes des Andes et toutes les provinces de l'intérieur situées à l'orient de la Cordillière, sont absolument semblables aux grandes Indes pour la situation, la température, et autres qualités. Ici, comme en Asie, la moitié de l'année est pluvieuse, et l'autre sèche; et c'est cette dernière saison qui est a plus favorable pour faire fructifier et mûrir le coton. Autant une humidité modérée est avantageuse dans le terrain qui produit cet arbre, autant les pluies lui sont nuisibles, parce que l'eau s'arrêtant dans les gousses, les pourrit, et détruit la blancheur qui est la qualité la plus recherchée dans cette laine végétale.

Cette partie de l'Amérique contient de

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vastes provinces exemptes de cet inconvénient, et où l'on ne connaît ni pluies ni orages. Toute la côte de la mer Pacifique, dans une étendue de plus de cinq cents lieues en longitude, jouit de cette singulière prérogative. Il règne ici un été perpétuel, et la saison sèche est invariable. Sans qu'il pleuve, la Cordillière fournit de l'eau en abondance, soit pour les besoins des habitans, soit pour arroser ses fertiles campagnes qui produisent les denrées les plus précieuses de la terre. Le coton y offre sans interruption, pendant toute l'année, des fleurs et des fruits, en différens états de maturité. Le produit est le double de celui des pays où on éprouve une alternative de sécheresse et de pluie, parce que, dans ceux-ci, on doit regarder la moitié de la récolte comme inutile, à cause des inconvéniens dont nous avons parlé.

C'est pour cela, et pour les avantages considérables dont jouit exclusivement cette partie du bas Pérou, que les habitans se sont appliqués a la culture de cette plante avec plus de soin et d'activité que ceux des autres provinces. Quelques-uns, au contraire, de tems immémorial, ont sacrifié leur argent pour faire venir cette plante de pays très-

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éloignés, au lieu de la cultiver dans le leur. Cette inaction et cette indolence des gens du pays, qui cependant ne peuvent se passer d'une matière de première nécessité, a rendu tributaires la plupart des provinces de la côte.

Celle de Cochabamba, dont la consommation pour les fabriques et l'exportation des produits égalent peut-être celles de toutes les autres ensemble, offre les plus grandes facilités et des terrains propres à la culture de cette plante, dont on pourrait aisément fournil tout le pays sans sortir de la province. Mais elle est restée, comme toutes les autres, dans l'inaction jusqu'à ces dernières années; et il n'y a eu que l'activité et les sages mesures du gouverneur actuel, qui aient été capables de réveiller les habitans engourdis depuis long-tems par l'indolence et la paresse, et de les engager à employer leurs bras à un travail qui, en peu d'années, pourrait les rendre heureux. On peut compter parmi les terrains de la province les plus propres à cette plante, l'immense gorge de Rio-Grande, depuis le district d'Arque jusqu'à l'extrémité de celui de Valle-Grande; les gorges de la rivière de Lambaya et de celle de Cotacages,

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dans le district d'Ayopaya; la plupart des terrains des districts de Mizque, de Valle-Grande et de Santa-Cruz, et enfin les montagnes des environs habitées par les indiens Yuracarees, Raches et Macotenes, dans une étendue de plus de cent lieues de long, dont on ne connaît pas les limites intérieures.

D'après le relevé exact des caisses royales, la ville seule de Cochabamba consommait annuellement dans ses fabriques, de trente à quarante mille arrobes de coton, ce genre d'industrie étant le seul qui occupe les bras de sa grande population. Non-seulement cela procure des profits considérables au commerce de cette ville, mais les classes inférieures qui s'occupent de ce genre de travail, en tirent la plus grande partie de leur subsistance. Les toiles de Cochabamba, quoique inférieures à celles d'Asie, ont été pendant cette guerre l'unique ressource de ces provinces de l'intérieur, et elles ont servi à vêtir une multitude de personnes qui sans cela seraient restées nues, à cause du peu de communication que l'on a eu avec l'Europe, et du manque total d'étoffes étrangères. En considérant les circonstances relatives à la situation. de ce pays et au caractère moral de ses

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habitans, il est utile et même nécessaire d'y encourager la culture du coton par tous les moyens possibles, ainsi que sa fabrication, qui s'y trouve encore dans l'enfance. Voici les raisons sur lesquelles je me fonde. On trouve dans le centre du pays cette matière de la première qualité et en abondance; les provinces qui jusqu'à présent ne se sont pas adonnées à ce genre de culture, jouiront de cette plante aussitôt qu'elles voudront en faire des plantations. Ces fabriques ne peuvent nuire à celles d'Espagne, qui se fournit de coton dans ce pays même. Le fret, le transport et les droits d'entrée et de retour augmenteront nécessairement le prix des objets fabriqués, de telle sorte qu'ils ne pourront être à l'usage que de la classe aisée, toujours la moins nombreuse. L'expérience a détruit les préjugés contraires chez les nations qui possèdent des colonies; et les anglais, dont les fabriques sont les plus florissantes de toutes, ont été les premiers à donner l'exemple en encourageant les fabriques de ce genre à la côte de Coromandel et du Bengale, et dans tous leurs établissemens aux grandes Indes. La compagnie des Indes de cette nation absorbe les sommes immenses

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que coûlent la plupart des marchandises qui nous sont apportées, comme venant de la Chine, par la compagnie des Philippines, et par les vaisseaux de retour des Indes.

Il y a plus: le peu de fabriques qui existent aujourd'hui en Espagne ne suffit pas pour fournir des royaumes aussi vastes que ceux du Mexique et du Pérou. Il convient également que les habitans du pays aient, outre l'agriculture, un autre genre d'occupation. Or, je n'en trouve point d'autre, excepté l'exploitation des mines. Ce dernier travail est en grande partie réservé exclusivement aux indiens par le règlement de la Mita, qui, par ses privilèges, est un fléau plus terrible pour ces malheureux qu'une maladie contagieuse ou une longue peste. Les castes intermédiaires et mélangées forment le plus grand nombre dans tous les endroits un peu considérables. Tous les individus de ces classes n'ont pas de terres propres à l'agriculture; et faute d'occupation utile, ne doit-on pas craindre que le pays ne se remplisse bientôt d'une foule de vagabonds que le penchant à l'oisiveté naturel à ces contrées entraînerait bientôt dans les plus grands désordres. La fabrication des étoffes, occupation aussi hon-

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nête qu'utile, est le meilleur moyen pour faire de cette classe de gens, des sujets laborieux et utiles au roi, à l'Etat et à eux-mêmes, et pour arrêter les désordres que ne manquent jamais de causer l'oisiveté et la fainéantise. Par combien de mains une arrobe de coton ne passe-t-elle pas avant que l'art l'ait réduite à l'état de toile? Hommes, femmes, enfans trouvent à s'occuper pour égrainer, filer, carder, arçonner ou tisser chacun selon ses forces, son âge et son talent. D'ailleurs, toutes ces opérations sont l'occupation favorite de toute espèce de gens dans ce royaume. Le nombre étonnant de ceux qui s'y occupent dans tous les genres, et au plus bas prix, prouve de la manière la plus convaincante mon assertion; et cela même promet à l'Etat, pour l'avenir, des membres laborieux et utiles. L'industrie de ce pays est encore dans l'enfance; mais les habitans font déjà beaucoup, si l'on considère les idées et les principes bornés qu'ils ont pu acquérir sur un art aussi utile. Ils n'ont pour travailler que les plus mauvais instrumens et des métiers mal construits; ils ignorent l'usage des machines qui facilitent et abrègent les différentes opérations.

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La nation voisine de los Moxos a fait, dans ce genre d'industrie, plus de progrès qu'aucune autre de ce continent, graces à la méthode employée par les espagnols conquérans pour les instruire. Ils ne se contentèrent pas de tirer ces peuples de l'état de barbarie, mais ils furent en même tems leurs bienfaiteurs et leurs maîtres, et en un mot, leurs pères, soit pour le spirituel, soit pour le temporel. Il n'y a que l'oppression sous laquelle gémissent aujourd'hui ces malheureux sujets du roi, qui ait pu retarder et arrêter les progrès dans les arts, que l'on devait attendre de leur habileté et de leur talent naturel, et des bons principes de leurs maîtres. Que l'on fournisse à cette province et à d'autres des métiers construits selon les règles de l'art, des instrumens et des ustenciles de bonne qualité, et qu'on leur apprenne l'usage des machines qui abrègent les opérations, et l'on verra que les habitans de cette partie de l'Amérique ont autant d'aptitude et d'habileté pour les arts, que ceux de l'ancien continent.

Les étoffes que l'on fabrique aujourd'hui dans le pays, malgré tous leurs défauts, sont réellement déjà d'une qualité qui les rend

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propres à une infinité d'usages pour l'habillement des deux sexes, comme le prouvent les échantillons que j'ai envoyés. Mais si l'on s'occupait avec plus d'activité de cet objet, que ne doit-on pas attendre d'un pays qui possède exclusivement les plus belles matières connues pour la teinture, et qui jouit en même tems, avec une abondance dont il n'y a pas d'exemple, de toutes les espèces de matières minérales que la chimie emploie dans cet art. Le nouveau continent est la patrie de la cochenille, du bois de brésil, de celui de campèche, du moralet, de la tara, et d'une infinité d'autres substances de ce genre dont on connaît à peine le nom, et dont j'ai décrit plusieurs dans ce traité. Quant aux sels et aux autres préparations chimiques employées comme mordans, et qui fixent et modifient les couleurs, j'en ai parlé avec assez d'étendue dans la première partie de cet opuscule. Un pays qui possède si abondamment ces substances salines, tous les métaux et les demimétaux connus, et de plus les agens chimiques les plus puissans, c'est-à-dire, les trois acides minéraux pour la fabrication desquels j'ai donné ci-dessus une méthode appropriée aux circonstances; un tel pays possède toutes

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les matières premières que l'industrie humaine, aidée des connaissances chimiques, a su appliquer jusqu'à présent aux arts et aux fabriques.

La continuation des recherches sur les matières de ce genre, qui sont si abondantes dans ce continent, promet des découvertes intéressantes et des avantages considérables pour l'Etat. L'ordonnance royale du 50 novembre 1797, sous le ministère de don Gaspar de Jovellanos, relativement à l'administration du gouvernement temporel des missions des indiens Chiriguanas et Chaneses, ouvre un champ immense aux spéculations de cette nature. L'exécution de ces mesures, qué l'on désirait avec tant d'ardeur, procure à ces missions de nouveaux rapports d'intérêts commerciaux, et des avantages réciproques. D'ailleurs elles font rentrer le domaine royal en possession de plusieurs propriétés usurpées depuis long-tems par les religieux du collège de Tarija, qui regardaient les productions de ce terrain comme un patrimoine qui leur appartenait en propre. D'après les relations de personnes dignes de foi qui ont traversé ces nouveaux pays, ils abondent en coton de la meilleure qualité et l'on peut presque assu-

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rer qu'on trouverait, dans leurs immenses forêts, d'autres productions utiles et inconnues jusqu'aujourd'hui.

Cochabamba, 15 février 1799.

Signé, TADEO HAENKE.

FIN DU SECOND VOLUME.

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TABLE

DES CHAPITRES.

CHAPITRE X. Des Indiens sauvages, page 1
CHAP. XI. Quelques réflexions générales sur les Indiens sauvages, 169
CHAP. XII. Des moyens employés par les conquérans de l'Amérique, pour réduire et assujétir les Indiens; et de la manière dont on les a gouvernés, 198
CHAP. XIII. Des moyens dont se servirent les Jésuites pour réduire et assujétir les Indiens, et de la manière dont ils étaient gouvernés, 223
CHAP. XIV. Des gens de couleur, 261
CHAP. XV. Des Espagnols, 276
CHAP. XVI. Notice abrégée de toutes les villes, bourgs, villages, paroisses, soit d'Espagnols, soit d'Indiens, soit de gens de couleur, qui existent dans le gouvernement du Paraguay, 316
CHAP. XVII. Notice abrégée de toutes les villes, bourgs, villages, peuplades et paroisses d'Espagnols, d'Indiens et de gens de couleur, qui existent dans le gouvernement particulier de Buenos-Ayres, 329
CHAP. XVIII. Histoire abrégée de la découverte et de la conquête de la rivière de la Plata et du Paraguay, 340

HISTOIRE NATURELLE

DE LA PROVINCE DE COCHABAMBA.

Introduction, 391
Substances minérales. Naturelles. §. Ier Alun natif. Première espèce nommée cachina blanca, 401
§. II. Alun natif. Seconde espèce nommée millo, 403
§. III. Alun natif intimement uni à une petite quantité de vitriol (sulfate de fer), appelé colquenillo, ou cachina jaune, 406

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§. IV. Vitriol de fer (sulfate de fer), ou couperose en roche, 408
§. V. Sel d'Angleterre, sel amer, ou magnésie vitriolée (sulfate de magnésie), 411
§. VI. Sel admirable, ou alkali minéral vitriolé (sulfate de soude), 414
§. VII. Nitre pur (nitrate de potasse), 418
§. VIII. Alkali minéral, ou soude native, 422
§. IX. Vert-de-gris natif, ou vert de montagne (carbonate de cuivre), 425
§. X. Orpiment du Pérou, 426
Substances minérales. Artificielles, 428
§. XI. Acide vitriolique (sulfurique), 429
§. XII. Méthode pour fabriquer l'eau-forte ou acide nitrique, appropriée au pays, et indication des matériaux les plus actifs, et que l'on trouve à meilleur marché, 435
§. XIII. De l'acide muriatique ou du sel commun, 440
§. XIV. Eau régale (acide muriatique oxigéné, 443
§. XV. Vitriol de cuivre, vitriol bleu ou vitriol de Chypre (sulfate de cuivre), 444
§. XVI. Tartre vitriolé (sulfate de potasse), 447
§. XVII. Magnésie blanche, 449
§. XVIII. Matières pour les fabriques de cristaux, 450
Substances animales. §. XIX. Nouveaux matériaux pour fabriquer le sel ammoniac (muriate d'ammoniac), 459
§. XX. Des laines de brebis, d'Alpaca et de Vigogne, 471
§. XXI. De la cochenille, ou écarlate sauvage du Pérou, nommée Magno, 479
Substances végétales. Médicinales. §. XXII. De la gomme arabique, ou proprement gomme du Pérou, 482
§. XXIII. Nouvel arbuste pénétré de camphre, 484
§. XXIV. Des racines de la hamahama, espèce de valériane, remède spécifique contre les attaques d'épilepsie, 488
§. XXV. Des racines de la catacata (valeriana catacata), 490
§. XXVI. Des racines de tamitani, du genre de la gentiane (gentiana tamitani). Remède fébrifuge, 491

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§. XXVII. De l'arnica des Andes, 494
§. XXVIII. La cariophyllata des Andes, 496
§. XXIX. De la guachanca (euphorbia guachanca), nouveau remède purgatif, 497
§. XXX. De l'agave vivipare, 499
§. XXXI. De la begonia, 503
§. XXXII. De différentes espèces de quinquina ou de cascarilla, 504
Substances végétales. Nouvelles matières pour la teinture. §. XXXIII. Du bois de l'arbre de tara (cœsalpina tara), 507
§. XXXIV. Du bois jaune nommé chirisigui (berberis chrisigui), 514
§. XXXV. Du bois jaune de Santa-Cruz, 515
Autres matières pour teindre en jaune. §. XXXVI. Le bois et les feuilles du molle (schinus molle), et les feuilles de la tola, 517
§. XXXVII. Du chapi de Yungas, matière propre à teindre en rouge, 520
§. XXXVIII. De l'achiote (bixa orellana), ou rocou des français, 524
§. XXXIX. L'ayrampo (cactus ayrampo), 526
§. XL. De la papa (patate, pomme de terre) violette, id.
§. XLI. De l'anil (indigo), 528
§. XLII. Du cacao, 529
§. XLIII. Mémoire sur la culture du coton, et sur la manière d'en établir des fabriques dans cette partie de l'Amérique, 530

Fin de la Table.

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TABLE

DES PRINCIPALES MATIÈRES

Contenues dans les deux premiers volumes de cet ouvrage.

Le premier chiffre indique le tome, le second la page.

ABEILLES; ce qui les distingue des guêpes, leurs nombreuses espèces, I, 156 et suiv.

Abipons, Indiens sauvages, quoique réduits ou soumis, I, 164.

Abreu, (Diego) élu gouverneur et destitué, I, 369; — tué, 371.

Acuty, quadrupède, I, 313.

Agriculture; son imperfection, I, 154; — occupation postérieure à la chasse et à la pêche; ceux qui s'y livrent sont humains, pacifiques et robustes, II, 173.

Aguilotes, Indiens sauvages de la race Mocoby; leur langage est un mélange de toba, II, 162.

Aguitequedichagas, Indiens sauvages non guerriers, totalement nus; les oreilles des femmes tombent presque sur les épaules, II, 81–82.

Algarrobos, arbres. L'un donne des fruits en gousses, excellens pour faire de l'encre, et d'autres en produisent de bons à manger, et propres à faire de la chica, ou liqueur enivrante, I, 105.

Altos, peuplade, II, 320.

Anes, I, 377.

Anguilles; paraissent être le produit d'une génération spontanée, I, 97.

Aperea, quadrupède, I, 314.

Apostoles, peuplade, II, 333.

II. a. 35

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Araignée; une espèce est velue et a des défenses; une autre fait de la soie qui fait pleurer les fileuses, sans leur causer de douleur, I, 212;—autre espèce sociable, ibid. id.

Arbres; leur rareté dans de vastes terrains, I, 103.

Arcs pour flèches et pour balles, II, 65.

Areguà, peuplade, II, 320.

Ariruma, fleur d'excellente odeur, I, 155.

Assomption, ville, II, 317.

Atmosphère, I, 35; — est différente de celle d'Europe, id. 37.

Atyra, peuplade, II, 320.

Aucas, et autres nations d'Indiens sauvages peu connues, II, 48–49.

Avortement; pourquoi et comment pratiqué par les Indiennes, II, 116–117.

Ayolas (Juan de) combat les Agaces et les Carrios, et fonde une ville, II, 352; — pénètre au Pérou et y est tué, id. 356.

B.

Balchitas, Indiens sauvages peu connus, II, 50.

Baradero, peuplade, II, 338.

Barbote, marque distinctive des hommes, ce que c'est, II, 150.

Barco-Centenara (Martin del); jugement sur son Argentina, ouvrage en vers, I, 21–23.

Baume des missions ou d'Aguaraibay, I, 129.

Belen, peuplade, II, 328.

Bergers; ne vivent que de viande rôtie, I, 141;—Description des bergers espagnols, id. 290–310.

Blé; dégénère au Paraguay, I, 139;—produit beaucoup vers la rivière de La Plata, id. 141,—et non du côté de la côte des Patagons, ibid. id.

Bohànes, Indiens exterminés, II, 29.

Bois; sa rareté, I, 103; — ses qualité et ses usages, id. 108.

Bolas (boules), arme particulière; usage que l'on en fait, II, 46–47.

Brebis et chèvres, I, 379,—leur premier introducteur, II, 370.

Buenos-Ayres, ville, II, 329.

[page] 547

C.

Caceres (Felipe de), lieutenant du gouverneur; l'évêque le fait arrêter pour le conduire en Espagne, II, 381.

Calebasses; le défaut de culture les rend amères, I, 107.

Candelaria, peuplade, II, 325.

Capibàra, grand quadrupède, I, 309.

Caraguatas, espèce d'aloës, I, 135.

Carte du Paraguay et de la rivière de La Plata; manière dont on l'a levée, I, 6–16.

Cayasta, peuplade, II, 338.

Cerfs; quatre espèces, I, 250.

Chanas, Indiens; comment on les a espagnolisés, II, 29.

Chardon fébrifuge, I, 132.

Charricas, Indiens sauvages; leur langage ne peut pas s'écrire; leurs guerres et leur histoire, II, 6–8; — leurs proportions, leurs ornemenset leurs peintures, id. 8–11; — leur habillement et leurs habitations, id. 11–13; — ne connaissent ni jeux, ni chefs, ni divinité, id. 14; — leurs usages, id. 15;—leur manière de faire la guerre, id. 18–20;—manière de se défendre contre eux, id. 20; — leurs mariages, id. 21; — sont polygames et ne donnent aucune instruction à leurs enfans, id. 22; — leur ivrognerie, leurs médecins et leur médecine, id. 24;—étrange manière dont ils célèbrent le deuil de leurs morts, id. 25.

Chasse, première occupation de l'homme sauvage; les nations qui s'y livrent sont errantes et féroces, II, 169–171.

Chats. Baracaya, I, 272; — noir, id. 273; — yaguarundi, ibid. id.; — eyra, id. 274; — pajero, ibid. id.

Chauve-souris; leurs caractères, I, 382.

Chaux; il y en a peu; sa qualité, I, 49.

Chaves (Nulfo de), fonde Santa-Cruz, II, 378.

Chevaux; périssent lorsqu'ils sont entourés par le feu, I, 101. — Notices particulières sur ces animaux, id, 34, 372–376.—Cheval cornu, id, 379.

Chibi-Guazu, joli animal, I, 269.

Chiens; instruction particulière de quelques-uns d'entre eux et leur utilité, I, 379;—il y en a qui ne s'attachent à personne, et d'autres qui sont sauvages, id, 381.

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Chumipis, Indiens sauvages peu connus, II, 167.

Cire d'abeilles, I, 160–164; — d'autres insectes, id. 164.

Climats, I, 32–33; — celui d'Amérique n'influe pas sur les oiseaux et n'altère pas leur grandeur, I, 360–362.

Colonie du Sacrement, peuplade, II, 331.

Commerce de la rivière de La Plata, II, 314;—du Paraguay, id. 315.

Coquillages; ceux qui sont pétrifiés paraissent avoir été créés dans cet état, I, 81; — sont rares dans le pays, id. 93.

Corpus, peuplade, II, 326.

Corpus-Christi, fort détruit, II, 356.

Corrientes, ville, II, 332.

Couleurs; quelques notices sur leurs variétés, I, 376.

Couleuvres; ce qui les distingue des vipères; on en indique quatre espèces, dont une très-grande, I, 225–236.

Crapauds; une espèce a un cri qui ressemble à un gémissement; une autre n'habite que les toits et les arbres, I, 221.

Cuaty, quadrupède, I, 301.

Curalotodo, remède universel, I, 30.

Cuiy, quadrupède singulier, I, 320–324.

Curiy, pin excellent pour son fruit, et pour les planches et les mâtures, I, 111.

Curuguaty, bourg, II, 319.

D.

Diamela, fleur d'excellente odeur, I, 155.

Dorado (empire d'El), fabuleux, I, 45.

E.

Eclairs; il y en a pendant toute l'année, et dix fois plus qu'en Europe, I, 36.

Ecclésiastiques; très-rares autrefois, II, 204; — leurs efforts inutiles pour catéchiser les Indiens, II, 207 et 257; — leur nombre aujourd'hui, id. 279–280.

Ecrevisses; n'habitent que les plaines sèches, dans des trous; sont de la même espèce que ceux d'Europe,

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quoiqu'ils n'en viennent pas, mais de différens types créés en divers endroits, I, 90–92.

Encens, très-abondant, I, 122–126.

Enimagas, Indiens sauvages, orgueilleux et féroces; leur histoire, II, 157; — leur langage a les mêmes tournures que celui des Lenguas, dont ils ont les usages, à l'exception du barbote et de l'avortement volontaire, id. 159.

Esclaves; ceux des Indiens, II, 109; — ceux des Espagnols sont peu nombreux; manière dont on les traite, id. 269.

Espagnols; leur conduite pour subjuguer les Indiens, II, 199–202;—se marièrent avec des Indiennes, id. 203; — comment ils gouvernent les Indiens, id. 216; — leur race l'emporte sur l'américaine, id. 262; — leur générosité envers leurs esclaves, id. 269; — ne parlent pas espagnol au Paraguay, id. 276;—ne connaissent ni noblesse, ni classe, ibid. id.;—les uns habitent les villes, et les autres la campagne; description des uns et des autres, id. 278–279.

Evêques; leurs revenus, II, 279; — le premier alla à Charcas, id. 379;—il destitua scandaleusement le chef, et mourut au Brésil, lorsqu'il le conduisait en Espagne, id. 382.

F.

Fer; grand et singulier morceau de ce métal, qui se trouve au Chaco, I, 59–60.

Féconds; familles de quadrupèdes américains, I, 281–283; — micuré, id. 283–286; — lanoso, id. 287–289; — coligrueso, id. 290; — colilargo, id. 291; — colicorto, id. 293; — enano (nain), id. 294.

Filtration énorme d'eau, I, 81.

Fleurs, I, 98, 117, 133, 155.

Fontaines, sont très-rares, I, 43.

Forêts, 103–106.

Fourmilion; son origine, I, 213.

Fourmis; on en indique beaucoup d'espèces; il y en a qui construisent leur habitation, et d'autres non; qui font des provisions, et d'autres non; qui ont des individus ailés, et d'autres non; dont on ne connaît pas la demeure; qui ne vivent que de terre; qui nagent et

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forment des ponts, etc., I, 179–202; — doutes sur ce que l'on dit de celles d'Europe, id. 202–204. — Conjectures sur leur république et leur génération, id. 205.

Fourmillier, quadrupèdes singuliers qui vivent de fourmis, I, 253; — nurumy ou tamandua, id. 255; — caguaré, id. 256.

Fruits sauvages, I, 138; — d'Europe, id. 151–152.

Furets, (grand) I, 275; — petit, id. 276. — Yaguaré, id. 277.

G.

Gaboto (Sebastien), entre dans la rivière de La Plata, fait reconnaître l'Uruguay, et on lui tue quelques hommes, II, 344–345; — construit le fort de Santi-Espiritus, id. 345;—se retire en Espagne, id. 347.

Gale singulière, produite par des insectes; manière de la guérir, I, 217.

Garay (Juan de), fonde Santa-Fé, II, 382; — bat les Charruas, id. 383; — marie, en qualité de tuteur, la fille du chef, id. 384; — fonde pour la deuxième fois Buenos-Ayres, et beaucoup d'autres peuplades, id. 386; — détruit la colonie de San-Salvador; est tué, ibid. id.

Gens de couleur; leurs différences, II, 262–263;—sont supérieurs au physique et au moral à ceux à qui ils doivent le jour, id. 265. — Etat politique de ceux qui sont libres, id. 273.

Gomme élastique, I, 126. — Elemy et thérébentine, id. 128.

Guanas, Indiens sauvages les plus civilisés; leurs différentes hordes, II, 85–87; — leurs peuplades et leurs cases, id. 88–89; — n'ont ni lois, ni divinités; idée étrange qu'ils ont de leur état futur, id. 89–91; — leur ressemblance avec d'autres Indiens, id. 90;—leur hospitalité, leur agriculture et leur parure, id. 91; — leurs mariages, et le singulier contrat qui les précède, id. 92; — les femmes sont enclines au divorce et moins nombreuses que les hommes, parce que les mères enterrent toutes vives plusieurs de leurs filles; raison qu'elles donnent de cet usage, id. 93; — punition de l'adultère; leurs caciques, id. 94–95; — se livrent à d'au-

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tres Indiens en qualité d'esclaves volontaires, et servent les Espagnols, id. 96. — Fête extravagante de leurs enfans, id. 98; — fêles des adultes, id. 99; — leurs médecins et leurs enterremens, id. 99; — sont pacifiques et courageux; leurs armes, id. 100.

Guarambaré, peuplade, II, 320.

Guaranys, Indiens sauvages; leur territoire; on leur a donné plusieurs noms, II, 52–54; — leur état, id. 55–57; — habitent les bois, connaissent l'agriculture et la pêche, id. 56; — leur langage, leurs formes et leurs fécondilé, id. 57–59; — leur physionomie, leur voix, leur culte, lois, etc.; leurs amours et leur jalousie, id. 60; — leursdanses, leurs caciques, leurs parures, usages, id. 61–64;— leur pusillanimité, leurs armes et guerres, id. 64–67; — nagent naturellement, id. 68; — comparés à ceux du Pérou, id. 69; — on ne conçoit pas comment ils étaient si nombreux, et comment ils occupaient tant de terrain, id. 174; — sont les seuls Indiens subjugués, id. 176; — comment gouvernés par les chefs laïques, id. 217; — comment par les jésuites, id. 233; — leur civilisation, id. 192, 253–255.

Guasarapòs, ou Guachiés, Indiens sauvages; quelques notices, II, 78–80.

Gnatos, Indiens sauvages; n'ont eu de communication avec personne; sont en très-petit nombre et habitent parmi les joncs d'un lac, II, 80.

Guazuarà, grand animal de la famille des chats, I, 268.

Guayanàs, Indiens sauvages, les plus blancs de tous; leur territoire, leurs formes et leurs usages, II, 75.

Guaicurùs, Indiens sauvages, les plus guerriers, les plus nombreux et les plus forts; il n'en reste aujourd'hui qu'un seul homme de taille gigantesque, et trois femmes. C'est d'eux que vient la barbare coutume de l'avortement volontaire, et de n'élever qu'un enfant, II, 146–147.

Guenbé, plante parasite très-utile, I, 133.

Guentusés, Indiens sauvages, pacifiques; langage mêlé de lengua et d'enimaga; mêmes formes et mêmes usages que les Lenguas; mais ils élèvent tous leurs enfans, et le barbote a la forme ordinaire, II, 150; — leur agriculture, id. 160.

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Guêpes; description de beaucoup d'espèces qui vivent en société, I, 165–172; — quatre espèces solitaires, id. 172–177; — qui ne connaissent aucune sorte d'amour, dont le venin préserve de la corruption, id. 177–180.

Guevàra (jésuite); jugement de son histoire, I, 25.

Guzman (Ruidiaz de); jugement de son histoire, I, 22.

H.

Habitans; leur indolence naturelle, I, 142–154.

Habitudes; plusieurs sont innées, I, 177, 210.

Haenke (Tadeo); pourquoi on publie son ouvrage avec celui-ci, I, 28–30.

Herrera (Antonio); jugement de son histoire, I, 19.

Herbes; celle du Paraguay, sa récolte et son usage, I, 120 et suiv; — médicinales, id. 131.

Histoire. Monumens consultés pour écrire celle-ci, I, 16–18.

Hurtado (Sébastien); son aventure tragique, II, 348.

Hydrophobie, maladie inconnue, I, 381.

I.

Idiomes ou langages; leur étonnante différence, II, 5; —quelques absurdités, et mauvaise manière de les rendre uniformes dans chaque royaume, id. 106–107; — on ne conçoit pas comment le guarany est si répandu, II, 176; — difficulté de les apprendre, id. 212.

Indiens sauvages; on a exagéré leur nombre, on a cru mal à propos qu'ils étaient antropophages et idolâtres, et qu'ils se servaient de flèches empoisonnées, II, 2–5, 85. — Différence étonnante entre leurs langues, id. 5; — ils se couchent sur le dos, et abhorrent le lait, id. 12–110; — leur aversion pour les morts, id. 118; — ne sont jamais contrefaits, et le sein des femmes n'est pas trèsélastique, id. 123–124; — leurs étonnantes différences ne dépendent pas du climat, II, 177; — leurs usages ne sont pas fondés sur la raison, id. 178; — leur peu de fécondité ne dépend pas du climat, id. 180; leur insensibilité et leurs rapports avec les animaux, id. 181; — on ne conçoit pas leur situation locale, id. 181,

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182–183; — opinion de ceux qui croient que tous ces Indiens ont été créés sur le lieu même qu'ils habitent, les uns avant les autres, et que chaque nation vient de différens types créés en différens endroits, id. 183 et suiv.; — on agite la grande question de la possibilité de la transmigration d'un continent à l'autre, et l'on examine si les sauvages d'Amérique viennent de nous, ou non, id. 188.

Indigo, plante sauvage, commune, I, 154.

Insectes; chaque espèce vient de plusieurs types créés séparément, dans différens endroits et en divers tems, I, 193–197; — plusieurs sont le produit d'une génération spontanée, id, 177, 213, 217 et 297.

J.

Jésuites; comment ils excitaient leurs néophytes à la propagation, II, 175; — quand ils entrèrent dans le pays et pourquoi, id. 205 et 223; — l'époque de leur arrivée est celle de la décadence de l'empire espagnol, id. 205; —comment ils formèrent leurs peuplades, id. 223; — réflexions sur cela, id. 226; — le sage moyen qu'ils employèrent pour former leurs dernières peuplades, id. 228; — leur conduite dans leurs missions ou peuplades, id. 232; — celle de leurs successeurs, id. 254.

Jésus, peuplade, II, 327.

L.

La Cruz, peuplade, II, 336.

Lacs. Lac rempli de sel commun, I, 57; — celui des Xarayes, I, 45; — autres, id. 46.

Las Garzas, peuplade, II, 337.

Lenguas, Indiens sauvages, féroces, de formes élégantes, et dont les oreilles tombent presque sur les épaules; se détruisent, et pourquoi, II, 148–149; — singulier barbote, id. 150; — ont les mêmes usages que les Mbayas, mais point de caciques, id. 151; — point de culte, ni de lois; cérémonie singulière lorsqu'ils se rencontrent; leurs fêtes semblables à celles des Payaguas; sont voleurs et ignorent l'agriculture; les fem-

*

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mes ne conservent qu'un de leurs enfans; usage extravagant dans leur manière de se nourrir, id. 152; — leurs malades et leurs morts, id. 152–153; — ils ne prononcent jamais le nom d'un mort, et tous changent de nom; pourquoi, id. 153.

Lézards. Iacaré ou crocodile, I, 236; — iguana, id. 239; — teyu-guazu, ibid. id.; — teyù-hoby, id. 240; — caméléon, id. 241; — autre, id. 241; —autre, id. 243; hideux, id. 243; — autre plus petit, ibid. id.

Lièvre patagon, I, 318.

Liannes; il y en a de beaucoup d'espèces, I, 133.

Limites des pays décrits dans cet ouvrage, I, 1; — des gouvernemens du Paraguay et de la rivière de La Plata, II, 261.

Lis des bois, arbre couvert de fleurs, I, 117.

Loreto, peuplade, II, 326.

Loutre, quadrupède, I, 304.

Lozano, jésuite; jugement de son histoire, I, 23.

M.

Machicuys, Indiens sauvages; langage le plus difficile de tous, II, 154; — proportions, oreilles et coutumes; ils ne conservent qu'un seul enfant; tout le reste comme chez, les Lenguas, id. 156; — ne font la guerre que pour se défendre et se venger; leurs armes; cultivent la terre et ont des brebis, id. 157.

Maldonado, ville, II, 331.

Mangoré, Indien, amant malheureux, II, 348.

Mante; ce que c'est, II, 52, 118, 125 et 143.

Martinez de Yrala (Domingo), bat les Payaguas, II, 357; — élu gouverneur par scrutin; abandonne Buenos-Ayres, et fonde en règle la ville de l'Assomption, ib. id.; — appaise une conjuration, id. 359; — remonte au port de Los Reyes, et soumet les Itatines, id. 362; — élu une seconde fois gouverneur par scrutin, id. 365; — appaise la guerre civile et la révolte des Indiens, id. 366–367; — pénètre au Pérou, id. 367; — on lui ôte le commandement et on le lui rend, id. 369; — chasse Abreu, id. 370; — fonde la ville de San Juan et celle d'Ontlveros, id. 371–373; — est nommé chef par le roi;

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forme des peuplades d'indiens et dicte de sages lois, id. 375; — fonde Ciudadréal, id. 376; — se dispose à fonder une autre ville dans le pays des Xarayes, et meurt, ibid. id.

Martires, peuplade, II, 334.

Maïs, de quatre espèces, I, 146–148.

Mbayas, Indiens sauvages; leur histoire, II, 100–103; — leurs formes et leurs rapports avec d'autres; — pourquoi s'arrachent le poil des sourcis et des paupières; leurs usages, id. 105; — langue sans f, et un peu différente pour les deux sexes, id. 106; — leurs proportions élégantes; idée singulière de leur origine, id. 107; — font la guerre à tout le monde; leurs esclaves, id. 108–111; — leurs armes; guerre sans chef; manière de se défendre contre eux; leur gouvernement, id. 111–113; — usages extravagans des femmes pour leur genre de nourriture, et pourquoi il poussa des cornes à une d'elles, id. 113–114; — fête particulière à ces femmes, id. 114; — sont prostituées, ne conservent qu'un enfant; comment et pourquoiagissent ainsi, id. 115–116; — leurs maladies, leurs médecins, leurs enterremens et leur deuil, id. 117.

Mborebi ou tapir, quadrupède, I, 246.

Médecins des Indiens; leurs remèdes et leurs prérogatives, II, 139–140.

Melincué, fort, I, 56.

Mendoza (don Francisco), gouverneur; pendu, II, 369.

Mendoza (Gonzalo de), élu gouverneur; meurt, II, 378.

Mendoza (don Pedro), fonde Buenos-Ayres et deux forts; retourne en Espagne et y meurt, II, 350–352.

Métis. Voyez gens de couleur.

Miel; une espèce enivre, une autre donne des convulsions, I, 160–161.

Minéraux; on peut dire qu'il n'y en a point dans le pays, 1, 58.

Mines, I, 58.

Minuanes, Indiens sauvages, II, 30; — leurs rapports avec les Charruas, id. 31; — chassent leurs enfans de chez eux aussitôt qu'ils sont sevrés, id. 33; — leurs peintures, leurs médecins et ruses de quelques vieilles, id. 34; — deuil cruel, ib. id.

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Miranda (Lucia); ses aventures tragiques, II, 348.

Mocobys, Indiens sauvages, fainéans, orgueilleux et voleurs; ne connaissent point l'agriculture; leurs proportions, leurs armes et leurs guerres, II, 162; — leurs rapports avec d'autres, id. 163.

Montevideo, ville, II, 330.

Mosquera (Ruigarcia), s'établit sur la côte du Brésil, surprend un corsaire, bat les Portugais, livre au pillage San Vincente, peuple Santa Catalina, II, 349; — se réunit à Buenos-Ayres, id. 354.

Mulâtres. Voyez gens de couleur.

Mulets; quelques observations, I, 377.

Mûrier, arbre sauvage, I, 154.

N.

Nalicuegas, Indiens sauvages qui vivent dans des cavernes; peu de renseignemens, II, 77.

Ninaquiguilas, Indiens sauvages qui vivent dans les bois; quelques notices, II, 83–84.

Nuaras, Indiens exterminés, II, 77.

Nuñez Cabeza de Vaca (Alvar); jugement de ses mémoires; préface, I, 18; nommé gouverneur; prend possession de la Cananea et de Santa Catalina, II, 359;—va par terre au Paraguay; prend possession de la province de Vera, id. 360;—châtie les Guaicurus, 5d. id.; — ne peut découvrir le chemin du Pérou, id. 365;—sa mauvaise conduite, ib. id.; — est arrêté, envoyé en Espagne, et condamné, id. 365.

Nutation (la) de l'axe de la terre peut être occasioné par les cascades des fleuves, I, 71.

O.

Oiseaux; il y en a au Paraguay 448 espèces; paraissent être origininaires du pays, I, 384–387.

Ombù, arbre qui ne brûle point, I, 114.

Orangers; détruisent toute végétation, I, 107.

Ortiz de Vergara (Francisco), nommé gouverneur, appaise les Indiens, II, 378; — va au Pérou et est destitué, id. 380.

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Ortiz de Zarate (don Juan), nommé gouverneur, choisit Caceres pour le remplacer en son absence, II, 380;—fonde San Salvador, et meurt empoisonné, id. 383.

Ortiz de Zarate y Mendieta (don Diego), gouverneur temporaire; on l'arrête, on l'envoie en Espagne, il est tué, II, 384.

P.

Palma-Christi, paraît naître spontanément dans les endroits habités par les hommes, I, 150.

Palometas, poisson dont la morsure est cruelle, I, 94.

Pampas, Indiens sauvages; leurs habitations et leur courage extraordinaire, II, 34–40; — leur commerce, id. 40; — leur langage, leurs formes, leurs femmes, leurs vêtemens, id. 41; — leurs chefs sans autorité; ils ne connaissent point de culte; leurs maisons, id. 43; — leurs armes; ils n'ont point de flèches, id. 45.

Papamundo, arbre touffu qui produit des fruits, I, 114.

Papillons; une espèce produit des vers qui pénètrent la chair sans qu'on le sente, I, 217.

Patagons, Indiens sauvages; peu de renseignemens, II, 50.

Pâturages, abondans, mais peu variés en espèces de plantes, I, 98.

Pay, quadrupède, I, 310.

Payaguàs, Indiens sauvages; leur histoire, II, 119–122; — leurs formes et leurs usages, id. 123–126 et suiv.; — ornemens des hommes, id. 126; — ceux des femmes et leurs occupations, id. 127; — leurs rapports avec d'autres, leur manière de manger, leurs caciques, id. 129–131; — leur pratique pour le divorce; manière d'aider les femmes en couche, id. 132; — leurs fêtes, id. 133–137; — ils menacent les tempêtes et la lune; — leurs idées singulières sur la vie future et sur leur origine, id. 137; — leurs médecins et leurs cures, id. 139–141; — leur manière originale d'enterrer les morts; leur cimetière et leur deuil, id. 143; — ils sont marins; leurs canots et leurs armes, id. 144–145.

Pêche; différentes manières de la faire, dont une à cheval, I, 92–93.—Genre de vie antérieure à la vie agricole et pastorale, et contemporain de la chasse, II, 170.

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Pelerine, belle fleur américaine, I, 155.

Pignons excellens, I, 112; — purgatifs, id. 131.

Pique ou nigua, insecte américain de création moderne, I, 208.

Pitilàgas, Indiens sauvages semblables aux Tobas, II, 161.

Plantes; sensitives, I, 117; — d'autres ressemblent à du velours à la vue et au toucher, id. 118; — parasites; leur origine postérieure à celle des arbres, id. 103; — intéressantes, id. 133.

Plâtre; il y en a très-peu, I, 50.

Plumeritos, fleurs singulières, I, 117.

Pluie; il n'en tombe point à Lima, I, 35; — est plus considérable au Paraguay qu'en Europe, I, 36.

Poissons; beaucoup d'espèces; chacune provient de différens individus créés séparément, I, 96.

Poncho, ce que c'est, II, 12.

Popé, quadrupède, I, 299.

Ports. De Buenos-Ayres, I, 87;—de la Ensenada, id. 88; — de la Colonia, ib, id; — de Montevideo, id. 89; — de Maldonàdo, ib. id.

Portugais; vendaient et réduisaient en esclavage les Indiens, II, 55.

Productions nouvelles de végétaux, I, 102–103; — d'anguilles, id. 97; — d'insectes, I, 196, 206, 215, 217; — de couleuvres, id. 229; — de vers, id. 297.

Punaise, insecte de création nouvelle, I, 207.

Pygmées, Indiens fabuleux, I, 82.

Q.

Quadrupèdes sauvages qui ne se trouvent pas dans l'ancien continent, I, 360; — réflexions de ceux qui croient qu'ils ont été créés en Amérique, et que plusieurs espèces proviennent originairement de créations différentes, id. 362.

Quilmes, peuplade, II, 338.

Quiyà, quadrupède, I, 308.

R.

Rats. Tucutuco, I, 324; — espinoso, id. 326; — hoci-

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cudo, id. 528;—oreillon, id. 329;—colibreve, ib. id.—cola igual al cuerpo, id. 330; — anguyà, id. 331;—colilargo, ib. id.;—agreste, id. 332;—laucha, id. 333; — blanco debaxo, ib. id.

Renards. Aguarà-guazu, I, 296;—aguarachay, id. 298.

Résines de différentes espèces, I, 125–130.

Rivières. Du Paraguay, I, 66–68; — du Paranà, id. 68–73; — de l'Uruguay, id. 82; — de La Plata, id. 86–88;—origine de ce nom, II, 345.

Riz; plante sauvage, I, 100.

Roches; leurs espèces, I, 46–47; — quelques-unes sont aussi anciennes que le monde, id. 79.

Roseaux; beaucoup d'espèces, dont l'une est de la grosseur de la jambe, I, 118.

Rosiers; ne donnent des fleurs qu'en les frappant à coups de gaules, I, 138.

S.

Salazar (Juan de), excite des troubles et est arrêté, II, 366;—amènedansle pays les premières vaches, id. 374.

Salpêtre, I, 57.

Santa Ana, peuplade, II, 325.

San Angel, peuplade, II, 336.

San Borja, peuplade, II, 336.

San Carlos, peuplade, II, 333.

San Colme, peuplade, II, 324.

Santa-Cruz de la Sierra, ville, II, 378.

Santo Domingo Soriano, peuplade, II, 339.

San Estanislado, peuplade, II, 328.

Santa-Fée, ville, II, 332.

San Francisco Xavier, peuplade, II, 337.

Santiago, peuplade, II, 324.

San Geronimo, peuplade, II, 337.

San Ignacio-Guazu, peuplade, II, 322.

San Ignacio-Miri, peuplade, II, 326.

San Joaquin, peuplade, II, 327.

San Josef, peuplade, II, 333.

San Juan, peuplade, II, 336.

San Lorenza, peuplade, II, 335.

San Luys, peuplade, II, 335.

Santa Maria de Fée, peuplade, II, 322.

[page] 560

Santa Maria la Mayor, peuplade, II, 334.

San Miguel, peuplade, II, 335.

San Nicolas, peuplade, II, 335.

San Pedro, peuplade, II, 337.

Santo Domingo, peuplade, II, 339.

Santa Rosa, peuplade, II, 324.

Santo Tomé, peuplade, II, 336.

San Xavier, peuplade, II, 334.

Sauterelles; une espèce passagère, I, 218.

Sauts (cascades), les plus grands du monde; celui de la rivière du Paranà, I, 71–73;—celui de l'Yguasu, id. 74;—celui de l'Aguaray, id. 74; — celui de Tequen-dama, id. 75;—celui de Niagara, id. 75; — ceux, de l'Uruguay, id. 83;—comparaison de ces sauts, id. 78.

Scarabée; très-nombreux, I, 208–211.

Schmidels (Ulderic); jugement de son histoire, I, 19.

Sels; notices curieuses sur ces substances, I, 53–55.

Sensitives; plantes, et un arbre, I, 118.

Singes. Carayà, I, 331;—cay, id. 354; — miriquinà, id. 356;—titi, id. 359.

Solis (Juan diaz de), découvre la rivière de La Plata; est tué, II, 340.

Sulfate de magnésie, I, 56.

T.

Tabac; le monopole en est nuisible, I, 143.

Tableaux des peuplades indiennes formées par les gouverneurs, II, 222;—par les jésuites, id. 260; — du commerce de tous les ports de la rivière de La Plata, id. 314; — des villes, peuplades, etc, du Paraguay, id. 328; — Idem, pour Buenos-Ayres, id. 339.

Tarumù, arbre dont la fleur et le fruit croissent sur le tronc et les racines, I, 138.

Tatéré, arbre qui ne flambe point, I, 108.

Tatous, quadrupèdes, I, 334; — le grand, id. 336; — poyu, id. 338;—ay, id. 341; — velu, id. 343; — pichiy, id. 344; — noir, id. 346;—mulita, id. 348; — mataco, id. 350.

Tayazùs, porcs sauvages; tañicaty et taitetù, id, 248.

Tehuelchus, voyez Patagons.

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Teintures; ingrédiens employés dans cet art, I, 124.

Terrain; tout en plaine, I, 40–42. — Il n'y aura jamais de machines hydrauliques, id. 42; — ne peut nourrir une population aussi étendue que celle d'Europe, id. 46;—sa structure, ib. id.;—sa qualité, id. 50–51;—salé et non salé, id. 53–54.

Tobas, Indiens sauvages; leur description; II, 160.

Tobaty, peuplade, II, 321.,

Tauraux sauvages; notes sur ceux qui n'ont point de cornes, I, 379.

Torres de Vera y Aragon (don Juan de); comment il devient gouverneur, II, 384;—fonde Corrientes, et se retire, id. 387.

Tortues; agissent et raisonnent sans tête, I, 95.

Trinidad, peuplade, II, 327.

Tunal (cactus), remarquable par la beauté de ses formes, I, 116.

Tupys, Indiens sauvages; faussetés débitées sur leur compte, II, 70–72;—leurs usages, etc., id. 72–75.

U.

Uhiliches, Indiens sauvages peu connus, II, 50.

V.

Végétaux sauvages; diminuent par les incendies, 1, 100; — l'homme et les quadrupèdes les détruisent involontairement et en font naître d'autres sans les semer, id.101–103; — on ignore l'origine de quelques-uns, II, 173.

Vents; quels sont les plus fréquens; on connaît à peine l'ouest; il devient violent progressivement, I, 1 et suiv.

Ver caustiqu, I, 106.

Vérole; inconnue aux Indiens sauvages; ceux qui sont civilisés la communiquent aux Européens; ses effets ne se font pas sentir au cou, mais au nez, II, 142.

Vies très-longues d'indiens sauvages, II, 30, 104, 131 et 142;— de nègres, id. 374.

Vilelas, Indiens sauvages peu connus, II, 167.

Villarica, bourg, II, 318.

II. a. 36

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Vipères; on en décrit six espèces, I, 222–233;—activité de leur venin, id. 234–235.

Vizcacha, espèce de marmotte; I, 316.

X.

Xaràyes; leur empire fabuleux, I, 45, 82. — Indiens sanvages; quelques renseignemens, II, 67.

Xerez (Santiago de), deux villes de ce nom, II, 385.

Y.

Yaguareté, bête fèroce formidable, I, 258; — noir, id. 260.

Yaguarundi, I, 273.

Yaguaron, poisson fabuleux, I, 95;—peuplade, II, 319.

Yaros, Indiens exterminés, II, 28.

Ybaro, arbre dont le fruit sert de savon, I, 113.

Yberà, lac singulier, I, 81–82.

Ybira, espèce d'ananas très-utile, I, 136.

Ybirapepé, arbre dont le tronc est singulier, I, 113.

Ynispin, peuplade, II, 338.

Ypané, peuplade, II, 319.

Yta, peuplade, II, 319.

Ytapé, peuplade, II, 321.

Ytapùa, peuplade, II, 325.

Ytaty, province, II, 102;—peuplade, id. 332.

Yuqucry, arbre sensitif, I, 118.

Yuty, peuplade, II, 322.

Z.

Zone torride; est plus élevée que ne l'indique le calcul, ou les autres zones sont plus basses, I, 65.

Fin de la Table des Matières.


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Citation: John van Wyhe, editor. 2002-. The Complete Work of Charles Darwin Online. (http://darwin-online.org.uk/)

File last updated 18 March, 2014