RECORD: Blainville, Henri Marie Ducrotay de. 1834. Rapport sur les résultats scientifiques du voyage de M. Alcide d’Orbigny dans l'Amerique du Sud, pendant les annees 1826, 1827,1828, 1829, 1830, 1831, 1832 et I833. Nouvelles Annales du Muséum d’Histoire Naturelle 3: 84–115.

REVISION HISTORY: Transcribed (single key) by AEL Data 12.2013. RN1

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NOUVELLES

ANNALES DU MUSÉUM

D'HISTOIRE NATURELLE,

OU

RECUEIL DE MÉMOIRES

PUBLIÉS

PAR LES PROFESSEURS DE CET ÉTABLISSEMENT

ET PAR D'AUTRES NATURALISTES

SUR L'HISTOIRE NATURELLE, L'ANATOMIE, ET LA CHIMIE.

OUVRAGE ORNÉ DE GRAVURES.

TOME TROISIÈME.

PARIS,

A LA LIBRAIRIE ENCYCLOPÉDIQUE DE RORET,

RUE HAUTEFEUILLE, AU COIN DE CELLE DU BATTOIR.

1834.

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INSTITUT DE FRANCE.

ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES.

Le Secrétaire perpétuel de l'Académie pour les sciences naturelles, certifie que ce qui suit est extrait du procès-verbal de la séance du lundi 21 avril 1834.

RAPPORT SUR LES RÉSULTATS SCIENTIFIQUES DU VOYAGE DE M. ALCIDE D'ORBIGNY DANS L'AMÉRIQUE DU SUD, PENDANT LES ANNÉES 1826, 1827,1828, 1829, 1830, 1831, 1832 ET I833.

PARTIE ZOOLOGIQUE.

COMMISSAIRES.

MM. Isidore GEOFFROY SAINT-HILAIRE et de BLAINVILLE.

Dans la séance du 10 mars dernier, I'Académie a chargé une commission, composée de MM. Cordier, Savary, Ad. Brongniart, Isid. Geoffroy Saint-Hilaire et moi, de lui faire un rapport sur les résultats scientifiques du voyage de M. d'Orbigny dans I'Amérique méridionale; la partie zoologique étant de beaucoup la plus considérable et la plus importante, nous allons commencer, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et moi, par vous faire notre rapport particulier; M. Ad. Brongniart vous parlera ensuite des observations phytologiques, M. Savary de celles qui ont trait à la géographie et à la statistique; et enfin M. Cordier, après vous avoir exposé ce qui regarde la géologie, vous soumettra les conclusions générales de la commission.

Depuis long-temps nos collections nationales d'histoire naturelle n'avoient recu les grands et notables accroissements qui les ont portées à un si haut point de splendeur, que par suite des voyages de circumnavigation, ou au moins d'expéditions maritimes, dirigées spécialement dans les mers australes, et par conséquent

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ces accroissements n'avoient guère consisté que dans les productions, innombrables, il est vrai, de la mer des Indes, de l'Australasie et de la mer Pacifique, lorsque l'administration du Muséum d'histoire naturelle conçut la nécessité d'employer les sommes malheureusement un peu restreintes qui lui sont allouées pour ses voyageurs, à l'exploration scientifique de quelques parties circonscrites des continents asiatique et américain. Les résultats extrêmement importants qu'elle avoit obtenus plusieurs années auparavant, par suite de l'envoi de Lalande, l'un de ses préparateurs de zoologie, au cap de Bonne-Espérance, devoit la porter à prendre de nouveau et à suivre cette direction. Il est, en effet, peu de voyages qui, en aussi peu de temps et à aussi peu de frais, aient été aussi lucratifs pour nos collections zoologiques et zootomiques; mais il faut convenir qu'il n'en a pas été tout-à-fait de même pour les observations scientifiques. Aussi l'administration du Muséum voulut que cette fois les voyages qu'elle avoit l'intention de faire entreprendre fussent également profitables à la science par les objets matériels rapportés, et par les observations faites sur les lieux. Dans ce but elle combina ses instructions pour deux voyages simultanés, l'un qui devoit tendre à explorer les parties septentrionales de l'Inde, en s'élevant le plus possible dans les vallées et les gorges de l'Himalaya; l'autre qui devoit étudier et recueillir les productions de la sud Amérique, en traversant le continent, des côtes de la mer Atlantique à celles de la mer Pacifique, c'est-à-dire, en explorant la Patagonie, le Paraguay et la Bolivie, ou haut Pérou, en passant à travers les Andes. L'administration ne s'étoit cependant pas caché les grandes difficultés de ces deux entreprises, ne pouvant à cause de l'exiguité de ses fonds, sur-tout à cette époque, permettre que le voyageur fût convenablement accompagné. Il n'en est pas, en effet, des voyages continentaux comme de ceux de circumnavigation. Ici le naturaliste, souvent embarqué avec un ou deux confrères, se trouve en outre presque toujours, plus ou moins aidé par les officiers mêmes de l'expédition, et par suite par les gens de l'équipage, lorsque le service le permet, ce qui a constamment lieu dans les relâches, et sur-tout dans les établissements à terre. Avec ces secours, le voyageur trouve naturellement celui d'un transport facile pour les objets recueillis, dans les embarcations qui sont mises à sa disposition. Il possède à bord ou à terre, dans un lieu approprié, les moyens nécessaires pour que ces objets soient convenablement préparés et conservés. L'esprit-de-vin ou toute autre liqueur conservatrice, les bocaux, les barils même, les boîtes, les caisses, les secours de toute nature d'un ou de plusieurs aides, en état de santé, et à plus forte raison en cas de maladie, lui sont presque toujours assurés, ou ne peuvent jamais lui manquer en totalité. Il n'en est malheureusement pas de même pour le voyageur continental; ordinairement seul par la foiblesse des appointements que peut lui allouer l'administration du Muséum, il

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ne peut espérer d'aide, même en bonne santé, et, à plus forte raison, s'il vient à tomber malade. Il n'a ni conseils, ni secours au milieu de gens dont il ignore complétement le langage. Les moyens de transport pour lui et ses bagages sont non seulement extrêmement coûteux, puisqu'il est obligé de prendre à sa solde des hommes de peine et des bétes de somme; mais encore d'une difficulté extrême dans des pays où les routes, par suite d'une civilisation peu avancée, manquent presque complétement, ou sont du moins fort incomplétes. A plus forte raison les moyens de conservation qu'il est toujours obligé de faire porter à sa suite doivent-ils être extrêmement limités. Les collections qu'il a eu le bonheur de faire, de plus en plus volumineuses, et par conséquent embarrassantes, à mesure qu'il avance, deviennent pour lui un surcroît de gêne et de dépense, toujours augmentant, jusqu'à ce qu'enfin il ait pu les diriger, après un temps plus ou moins long, vers quelques ports d'où elles pourront être expédiées pour l'Europe, quand l'occasion favorable se présentera. Il seroit donc bien important pour les voyageurs continentaux, d'abord pour leur propre sûreté, et ensuite pour celle des collections faites presque toujours à grandes peines, que les voyages de recherches pour l'Histoire naturelle fussent combinés de telle sorte, que le naturaliste observateur pût emmener avec lui un aide intelligent qui sauroit recueillir et préparer les objets, et en même temps augmenter la garantie des collections dans les circonstances imprévues.

Ces réflexions préliminaires nous ont été naturellement inspirées par la position malheureuse dans laquelle se sont trouvés les deux naturalistes choisis par l'administration du Muséum, pour exécuter le plan qu'elle avoit cru utile aux progrès de la science. Quoique jeunes et vigoureux tous les deux, l'un, M. Jacquemont, envoyé dans l'Inde, a succombé au moment de son retour, et au milieu de ses riches collections, déja pour la plupart embarquées pour l'Europe; et l'autre, M. d'Orbigny, chargé de l'exploration de la sud Amérique, nous a tenus pendant deux ans dans de vives inquiétudes sur son sort, et sur celui de ses collections; et nous avons appris depuis son retour que, sans les secours de toute nature qu'il a recus d'une manière aussi noble que généreuse du Gouvernement et du Président de la république de Bolivia, sa mission étoit à-peu-près manquée. Graces à Dieu, il n'en a pas été ainsi, et il est arrivé avec dix-sept caisses toutes pleines, sans compter celles qu'il avoit déja envoyées, et celles qui doivent encore arriver. Après les avoir remises à l'administration du Muséum, qui a déja pu en apprécier la valeur matérielle, il a soumis au jugement de l'Académie sa récolte scientifique. Vous allez entendre les rapports sur les parties phytologique, géologique et géographique que doivent vous faire les autres membres de la commission; celui que nous avons l'honneur de vous soumettre, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et moi,

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a trait à la zoologie, et porte, quoique inégalement, sur tous les points de la série animale. Nous n'avons pas besoin, je pense, de vous avertir qu'au milieu d'un si grand nombre de faits observés, et d'animaux plus ou moins nouveaux recueillis, le temps ne nous permettra guère que de vous indiquer sommairement les points les plus curieux et les plus importants, d'après les manuscrits de M. d'Orbigny et ses dessins faits sur place, d'après les animaux encore vivants, ou fraîchement morts, avantage qui n'est pas encore aussi commun qu'il seroit à desirer qu'il le fût.

Les manuscrits de M. d'Orbigny sont entièrement rédigés pour les animaux mollusques, partie de prédilection de l'auteur, et sont prêts à être publiés; ils le sont beaucoup moins pour les autres parties: mais les catalogues sont complets et soigneusement faits, portant des numéros d'ordre qui, placés sur les objets, permettent de rapporter à ceux-ci tout ce qui tient aux localités et aux circonstances de la découverte, souvent avec la figure coloriée de l'animal entier, ou seulement des parties dont la couleur s'altère après la mort.

Les dessins sont, en général, soigneusement faits, sur-tout pour les animaux que M. d'Orbigny n'a pu rapporter, ou qui se déforment et se décolorent plus ou moins dans la liqueur conservatrice.

Mais avant de porter l'attention de l'Académie sur les animaux les plus intéressants de chaque type ou classe zoologique, qu'il nous soit encore permis de dire quelques mots de l'itinéraire du voyageur.

Parti en juin 1826, il n'a été de retour en France qu'en mars 1834; ainsi son voyage a duré près de huit ans.

Embarqué à Brest pour Rio-Janeiro, il passe de suite à Monte-Video, à l'embouchure de la Plata, où il commence ses observations.

Dès 1827, il peut traverser et explorer les pays de la rive orientale de ce fleuve, pour se rendre à Buenos-Ayres. Il gagne ensuite les bords du Parana, et s'y embarque pour la frontière du Paraguay; il visite les provinces de Corrientes, des Missions, d'Entrerios et de Santa-Fé, en observant, chemin faisant, la structure géologique du bassin des Pampas, en même temps que les poissons et les animaux mollusques fluviatiles.

Ne pouvaut entreprendre de traverser, pour se rendre au Chili et au Pérou, a cause des guerres civiles qui ensanglantoient à cette époque ce malheureux pays, il se décide à explorer la Patagonie, pays alors peu connu et qui lui a fourni des matériaux intéressants. Mais les naturels s'étant soulevés et ligués contre les colons, M. d'Orbigny fut d'abord obligé de payer de sa personne en prenant les armes en faveur des habitants du pays.

Il parcourt la Patagonie du 39° au 40° de latitude sud, et enfin, après huit

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ou neuf mois de séjour en Patagonie, il revient avec beaucoup de peine à Buenos-Ayres.

Cependant il n'avoit pas oublié sa mission; mais, comme il ne pouvoit encore passer au Chili ou au Pérou par terre, il se vit obligé de s'embarquer et de doubler le cap Horn pour parvenir dans la mer du sud. Il arrive au Chili en 1830; mais, comme la guerre civile continuoit avec plus d'acharnement que jamais, il ne put risquer de s'engager dans l'intérieur des terres; repoussé également de la côte, il profite d'une occasion qui se présente pour aller visiter l'état de Bolivia, et, dans ce but, il s'embarque pour le Pérou.

Il visite, chemin faisant, le versant occidental des Cordillières, pays si aride et si nul pour le zoologiste; il remonte au sommet des Andes, qui lui présente un immense plateau, avec une très grande raréfaction de l'air et une sécheresse affreuse.

C'est sur ce plateau cependant, à vingt lieues géographiques de la mer, que se trouvent les parties les plus peuplées de la république de Bolivia ou du haut Pérou, et cela, à cause du grand nombre de lamas et d'alpacas indigènes qui y vivent. Il visite les indigènes de l'intérieur des terres, en s'avançant toujours vers l'est, dans la province de Chiquitos. Il rejoint les rives du Paraguay et pousse jusqu'à Malto-Grosso, appartenant au Brésil.

Après avoir observé les nombreuses nations du Paraguay et visité la province de Mojos, il remonte la rivière du Piray pour arriver à Santa-Cruz avec ses collections: après s'être ensuite porté dans les parties les plus élevées des Cordillières, où la grande raréfaction de l'air pensa lui coûter la vie, observé le lac de Titicaca, et ayant employé trois années à explorer toutes les parties du haut Pérou, il repasse la Cordillière des Andes, descend à la côte du Pérou, s'embarque le 25 juillet 1833 pour l'Europe, où il est de retour le 4 mars 1834.

Pendant les sept années qu'a duré ce voyage, M. d'Orbigny a traversé et retraversé les Andes, il a parcouru le continent de la sud Amérique, depuis le 11' jusqu'au 43e degré de latitude sud; aussi compte-t-il avoir fait 14,780 lieues, tant par mer que par terre, en comptant, il est vrai, ses deux traversées d'un continent dans l'autre.

Ayant eu l'heureuse occasion de séjourner assez long-temps dans les pays qu'il a visités, M. d'Orbigny a porté une attention toute particulière à l'étude des nations parmi lesquelles il s'est trouvé, et qui étoient peu ou point connues, même par les descendants actuels du peuple conquérant. Il a ainsi étudié les différents degrés de civilisation des peuples indigènes, depuis les Guichuas, dont la taille moyenne ne dépasse pas 4 pieds 8 à 9 pouces, jusqu'aux Patagons, regardés si long-temps comme des géants, et dont la grandeur moyenne est de 5 pieds 5 pouces. En général, il a paru à M. d'Orbigny que l'espèce humaine suit la règle établie pour

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les plantes, c'est-à-dire, qu'elle décroît en grandeur à mesure qu'on s'élève des plaines au sommet des Andes.

M. d'Orbigny s'est en outre occupé des idiomes si différents chez les naturels des pays qu'il a explorés. Il assure avoir des observations à ce sujet sur plus de trente nations.

Il nous a rapporté aussi deux têtes osseuses, trouvées dans des tombeaux d'anciens Péruviens, et qui sont si remarquables, d'abord en elles-mêmes, à cause de l'étroitesse générale du crâne, de la prostration et de l'aplatissement considérable du front, et ensuite par leur grande ressemblance avec les crânes de 1'ancien peuple des Avares, découverts, il y a quelques années, en Autriche. En sorte que dans la supposition où cette modification si extraordinaire du cràne seroit artificielle, comme cela est très certain pour la tête des anciens Caraïbes, il faudra admettre que la coutume si bizarre d'écraser, d'aplatir le front des enfants dans le très jeune âge existoit également en Europe, dans l'ancien et le nouveau continent, ou bien qui'l y a eu migration d'un pays dans l'autre, ce qui est beaucoup plus difficile à admettre. Quoi qu'il en soit, outre la nouvelle confirmation rapportée par M. d'Orbigny sur l'observation de la singularité du crâne des anciens Péruviens, nous lui devrons des crânes mêmes, au lieu de simples moules que nous possédions.

Dans la classe des mammifères, la science aussi bien que nos collections devront d'assez importants accroissements au voyage de M. d'Orbigny, et cela dans presque tous les ordres, si ce n'est pour celui des Pachydermes.

Ainsi, dans l'ordre des Quadrumanes, nous avons remarqué une nouvelle espèce de sapajou, voisine du saimiri (1), distincte par sa très longue queue, la couleur noire de sa calotte, et le jaune serin de ses bras; une belle série de singes hurleurs qui permettra de compléter 1'histoire de cette espèce si remarquable; une nouvelle espèce de douroucouli, genre si incomplètement établi par M. de Humboldt, qu'Illiger a pu lui donner le nom significatif d'Aotus, c'est-à-dire, sans oreilles, quoique ce soit plutôt un de ses caractères de les avoir plus grandes que les autres sapajous; une belle espèce d'ouistiti à queue non annelée.

Notre voyageur, ayant eu l'occasion de voir à-la-fois et long-temps un grand nombre d'espèces de singes et d'individus, a pu rectifier quelques points de leur histoire naturelle; aussi il assure que les espèces ne se mêlent jamais, et que tous les individus d'une même espèce vivent exclusivement ensemble. Il a pu également donner la limite exacte de leur répartition dans la sud Amérique: aussi il n'en a jamais rencontré au-delà du 27′ degré de latitude sud, et il a observé que le

(1) Callithrix Bo'iviensis, d'Orb.
Annales du Muséum, t. III, 3e série. 12

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nombre des individus et des espèces est plus grand dans les plaines que dans les montagnes, et qu'il diminue avec la température.

Dans l'ordre des carnassiers, M. d'Orbigny a sur-tout étudié les chauves-souris, et sur-tout les vampires, dont il a pu confirmer les habitudes de sucer le sang des animaux, et même de l'homme, et cela sur ses gens et sur les mulets de sa caravane. L'avidité de ces animaux pour le sang est telle, que les naturels sont obligés pour s'y soustraire de passer la nuit dans des moustiquaires, et de renfermer soigneusement leurs poules, et autres animaux domestiques. Le vampire choisit, en général, la nuque, le cou ou le dos de sa victime, afin qu'elle puisse plus difficilement s'en débarrasser; ce qu'elle fait cependant en se roulant sur le dos.

Ayant eu également l'occasion de voir souvent des mouffettes, petits carnassiers voisins de nos putois, il a pu non seulement rectifier ce qu'il y a d'exagéré dans le nombre des espèces admises, et en découvrir une bien distincte, propre aux parties les plus australes de l'Amérique, mais encore examiner attentivement la substance qui leur a valu le nom de mephitis, et qui est en effet assez forte et assez infecte pour qu'il ait pu la sentir à plus de deux lieues en mer, et que le jaguar lui-même soit obligé d'abandonner sa proie, lorsqu'une mouffette vient à s'en approcher. Du reste, la substance qui répand cette odeur n'est pas, comme on l'a cru long-temps, l'urine de l'animal; mais une matière liquide, d'un blanc jaunâtre, sécrétée par les glandes anales, comme dans beaucoup d'autres carnassiers. Il a de même rectifié ce qu'on a dit long-temps de la lenteur des mouvements de l'animal, nommé paresseux à cause de cela, et s'est assuré que l'habitude qu'on lui a attribuée de se laisser tomber des arbres dont il vent descendre, ne lui appartient pas, mais bien au coati. Il a également observé les mœurs du kinkajou, animal nocturne et frugivore.

Les collections mammalogiques de M. d'Orbigny renferment en outre un bel exemplaire du loup rouge, rapporté, pour la première fois, dans nos collections, par M. de Humboldt: animal qui fréquente les grandes plaines, et qui se nourrit sur-tout de perdrix; une nouvelle espèce de renard très redoutée des naturels de la Patagonie; un bel individu de cette espèce d'ours que M. F. Cuvier a nommée ursus ornatus, et dont la collection du Muséum ne possédoit qu'un seul échantillon en assez mauvais état de conservation.

Dans la famille des phoques, nos collections lui devront un magnifique squelette d'otarie ou de phoque à oreilles, et le crâne d'un phoque à trompe de plus de vingt pieds de long, formant sans doute une espèce nouvelle.

Les édentés terrestres et sur-tout les tatous ont fait le sujet des investigations de M. d'Orbigny; en effet il en a recueilli plusieurs espèces nouvelles, ou qui manquoient à nos collections, quoique décrites depuis plus de cinquante ans par d'Azara. En

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étudiant leurs mœurs, il s'est assuré que plusieurs sont assez carnassiers pour aller déterrer les cadavres, tandis que d'autres ne se nourrissent exclusivement que de fruits. Cependant les uns, comme les autres, ont une chair blanche d'un goût excellent, comme il a eu l'occasion de le juger souvent par lui-même.

La famille des édentés aquatiques ou cétacés sera aussi augmentée de plusieurs espèces, mais principalement d'une entièrement nouvelle appartenant à la division des delphinorhynques, et qui, bien plus encore que celle du Gange, habite les rivières, dont elle ne sort sans doute jamais, puisque M. d'Orbigny l'a rencontrée à plus de 800 lieues de la mer dans le Mamoré. Elle est, en outre, remarquable parcequ'elle conserve à tous les âges des poils courts ou des espèces de moustaches sur le museau.

Mais c'est sur-tout dans l'ordre des rongeurs que M. d'Orbigny aura fait plus de découvertes, non seulement en espèces, mais même en genres ou sous-genres nouveaux. Ainsi, outre plusieurs écureuils des Cordillières, nous avons remarqué une nouvelle espèce de Cténomys, une collection très-intéressante de viscaches et de chinchillas avec les squelettes, beaucoup d'espèces de rats ou de campagnols et une nouvelle espèce de lapin qui ne terre réellement pas; une espèce également nouvelle d'agouti avec deux doigts seulement aux pieds de derrière: trois ou quatre espèces de cobaie ou cochon d'inde, qui habitent les parties les plus élevées de la Patagonie; et enfin deux autres rongeurs du Chili, que l'un de nous, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, regarde comme types d'autant de genres nouveaux.

M. d'Orbigny croit au contraire, devoir détruire les deux espèces de coëndou admises par quelques mammalogistes, s'étant expliqué leurs différences par l'état de leur robe en été et en hiver.

Parmi les animaux ongulés nous n'avons trouvé à noter dans les observations de notre voyageur, que la certitude de n'avoir rencontré qu'une seule espèce de tapir, et que, dans les petits chameaux sans bosse d'Amérique, il y a au moins quatre espèces distinctes, savoir: le lama et l'alpaca, qui sont réduits à l'état domestique, et le guanaco et la vigogne, qui ne l'ont jamais été, et qui refusent constamment de s'accoupler avec les deux autres.

Legenre cerf lui a fourni cinq espèces, dont une tout-à-fait nouvelle (1) du versant oriental des Cordillières, remarquable par son poil cassant comme dans le portemusc, l'élan, et qui appartient à la division des cerfs proprement dits, outre quelques autres qui manquoient dans nos collections quoique décrites depuis long-temps par d'Azara.

(1) Cervus Antisensis, d'Orb.

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Quant au genre bœuf, en prenant cette acception dans la plus grande extension possible, en la portant à tous les ruminants à cornes, il est digne de remarque que M. d'Orbigny n'en a rencontré aucune espèce pas plus que ses prédécesseurs, en sorte que ce genre, si riche dans l'ancien continent, et sur-tout en Afrique, n'est représenté en Amérique que par trois ou quatre espèces, et encore ne dépassent-elles pas le golfe du Mexique. Toutefois notre espéce domestique du bœuf ou du cheval, ayant été transportée dans la sud Amérique, pen de temps après la conquête, s'y est propagée d'une manière étonnante, et constitue une des ressources de richesses commerciales pour le pays.

Enfin, dans la sous-classe des didelphes, M. d'Orbigny a recueilli aussi quelques espèces nouvelles de sarigues, d'où il résulte que ce genre se trouve dans toutes les parties du continent de l'Amérique.

Somme toute, l'un de nous, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, fort au courant, par sa place, de nos richesses mammalogiques, croit pouvoir porter le nombre des espèces nouvelles de mammifères rapportés par M. d'Orbigny, à 46, ce qui, sur le chiffre total de 1,200 environ que les catalogues les plus complets admettent aujourd'hui, fait un nombre tout-à-fait digne d'être remarqué. Mais c'est encore bien plus dans la classe des oiseaux que la science et nos collections devront des accroissements et des perfectionnements au voyage de M. d'Orbigny; le nombre même des espèces nouvelles est beaucoup trop grand pour que nous puissions entrer dans autant de détails que pour les mammifères.

La famille des perroquets sera augmentée de plusieurs belles espèces de perroquets proprement dits, ainsi que des sous-genres ara et perruche.

Dans l'ordre des oiseaux de proie, outre de magnifiques individus du grand vautour des Andes, ou du Condor, nous avons remarqué quelques belles espèces d'aigles.

Celui des grimpeurs renferme deux individus de cette superbe espèce d'aracari que nous avons signalée pour la première fois dans notre rapport fait à l'académie sur le voyage de M. Eydoux, ainsi que plusieurs pics nouveaux et un couroucou, remarquable par la richesse et la beauté de son plumage.

Mais c'est sur-tout dans cet ordre si innombrable des passereaux que viennent se placer la plus grande partie des richesses ornithologiques de M. d'Orbigny, puisque le catalogue en porte le nombre à au moins 500 espèces. Parmi elles, M. Isidore Geoffroy regarde commedevant être plus spécialement notées, deux espèces nouvelles de merles à grands ongles ou de mégalonyx, un grand nombre de gobe-mouches dont quelques-uns fort remarquables; le joli coq de roche du Pérou, rouge à ailes et queue noires, avec sa femelle d'un brun rouge obscur, mais malheureusement sans aucune partie du squelette; de très-belles procnés; des espèces nouvelles de

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manakins, de tangaras, une de la grosseur d'une corneille avec une huppe de trois brins et d'une vivacité de coloration très grande; une nouvelle espèce de phytotome; plusieurs espèces rares de pies, dont une tout-à-fait nouvelle; un grand nombre de synallaxes et de picucules nouveaux; enfin plus de cinquante espèces de colibris, parmi lesquelles douze nous étaient inconnues, et 5 ou 6 sont encore fort rares dans les collections. Mais, en outre, l'un de nous, M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire regarde comme devant former autant de genres nouveaux, un oiseau du genre Ampelis de Linnée, remarquable par une couleur d'un beau vert uniforme avec le bec rouge; un autre voisin des étourneaux; un troisième rapproché des Certhia, et remarquable par la forme toute singulière de son bec en crochet; et enfin trois ou quatre autres de la Patagonie ou des Andes, et qui paroissent ne pouvoir être que difficileiment introduits dans les genres actuellement établis.

L'ordre des pigeons sera aussi augmenté de beaucoup d'espèces nouvelles.

Celui des gallinacés recevra aussi quelques additions importantes du voyage de M. d'Orbigny, entre autres dans les genres tinamou et tinochore, établi par M. Eschscholtz sur une espèce d'oiseau dont notre voyageur a envoyé un individu au Muséum, outre une nouvelle espèce à pieds tridactyles, l'une de Patagonie, l'autre des parties élevées des Andes, et qui paraissent pouvoir former deux genres nouveaux, dont en effet l'un a été établi, par M. I. Geoffroy, sous le nom d'eudromie. Malheureusement M. d'Orbigny, n'ayant point été averti de l'importance qu'il y avoit à posséder le squelette, ou au moins l'appareil sternal de ces oiseaux intermédiaries aux pigeons et aux gallinacés, n'a absolument recueilli que leurs peaux, non plus que celle de l'hoazin et des pénélopes qu'il a rencontrés, en sorte que leur place dans la série peut encore offrir quelques doutes.

Les échassiers paroissent avoir fourni une moisson moins abondante. Nous noterons cependant une série complète de tous les âges du nandou, espèce d'autruche à trois doigts, appuyée d'un beau squelette; un bel individu du kamichi huppé, ainsi qu'une nouvelle espèce d'agami, de phénicoptère ou flammant, de foulque et de phalarope.

Parmi les palmipèdes, M. d'Orbigny a pu recueillir dans son voyage vingt-cinq espèces du grand genre Anas L., dont la plus grande partie inédite.

En général, la physionomie ornithologique des pays non encore explorés de l'Amérique méridionale, visités par M. d'Orbigny, ne lui a rien offert de bien particulier. Il n'a guère remarqué qu'une ou deux espèces que I'on pourroit regarder comme tout-à-fait identiques avec des oiseaux d'Europe. Du reste, M. d'Orbigny, qui a eu soin de dessiner et de colorier, d'après la nature fraîche, les yeux et le bec de toutes les espèces d'oiseaux qu'il a recueillies ainsi que leurs œufs, n'a pas négligé non plus d'observer leurs mœurs et leurs migrations périodiques. Entre autres faits

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il a remarqué que l'ani n'est pas le seul oiseau qui fasse un nid commun à plusieurs femelles, il a trouvé une espèce de coucou et une perruche qui ont la même habitude. Il a également observé que plusieurs oiseaux nichent toute l'année, et entre autres des mouettes et des engoulevents.

La classe des reptiles paroît n'avoir pas offert à M. d'Orbigny autant de sujets d'observations, à beaucoup près, que celle des oiseaux, par-tout, il est vrai, beaucoup plus nombreuse en espèces et en individus. En effet, le chiffre total de ses catalogues ne monte qu'à 119.

D'après ce que nous en avons vu, sa collection renferme, dans l'ordre des chéloniens, des émydes ou tortues d'eau douce, dont une paroît entièrement nouvelle; quelques tortues de terre, dont la T. carbonaria de Spix qui manquoit à nos collections: mais pas de trionyx ou de tortues molles, dont aucune espèce ne paroît exister dans les grands fleuves de l'Amérique méridionale. M. d'Orbigny a, au contraire, rencontré fréquemment le crocodile à paupières osseuses.

Dans la division des sauriens, il a rapporté et observé plusieurs espèces d'ameivas, une espèce voisine des tropidolepis ou lézard à écailles épineuses; une seconde espèce des genres doryphore, oplurus; un nouveau chalcide, qu'à cause de la facilité avec laquelle sa queue se casse, les habitants nomment acerilla, ou serpent d'acier, et qu'ils regardent, à tort sans doute, comme très dangereuse; et enfin deux espèces distinctes pouvant former une petite coupe générique auprès des Ecphimotes.

Dans la division des ophydiens, on a pu aussi remarquer quelques espèces nouvelles; mais c'est ce qu'il est plus difficile d'assurer. M. d'Orbigny n'a jamais rencontré de serpents d'eau, si communs dans la mer des Indes, mais bien une espèce de crotale, ou de serpent à sonnettes, depuis le 27e degré austral, mais plus commune vers le nord, et de véritables vipères. Toutefois sur cinquante-deux espèces de serpents qu'il a recueillies, cinq ou six seulement sont venimeuses.

La classe des amphibiens, s'il falloit en juger seulement d'après le voyage de M. d'Orbigny, seroit encore moins riche dans les parties de la sud Amérique qu'il a parcourues, que celle des reptiles. En effet, il n'a rencontré qu'un énorme crapaud d'un pied de long, quelques espèces nouvelles de grenouilles et de rainettes, mais aucune salamandre terrestre ou aquatique, point de sirènes ou autres genres voisins si répandus dans la nord Amérique. Il n'a rencontré non plus ni pipas, ni coccilido.

Il a été plus heureux pour la classe des poissons, et sur-tout pour les poissons d'eau douce, qu'il a pu recueillir dans toutes les rivières affluentes de la Plata, et dans cette rivière elle-même; il n'a cependant trouvé qu'une seule espèce de cyprin, si commune dans notre Europe septentrionale. Ce genre semble être remplacé dans la sud Amérique par celui des silures, dont une seule espèce, au con-

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traire, existe en Europe. Aussi M. d'Orbigny compte-t-il dans ses collections dixhuit ou vingt espèces de silures de toutes formes, et par conséquent de beaucoup des genres qu'on y a établis dans ces derniers temps. Il y en a qui sont gigantesques, au point d'atteindre deux et trois mètres de longueur. Les espèces de saumon paroissent aussi être assez nombreuses et fort diverses. Elles sont sans doute, pour la plupart, nouvelles. Il en est de même d'une espèce de mugil, de perche, de lucio-perche et de blennie que nous avons vus figurés dans son atlas. Il n'a pas vu d'anguilles, qui paroissent être remplacées par les synbranches; il parle aussi de clupées, d'atherines trouvées dans la Plata, jusqu'à plus de 100 lieues de son embouchure; de plies dans le Parana à plus de 150 lieues de la mer, et d'une espèce de sole à 390 lieues au moins, sur les frontières du Paraguay.

Il a observé aussi une pastenague ou raie armée d'eau douce, une lamproie dans des rivières de la Patagonie, mais point d'esturgeons.

Ainsi, sauf les saumons qui sont assez communs dans les rivières de l'Amérique méridionale, on peut dire que la physionomie ichthyologique de ce pays est plus particulière que celle des oiseaux.

Le type des animaux articulés n'a pas moins occupé M. d'Orbigny pendant son long voyage, que celui des animaux vertébrés; et comme la plupart des espèce sont beaucoup plus aisées à recueillir, à conserver, ainsi qu'à rapporter, il en a fort peu dessiné: mais, par contre, il en rapporte un nombre très considérable: c'est cependant toujours dans la classe des hexapodes, et sur-tout dans la division des coléoptères, que les collections de M. d'Orbigny sont nombreuses et intéressantes par la belle conservation et la fraîheur des objets. M. Audouin, professeur d'entomologie au Muséum, les ayant fait disposer, ou disposé lui-même dans des boîtes convenables, nous avons pu aisément nous faire une idée de l'ensemble de la collection, et apercevoir les objets les plus saillants et les plus dignes de fixer l'attention de l'Académie.

Parmi les cicendelles, nous avons noté une jolie espèce remarquable, parcequ'elle a des espèces de miroirs sur les élytres.

La famille des carabiques nous a paru assez riche en espèces tout-à-fait nouvelles.

Celle des staphylins nous a montré quelques espèces remarquables par la variété de leur coloration, ordinairement uniforme et noire dans les espèces de nos pays; une d'elles est tout-à-fait métallique.

La division des lamellicornes contient, outre quelques jolies espèces de hannetons, proprement dits, et de charmantes espèces de cétoines, une belle espèce nouvelle du genre cyclocéphale, ainsi qu'un nouveau genre qui fait le passage aux lucanes.

La famille des sylphes, des boucliers nous a paru fort riche en espèces nouvelles.

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Nous avons sur-tout remarqué une espèce d'hydrophile de couleur métallique.

La famille des buprestes contient aussi des espèces fort belles, par leurs couleurs et leurs formes, et dont quelques unes manquoient entièrement aux collections du Muséum.

Le genre cladophore, voisin des lyques, sera augmenté d'une espèce dont les élytres sont presque aussi courtes que dans les staphylins.

Les genres lyttes et cantharides nous ont paru riches en espèces nouvelles, dont plusieurs du genre méloé sont remarquables par leurs taches colorées.

Il en est de même du genre pimélie, dont une espèce paroit à M. Audoin devoir former un genre nouveau.

La famille des charançons recevra sur-tout de notables accroissements des collections entomologiques de M. d'Orbigny.

Cette observation convient encore mieux pour la grande famille des cérambyciens et des prioniens, dont nous avons vu une très belle suite, et entre autres une espèce nouvelle du genre pœcilosome.

Il en est de même de la famille des chrisomèles et de celle des coccinelles. Dans la première, certaines espèces fort grandes rappellent par leur aspect les coccinelles; et dans la seconde, également fort riche, plusieurs espèces offrent une coloration toute particulière.

Nous noterons enfin, comme offrant quelque chose de tout-à-fait anormal, un assez gros insecte de la division des pentamères, qui ressemble à une lucane, et qui n'est ni lamellicorne ni lingicorne.

Les autres ordres d'hexapodes sont, d'après M. Audouin, beaucoup moins riches.

Ainsi celui des orthoptères ne nous a offert de digne d'attention, qu'une nouvelle espèce de scaphure, une ou deux forficules remarquables, et des locustes dont les ailes foliacées sont relevées verticalement.

Les hémiptères sont beaucoup plus nombreux, mais n'offrent qu'assez peu de formes nouvelles, si ce n'est une jolie espèce de tingris.

Dans les hyménoptères, nous n'avons à noter qu'une belle série de mutilles, une nouvelle espèce tricorne de cryptocèle, et un aptérogyne, encore plus curieux.

Dans les lépidoptères, au milieu d'un assez grand nombre d'espèces nouvelles, nous n'avons remarqué qu'une belle série de zygènes, et un sphinx rapproché des noctuelles.

Quant aux diptères, ils sont presque insignifiants.

Il en est à peu près de même pour les autres classes d'animaux articulés, si ce n'est cependant pour les décapodes ou crustacés, dont la suite rapportée par M. d'Orbigny paroît intéressante, sur-tout en petites espèces.

Quoique nous n'ayons pu jeter qu'un coup d'œil beaucoup trop rapide sur cette

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quantité si considérable d'insectes, recueillis par M. d'Orbigny et dont la totalité n'est cependant pas encore arrivée dans nos collections, on peut présumer par les lieux encore inexplorés d'ùoils proviennent, savoir, la Patagonie, la partie centrale de la république Argentine, le plateau des Cordillières, que la plus grande partie est nouvelle et par conséquent doit beaucoup enrichir nos collections. Ajoutons que le catalogue raisonné qui les regarde offre toujours avec le numéro d'ordre quelques notes de localités et d'observations sur chaque espèce.

Les molluscarticulès qui se sont offerts aux observations de M. d'Orbigny sont peu nombreux; le petit nombre de genres qui constituent ce sous-type étant tous pélagiens ou littoraux, et notre voyageur, suivant sa mission, ayant dû principalement et presque exclusivement explorer 1'intérieur du continent.

C'est cette même direction presque forcée qui a porté les investigations de M. d'Orbigny dans le type des animaux mollusques, tout naturellement sur les genres et espèces qui vivent dans les eaux douces. Ce n'est pas cependant qu'il ait négligé d'observer, de décrire, et mieux que cela, de figurer avec soin les poulpes, les sèches, les calmars et les coquillages marins qu'il a rencontrés dans ses traversées d'Europe en Amérique, du bord oriental de la sud Amérique au bord occidental, et enfin dans son retour en Europe. En effet nous pouvons noter un assez grand nombre de ptéropodes, de firoles, de doris; l'animal de la cancellaire, remarquable par l'absence complète du tube respiratoire, ce qu'indiquoit assez bien la coquille; celui de plusieurs natices, du cryptostome etc.; mais c'est sur-tout dans l'ordre des pulmobranches, dans la classe des céphalidiens et dans la famille des submytilacés, de la classe des acéphaliens, que M. d'Orbigny rapporte des coquilles, des observations et des dessins faits sur le vivant, véritablement dignes d'intérêt. Nous savons d'après cela que les genres des unios et des anoclontes, si riches en coquilles plus variées et plus singulières les unes que les autres dans les lacs et les rivières de la nord Amérique, sont aussi en grand nombre dans les affluents de la Plata qui descendent du versant oriental des Cordillières dans le Paraguay. Parmi les espèces les plus intéressantes nous avons sur-tout remarqué une espèce d'anodonte lutricole et dont la coquille a, en effet, la forme d'une moule lithodome, ou d'une pholade, et qui vit perpendiculairement placée dans un trou, dans lequel elle s'élève ou s'enfonce par un mécanisme dépendant de la forme de son pied; de véritables unios, pourvus d'un tube respiratoire encore plus développé que dans 1'iridine du Nil; enfin des espèces dont la charnière démontre, encore mieux que tout ce que l'on possédoit dans les collections conchyliologiques, le passage du genre Castalie de Lamarck aux unios.

Dans ses traversées pélagiennes, M. d'Orbigny n'a négligé aucune des espèces de biphores, de diphyes et de béroë, qu'il a pu rencontrer. En les étudiant, les dessi-

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nant, les coloriant soigneusement encore vivantes, il aura sans doute trouvé quelques faits nouveaux on mal connus que ses observations serviront à compléter, et plus probablement encore plusieurs espèces nouvelles qui auront échappé aux recherches de MM. de Chamisso, Eschscholtz, Quoy et Gaymard, auxquels la science, sous ce rapport, doit tant de faits intéressants.

Nous ferons la même observation pour les médusaires du type des animaux rayonnés, qui, comme pélagiens, se sont nécessairement plus souvent présentés aux observations de M. d'Orbigny, que les échinides, les madrépores, les polypiaires et les zoophitaires, dont il n'a rapporté qu'un très petit nombre d'espèces, tous ces animaux étant plus ou moins littoraux et fixés sur les rochers. Nous avons, en effet, remarqué un assez grand nombre de méduses des genres équorée, géronye, aurélie, chrysaores, rhyzostomes, dessinées et coloriées avec assez de soin pour qu'à défaut des animaux eux-mêmes, si difficiles à conserver, on puisse mettre en œuvre à l'avantage de la science ces matériaux plus ou moins bien préparés.

En définitive, en admettant que M. d'Orbigny ait observé 6,960 espèces d'animaux, ce qui semble le résultat exact du relevé de ses catalogues, rédigés et tenus avec un soin qui mérite toute confiance, il sera juste de conclure, qu'ayant visité, non pas en courant, mais en y séjournant un temps plus ou moìns long, des pays jusqu'alors incomplètement ou nullement explorés, le nombre des espèces nouvelles à 1'état récent rapportées par M. d'Orbigny doit être fort considérable, sur-tout parmi les mammifères, les oiseaux, les insectes hexapodes, ainsi que parmi les poissons et les coquillages d'eau douce.

Nous devons ajouter que devant aussi s'occuper de géologie, comme va vous l'apprendre le rapport de M. Cordier, M. d'Orbigny n'a pas négligé les corps organisés fossiles. Aussi avons-nous vu avec beaucoup d'intérêt des mélanies parfaitement certaines de terrains d'eau douce extrêmement anciens, ainsi que des trilobites. Nous n'avons remarqué dans ses collections qu'un seul ammonite, mais aucune bélemnite; mais dans des terrains tertiaires ou quaternaires, il a trouvé des restes d'animaux carnassiers et rongeurs qu'il suppose, peut-être un peu hardiment, différents de ceux qui existent actuellement vivants à la surface du sol. Il nous a en outre montré le dessin colorié d'une demi-mâchoire inférieure, pourvue de ses dents, d'une grande espèce de mastodonte; et il avoit déja envoyé, plusieurs années avant son retour, un tibia et des dents molaires de cet animal gigantesque (Megatherium), que l'on avoit supposé à tort une espèce de paresseux, et qui n'est qu'un véritable tatou de la taille d'un petit éléphant; ce qui, pour le dire en passant, proteste contre l'hypothèse de Buffon que l'Amérique n'avoit jamais nourri d'animaux d'une taille audessus de celle du tapir.

D'après les détails dans lesquels nous venous d'entrer, détails que nous aurions

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pu aisément doubler ou même tripler, tant les matériaux mis à notre disposition sont abondants, l'Académie aura vu sans doute que les observations zoologiques de M. d'Orbigny, en partie déja rédigées, et souvent accompagnées de figures colcriées faites sur le vivant, ainsi que les collections d'animaux à l'appui, doivent combler plusieurs lacunes qui existoient dans notre collection, et qu'ainsi la zoologie de plusieurs parties de la sud Amérique, jusqu'ici inconnues, ou mal connues, comme la Patagonie, les provinces du Paraguay, celles du haut Pérou, en sera notablement avancée. Sans doute l'on concoit que dans un espace de temps aussi considérable que huit années consécutives, on eût pu faire davantage, et nous ne dissimulerons pas que telle a d'abord été notre pensée; mais en réfléchissant que c'étoit pour la première fois que M. d'Orbigny, encore jeune, entreprenoit un voyage de recherches sur toutes les parties de l'Histoire naturelle, ne s'étant guère occupé auparavant que des animaux mollusques, et cela, seul, avec des ressources pécuniaires véritablement fort bornées, dans des parties jusque-là inexplorées de pays sauvages et incultes, ou au milieu des discordes civiles qui l'agitent d'une manière si cruelle depuis sa séparation de la mère-patrie; en pensant, en outre, que son mandat spécial étoit l'exploration des parties centrales du continent de la sud Amérique, ce qui a dû l'empêcher de séjourner sur le littoral maritime, et par conséquent lui ôter les moyens d'augmenter aisément ses collections; il nous a été impossible de ne pas reconnoître que M. d'Orbigny a réussi dans sa mission dans des limites fort larges et d'une manière aussi importante pour la science elle-même que pour nos collections. En conséquence nous proposons à l'Académie de témoigner sa satisfaction à M. d'Orbigny et de lui exprimer combien elle verroit avec plaisir et intérêt que les matériaux plus ou moins importants qu'il a recueillis, et en partie déja rédigés, fussent réunis dans un ouvrage spécial. Peut-être même l'Académie pensera-t-elle devoir adresser au gouvernement notre rapport avec la prière de favoriser, par tous les moyens convenables, la publication prochaine que M. d'Orbigny doit être desireux de faire de son voyage. C'est une proposition que nous aurons l'honneur de faire avec les autres membres de la commission, mais sur laquelle nous croyons devoir insister davantage comme ayant soumis à notre examen la plus grande masse des matériaux recueillis par M. d'Orbigny, ceux qui ont fait le but le plus spécial de sa mission.

Signé à la minute: Isid. GEOFFROY SAINT-HILAIRE, et DE BLAINVILLE, rapporteur.

RAPPORT SUR LA PARTIE BOTANIQUE DU VOYAGE DE M. D'ORBIGNY.

Commissaire.— M. Ad. BRONGNIART.

Le voyage de M. d'Orbigny avoit pour objet toutes les parties de l'Histoire natu-

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relle; mais ce jeune naturaliste s'étoit occupé moins spécialement de botanique, avant son départ, que de zoologie; cependant les plantes qu'il a recueillies pendant son voyage dans l'Amérique méridionale, s'élèvent à plus de 2,000 espèces, la plupart récoltées avec soin, bien conservées, et susceptibles d'être étudiées et décrites aussi complėtement que l'état de ces plantes dans la saison où il les a rencontrées le permettoit. Mais pour apprécier l'intérêt de ces collections, des notes et des dessins qui les accompagnent, et les progrès qu'elles pourront faire faire à la botanique, il faut commencer par jeter un coup d'œil sur l'état de nos connoissances sur la végétation des diverses parties de l'Amérique méridionale que M. d'Orbigny a parcourues.

Les pays visités par ce jeune voyageur appartiennent à trois régions bien distinctes par leur situation géographique, et dont la végétation paroît offrir aussi des différences tiès notables.

L'une est la Patagonie, sur les bords du Rio Négro, entre le 39° et le 41°de latitude australe. M. d'Orbigny y est resté pendant plus de huit mois: il a remonté le Rio Négro jusqu'à une assez grande distance de son embouchure; et si le nombre des plantes qu'il a recueillies est peu considérable, on doit l'attribuer plutôt à l'uniformité de la végétation de ces grandes plaines, et peut-être à la saison, qu'à des recherches incomplètes; car quoique le nombre total de ces plantes ne s'élève qu'à 115, plusieurs d'entre elles sont très petites, et auroient échappé à un observateur moins attentif.

La seconde région parcourue par M. d'Orbigny comprend les bords du Rio de la Plata, autour de Monte-Video et de Buénos-Ayres, et ceux du Rio Parana, ou rivière du Paraguay, depuis son embouchure dans la Plata jusqu'à Corrientes, c'est-à-dire, les provinces de Buénos-Ayres, d'Entre-Rios et de Corrientes. C'est plus spécialement cette dernière que M. d'Orbigny a explorée avec soin, parcequ'il supposoit avec raison qu'elle étoit moins connue des naturalistes. Ces recherches s'étendent donc ici entre le 27e et le 35e degré de latitude sud; et s'il ne s'est pas rapproché davantage de l'équateur dans cette direction, c'est qu'il avoit atteint les frontières inhospitalières du Paraguay, qu'on ne pouvoit franchir sans s'exposer, comme notre malheureux compatriote Bonpland, à une longue captivité.

Enfin la troisième région, qu'il a explorée avec un soin tout spécial, comprend toute la république de Bolivia ou du haut Pérou, et quelques parties du Pérou lui-même; elle embrasse une étendue plus grande que celle de la France entière, entre le 13e et le 22e degré de latitude sud, et présente les hauteurs les plus variées, depuis le niveau de la mer à 1'ouest et les vastes plaines souvent inondées de la province de Moxos à l'est, jusqu'aux sommets couverts de neiges perpétuelles de la partie la plus élevée des Andes.

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Il a passé trois années dans cette intéressante contrée, qu'il a pu parcourir dans toutes ses parties, grace au généreux appui que le président de la république de Bolivia lui a donné.

Au milieu des recherches de toute espèce auxquelles cet actif voyageur se livroit, il a trouvé le temps de recueillir et de préparer avec soin plus de 1,600 espèces de plantes, dont beaucoup seront d'un grand intérêt pour la science.

Il suffira, en effet, de rappeler en quelques mots ce qu'on sait sur la botanique des parties de l'Amérique que M. d'Orbigny a parcourues, pour faire sentir l'importance de son voyage sous ce rapport.

La longue étendue de côtes comprises entre l'embouchure du Rio de la Plata et du détroit de Magellan n'avoit encore été visitée par aucun naturaliste; les deux extrémités seulement de cette région, Monte-Video et Buénos-Ayres au nord, et les terres magellaniques au sud, avoient été explorées anciennement par Commerson, et plus anciennement par d'autres voyageurs. Le voyage de M. d'Orbigny sur les bords du Rio Négro nous fournit les premiers documents sur un des points intermédiaires, et l'uniformité qu'il a observée sur une grande étendue de pays, le petit nombre de plantes qu'il y a trouvées, malgré des recherches très attentives, peuvent faire présumer que le même caractère de végétation se prolonge sur une assez grande partie de ces vastes plaines de l'Amérique australe. Là, pas un arbre ne vient interrompre l'uniformité d'une végétation uniquement formée de plantes herbacées, et de quelques arbustes rabougris, souvent sans feuilles, ou presque dépourvus de ces organes et hérissés d'épines; tels sont l'Acacia strombulifera de Lamark, le Cassia aphylla Cav., un Mimosa sans feuilles, le Colletia serratifolia de Ventenat, le Larrea divaricata Cavan, une espèce nouvelle fort remarquable de Bougainvillea, une belle composée à feuilles épineuses et à fleurs jaunes, semblables par leur aspect à celles d'un Elichrysum.

Un autre caractère remarquable de cette végétation est l'extrême prédominance de deux familles, les graminées, qui forment un sixième, et les synanthérées un quart des plantes phanérogames, tandis que généralement les premières font au plus un dixième, et les secondes un sixième de la totalité de ces végétaux. Plusieurs de ces plantes seront, sans aucun doute, nouvelles; d'autres se rapporteront, il est vrai, à des espèces déja connues des environs de Buénos-Ayres, mais elles n'en auront pas moins beaucoup d'intérêt pour la géographie botanique.

Les plantes des bords de la Plata et du Parana paroîtront peut-être avoir moins d'importance sous le rapport de la géographie botanique, parceque les provinces du Brésil qui sont sous la même latitude, telles que celles du Rio-Grande et de Sainte-Catherine, ont été visitées dans ces derniers temps par d'habiles botanistes, et en particulier par notre confrère M. Aug. Saint-Hilaire. Cependant la com-

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paraison de la végétation d'une province maritime et d'une région intérieure, éloignée de plus de 200 lieues de la mer, ne sera pas sans intérêt, indépendamment des plantes nouvelles que présentent évidemment les collections faites dans ces lieux par M. d'Orbigny, et parmi lesquelles on peut citer une superbe nymphéacée, voisine de l'Euriale ferox des Indes orientales, qui orne de ses immenses fleurs roses les eaux de la province de Corrientes, et dont les graines nombreuses, grosses comme un pois, servent comme le maïs à la nourriture des Indiens, et lui ont fait donner dans le pays le nom de mais d'eau.

Si nous passons maintenant à la dernière partie du voyage de M, d'Orbigny, à son exploration de la république de Bolivia, nous trouverons non seulement un bien plus grand nombre d'objets collectés et étudiés sur les lieux, mais encore des plantes bien plus remarquables et par leur nouveauté et par leur intérêt pour la géographic botanique.

En effet, cette immense chaîne de montagnes qui, du cap Horn jusqu'à l'isthme de Panama, longe le grand océan Pacifique, est loin d'avoir été étudiée dans toute son étendue sous le rapport de ses productions naturelles, Mutis, Ruiz et Pavon, Dombey, Hænke, et plus récemment MM. de Humboldt et Bonpland ont exploré sa partie nord, depuis Panama jusqu'à Lima, c'est-à-dire, jusqu'au 12e degré de latitude sud. D'un autre côté, Ruiz et Dombey anciennement, et, dans les temps modernes, 1'infortuné Bertero, plusieurs botanistes anglais et allemands, et nos compatriotes MM. d'Urville. Lesson, Gaudichaud et Gay avoient étudié avec soin les richesses végétales du Chili, depuis le 30e jusqu'au 38e degré de latitude sud; mais tout l'espace compris entre le 12e et le 30e degré de latitude australe n'avoit été visité par aucun botaniste connu. C'est dans cette partie cependant que se trouvent les sommités les plus élevées de la Cordillière des Andes; c'est là que de vastes plateaux, voisins de la limite des neiges perpétuelles, s'étendent sur une grande surface. C'est cette région presque inconnue aux naturalistes, dont M. d'Orbigny a visité avec soin une très grande partie, comprise entre le 12e et le 22e degré de latitude. Mais il ne s'est pas borné à parcourir cette chaîne de montagnes, si remarquable par ses productions végétales: il a également étudié la végétation des parties basses et brûlantes qui s'étendent jusqu'aux frontières du Brésil; et si ses recherches sur d'autres branches de l'Histoire naturelle ne lui ont pas permis, comme il en convient lui-même, de recueillir toutes les plantes si nombreuses qu'il rencontroit dans ces vastes contrées, plus de 1,600 espèces différentes, collectées d'une manière tiès judicieuse dans les lieux qui pouvoient offrir le plus d'intérêt pour la géographie botanique, attestent en même temps son zèle actif pour toutes les parties des sciences, et le tact qui le dirigeoit dans celles dont il n'avoit pas fait une étude spéciale.

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Beaucoup de plantes recueillies, soit dans les provinces centrales de l'Amérique, soit sur les parties élevées des Cordillières, sont évidemment nouvelles; et quoique un travail plus long que celui auquel nous avons pu nous livrer eût été nécessaire pour en fixer exactement le nombre, on peut, sans risquer de se tromper beaucoup, apprécier au moins à 3 ou 400 le nombre des espéces inconnues, recueillies dans cette partie de son voyage, et toutes, nouvelles ou connues, seront d'un grand intérêt pour la géographie botanique, en établissant un chaînon qui manquoit pour lier la végétation du Chili avec celle du Pérou, proprement dit, et de la Colombie.

Ce qui donne encore plus de valeur à ces objets, ce sont les notes précises sur les localités, les hauteurs et les caractères fugaces de toutes ces plantes que fournissent les catalogues de M. d'Orbigny. Ces notes et l'attention scrupuleuse avec laquelle on voit que, dans les lieux importants, ce zélé voyageur a recueilli les espèces les plus petites et les moins apparentes, prouvent déja que M. d'Orbigny, quoique ne s'étant pas occupé spécialement de botanique, n'étoit pas étranger à cette science; mais il me reste à parler d'un vrai travail scientifique que ce naturaliste a entrepris et poursuivi avec une persévérance et un talent qui méritent les plus grands éloges, je veux parler de ses recherches sur les Palmiers.

L'impossibilité de conserver convenablement en herbier, à la manière des autres plantes, ces immenses végétaux, en avoit, jusqu'à ces derniers temps, rendu la connoissance très imparfaite; les fruits de beaucoup d'entre eux étoient presque seuls parvenus dans nos collections, et avoient pu être étudiés par les botanistes. C'étoit aux ouvrages de quelques anciens naturalistes qui avoient dessiné ces arbres sur les lieux, tels que Rumphius, Rheede, Plumier, qu'il falioit avoir recours pour prendre une idée de leurs autres caractères, et ces notions étoient bien imparfaites à cause de l'état de la botanique à l'époque où ces ouvrages furent exécutés.

Un grand pas a été fait, en ces derniers temps, par la publication du superbe ouvrage de M. Martins sur les Palmiers du Brésil; mais cet ouvrage étoit à peine publié, et n'existoil pas encore en France lors du départ de M. d'Orbigny. Plusieurs botanistes l'engagèrent à donner tous ses soins a l'étude de cette belle famille, et à profiter de son talent comme dessinateur, joint à son habitude d'imiter la nature avec une scrupuleuse exactitude, pour rapporter en Europe les matériaux les plus complets possibles d'une histoire des espèces de cette famille, qu'il auroit pu étudier pendant son long voyage.

Notre espoir à cet égard a été dépassé, et une série de dessins de quarante-huit espèces de Palmiers tous représentés, non seulement dans leur entier, pour faire connoître leur port, la forme de leurs troncs, et la disposition de leurs feuilles, mais dans les moindres détails de leurs fleurs et de leurs fruits, sont des matériaux

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de la plus grande importance, sur-tout si on pense que ces dessins sont accompagnés, pour toutes les espèces, d'une description très détaillée faite sur les lieux, de notes sur leurs usages et leur distribution géographique, et, pour la plupart d'entre elles, de portions de tiges, de feuilles sèches, de fruits et de fleurs qui permettront de vérifier et de compléter ce que les détails des dessins de M. d'Orbigny pourroient laisser à desirer. Plus zoologiste que botaniste, au milieu de recherches et d'observations de toute espèce, ce savant voyageur a fait ce que beaucoup de botanistes avoient négligé, à cause de la difficulté que présente l'étude de ces végétaux si remarquables. Grace à M. d'Orbigny, les Palmiers du haut Pérou seront bientôt mieux connus que ceux de la Guyane.

On voit par tout ce qui précède que les collections botaniques de M. d'Orbigny, jointes aux notes et aux dessins qui les accompagnent, peuvent étendre beaucoup nos connoissances sur la végétation de l'Amérique méridionale. Qu'il nous soit permis, en terminant, d'exprimer un desir que nous éprouvons bien vivement: c'est que de si beaux matériaux ne restent pas enfouis pendant de longues années dans les collections publiques, ou dans les porte-feuilles de l'auteur, pour se publier ensuite par fragments, qui leur ôteront tout leur intérêt d'ensemble géographique.

Quand on voit que les belles collections faites anciennement par Commerson et par Dombey, dans des pays voisins de ceux visités par M. d'Orbigny, sont encore en grande partie inédites, que quelques portions seulement out été décrites dans vingt ouvrages différents, on concoit la crainte que nous éprouvons.

Si, d'un autre côté, on réfléchit au sort qui attend la plupart des jeunes savants que leur passion pour l'étude de la nature entraîne dans ces voyages périlleux, si on se rappelle que, depuis dix-huit ans que la paix générale a rouvert les mers, sur huit voyageurs naturalistes du Muséum d'Histoire naturelle qui out entrepris de longues expéditions, cinq, Godefroy, Havet, Plée, Duvaucel, et tout récemment encore, l'infortuné Jacquemont, ont péri loin de leur patrie; que Lalande et Leschenault ont succombé au bout de pen d'années aux maladies résultant des fatigues de leurs longs voyages, et que M. d'Orbigny, seul peut-être, parmi ceux qui sont revenus en France avec leurs collections, pent espérer de faire connoître par lui-même les résultats de ses recherches, on sentira combien il est juste de faire tous les efforts possibles pour le faire jouir de la plus douce récompense qu'il puisse attendre, après une si longue absence, la publication des matériaux achetés par tant de fatigues et de dangers, sur-tout lorsqu'une instruction étendue et profonde de la part du voyageur annonce d'avance toute l'utilité que les sciences retireront de cette publication.

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RAPPORT SUR LA PARTIE GÉOGRAPHIQUE DU VOYAGE DE M. D'ORBIGNY.

Commissaire.— M. SAVARY.

Il est rare que l'attention d'un naturaliste voyageur se porte avec un égal intérêt et sur les objets si variés de ses études spéciales et sur un sujet de recherches non moins utile, mais plus aride, la configuration exacte et détaillée des contrées qu'il parcourt. Il est plus rare que ce voyageur étende ainsi volontairement le cercle de ses travaux, lorsqu'il aborde des difficultés nouvelles sans préparation, sans guide, et presque sans instruments. C'est là ce qu'a fait M. d'Orbigny avec un zèle infatigable.

Son voyage comprend dans sa longue durée deux voyages distincts. Je n'ai point à m'occuper de ses premières excursions à travers la république Argentine et jusqu'aux confins de la Patagonie; alors tout son temps étoit donné à l'histoire naturelle, sauf quelques recherches sur les idioms et les langues du pays.

C'est à l'arrivée de M. d'Orbigny dans le haut Pérou que commence en quelque sorte son second voyage: à celui-là se rapportent exclusivement les nombreux matériaux topographiques qu'il a rapportés.

Le haut Pérou, dont la plus grande partie forme aujourd'hui la république de Bolivia, est un pays à-peu-près ègal en surface à la France. Sous le rapport géographique ce pays est bien remarquable. Un lac immense et de grandes villes presque aussi élevées au-dessus du niveau général des mers que la cime des plus hautes montagnes d'Europe: des montagnes qui dominent ce lac, comme notre Mont-Blanc domine le Rhône et Genève: sur ces montagnes de riches mines, les plus élevées de toutes celles que l'homme exploite: au-delà des Cordillières, de vastes plaines traversées par de grandes rivières navigables dans une étendue de plus de deux cents lieues et dont le cours, mal connu des habitants eux-mêmes, ne ressemble en rien aux représentations hasardées de nos cartes; un climat froid dans le voisinage de l'équateur: sur un versant des montagnes des orages périodiques, chaque jour pendant une partie de l'année, pendant le reste un ciel constamment pur et sec; sur l'autre versant, une perpétuelle humidité; tel est le pays pour lequel M. d'Orbigny rapporte les éléments minutieux d'une carte détaillée.

Ces éléments sont des reconnoissances exécutées à l'aide de la boussole pour les directions, de la montre pour les distances parcourues. Les formes du terrain, dessinées à une grande échelle, sont exprimées au pinceau avec un talent très remarquable. Je ne craindrai pas de comparer ces reconnoissances à ce que le dépôt de la guerre possède de mieux, en ce genre, sur plusieurs parties de l'Espagne.

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Les itinéraires de M. d'Orbigny, en se croisant et en suivant des contours entièrement fermés, se corrigent et se vérifient eux-mêmes. Cependant une vérification bien plus complète m'a été fournie par les observations astronomiques de M. Pentland.

M. Pentland, qui a séjourné dans le haut Pérou pendant les années 1826 et 1827, a déterminé, à l'aide d'un grand nombre de hauteurs d'étoiles et de distances lunaires, les positions géographiques de près de cent points de cette contrée. Ces résultats encore inédits et que M. Pentland a bien voulu me communiquer, assignent à ces points principaux des distances relatives très peu differences de celles qui résultent des reconnoissances de M. d'Orbigny. Ces reconnoissances viendront par conséquent s'enchâsser sans trop d'altération dans le canevas d'une carte, auquel les positions de M. Pentland serviront de base.

Pour donner, quant à la configuration du pays, une idée, des rectifications que nécessitent, d'après M. d'Orbigny, les cartes actuelles les plus répandues, il suffira de citer la position d'une grande ville (de La Paz) transportée d'un côté de la Cordillière principale sur le côté opposé. C'est à-peu-près comme si une carte d'Europe présentoil Turin sur le versant des Alpes qui regarde la France.

M. Pentland a déterminé, par de longues suites d'observations barométriques, la hauteur des points où il obsarvoit. Dépourvu de baromètres, M. d'Orbigny a cherché a y suppléer en observant la température d'ébullition de l'eau chauffée dans un vase d'argent. Malheureusement les thermomètres qu'il employoit ont été brisés dans la suite du voyage et leur graduation n'a pu être comparée. Il faudroit done en déterminer les erreurs par quelques uns des résultats mêmes de M. Pentland. Cette correction ainsi déterminée, l'accord est satisfaisant pour un assez grand nombre de points. Cependant il y a des différences que l'on ne peut guère expliquer que par la graduation inégale de divers thermomètres.

M. d'Orbigny n'a pas négligé de réunir, autant qu'il était possible, des documents statistiques que le gouvernement Bolivien s'est empressé de lui fournir. Ces documents portent sur des nombres trop peu considérables pour qu'il soit possible d'en tirer des conclusions bien certaines. Toutefois, en prenant les moyennes générales des naissances pour quatre années consécutives, dans deux départements de la république, où de rares villages indiens sont parsemés sur une immense étendue de territoire, dans les pays des Mojos et des Chiquitos, on remarque déja, comme dans tous les recensements connus, comme dans les pays où la population est le plus agglomérée, la supériorité numérique des naissances de garcons sur les naissances de filles. Dans chaque province considérée séparément, comme pour la moyenne des deux, il naît annuellement cent trois enfants mâles pour cent enfants du sexe féminin. Ces nombres diffèrent moins que chez nous; mais toute conclusion, quant à cette différence, seroit évidemment prématurée.

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Un sujet de recherches qui s'adresse moins directement à l'Académie des sciences, mais qui excitera toujours un intérêt universel, I'étude des langues et des anliquités du pays, a offert à M. d'Orbigny de curieux résultats: plus de trente-six vocabulaires différents; des traces de systèmes de numération, dont la base est ici le nombre cinq, ailleurs le nombre douze; des singularités frappantes et caractéristiques, telles qu'une langue parlée dans une étendue considérable de pays, et dans laquelle chaque objet a deux noms exclusivement employés, l'un par les hommes, 1'autre par les femmes: toutes ces données, dont plusieurs se lieront peut-être aux rapports et aux grandes migrations des peuples, ajouteront sans doute au prix des relations qu'on doit attendre de M. d'Orbigny. L'histoire des arts y trouvera aussi quelques documents précieux.

Pour revenir à l'objet spécial de ce rapport, et faire apprécier d'un mot le travail qui m'a été soumis, je dirai que les matériaux topographiques de M. d'Orbigny. joints aux positions déterminées par M. Pentland, permettront de construire la carte détaillée d'un pays aussi étendu que la France avec une exactitude comparable à celle de nos cartes d'Espagne; j'exprimerai le vœu que les minutes d'un travail qui ne sera peut-être jamais refait, puisseut être conservées dans l'une de nos collections nationales; que l'auteur se trouve à même d'en achever la rédaction et le dessin; de publier enfin à une échelle réduite, quoique assez grande encore, la carte des régions qu'il a parcourues. Une telle publication seroit sans doute le plus juste et le meilleur remercîment que la France pût adresser au gouvernement de Bolivia, pour la protection éclairée que ce gouvernement n'a cessé d'accorder à M. d'Orbigny, pour les ressources de tous genres qu'il a si libéralement mises à sa disposition.

Signé à la minute: SAVARY.

RAPPORT SUR LA PARTIE GÉOLOGIQUE DU VOYAGE DE M. D'ORBIGNY DANS L'AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.

Commissaire.— M. CORDIER.

Les matériaux géologiques, rapportés par M. d'Orbigny, se composent d'un itinéraire détaillé des contrées qu'il a parcourues, itinéraire qui renferme un bon nombre d'observations et de considérations générales; d'un atlas de huit feuilles, offrant des coupes figuratives de la disposition des terrains; et de plus de six cents échantillons de roches, choisis avec discernement et accompagnés de catalogues circonstanciés.

Ces matériaux nous font connoître d'une manière satisfaisante la constitution

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de deux grandes régions de l'Amérique méridionale, dont l'étendue réunie est au moins triple de celle de la France; mais en outre, les résultats combinés avec les observations précédemment recueillies au pourtour de cette partie du monde par d'autres voyageurs, nous donnent les probabilités les plus précieuses sur la nature jusqu'alors ignorée des terrains des autres régions qui composent l'intérieur de cet immense continent. Nous allons entrer dans quelques détails pour justifier ces assertions. Voici d'abord les principaux résultats des recherches de M. d'Orbigny, relativement à la constitution de la république Argentine et de la Patagonie:

Ces vastes contrées, qui du sud au nord, et à compter du 48e degré de latitude sud, jusqu'auconfluent de la rivière du Paraguay avec celle du Parana, ont environ six cents lieues géographiques de longueur sur à-peu-près deux cents lieues de largeur moyenne, ne consistent qu'en une plaine immense, pen élevée au-dessus du niveau de la mer, bordée à l'ouest par les Cordillières des Andes, et à l'est par les montagnes du Brésil et par l'océan Atlantique. Cette plaine est partagée en deux hassins presque égaux en longueur par la chaîne basse des montagnes du Tandil et de la Ventana, laquelle, à partir de l'océan Atlantique par le 38e degré de latitude, court dans la direction de l'ouest-nord-ouest vers les Andes et l'océan. Pacifique. On peut aisément juger de la constitution des deux bassins, d'après les coupes naturelles qu'on rencontre dans le sol de loin en loin et dans le voisinage des cours d'eau; ces coupes atteignent quelquefois une hauteur de plus de cent mètres.

L'uniformité et la monotonie de la surface des deux bassins sont en rapport avec 1'horizontalité parfaite et la parfaite continuité des couches qui les composent. Ces couches appartiennent de part et d'autre aux étages supérieurs des terrains de la période tertiaire, ou palæothérienne; mais elles ne sont point parfaitement semblables.

Dans le bassin, dit des Pampas de Buénos-Ayres, on ne peut voir presque partout, c'est-à-dire, sur des milliers de lieues carrées, que la couche tout-à-fait supérieure. Elle est composée d'une argile grossière, un peu endurcie, effervescente, d'un gris cendré, et qui ne contient d'autres débris organiques que des ossements de mammifères et de reptiles, parmi lesquels figurent ceux de ce tatou gigantesque, dont on avoit fait un paresseux, sous le nom de mégathérium, et dont il existe un magnifique squelette au Cabinet du Roi à Madrid. Ainsi les débris de cet animal extraordinaire n'appartiennent ni aux alluvions fluviatiles, ni au grand atterrissement diluvien.

Les couches inférieures du système des Pampas de Buénos-Ayres ne se montrent qu'au pourtour du bassin, notamment dans les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, et le long des montagnes du Brésil, où, par 1'effet d'un relèvement insensible

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de leurs plans, elles viennent figurer dans les rares coupures du sol. Elles sont, à partir du haut, composées ainsi qu'il suit:

Argile avec amas ou rognons de gypse.

Calcaire caverncux à pâte compacte, sans fossiles, analogue aux calcaires dits d'eau douce.

Sable ou grès quartzeux, souvent ferrugineux, contenant par places de l'oxide rouge ou de l'hydrate de fer en rognons géodiqnes, ou en grains; et, ce qui est remarquable, des galets de belle sardoine.

Argile avec amas de gypse fibreux ou laininaire, et avec rognons calcaires.

Pierre calcaire grossière cloisonnée, contenant de l'argile dans ses compartiments.

Grès quartzeux, tantôt durs et lustrés, tantôt friables, et contenant des troncs d'arbres silicifiés, et des ossements de mammifères égalenient à l'état siliceux.

Grès quartzeux à coquilles marines (huîtres, vénus, etc.).

Argile calearifère.

Grès quartzeux, friable, avec rognons calcaires, sans fossiles.

Calcaire grossier arénifère avec des coquilles marines ou des empreintes (vénus, cardium, pecten, huîtres).

Enfin grès quartzeux, friable, rempli de coquilles marines (huîtres et peignes) de grande dimension, de la plus belle conservation, et contenant parfois des débris de poissons et du bois fossile.

Tel est le système tertiaire qui constitue cette vaste partie de l'Amérique méridionale. Ce système n'est reconvert d'aucun atterrissement, du moins dans les régions que M. d'Orbigny a parcourues. Mais il supporte à dix et douze lieues autour de Buénos-Ayres, et même jusqu'au San-Pédro qui en est distant de quarante lieues au nord-ouest, quelques lambeaux assez étendus de bancs coquilliers tout-à-fait meubles, exploités pour faire de la chaux, et qui sont composés d'une espèce non décrite de petites corbules, dont l'analogue est vivante àl'rembouchure du fleuve de la Plata; l'existence de ces lambeaux est d'un grand intérêt, puisqu'a elle seule, elle caraetérise, pour cette partie de la terre, une des époques du relèvement successif des continents.

M. d'Orbigny n'a pu vérifier la nature de la claîne du Tandil et de la Ventana qui sépare le bassin des Pampas de Buénos-Ayres de celui de la Patagonie; mais d'après les observations et les échantillons qui lui ont été communiqués par M. Parchappe, cette claîne, qui va croiser presque perpendiculairement les Cordillières des Andes, est composée de roches primordiales stratiformes.

Il a reconnu qu'il en est de même des terrains qui terminent les montagnes du

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Brésil sur la côte de Monte-Vidéo, et le long de la rive gauche de la Plata. C'est le gneiss qui constitue la masse de ces terrains.

Les terrains tertiaires qui forment le bassin des Pampas de Patagonie n'arrivent point, au reste, précisément jusqu'à la chaîne du Tandil; ils en sont séparés par des plaines basses à couches horizontals, composées de pierres calcaires, dont M. d'Orbigny n'a pu prendre d'échantillons, mais qu'il rapporte au grand étage des terrains oolitiques d'Europe. A l'ouest le bassin finit le long des Cordillières des Andes, au pied d'un système calcaire que M. d'Orbigny n'a pas vu, mais qu'il croit l'équivalent denos terrains de craie. Ce sont des roclies de même nature qui limitent le bassin du côté du cap de Horn, vers le 48e degré de latitude. Enfin du côté de l'est, l'océau Atlantique baigne le pied des falaises du sol tertiaire. Voici, en commencant par le haut, quelles sont les diverses assises qui constituent cette vaste surface:

Grès grisâtre, en partie quartzeux, sans débris organiques.

Calcaire marneux, sans débris organiques.

Argile calcarifère tendre, contenant des huîtres nombreuses, souvent d'un grand volume, et pénétrées de belles dendrites noires.

Marne avec beaucoup d'amas gypseux, et de beaux cristaux de même nature.

Grès azuré, très remarquable par sa couleuret par sa composition; ses grains sont assez fins, et composés partie de quartz, partie de détritus de vieux porphyres noirs amphiboliques, ou pyroxéniques.

Calcaire compacte en plaques, ou en rognonsdans une argile grise et grossière.

Grès quartzeux à ciment calcaire. Il est mêlé de grains verts; on y trouve des empreintes de coquilles d'eau douce (unio et lymnées), et des débris de poissons.

Marne grossière, contenant en abondance des plaques d'un calcaire gris compacte, qui ne diffère des pierres lithographiques qu'en ce qu'il est pénétré dans toute sa masse par de belles dendrites noires.

Enfin, grès quartzeux à ciment calcaire, mêlé de grains verts à la partie supérieure, et de parties ferrugineuses à la partie inférieure. Au milieu se trouvent en grand nombre des coquilles fossiles des genres huître et peigne, généralement dans leur position naturelle, et en quelques places un peu roulées.

La nature et la succession des roches, l'intercalation de couches à coquilles d'eau douce entre des couches à débris marins, ne sont pas les seuls caractères qui fassent contraster la constitution des Pampas de Patagonie avec celle des Pampas de Buénos-Ayres. La surface du premier bassin est presque par-tout recouverte d'une couche mince et inégale de sables meubles, en grande partie quartzeux, et qui sont mêlés de galets formés les uns de grès lustrés intermédiates, et les autres de por-

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phyres extrêmement variés. Cette couche appartient évideinment au grand atterrissement diluvien.

Les efflorescences salines sont aussi beaucoup plus fréquentes à la surface des Pampas de Patagonie. Sur un grand nombre de points, on ne trouve en creusant que de l'eau trop saumâtre pour être potable. En outre, les légères dépressions du sol offrent souvent des lacs salés converts d'incrustations qu'on exploite avec avantage sur quelques points.

Tels sont les principaux résults des observations faites en Patagonie et dans les autres parties de la république Argentine, par M. d'Orbigny.

Ce voyageur n'ayant pu se rendre ensuite par terre au Chili et dans le haut Pérou, il en résulte que la seconde partie de ses recherches géologiques ne se lie pas avec la première; mais l'intérêt de cette seconde partie n'en est pas moins très grand. Elle a embrassé presque tout le territoire de la république de Bolivia, ou, en d'autres termes, un espace qui, de l'ouest a l'est, c'est-à-dire, de l'océan Pacifique à la frontière du Brésil, a près de trois cents lieues géographiques, et qui, du sud au nord, c'est-à-dire des environs de la ville de Potosi, jusqiu'au point où le grand fleuve intérieur de la Madeira sort des Pampas de Los Moxos, pour aller se jeter dans la rivière des Amazones, a plus de deux cents lieues.

L'exploration de cette vaste région, dépourvue en très grande partie de routes, de moyens de transport, de lieux d'habitation, eût été au-dessus des ressources dont M. d'Orbigny pouvoit disposer, si le gouvernement de Bolivia, dont il s'étoit concilié la bienveillance, ne fût venu généreusement à son aide, et ne lui eût prodigué des secours de tous genres. Nous insistons sur cette circonstance; car elle doit donner une haute idée de l'esprit qui anime les chefs de cet état, encore si nouveau, et déja si prospère, et elle est de nature à inspirer à leur égard une reconnoissance véritable de la part des amis que la science compte dans toutes les parties de la terre. Honneur soit particuliérement rendu àl'illustre président de la république, Don André de Santa-Cruz, qui a si noblement fait usage du pouvoir pour protéger les recherches de notre jeune compatriote!

Pour apprécier les résultats nombreux et varié des recherches de M. d'Orbigny dans les provinces de Bolivia, il faudroit le suivre dans ses itinéraires, soit lorsqu'il franchissoit à plusieurs reprises la double chaîne des Andes, soit lorsqu'il longeoit les montagnes qui, à partir des Andes, traversent presque sans interruption l'intérieur de l'Amérique pour aller joindre celles du Brésil, soit lorsqu'il parcouroit les Pampas de Los Moxos et de la Madeira. Nous devons nous restreindre aux données suivantes:

La largeur, le relief et la constitution de la chaine des Andes diffèrent notablement, du moins le long du haut Pérou, c'est-à-dire, le long de la république de

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Bolivia, de l'idée qu'on s'en forme généralement. Au 18e degré de latitude sud, salargeurprise entre Arica, port sur l'océan Pacifique, et les premières plaines de Los Moxos, est d'environ cent lieues.

Les terrains qui bordent l'océan offrent à Arica des phanites avec des empreintes de spirifères, des grès anciens et de vieux porphyres pyroxéniques avec leurs conglomérats passés à l'état de wacke rougeâtre; et à Cobija, des diorites grenus ou compactes, souvent amygdalaires, des wackes anciennes amygdalaires à noyaux et à filons d'épidote. Des alluvions enveloppent en partie ces terrains, et contiennent, près de Cobija, des lits de coquilles (concholépas, fissurelles, etc.) analogues à celles qui vivent actuellement sur les rivages voisins. Ces lits coquilliers s'elèvent jusqu'à près de cent mètres au-dessus de l'océan, et s'étendent à environ un quart de lieuedans les terres. Leur existence prouve que le relèvement successif des continents a suivi dans cette partie, comme vers Buénos-Ayres, la même loi qu'en Europe et dans plusieurs autres parties du monde.

En montant d'Arica vers les Andes, on parcourt d'abord jusqu'à Tacna, c'est-à-dire, jusqu'à quatorze lieues de la mer, des plaines arides recouvertes de sables ordinaires d'alluvion; au-delàces alluvions continuent mèlées de galets, de granites, de grès et de roches volcaniques, jusqu'aux premiers contre-forts des Cordillières. Le sol inférieur montre déja des conglomérats ponceux, de vieux porphyres trachitiques à cristaux de quartz limpides, et de porpbyres basaltiques poreux. On s'élève ensuite brusquement, et par des pentes rapides formées de roches analogues; et, à dix-sept lieues environ en ligne droite de l'océan, on atteint le bord de la plate-forme qui constitue le haut de la Cordillière des Andes proprement dites. Cette plate-forme a environ quinze lieues de largeur; sa hauteur au-dessus de la merest de près de 4,800 mètres; elle estnivelée par des cendres trachitiques décomposées, et par des conglomérats pouceux. Dans les coupures M. d'Orbigny a trouvé le fond du sol composé de roches basaltiques anciennes à beaux cristaux de pyroxène et à grains de péridot décomposés. Sur un point il y a reconnu un grès quartzeux ferrugineux. C'est sur ce plateau que sont dispersés, de la manière la plus irrégulière, les ènormes lambeaux de roches trachitiques à formes arrondies, et revêtues de neiges éternelles qui forment les sommets de la chaîne.

A cette plate-forme des Andes proprement dites succède un plateau plus immense encore, mais moins élevé d'environ 6 à 700 mètres. On y descend par des pentes couvertes des mêmes détritus volcaniques anciens que ci-dessus; sa largeur moyenne est d'environ trente lieues. Il est bordé à l'est par une puissante chaîne jusqu'à présent peu connue, et dont nous parlerons tout-à-l'heure. Quoique le fond de ce plateau central soit presque aussi élevé au-dessus de l'océan que les plus hautes sommités des Alpes, il n'y existe pas moins un peu de végétation; on y

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trouve de nombreux villages et des villes peuplées, telles que la Paz et Potosi. Ce plateau seprolonge à une grande distance dans le nord et dans le sud. Il contient un des plus grands lacs du monde, celui de Titicaca, qui a soixante-quinze lieues de longueur, qui n'offre aucune communication avec la mer. (On sait que c'est sur ce lac que les Incas avoient báti le temple du Soleil.) La surface du plateau est en partie formée d'un terrain d'alluvion qui paroît appartenir à la période diluvienne, et dont les matériaux sont venus dans la direction de l'orient au couchant. car ils sont composés de sables, de galets et de blocs provenant de roches primitives, ou intermédiaires, et dont on voit diminuer le volume àmesure qu'on s'éloigne vers l'ouest, du pied de la grande Cordilliere orientale. L'épaisseur de cette enveloppe alluviale atteint jusqu'à six cents mètres auprès de la Paz, et, dans cette ville même, on en lave les sables pour en retirer de la poudre d'or. Par-tout où les roches solides qui forment le fond du sol du plateau sont à découvert, elles montrent des terrains anciens en massifs disloqués et en couches inclinées. Ce sont généralement des grès rouges avec des minerais de cuivre, des argiles bigarrées avec du gypse, des calcaires gris fumée, plus ou moins magnésiens, avec de belles empreintes de térébratules, de productus et de spirifères; et sur un point un calcaire argilifère, vraisemblablement du même temps, mais contenant des mélanies, c'est-à-dire, des coquilles d'eau douce. Sur quelques autres points, voisins de la chaine des Andes, M. d'Orbigny a trouvé des pegmatites avec tourmaline et de vieux porphyres incontestablement pyrogènes. C'est à ces derniers terrains qu'appartinnent les célèbres mines de Potosi et d'Oruro.

La Cordillièreorientale, à partir du grand plateau, jusqu'au pied des dernières pentes, vers les plaines de l'Amérique centrale, a près de quarante lieues de large. Ses sommets neigeux surpassent en hauteur ceux de la Cordillière des Andes proprement dites. C'est là qu'estl'Illimani, qu'on doit désormais regarder comme la montagne la plus élevée du Nouveau-Monde. Les formes tourmentées du sol, l'inclinaison rapide et la direction variée des couches, par-tout oùon en observe, annoncent une constitution différente de celle des Andes. Le faîte de cette puissante chaîne orientale est tout-à-fait rapproché de la bordure du grand plateau. On y arrive de la Paz en gravisssant des pentes rapides formées de roches phylladiennes, de grauwackes et de grès quartzeux de cette époque. Le faîteet les sommités, et les premières pentes orientales, jusqu'à plus de six lieues de distance vers l'est, sont composés de granite, de greisen et de protogyne.

Au-delà recommence, jusqu'aux plaines de los Moxos, le terrain intermédiaire, avec ses accidents ordinaires les plus caractéristiques.

On trouve dans ce terrain intermédiaire des encrinites, des térébratules, des spirifères, et un genre de fossiles particulier, déja observé en Europe, et non encore

Annates da Muséum, t. III, 3e série. 15

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défini, qu'on pourroit provisoirement nommer bilobite, et qui paroît avoir appartenu à des animaux perdus, intermédiaires entre les cirrhopodes et les crustacés.

Ajoutons que sur quelques points les roches phylladiennes composent les cimes qui sont enveloppées de neiges perpétuclles, et qu'àcette prodigieuse élévation, M. d'Orbigny y a trouvé des lingules dans le voisinage de Cochabamba.

Telle est en abrégé la carieuse constitution des montagnes des Cordillières aux latitudes où M. d'Orbigny a voyagé. Celles de ses observations qui sont relatives au grand plateau central sont d'ailleurs en harmonie avec celles d'un habile géologue anglais, M. Pentland, qui, peu de temps avant lui, avoit traversé le plateau dans le sens de sa longueur.

M. d'Orbignyn'a pas négligé d'y recueillir les minerais qui ont fait la réputation, aujourd'hui bien tombée, des mines de cette partie du Nouveau-Monde.

Il a également rapporté des documents interéssants relativement aux abondantes efflorescences de nitrate et de sulfate de soude qu'on rencontre, tant à la surface des alluvions du plateau central, que sur les couglomérats ponceux de la plate-forme des Andes proprement dites.

Les puissantes chaînes qui, près de Cochabamba et Chuquisaca, c'est-à-dire par les 18′ et 20′ degrés de latitude, se détacbent de la grande Cordillière orientale pour s'étendre à l'est vers le centre du continent américain, offrent une constitution analogue à celle de cette Cordillière. Il en est de même du grand massif de montagnes qui, au-delà du Rio Grande, succède a ces chaînes et qui s'étend jusqu'aux frontières communes à la province de Chiquitos et au Brésil. Les roches du terrain intermédiaire y sont ideutiques à celles de la grande Cordillière orientale; mais le granite et la protogyne sont remplacé spar-tout par des gneiss souvent trés abondants, et par de belles roches micacées, quelquefois remplies de grénats ou de prismes non maclés de staurotides; mais, en outre, sur les flancs et au pied de ceschaînes et de ces montagnes centrales, M. d'Orbigny a trouvé des lambeaux d'un terrain d'argile et degrès ferrugineux, stratifié à-peu-près horizontalement, et d'une manière non concordante avec les terrains inférieurs, et qui paroît devoir être rapporté à la période tertiaire ou paléothérienne. Le minerai d'hydrate de fer que renferment les argiles est parfois globulaire et congloméré.

L'existence de ces lambeaux peut faire présumer que ce sont des terrains tertiaires analogues et horizontaux qui, reconverts d'une mince couche de limon alluvial, constituent le fond du sol dans les immenses plaines, dans les immenses Pampas qui occupent le bassin de la rivière des Amazones et de ses affluents. En effet dans les Pampas de la province de Los Moxos, qui font partie de ce grand système de plaines, M. d'Orbigny a trouvé à nu, sur quelques points, des argiles colorées contenant des grains de minerai de fer. Le reste de la surface de ces Pampas est formé

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d'un limon fin, absolument sans galets, et qui est évidemment moderne, puisque le sol est inondé pendant une partie de l'année.

D'après tout ce qui précède on peut juger du haut intérêt que présentent les recherches géologiques de M. d'Orbigny. Il serait bien regrettable que de tant de matériaux précieux, acquis au prix de tant d'efforts, de fatigue, de constance, et de sacrifices, il ne restât que la collection de roches qui est déposée au Muséum. Il est évidemment à désirer que M. d'Orbigny puisse rédiger ses observations et en faire jouir le monde savant, en les publiant accompagnées d'une carte géologique qui en résume les résultats les plus importants.

Signé à la minute: CORDIER.

CONCLUSIONS GÉNÉRALES.

L'Académie a successivement entendu les rapports que les membres de la commission avoient à lui faire sur les différentes parties des recherches auxquelles M. d'Orbigny s'est livré pendant sa lointaine et laborieuse expédition. Il reste à faire connoître les conclusions générales de la commission.

La commission a l'honneur de proposer à l'Académie:

1° D'exprimer à M. d'Orbigny sa haute satisfaction pour le nombre et l'importance des matériaux et des observations qu'il a rapportés de son voyage;

2° De déclarer qu'il seroit très utile pour la science que les résultats de ce voyage fussent publiés;

3° De décider qu'elle prendra part aux encouragements propres à faciliter cette publication.

4° D'envoyer à monsieur le Ministre de l'instruction publique une copie du présent compte rendu, en lui exprimant combien il seroit à desirer qu'il pût prendre des mesures pour encourager et faciliter la publication.

5° D'attirer en même temps l'attention de monsieur le Ministre sur les titres que le gouvernement de Bolivia s'est acquis à la reconnoissance de tous les amis des sciences, et particulièrement à celle des savants français, par la protection si éclairée, si généreuse et si efficace qu'il a accordée à M. d'Orbigny, pendant son voyage dans les différentes contrées qui dépendent de la république.

Signé à la minute: CORDIER, SAVARY, DE BLAINVILLE, Isid. GEOFFROY SAINT-HILAIRE et Adolphe BRONGNIART.

L'Académie adopte les conclusions de ce rapport.

Certifié conforme; le Secrétaire perpétuel pour les sciences naturelles,

Signé FLOURENS


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Citation: John van Wyhe, editor. 2002-. The Complete Work of Charles Darwin Online. (http://darwin-online.org.uk/)

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