RECORD: Gay, Claude. 1833. Aperçu sur les recherches d’histoire naturelle faites dans l’Amérique du Sud, et principalement dans le Chili, 1830 et 1831. Annales des Sciences Naturelles 28: 369–393.

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APERÇU sur les recherches d'histoire naturelle faites dans l'Amérique du sud, et principalement dans le Chili, pendant les années 1830 et 1831;

Par C. GAY.

(Présenté à l'Académie des Sciences le 25 mars 1833.)

Quand on réfléchit sur ce qu'étaient les sciences en général et l'histoire naturelle en particulier vers la fin de notre dernier siècle, on ne peut que s'étonner des progrès immenses qu'elles ont faits et qu'elles font encore journellement, et de l'utilité de leurs applications dans les différentes branches de l'industrie. Si nous cherchions à connaître les eauses de ces grands progrès, nous en trouverions les deux principales, d'abord cet esprit vraiment philosophique qui guide aujourd'hui les élèves dans leurs premières études, et ensuite les nombreux voyages scientifiques qui ont été exécutés dans les pays lointains, soit par des personnes attachées au gouvernement soit par de simples particuliers.

Ces voyages, entrepris surtout par des naturalists de bonne foi et zélés pour la recherche de la vérité, ont contribué d'une singulière manière à rectifier les nombreuses erreurs de nos devanciers, et à augmenter, par leurs collections, le grand catalogue des espèces connues, dont le nombre s'accroît tous les jours d'une manière vraiment étonnante.

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Sans doute la connaissance des espèces est utile, nécessaire, indispensable même, et on doit savoir beaucoup, de gré aux voyageurs qui sacrifient souvent leur fortune et leur santé pour aller faire de telles recherches dans des pays qui offrent le plus souvent des dangers imminens; mais aujourd'hui le savant ne se contente plus de ces seules données. Considérant la science sous un point de vue plus rationnel, et désirant l'élever au rang que son importance et que son utilité semblent lui prédire, il veut que le voyageur, exercé déjà dans l'art d'observer, emporte avec lui une masse de connaissances capables de lui faire faire sur les lieux mêmes des observations sur la physiologie, l'anatomie, la géographie physique, pour pouvoir dans la suite en tirer des consequences générales et utiles à l'avancement de la philosophie des sciences.

Imbu de ces principes et pénétré de leur utilité, j'ai voulu, puisque mes goûts pour les voyages étaient tout-à-fait décidés, me rendre utile.aux sciences d'observations par des recherches que négligent assez ordinairement les voyageurs. A cet effet, j'ai abandonné l'étude de la botanique et de l'entomologie, qui jusqu'alors avait fait mes seules occupations, pour me livrer d'une manière plus spéciale à celle de la physique et de la chimie; je suivis aussi pendant plusieurs années les cours de géologie et d'anatomie comparée; enfin je dressai des tableaux synoptiques de toute la zoologie pour connaître d'une manière prompte et facile, sinon les espèces ou variétés, du moins les genres que je pourrais rencontrer dans mes courses. Cette connaissance, qui paraît d'abord à peu près inutile, m'a été néanmoins

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d'un grand avantage lorsque je voulais décrire au premier abord l'ensemble de la zoologie ou de la vegetation de la contrée que j'étudiais, et en embrasser toutes les particularités.

Il y avait déjà six ans que je me livrais à ces etudes préparatoires, lorsque le gouvernement français envoya plusieurs jeunes gens pour aller professer dans le Chili les sciences exactes et la littérature ancienne et moderne. Ayant eu le bonheur de faire partie de cette société comme professeur de physique et de chimie, je m'embarquai peu de jours après sur un bâtiment de l'état, et nous nous dirigeâmes vers notre destination après avoir relâché toutefois d'abord à Rio-Janeiro et ensuite à Monte-Video, Buenos-Ayres, etc.

Quoique ces contrées ne fussent point le theâtre de mes recherches, et bien qu'elles eussent déjà été visitées par tant de naturalistes, je ne pus m'empêcher de les parcourir, du moins à titre de collecteur. Mes vues se dirigèrent plus particulièrement vers la botanique, et malgré le peu de temps que nous séjournâmes dans chacune d'elles, j'eus néanmoins la satisfaction de ramasser près de quatre cents plantes, dont quelques-unes, tout-à-fait nouvelles, ont été publiées dernièrement par M. de Jussieu, dans la Flore du Brésil que ce savant distingue publiait de concert avec M. Auguste de Saint-Hilaire. Ces contrées m'offrirent aussi une assez belle collection d'insectes et plusieurs coquilles fluviatiles et marines, telles que des Mytilus, des Solens, des Ampullaires, etc., qui offraient ce phénomène digne de remarque, de vivre pêle-mêle dans les eaux simplement saumâtres.

Embarqué une seconde fois pour continuer notre

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route vers le Chili, nous doublâmes le cap Horn, et après une traversée de 49 jours, c'est-à-dire six à sept mois après avoir quitté le port de Brest, nous arrivâmes à l'endroit de notre destination.

Je ne parlerai point à l'Académie des travaux que j'ai pu faire en pleine mer et des nombreux Biphores, Méduses, Beroes, Diphyes, etc., que j'ai' pu me procurer et dessiner sur le vivant; je me contenterai seulement de lui parler de ce que j'ai pu faire pendant les deux ans et demi que je suis resté dans le Chili.

D'abord, obligé par devoir de rester dans Santiago, capitale de cette république, et ne pouvant disposer que d'un seul jour de la semaine au profit des sciences qui m'avaient attiré dans ces contrées, je me vis dans la triste nécessité de diminuer mes hautes prétentions et de me contenter de visiter seulement les environs de cette ville. Cette impossibilité désespérante de ne pouvoir prolonger mes recherches aussi loin que mon zèle l'eût désiré, ne fut pas néanmoins inutile à mes travaux, au contraire, elle me mit à même de faire des recherches très intéressantes sur l'histoire naturelle de ses environs, de faire l'anatomie de plusieurs insectes et mollusques, de peindre près de deux mille objets en plantes et animaux, de lever le plan géométrique de la ville et le plan géologique de ses environs, de dresser des tableaux statistiques dans les différentes administrations, soit sur les revenues du pays, soit sur ses productions, son commerce et sa population, de me familiariser enfin avec l'histoire naturelle de la partie centrale de cette république que je désirais bien parcourir, bien connaître et bien étudier.

Les résultats que j'avais obtenus par ces travaux furent

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tellement appréciés, sous le rapport de l'utilité, par plusieurs personnes distinguées de Santiago, que le gouvernement Chilien, par une générosité sans exemple dans ces contrées et surtout par un désir ardent de se rendre utile aux sciences exactes, voulut y prendre une part active, et dès lors des lettres de recommandation me furent accordées pour pouvoir parcourir avec toutes les facilités qu'exige ce genre de travail, non seulement le pays habité par les Chiliens, mais encore les Cordilières et les Indiens Puelches, Huilliches, tribus si peu connues du monde savant. Indépendamment de ces recommandations, il voulut me fournir tous les instrumens qui m'étaient nécessaires, tels qu'un téodolite, un cercle de réflexion, un chronomètre, une boîte de réactifs, etc., et payer de plus toutes les dépenses que devaient nécessairement m'occasioner ces longs et difficiles voyages.

Si depuis mon séjour dans le Chili j'avais montré quelque zèle pour remplir le but que je m'étais propose en partant de France, une munificence si royale de la part d'un gouvernement républicain devait m'enthousiasmer encore davantage et me mettre dans une position extrêmement heureuse pour bien faire; aussi, dès cette époque, je fis mes préparatifs pour un long et Intéressant voyage. Mon intention était d'aller à Valdivia, passer de là chez les Puelches, et après avoir traversé les Cordilières, descendre dans les Pampas voisines de la Patagonie pour aller visiter plusieurs grandes rivières, la Laguna de Nahuel-Huapi et surtout celle de Todoslos-Santos, d'une grandeur étonnante et cependant ignore encore des géographes et des naturalistes. Pour mettre en exécution ce grand projet, j'avais en quelque

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sorte tout à ma disposition, des guides, des interprètes, plusieurs objets intéressans pour faire présent aux caciques et aux chefs des tribus: enfin tout me promettait un résultat tout à la fois heureux et satisfaisant. Malheureusement les préparatifs de ce voyage me firent rester plus long-temps que je ne croyais à Santiago, et la distance de cette capitale à Valdivia étant très grande, je me vis obligé de différer cette importante excursion jusqu'à l'année suivante, et de me contenter d'aller parcourir une autre province tout aussi intéressante que celle de Valdivia, quoique beaucoup moins éloignée.

J'abandonnai donc ce beau projet, et je memisen route alors pour la province de Colchagua, au sud de celle de Santiago. San Fernando, la capitale, fut en quelque sorte mon quartier-général, et c'est de là que je dirigeais mes courses qui en général se faisaient sous les auspices de son digne et généreux intendant.

Parmi ces courses, il y en eut quatre de bien remarquables: la première fut à Taguatagua, grand et superbe lac, dans lequel je vis pour la première fois ce singulier phénomène d'une grande quantité d'îles flottantes qui se dirigeaient au gré des vents. Ayant étudié avec soin un certain nombre de ces îles, j'ai vu qu'elles n'étaient composées que de débris de plusieurs végétaux et surtout de tiges de Typha, Arundo, Convolvulus, etc., entrelacées de mille manières, et formant ainsi une espèce de réseau sur lequel viennent échouer d'autres plantes; celles-ci, en pourrissant, déposent un terreau qui s'augmente de jour en jour et devient enfin susceptible de recevoir des arbustes et même des arbres de moyenne taille. Leur forme est ordinairement circulaire et leur

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épaisseur est de 4 à 6 pieds, dont la plus grande partie est enfoncée dans l'eau.

Comme ce lac est à peu près désert et entouré de montagnes très élevées, les oiseaux de tout genre, de toute espèce, s'y rendent en foule et viennent ajouter à l'aspect vraiment pittoresque de ses environs cet air gai et animé qui plaît tant au peintre paysagiste; c'était en effet un coup d'œil curieux et agréable tout à la fois de voir cette prodigieuse quantité d'oiseaux naviguer paisiblement parmi ces îles flottantes; les uns, tels que les Cygnes à cou noir, les nombreuses variétés de Canards, Rales, Fulica, etc., semblaient préférer le milieu, tandis que les Ibis, Platalea, Phœnicopterus, Hyalus et une infinité d'autres oiseaux à pieds allongés et à bec plus ou moins effilé, parcouraient les rivages et cherchaient tranquillement dans la vase ou au fond de l'eau les objets propres à leur nourriture.

Persuadé qu'une collection de tous ces oiseaux serait extrêmement intéressante pour la science, je fis mon possible pour me faire construire une balse composée de trois gros faisceaux de paille de Typha et Arundo lies ensemble avec quelques lassos ou cordes du pays, et, placé sur cette chétive et paresseuse embarcation qu'un homme armé d'une rame en forme de palette conduisait, je m'aventurai au milieu de ce lac romantique. Mon but était d'y chasser toute la journée, et bien que les oiseaux, peu habitués au bruit des armes à feu, se laissassent approcher même de très près, il m'était néanmoins toujours difficile de pouvoir les attraper, à cause de l'équilibre assez pénible que j'avais besoin de conserver dans ma singulière embarcation; le moindre mouvement la

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faisait chavirer, et quoiqu'il n'y eût aucune espèce de danger, puisque la balse restait toujours flottante, les chutes répétées commencèrent cependant à me fatiguer bien avant de m'être procuré un individu de chacun de ces oiseaux. Je profitai aussi de cette embarcation pour aller visiter pendant plusieurs jours la plupart de ces îles qui m'enrichirent de plusieurs plantes très intéressantes, telles que Convolvulus, Ranunculus, Utricularia et autres genres européens, et surtout d'une belle suite de nids et d'œufs, objets si négligés des voyageurs et pourtant d'un intérêt si réel dans l'histoire naturelle des oiseaux.

Les montagnes voisines de ce lac que je visitai ensuite sous le double point de vue zoologique et botanique, m'offrirent aussi des objets et des observations très intéressantes; j'étudiai leurs terrains composés tantôt de basalte, tantôt de granité à mica noir, supportant un grès alternant avec une arkose à grains fins, passant ensuite à un véritable poudingue. Je montai sur le Cerrode-Incas, montagne en cône et très élevée, où je vis les ruines d'un temple des anciens Indiens Promancaes, ceux-là mêmes qui résistèrent si noblement aux armiées triomphantes d'Almagro et de ses compagnons. Ce temple, extrêmement simple dans son architecture, est construit avec des roches d'une argile cimolite qui couronne ce mont basaltique, et entassées les unes sur les autres sans aucune espèce de ciment. Enfin, après avoir été séjourner quelques jours à Peneague, Colcolen, etc., villages habités par des Indiens soumis aux lois chiliennes depuis 1828 seulement, et après avoir levé la carte de tout le pays que je venais de parcourir, je me

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dirigeai vers San Fernando pour mettre en ordre mes notes et mes collections.

Le second voyage que j'entrepris fut dirigé vers le centre des Cordilières. Muni d'une petite quantité de papiers, de munitions et des instrumens necessaries pour la préparation des oiseaux, quadrupèdes, etc., je me mis en route en suivant la rivière Cachapual que je voulais remonter jusqu'à sa source pour en lever un plan géographique; en passant à Cauquenes, je visitai les eaux thermales si justement célèbres et fréquentées non seulement des Chiliens, mais encore des Péruviens, Buenos-Ayriens, etc. Une analyse que j'en fis me prouva qu'elles n'étaient point sulfureuses, comme on l'avait cru jusqu'alors, mais tout-à-fait salines, le muriate de chaux et le carbonate de magnésie en faisant la principale base. Ce fut dans cet établissement que j'appris les ravages que venait de faire le fameux et redoubtable Pincheira; à la tête de cinq cents malfaiteurs indiens, ce chef de brigands habitait depuis neuf ans les Cordilières et de temps en temps faisait des excursions dans les campagnes voisines pour voler tous les bestiaux, etc., qu'il pouvait y rencontrer. Comme dans ce moment il se trouvait encore dans les Cordilières que je devais visiter, il n'était guère prudent de continuer mes courses, d'autant plus que les guides, par des craintes bien fondées, se refusaient à me suivre. Cependant, ne voulant point abandonner tout-à-fait ces beaux projets, je pensai aller parcourir au moins les montagnes voisines de l'endroit où nous nous trouvions; je me mis en route alors en suivant les sinuosités du Rio Cachapual: les nombreuses récoltes que je faisais en plantes, insec-

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tes, etc., me firent dépasser les bornes de ma course, elles m'attiraient presque malgré moi dans les anfractuosités de ces orgueilleuses montagnes, et toujours plus satisfait de mes heureuses rencontres, elles finirent par m'entraîner jusqu'à la source du Cachapual, c'est-à-dire jusqu'au centre des Cordilières. Sans doute la présence de ce brigand, la difficulté des chemins de detour que nous étions obligés de prendre pour éviter ses complices, et surtout la crainte qui semblait nous guider dans ce labyrinthe de montagnes, tout cela devait contribuer à multiplier les peines d'un voyage si triste et si fatigant; mais toutes ces peines, toutes ces fatigues furent bien grandement compensées par les découvertes que je faisais de ces beaux et rares Baccharis, Loasea, Alstroemeria, et surtout de ces charmantes Mutisia qui offraient ce singulier phénomène que les vrilles dont ces plantes sont ordinairement munies, leur devenant inutiles dans ces froides régions dépourvues d'arbustes et d'arbrisseaux, elles se métamorphosent en véritables feuilles, organes d'ailleurs d'une utilité si grande pour les plantes alpines. Je remarquai aussi que les plantes herbacées dans les plaines y deviennent tout-à-fait ligneuses et que plusieurs arbres et surtout les Escallonia, au lieu d'y prendre ce port élancé qui les caractérise, ne s'y trouvent au contraire que rabougris, rampant sur les rochers et offrant ainsi moins de surface au froid dont le vent se charge en passant sur ces nombreux et immenses glaciers. Mais une observation encore plus intéressante que j'ai été à même de faire dans ces froides régions, c'est cette forme à feuilles imbriquées que prennent la plus grande partie des végétaux, ceux-làmême chez

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lesquels la forme habituelle du genre semblerait être tout-à-fait contraire à cette disposition. Ainsi les feuilles des Triptilions, si lâches et si petites dans les espèces des régions basses, deviennent ici extrêmement dures et coriaces, imbriquant d'une manière très serrée la tige et même les fleurs de ces jolies plantes; les Mutisia dont les feuilles sont presque nulles sur la côte, en prennent sur ces montagnes une quantité quelquefois assez grande; enfin les Violettes ne s'y trouvent point avec ce port elegant que nous leur connaissons, mais sous une forme tout-à-fait particulière; elles représentent une rosette, que l'on pourrait comparer à celle d'une Joubarbe, avec cette difference seulement que les feuilles, au lieu d'être presque verticales, sont, dans ces Violettes, entièrement horizontales. Ces feuilles, extrêmement dures et coriaces, sont rondes, scabreuses, fortement imbriquées etlaissant apercevoir dans leurs aisselles des fleurs tout-à-fait sessiles et d'un violet tirant un peu sur le rouge. Quoique très familier avec ces genres Triptilion, Escallonia, Mutisia, Viola, le facies particulier de ces espèces andines me les avait fait entièrement méconnaître, et ce ne fut que lorsqu'à mon retour je m'occupai à les étudier que je reconnus à quel genre elles appartenaient.

Les autres branches de l'histoire naturelle ne furent pas moins riches en résultat: ainsi je pus me procurer plusieurs quadrupèdes et près de deux cents oiseaux dont plusieurs à l'état adulte et à l'état parfait, tels sont le Condor (Sarcoramphus gryphus) dont on connaît si peu l'histoire, malgré que tant de voyageurs en aient parlé, plusieurs Ardca, Caprimulgus, Cignus, Aquila, Vancllus, trois Psittacus dont on doit né-

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cessairement former un nouveau sous-genre, à cause de la particularité de son bec, un Picus à tête d'un bleu cendré, et autres oiseaux dont le plumage varie avec l'âge et la saison. Parmi les insectes, j'ai rapporté aussi des objets très intéressans et surtout plusieurs genres nouveaux très remarquables, entre autres un genre voisin des Phasmes, un autre voisin des Priones, et enfin un lépidoptère diurne dont les antennes singulièrement contournées offriront un caractère inconnu jusqu'ici. La géologie m'a fourni aussi une belle suite de roches et des observations assez importantes sur la formation des montagnes; enfin, à mon arrivée à San-Fernando, mes collections s'étaient tellement accrues par cette excursion, qu'après les avoir étiquetées, je me préparai pour un second voyage dans les Cordilières voisines de celles que je venais de visiter. M. l'intendant d'Ouriula eut encore l'extrême bonté de me donner des hommes capables de bien me guider, et pour que je ne fusse point détourné de mes travaux par la crainte de brigands, il me fit escorter par un certain nombre de soldats et de plusieurs espions que nous devions poster sur les hauteurs pour observer ce qui se passait dans nos environs et veiller à notre sûreté.

Mon intention, cette fois, était de remonter le Rio Tinguiririca, grande et rapide rivière qui, se joignant dans son cours avec le Rio Cachapual, forme alors le fleuve Rapel, nom qu'il conserve jusqu'à son embouchure. Je devais visiter aussi un volcan très peu connu, même des Chiliens, et comme le principal guide, homme d'ailleurs instruit, connaissait parfaitement toutes ces localités, il m'était très facile de me faire conduire dans

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les endroits les plus intéressans pour l'histoire naturelle. Pendant dix jours nous marchâmes dans ces Cordilières, tantôt obligés de franchir des montagnes extrêmement escarpées, ou bien de passer des rivières d'une rapidité telle, que nous avions besoin de nous enlacer tous pour pouvoir résister à l'impétuosité vraiment effrayante de leur courant tumultueux; il nous est arrive aussi bien des fois de passer dans des précipices si étroits et si rapides, que nous nous sommes vus dans la nécessité de décharger les mules et de porter à dos d'hommes les charges et bagages de toute l'expédition. Sans doute un travail si pénible et quelquefois des privations de tout genre devaient dégoûter tous ces individus, et surtout mes domestiques, européens, peu accoutumés à ce genre de fatigue; ce qui devait aussi beaucoup contribuer à les décourager, c'était le grand froid que l'on éprouvait au sommet de ces hautes Cordilières, et l'obligation où l'on était de dormir sur la terre, n'ayant pour toute couverture que leur léger et misérable poucho. Eh bien, malgré tout cela, leur contentement était tel, qu'ils allaient souvent à pied pour me chercher des plantes, attraper des insectes, tuer des oiseaux, etc.; de sorte qu'au milieu de ces douces et séduisantes occupations, nous arrivâmes au pied du volcan, où nous séjournâmes tout le temps nécessaire pour faire mes observations et laisser reposer nos mules et le peu de chevaux qui nous restaient, la plupart ayant été abandonnés en route.

Il me serait impossible de décrire ici l'émotion que nous éprouvâmes tous, lorsque, placés à une hauteur si prodigieuse, nous portions nos regards étonnés aux alentours d'une nature si sauvage et si pittoresque: d'un

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côté le gigantesque volcan dont la base toute monticule jetait de temps en temps d'épaisses fumées qui semblaient vouloir interdire tout passage à l'imprudent voyageur; de l'autre, tous ces pics basaltiques dont les ombres fortement tranchées formaient un contraste frappant avec la clartê éblouissante que projetaient les côtés couverts de neige; enfin cette grande quantité de cônes, ces chutes effrayantes des sources et des rivières, ces nombreuses mers de glace que nous traversions en tremblant, tout cela portait tout à la fois l'admiration et l'épouvante dans notre imagination frappée et nous faisait supporter avec beaucoup plus de courage les peines désespérantes que nous éprouvions pour escalader un volcan couvert de cendres et de scories, et par conséquent d'un acces si difficile. Mais ce qui rendait ce tableau encore plus merveilleux et l'animait en même temps, c'était la grande quantité de condors qui planaient majestueusement audessus de nos têtes, et les nombreux troupeaux de guanaques qui, grimpant de rochers en-rochers, allaient se percher sur les pics les plus isolés, pour jouir plus à leur aise du spectacle que nous donnions à'leurs yeux singulièrement étonnés: leur grande timidité même se trouvait tellement émoussée par cet esprit de curiosité, que, malgré les coups redoublés de nos nombreux chasseurs, elles semblaient mépriser les funestes effets de leurs armes.

Ces deux voyages, qui durèrent assez long-temps, furent pour moi une mine féconde de richesses et d'observations; il est vrai que le manque d'instrumens m'empêcha de profiter encore plus de tous ces avantages, et cela était d'autant plus fâcheux que jamais naturaliste

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n'avait voyagé dans ces immenses Cordilières avec autant de facilité et de secours. Chaque personne, et nous étions vingt-cinq, cherchait à se rendre utile dans cette expédition, et ce fut surtout au pied du volcan qu'ils prouvèrent leur grande sagacité dans la recherche de tout ce qui pouvait m'intéresser; tous les jours c'étaient des courses nouvelles, non seulement sur les petits plateaux, mais encore sur les pentes des montagnes, sur les rochers les plus escarpés, au milieu des.précipices, franchissant ainsi tout espèce de dangers pour la conquète de quelques.plantes, d'un oiseau ou d'un insecte; et tel était leur zèle, que le soir, malgré tant de courses et tant de peines, leur veille se prolongeait assez tard pour m'aider à mettre en ordre mes récoltes de la journée, et faire chauffer ensuite à l'entour d'un feu assez médiocre, à cause du bois que l'on était obligé de porter quelquefois d'assez loin, le papier nécessaire pour changer les plantes de la veille.

Ce fut sans doute à la complaisance de toutes ces personnes que je dus cette belle collection d'oiseaux andicoles et surtout ces nombreuses et singulières plantes, dont les échantillons parfaitement conservés, attireront j'espère, l'attention des botanistes: je pus aussi dans cet intervalle me procurer une nouvelle suite de roches de ces terrains déchirés par les feux anté-historiques et déterminer la position et le cours du Rio Tinquiririca et de ses affluens au moyen de quelques instrumens que j'avais eu soin d'emporter.

A mon retour du voyage des Cordilières, la saison était tellement avancée que je pensai à retourner à Santiago pour aller visiter pendant l'hiver ce grand et aride

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désert d'Atacama; cependant comme mes cartes géographiques et géologiques ne comprenaient que les Cordilières de la province de Colchagua et la vallée de Taguatagua, et comme ce genre de travail offrait un intérêt réel, puisque jamais carte géographique de l'intérieur du Chili n'avait été levée, je pensai à la continuer jusqu'au bord de la mer en y comprenant tout le bassin qui occupe la partie sud du Rio Tinguiririca. A cet effet, je fis mes préparatifs, et, après avoir été voir les antiques mines d'or de Jaquil, qui ne sont à proprement parler que des mines de fer sulfuré ou pyrites aurifères, et après avoir été visiter les tombeaux indiens que l'on voit sur les montagnes de Lucatalca et que les circonstances ne me permirent point de fouiller, je me rendis vers la Navidad, eu suivant les rives du fleuve précité; bientôt je me trouvai à la jonction de cette rivière avec celle de Cachapual, où elles forment le fleuve Rapel; jusqu'alors je n'avais visité que des terrains volcaniques anciens, mais dès mon arrivée à cette jonction, je commençai à parcourir un terrain tout-à-fait tertiaire, composé de couches d'argile, de cailloux roulés, etc., qui alternaient entre elles en couches subconcordantes. Ce terrain, qui ne m'a offert des coquilles fossiles, tels que des Cérites, Pyrula, Petunculus, Dentalium, etc., que vers les bords de la mer, présente au géologue des faits extrêmement curieux à plusieurs égards: il est composé d'une immense quantité de murs plus ou moins étendus, parsemés en plusieurs endroits d'une infinité de grottes, tantôt à ciel couvert, tantôt à ciel découvert et formant alors des espèces de rotondes où l'eau jadis devait venir s'engouffrer. En étudiant avec attention ce phénomène

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géologique, ainsi que les cailloux roulés des plaines et des montagnes, je me suis fait une idée assez satisfaisante, je crois, non seulement sur la formation de ce terrain, mais encore sur la formation des Cordilières que tout me prouve avoir été soulevées dans les temps modernes, c'est-à-dire, après la formation des terrains tertiaires. A cette époque peu reculée, disais-je, en avril 1831, dans l'Araucano, journal du Chili, lorsque les eaux qui couvraient encore une partie de ce continent, se dirigèrent par le soulèvement des montagnes, dans les bas-fonds, c'est-à-dire vers la mer, une partie de ces eaux dut nécessairement rester enclavée dans ces immenses Cordilières, et former des lacs plus ou moins grands; plus ou moins profonds; les digues de ces lacs ne pouvant résister à la fureur de ses vagues ou à l'action érosive de ses eaux, ou plutôt fortement secouées par les terribles tremblemens de terre auxquels le Chili devait être en proie, avant l'ouverture de ses nombreux volcans, se rompirent enfin, et les eaux en s'échappant avec force sillonnèrent ces terrains meubles, et vinrent se briser ensuite sur ces petits monticules qu'ils démolirent en partie, et leur donnèrent la forme que l'on y voit encore aujourd'hui.

Cette explication d'un phénomène que je ne puis ni ne dois détailler dans ce moment, me conduisit à d'autres observations, et par suite à cette conséquence digne du plus haut intérêt, que la côte du Chili se soulève tous les jours d'une manière très-notable; ainsi à mesure que l'on approche de la côte, le terrain devient plus moderne; il change à vue d'œil, et à deux lieues de la mer, sur la côte de Topocalma, on voit déjà des terrains

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d'alluvion, où gissent pêle - mêle et à l'état presque frais, des Cytherea, des Monoceros, des Concholepas et autres coquilles aujourd'hui vivant en quantité dans les mers circonvoisines. Ceci a lieu sur les côles basses, mais lorsque la mer baigne des roches escarpées, de véritables falaises, alors on voit le sommet de ces rochers, élevés quelquefois de plus de trente pieds, tout déchiré, ou rongé, preuve incontestable que jadis les flots venaient se briser sur leur surface; enfin une autre preuve non moins décisive de cette présomption, c'est que dans Valparaiso même, la mer, qui baignait il y a vingt-cinq ans les murs de la rue principale, s'est tellement retirée qu'on a pu construire dans cet endroit deux rangées de maisons séparées l'une de l'autre par une rue de plus de vingt pieds de large.

Telles étaient les observations que je faisais en route, lorsque arrivé au bord de la mer, je commençai, à m'occuper plus spécialement des productions naturelles; malheureusement la saison un peu avancée était peu propre à ce genre de recherches, ce qui m'engagea à me livrer plutôt à de nouvelles observations géognostiques. Le terrain tertiaire se montrait toujours parfaitement caractérisé; mais en parcourant la côte, je rencontrai plus au sud, le terrain primordial composé de.granit, de pegmalile, de schiste feuilleté, tantôt passant à l'état presque compacte, tantôt se remplissant d'une assezgrande quantité de macle, de zircon ou de grenat de grosseur plus ou moins variée. La zoologie marine, et surtout l'ictiologic, occupèrent aussi la, plus grande partie de mon temps, et comme j'avais à ma disposition plusieurs pêcheurs de l'endroit, il me fut facile, en les

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envoyant pêcher sur la côte ou en pleine mer, de me procurer, dans peu de temps, cent cinquante espèces de poissons, dont cent au moins furent dessinés et coloriés sur le vivant; ma collection de crustacés, et d'arachnides ne fut pas moins intéressante, ainsi que celle des insectes. En étudiant les mœurs de ces derniers animaux, et surtout leur anatomie, j'ai découvert dans une belle espèce de Dasytes, un organe tout;-à-fait nouveau, placé au sommet de l'anse des vaisseaux biliaires.

Un travail non moins intéressant, que.j'eus le plaisir de faire sur la côte de cette province, fut le plan géographique que j'en levai par, des observation astronomiques. On sait que, déjà, les deux célèbres, et infortunés Bauza et Malaspina, avaient travaillé à la carte de toute la côte, occidentale de l'Amérique; pour ce travail, ils avaient déterminé quelques points, du Chili, et le canevas qu'ils avaient déposé, dans l'amiruté de Madrid a servi dans la suite, de base à toutes les cartes françaises ou anglaises qui ont été publiées sur cette république. Sans doute la réputation, bien méritée dont ces deux auteurs jouissent et comme astronomes instruits et comme observateurs exacts et habiles, devait me faire méfier de mes propres opérations, surtout lorsqu'en comparant le résultat de mes observations, je trouvais une différence bien marquée avec, le leur. Cela m'engagea à multiplier mes recherches, à varier même mes méthodes d'investigation, et comme les résultats que j'en obtenais étaient à peu près identiques, je fus eu quelque sorte convaincu que ces auteurs avaient placé Topocalma, seul point de la côte de cette province déterminé par leur carte, sept

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lieues au moins plus au nord qu'il n'est réellement. Je continuai ces mêmes observations sur toute cette côte pour en lever un plan assez fidèle, et bien que je fusse muni d'un bon téodolile et que la nature du terrain se prêtât merveilleusement à toute espèce de triangulation, cependant en raison du peu d'auxiliaires que j'avais, je me vis obligé d'abandonner ce rigoureux'moyen et de me contenter de déterminer la position des points les plus signalés, méthode d'ailleurs bien suffisante pour la confection d'une carte géographique.

Tous les travaux que j'avais à faire sur la province de Colchagua étant à peu près terminés, je me décidai à retourner à Santiago ou je passai plusieurs mois pour étiqueter et mettre en ordre mes notes et mes collections, et me préparer ensuite pour aller parcourir pendant l'hiver le vaste désert d'Atacama, situé au nord'du Chili.

Ce voyage me promettait quelques observations intéressantes sur la géologie, et de plus, comme la végétation sur les frontières de ce désert était beaucoup plus avancée, j'avais espoir d'étudier aussi cette contrée sous le point de vue botanique. Je sortis donc pour la seconde fois de la capitale, et déjà à une petite distance, je commençais à rencontrer sur les montagnes voisines de la route ces belles plantes bulbeuses qui font la passion de nos jardiniers-fleuristes, les singulières Miersia, les Phycella ignea et autres superbes Liliacées que j'ai introduites dans nos jardins, croissaient à côté de ces belles Orchidées que Lindley, en raison de leur belle couleur verte, a désigné par le nom de Chloréa; la charmante Bipinnula s'y rencontrait à côté de l'Anthericum cœruleum, du Cardamine tuberosa, et surlout auprès de ces belles

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et agréables Calceolaria. Parmi les arbres, on voyait les Escallonia qui commençaient à boutonner, les Sophora, les Azara, Acacia et autres arbres plus ou moins élégans, qui supportaient avec orgueil ces nombreuses espèces de Loranthus, plantes non moins intéressantes par leur beauté que singulières par leurs phénomènes physiologiques.

Les heureux commencemens de cette excursion me faisaient.espérer des résultats d'autant plus satisfaisans que la contrée que j'allais parcourir avait unfacies toutà-fait, différent de celle que je venais, d'étudier; ce n'était plus le même terrain, les mêmes roches, les plantes même semblaient déjà vouloir différer, les Liliacées commençant en quelque sorte à empiéter sur le nombre des Composées, famille qui caractérise d'une manière si remarquable, la région botanique de cette douce et séduisante contrée.

Cependant il n'en fut point ainsi, les pluies ayant été excessivement rares cette année, il s'ensuivit une sécheresse extrême qui fit périr les nombreux troupeaux de bœufs et de chevaux, qu'alimentent annuellement les prairies naturelles de cette fertile province, et porta le désespoir chez ses nombreux et malheureux habitans; à mesure que j'avançais vers le nord, je voyais la végétation toujours plus faible, diminuer de plus en plus, cesser enfin et donner naissance à une véritable terre de désolation, où la misère la plus effrayante commençait déjà à faire ses ravages. Cet accident, qui me mit dans la triste impossibilité de pouvoir nourrir mes mules et mes chevaux, m'obligea à retourner à Santiago où j'arrivai un mois après en être sorti.

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Dans l'intervalle de ce voyage, M. le président de la république et les membres les plus influens de l'état, ayant pris connaissance de mes travaux, voulurent me prouver leur grande satisfaction en me mettant à même de pouvoir multiplier mes moyens de recherche.

Les simples particuliers même cherchèrent à prendre une part active à ce grand voyage, et des lettres de recommendation me furent données pour prendre dans leurs fermes, qu'ils appellent Hacienda, tous les'cilevaux, mules, etc. don't je pourrais avoirbesoin lors demes courses. Cependant la grande facilité que j'avais de pouvoir parcourir dans tout son ensemble un pays si peu connu et si digne cependant de l'être, tant à cause de ses nombreuses productions naturelles que par cet élan commercial que son heureuse position géographique semble lui prédire et lui assurer, me faisait regretter encore plus le manque d'instrumens. J'avais bien écrit en France pour en recevoir, mais voyant qu'ils n'arrivaient point, je résolus de venir'moi-mème les choisir et les comparer, et muni ensuite des instructions de plusieurs savans qui m'honorent de leur amitié, aller continuer des travaux qui ne peuvent qu'intéresser les sciences physiques, le commerce et la navigation; tel fut le motif qui m'a amené dans ma patrie; dans cette circonstance, le gouvernement Chilien se montra encore d'une manière excessivement généreuse en me faisant remettre un bon de 25 mille francs'pour acheter tous les instrumens et objets nécessaires pour la perfection de mes travaux de prédilection.

Ce fut vers le mois de janvier 1832, que je quittai Santiago pour venir en France. Arrivé à Valparaiso,

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principal port de cette république, je me vis forcé d'y passer quelque temps pour y attendre un bàtiment qui fit voile pour l'Europe. Cette circonstance m'engagea à étudier avec soin les poissons de ses environs et à aller même sur mer avec les pêcheurs pour pouvoir étudier leurs mœurs et les peindre sur le vivant (1). Enfin je résolus aussi, puisque le temps me le permettait, d'aller parcourir les îles de Juan Fernandez, qu'un an avant le savant Bertero avait visitées. J'écrivis à ce sujet à M. le ministre de la marine du Chili, qui mit à ma disposition une goëlette de guerre, chargée de m'y transporter et de m'y attendre. Nous mîmes aussitôt à la voile, et cinq jours après nous arrivâmes à cette épouvantable île d'exil.

Juan Fernandez se présente en effet sous un aspect des plus tristes., ses hauts et stériles rescifs continuellement en butte aux vagues d'une mer constamment agitée, offrent à l'action érosive et destructive de ses eaux le flanc de ses roches déjà altérées par l'influence de la decomposition aérienne; ce brisement perpétuel des vagues

(1) J'étudiai aussi avec soin les crustacés, et j'eus le plaisir de rencontrer plusicurs genres nouveaux et une infinité d'espèces nouvelles, parmi lesquelles je citerai seulement un Pinnothèrc des plus grands connus, et qui a la singulière habitude de vivre, depuis sa plus tendre jeunesse, dans l'estomac des Oursins, phénomène d'autant plus remarquable quc toutes les autres espèces vivent entre les valves de certains mollusques et tout-à-fait hors de l'animal. Une autre découverte non moins importante, c'est celle d'un autre nouveau genre de crustacés très voisin des Trilobites, et susceptible par la de donner de nouvelles vues sur cette singulière famille, si peu connue avant les travaux de M. Brongniart.

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occasione de temps en temps l'éboulement des cailloux plus ou moins considérable qui gissent sur la plage, d'abord sous une forme angulaire mais qu'arrondissent bientôt leur frottement réciproque et les mouvemens simultanés des eaux de la mer; à cet état permanent de choc et de destruction, on peut ajouter les terribles effets des vents qui régnent sur cette île, et que l'on a comparés à forte raison aux ouragans des Antilles; ces vents, aussi effrayans que dangereux, descendent le plus souvent des hautes cimes, se déchaînent dans les vallées et vont unir leurs lugubres accens à ceux plus lugubres encore d'une mer toujours agitée. On dirait dans ce moment que la nature mécontente, veut détruire et anéantir son propre ouvrage; les arbres courbent leur tête élevée jusqu'à la terre qui les soutient, et des blocs ébranlés et fracassés roulent à grand bruit sur euxmêmes, et, en se précipitant dans les mers voisines, ils tendent à en diminuer journellement la profondeur.

Quoique le temps ne me permit de rester que quinze jours dans cette île, j'eus néanmoins la satisfaction de ramasser dans ce court intervalle une assez belle collection de plantes, parmi lesquelles je citerai notamment trois ou quatre Fougères en arbre qui envahissent de plus en plus le terrain; une nouvelle espèce de Drymis, un Myrtus, que je crois être le Myrtus ungui de Molina, révoqué en doute par les botanistes modernes, un Urtica arborescent que l'on appelle dans le pays Manzano, un superbe Sophora, deux Gnaphalium, une Campanula, un Zanthoxylon, un Arbutus et même deux espèces de. Poivriers. J'ai observé que la r'ésine de Juan Fernandès, si renommée dans tout le Chili et le Pérou,

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et que le monde savant ignore encore, découle d'un genre nouveau, voisin des Senecio (1). Enfin plusieurs autres plantes, et surtout une très belle suite de Fougères y sont extrêmement communes. Mais la découverte la plus importante sans doute pour la botanique, c'est celle de cinq à six espèces d'un genre appartenant à la famille des Chicoracées, dont les espèces sont toutes ligneuses et d'une hauteur de dix à douze pieds, circonstance très remarquable et extrêmement rare dans cette tribu des Synanthérées.

La zoologie m'enrichit aussi d'une foule d'objets nouveaux et surtout de plusieurs poissons très intéressans que j'ai eu soin de dessiner et peindre sur le vivant. La géologie m'offrit toute la suite des roches de cette île; enfin, après avoir étudié dans ses plus grands details cette terre et ses productions, je retournai à Valparaiso où je trouvai l'OEdipe sur le point de mettre à la voile pour la France (2).

(1) Ce genre contiendra plusieurs espèces assez remarquables.

(2) Toutes les collections que j'avais formées pendant ces voyages sont arrivées en bon état en France, et la plus grande partie a été déposée dans les galleries du Muséum d'Histoire naturelle. Elles ont été l'object d'un Rapport à l'Académie dès Sciences, dont nous extrairons la partie relative à la géologie pour la joindre à ce Mémoire.


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Citation: John van Wyhe, editor. 2002-. The Complete Work of Charles Darwin Online. (http://darwin-online.org.uk/)

File last updated 18 March, 2014