RECORD: Saint-Pierre, Bernardin de. 1773. Voyage à l'isle de France, à l'Isle de Bourbon, au Cap de Bonne-Espérance, &c. avec des observations nouvelles sur la nature & sur les hommes. 2 vols. Amsterdam et Paris: Merlin. Volume 2.

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VOYAGE

A

L'ISLE DE FRANCE,

A L'ISLE DE BOURBON,

AU CAP DE BONNE ESPÉRANCE, &c.

Avec des Observations nouvelles sur la Nature & sur les Hommes,

PAR UN OFFICIER DU ROI.

TOME SECOND.

A AMSTERDAM,

Et se trouve à PARIS,

Chez MERLIN, Libraire, rue de la Harpe, à Saint Joseph.

M. DCC. LXXIII.

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VOYAGE

A

L'ISLE DE FRANCE.

LETTRE XIX.

Départ pour France. Arrivée à Bourbon.

Ouragan.

APRÈS avoir obtenu la permission de retourner en France, je me disposai à m'embarquer sur l'Indien, vaisseau de 64 canons.

Je donnai la libert à Duval, cet esclave qui portoit votre nom; je le confiai à un honnête homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par son travail quelque argent dont il étoit redevable à l'Administration.

II. Part. A

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S'il eût parlé François, je l'aurois gardé avec moi. Il me témoigna par ses larmes le regret qu'il avoit de me quitter. Il m'y paroissoit plus sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai à Cote d'acheter sa liberté, s'il vouloit s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avoit dans l'isle une maitresse dont il ne pouvoit se détacher. Le sort des esclaves du Roi est supportable: il se trouvoit heureux, c'étoit plus que je ne pouvois lui promettre. J'aurois été trés-aise de ramener mon pauvre favori dans sa Patrie; mais quelques mois avant mon départ on me prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidele que j'ai souvent regretté

Insulaire de Taïti.

Quelques jours avant de partir je revis Autourou, cet insulaire de Taïti, que l'on ramenoit dans son païs, aprés lui avoir fait connoître les mœurs de l'Europe. Je l'avois trouvé à son passage, franc, gai, un peu libertin. A son retour, je le voyois réservé, poli & manieré. Il étoit en-

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chanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisoit les chants & les danses. Il avoit une montre dont il désignoit les heures par leur usage. Il y montroit l'heure de se lever, de manger, d'aller à l'Opéra, de se promener, &c. Cet homme étoit plein d'intelligence. Il exprimoit par ses signes tout ce qu'il vouloit. Quoique les hommes de Taïti passent pour n'avoir eu aucune communication avec les autres Nations avant l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant, un mot de leur langue, & un usage qui leur est commun avec différents Peuples. Matté, en langue Taïtienne veut dire tuer. Le matté des Espagnols, le mat des Persans a la même signification. Ils ont aussi coutume de se dessiner la peau, comme beaucoup de Peuples de l'ancien & du nouveau continent. Ils connoissoient le fer, qu'ils n'avoient pas; ils l'appelloient aurou, & en demandoient avec empressement; ils avoient des maladies vénériennes, qui vien-

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nent, dit on, du nouveau monde. Mais toutes ces analogies ne suffisent pas pour remonter à l'origine d'une Nation. Les folies, les besoins, les maux de l'espéce humaine paroissent naturalisés chez tous les Peuples. Un moyen plus sûr de les distinguer seroit la connoissance de leurs langues. Toutes les Nations, de l'Europe mangent du pain, mais les Russes l'appellent gleba, les Allemands broth, les Latins panis, les bas - Bretons bara. Un Dictionnaire Encyplopédique des Langues seroit un ouvrage très-philosophique.

Autourou paroissoit s'ennuyer beaucoup à l'Isle de France. Il se promenoit toujours seul. Un jour je l'apperçus dans une méditation profonde. Il regardoit à la porte de la prison un Noir esclave, à qui on rivoit une grosse chaîne autour du cou. C'étoit un étrange spectacle pour lui, qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des blancs, qui l'avoient comblé de bienfaits à Paris; mais il ne sçavoit pas que ce sont

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les passions des hommes qui les portent aude-là des mers, & que la morale, qui les balance en Europe, reste en-deçà des tropiques.

Départ de l'Isle de France.

Je m'embarquai le 9 Novembre 1770, plusieurs Malabares vinrent m'accompagner jusqu'au bord de la mer. Ils me souhaiterent, en pleurant, un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un maître Charpentier qui avoit acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il sçût à peine lire. C'étoit le seul homme de l'Isle qui en eût voulu.

Arrivée à Bourbon.

Nous restâmes onze jours en rade retenus par le calme. Le 20 au soir nous appareillâmes, & le 21 à trois heures après midi nous mouillâmes è Bourbon, dans la rade de Saint-Denis.

Cette Isle est è 40 lieues sous le vent de l'Isle de France. Il ne faut qu'un jour pour aller à Bourbon, & souvent un mois

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pour en revenir. Elle paroît de loin comme une portion de sphère. Ses montagnes sont fort élevées. On y cultive, dit-on, la terre à huit-cents toises de hauteur. On donne seize-cents toises d'élevation au sommet des trois salasses, qui sont trois pics inaccessibles.

Ses rivages sont très-escarpés; la mer y roule sans cesse de gros galets, ce qui ne, permet qu'aux pirogues d'aborder sans se, briser. On a construit à Saint-Denis, pour le, débarquement des chaloupes, un pontlevis soutenu par des chaînes de fer. Il avance sur la mer de plus de quatre vingts pieds. A l'extrémité de ce pont est une échelle de corde oú grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans tout le reste de l'isle on ne peut débarquer qu'en se jettant à l'eau.

Comme l'Indien devoit rester trois semaines au mouillage pour charger du caffé, plusieurs passagers résolurent de passer quelques jours dans l'isle, & d'aller même;

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attendre à Saint-Paul, sept lieues sous le vent, que notre vaisseau vînt y completer sa cargaison.

Je me décidai comme eux à cette démarche par la disette de vivres où nous nous trouvions à bord, & par l'exemple du Capitaine & d'un grand nombre d'Officiers de différents vaisseaux.

Le 25 après-midi je m'embarquai seul dans une, petite iole, & malgré la brise qui étoit très-violente, à force de gouverner à la lame, je débarquai au pont. Nous fûmes une heure & demie faire ce trajet, qui n'a pas une demi-lieue.

Descente à Bourbon

Je fus saluer l'Officier - Commandant, Il m'apprit qu'il n'y avoit point d'auberge à Saint-Denis ni dans aucun endroit de l'Isle, que les étrangers avoient coutume de loger chez ceux des habitans avec lesquels ils faisoient quelque commerce. La nuit s'approchoit, & n'ayant aucune affaire à traiter, je me préparois à retourner à bord orsque cet Officier m offrit un lit.

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Je fus ensuite saluer M. de Cremon, commissaire ordonnateur, qui m'offrit sa maison pour le tems que je voudrois passer à terre. Cette offre me fut d'autant plus agréable que j'avois envie de voir le volcan de Bourbon, où je fçavors que M. de Cremon avoit sait un voyage.

Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est trés-difficile, peu d'habitans le connoissoient, & il falloit s'absenter de Saint-Denis fix ou sept jours.

Du 25 jusqu'au 30 la brise fut si forte que peu de chaloupes de la rade vinrent à terre. Notre Capitaine profita d'un moment favorable pour retourner à son bord, oú ses affaires l'appelloient, mais le mauvais tems l'empêcha de redescendre.

Cette brise, qui vient toujours du sud-est se leve à six heures du matin & finit à dix heures du soir. Dans cette saison elle duroit le jour & la nuit avec une violence égale.

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Le premier Décembre le vent s'appaisa, mais ils' éleva de la pleine mer une lame monstrueuse qui brisoit sur le rivage avec tant de violence que le sentinelle du pont fut obligé de quitter son poste.

Ouragan.

Le haut des montagnes se couvroit de nuages épais qui n'avoient point de cours. Le vent souffloit encore un peu de la partie du sud-est, mais la mer venoit de l'ouest. On voyoit trois grosses lames se succéder continuellement, on les distinguoit le long de la côte comme trois longues collines, Il se détachoit de leur partie supérieure des jets d'eau qui formoient une espece de criniere. Elles s'élançoient sur le rivage en formant une voûte, qui se roulant sur ellemême s'élevoit en écume à plus de cinquante pieds d'élévation.

On respiroit à peine, l'air étoit lourd, le ciel obscur, des nuées de corbigeaux & de paillencus venoient du large & se refugioient sur la côte. Les oiseaux de terre & les animaux paroissoient inquiets.

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Les hommes mêmes sentoieut une frayeur secrette à la vue d'une tempête affreuse au milieu du calme.

Le 2 au matin le vent tomba tout-à-fait & la mer augmenta; les lames étoient plus nombreuses & venoient de plus loin. Le rivage battu des flots, étoit couvert d'une mousse blanche comme la neige, qui s'y entassoit comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguoient beaucoup sur leur cable.

On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On tira bien avant sur la terre les pirogues qui étoient sur le galet; & chacun se hâta de soutenir sa maison avecdes cordes & des solives.

Il y avoit au mouillage, l'Indien, le Penthievre, l'Amitié, l'Alliance, le Grand Bourbon, le Gérion, une Gaulette & un petit Batteau. La côte étoit bordée de monde qu'attiroit le spectacle de la mer & le danger des vaisseaux.

Sur le midi le Ciel fe chargea prodi-

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Départ de I'Indien.

gieusement, & le vent commença à fraîchir du sud-est. On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, & qu'il ne jettât les vaisseaux sur la côte. On leur donna de la batterie, le signal du deépart, en hissant le pavilion, & tirant deux coups de canon á boulet. Aussitôt ils couperent leurs cables & appareillerent. Le Penthievre abandonna sa chaloupe, qu'il ne put rembarquer. L'Indien mouillé plus au large fit vent arriere sous ses quatre voiles majeures. Les autres s'éloignerent successivement. Des Noirs qui étoient dans une chaloupe se rfugierent à bord de l'Amitié. Le petit Batteau & la Gaulette se trouvoient déja dans les lames, où ils disparoissoient de temps-en-temps; ils sembloient craindre de se mettre au large, enfin ils appareillerent les derniers, attirant à eux l'inquiétude & les vœux de tous les spectateurs. Au bout de deux heures route cette flotte disparut dans le nordouest au milieu d'un horison noir.

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A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit effroyable; tous les vents soufflerent successivement. La mer battue, agitée dans tous les sens, jettoit sur la terre des nuages d'écumes, de sable, de coquillages & de pierres. Des chaloupes qui étoient en radoub à cinquante pas du rivage furent ensevelis sous le galet; le vent emporta un pan de la couverture de l'église, & la colonnade du gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit, & ne cessa que le 3 au matin.

Le 6, les deux premiers navires qui revinrent au mouillage furent le petit Bateau & la Gaulette; ils apportoient une lettre du Penthievre qui avoit perdu son grand mât de perroquet. Pour eux ils n'avoient éprouvé aucun accident. En tout, les petites destinées sont les plus heureuses.

Le 8, le Gérion parut. Il avoit relâché à l'Isle de France; il nous apprit que la tempête y avoit fait périr à l'ancre, la Flutte du Roi, la Garonne.

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Enfin, jusqu'au dix-neuf oh eut successivement nouvelle de tous les vaisseaux, à l'exception de l'Amitié & de l'lndien. La force & la grandeur de l'lndien fembloient le mettre a l'abri de tous les évènemens, & nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour faire ses vivres au Cap de Bonne-Espérance, & de-laà aller en France. Je sçavois d'ailleurs que c'étoit le projet du Capitaine.

Le 19 au matin on signala un vaisseau; c'étoit la Normande, Flutte du Roi; elle passa devant Saint-Denis, & fut mouiller a Saint-Paul. Elle venoit de l'Isle de France, & alloit chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous parut très-favorable. Il y avoit un autre officier avec moi, nous résolûmes d'en profiter. Mr. & Mlle. de Cremon nous firent faire des lits & du linge pour le bord, & nous procurerent des chevaux & des guides pour aller á Saint-Paul. Un de ses parents nous y accompagna.

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Embarras del'Auteur.

Je n'avois descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étoient sur l'Indien.

Nous partîmes le 20 à onze heures du matin. Il y avoit sept lieues à faire. La Flutte partoit le soir; il n'y avoit pas de tems à perdre. Nous prîmes congé de nos hôtes.

Nos chevaux grimperent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des chemins en zig-zag, pavés de pierces pointues. Ils étoient très-vigoureux, & leur pas étoit sùr, quoi qu'ils ne fussent pas ferrés, fuivant l'usage du pays.

Il part pour Saint-Paul.

A deux lieues & demie de Saint-Denis nous trouvâmes sur le bord d'un ruisseau, à l'ombre de citronniers, un dîner que Mlle. de Cremon nous avoit fait préparer.

Aprés diner nous descendîmes & montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreux formé par deux montagnes paralelles & très escarpées; nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la pluie ren-

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doit dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme entre deux murailles, le ciel sur notre tête & la mer sur notre droite. Nous passâmes le ruisseau & nous parvînmes enfin sur le bord opposé de la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éténel, quoique le vent soit très - frais sur la montagne.

Saint-Paul.

A deux lieues de Saint-Paul nous entrâmes dans une vaste plaine sablonneuse qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de Saint-Denis. Ce sont de grands emplacements bien alignés, entourés de haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang d'eau douce, dont on pouroit, peut-être, faire un Port.

Il étoit nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fatigués, & nous ne fçavions où loger, ni même où trouver du

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pain; car il n'y a point de Boulanger à Saint-Paul.

Mon premier soin sut de parler au Capitaine de la Normande que je trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargeroit point de notre passage sans un ordre du Gouverneur de l'Isle de France, qui alors éoit à Saint-Denis; qu'au reste il ne partoit que le lendemain matin.

Snr le champ j'écrivis au Gouverneur & à Mlle. de Cremon. Je donnai mes deux lettres à un Noir, en lui promettant une récompense s'il étoit de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en étoit dix du soir, & il avoit quatorze lieues à faire. Il partit à pied.

Je fus trouver mes camarades, qui soupoient chez le Garde-Magasin. On nous logea dans une maison appartenante au Roi. Il n'y avoit d'autres meubles que des chaises, dont nous fimes des lits; de grand matin nous étions debout. A neuf heures

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nous vîmes arriver avec les réponses à mes lettres un Noir que mon commissionnaire avoit fait partir à sa place. Je le payai bien, & je fus trouver le Capitaine pour lui remettre la lettre du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes qu'il laissoit la chose à la discrétion!

Enfin après plusieurs négociations, & après avoir donné des billetspour les frais de notre passage, il confentit à nous embarquer. Le départ du vaisseau fut remis au lendemain.

De Bourbon.

Voici ce que j'ai pu tecueillir sur Bourbon. On fçait que ses premiers habitans furent des Pirates qui s'allierent avec des Négresses de Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La Compagnie des Indes avoit aussi à Bourbon un Comptoir, & un Gouverneur, qui vivoit avec eux dans une grande circonspection. Un jour le Viceroi de Goa vint mouiller à la rade de Saint-Denis, & fut dîner au Gouvernement. A peine venoit-il de mettre pied à terre

II. Part. B

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qu'un vaisseau pirate de cinquante pieces de canon vint mouiller auprès du sien & s'en empara. Le Capitaine descendit ensuite, & fut demander à dîner au Gouverneur. Il se mit à table entre lui & le Portugais, à qui il déclara qu'il étoit son prisonnier. Quand le vin & la bonne chere eurent mis le Marin de bonne humeur, Monsieur Desforges, (o'étoit le Gouverneur) lui demanda à combien il fixoit la rancon du Viceroi. Il me faut, dit le Pirate, mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave homme comme vous, & un grand Seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou rien. Hé bien! qu'il soit libre, dit le généreux Corsaire. Le Viceroi se rembarqua sur le champ & appareilla, fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service du Gouverneur a été récompensé depuis peu par la Cour de Portugal, qui a envoyé l'Ordre de Christ à son fils. Le Pirate s'établit ensuite dans l'isle, & fut pendu

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long-tems après l'amniftie qu'on avoit publiée en leur faveur, & dans laquelle il avoit oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut commise par un Conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille: mais cet autre fripon, à quelque tems de-là, fit une fin presque aussi malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlat pas.

II n'y a pas long-tems qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appellé Adam, vivoit encore. Il est mort âgé de centquatre ans.

Lorsque des occupations plus paisibles eurent adoucis leurs mœurs, il ne leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance & de liberté qui s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte 60 mille Noirs à Bourbon & cinq mille habitans. Cette isle est trois fois plus peuplée que l'Isle de France, dont elle

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dépend pour le commerce extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avoit produit cette année vingt mille quintaux de bled, & autant de caffé, sans le riz & les autres denrées qu'elle consume. Les troupeaux de bœufs n'y sont pas rares. Le Roi paye le cent pesant de bled 15 liv. & les Habitans vendoient le quintal de caffé 45 livres le en piastres, ou 70 livres en papiers.

Saint-Denis.

Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, où réside le Gouverneur & le Conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée, construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer, une batterie devant le Gouvernement, & le pont-levis dont j'ai parlé. Il y a derriere la Ville une grande plaine qu'on appelle le Champ de Lorraine.

Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à l'Isle de France: il est mêlé à quelque distance du rivage du même galet roulé dont les bords de la mer sont cou-

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verts; ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que l'isle s'est élevée: ce qui me paroît possible, si l'on en juge par l'inspection des montagnes lésardées & brisées dans leur intérieur. Dans la spéculation sur la Nature, les opinions opposées seprésentent toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort loin, & doit nous porter à être fort modérés dans nos jugemens.

Un vieillard âgé de plus de 80 ans m'assura qu'il avoit été un de ceux qui prirent possession de l'Isle de France, lorsque les Hollandois l'abandonnerent. On y avoit détaché douze Françis, qui y aborderent le matin, & dans l'aprés-midi de ce jour même, un vaisseau Anglois y mouilla dans la même intention.

Mœurs des Habitants.

Les mœurs des anciens habitans de Bourbon étoienr fort simples, la plupart des maisons ne fermoient pas. Une serrure même étoit une curiosité. Quelques-uns

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mettoient leur argent dans une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils alloient nus pieds, s'habilloient de toile bleue, & vivoient de riz & de caffé; ils ne tiroient presque rien de l'Europe, contents de vivre sans luxe pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignoient à cette modération les vertus qui en sont la suite, de la bonnefoi dans le commetce, & de la noblesse dans les procedés. Dès qu'un étranger paroissoit, les habitans venoient sans le connoître lui offrir leur maison.

La derniere guerre de l'Inde a altéré un peu ses mœurs. Les Volontaires de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure; mais les étoffes de l'Asie & les distinctions militaires de France sont entrées dans leur isle. Les enfans plus riches que leur pere veulent être plus considérés. Ils n'ont pas cru jouir d'un bonheur ignoré. Ils vont chercher en Europe des plaisirs & des honneurs en échange de l'union des familles, & du repos de la vie champêtre.

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Comme l'attention des peres se porte principalement sur leurs garçons, ils les font passer en France, d'ou ils reviennent rarement. Il arrive de-là que l'on compte dans l'isle plus de cinq-cents filles à marier qui vieillissent sans trouver de parti.

Nous nous embarquâmes sur la Normande le 21 au soir. Nous trouvames une caiffe de vin, de liqueurs, de caffé, &c. que Monsieur & Mademioselle de Cremon avoient fait mettre à bord pour notre usage. Nous avions trouvé dans leur maison la cordîalité des anciens habitans de Bourbon, & la politesse de Paris.

Je suis, &c.

A Bourbon, ce 21 Décembre 1770.

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LETTRE XX.

Départ de Bourbon, arrivée au Cap.

Départ de Bourbon.

NOUS sortîmes à dix heures du soir de la baye de Saint-Paul. La mer y est plus, calme, & le mouillage plus sûr qu'à Saint-Denis, dont la rade est gâtée par une. quantité prodigieuse d'ancres abandonées par les vaisseaux. Leurs cables s'y coupent fort promptement; cependantr les marins préferent Saint-Denis.

Dans un coup de vent du large on ne peut sortir de la baye de Saint-Paul; & si un vaisseau étoit jetté en côte, tout l'équipage périroit, la mer brisant sur un fable fort élevé.

Le 23, nous perdîmes Bourbon de vue. Les services que nous avions reçus de Monsieur & de Mlle. de Cremon pendant notre séjour, les vents favorables, une bonne table, & la société d'un Capi-

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taine trés-honnête, M. de Rosbos, nous disposoient au plaisir de retrouver l'Indien.

Nous plaignions les passagers de ce vaisseau, qui avoient eu à éprouver le mauvais tems & la disette de vivres.

On compte neuf-cents lieues de Bourbon au Cap. Le 6 Janvier 1771. nous vîmes le matin la pointe de Natal, à dix lieues devant nous. Nous comptions dans trois jours étre à bord de l'Indien. Nous avions eu jufqu'à ce jour vent-arriere. Il fit calme le soir, & une chaleur étouffante. A minuit le ciel étoit très-enflammé d'édairs, & l'horifon couvert partout de grands nuages redoublés. La mer étinceloit de poissons qui s'agitoient autour du vaisseau.

Coup de vent.

A trois heures de nuit le vent contraire s'éleva de l'oueft avec tant de violence qu'il nous obligea de mettre à la cape sous la misaine. La tempête jetta à bord un petit oiseau semblable à une mesange. L'arrivée des oiseaux de terre sur les vaisseaux est toujours signe d'un trés-mauvais

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temps, car c'eft une preuve que le foyer de la tempête est sort avant daus les terres.

Mât de Misaine rompu.

Le troisième jour du coup de vent, nous nous apperçûmes que notre mât de. misaine avoit fait un effort á quatre pieds au-dessus du gaillard; on serra la voile, on relia le mât de cordages & de piéces de bois, & nous tînmes la cape sous la grande voile.

La mer étoit monstrueuse & nous cachoit l'horison. On fut fort surpris de voir à une portée de canon un vaisseau Hollandois manœuvrant comme nous. Il fut impossible de lui parler. Le cinquième jour le vent s'appaisa. On examina notre mât de misaine qui se trouva. absolument rompu. Cet accident nous fit redoubler de vœux pour l'arrivée au Cap.

Le gros temps nous avoit fait perdre du chemin suivant l'ordinaire, il succéda du calme, qui nous fit perdre du temps.

Le 12, nous retrouvâmes le vaisseau Hoilandois, & nous lui parlâmes. Il eut la pré-

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caution de ne se laisser approcher que ses mêches allumdées & ses canons déapis: il venoit de Batavia, il alloit au Cap.

Terre du Cap.

Enfin le 16 Janvier nous eûmes l'aprèsmidi la vue du Cap, à tribord. Nous louvoyâmes toute la nuit. Le 17 au matin il s'éleva une brise très-violente. Le Ciel étoit couvert d'une brume épaisse qui nous cachoit absolument la terre. Nous allions manquer l'entrée de la Baye, lorsque nous apperçûmes par notre travers, dans un éclairci, un coin de la montagne de la Table. Alors nous serrâmes le vent, & vers midi nous nous trouvâmes près de la côte, qui est très - élevée. Elle est absolument dépouillée d'arbre; sa partie supéieure est à pic, formée de couches de rochers paralelles; le pied est arondi en croupe. Elle ressemble à d'anciennes murailles de fortifications avec leur talud.

Nous longeâmes la terre. A midi nous nous trouvâmes derriere la montagne du

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Lion, qui de loin ressemble à un Lion en repos. Sa tête est détachée & formée d'un gros rocher, dont les assises représentent la criniere. Le corps est composé de croupes de différentes collines. De la tête du Lion on signale les vaisseaux par un pavilion.

En cet endroit le vent nous manqua, parce que le Lion nous mettoit à l'abri; il falloit, pour entrer dans la Baye, passer entre l'Isle Roben, que nous voyions à gauche devant nous, & une langue de terre appellée la pointe aux pendus, qui se trouve au pied du Lion. Nous en étions à deux portées de canon, & notre impatience redoubloit. C'est de-là que l'on apperçoit le vaisseau de la rade, & l'Indien n'en devoit pas être le moins remarquable.

Enfin la marée nous avançant peu-à- peu, nous vîmes, des hunes, se développer successivement douze vaisseaux qui

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étoient au mouillage; mais aucun d'eux ne portoit le pavilion François: c'étoit la Flotte de Batavia.

Absence de l'Indien.

Nous jettâmes l'ancre à l'entrée de la Baye. A trois heures après-midi, le Capitaine du Port vint à bord, & nous assura que l'Indien n'avoit point paru.

Montagne de laTable.

Nous voyons au fond de la Baye, la montagne de la Table, la terre la plus élevée de toute cette côte. Sa partie supéieure est de niveau, & escarpée de tous côtés, comme un autel; la ville est au pied, sur le bord de la Baye. Il s'amasse souvent sur la Table, une brume épaisse, entassée & blanche comme la neige. Les Hollandois disent alors que la nappe est mise. Le Commandant de la rade hisse son pavilion; c'est un signal aux vaisseaux de se tenir sur leurs gardes, & une défense aux chaloupes de mettre en mer. Il descend de cette nappe des tourbillons de vent mêlé de brouillard semblable á de

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longs flocons de laine. La terre est obscurcie de nuages de sable, & souvent les vaisseaux sont contraints d'appareiller. Dans cette saison, cette brise ne s'éleve guére que sur les dix heures du matin, & dure jusqu'au soir. Les marins aiment beaucoup la terre du Cap, mais ils en craignent la rade, qui est encore plus dangereuse depuis le mois d'Avril jusqu'en Septembre.

En 1722, toute la Flotte des Indes y pérità l'ancre, à l'exception de deux vaisseaux. Depuisce terns il n'est plus permis à aucun Hollandois d'y mouiller au de-là du 6 Mars. Ils vont à Falsebaye où ils sont à l'abri.

On avoit essayà de joindre la pointe aux pendus à l'lsle Roben, pour faire de la rade, un Port qui n'eût qu'une Ouverture; mais on a fait des travaux inutiles.

Je comptois descendre le soir même, mais la brise m'en empêcha.

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De grand matin la Normande fut se mouiller plus près de la ville. Elle est formée de maisons blanches bien alignées, qui ressemblent de loin à de petits châteaux de Carte.

Au lever du soleil, trois chaloupes jolimeht peintes nous aborderent. Elles étoient envoyées par des bourgeois, qui nous invitoient à descendre chez eux pour y loger. Je descendis dans la chaloupe d'un. Allemand, qui m'assura que pour mon argent je serois très-bien chez M. Nedling, Aide-de-Camp de fa bourgeoisie.

En traversant la rade, je réfléchissois à l'embarras singulier où j'allois me trouver, sans habits, sans argent, sans connoissance, chez des Hollandois, à l'extrémité de l'Afrique. Mais je fus distrait de mes réflexions par un spectacle nouveau. Nous passions auprès de quantité de veaux marins, couchés fans inquiétude sur

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des paquets de goëmon flottant semblable à ces longues trompes dont les Bergers rappellent leurs troupeaux: des pinguoins nageoient tranquillement à la portée de nos rames, les oiseaux marins venoient se reposer sur les chaloupes, & je vis même, en defcendant sur le sable, deux pélicans qui jouoient avec un gros dogue, & lui prenoient la tête dans leur large bec.

Je concevois une bonne opinion d'une terre dont le rivage étoit hospitalier, même aux animaux.

Au Cap, ce to Janvier 1771.

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LETTRE XXI.

Du Cap. Voyage à Conslance & à la montagne de la Table.

Du Cap.

LEs rues du Cap sont très-bien alignées. Quelques-unes sont arrosées de canaux, & la plupart sont plantées de chênes. Il m'étoit fort agréable de les voir couverts de feuilies au mois de Janvier. La façade des maisons étoit ombragée de leur feuillage, & les deux côtés de la porte étoient bordés de siéges en brique ou en gason, où des Dames fraîches & vermeilles étoient assises. J'étois ravi de voir enfin des physionomies & de l'architecture Européenne.

Je traversai avec mon guide, une partie de la place, & j'entrai chez Madame Nedling, grosse Hollandoise, fort gaie. Elle prenoit le thé, au milieu de sept ou huit Officiers de la Flotte, qui fumoient

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leur pipe. Elle me fit voir un appartement fort propre, & m'assura que tout ce qui étoit dans la maison étoit à mon service.

Quand on a vu une ville Hollandoise, on les a toutes vues: de même chez eux, l'ordre d'une maison est celui de toutes les autres. Voici quelle étoit la police de la sienne. Il y avoit toujours dans la salle de compagnie, une table couverte de pêche, de melons, d'abricots, de raisins, de poires, de fromages, de beurre frais, de vin, de tabac & de pipes. A huit heures on servoit le thé & le caffé; à midi un dîner trés-abondant en gibier & en poisson; á quatre heures, le thé & le caffé; à huit, un souper comme le diner. Ces bonnes gens mangeoient toute la journée.

Le prix de ces pensions n'alloit pas autrefois à une demi - piastre, ou so sols de France par jour, mais des Marins François, pour se distinguer des autres nations, le mirent à une piastre, & c'est aujourd'hui pour eux leur taux ordinaire.

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Ce prix est excessif, vu l'abondance des denrées: il est vrai que ces endroits sont beaucoup plus honnêtes que nos meilleures auberges. Les Domestiques de la maison sont à votre disposition; on invite à diner qui l'on veut, on peut passer quelques jours à la campagne de l'Hôte, se servir de sa voiture, tout cela sens payer.

Après dèner, je fus voir le Gouverneur Monsieur de Tolbac, vieillard de quatrevingts ans, que son mérite avoit placé à la tête de cette Colonie depuis cinquante ans. Il m'invita à dîner pour le lendemain. Il avoit appris ma position & y parut sensible.

Je fus me promener enfuite au jardín de la compagnie; il est divisé en grands quarrés arrosés par un ruisseau. Chaque quarré est bordé d'une charmille de chênes de vingt pieds de hauteur. Ces palissades mettent les plantes à l'abri du vent qui est toujours trés-violent; on a même eu la précaution de défendre les jeunes

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arbres des avenues par des éventails de roseau.

Je vis dans ce jardin des plantes de l'Asie & de l'Asrique, mais sur-tout des arbres de l'Europe couverts de fruits dans une saison où je ne leur avois jamais vu de feuilles.

Je me rappellai qu'un Officier de la marine du Roi, appellé le Vicomte du Chaila m'avoit donné en partant de l'Isle de France une lettre pour M. Berg, Secrétaire du Conseil. J'avois cette lettre dans ma poche, n'ayant pas eu le tems de la mettre avec mes autres papiers sur l'Indien: je fus saluer M. Berg, & je lui remis la lettre de mon ami.

Il me recut parfaitement bien & m'offrit sa bourse. Je me servis de son crédit pour les choses dont j'avois un besoin indispensable. Je lui proposai de me faire passer sur un des vaisseaux de l'Inde: six partoient incessamment pour la Hollande, & les six autres au commencement de mars.

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Il m'aussura que la chose étoit impossible, qu'ils avoient là-dessus des défenses trés-expresses de la Compagnie d'Hollande. Le Gouverneur m'en avoit dit autant; il fallut done se résoudre à rester au Cap aussi long-tems qu'il plairoit à ma destinée. J'y avois été conduit par un événement imprévu, j'espérois en sortir par un autre.

C'étoit pour moi une distraction bien agréable qu'une fociété tranquille, un peuple heureux & une terre abondante en toutes sortes de biens.

Voyage à Constance.

Le fils de M. Berg m'invita à venir à Constance, vignoble fameux situé à quatre lieues de-là. Nous fûmes coucher à sa campagne, située derriere la montagne de la Table: il y a deux petites lieues de la Ville. Nous y arrivâmes par une trés-belle avenue de châtaigniers. Nous y vîmes des vignobles prés d'être vendangés, des vergers, des bois de chênes, & une abondance extrême de fruits & de légumes.

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Le lendemain nous continuâmes notre route à Constance: c'est un coteau qui regarde le nord, (qui est ici le côté du soleil à midi). En approchant nous traversâmes un bois d'arbres d'argent; il ressemble à nos pins, & sa feuille à celle de nos saules. Elle est revétue d'un duvet blanc très-éclatant.

Arbres d'argent.

Cette forêt paroît argentée. Loisque les vents l'agitent & que le soleil l'éclaire, chaque feuille brille comme une lame de métail. Nous passâmes sous ces rameaux si riches & si trompeurs, pour voir des vignes moins éclatantes, mais bien plus utiles.

Une grande allée de vieux chênes nous conduisit au vignoble de Constance. On voit sur le frontispice de la maison une mauvaise peinture de la Constance, grande fille assez laide qni s'appuie sur une colomne. Je croyois que c'étoit une figure allégorique de la vertu Hollandoise: mais on me dit que c'étoit le portrait d'une

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Demoiselle Constantia, fille d'un Gouverneur du Cap. Il avoit fait bâtir cette maison avec de larges fossés, comme un château fort. Il se proposoit d'en élever les étages, mais des ordres d'Europe en arrêterent la construction.

Fameux vignoble.

Nous trouvâmes le maître de la maison, fumant sa pipe en robe-de-chambre. Il nous mena dans sa cave & nous fit goûter de son vin. Il étoit dans de petits tonneaux, appellés alverames, contenans 90 pintes, rangés dans un souterrain fort propre. Il en restoit une tremaine. Sa vigne, année commune, en produit deux-cents. Il vend le vin rouge trente-cinq piastres l'alverame, & trente le vin blanc. Ce bien lui appartient en propre, Il est seulement obligé d'en réferver un peu pour la Compagnie, qui le lui paye. Voilà ce qu'il nous dit.

Aprés avoir goûté son vin, nous fûames dans son vignoble. Le raisin muscat que je goûtai me parut parfaitement fembla-

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ble au vin que je venois de boire. Les vignes n'ont point d'échalas, & les grappes sont peu élevées sur le sol. On les laisse mûrir jusqu'à-ce que les grains soient à moitié confits par le soleil. Nous goûtâmes une autre espece de raisins fort doux qui ne sont pas muscats. On en tire un vin aussi cher, qui est un excellent cordial.

Bas Constance.

La qualité du vin de Constance vient de son terroir. On a planté des mêmes seps à la même exposition à un quart de lieue de-là, dans un endroit appellé le Bas-Constance: il y a dégénéré. J'en ai goûté. Le prix, ainsi que le goût, en est très-in-férieur, on ne le vend que douze piastres l'alverame; des fripons du Cap en attrapent quelquefois les Étrangers.

Auprès du Vignoble est un jardin immense, j'y vis la plupart de nos arbres fruitiers en haies & en charmilles, chargés de fruits. Ils sont un peu inférieurs aux nôtres, excepté le raisin que je préfererois. Les oliviers ne s'y plaisent pas.

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Nous trouvâmes au retour de la promenade un ample déjeûner, l'Hôtesse nous combla d'amitié; elle descendoit d'un François réfugié; elle paroissoit ravie de voir un homme de son pays. Le mari & la femme me montrerent devant la maison un gros chêne creux, dans lequel ils dînoient quelquefois. Ils étoient unis comme Philémon & Baucis, & ils paroissoient aussi heureux, si ce n'est que le mari avoit la goutte, & la femme pleuroit quand on parloit de la France.

Depuis Constance jusqu'au Cap, on voyage dans une plaine inculte couverte d'arbrisseaux & de plantes. Nous nous arrêtâmes à Neuhausen, jardin de la compagnie, distribué comme celui de la Ville, mais plus fertile. Toute cette partie n'est pas exposée au vent, comme le territoire du Cap où il élève tant de poussiere, que la plupart des maisons ont de doubles chassis aux fenêtres, pour s'en garantir. Le soir nous arrivâmes à la Ville.

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A quelques jours de-là mon hôte, M. Nedling, m'engagea à venir à sa campagne, située auprès do celle de M. Berg. Nous partîmes dans sa voiture, attelée de six chevaux. Nous, y passâmes plusieurs jours dans un repos délicieux. La terre étoit jonchée de pêches, de poires & d'oranges, que personne ne reeueilloit; les promenades étoient ombragées des plus beaux arbres. J'y mesurai un chêne de onze pieds de circonférence; on prétend que c'est le plus ancien qu'il y ait dans le pays.

Voy age á Tableberg.

Le 3 Février, mon hôte proposa à quelques Hollandois d'aller sur Tableberg, montagne escarpée au pied de laquelle la Ville paroît située. Je me mis de la partie. Nous partîmes à pied, à deux heures après minuit. Il faisoit un trèsbeau clair de lune. Nous laissâmes à droite un ruisseau qui vient de la montagne, & nous dirigeâmes notre route à une ouverure qui est au milieu, & qui ne paroît

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de la Ville que comme une lésarde à une grande muraille. Chemin faisant nous entendîmes hurler des loups, & nous tirâmes quelques coups de fusil en l'air pour les écarter; le sentier est rude jusqu'au pied de l'escarpement de la montagne, mais il le devient ensuite bien davantage. Cette fente qui paroît dans la table, est une séparation oblique qui a plus d'une portée de fusil de largeur à son entrée inférieure; dans le haut, elle n'a pas deux toises. Ce ravin est une espece d'escalier très-roide, rempli de sable & de roches roulées. Nous le grimpâmes, ayant à droite & à gauche des escarpement du roc, de plus de deux cents pieds de hauteur. Il en sort de grosses masses de pierre toute prêtes à s'ébouler: l'eau suinte des fentes, & y entretient une multitude de plantes aromatiques. Nous entendîmes dans ce passage, les hurlemens des bavians, sorte de gros singe, qui ressemble à l'ours.

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Aprés trois heures & demie de fatigue, nous parvînmes sur la table. Le soleil se levoit de dessus la mer, & ses rayons blanchissoient, à notre droite, les sommets escarpés du Tigre, & de quatre autres chaînes de montagnes, dont la plus éloignée paroît la plus élevée. A gauche, un peu derriere nous, nous voyions, comme sur un plan, l'Isle des Pingouins, ensuite Constance, la Baye de False & la montagne du Lion: devant nous l'Isle Roben. La Ville étoit à nos pieds. Nous en distinguions jusques aux plus petites rues. Les vastes quarrés du jardin de la Compagnie, avec ses avenues de chênes & ses hautes charmilles, ne paroissoient que des plates - bandes avec leurs bordures en buis; la Citadelle un petit pentagone grand comme la main, & les vaisseaux des Indes des coques d'amande. Je sentois déjà quelque orgueil de mon élévation, lorsque je vis des aigles qui planoient à perte de vue au-dessus de ma tête.

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Il auroit été impossible après tòut, de n'avoir pas quelques méprie pour de si petits objets, & surtout pour les hommes qui nous paroissoient comme des fourmis, si nous n'avions pas eu les mêmes besoin. Mais nous avions froid & nous nous sentions de l'appéit. On alluma. du feu & nous déjeûnâmes. Après déjeûner nos Hollan-dois mirent la nappe au bout d'un bâton, pour donner un signal de notre arrivée; mais ils l'ôterent une demi - heure après parce qu'on la prendroit, disoient-ils, pour un pavilion François.

Le sommet de Tableberg est un rocher plat, qui me parut avoir une demilieue de longueur sur un quart de largeur. C'est une espèce de quarts blanc, revétu seulement par endroits, d'un pouce ou deux de terre noire végétale, mêlée de sable & de gravier blanc. Nous trouvâmes quelques petites flaques d'eau, formées par les nuages qui s'y arrêtent souvent.

Les couches de cette montagne sont

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paralelles; je n'y ai trouvé aucun fossile. Le roc inférieur est une espèce de grais, qui à l'air se déompose en sable. Il y en a des morceaux qui ressemblent à des morceaux de pain avec leur croûte.

Quoique le sol du sommet n'ait presque aucune profondeur, il y avoit une quantité prodigieuse de plantes.

Plantes sur la montagne de la Table.

J'y recueillis dix espèces d'immortelles, de pecits myrthes, une fougere d'une odeur de thé, une fleur somblable à l'impériale d'un beau ponceau, & plusieurs autres dont j'ignore les noms. J'y trouvai une plante dont la fleur est rouge & sans odeur; on la prendroit pour une tubereuse. Chaque tige a deux ou trois feuilles tournées en cornet & contenant un peu d'eau. La plus singuliere de toutes, parce qu'elle ne ressemble à aucun végétal que j'aie vu, est une fleur ronde en rose, de la grandeur d'un louis, tout- à -fait plate. Cette fleur brille des plus jolies couleurs. Elle n'a ni tige ni feuiile. Elle croît en

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quantité sur le gravier, où elle ne tient que par des filets imperceptibles. Quand on la manie on ne trouve qu'une substance glaireuse. Voici cinq plantes entieres qui affectent dans leur configuration une ressemblance avec une seule partie de ce qui est commun aux autres.

Observations.

I°. Le nostoc qui n'est qu'une séve, 2°. un chevelu qui croît sur les orties, & qui ressemble aux filamens d'une racine, 3°. le litchen semblable à une feuille, 4°. la fleur isolée; de Tableberg, 5°. la trussle d'Europe qui est un fruit. Je pourrois y joindre la racine de la grotte de l'Isle de France, si ce n'étoit pas le seul exemple que j'aie à apporter.

Je serois trés-disposé à croire que la Nature a suivi le même plan dans les animaux. J'en connois plusieurs, surtout des matins, qui ressemblent pour la forme à des membres d'animaux.

J'arrival, en me promenant, à l'extrémité de la Table: de-là je saluai l'océan

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atlantique, car on n'est plus dans la mer des Indes après avoir doublé le Cap. Je rendis hommage à la mémoire de Vasco de Gama, qui osa le premier doubler ce promontoire des tempêtes. Il eût mérité que les marins de toutes les Nations y eussent placé sa statue, & j'y eus fait volontiers une libation de vin de Constance, pour sa patience héroïque. Ilest douteux cependant que Gama soit le premier navigateur qui ait ouvert cette route au commerce des Indes. Pline rapporte qu'Hannon fit le tour depuis la mer d'Espagne jusqu'en Arabie, comme on peut le voir, dit-il, dans les Mémoires de ce voyage qu'il a laissés par écrit. Cornelius Nepos dit avoir vu un Capitaine de Navire, qui, fuyant la colere du Roi Lathyrus, vint de la mer rouge en Espagne Longtems auparavant Cœlius Antipater assuroit qu'il avoit connu un Marchand Espagnol qui alloit, par mer, trasiquer jusques en Éthiopie.

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Montague du Cap.

Quoiqu'il en soit, le Cap si redouté des marins par sa mer orageuse, est une grande montagne située à seize lieues d'ici, & qui a donné son nom à cette Ville, malgré son éloignement. Elle termine la pointe la plus méridionale de l'Afrique. Elle est dans les traités un point de démarcation; au de là, les prises navales sont encore légitimes, plusieurs mois après que les Princes sont d'accord en Europe. Elle a vu souvent la paix à sa droite, & la guerre à sa gauche entre, les mêmes pavillons; mais elle les a vu plus souvent se réunir dans ses rades & y être en bonne intelligence, lorsque la discorde troubloit les deux hémispheres. J'admirois cet heureux rivage que jamais la guerre n'a désolé, & qui est habité par un peuple utile à tous les autres par les ressources de son œconomie & l'étendue de son commerce. Ce n'est pas le climat qui fait les hommes. Cette Nation sage & paisible ne doit point ses mœurs à son territoire. La piraterie, les

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guerres civiles agitent les Régences d'Alger, de Maroo, de Tripoli & les Hollandois ont porté l'Agriculture & la concorde à l'autre extrémité de l'Afrique.

J'amusois ma promenade par ces réflexions si douces & si rares à faire dans aucun lieu de la terre: mais la chaleur du soleil m'obligea de chercher un abri. Il n'y en a point d'autre qu'à l'entrée du ravin. J'y trouvai mes camarades auprès d'une petite source où ils se reposoient. Comme ils s'ennuyoient, on décida le retour. Il étoit midi. Nous descendîmes, quelques-uns se laissant glisser assis, d'autres accorupis sur les mains & sur les pieds. Les roches & les sables s'échappoient dessous nos pas. Le soleil étoit presque à pic, & ses rayons réfléchis par les rochers collatéraux, faisoient éprouver une chaleur insupportable. Souvent nous quittions le sentier & courions nous cacher à l'ombre pour respirer sous quelque pointe de roc. Les genoux me manquoient; j'étois acca-

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blé de sois: nous arrivâmes vers le soir à la Ville. Madame Nedling nous attendoit. Les rafraîchissemens étoient prêts. Cétoit de la limonade, où l'on avoit mis de la muscade & du vin. Nous en bûmes sans danger. Je fus me coucher. Jamais voyage ne me fit tant de plaisir, & jamais le repos ne me parut si agréable.

Je suis, &c.

Au Cap, ce 6 Février 1771.

LETTRE XXII.

Qualités de l'air & dit sol du Cap de Bonne-Espérance, plantes, insectes & animaux.

Qualité de l'air.

L'AIR du Cap de Bonne-Espérance est trèssain. Il est rafraîchi par les vents du sudest, qui y sont si froids, même au milieu de l'Eé, qu'on y porte en tout tems des

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habits de drap. Sa latitude est cependant par le trente-trois degré sud. Mais je suis persuadé que le pole Austral est plus froid que le Septentrionnal.

Il regne peu de maladies au Cap. Le scorbut s'y guérit très-vîte, quoiqu'il n'y ait pas de tortues de mer. En revanche la petite vérole y fait des ravages affreux. Beaucoup d'habitans en sont profondément marqués. On prétend qu'elle y fut apportée par un vaisseau Danois. La plupart des Hottentots qui en furent atteints en moururent. Depuis ce tems ils sont réduits à un très-petit nombre, & ils viennentrarement à la Ville.

Du sol.

Le sol du Cap est un gravier sablonneux, mêlé d'une terre blanche. J'ignore s'il renferme des minéraux précieux. Les Hollandois tiroient autrefois de l'or de Lagoa, sur le canal Mosambique. Ils y avoient même un établissement, mais ils l'ont abandonné à cause du mauvais air.

J'ai vu chez le Major de la place une

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terre sulfureuse où se trouvent des morceaux, de bois réduits en charbon, une véritable pierre à plâtre, des cubes noirs de toutes les grandeurs, amalgamés sans avoir perdu leur forme; on croit que c'est une mine de fer.

Des plantes.

Je n'y ai vu aucun arbre du pays que l'arbre d'or & l'arbre d'argent, dont le bois n'est bon qu'à brûler. Le premier ne differe du second que par la couleur de sa feuille, qui est jaune. Il y a, dit-on, des forêts dans l'intérieur, mais ici la terre est couverte d'un nombre infini d'arbrisseaux & de plantes à fleurs. Ceci confirme l'opinion où je suis qu'elles ne réussissent bien que dans les pays tempérés, leur calice étant formé pour rassembler une chaleur modérée (Voyez les entretiens, sur la Végétation.) Dans le nombre des plantes qui m'ont paru les plus remarquables, indépendamment de celles que j'ai décrites précédemment, sont; une fleur rouge, qui ressemble à un papillon, avec un panache,

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des pattes, quatre aîles, & une queue. Une espece d'hiacynthe à longue tige, dont toutes les fleurs sont adossées au sommet comme les fleurons de l'impériale; une autre fleur bulbeuse, croissant dans les marais: elle est semblable à une grosse rulipe rouge, au centre de laquelle est une multitude de petites fleurs.

Un arbrisseau dont la fleur ressemble à un gros artichaux couleur de chair. Un autre arbrisseau commun, dont on fait de très-belles haies: ses feuilles sont opposées sur une côte, il se charge de grappes de fleurs papillonnacées couleur de rose. Illeur succede des graines légumineuses. J'en aí apporté pour les planter en France. (a)

Insectes.

J'ai vu dans les insectes une belle sauterelle rouge, marbrée de noir, des papillons fort beaux, & un insecte fort fingu-

(a) A mon arrivée, j'en ai remis des Plantes au Jardin du Roi ou elles végétoient très-bien, dans l'été de 1772. elles avoient passé dans la serre l'hyver précédent.

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lier: c'est un petit scarabée brun, il court assez vîte; quand on veut le saifir, il lâche avec bruit un vent suivi d'une petite fumée: si le doigt en est atteint, cette vapeur le marque d'une tache brune, qui dure quelques jours. Il répete plasreurs foisde suite son artillerie. On l'appelle le Canonier.

Oiseaux.

Les colibris n'y font pas rares. J'en ai vu un gros comme une noix, d'un ver changeant sur le ventre. Il avoit un collier de plumes rouges, brillantes comme des rubis sur l'estomac, & des aîles brunes comme un moineau: c'étoit comme un sur-tout sur son beau plumage. Son bec étoit noir, assez long & propre par sa courbure à chercher le miel dans le sein des fleurs; il en tiroit une langue fort menue & fort longue. Il vécut plusieurs jours. Je lui vis manger des mouches & boire de l'eau sucrée. Mais comme il s'avisa de se baigner dans la coupe où on l'avoit mise, ses plumes se collerent & attirerent les fourmis qui le mangerent pendant la nuit.

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J'y ai vu des Oiseaux couleur de feu avec le ventre & la tête comme du velours noir: l'hyver ils deviennent tous bruns. Il y en a qui changent de couleur trois fois l'an. Il y a aussi un Oiseau de Paradis, mais je ne l'ai pas trouvé si beau que celui d'Asie. Je n'ai pas vu cette espece vivante. L'ami du Jardinier, & une espece de tarin se trouvent fréquemment dans les jardins. L'ami du Jardinier mériteroit bien d'être transporté en Europe, où il rendroit de grands services à nos jardins. Je l'ai vu s'occuper constamment à prendre des chenilles & à les accrocher aux épines des buissons.

Il y a des aigles, & un oiseau qui lui ressemble beaucoup. On l'appelle le secrétaire, parce qu'il a autour du cou une fraise de longues plumes propres à écrire. Il a cela de singulier, qu'il ne peut se tenir debout sur ses jambes, qui sont longues & couvertes d'écailles. Il ne vit que de serpens. La longueur de ses pattes

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cuirassées le rend très-propre à les saisir, & cette fraise de plumes lui met le cou & la tête à l'abri de leurs morsures. Cet oiseau mériteroit bien aussi d'être naturalisé chez nous. L'autruche y est très-commune: on m'en a offert de jeunes pour un écu. J'ai mangé de leurs œufs, qui sons moins bons que ceux des poules. J'y ai vu aussi le casoar, couvert de poils rudes au lieu de plumes. Il y a une quantité prodigieuse d'oiseaux marins dont j'ignore les noms & les mœurs. Le pinguoin pond des œufs fort estimés; mais je n'y ai rien trouvé de merveilleux. Ils ont cela de singulier, que le blanc, étant cuit, reste toujours transparent.

Poissons.

La mer abonde en poisson qui m'a paru supérieur à celui des isles, mais inférieur à ceux d'Europe. On trouve sur ses rivages quelques coquilles, des nautiles papyracés, des têtes de meduse, des lepas & defort beaux lithophytes, que l'on arrange sur des papiers, où ils représentent de fort jolis arbres, bruns aurore & pourprés. On

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les vend aux Voyageurs. J'y ai vu un poisson de la grandeur & de la forme d'une lame de couteau flamand. Il étoit argenté & marqué naturellement de chaque côté de l'impression de deux doigts. Il y a des veaux marins, des baleines, des vaches marines, des morues, & une grande variété d'especes de poissons ordinaires, mais dont je ne vous parlerai point, faute d'observations & de connoissances suffisantes dans l'ichthyologie.

Quadrupedes.

Il y a une espece fort commune de petites tortues de montagne à écaille jaune marquetée de noir; on n'en fait aucune sorte d'usage. Il y a des porc - épis, & des marmottes d'une forme différente des nôtres; une grande variété de cerfs & de chevreuils, des ânes sauvages, des zebres, &c. Un Ingénieur Anglois y a tué, il y a quelques années, une giraffe ou cameléopard, animal de seize pieds de hauteur, qui broutte les feuilles des arbres.

Le bavian est un gros singe fait comme

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un ours. Le singe paroît se lier dans la nature avec toutes les classes animales. Je me souviens d'avoir vu un sapajou qui avoit la tête & la criniere d'un lion. Celui de Madagascar appellé maki, ressemble à une levrette; l'orang-outang à un homme.

Animaux domestiques.

Tous les jours on y découvre des animaux d'une espece inconnue en Europe; il femble qu'ils se soient réfugiés dans les parties du globs les moins fréquentées par l'homme, dont le voisinage leur est toujouts funeste. On en peut dire autant des plantes, dont les especes sont d'autant plus variées, que le pays est moins cultivé. M. de Tolbac m'a conté qu'il avoit envoyé en Suede, à M. Linnæus, quelques plantes du Cap, si différentes des plantes connues, que ce fameux Naturaliste lui écrivit: vous m'avez fait le plus grand plaisir; mais vous avez dérangé tout mon système.

Il y a de bons chevaux au Cap, & de fort beaux ânes. Les boeufs y ont une grosse

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loupe sur le cou, formée de graisse, entrelacée de petits vaisseaux. Au premier coup-d'œil cette excroissance paroît une monstruosité; mais on voit bientôt que c'est un réservoir de substance, que la Nature à donné à cet animal, destiné en Afrique, à vivre dans des pâturages brûlés. Dans la saison seche il maigrit, & sa loupe diminue; elle se remplit de nouveaux sucs lorsqu'il paît des herbes fraîches. D'autres animaux qui paissent sous le même climat, ont aussi les mêmes avantages: le chameau a une bosse, & le dromadaire en a deux en forme de selle; le mouton a une grosse queue faite en capuchon, qui n'est qu'une masse de suif de plusieurs livres.

Observations.

On a dressé ici les bœufs à courir presque aussi vîte que les chevaux avec les charrettes auxquelles ils sont attelés.

Bêtes féroces.

Le mouton & le bœuf sont si communs, qu'on en jette aux boucheries la tête & les pieds; ce qui attire, la nuit, les loups

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jusques dans la Ville. Souvent je les entends hurler aux environs. Pline observe que les lions d'Europe, qui se trouvent en Romanie, sont plus adroits & plus forts que ceux d'Afrique, & les loups d'Afrique & d'Égypte sont, dit-il, petits & de peu d'exécution. En effet, les loups du Cap sont bien moins dangereux que les nôtres. Je pourrois ajouter à cette observation, que cette supériorité s'étend aux hommes même de notre continent. Nous avons plus d'esprit & de courage que les Asiatiques & les Negres: mais il me semble que ce seroit une louange plus digne de nous, de les surpasser en justice, en bonté, & en qualités sociales.

Le tigre est plus dangereux que le loup; il est rusé comme le chat, mais il n'a pas de courage: les chiens l'attaquent hardiment.

Il n'en est pas de même du lion. Dès qu'ils ont éventé sa voie, la frayeur les saisit. S'ils le voient, ils l'arrêtent; mais

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ils ne l'approchent pas. Les chasseurs le tirent avec des susils d'un très-gros calibre. J'e ai manié quelques-uns; il n'y a guere qu'un paysan du Cap qui puisse s'en servir

On ne trouve de lions qu'à foixante lieues d'ici; cet animal habite les forêts de l'intérieur; son rugissement ressemble de loin au bruit sourd du tonnerre. Il attaque peu l'homme, qu'il ne cherche ni n'évite: mais si un chasseur le blesse, il le choisit au milieu des autres, & s'élance sur lui avec une fureur implacable. La compagnie donne pour cette chasse, des permissions & des récompenses.

Voici un sait dont j'ai pour garants, le Gouverneur, M. de Tolbak, M. Berg, le Major de la place, & les principaux habitans du lieu.

On trouve à soixante lieues du Cap, dans les terres incultes, une quantité prodigieuse de petits cabris. J'en ai vu à la ménagerie de la Compagnie; ils ont deux

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petits daguets sur la tête; leur poil est fauve avec des taches blanches. Ces animaux paissent en si grand nombre, que ceux qui marchent en ayart, dévorent toute la verdure de la campagne & deviennent fort gras, tandis que ceux qui suivent ne trouvent presque rien, & sont tres-maigres. Ils marchent ainsi en grandes colomnes jusqu'à ce qu'ils soient arrêtés par quelque chaîne de montagnes; alors ils rebroussent chemin, & ceux de la queue trouvant à leur tour des herbes nouvelles, réparent leur embonpoint, tandis que ceux qui marchoient devant le perdent. On a effayé d'en former des troupeaux, mais ils ne s'apprivoisent jamais. Ces armées innombrables sont toujours suivies de grandes troupes de lions & tigres, comme si la Nature avoit voulu assurer une subsistance aux bêtes feroces. On ne peut guères douter sur la foi des hommes que j'ai nommés, qu'il n'y ait des armées de lions dans l'intérieur de l'Afrique; d'ailleurs la

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tradition Hollandoise est conforme à l'Histoire. Polybe dit quêtant avec Scipion en Afrique, il vit un grand nombre de lions qu'on avoit mis en croix pour éloigner les autres des villages. Pompée, dit Pline, en mit à la fois six-cents aux combats du colisée; il y en avoit trois-cents quinze mâles. Il y a quelque cause physique qui semble réserver l'Afrique aux animaux. On peut présumer que c'est la disette d'eau qui a empêché les hommes de s'y multiplier & d'y former de grandes nations comme en Asie. Dans une si grande étendue de côtes il ne sort qu'un petit nombre de rivieres peu considérables. Les animaux qui paissent peuvent se passer longtems de boire. J'ai vu sur des vaisseaux, des moutons qui ne buvoient que tous les huit jours, quoiqu'ils vécussent d'herbes séches.

Les Hollandois ont formé des etablissemens à trois-cents lieues le long de l'océan, & à cent-cinquante sur le canal

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Mosambique; ils n'en ont guères à plus de cinquante lieues dans les terres. On prétend que cette Colonie peut mettre sous les armes quatre ou cinq mille Blancs; mais il seroit dissicile de les rassembler. Ils en augmenteroient bientôt le nombre, s'ils permettoient l'exercice libre des Religions. La Hollande craint peut-être pour elle-même l'accroissement de cette Colonie, préférable en tout à la métropole. L'air y est pur & tempéré; tous les vivres y abondent; un quintal de bled n'y vaut que cont sols, dix livres de moutons douzesols, une legre de vin contenant deux bariques & demie, cent cinquante livres. On percoit sur ces ventes qui se font aux Étrangers, des droits considérables; l'habitant vir à beaucoup meilleur marché.

Ce Pays donne encore au commerce, des peaux de mouton, de bœuf, de veau marin, de tigre; de l'aloës, des salaisons, du beurre, des fruits secs, & toutes sortes de comestibles. On a essayé inutilement

II Part. E

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d'y planter le caffé & la canne de sucre; les végétaux de l'Asie n'y réussissent pas. Le chêne y croît vîte, mais il ne vaut rien pour les constructions, il est trop tendre. Le sapin n'y vient pas. Le pin s'y élève à une hauteur médiocre. Ce pays auroit pu devenir, par sa position, l'entrepôt du commerce de l'Asie, mais les Arsenaux de la Marine sont dans le nord de l'Europe. D'ailleurs sa rade est peu sûre, & sa relâche est toujours périlleuse. J'ai vu dans cette saison, qui est la plus belle de l'année, plusieurs vaisseaux forcés d'appareiller. Après tout, il doit remercier la nature qui lui a donné tout ce qui étoit nécessaire aux besoins des Européens, de n'y avoir pas ajouté ce qui pouvoit servir à leurs passions.

Au Cap de Bonne-Espérance, ce 10 Février 1771.

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LETTRE XXIII.

Eselaves, Hottentots, Hollandois.

Eselaves:

L'ABONDANCE du pays se répand sur les Esclaves. Ils ont du pain & des légumes à diseretion. On distribue à deux Noirs un Mouton par semaine. Ils ne travaillent point le Dimanche. Ils couchent sur des lits avec des matelats & des cauvertures. Les hommes & les femmes sont chaudement vétus. Je parle de ces choses comme témoin, & pour l'avoir sçu de plusieurs Noirs que les François avoient vendus aux Hollandois pour les punir, disoient-ils, mais dans le fond pour y profiter. Un Esclave coûte ici une fois plus qu'a l'Isle de France. L'homme y est done une fois plus piécieux. Le sort de ces Noirs seroit préférable à celui de nos Paysans d'Europe, si quelque chose pouvoit compenser la liberté.

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Le bon traitement qu'ils éprouvent influe sur leur caractere. On est étonné de leur trouver le zele & l'activité de nos domestiques. Ce sont cependant ces mêmes Insulaires de Madagascar, qui sont si indifferens pour leurs Maîtres dans nos Colonies.

Les Hollandois tirent encore des Esclaves de Batavia. Ce sont des Malaiyes, nation très-nombreuse de l'Asie, mais peu connue en Europe. Elle a une langue & des usages qui lui sont particulier. Ils sont plus laids que les Negres, dont ils ont les traits. Leur taille est plus petite, leur peau est d'un noir cendré, leurs cheveux sont longs, mais peu fournis. Ces Malayes ont les passions très violentes.

Hottentots

Les Hottentots sont les naturels du pays, ils sont libres. Ils ne sont point voleurs, ne vendent point leurs enfans, & ne se réduisent point entr'eux à l'esclavage. Chez eux l'adultere est puni de mort, on lapide le coupable. Quelques-uns se louent comme

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Domestiques pour une piastre par an, & servent les Habitans avec tant d'affection, qu'ils exposent souvent leur vie pour eux. Ils ont pour armes la demi - lance ou zagaye.

L'administration du Cap ménage beaucoup les Hottentots. Lorsqu'ils portent des plaintes contre quelque Européen, ils sont favorablement écoutés: la présomption devant être en faveur de la Nation qui à le moins de desirs & de besoins.

J'en ai vu plusieurs venir à la Ville, en condurisant des charriots attelés quelquefois de huit paires de Bœufs. Ils ont des fouets d'une longueur prodigieuse qu'ils manient à deux mains. Le Cocher de dessus on fiége en frappe avec une égale adresse la tête ou la queue de son attelage.

Les Hottentots font des Peuples Pasteurs, ils vivent égaux; mais dans chaque Village ils choisissent, entre , deux hommes auxquels ils donnent le titre de Capitaine & de Caporal, pour regler les affaires dc

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commerce avec la compagnie. Ils vendent leurs troupeaux à très-bon marché. Ils donnent trois ou quatre Moutons pour un morceau de tabac. Quoiqu'ils aient beaucoup de bestiaux, ils attendent souvent qu'ils meurent pour les manger.

Ceux que j'ai vus avoient une peau de Mouton sur leurs épaules, un bonnet & une cointure de la même étoffe. Ils me firent voir comment ils se couchoient. Ils s'étendoient nus sur la terre & leur manteau leur servoit de couverture.

Ils ne sont pas si noirs que les Negres. Ils ont cependant comme eux le nez applati, la bouche grande & les levres épaisses. Leurs cheveux sont plus courts & plus frisés. Ils ressemblent à une ratine. J'ai observé que leur langage est trés-singulier, en ce que chaque mot qu'ils prononcent est précédé d'un claquement de langue, ce qui leur a, sans doute, fait donner le norn de choschoquas, qu'ils portent sur d'anciennes Cartes de M. de l'Isle. On croirois

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en effet qu'ils disent toujours chocchoq.

Quant au tablier des femmes Hottentotes, c'est une fable dont tout le monde m'a attesté la fausseté; elle est tirée du voyageur Kolben qui en est rempli.

Une observation plus sûre est celle de Pline, qui remarque que les animaux sont plus imbeciles à proportion que leur sang est plus gras. Les plus forts animaux ont, dit-il, le sang plus épais, & les sages l'ont plus subtil, J'ai remarqué en effet sur des Noirs blessés que leur sang se cailloit très promptement. J'attribuerois volontiers à cette cause la supériorité des Blancs sur les Noirs.

Indépendamment des Esclaves & des Hottentots, les Hollandais attachent encore à leur service des engagés. Ce sont des Européens auxquels la Compagnie fait des avances & que les Habitans prennent chez eux, en rendant à l'administration ce qu'elle a déboursé.

Ils sont pour l'ordinaire Économes sur

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les habitations. On est assez content d'eux les premieres annéés, mais l'abondance où ils vivent les rend paresseux.

Mœurs des Hollandois.

On ne donne point à jouer au Cap: on n'y fait point de visites. Les femmes veillent sur leurs domestiques & sur leurs maisons, dont les meubles sont d'une propreté extrême. Le mari s'occupe des affaires du dehors. Le soir toute la famille réunie se promene & respire le frais, lorsque la brise est tombée. Chaque jour ramene les mêmes plaisirs & les mêmes affaires.

L'union la plus tendre regne entre les parents. Le frere de mon hotesse étoit un payfan du Cap venu de 70 lieues de - là. Cet homme ne disoit mot & étoit presque toujours assis à fumer sa pipe. Il avoit avec lui un fils âgé de dix ans qui se tenoit constamment auprès de lui. Le pere mettoit la main contre sa joue & le caressoit sans lui parler; l'enfant aussi silentieux que le pere, ferroit ses grosses mains dans les siennes, en le regardant avec des

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yeux pleins de la tendresse filiale. Ce petit garçon étoit vétu comme on l'est à la campagne. Il avoit dans la maison un parent de son âge habillé proprement; ces deux enfants alloient se promener ensemble avec la plus grande intimité. Le Bourgeois ne méprisoit pas le Paysan, c'étoit son Cousin.

J'ai vu Mlle. Berg, âgée de seize ans, diriger seule une maison très-considérable. Elle recevoit les Étrangers, veilloit sur les domestiques, & maintenoit l'ordre dans une famille nombreuse, d'un air toujours satisfait. Sa jeunesse, sa beauté, ses graces, son caractère, réunissoient en sa faveur tous les suffrages; cependant je n'ai jamais remarqué quelle y fit attention. Je lui disois un jour qu'elle avoit beaucoup d'amis: j'en ai un grand, me dit-elle, c'est mon pere.

Le plaisir de ce Conseiller étoit de s'asseoir, au retour de ses affaires, au milieu de ses enfans. Ils se jettoient à son

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cou, les plus petits lui embrassoient les genoux; ils le prenoient pour juge de leurs querelles ou de leurs plaisirs, tandis que la sille aînée excusant les uns, approuvant les autres, fouriant à tous, redoubloit la joie de ce cœur paternel. Il me sembloit voir l'Antiope d'Ioménée.

Ce peuple, content du bonhour domestique que donne la vertu, ne l'a pas encore mis dans des ramons & sur le théâtre. Il n'y a pas de spectacles au Cap, & on ne les desire pas. Chacun en voit dans sa maison de sort tauchans; des domestiques heureux, des enfans bien élevés des femmes fidelles. Voilà des plaisirs que la fraction ne donne pas. Ces objets ne fournissent guère, à la conversation, aussi on y parle peu. Ce sont des gens mélancoliques qui aiment mieux sentir que raisonner. Peut-être aussi faute d'évènemens n'at-on rien à dire; mais qu'importe que l'esprit soit vuide, si le cœur est plein, & si les douces émotions de la nature peuvent l'agiter, sans

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être excitées par l'artifice, ou contraintes par de fausses bienséances?

Lorsque les filles du Cap deviennent sensibles, elles l'avouent naïvement. Elles disent que l'amour est un sentiment naturel, une passion douce, qui doit faire le charme de leur vie, & les dédommager du danger d'être meres: mais elles veulent choisir l'objet qu'elles doivent toujours aimer. Elles respecteront, disent-elles, étant femmes, les liens qu'elles se sont préparés tant filles.

Elles ne sont point un mystere de l'amour elles l'expriment comme elles le sentent. Êtes vous aimé? Vous êtes accepté, distingué, fêté, chéri publiquement. J'ai vu Mlle Nedling pleurer le départ de son amant. Je l'ai vu préparer en soupirant les présens qui devoient être les gages de sa tendresse. Elle n'en cherchoit pas de témoins, mais elle ne les fuyoit pas.

Cette bonne foi est ordinairemant suivie d'un mariage heureux. Les garçons portent la même franchise dans leurs pro-

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cédés. Ilsreviennent d'Europe pour remplir leur promesses; ils reparoissent avec le mérite du danger & d'un sentiment qui a triomphé de l'absence: l'estime se joint à l'amour, & nourrit, toute la vie, dans ces âmes constantes, le desir de plaire qu'ailleurs on porte chez ses voisins.

Quelque heureuse que soit leur vie, avec des mœurs si simples & sur une terre si abondante, tout ce qui vient de la Hollande leur est toujours cher. Leurs maisons sont tapissées des vues d'Amsterdam, de ses places publiques & de ses environs. Ils n'appellent la Hollande que la patrie; des étrangers même à leur service, n'en parlent jamais autrement. Je dèmandois à un Suédois, Officier de la Compagnie, combien la Flotte mettroit de temps à retourner en Hollande: il nous faut, dit-il, trois mois pour nous rendre dans la patrie.

Ils ont une Église sort propre, où le service Divin se fait avec la plus grande décence. Je ne sçais pas si la Religion

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ajoute à leur félicité, mais on voit parmi eux des hommes dont les peres lui ont sacrifié ce qu'ils avoient de plus cher. Ce sont les réfugiés François. Ils ont à quelques lieues du Cap un établissement appellé la petite Rochelle. Ils sont transportés de joie quand ils voient un compatriote, ils l'amenent dans leurs maisons, ils le présentent à leurs femmes & à leurs enfans, comme un homme heureux qui a vû le pays de leurs ancêtres, & qui doit y retourner. Sans cesse ils parlent de la France, ils l'admirent, ils la louent, & ils s'en plaignent comme d'une mere qui leur fut trop sévere. Ils troublent ainsi le bonheur du pays où ils vivent, par le regret de celui où ils n'ont jamais été.

On porte au Cap un grand respect aux Magistrats, & surtout au Gouverneur. Sa maison n'est diftinguée des autres que par un sentinelle, & par l'usage de sonner de la trompette lorsqu'il dîne. Cet honneur est attaché à sa place; d'ailleurs

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aucun faste n'accompagne sa personne. Il sort sans suite; on l'aborde sans difficulté. Sa maison est située sur le bord d'un canal ombragé par des chênes plantés devant sa porte. On y voit des portraits de Ruiter, de Tromp, ou de quelques hommes illustres de la Hollande. Elle est petite & simple, & convient au petit nombre de solliciteurs qui y sont appellés par leurs affaires; mais celui quil'habite est si aimé & si respecté, que les gens du pays ne passent point devant elle sans la suluer.

Il ne donne point de fêtes publiques, mais il aide de sa bourse des familles honnêtes qui sont dans l'indigence. On ne lui fait point la cour. Si on demande justice, on l'obtient du Conseil; si ce sont des secours, ce sont des devoirs pour lui: on n'auroit à solliciter que des injustices.

Il est presque toujours maître de son temps, & il en dispose pour maintenir l'union & la paix, persuadé que ce sont elles qui foat sleuir les sociétés Il ne creit pas

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que l'autorité du chef dépende de la division des membres. Je lui ai ouï dire que la meilleure politique étoit d'être droit & juste.

Il invite souvent à sa table les Etrangers. Quoi qu'âgé de 80 ans sa conversation est fort gaie; il connoît nos ouvrages d'esprit & les aime. De tous les François qu'il a vus, celui qu'il regrette d'avantage étoit l'Abbé de la Caille. Il lui avoit fait bâtir un observatoire. Il estimiot ses lumieres, sa modestie, son désintéressement, ses qualités sociales. Je n'ai connu que les ouvrages de ce Sçavant; mais en rapportant le tribut que des Etrangers rendent à sa cendre, je me félicite de finir le portrait de ces hommes eftimables par l'éloge d'un homme de ma nation.

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LETTRE XXIV

Suite de mon journal au Cap.

JE fus invité par M. Serrurier, premier Ministre des Églises, à aller voir la Bibliothèque. C'est un édifice fort propre. J'y remarquai sur-tout beaucoup de livres de Théologie qui n'y ont jamais occasionné de dispute, car les Hollandois n'y vont point. A l'extrémité du jardin de la Compagnie, il y a une ménagerie où l'on voit une grande quantité d'oiseaux. Les pélicans, que j'avois vus sur le rivage à mon arrivée, étoient les commensaux de cette maison; mais on les en avoit chassés parce qu'ils mangeoient les petits canards. Ils alloient dans le jour pêcher dans la rade, & revenoient coucher le soir à terre.

Le 10 Février on signala un Navire François; c'étoit l'Alliance, un de ceux

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que l'ouragan avoit forcé d'appareiller de Bourbon. Il avoit perdu son artimon dans la tempête. Il ne put nous donner aucune nouvelle de l'Indien. Il prit quelques vivres & continua sa route pour l'Amérique sans réparer la perte de son mât. Les Hollandois en ont de grandes provisions qu'ils conservent en les enterrant dans le sable: mais ils les vendent fort cher. Le mât de misaine de la Normande lui coûta mille écus.

Le 11 la Digue, flûte du Roi partie de l'Isle de France il y avoit un mois, vint relâcher pour faire quelques provisions. Je connoîssois le Capitaine, M. le Fer. Il me dit qu'il ne seroit pas plus de huit jours au mouillage, & que de-là il feroit route pour l'Orient. Je ne comptois plus revoir l'Indien ni mes effets; cette occasion me parut favorable; je résolus d'en profiter.

Je fis part de ma résolution à M. Berg & á M. De Tolbac: ils me réitérerent l'un & l'autre l'offre de leur bourse. Un soir,

II. Part. F

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soupant chez le Gouverneur, on parla du vin de Constance. M. de Tolbac me demanda si je n'en emporterois pas en Europe. Je lui répondis naturellement que le désordre arrivé dans mon œconomie ne me permettoit pas de faire cette emplette, à laquelle j'avois destiné une somme pour en faire présent à une personne à qui j'étois fort attaché. Il me dit qu'il vouloit me tirer de cet embarras en me donnant une alverame de vin rouge ou blanc, ou toutes les deux à la fois si cela me faisoit plaisir. Je lui répondis qu'une seule suffisoit, & que je la préfenterois de sa part à celui auquel je la destnois. «Non, dit-il, c'est vous à qui je la donne, afin que vous vous fouveniez de moi. Je ne vous demande pour toute reconnoissance que de m'écrire votre arrivée». Il me l'envoya le lendemain. M. Berg, de son côté, à qui j'avois beaucoup parlé des honnêtetés que j'avois reçues de Monsieur & de Mademoiselle de Cremon, me dit qu'il se chargeoit de

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ma reconnoissance, & qu'il leur enverroit de ma part vingt-quatre bouteilles de vin de Constance.

Dans une situation où je manquois de tout, je trouvois mon sort heureux d'avoir rencontré parmi des étrangers, des hommes si obligeans.

J'arrêtai avec le Capitaine de la Digue mon passage en France, à raison de sixcents livres. Il devoit partir quelques jours après. J'usai avec beaucoup de circonspection, du crédit de M. Berg. Je me fis faire un habit uni & un peu de linge. C'étoit là tout l'équipage d'un Officier qui revenoit des Indes Orientales. Nonseulement j'avois perdu tous mes effets, mais je me trouvois endetté de plus, de quatorze-cents livres.

A peine j'avois fait mes arrangemens, que le vaisseau l'Africain vint mouiller au Cap; il venoit y chercher des vivres; il étoit parti de l'Isle de France vers la mi-Janvier. Il nous apportoit des nouvelles

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de l'Indien: voici ce que nous en apprîmes.

Ce malheureux vaisseau avoit perdu tous fes mâts dans la tempête; & après avoir tenu la mer plus d'un mois, il étoit enfin retourné à l'Isle de France en si mauvais état, qu'on l'avoit désarmé. Il avoit reçu des coups de mer par ses hauts qui avoient mouillé une partie de sa cargaison, & inondé la sainte-barbe au point que les malles des passagers y flottoient. Un honnete-homme, appellé M. de Moncherat, m'écrivoit qu'il s'étoit chargé de visiter les miennes à leur arrivée, & qu'à l'exception de ce qui étoit dans ma chambre, il y avoit eu peu de dommage.

On nous raconta un événement bien étrange arrivé sur l'Indien. Entre les mauvais sujets qui viennent à l'Isle de France, on y avoit fait passer un homme de bonne maison, appellé M. de **** Il avoit assassiné en France son beau freire. Dans la traversée il eut

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une querelle avec le Subrecargue de son vaisseau. En arrivant à terre, en plein jour sur la place publique, sans autre formalité, il le perça de son épée, & lui en rompit la lame dans le corps. Il s'enfuit dans les bois, d'où on le ramena en prison. Son procès fut fait, & il alloit être condamné au supplice lorsqu'on fit, la nuit, un trou au mur de sa prison, par où il s'évada.

Cet événement étoit arrivé deux mois avant mon départ.

Pendant la tempête qu'essuya l'Indien, le mât de misaine rompit, & tomba la mer. On se hâtoit d'en couper les cordages, lorsqu'on vit au milieu des lames, un matelot accroché à la hune de ce mât flottant. Il crioit sauvez-moi, sauvez-moi, je suis ****. En effet c'étoit ce misérable. Au retour de l'Indien à l'Isle de France, on le fit encore évadef. M. de Tolbac disoit a ce sujet, «qui doit être pendu ne peut pas se noyer».

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On n'avoit reçu aucune nouvelle de l'Alliance qui avoit probablement péri.

Ce fut pour moi un grand bonheur de recevoir mes effets à la veille de mon départ, & de n'être plus sur l'Indien, qui probablement resteroit longtemps à l'Ifle de France.

La Digue différa son départ jusqu'au 2 Mars. Je payai toute ma dépense avec mes lettres de change sur le trésor des Colonies, à fix mois de vue, & j'y perdis vingt-deux pour cent d'escompte.

Je pris congé du Gouverneur, & de M. Berg, qui me donna beaucoup de curiosités naturelles. Je lui avois fait part de quelques-unes des miennes. Mlle Berg me donna trois perruches à tête grise, groffes comme des moineaux; elles venoient de Madagascar, Mon hotesse me fit une provision de fruits, & me souhaita, en pleurant, ainsi que sa famille, un heureux voyage.

Je quittai à regret de si bonnes gens

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& ces jardins d'arbres fruitiers d'Europe que je laissois au mois de Mars chargés de fruits. J'avois cependant un grand plaisir à imaginer que j'allois les retrouver couverts de fleurs en Europe, & que dans un an j'aurois eu deux étés sans hyver: mais, ce qui vaut encore mieux que les beaux pays & les douces saisons, j'allois revoir ma patrie & mes amis.

LETTRE XXV.

Départ du Cap; description de l'Ascension.

LE 2 de Mars à deux heures après midi, nous appareillâmes avec six vaisseaux de la Flotte de Batavia. Les six autres étoient partis il y avoit quinze jours. Nous fortîmes par la deuxieme ouverture de la Baye, laissant l'Isle Roben à gauche. Nous dépaffâmes bien vîte les navires Hollan-

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dois. Ils vont de compagnie jusqu'à la hauteur des Açores, où deux vaisseaux de Guerre de leur Nation les attendent pour les convoyer jusqu'en Hollande.

Les marins regardent le Cap comme le tiers du chemin de l'Isle de France en Europe; ils comptent un autre tiers du Cap au passage de la Ligne inclusivement: le troisieme est pour le reste de la route.

Huit jours après notre départ, pendant que nous étions sur le pont, après dîner, dans une parfaite sécurité, on vit sortir une grande flâme da la cheminée de la cuisine; elle s'élevoit jusqu'à la hauteur de l'écoute de misaine. Tout le monde courut sur l'avant. Ce ne fut qu'une terreur panique: un cuisinier mal-adroit avoit répandu des graisses dans le foyer de sa cuisine. On conta, à ce sujet, que le feu ayant pris à la misaine du vaisseau le… toute la voilure de l'avant fut enflâmée dans un instant. Les Officiers & l'Équipage avoient perdu la tête, & vinrent en

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tumulte avertir le Capitaine. Il sortit de sa chambre & leur dit froidement: mes amis, ce n'est rien; il n'y a qu'à ariver. En effet, la flamme poussée en avant par le vent arriere s'amortit dès qu'il n'y eut plus de toile. Cet homme de sangfroid s'appelloit M. de Surville. C'étoit un Capitaine de la Compagnie du plus grand mérite.

Nous eûmes constamment le vent du sudest, & une belle mer jusqu'à l'Ascension. Le 20 Mars nous étions par sa latitude, qui est de huit dég, sud, mais nous avions trop pris de l'est, Nous fûmes obligés de courir en longitude, notre intention étant d'y mouiller pour y pêcher de la tortue.

Le 22 au matin nous en eûmes la vue. On apperçoit cette Isle de dix lieues, quoiqu'elle n'ait gueres qu'une lieue & demie de diamètre. On y distingue un morne pointu appellé la montagne verte. Le reste de l'Isle est formé de collines noires & rousses, & les parties

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des rochers voifines de la mer étoient toutes blanches de la fiente des oiseaux.

En approchant, le païsage devient bien plus affreux. Nous longeâmes la côte pour arriver au mouillage, qui est dans le nordouest. Nous apperçûmes au pied de ces mornes noirs comme les ruines d'une ville immense. Ce sont des rochers fondus, qui ont coulé d'un ancien volcan; ils se font répandus dans la plaine & jusqu'à la mer, sous des formes très-bisarres. Tout le rivage dans cette partie en est formé. Ce sont des pyramides, des grottes, des demi-voûtes, des cul - de - lampes; les flots se brisent contre ces anfractuosités: tantôt ils les couvrent & forment, en retombant, des nappes d'écumes; tantôt trouvant des plateaux élevés, percés de trous, ils les frappent en-dessous & jaillissent en longs jets d'eau ou en aigrettes. Ces rivages noirs & blancs étoient couverts d'oiseaux marins. Quantité de Frégates

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nous entourerent & voloient dans nos manœuvres, où on les prenoit à la main.

Nous mouillâmes le soir à l'entrée de la grande anse. Je descendis dans le canot avec les gens destinés à la pêche de la tortue. Le débarquement est au pied d'une masse de rochers que l'on apperçoit du mouillage à l'extrêmité de l'anse sur la droite. Nous descendîmes sur un gros sable très-beau. Il est blanc, mêlé de grains rouges, jaunes, & de toutes les couleurs, comme ces grains d'anis appellés mignonette. A quelques pas de-là nous trouvâmes une petite grotte dans laquelle est une bouteille où les vaisseaux qui passent mettent des lettres. On casse la bouteille pour les lire, après quoi on les remet dans une autre.

Nous avançâmes environ cinquante pas en prenant sur la gauche derriere les rochers. Il y a là une petite plaine, dont le sol se brisoit sous nos pieds, comme

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s'il eût été glacé. J'y goûtai; c'étoit du sel, ce qui me parut étrange, n'y ayant pas d'apparence que la mer vienne jusques-là.

On apporta du bois, la marmite, & la voile du canot sur laquelle nos Matelots se coucherent en attendant la nuit. Ce n'est que surles huit heures du soir que les tortues montent au rivage. Nos gens se reposoient tranquillement, lorsque l'un deux se leva en sursaut en criant: un mort, voici un mort… En effet, à une petite croix élevée sur un monceau de sable, nous vîmes qu'on y avoit enterré quelqu'un. Cet homme s'étoit couché dessus sans y penser; aucun de nos Matelots ne voulut rester là davantage: il fallut, pour leur complaire, avancer cent pas plus loin.

La lune se leva & vint éclairer cette solitude. Salumiere qui rend les sites agréables plus touchants, rendoit celui-ci plus effroyable. Nous étions au pied d'un, morne noir, au haut duquel on distinguoit une

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grande croix que des marins y ont plantée. Devant nous la plaine étoit couverte de rochers, d'où s'élevoit une infinité de pointes de la hauteur d'un homme. La lune faisoit briller leur sommet blanchi de la fiente des oiseaux. Ces têtes blanches sur ces corps noirs, dont les uns étoient debout, & les autres inclinés, paroissoient comme des spectres errans sur des tombeaux. Le plus profond silenoe regnoit sur cette terre désolée; de tems à autre on entendoit feulement le bruit de la mer sur la côte, où le cri vague de quelque frégate effrayée d'y voir des habitans.

Nous fûmes dans la grande anse attendre les tortues. Nous étions couchés sur le ventre dans le plus grand silence. Au moindre bruit cet animal se retire. Enfin nous en vîmes sortir trois des flots; on les distinguoit comme des masses noires qui grimpoient lentement sur le sable du rivage. Nous courûmes à la premiere:

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mais notre impatience nous la fit manquer. Elle redescendit la pente & se mit à la nâge. La seconde étoit plus avancée, & ne put retourner sur ses pas. Nous la jettâmes sur le dos. Dans le reste de la nuit, & dans la même anse, nous en tournâmes plus de cinquante, dont quelquesunes pesoient cinq-cents livres.

Le rivage étoit tout creusé de trous où elles pondent jusqu'à trois - cents œufs, qu'elles recouvrent de sable, où le soleil les fait éclorre. On tua une tortue & on en fit du bouillon; après quoi, je fus me coucher dans la grotte où l'on met les lettres, afin de jouir de l'abri du rocher, du bruit de la mer, & de la mollesse du sable. J'avois chargé un Matelot d'y porter mon fac de nuit: mais jamais il n'osa passer seul devant le lieu où il avoit vu un homme enterré. Il n'y a rien à la fois de si hardi & de si fuperftitieux que les Matelots.

Je dormis avec grand plaisir. A mon réveil je trouvai un scorpion & des cancre.

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las à l'entrée de ma caverne. Je ne vis aux environs, d'autres herbes qu'une espece de tithimale ou éclaire. Son suc étoit laiteux & très-acre: l'herbe & les animaux étoient dignes du pays.

Je montai sur le flanc d'un des mornes, dont le sol retentissoit sous mes pieds. C'étoit une véritable cendre rousse & salée. C'est peut-être de-là que provient la petite saline où nous avions passé la nuit. Un fou vint s'abbatre à quelques pas de moi. Je lui présentai ma canne, il la saisit de son bec sans prendre son vol. Ces oiseaux se laissoient prendre à la main, ainsi que toutes les especes qui n'ont pas éprouvé la société de l'homme; ce qui prouve qu'il y a une sorte de bonté & de confiance naturelle à toutes les créatures envers les animaux qu'ils ne croient pas malfaisans. Les oiseaux n'ont pas peur des bœufs.

Nos Matelots tuerent beaucoup de frégates pour leur enlever une petite por-

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tion de graisse qu'elles ont vers le cou. Ils croient que c'est un spécifique contre la goutte, parce que cet oiseau est fort léger: mais la nature, qui a attaché ce mal à notre intempérance, n'en a pas mis le remede dans notre cruauté.

Sur les dix heures du matin la chaloupe vint embarquer les tortues. Comme la lame étoit grosse, elle se mouilla au large, & avec une corde placée à terre, en va & vient; elle les tira à elle l'une après l'autre.

Cette manœuvre nous occupa toute la journée. Le soir on remit à la mer les tortues qui nous étoient inutiles. Quand elles sont longtems sur le dos, les yeux leur deviennent rouges comme des cerises, & leur sortent de la tête. Il y en avoit plusieurs sur le rivage, que d'autres vaisseaux avoient laissé mourir dans cette situation. C'est une négligence cruelle.

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LETTRE XXVI.

Conjectures sur l'antiquité du sol de l'Ascension, de l'Isle de France, du Cap de Bonne-Espérance, & de l'Europe.

PENDANT que nos matelots travailloient à embarquer les tortues, je fus m'asseoir dans une des cavités de ces rochers dont la plaine est couverte; à la vue de ce désordre effroyable, je fis quelques réflexions.

Si ces ruines, me disois-je, étoient celles d'une Ville, que de Mémoires nous aurions sur ceux qui l'ont bâtie & sur ceux qui l'ont ruinée! Il n'y a point de colonne en Europe qui n'ait son Historien.

Tous les Sçavans conviennent de l'origine & de la durée de Babylone, qui n'a

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plus d'habitans, & personne n'est d'accord sur la nature & l'antiquité du globe, qui est la patrie de tous les hommes. Les uns le forment par le feu, les autres par l'eau: ceux-ci par les loix du mouvement, ceuxlà par celles de la cryftalisation. Les peuples d'occident croient qu'il n'a pas sixmille ans, ceux de l'orient disent qu'il est éternel.

Il est probable qu'il n'y auroit qu'un systême, si le reste de la terre ressembloit à cette Isle. Ces pierres-ponces, ces collines de cendres, ces rocs fondus qui ont bouillonné comme du mâchefer, prouvent évidemment qu'elle doit son origine à un volcan: mais combien y a-t-il d'années que son explosion s'est faite?

Conjectures par l'affaissement des collines.

Il me semble que si ce tems étoit fort reculé, ces monceaux de cendres ne seroient pas en pyramides: la pluie, le soleil les eût affaissés. Les angles & les contours de ces roches ne seroient

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pas aigus & tranchants, parce qu'une longue action de l'atmosphere détruit les parties saillantes des corps: des statues de marbre taillées par les Grecs sont redevenues à l'air des blocs informes.

Par le dépérissement des rochers.

Seroit-il donc si difficile de juger de l'ancienneté d'un corps par son dépérissement, puisqu'on juge bien de l'antiquité d'une médaille par sa rouille? Un vieux rocher n'est-il pas une médaille de la terre frappée par le tems?

Par leaf profondeur dans le sol.

D'ailleurs, si cette Isle étoit fort ancienne, ces blocs de pierre qui sont à la surface de la terre, s'y seroient ensevelis par leur propre poids; c'est un effet lent, mais sûr de la pesanteur. Les piles de boulets & les canons posés sur le sol des arsenaux s'y enterrent en peu d'années. La plupart des monumens de la Gréce & de l'Italie se sont enfoncés au dessus de leur soubassement. Quelques-uns meme ont tout-a-fait disparu.

Si donc je pouvois sçavoir combien un

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De l'Ascension.

corps dont la forme & la pesanteur est connue doit mettre de tems à s'enfoncer dans un terrein dont on connoît la rèsistance,, j'aurois un rapport qui me feroit trouver celui que je cherche. Le calcul sera facile quand les. expériences seront faites; en attendant je peux croire raisonnablement que cette Isle est très-moderne.

De l'Isle de France.

J'en peux penser autant de l'Isle de France; mais comme ses montagnes pointues ont déjà des croupes, comme ses rochers sont enfoncés au tiers ou au quart en terre, & que leurs angles sont un peu émoussés, je suis persuadé que sa date remonte plusieurs siecles au de-là.

Du Cap de Bonne-Espérance.

Le Cap de Bonne-Espérance me paroît beaucoup plus ancien. Les rochers qui se sont détachés du sommet des montagnes sont au Cap tout-à-fait enfoncés dans la terre, où on les retrouve en creusant. Les montagnes ont toutes à leur pied des taluds fort élevés, formés par les débris de leurs parties supérieures. Ces débris en ont été

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détachés par une longue action de l'atmosphere, ce qui est si vrai qu'ils sont en plus grande quantité aux endroits où les vents ont coutume de souffler. Je l'ai observé sur la montagne de la Table, dont la partie opposée au vent de sud-est est bien plus en talud que celle qui regarde la Ville.

J'ai remarqué encore sur la montagne de la Table, des pierres isolées de la grosseur d'un tonneau, dont les angles étoient bien arrondis. Leur fragmens même n'ont plus d'arrêtes vives: ils forment un gravier blanc & lisse, semblable à des amandes applaties. Ces pierres sont fort dures, & ressemblent pour la couleur & le grain à des tablettes de porcelaine usées.

Conjectutes par la couche végétale.

Le dépérissement de ces corps annonce une assez grande antiquité; cependant je n'ai pas trouvé sur la Table que la couche de terre végétale eût plus de deux pouces de profondeur, quoique les plantes y

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soient communes; en beaucoup d'endroits même le roc est nud. Il n'y a donc pas un grand nombre de siècles que les végétaux y croissent Toutefois on n'en peut rien conclure, parce que le sommet n'étant ni de sable ni de pierre poreuse, mais une espèce de caillou blanc, poli & dur, les semences des plantes y auront été longtems portées par les vents avant d'y pouvoir germer.

La couche végétale dans les plaines est beaucoup plus épaiasse, mais on n'en pourroit rien conclure pour l'antiquité du sol; parce que quand cette couche y est considérable, elle peut y avoir été apportée des montagnes voisines par les pluies, ou avoir été entraînée plus loin, quand elle y est rare.

S'il existoit en Europe une montagne élevée, isolée, & dont le sommet fut applati comme celui de la Table, sans être comme lui d'une matiere contraire à la végétation, on pourroit comparer l'épaisseur de sa terre végétale à celle d'un ter-

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rein nouveau & pareillement isolé, par exemple à la croûte de quelques-unas de ces isles qui depuis cent ans se sont formées à l'embouchure de la Loire.

De l'antiquité de l'Europe.

En attendant l'expérience je présume que l'Europe est plus ancienne que la terre du Cap, parce que le sommet de ses montagnes n'a pas plus d'escarpement, que leurs flancs ont une pente plus douce, & que les rochers qui sont encore à la surface de la terre sont écornés & arrondis.

Il ne s'agit point ici des rochers qui paroissent sur le flanc des montagnes que la mer, les torrents ou le débordement des rivieres ont escarpées, ni des pierres que les pluies mettent à découvert dans les plaines dont elles entraînent la terre, & encore moins des cailloux des champs que la charrue couvre & découvre chaque année: mais de ceux qui par leur masse & leur situation n'obéissent qu'aux seules loix de la pesanteur. Je n'en ai: vu aucun de cette espèce dans les plaines de la Russie

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& de la Pologne. La Finlande est pavée de rochers, mais ils sont d'une configuration toute différente; ce sont des collines & des vallons entiers de roc vif. C'est en quelque sorte la terre qui est pétrifiée. Cependant comme les sapins croissent sur les croupes de ces collines; il paroît qu'elles sont depuis longtems à l'air qui les décompose. Il paroît même que sous une température moins froide cette décomposition se seroit accélérée bien plus vîte; mais la neige les met pendant six mois à couvert de l'action de l'atmosphere, & le froid qui durcit la terre retarde l'effet de leur pesanteur.

L'espèce de roche que je crois propre aux expériences est celle des environs de Fontainebleau. Ce sont de grosses masses de grès, arrondies, détachées les unes des autres. Quelques-unes sont ensevelies dans le sol à moitié ou aux deux tiers, d'autres sont empilées à la surface comme des amas de pierres à bâtir. Ce sont probable-

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ment les sommets de quelque montagne pierreuse qui n'ont pas tout-à-fait disparu Il est probable que chaque siécle acheve de les enfoncer dans le sol, & qu'il y en avoit beaucoup plus il y a deux mille ans. L'action des élémens & de la pesanteur tend à arrondir le globe. Un jour les montagnes de l'Europe auront beaucoup moins de pente, un jour la mer aura dissous les rochers des côtes où elle se brise aujourd'hui, comme elle a détruit ceux de Carybde & de Scylla.

Conjectures sur sa population.

J'ouvris ensuite un livre d'Histoire pour me dissiper. Je tombai sur un endroit où l'Auteur dit de quelques familles Européennes que leur origine se perd dans la nuit du tems, comme si leur ancêtres étoient nés avant le soleil. Il parloit ailleurs des peuples du nord comme des fabricateurs du Genre Humain, officina Gentium: ce déluge de Barbares, dit-il, que le nord ne pouvoit plus contenir.

J'ai vécu quelque tems dans le nord,

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où j'ai parcouru plus de huit-cents lieues, & je ne me rappelle pas y avoir vu aucun monument ancien. Cependant les sociétés nombreuses laissent des traces durables; & depuis le petit clocher d'un Village jusqu'aux pyramides d'Egypte toute terre qui fut cultivée porte des témoignages de l'industrie humaine. Les champs de la Grece & de l'Italie sont couverts de ruines antiques, pourquoi n'en trouve-t-on pas en Russie & en Pologne! C'est que les hommes ne se multiplient qu'avec les fruits de la terre; c'est que le nord de l'Europe étoit inculte lorsque le midi étoit couvert de moissons, de vignobles & d'oliviers (Note premiere.) Ces Peuples dans l'abondance éleverent des autels à tous les biens. Cerès, Pomone, Bacchus, Flore, Palès, les Zephirs, les Nymphes, &c. tout ce qui étoit plaisir fut Divinité. La jeune fille offroit des colombes à l'Amour, des guirlandes aux Grâces, & prioit (Note seconde.) Lucine de lui donner un mari

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fidele. La Religion suivoit alors les mouvements de la nature, & comme la reconnoissance étoit dans tous les cœurs, la terre fous un Ciel favorable se couvrait d'Autels. On vit dans chaque verger le Dieu des Jardins, Neptune sur les rivages, l'Amour dans tous les bosquets: les Nayades eûrent des grottes, les Muses des portiques, Minerve des péristiles; l'obélisque de Diane parut dans les taillis, & le Temple de Vénus éleva sa coupole au-dessus des forêts.

Mais lorsqu'un habitant de ces belles contrées fut obligé de chercher au nord une nouvelle patrie, lorsqu'il eut pénétré avec sa famille malheureuse sous l'ourse glacée, Dieux! quel fut son effroi aux approches de l'hyver! Le soleil paroissoit à peine au-dessus de l'horison, son disque étoit rouge & ténébreux. Le souffle des vents faisoit éclater le tronc des sapins: les fontaines se figeoient, & les fleuves s'étoient

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arrêtés. Une neige épaisse couvroit les prés, les bois & les lacs. Les plantes, les graines, les sources, tout ce qui soutient la vie étoit mort. On ne pouvoit même ni respirer, ni toucher à rien, car la mort étoit dans l'air, & la douleur sortoit de tous les corps. Ah! quand cet infortunée entendit les cris de fes enfans que le climat dévoroit, quand il vit sur leurs joues las larmes se vitrifier, & leurs bras tendus vers lui se roidir… qu'il eut d'horreur de ces retraites funestes! Osa-t-il espérer une postérité de la nature, & des moissons de ces campagnes de fer! Sa main dût frémir d'ouvrir un sol qui tuoit ses habitans. Il ne lui resta que de joindre sa misere à celle d'un troupeau, de chercher avec lui la mousse des arbres, & d'errer sur une terre où le repos coûtoit la vie. Seulement il s'y creusa des tannieres, & si dans la suite on vit du sein de ces neiges fortir quelque monument, sans doute ce fut un tombeau.

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Il est Probable que le nord de l'Europe ne se peupla que lorsque le midi lui-même fut Abandonné. Les Grecs, si souvent tourmentés par leurs tyrans, préférerent enfin la liberté à la beauté du Ciel. Une Partie d'entre eux transporta en Hongrie, en Bohème, en Pologne & en Russie les Arts par lesquels l'homme surmonte les éléments, & feul de tous les animaux peut vivre dans tous les climats. Depuis la Morée jusqu'à Arcangel sur une largeur de plus de cinq-cents lieues on ne parle que la langue Esclavone, dont les mots & les lettres mêmes dérivent du Grec. Les Nations du Nord doivent donc leur origine aux Grecs; elles ont dû rentrer dans la Barbarie, en sortir tard, & ne développer leur puissance que sous une bonne législation. Pierre premier a jetté les fondements de leur grandeur moderne, & aujourd'hui une grande Impératrice leur donne des loix dignes de l'Aréopage.

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NOTE PREMIERE.

DANÜS vint d'Egypte chez les Grecs exprès pour leur apprendre à faire des puits, tant la plus belle partie de l'Europe & la premiere civilisée étoit encore ans l'enfance. Les Grecs furent si étonnés de voir les filles de Danaüs tirer de l'eau d'un puits sans le vuider qu'ils s'imaginerent que c'étoit un tonneau inépuisable, ou que le seau du puits étoit criblé, & voilà la fable des Danaïdes. On n'a pas de date de l'arrivée de Danaüs, parce qu'il y a trois mille ans les Peuples policés de l'Europe n'avoient pas de Chronologie.

Quatre-cent-cinquante ans avant la fondation de Rome, Minos construisit les premiers bateaux; Dédale dans le même tems inventa les outils, l'art du Charpentier, & les voiles de vaisseaux, qui passerent pour des aîles: de-là l'Histoire de son fils Icare.

L'art de sculpter commençà à Scio 300 ans avant la fondation de Rome. Celui de peindre & de jetter en fonte ne fut inventé que du tems de Phidias, l'an de Rome 308. D'autres arts encore plus utiles avoient une moindre antiquité.

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Voyons en quel tems ils ont commencé chez les Romains. Avant Servius Tullius on ne battoit point monnoie. Il fut le premier qui en fit frapper de cuivre. C'étoient des as qui pesoient deux livres, comme les pieces de Suede d'aujourd'hui. Ce ne fut que l'an de Rome 585 que l'on battit pour la premiere fois de la monnoie d'argent, & ce ne fut qu'en 647 que l'on frappa de la monnoye d'or. (*) On ne vécut à Rome que de bouillie ou de fromentée jusqu'à l'année 580, où pour la premiere fois les Boulangers & les Médecins Grecs vinrent s'établir à Rome.

L'agriculture n'étoit pas plus avancée. Les Grecs avoient tiré la vigne de l'Asie, selon Plutarque. Elle passa ensuite chez les Latins, mais le vin étoit si rare sous Numa qu'il désondit qu'on en arrosât les buchers des funérailles. Lucius Hapinianus, Général contre les Samnites, fit vu d'en offrir un petit gobelet à Jupiter 'il gagndit

(*) Depuis les Romains on a imaginé de la monnoye de papier. Comme on voit, tout se perfectionne. ai perdu sur cette perfection de l'Art trente trois pour cent. Je ne scais pas si les autres Arts font d'aussi grands progrès.

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la bataille: tant le vin alors étoit rare, dit Pline.

Selon Fenestella, l'an de Rome 183, il n'y avoit point d'oliviers en Italie, en Espagne & en Afrique. Pline dit qu'en 440 il n'y avoit d'oliviers en Italie qu'à 40 milles de la mer, & que l'huile ne devint commune qu'en 690: mais sous Caton on n'avoit pas encore imaginé d'exprimer de l'huile d'autres graines que de l'olive.

Quant aux légumes, les Romains tirerent les eschalottes, ou ascalonites, d'Ascalon en Judée; les oignons, & la chicorée dont le nom Chicorium est égyptien, de Chypre & d'Egypte; la menthe & cinq sortes de navets, de Grece; la porée blanche, de Sicile; les choux, de Naples; les cardons, de Carthage; le chervi, ou carvi deCarie; les melons, de Lacédémone & de Béotie.

Ils avoient importé de même la plupart de leurs arbres fruitiers des pays plus orientaux; les figuiers des environs de Troye, d'Hircanie & de Syrie, les citronniers de la Mèdie, les noyers & les pêchers de la Perse, le nesslier, le coignassier, le cyprès & le plane de Candie, le châtaignier de Sardaigne, le myrthe de la Grece, les lauriers de Delphes & de Chypre, les grenadiers

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d'Afrique, beaucoup d'especes de pom niers & de poiriers du Royaume d'Epire; les pruniers, du tems de Caton, étoient sort rares: ceux que nous appellons de damas venoient d'Arménie. De son tems il n'y avoit point d'amandiers en Italie. Les avelines vinrent à Rome du royaume de Pont, d'où Lucullus apporta aussi les cerises; les pistaches furent apportées de Surie par Vitellius, & les jujubes de Syrie, par le Consul Papinianus, sous Auguste.

Les Gaulois ont tiré de l'Italie leurs Arts & leurs végétaux. De quoi vivoient-ils donc quand les Romains n'avoient encore ni légumes, ni fruits, ni pain, ni vin, ni argent, ni industrie? S'ils vivoient en Peuples pasteurs, ils n'étoient pas nombreux. Et qu'étoient ce alors que les Nations du Nord? Celles qui sirent une incursion en Italie du tems de Marius, étoient probablement des Nations errantes comme celles du Canada. Les Scythes les chassoient vers l'occident & vers le midi.

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SECONDE NOTE.

L'Es jeunes Filles chantoient à Rome, dans les jeux séculaires:

Rite maturos apertre partus
Lenis Illithya, tuere matres,
Sipe tu Lucina probas vocari,
Seu Genitalis

Diva; producas-sobolem, patrùmque
Prosperes decreta super jugandis
Fæminis, prolisque novæ feraci:
Lege marua.

HORAT epod. lib. ode r4.

Ce qui veut dire: Donnez à nos meres d'heureux accouchements, douce Lucine, qui présidez à la naissance des hommes; Déesse de la generation, préparez pour nous une nouvelle postérité, & faites réussir les loix up Sénat on faveur des Mariages.

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LETTRE XXVII.

Observations sur l'Ascension. Départ. Arrivée en France.

MEs réflexions sur I'Ascension m'avoient mené assez loin; c'est qu'on jouit des objets agréables, & que les tristes font réfléchir. Aussi l'homme heureux ne raisonne guère: il n'y a que celui qui fouffre qui médite, pour trouver au moins des rapports utiles dans les maux qui l'environnent. Tant il est vrai que la nature a fait, du plaisir, le ressort de l'homme; quand elle n'a pu le placer dans son cœur, elle l'a mis dans sa tête.

Quoique l'Ascension foit sans terre & sans eau, elle ne tient point sur le globe une place inutile. La tortue y trouve trois mois de l'année à faire ses pointes loin du bruit. C'est un animal solitaire qui fuit les rivages fréquentés. Un vaisseau qui

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mouille ici pendant vingt-quatre heures; la chasse de la Baye pendant plusieurs jours, & s'il tire du canon, elle ne reparoît pas de plusieurs semaines. Les frégates & les fous ont plus de familiarité, parce qu'ils ont moins d'expérience: mais sur les côtes habitées, ils choisissent les pics les plus inaccessibles, & ne se laissent point approcher. L'Ascension est pour eux une république: les mœurs primitives s'y conservent, & l'espece s'y multiplie, parce qu'aucun tyran n'y peut vivre. Sans doute l'Être Suprême a voulu qu'il existât des sables stériles au milieu de la mer, des terres désolées, mais protégées par les élémens, comme des lieux de refuge & des asyles sacrés où les animaux pussent goûter des biens qui ne leur sont pas moins chers qu'aux hommes, le repos & la liberté.

Cette Isle a encore sa franchise naturelle, que de si belles contrées ont perdue. Quoique située entre l'Afrique & l'Amérique, elle a échappé à l'esclavage

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qui a flétri, ces deux vastes continents. Elle est commune à toutes les nations &c n'appartient à aucune. Il est rare cependant d'y voir mouiller d'autres vaisseaux que des Anglois & des François, qui s'y arrêtent en revenant des Indes. Les Hollandois qui relâchent au Cap n'ont pas besoin de chercher de nouveaux vivres.

L'air de l'Ascension est très-pur. J'y ai couché deux nuits à l'air sans couverture: j'y ai vu tomber de la pluie, & les nuages s'arrêter au sommet de la montagne verte qui ne m'a paru guère plus élevée que Montmartre. C'est, sans doute un effet de l'attraction, qui est plus sensible sur la mer que sur la terre.

Lorsqu'on débarque dans cette Isle quelque matelot scorbutique, on le couvre de sable, & il éprouve un soulagement très-prompt. Quoique je me portasse bien, je me tins quelque temps les jambes dans cette espece de bain sec, & j'eprouvai pendant plusieurs jours, une agitation extra-

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ordinaire dans mon sang; je n'en scas pas trop la raison. Je crois cependant que ce sable n'étant formé que de parties calcaires, il aspire sur la peau où il s'attache, les humeurs internes: à peu-près comme ces pierres absorbantes que l'on pose sur les piquâres des bêtes venimeuses, en tirent le venin. il seroit à fouhaiter que quelque habile Médecin essayât sur d'autres maladies, un remede que le seul instinct a appris aux matelots scorbutiques.

Nous passames encore cette nuit à terre. A dix heures du soir je fus me baigner dans une petite anse, qui est entre la grande & le débarquement. Elle est entourée d'une chaîne de rochers en demicercle. Au fond de cette anse, le sable est élevé de plus de quinze pieds, & va en pente jusqu'à la mer. A l'entrée il y a plusieurs bancs de rochers à fleur d'eau. La mer qui étoit fort agitée, s'y brisoit avec un bruit terrible, & venoit se développer bien avant dans la petite Bays.

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Je me tenois accroché. aux angles des rochers, & les vagues en roulant venoient me passer quelquefois jusques sur la tête.

Le 34 au matin, la barre se trouva très grosse. La Digue mit son pavillon, & nous sit signal de départ. Il n'étoit plus possible à la chaloupe de mettre à terre au lieu ordinaire du débarquement. Elle fut prendre dans la Baye une douzaine de tortues qu'on avoit réservées, & revint ensuite mouiller un grapin à une demiportée de fusil du lieu où nous étions. Les matelots les plus vigoureux se mirent tout nuds, & profitant de l'instant oú la lame quittoit le rivage, ils portoient en courant les effets & les passagers.

J'avois fait remarquer à l'Officier qu'elle étoit suffisamment chargée. Il restoit vingt hommes à terre, il y en avoit autant dessus son bord. Il voulut épargner au canot un second voyage: on continua d'embarquer. Sur ces entrefaites, une lame monstrueuse

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soulevant la chaloupe, fit casser son grapin, & le jetta sur le sable. Huit ou dix hommes qui étoient dans l'eau jusqu'à la ceinture, penserent en être écrafés. Si elle étoit venue en travers, elle étoit perdue: heureusement elle s'échoua sur l'arriere. Deux ou trois vagues confécutives la mâterent presque debout, & dans ce mouvement, elle embarqua de son avant, une grande quantité d'eau: la frayeur prit à plusieurs passagers qui étoient dessus; ils se jetterent à la mer & penserent se noyer; enfin tous nos matelots réunis faisant effort tous à la fois, parvinrent à la remettre à flot.

Le canot revint quelque temps après embarquer ce qui étoit resté; peu s'en fallut que le même accident ne lui arrivât.

Si ce double malheur fût survenu, nous eussions été fort à plaindre. Le vaisseau eût continué sa route, & nous n'eussions trouvé ni eau ni bois dans cette Isle. On

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prétend cependant qu'il se trouve quelques flaques d'eau dans les rochers au pied de la montagne verte: on assure qu'il y a aussi des cabris fort maigres qui y vivent d'une espece de chiendent. On y avoit planté des cocotiers qui n'y ont pas réussi. Il est probable que ces cabris assamés en auront mangé les germes.

Observation

J'observai à l'Ascension que la partie du sud-est étoit toute formée de laves, & celle du nord-ouest de collines de cendres, d'où je conclus que les vents étoient au sud-est lorsque ce volcan sortit de la mer, & qu'ils sousloient lentement, sans quoi ils auroient dispersé les cendres de ces mornes, au lieu de les rassembler. J'en présumai aussi que le foyer des volcans n'étoit point allumé pár les revolutions de l'atmosphere, & que les orages de la terre étoient indépendans de ceux de l'air.

Ils paroîitroient plutôt dépendre des eaux. De tous les volcans que je connois, il n'y en a pas un qui ne soit dans le voisinage de

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la mer, ou d'un grand lac. J'ai fait autrefois cette observation, en cherchant à expliquer leur cause. Elle fut le résultat de mon opinion, qui pourroit être bonne, puisque'elle est confirmée par la nature.

J'ai trouvé sur les rochers de l'Ascension, l'espece d'huître appellée la feuille. Le sable, comme je l'ai dit, n'est formé que de débris de madrépores & de coquilles, dans lesquels je reconnus quelques petoncles, de petits buccins & le manteau ducal. Nous prîmes au pied des rochers, des requins & des bourses de toutes les couleurs. Il y a aussi des carangues, & entr'autres des morenes, espece de serpens marins, qu'on dit être un excellent poisson: ses arêtes sont bleues.

Nous appareillâmes le même jour 24 Mars à cinq heures du soir. Nous vécûmes de tortues près d'un mois. On les conserva vivantes tout ce temps-là, en les mettant tantôt sur le ventre, tantot sur

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le dos; & on les arrosoit d'eau de mer plusieurs fois par jour.

La chair de cortue est une bonne nourriture, mais on s'en lasse bien vîte. Cette chair est toujours dure, & les œufs sont d'un goût très-médiocre.

Nous repassâmes la Ligne avec des calmes & quelques orages. Les courans portoient sensiblement au nord: plus d'une fois ils nous firent faire sans vent, dix lieues en vingt-quatre heures. Le 28 Avnil nous vîmes une éclipse de lune, dont le milieu à onze heures de nuit; nous étions par le 32 dégré de latitude nord. Nous éprouvâmes à cette hauteur, plusieurs jours de calme. On prétend que ces calmes sont comme autant de limites entre différens règnes de vents. Depuis le 28 dégré nord jusqu'au 32, nous trouvâmes la mer couverte d'une plante marine, appellée grappe de raisin. Elles éteient remplies de petits crables & de frai de poisson. C'est peut étre un moyen dont la nature

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se sert pour peupler les rivages des Isles d'animaux, qui ne pourroient s'y transporter autrement; les poissons des côtes ne se rencontrent jamais en pleine mer.

Nous avions vu avec une grande joie, l'étoile polaire reparoître sur l'horison; & chaque nuit nous la voyions s'élever avec un nouveau plaisir. Cette vûe me rendoit les promenades de nuit très-agréables. Un soir à dix heures, comme je me promenois sur le gaillard d'arriere, je vis le Contre-Maître parler avec beaucoup d'agitation à l'Officier de quart. Celui-ci fit allumer une lanterne, & le suivit sur le gaillard d'avant. Je m'y acheminai comme eux. Nous ne fûmes pas peu étonnés de voir sortir de l'écoutille un torrent de fumée noire & épaisse. Les matelots de quart étoient couchés tranquillement sur une voile en avant du mât de misaine, & quand on les eut appellés ils furent saisis de frayeur. Les plus hardis descendirent par l'écoutille avec la lanterne, en criant

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que nous étions perdus. Nous nous occupâmes à chercher des sceaux de tous côtés, mais nous n'en trouvâmes pas un seul. Les uns vouloient sonner la cloche pour appeller tout le monde, d'autres vouloient faire jouer la pompe de l'avant pour en porter l'eau à tout hazard dans l'entrepont.

Nous étions tous rangés la tête baissée autour de l'écoutille, en attendant notre arrêt. La fumée redoubloit, & nous vîmes même briller de la flamme. Dans le moment une voix sortit de cet abîme, & nous dit que c'étoit le feu qui avoit pris à du bois qu'on avoit mis sécher dans le four. Cet instant d'inquiétude nous parut un siècle. Triste condition des marins! Au milieu du plus beau temps, dans la sécurité la plus parfaite, au moment de revoir la patrie, un misérable accident pouvoit nous faire périr du genre de mort le plus effroyable.

Le 16 Mai on exerça les matelots à tirer au blanc, sur une bouteille suspen-

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due à l'extrémité de la grande vergue: on essaya les canons; nous en avions cinq. Cet exercice militaire fe faisoit dans la crainte dêtre attaqué par les Saltins. Heureusement nous n'en vîmes point. Nous avions de si mauvais fusils, qu'a la premiere décharge, I'un d'eux creva près de moi, dans la main d'un matelot, & le blessa dangereusement.

Le 17, j'apperçus en plein midi, sur la mer, une longue bande verdâtre dirigée nord & sud. Elle étoit immobile: elle avoit près d'une demi-lieue de longueur. Le vaisseau passa à son extrémité sud. La mer n'y étoit point houleuse. j'appellai le Capitaine, qui jugea, ainsi que les Officiers, que c'étoit un haut-fond: il n'est pas marqué sur les cartes. Nous étions par la hauteur des Açores.

Le 20 Mai nous trouvâmes un vaisseau Anglois allant en Amérique: il nous apprit que nous étions par les 23 dégrés de lon-

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gitude, ce qui nous mettoit 140 lieues plus à l'ouest que nous ne croyions.

Le 22 Mai par les 46 dégrés 45 minutes de latitude nord, nous crumes voir un rescif où la mer brisoit. Comme il faisoit calme, on mit le canot à la mer. C'étoit un banc d'écume formé par des lits de marée. Deux heures après nous trouvâmes un mât de hune garni de tous ses agrès. On crut le reconnoître pour appartenir à un vaisseau Anglois, que la tempète avoit obligé de couper ses mâts. Nous l'embarquâmes avec plaisir: car nous manquions de bois à brúler, & qui pis est, de vivres. Depuis huit jours on ne faisoit plus qu'un repas en vingt-quatre heures.

Pendant plusreurs jours le Ciel fut couvert à midi, de sorte que nous ignorions notre latitude. Le 28 il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau tint la cape sous ses basses voiles. A onze heures du main nous apperçûmes un petit navire

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devant nous. Nous gouvernâmes sur lui, & nous le rangeâmes sous le vent. Il y avoit sur son bord, sept hommes qui pompoient de toutes leurs forces. L'eau sortoit de tous les dallots de son pont. Nous roulions l'un & l'autre panne sur panne; & dans quelques arivées, les lames penserent le jetter sur nos lisses. Le patron en bonnet rouge nous cria dans son porte-voix, qu'il étoit parti de Bordeaux depuis vingt-quatre heures, qu'il alloit en Irlande, & il se hâta de s'éloigner. On jugea que c'étoit un contrebandier, la coutume étant sur mer comme sur terre, d'avoir mauvaise opinion des gens qui sont en mauvais ordre.

Vers une heure après midi le vent s'appaisa; les nuages se partagerent en deux longues bandes, & le soleil parut. On appareilla toutes les voiles; on plaça des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet, & on mit le Cap au nord-est

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pour tâcher d'avoir connoissance de terre avant le soir.

A quatre heures nous vîmes un petit chasse-marée; on le questionna; il ne put rien nous répondre: le mauvais temps l'avoit mis hors de route. A cinq heures on cria, terre, terre, à bas-bord: nous courûmes aussitôt sur le gaillard d'avant. Quelques-uns grimperent dans les hautsbancs. Nous vîmes distinctement à l'horison, des rochers qui blanchissoient: on assura que c'étoient les rochers de Penmare. Nous mîmes le soir en travers, & nous fimes des bords toute la nuit. Au point du jour nous apperçûmes la côte à trois lieues devant nous: mais personne ne la reconnoissoit. Il faisoit calme: nous brûlions d'impatience d'arriver. Enfin on apperçut une chaloupe: nous la hélâmes; on nous répondit: c'est un pilote. Quelle joie d'entendre une voix Françoise sortir de la mer! Chacun s'empressoit sur les lisses, à

II. Part. I

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voir monter le pilote à bord. Bon jour mon ami, lui dit le Capitaine; quelle est cette terre? C'est Belle-Isle, mon ami, répondit ce bon-homme. Auront-nous du vent? S'il plaît à Dieu, mon ami.

Il avoit de gros pain de seigle, que nous mangeâmes de grand appétit, parce qu'il avoit été cuit en France.

Le calme dura tout le jour; vers le soir le vent fraîchit. L'Équipage passa la nuit sur le pont: on fit petites voiles. Le matin nous longeâmes l'Isle de Grois, & nous vînmes au mouillage.

Les Commis des Fermes, suivant l'usage, monterent sur le vaisseau; après quoi, une infinité de barques de pêcheurs nous aborderent: on acheta du poisson frais: on se hâta de préparer un dernier repas; mais on se levoit, on se rasseyoit, on ne mangeoit point, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la terre de France.

Je voulois débarquer avec mon Équi-

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page; on appelloit en vain les matelots; ils ne répondoient plus. Ils avoient mis leurs beaux habits: ils étoient saisis d'une joie muette; ils ne disoient mot: quelquesuns parloient tout seuls.

Je pris mon parti; j'entrai dans la chambre du Capitaine pour lui dire adieu. Il me serra la main, & me dit, les larmes aux yeux: j'écris à ma mere. De tous côtés je ne voyois que des gens émus. J'appellai un pêcheur, & je descendis dans sa barque. En mettant pied à terre, je remerciai Dieu de m'avoir enfin rendu à une vie naturelle.

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EXPLICATION

DE QUELQUES TERMES DE MARINE,

A l'usage des Lecteurs qui ne sont pas Marins.

J'AI joint à l'explication de quelques termes nautiques, employés dans ce Journal, des étymologies qui ne sont point sçavantes, mais conformes à l'esprit du peuple. Par-tout c'est le peuple qui donne le nom aux choses, & il les prend ordinairement de la partie la plus nécessaire de chaque objet; ainsi le bord d'un vaisseau étant sa partie principale, puisqu'on n'est séparé de la mer que par un bord, les marins disent aller à bord, être sur le bord pour dire aller, ou être sur le vaisseau.

Ne dit-on pas la maison de Bourbon est très-ancienne? Comme la maison renferme la famille, le peuple a transporté

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ce nom, à ceux qui l'habitent, à leurs ancêtres, & à leur postérité. Remarquez bien qu'il n'emploie que le nom de choses qui sont à son propre usage. Pour désigner la famille Royale, il ne dit pas l'Hôtel, le Château, ou le Palais de Bourbon, parce qu'il n'habite lui-même que dans des maisons.

Les Arabes qui demeurerent fort longtemps sous des tentes, trouverent en se fixant dans des maisons que la porte en étoit la partie la plus essentielle: c'étoit aussi pour ce peuple errant, le lieu le plus agréable de ce logement; on sortoit par-là quand on vouloit. Ils ne donnerent point le nom de maison à la famille de leurs Souverains, mais celui de porte, Ottomane.

Je crois les étymologies d'autant plus vraies, qu'elles sont plus simples. J'en dois quelques-unes au Chevalier Grenier, mon ami, Officier de mérite de la mai-

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son du Roi: je lui fais hommage des meilleures; je prends les autres pour mon compte.

A

Amarrer. Lier, attacher. Il est probable que les premiers marins attachoient ce qui étoit susceptible de mouvement autour du mât. Ulysse qui craignoit beaucoup les Sirenes, se fit attacher au mât. On l'amarra.

Amurret une voile. Attacher la voile contre le bord qui est aussi le mur du vaisseau.

Appareiller. Partir, s'en aller. Cette manœuvre se fait avec beaucoup de préparatif ou d'appareil. Tout l'Équipage est sur le pont. On leve l'ancre, on déferle les voiles, on hisse les huniers: tout le monde est en movement.

Ariver au vent. Lorsqu'un vaisseau resoit le vent de côté dans ses voiles, s'il

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survient un orage imprévu, il obéit pour quelque temps à l'effort du vent, & lui présente sa poupe. Il reçoit alors le vent par son arriere. Il se trouve par cette manœuvre dans la direction qui lui est propre. Ariver signifie ici céder & se remettre dans son lieu naturel. Ce mot n'a point de relation avec dériver. Souvent un vaisseau dérive en arivant.

Arimage. Distribution des marchandises dans la calle, faite de maniere que rien ne se dérange dans les roulis.

Artimon. mât près du timon: il fait venir au vent.

Aumonier. Ecclésiastique qui fait les prieres & dit la messe. J'imagine que nos ancêtres étoient fort charitables. Dans leurs courses de guerre, & quelquefois de brigandage, ils menoient avec cux un Ecclésiastique chargé de faire les aumônes. Les vaisseaux ont aussi des Aumôniers, quoiqu'il n'y ait point de mendiants sur leur chemin.

I iv

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B

Bord a été expliqué. On fait des bords ou on louvoye lorsqu'on présente alternativement un des bords du vaisseau au vent: sa route est alors en zigzag; cette manœuvre ne se fait que quand le vent est contraire.

Bas-bord. C'est le bord gauche du vaisseau lorsqu'on est tourné vers l'avant. Tribord ou stribord est le côté droit.

Bau ou beau. Un vaisseau a différentes largeurs. Elles se mesurent entre les couples, qui sont des courbes dont la carene est formée. Ces pieces sont rares, & les premiers Charpentiers ont pu les trouver fort belles. Ils ont pu appeller beaux les espaces compris d'une courbe à l'autre. Le dernier de ces espaces est sur l'avant.

Voilà une étymologie comme celle de la Beauce. Gargantua qui la trouva belle s'écria, beau-ce: Gargantua peut fort bien être une allégorie du peuple.

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Beau-pré ou près du beau. C'est un mât incliné sur l'avant, au-delà & près du dernier beau. C'est par la même raison qu'aux Isles les Charpentiers appellent benjoin un arbre assez commun, dont le bois joint bien.

Beausoir ou bossoir. Piece de bois qu'on pose ou qu'on asseoit sur le dernier bau: c'est-là ou s'attachent les ancres.

Banc-de-quart. C'est un banc où s'assied l'Officier qui commánde le quart.

Berne, (Pavillon en). C'est un pavillon qui n'est plus flottant, & qui n'est plus en quelque forte dans ses honneurs. On l'élève à la moitié de son mât sans le déployer: ce signal ne se fait guères que dans les dangers.

Bout dehors. C'est un bout de mât ou de vergue qu'on met dehors à l'extrémité d'une autre vergue.

Bras. Ce sont des cordages qui servent à faire mouvoir les vergues à droite

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ou à gauche. Ce sont en quelque forte les bras de l'équipage, qui n'y fçauroit autrement atteindre.

Brasse. Distance comprise entre les bras étendus d'un homme. Sur mer elle est fixée. à cinq pieds. Je crois avoir observé que les matelots ont les bras plus longs & les épaules plus grosses que les autres hommes. Ils exercent plus leurs bras que leurs jambes.

C.

Caille-botis. Ce sont des panneaux de treillage à carreaux vuides. On en ferme l'espace compris entre les gaillards, ce qui forme une espece de pont, sous lequel l'air circule. Dans les gros tems on le couvre de toiles gaudronnées, appellés prélats. Cette construction est ingénieuse, & il feroit peut-être possible de former ainsi tous les ponts du vaisseau; ce qui donneroit une libre circulation d'air jusques dans la calle.

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On appelle Caille-bote, en Normandie, le lait caillé & battu qui forme une espece de rezeau. On appelle aussi caille-boté ou pommelé ces espaces blancs & bleus qui paroissent au Ciel lorsqu'il se dispose à changer.

Calle est la partie inférieure du creux d'un vaisseau. C'est le lieu où l'on met les marchandises. On dit d'un vaisseau qu'il est bien callé, lorsque sa charge est bien distribuée dans sa calle. Pour l'ordinaire on met au fond les poids les plus lourds; mais s'il y a une quantité considérable de fer ou de plomb, les mouvemens du vaisseau sont trop durs & l'exposent à rompre sa mâture. Il y a encore beaucoup de précautions à prendre pour l'arimage. Le Marquis de Castries étoit fort mal callé.

Cap, (avoir le). Ce mot vient du Portugais il capo, la tête. Mettre le cap au nord, c'est tourner la proue du vaisseau, ou sa tête vers le nord.

Cape, (tenir la). Dans les gros tems,

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lorsque le vênt est contraire, on-ne porte que peu de voiles: ordinairement c'est la misaine. On dirige le cap du vaisseau le plus près du vent qu'il est possible. Le vaisseau fatigue beaucoup dans cette position.

Carguer. C'est reployer les voiles, sans les lier, le long des vergues: ce qui se fait au moyen des cargue-fonds, qui sont des cordes qui retroussent la grande voile à-peu-près comme les rideaux d'un dais. Un Marin qui verroit lever la toile à l'Opéra diroit qu'on l'a carguée.

Civadiere, est la voile attachée au beaupré.

Coeffé (être): lorsque les vents sautent tout-à-coup de la poupe à la proue, les voiles sont repoussées contre les mâts, qui en sont pour ainsi-dire coeffés: quelquefois on ne peut les descendre ni les manier. Un vaisseau alors est heureux d'en être quitte pour sa mâture, si le vent est fort.

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Courant, quoique la mer ressemble à un grand étang, elle est remplie de courans particuliers. Nous avons peu d'observations sur cet objet, un des plus essentiels de la navigation. J'en ai vu de fort intéressantes sur les mers de l'Inde, faites par le Chevalier Grenier.

D.

Déferler les voiles. Les déployer.

Dégré est la trois-cent-soixantieme partie d'un cercle. Sous l'équateur chaque dégré est de vingt lieues marines, ou de vingt-cinq lieues de France; mais comme les cercles deviennent plus petits en s'approchant du pole, les dégrés dîminuent à proportion. Les dégrés de longitude sont nuls sous le pole. Il est très-probable qu'il y a aussi une grande différence entre les dégrés de latitude, sur-tout si la terre est fort applatie aux poles.

Dériver. Lorsqu'un vaisseau reçoit le vent de côté, il s'écarte sans cesse de la

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ligne droite sur laquelle il dirige sa route. Je he connois point de moyen sûr d'évaluer la dérive. Les Pilotes y sont souvent embarrassés: à la fin du voyage ils rejettent leurs erreurs sur les courants.

Dunette. Espece de tente d'une charpente légere sur l'arriere du vaisseau.

E.

Écoute. Ce sont des ouvertures obliques au bord du vaisseau, par oú passent les cordes des voiles inférieures, Ces ouvertures ressemblent a celles qu'on pratique au mur des parloirs dans les Couvents, pour écouter. Comme il y a dans la marine beaucoup de termes Portugais, n'est pas étonnant qu'il s'y trouve des expressions monastiques.

Écoutilles. Sont de grandes ouvertures semblables à des trapes, au milieu des ponts du vaisseau, C'est par ces portes horisontales qu'on descend dans les calles,

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Entre-pont. Dans les premiers vaisseaux on fit les calles couvertes d'un seul plancher, qu'on appella un pont. Les matelots logeoient dans la calle sous ce pont. Quand on fit de plus grands bâtimens, on trouva plus commode de séparer l'équipage des marchandises en leur ménageant un logement entre le pont & la calle.

Espontille. Petits pilastres de bois qui supportent les ponts.

Est. Le nom d'un des quatres vents principaux. C'est l'orient. On prétend que est signifie le voilà, en parlant du Soleil. Sud propter sudorem, parce qu'à midi le soleil est chaud. Ou-est. Où est-il? parce qu'il disparoît au couchant.

F.

Fasayer. Lorsque le vent, au lieu d'ensler la voile, la prend par le côté & l'agite en différens sens, on dit qu'elle fasaye; il vient peut-être de phase, révolution.

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Focqs. Voiles triangulaires disposées entre les mâts: elles ne servent que quand le vent souffle de côté. Leur nom pourrait bien venir de focus foyer, soit parce que quelques-unes sont au-dessus des cuisines, soit parce que, leur plan étant dans l'axe du vaisseau, elles se trouvent dansles soyers de ses courbes. Au reste coq, cuisinier des matelots, vient évidemment de coquus, & nos Traiteurs portent le titre de Maîtres-Queux.

G.

Galerie. Espece de balcon placé sur l'arriere des grands vaisseaux. C'est à la sois un ornement & une commodité. Il vient du vieux mot gala, se galer, se réjouir.

Gaillards. Ce sont les extrémités du pont supérieur. Celui de l'arriere s'étend jusqu'au grand mât: celui de l'avant commence au mât de, misaine & va jusqu'à la proue. C'est où se rassemble l'équipage pour se

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promener & se réjouir. Il peut avoir la même origine que galerie. Le gaillard d'arrier est réservè aux seuls Officiers & passagers, qui n'en sont pas plus gais.

Garants. Sont des Cordages qu'on passe, dans le gros tems, à la barre du gouvernail, pour l'assurer davantage, ou la garantir

Grains. Sont de petits orages de peu de durée. Ce sont en quelque sorte des grains, ou des parcelles de mauvais temps.

Grapins. Ancres des chaloupes. Celles du vaisseau n'ont que deux becs; cellesci en ont quatre, ce qui leur donne la forme d'une grappe. Le poids des grosses ancres ne permet pas de leur donner quatre branches. D'ailleurs, par leur forme elles pourroient s'accrocher au bord. Je crois qu'il seroit possible d'en faire à trois becs, qui n'auroient pas cette incommodité, & qui auroient toujours l'avantage

II Part. K

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d'enfoncer à la fois deux de leurs becs dans le fond.

H

Hautsbans. Échelles de corde, qui assurent les mâts, & par où grimpent les matelots.

Hauteur (Prendre). A midi avec des quarts de cercles, ou plutôt des huitiemes appellés octans, on voit à quelle hauteur le soleil est sur l'horison. C'est parlà que l'on trouve la latitude.

Hauts-fonds. Ce sont les fonds élevés, qui sont couverts de peu d'eau. La mer dans ces endroits change de couleur, & les vagues aux environs sont plus fortes.

Hisser. Élever en l'air quelque fardeau au moyen des poulies. Ce nom vient du bruit même de la manœuvre. On ne doit pas me chicaner celui-là. Les Latins appelloient hiatus le choc de deux voyelles.

Hune (Mât de). Il y a, comme on sçait,

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trois mâts sur les grands vaisseaux: le grand mât qui est à-peu-près au milieu: l mât d'artimon qui est sur l'arriére, & le mât de misaine qui est sur l'avant. On ne compte pas le beau-pré, qui est incliné & qui n'est pas mâté, c'est-à-dire, perpendiculaire. Le mât de pavillon ne porte pas de voile.

Les mâts ont une très-grande élevation. Il n'est pas possible de trouver des pieces de bois d'une longueur suffisante, surtout pour le grand mât & le mât de misaine, qui ont quelquefois plus de cent-trente pieds d'élevation: on les fait à trois étages. Dans le mât du milieu, l'arbre inférieur s'appelle, le grand mât; le supérieur, grand mât de hune; le troisieme & le plus élevé; grand mât de perroquet. Aux endroits où ils sont attachés, il y a un espace autour en forme ronde, appellée hune. Les huniers sont les voiles des mâts de hune.

I

Iole. Petite chaloupe fort légere & jolie.

K ij

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Ce nom-là pouroit fort bien venir du Grec. Je n'en serois pas fâché pour l'honeur de notre marine. C'est la seule science qui ait emprunté ses termes des Barbares du nord ou des Portugais. Si quelque sçavant veut se donner la peine de rechercher cette origine, je le prie de faire attention que Hercule fût un des premiers marins, & que son ami Iolas étoit avec lui.

L

Latitude. On fçait que la latitude d'un lieu, est sa distance à l'équateur, & sa longitude, sa distance au premier méridien. Autresois on commençoit à les compter du pic de Teneriffe; aujourd'hui chaque Nation maritime fait passer son premier méridien par sa Capitale. Il est bon d'y faire attention quand on voit des cartes ou des relations étrangeres.

Ligne. Il y a des genssimples qui croient qu'on voit la lagne, au Ciel: quelquefois de

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mauvais plaisans s'amusent sur le vaisseau à la leur faire voir dans une lunette où ils mettent un fil. Il y a aussi des marins qui ne sçavent pas ce que c'est que l'équateur, & qui ne connoissent la Ligne, que parce qu'elle est marquée d'un trait bien noir sur leurs cartes.

Lisses. Sont des barrieres le long des passavants. Ce terme est pris des tournois. Les Chevaliers entroient & sortoient des lisses. Il me femble que le nom de gardefous conviendroit mieux à des vaisseaux.

Louvoyer. Ce mot peut venir de voye & loup. Les loups s'approchent de leut proye en se teuant sous le vent, & en s'avancant eu zigzag. Voyez bord.

M

Mât. Voyez hune.

Matelots vient de mât, & du vieux mot ost, troupe, l'ost du mât On disoit l'ost des Grecs, pour l'armée des Grecs.

Marquis de Castries. Ce n'est point un nom de marine, mais celui d'un Offi-

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cier très-respectable: c'étoit aussi le nom de notre vaisseau.

Le bon Plutarque dit que les Grecs appelloient leurs vaisseaux, l'heureuse prévoyance, la double fûreté, la bonne navigation. On peut voir à ces noms, qu'ils n'étoient pas grands marins: ils avoient peur.

Les Portugais & les Espagnols ont beaucoup de Saint-Antoine de Pade, de Saint-François, &…. ils sont dévots.

Les Anglois navigent sur le Northumberland, sur le Devonshire, sur la Ville de Londres, & les Hollandois ont beaucoup de Batavia, d'Amsterdam: ce sont des noms de ville ou de province; ils sont républicains.

J'ai vu des vaisseaux du Roi qui s'appelloient la Boudeuse, l'Heure du Berger, la Brune & la Blonde &… A la bonneheure; ces noms là valent bien ceux de. Flore ou de Galathée; mais pourquoi

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prendre pour des noms de guerre, l'Hector, le Spinx ou l'Hercule? N'avons nous pas le Turenne, le Condé, le Richelieu, le Sulli &c... pourquoi ne formons-nous pas des escadres de nos Grands-Hommes? Il me semble que des noms chers à la Nation, en redoubleroient le courage.

On pourroit nommer nos Frégates du nom de nos Dames célèbres, par leur beauté oupar leur esprit. J'aimerois mieux la Marquise de Sévigné, de Brionne, ou la Comtesse d'Egmont, que Thétis & toutes ses Néréïdes.

Mouiller. Jetter l'ancre à la mer. On dit aussi mouiller l'ancre.

Misaine (Voile de). C'est la plus utile dans les gros temps: elle agit à l'extrémité du vaisseau, & le fait obéir promptement à l'action du gouvernail.

P

Panne (Mettre en). Lorsqu'un vaisseau veut sarrêter sans mouiller son ancre, il

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cargue ses basses voiles; il dispose les voiles de l'avant, de maniere que le vent les coesse contre le mât, tandis qu'il enfle celles de l'arriere. Dans cette situation le vent fait sur la voilure deux efforts contraires qui se compensent. Le vaisseau reste comme immobile.

Perroquet est la voile supérieure aux huniers. De loin cette petite voile, surmontée de la girouette, a quelque ressemblance avec cet oiseau.

Perruche est une voile placée au-dessus du Perroquet. Il n'y a que les grands vaisseau qui en fassent usage. Ces deux petites voilures font d'une médiocre utilité. Elles font à l'extrémité d'un trop grand levier, & leur essort ne sert guère qu'à faire ployer le mât en avant: il vaudroit mieux: augmenter la largeur dea voiles, que leur élevation.

Plat-bord. C'est la partie du pont qui avoisine le bord. Le bord du vaisseau est en quelque forte perpendiculaire. Le pont,

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qui dans un sens est aussi un bord, est dans une situation horisontale ou à plat.

Plus-près (Être au). Lorsque le vent vient du point même où le vaisseau veut aller, on dispose la voilure de maniere à s'approcher du vent le plus près qu'on peut.

Pont. C'est le plancher du vaissleau: il est un peu convexe, pour l'écoulement de l'eau. Un vaisseau à trois ponts, est celui dont le creux est divisé en trois étages.

Q

Quarts. On devroit plutôt dire des quints. Sur mer on divise le jour de vingt-quatre heures en cinq portions, appellés quarts. Le premier commence depuis midi jufqu'à fix heures. Le second, depuis fix heures jufqu'à minuit. Les trois derniers quarts font formés des douze heures qui restent, &qui chacun d'eux est de quatre heures. L'Équi-

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page, partagé en deux brigades, veille & se releve alternativement.

R

Rescifs. font des rochers à fleur d'eau, où la mer brise, & où les vaisseaux se mettent en pieces quand ils y échouent. Ce mot peut venir du Latin rescindere, couper, trancher. Il y a des rescifs sur la côte de Bretagne, qu'on appelle les charpentiers.

Ris. On devroit dire des rides. On prend des ris dans le hunier, lorsqu'on ride une partie de cette voile sur sa vergue, quand la violence du vent ne permet pas de l'exposer toute entiere.

Roulis. Balancement d'un vaisseau sur sa largeur. Le tangage est son balancement sur sa longueur. Un vaisseau roule vent arriere; il tangue au plus près. Le premier mouvement est moins dangereux:

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le second fatigue beaucoup la quille & la mâture.

S

Sabords. font des ouvertures par où passent les canons. Ce mot peut venir de sas & de bord, trous ou pertuis au bord. En quelques endroits on appelle sas, un crible: on dit sasser la farine.

Sainte-Barbe. C'est le nom de la patrone, & du lieu où l'on met les poudres. C'étoit une martyre qui fut renfermée dans le souterrain d'une tour. Comme nous y logeons aussi nos poudres, nos Canoniers les ont mises sous sa protection. Ils la représentent aux genoux de son pere armé d'un grand fabre, dont il va lui couper la tête, au pied d'une tour dont la plate-forme est couverte d'artillerie. Ce fait, quel'on rapporte, je crois, au temps de Dioclétien, est contredit par la nature, & ces tableaux par le costume.

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T

Tangage. Voyez roulis.

Tribord. Voyez bas-bord.

V

Vent (Venir au). Lorsqu'un vaisseau a trop de voilure sur l'ariere, sa proue vient dans le vent. Les voiles du mât d'artimon contribuent beaucoup à ce mouvement.

Vergue, de virgaverge ou branche. Les vergues du mât font comme les branches d'un arbre.

Virer. Tourner. On vire le cable; on vire de bord. Comme ces manœuvres emploient beaucoup d'efforts, il y a apparence que virer vient de vis, force, dont on a fait aussi vir un homme.

Je ne garantis aucune de ces étymologies; mais elles ont cela de commode, qu'en rapprochant le nom des choses, de leurs usages, elles les expliquent; & c'étoit ce que je m'étoit proposé.

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ENTRETIENS

SUR LES ARBRES, LES FLEURS ET LES FRUITS.

DIALOGUE PREMIER.

DES ARBRES.

UNE DAME ET UN VOYAGEUR.

LA DAME.

VOUS m'avez donné, Monsieur, des curiosités fort rares. Comment appellezvous ces jolis arbres de pierre qui ont des racines, des tiges, des masses de feuilles, & même des fleurs couleur de pêcher, dites-vous? S'ils étoient verds, on les prendroit pour des plantes de nos jardins.

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LE VOVAGEUR

Madame, ce font des madrépores. Rien n'est si commun dans les mers des Indes. Presque toutes les Isles en font environnées. Ils croissent sous l'éau & y forment des forêts de plusieurs lieues. On y voit nager des poissons de toutes couleurs, comme les oiseaux volent dans nos bois.

LA DAME.

Ce doit être un spectacle charmant. Avez-vous apporté des fruits de ces arbres-là?

LE VOYAGEUR.

Ces plantes ne donnent point de fruits; ce ne font point des végétaux: ils font l'ouvrage de petits animaux qui travaillent en société.

LA DAME.

Je ne m'en serois jamais doutée.

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LE VOYAGEUR.

Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous voyez avec mes madrépores, des arbrisseaux qui ont de véritables feuilles, & dont les branches font flexibles comme le bois: ce font des lithophites. Ces lithophites & ces coraux font également l'ouvrage de petits animaux marins.

LA DAME.

Mais enfin, quelle preuve en a-t-on?

LE VOYAGEUR.

On les a vus avec de bons microscopes. La Chymie a fait sur eux quelques expériences toujours un peu douteuses, parce qu'elle ne raisonne que sur ce qu'elle détruit(*). Enfin, on a conclu que ces ou-

(*) Lorsque la Chymie décompose une pêche ou un melon, elle trouve le même résultat.
Une plante venimeuse & une plante alimentaire, paroissent dans ses opérations, formées des mêmes élémens. II est vrai qu'en brûlant des matieres animales, il s'en exhale une odeur alkaline, qui se retrouve dans la combustion des madrépores mais nous avons des plantes végétales qui, même sans être détruites, ont le goût & l'odeur de la viande bouillie, de morue feche, &c. D'ailleurs, comment imaginer qu'il y ait une différence réelle entre les eléments du végétal & de l'animal, lorsqu'on voit un bœuf changer en sa substance l'herbe, d'un pré?

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vrages si réguliers devoient appartenir à des êtres doués d'un esprit d'ordre & d'intelligence.

Après tout, de petits arbrisseaux ne font pas plus difficiles à faire que les cellules de cire à six pans que maçonnent nos abeilles. On a disputé quelque temps; à la fin tout le monde est resté d'accord.

LA DAME.

Si tout le monde le dit, il faut bien

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le croire. Je ne serai pas seule d'un avis contraire.

LE VOYAGEUR.

Ah! si j'osois, j'aurois quelque chose de bien plus dissicile à vous faire, croire.

LA DAME.

Osez, Monsieur. Il y a tant de choses incompréhensibles où il faut s'en rapporter à l'opinion publique!

LE VOYAGEUR.

Malheureusement mon opinion est à moi seul.

LA DAME.

Tant mieux; j'aurai le plaisir de la combattre. Quand nous paroissons dans le monde notre catéchisme est tout fait. Les hommes nous ont prescrit ce que nous devions penser, desirer, faire. J'aime à rencontrer des gens qui ne font pas de

II Part. L

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l'avis des autres: on a le plaisir de détruire une erreur, ou d'adopter une vérité nouvelle. Voyons votre hérésie.

LE VOYAGEUR.

Madame, je crois que les fleurs de votre parterre, & les arbres de votre parc font habités.

LA DAME.

Vous croyez aux Hamadryades? Vraiment votre système est renouvellé des Grecs. Je suis fâchée qu'on ait quitté leur philosophie; elle étoit plus touchante que la nôtre. J'aimerois à croire que mes lauriers font autant de Daphnés.

LE VOYAGEUR.

Les Anciens étoient peut-être aussi ignorans que nous; mais je ne suis ni de leur avis ni de celui des modernes.

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LA DAME.

Quels font doncles habitans de nos forêts?

LE VOYAGEUR.

Ceux qu'ils logeoient dans les plantes étoient presque tous des infortunés ou des étourdis. L'un avoit été tué au palet, l'autre étoit mort à force de s'aimer lui-même. Ils n'étoient pas plus heureux dans, leur nouvelle condition. Un paysan coupoit bras & jambes aux fœurs de Phaéton; pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitans font très sages, très-ingénieux, & n'ont rien à risquer.

LA DAME.

Je vous vois venir. Voilà une idée prise de vos arbres de mer. Mais, Monsieur je vous avertis que je ne croirai point à vos animaux, que vous ne me les ayez fait voir occupés de leur trvail.

L ij

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LE VOYAGEUR.

Madame, vous avez cru ce que je vous ai dit des madrépores, dont personne ne doute.

LA DAME.

La chose n'intéresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui se passe au fond de l'eau: mais des objets qui font sous la main, dont tout le monde fait usage, sur lesquels on a une opinion reçue, font bien différens. Faites-moi voir, & je croirai.

LE VOYAGEUR

Si vous étiez sur le sommet d'une trèshaute montagne, & que vous vissiez à vos pieds la ville de Paris, vous, jugeriez que ses clochers, ses rues, ses places si régulieres, font l'ouvrage des hommes quoique les habitans échappassent à votre vue?

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LA DAME.

Oh! quand on sçait une fois qu'une Ville est l'ouvrage des hommes, la vue d'une autre Ville rappelle la même idée.

LE VOYAGEUR.

Eh bien! puisque nos plantes ressemblent aux madrépores, leurs habitans se ressemblent aussi.

LA DAME.

Prouvez-moi qu'elles font habitées comme s'il n'y avoit pas de mer dans le monde. Les gens qui raisonnent par analogie, font trop à craindre.

LE VOYAGEUR.

Vous m'avez invité au combat & vous m'ôtez le choix des armes.

L iij

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LA DAME.

C'est qu'elles font trop dangereuses entre les mains des hommes. Quand ils n'ont pas de bonnes raisons à nous donner, ils nous citent des autorités, des exemples, & finissent par nous persuader quelque sottise.

LE VOYAGEUR.

Mes animaux font si petits, qu'ils échappent à notre vue. Si j'avois un microscope, je vous ferois voir des animaux vivants, dans des feuilles: vous seriez persuadée tout d'un coup.

LA DAME.

Oh! non. J'en ai vu: j'ai vu même cette poussiere sisine qui couvre les aîles des papillons; c'étoient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais

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qu'elles font fabriquées par eux. Il faut prouver qu'un arbre n'est pas un assemblage ingénieux de pompes & de tuyaux, où la seve monte & descend Vous m'obligez de me fervir de toute ma science.

LE VOYAGEUR.

Madame, on a piqué dans vos prairies, des tronçons de saule, qui ont poussé des racines & des feuilles; si on y avoit planté une despompes de Marly, croyez-vous qu'il y seroit venu une machine hydraulique?

LA DAME

Quelle folie! Chaque partie des arbres est une machine vivante & entiere, que l'humidité & la chaleur mettent en mouvement. C'est un ouvrage de la nature, bien supérieur aux nôtres.

LE VOYAGEUR.

Toutes les machines de la nature ont

L iv

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une organisation intérieure, qui ne les rend propres qu'à produire un certain effet, & par un endroit particulier. Par exemple: on voit dans l'oreille un tympan élastique & concave, propre à rendre les sons, & dans l'œil des membranes transparentes & convexes, qui rassemblentt les rayons de lumieres sur la retine. L'œil est évidemment construit pour voir, & l'oreille pour entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouie, & un sourd n'entendra par sa vue.

LA DAME.

Vous vous donnez bien de la peine pour prouver çe qui est évident.

LE VOYAGEUR.

Si donc un arbre est une machine, il doit avoir un lieu, destiné à donner des feuilles, & un autre pour les racines. Les premieres viendront toujours à une extrémité, & les chevelus de la racine, à l'autre.

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LA DAME.

Il faut que je vous aide. Vous pouvez ajoûter qu'un bourgeon de feuilles ne donne point de fruit: je scais très-bien les connoître.

LE VOYAGEUR.

Eh bien! Madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas, leurs racines donneront, des feuilles.

LA DAME.

J'imagine, Monsieur, que vous ne seriez pas assez hardi pour me citer des faits douteux.

LE VOYAGEUR.

Celui-ci est très-certain. Croyez-vous que si on renversoit la Samaritaine dans la riviere, il monteroit beaucoup d'eau dans son réservoir?

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LA DAME.

Je n'ai rien à dire: on ne s'attend pas à une expérience folle… Mais peut-être chaque partie change d'usage en changeant de position.

LE VOYAGEUR.

Toutes ces loix composées & variables ne ressemblent point à celles de la nature: elles font simples & constantes. Dans toutes les machines que l'homme à examinées, chaque partie a son effet, qu'on ne peut changer en un autre. Qu'un animal reste couché toute la vie, il ne lui viendra point de pattes sur le dos.

LA DAME.

Si le fait du saule renversé est vrai, comment l'expliquez-vous? Voyons votre système: après tout, j'aime mieux l'attaquer que de défendre le mien. La défense

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n'est pas aisée, & les hommes nous chargent toujours du rôle le plus difficile.

LE VOYAGEUR.

Je pense, Madame, qu'un arbre est une république. Lorsqu'on a planté le long de ce ruisseau des branches de saule, les petits animaux qui y étoient remfermés se font portés au plus pressé. On a laissé tous les accessoires. Les feuilles ont été abandonnées & font tombées. Les uns se font occupés à clore la breche qu'on avoit faite à leur habitation, en la fermant par un bourrelet. Les autres ont poussé en terre des galeries souterraines, pour chercher des vivres & des matériaux propre à la communauté. S'ils ont rencontré un rocher, ils se font détournés, ou ils l'ont énvironné de leur ouvrage, pour en faire un point d'appui. Dans quelques especes comme ceux du chêne, ils ont coutume d'enfoncer un long pivot qui soutient toute l'habitation. Chaque nation a sa maniere.

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L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens; l'autre sur la surface de la terre, comme les Sauvages élèvent leurs cabannes.

Quand le désordre a été réparé, on a cherché à multiplier les vivres. Il paroît que chez ces petits républicains, la population est fort prompte, parce que la subsistance est fort aisée. Ils vivent d'huiles & de sels volatils, dont l'air &la terre font remplis. Pour saisir ceux qui font dans l'air, ils ont imaginé de faire ce que font les matelots sur les vaisseaux où ils manquent d'eau douce; quand il pleut ils étendent des voiles: de même ils se font empressés à déployer les feuilles comme autant de surfaces. Pour empêcher le vent d'emporter leurs tentes, ils les ont attachées sur un seul point d'appui, à l'extrémité d'une queue souple & élastique, ce qui est très-bien imaginé.

Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres redescen-dent par l'écorce avec les alimens super-

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flus. Vous jugez bien que si on renverse leur ouvrage comme dans l'expérience du saule, mes architectes ne perdront pas la tête: c'est comme si vous renversiez une ruche.

LA DAME.

On pourroit expliquer cela par une seve qui monte & descend d'elle-même, & qui prend dans les conduits de l'arbre, une forme constante, comme l'or qui passe à la siliere.

LE VOYAGEUR.

Si la seve formoit les feuilles, elle formeroit également les fleurs & les fruits. Mais dans un sauvageon enté, les fruits de l'ente font bons, tandis que ceux du pied ne changent point de nature. Si la seve qui a monté par le tronc de l'ente, & qui est redescendue par son écorce avoit acquis quelque qualité, elle se découvriroit dans les fruits du sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?

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LA DAME.

C'est à vous à vous défendre.

LE VOYAGEUR.

Les animaux du sauvageon apportent des matériaux pour fermer la breche; ceux de l'ente les prennent à mesure qu'ils arrivent: ils en fabriquent des fruits excellera, tandis que les autres n'en font rien qui vaille. La matiere est la même, les conduits font communs, mais les ouvriers font différens.

LA DAME.

Siles arbres étoient peuplés d'animaux, l'hiver les feroit tous mourir; car vous ne me persuaderez pas qu'ils ont des fourrures comme les Castors.

LE VOYAGEUR.

Ils ont eu la précaution d'envelopper

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leurs maisons de plusieurs étoffes fort épaisses. Les unes font souples comme des cuirs, les autres bien seches, & semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez mal avisé pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord comme le sapin & le bouleau, ont jus qu'à trois écorces différentes.

LA DAME.

Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?

LE VOYAGEUR.

Ils n'ont que des pellicules par où la seve descend: mais je n'y ai jamais vu de ces écorces raboteuses, insensibles & multipliées, qui paroissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au pommier qui vient cependant dans les climats tempérés.

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LA DAME.

Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'étoit pas une machine, il n'auroit pas reçu toutes ses dimensions, comme les machines des bêtes qui ont, chacune, une grandeur fixe. Selon vous un arbre croîtroit toujours. Vos petits animaux étant toujours en action, on verroit des chênes gros comme des montagnes, un cerisier s'élèveroit autant qu'un orme; ce seroient des travaux monstrueux & sans sin, & nous voyons le contraire.

LE VOYAGEUR.

A quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup de sagesse; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice: à sa base.

En jettant les fondemens de leur habitation, ils trouvent de grands obstacles

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dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre; ce font des rochers; c'est à quelques pieds de profondeur un mauvais sol. En l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent, vont toujours en s'allongeant sans s'arrêter. Il y a des liannes aux Isles, dont il ne seroit pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'où s'élèvent les haricots qui grimpent, tandis que la féve de marais acquiert à peine trois pieds de hauteur: cependant ces deux légumes naissent & meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rempent paroît sûre; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes font plus circonspects. Les arbres qui croissent sur les montagnes font peu élevés: ceux de la même espèce qui viennent dans des vallons resserrés & profonds, n'ayant rien à craindre des vents, s'élèvent avec plus de hardiesse: ils font beaucoup plus grands.

Je suis persuadé que, si la tige d'un orme

II. Part. M

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traverisoit, dans son élévation, plusieurs terrasses, ses habitans rassurés y enfonceroient des pivots, & élèveroient sa tête à une hauteur prodigieuse.

LA DAME.

Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.

LE VOYAGEUR.

J'ai vu aux Indes, les liannes dont je vous parle. J'y ai vu de nos plantes potageres devenir vivaces, & de nos herbes devenir des arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une expérience curieuse, qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent sur un oranger, une branche avec son fruit; ils la ferrent fortement d'un fil de cuivre: ils environnent cet étranglement de terre humide; il s'y forme un bourrelet & des racines: on coupe ce petit arbre, & on le sert sur la table avec son.

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gros fruit. Si on l'avok laissé sur pied, n'auroit-il pas formé un second étage d'oranger?

La preuve donc que les arbres ne sone pas des machines, c'eft qu'ils peuvent toujours croître, & qu'ils n'ont pas une grandeur déterminée.

LA DAME.

Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon vous, les arbres ne devroient jamais mourir. Un arbre étant une espece de ville, dont les familles se reperpétuent, on devroit voir des chênes aussi vieux que Paris.

LE VOYAGEUR.

Tout a son terme; à la longe les canaux s'obstruent. On prétend que les chênes vivent trois-cents ans. Trouvez-moi une ville dont les maisons aient duré si longtems sans se renouvelle. Les quartiers de

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Paris qui existoient il y a trois siècles, ne subsistent pas plus que les hommes qui les habitoient: il faut en excepter quelques édifices publics.

LA DAME.

Trois-cents ans font une belle vieillesse: aussi je respecte beaucoup les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abbatre ceux de mon parc: ils ont vu mes ayeux, & ils verront mes petits enfans. Cette idée-là me touche. Demain nous continuerons: je vous donne rendez-vous au milieu de mes fleurs.

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DIALOGUE SECOND.

DES FLEURS.

LA DAME.

J'AI fait des rêves charmans. Je me croyois une reine plus puissante que Sémiramis. Dans chaque plante de mon jardin j'avois une nation laborieuse, toute occupée à travailler pour moi. Les peuples du nord & ceux du midi vivoient sous mon empire. Je voyois les habitans du sapin, couvrir leur habitation d'épaisses fourrures, & ceux de l'oranger s'habiller à la légere, comme s'ils étoient sous les tropiques.

LE VOYAGEUR.

Je suis charmé que mon système vous plaise; vous commencez à enêtre persuadée.

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LA DAME.

Oh! je n'en crois pas un mot. Vos animaux ne ressemblent point à ceux que nous connoissons: il paroît qu'ils n'ont aucun des sens les plus communs. Ont-ils le goût, la respiration, la vue, le toucher? Vous parlez bien de leurs actions, mais vous vous gardez bien de toucher à leurs personnes.

LE VOYAGEUR.

Madame, vous me faites une mauvaise querelle. Doutez-vous que les Romains, qui ont bâti l'amphitéâtre de Nîmes, n'aient bu, mangé & dormi, quoique les Historiens qui parlent de ce monument n'en fassent pas mention.

Il y a des choses qui sautent aux yeux. Vous faites arroser tous les jours votre parterre, & vous demandez si ses habitons boivent? Vous sçavez que quand les

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plantes manquent d'air elles périssent, & vous demandez s'ils respirent? Vous voyez beaucoup de fleurs se refermer pendant, la nuit (*); il y a même des arbres, comme le tamarinier, dont toutes les feuilles se reclosent dans les ténèbres; ils font donc sensibles à la lumiere. N'avez-vous pas vu la sensitive se mouvoir & se resserrer dès qu'on la touche?

LA DAME.

J'en ai été bien étonnée. On prétendoit que c'étoit un effet produit par la chaleur de la main: mais je vous assure qu'elle faisoit le même mouvement quand on la touchoit avec une canne. (**)

(*) Non-seulement les fleurs se referment pendant la nuit, mais il y en a qui changent de couleurs.

(**) Un bâton, une pierre jettée, & même le vent, font mouvoir la sensitive d'un mouvement intérieur & apparent.

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LE VOYAGEUR.

On expliquoit de même par la chaleur, la contraction des fleurs, comme si le même effet n'arrivoit pas toutes les nuits, quelle que soit leur température. J'ai vérifié aussi la fausseté de ce raisonnement.

LA DAME.

Vous m'avez échappé, mais je vous ratrapperai. Répondez à cette objection? Il n'y a point d'animaux qui fassent des travaux inutiles pour eux: cependant les vôtres bâtissent des fleurs, qui ne font qu'un objet d'agrément pour les hommes, de grandes roses qui ne durent qu'un jour, & qui ne leur servent à rien.

LE VOYAGEUR.

Il faut reprendre le fil de leur histoire. Lorsque la nation est devenue nombreuse, elle songe à envoyer des Colonies au de-

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hors. On choisit les beaux jours du printemps pour travailler aux provisions des émigrans. On apporte le sucre, le lait & le miel. Ces riches denrées font déposées dans des bâtimens construits avec un art admirable. L'action du soleil paroît ici de la plus grande importance, soit à perfectionner les vivres, soit plutôt à échauffer l'ardeur des mariages. Il paroît que chez ces peuples on ne fait point de détachement au dehors, sans unir chaque citoyen par le lien le plus puissant qui soit dans la nature. Nous faisions autrefois la même chose dans nos premiers établissemens au Mississipi. On y envoyoit des vaisseaux tous chargés de nouveaux mariés.

Les mâles élèvent des pistiles, au sommet desquels ils se logent dans des poussieres dorées; de-là ils se laissent tomber au fonds des fleurs, où les attendent leurs épouses.

Il paroît que la fleur est l'ouvrage

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des femmes. Elle est formée avec de riches tentures de pourpre, de bleu céleste, ou de satin blanc. C'est une chambre nuptiale, d'où s'exhalent les plus doux parfums. Souvent c'est un vaste Temple, où se célèbrent à la fois plusieurs hymens; alors chaque feuille est un lit, chaque étamine une épouse, & plusieurs familles viennent habiter sous le même toît.

Quelquefois les femelles paroissent seules sur un arbre, & les mâles sur un autre. Peut-être dans ces républiques, le sexe le plus fort subjugue le plus foible, & dédaigne de l'associer aux fêtes publiques, quoiqu'il s'en serve pour les besoins particuliers; à-pey-près comme les Amazones, qui avoient des esclaves mâles, mais qui ne s'alloient qu'aux peuples libres.

Sur le palmier, la femelle dresse seule le lit conjugal: si le mâle dans une forêt

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éloignée apperçoit le temple de l'amour, il se laisse aller au gré des vents, sur des poussieres que les Botanistes appellent fécondantes.

LA DAME.

En vérité, Monsieur, vous vous laissez aller à votre imagination. De tout ce que vous avez dit, je n'ai fait attention qu'à la forme de la fleur. Vous la croyez propre à réunir la chaleur? C'est une idée nouvelle, & qui me plaît: j'aime à croire qu'une rose est un petit reverbere.

LE VOYAGEUR.

Observez, je vous prie, que le plan des fleurs est presque toujours circulaire, de quelque forme que soit le fruit. Leurs feuilles, ou corolles font disposées autour, comme des miroirs plans, sphériques, ou elliptiques, propres à réfléchir la chaleur au foyer de leurs courbes: c'est-là où doit

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se former l'embrion qui contient la graine. Les fleurs qui donnent des graines font simples, parce qu'il eût été inutile de mettre des miroirs derriere d'autres miroirs.

Dans les végétaux dont le suc est visqueux & plus difficile à échauffer, comme les plantes bulbeuses & aquatiques, mes petits géomètres construisent des reverberes contournés en fourneaux; ce font des portions de cylindie, de larges entonnoirs, ou des cloches. C'est ce que vous pouvez voir dans les lys, les tulipes, les hiacintes, les jonquilles, le muguet, les narcisses, &c… Ceux qui travaillent dès l'hiver adoptent aussi cette disposition avantageuse, comme on le voit dans les perceneiges, & les primeveres.

Ceux qui bâtissent à une exposition découverte, & qui s'élèvent peu, (*)

(*) Les plantes qui s'élèvent peu font échauffées par le sol même. En beaucoup d'endroits l'herbe conserve sa verdure toute l'année. Les mousses fleurissent en hiver.

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comme la marguerite & le pissenlit, font des miroirs presque plans. Ceux qui font un peu plus à l'ombre, comme dans les violettes & les fraises, se forment des miroirs plus concaves.

Ceux qui travaillent à s'expatrier dans une faison chaude, découpent la circonférence de la fleur, afin de diminuer son effet, telles font les cruciées, les bluets, les œilletSj&c…. D'autres en chiffonnent les pavillons, comme ceux de la grenade & du coquelicot, ou ils cessent d'en présenter le disque au soleil, & naissent à l'abri des feuilles, comme dans les papillonnacées, dont la forme n'est plus propre à réunir les rayons directs du soleil, mais à rassembler une chaleur réflétée.

Ils ont encore une industrie: c'est que les fleurs de l'été, qui ont de grands bassins, ne font attachées qu'à des ligamens très-foibles; elles défleurissent vîte: telles font le coquelicot, le pavot, les roses de Provence, les fleurs de grenade.

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Il y en a, comme les plantes appellées soleils, qui n'ont que des rayons de feuilles autour de leur circonférence: mais la fleur est posée sur un genou flexible, & tous ses habitans font attentifs à la tourner vers le soleil. Ne croiriez-vous pas voir des académiciens qui dirigent vers cet aftre un grand miroir ou un long télescope.

LA DAME.

Mais la couleur des fleurs ne serviroit elle pas encore à l'effet des rayons réfléchis?

LE VOYAGEUR.

Je fuis charmé, Madame, qne vous me fournissiez cette observation. Le blanc & le jaune font comme vous le fçavez les plus favorables: aussi la plupart des fleurs du printems & de I'automne ne sortent gueres de ces teintes légeres; avec une chaleur foible il falloit des miroirs fort actifs.

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Celles de ces deux faisons qui ont des réverberes d'un rouge foncé, comme les anémones, les pivoines & quelques tulipes, ont leur centre noir & propre à absorber directement les rayons. Les fleurs d'été ont des couleurs plus foncées & moins propres à réverberer. On trouve dans cette faison beaucoup de bleu & de rouge, mais le noir est très-rare, parce qu'il ne réfléchit rien du tout. (*)

L'élévation des plantes, la grandeur, la couleur & la coupe de leurs fleurs paroisent combinées entre elles. Cette maniere nouvelle de les considérer peut exercer la plus sublime géométrie.

LA DAME.

Je suis bien aise que vous donniez à mes fleurs un air sçavant; je croyois qu'elles

(*) Dans les pavots, dont la couleur est brune & très-foncée, on remar que quel es corolles font: brûlées du soleil avant que la fleur soit tout-à-fait développée.

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n'étoient faites que pour plaire. Mais pourquoi les fleurs qui mûrissent des graines inutilessont-elles si belles. tandis que celles du bled, de l'olivier & de la vigne font si petites?

LE VOYAGEUR.

La nature fait souvent des compensations. Elle a peut-être voulu nous donner le nécessaire avec simplicité, & le superflu avec magnificence.

LA DAME.

A vous entendre, dans les pays trèschauds les fleurs doivent être fort rares.

LE VOYAGEUR.

Entre les tropiques je n'ai vu auéune fleur apparente dans les prairies, quoiqu'on ait essayé d'y faire venir des marguerites, des trefles, des bassinets, &c. La plupart même

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de celles d'Europ n'y réussissent pas dans les jardins. De grands réverberes donnent trop de chaleur.

LA DAME.

Aucun Voyageur n'avoit encore dit cela. Ces pairies doivent être bien tristes. Les arbres de ces pays ne doivent donc pas porter de fleurs?

LE VOYAGEUR.

Pardonnez-moi. Sans fleurs il n'y a pas de graines.

Quand les arbres des Indes font bien feuil lés les fleurs naissent à l'abri des feuilles. Leur circonférence n'est jamais bien entière, comme vous pouvez le voir dans celles des fleurs d'oranger & de citronnier.

Quand les arbres ont peu de feuilles, comme uhe espece appellée agathis, & les familles des palmiers tels que les dattiers, cocotiers, lataniers, palmtstes, &c. leurs

II Part. N

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fleurs naissent en grappes pendantes. Dans cette situation renversée, elles ne sçauroient être brûléespar un soleil trop ardent: il ne s'y rassemble qu'une chaleur réfléchie. Les arbres de nos climats qui donnent des grappes de fleurs, les portent droites comme le troesne, la vigne, le lilas, &c.

LA DAME.

Il me semble que les petits animaux des Indes ont plus d'esprit que ceux d'Europe.

LE VOYAGEUR.

Ils ont des besoins contraires. Dans nos climats il leur faut de la chaleur: aussi les nôtres bâtissent les fleurs avant les feuilles, & les ouvrent à découvert au premier jour du printems, comme on le voit dans les amandiers, pêchers, abricotiers, cerisiers, poiriers, pruniers, coudriers, & mêmè dans les ormes & les saules. Leur forme, est ordinairement en rose, ce qui

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donne des formes de miroir bien concaves & bien circulaires.

Dans les pays du nord, ils bâtissent des fleurs solides formées de chatons & d'écail les. Elles font rangées sur des cônes comme sur des espaliers. Les fleurs & les parois qui les appuient font échuffés à la fois par le soleil. Celles des sapins & des bouleaux en seroientbrûlé dans les pays chauds: aussi cse arbres n'y peuvent-ils croître.

Enfin une preuve bien forte que les feuilles des fleurs servent à échauffer l'embrion ou est graine, c'est qu'on ne les trouve pas sur les fleurs mâles qui naissent sur des arbres séparés; ces parties n'y seroient d'aucune utilité.

LA DAME.

Voilà qui est admirable de quelque facon que cela arrive. Il me semble que je pourrois faire mû ici du caffé en mettant des réverberes autour des fleurs. Il me semble qu'à l'inspection de fleur on peut

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juger si l'arbre qui la donne résistera à un climat ardent. Je croirois bien que les papillonnacées peuvent, y réussir, parce qu'elles font renversées.

LE VOYAGEUR.

Vous avez raisoh, Madame; les fleurs de beaucoup d'arbres & d'arbrisseaux de l'Inde ont cette forme; beaucoup donnent des fruits légumineux, ce qui est: très-rare en Europe. Ici les fruits semblent chercher le soleil, là ils semblent l'éviter. La plupart naissent au tronc ou pendant à des grappes.

LA DAME.

Vous ne m'échapperez pas de tout le jour, vous viendrez dîner avec moi, nous raisonnerons sur les fruits au dessert. Je ne peux pas fournir à votre systême une meilleure bibliothèq e. Vous tirerez parti des livres d'une maniere ou d'autre.

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DIALOGUE TROISIEME.

DES FRUITS.

LA DAME.

JE trouve, un grand défaut à votre systême; vos animaux raisonnent trop conséquemment; ils font plus sages que les hommes.

LE VOYAGEUR.

C'est que l'honome acquiert son expérience, & l'animal la reçoit. L'araignée file dès qu'elle sort de son œuf. La portion d'intelligence qui a été donnée à chaque espece est toujours parfaite & suffit à ses besoins Je vous prie même d'observer que plus l'animal est petit. plus il est in-

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dustrieux. Dans les oiseaux, l'hirondelle est plus adroite que l'autruche: dans les infectes c'est la fourmi, Il semble que l'adresse a été donnée aux plus foiblea comme une compensation de la force. Comme mes animaux font très-petits, il y a apparence qu'ils font très-prurdens.

LA DAME.

J'ai bien envie de les voir partir pour les Colonies.

LE VOYAGEUR.

Dès qu'une chaleur suffisance tassembléer par la fleur a réuni les familles au fond des calices, toute la nation est occupée à y porter du miel & du lait. Le lait est une substance qui paroit destinée à tous les jeunes animaux: le jaune d'un œuf même délayé dans l'eau donne une substance laiteuse. La colonie réside d'abord dans le lieu qu'on appelle le germe. Les

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provisions sont autour, sous la forme d'un lait; qui se change ensuite, par l'action du soleil, en une substance solide & huileuse.

On enveloppe la colonie & ses provisions d'une coque fort dure, pour la mettre à l'abri des évènemens. Cette couverture a quelquefois la dureté d'une pierre, comme dans les fruits á noyau, mais on a grande attention d'y meénager une suture, comme dans la noix, ou de petits trous à l'extrémité fermés par une soupape; c'est par cette porte que doit sortir la nouvelle famille. Il n'y a pas une graine qui n'ait l'équivalent de cette organisation.

LA DAME.

Ah! vous leur supposez trop d'industrie.

LE VOYAGEUR.

Je ne leur en donne pas plus qu'aux infectes les plus communs. L'araignée,

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qui met ses œufs dans un sac, y laisse une ouverture. Le ver á soie, qui s'enferme dans un cocon, en rend le tissu fort serré, excepté à l'endroit de la tête où il se ménage une sortie, C'est une précaution commune à tous les vers. Mais comme les animaux qui travaillent en société ont plus d'adresse que les autres, ceux-ci en ont une bien merveilleuse. Pendant qu'on travaille à construire le bâtiment & à rassembler le lait de la nouvelle colonie, de peur que les oiseaux ne détruisent l'ouvrage, on l'environne d'une substance désagréable au goût, comme le brou des noix qui est amer, d'autres fortifient la ville nouvelle de palissades pointues, comme celles qui hérissent la coque de la châtaigne.

LA DAME.

Vous leur accordez bien de l'expérience: qui leur a dit que les oiseaux viendroient les attaquer?

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LE VOYAGEUR.

Celui qui a dit au lapin de se creuser des terriers & à la hupe de suspendre son nid au bout de trois fils. Leur poftérité agira toujours de même, comme les canards qui vont à l'eau sans avoir vu leurs peres nager.

LA DAME.

Je ne suis plus étonnée que la rose ait des épines; ceux qui l'ont bâtie ont pris pour toute la plante les précautions que ceux du châtaignier ont prises pour le fruit. Je suis charmée de leur prévoyance, la fleur la mérite.

LE VOYAGEUR.

Cette désense est commune à plusieurs arbrisseaux qui naissent sur les lisieres des bois, exposés aux insultes des animaux qui

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paissent; le jonc marin, la ronce, les épines blanches & noires, les groseillers, & même l'ortie & le chardon, qui croissent le long des chemins, sont garnis & hérissés de pointes très-aiguës. Ces plantes sont fortifiées comme des places frontieres.

LA DAME.

Eh bien? quand la colonie a ses provisions, comment fait-elle pour s'établir ailleurs?

LE VOYAGEUR.

Si ces insectes avoient reçu des aîles, ils se seroient envôlés, mais il paroît qu'ils ne peuvent s'exposer à l'air sans danger. Ils ne vivent que dans les liqueurs. Ils s'enferment dans des vaisseaus bien carénés, bien pourvus & voici comme ils entreprennent leur navigation.

Pour ceux qui sont suspendus en haut, toute la traversée ne consifte que dans une chûte Le fruit tombe & va en bondissant

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s'arrêter à trente pas de la métropole. Remarquez que les fruits qui tombent de haut sont arrondis, & plus ils sont élevés, plus le fruit est dur. Le gland, le fêne, la chaâtaigne, la noix, la pomme de pin, résistent très-bien à la violence de la secousse. N admirez vous pas leur précaution d'avoir songé, en s'élevant si haut, à tomber avec sûreté.

LA DAME.

Ce seroit quelquefois une leçon utile aux hommes, mais cette maniere de tomber leur est commune à tous?

LE VOYAGEUR.

Pardonnez - moi. Ceux qui travaillent dans le tilleul, qui croît dans les terres humides & molls, sçavent bien que, s'ils avoient bâti des vaisseaux lourds, le poids les oût enfoncés dans le lieu même de leur chûte. Ils ont construit des graines attachées à un long aîleron. Elles tombent en pi-

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rouettant, & le vent les porte fort loin de-là. Le saule, qui vient aux mêmes lieux a des aigrettes ainsi que le roseau. L'orme a une graine placéé au milieu d'une large follicule. Vous voyez qu'au moyen de ces voiles, on peut aller loin. Je suis porté à croire que l'orme est l'arbre des vallées par la construction de sa graine.

LA DAME.

Je ne suis plus étonnée, de voir les cerisiers & les pêchers s'élever à une hauteur médiocres. Une pêcher mûre qui tomberait de la hauteur d'un orme n'iroit pas loin. Mais comment font ceux qui ne s'élevent pas? Il ne leur est pas possible de rouler.

LE VOYAGEUR.

Les animaux des bluets, des artlchaux, des chardons, &c, attachent leurs colonies

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à des volans; le vent les emporte. Vous en voyez en automne l'air rempli. Ils sont suspendus avec beaucoup d'industrie, & quoi qu'ils voyagent fort loin, la graine tombe toujours perpendiculairement. Il y a des especes de pois qui ont des coques élastiques; en s'ouvrant, lorsqu'elles sont mûres, elles élancent leurs graines à dix pas de-là. C'est aussi l'industrie de la belsamine. Croyez-vous à présent qu'une plante soit une machine hydraulique?

LA DAME.

Vous ne me citez que les exemples qui vous sont favorables; vous ne me dites pas comment font ceux qui bâtissent des fruits mous & peu élevés; ceux de la framboise & de la fraise ne volent ni ne roulent.

LE VOYAGBUR.

Vous avez vu que les habitans du noyer & du châtaignier se fortifioient contre les

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oiseaux: ceux du fratsier & du framboisier font bien mieux, ils tirent parti de leurs ennemis. Ceuxci sont des guerriers; ceuxci sont des politiques. Ils s'entourent d'une substance agréable & d'une couleur éclatante. Les oiseaux s'en nourrissent, & les, ressement dans les bois, qui en sont remplis. Ils avalent les fruits sans faire tort à la graine; elle est si dure qu'elle échappe à leur digestion. Beaucoup de fruits mous qui ont des noyaux, sont ressemés de la même maniere. Cette ruse n'est pas réservée aux seuls animaux de notre Hémisphere. La muscade est une, espece de pêche des moluques: sa noix est d'un grand revenu aux Hollandais: ils la détruisent dans toutes les isles éloignées de leurs comptoirs, pour s'en réserver la récolte à eux seuls; mais elle repousse partout: c'est un oiseau marin qui la resseme après l'avoir avalée. Tant l'homme est foible, quand il attaque la nature: une nation ne scauroit détruire un végétal.

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LA DAME.

Hélas! l'homme n'a pas eté préservé avec tant de soin; des nations entieres ont été exterminées par d'autres nations, sans qu'il en soit réchappé un seul. Mais il faut adorer la providence: je l'admire dans sa prévoyance, que je n'aurois pas soupçonnée. Je croyois qu'un arbre laissoit tout simplement; tomber ses graines: je vois bien qu'elles auroient manqué. d'air & d'espace, &, pour me servir de vos termes, que la métropole, en vieillssant, auroit anéanti toutes les colonies sous ses ruines. Mais l'dée de vos animaux estelle bierr conforme à l'action de cette providence?

LE VOYAGEUR.

Le Roi de Prusse avoit ordonné que l'on coupât des forêts pour donner des terreins à de nouvelles familles. La Chambre du Domaine lui representa que le

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bois alloit devenir fort rare. Il lui répondit: j'aime mieux avoir des hommes que des arbres. Croyez-vous que le grand Roi de tous les êtres n'a pas mieux aimé régner sur des millions de peuples dissérents, que sur des machines aveugles?

LA DAME.

Vous allez rendre aussi le bois fort rare. Votre système est séduisant, mais il me laisse des doutes. Vous ne me montrez pas les animaux: on ne croit qu'à moitié, quand on n'a pas vu.

LE VOYAGEUR.

Vous avez vu des animaux se mouvoir dans le suc des plantes.

LA DAME.

Mais je ne les ai pas vu travailler, agir de concert, & faire toutes les choses admirables que vous m'avez dites.

LE

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Le VOYAGEUR.

Regardez mes madrépores & mes lithophites: il y en a qui ressemblent à des choux, d'autres à des gerbes de bled. Ce sont les plantes de la mer; les nôtres sont les madrépores de l'air.

LA DAME.

Ce n'est plus la même chose: vous m'avez dit que les madrépores ne donnent pas de fruits.

LE VOYAGEUR.

Cela n'est pas bien prouvé. D'ailleurs, ils vivent dans un fluide où il n'y auroit eû pour leurs fruits, ni chûte ni roulement: il étoit donc inutile d'environner la colonie d'un corps lourd, ou d'une substance légere, comme les aigrettes des graines qui seroient venues à la surface de l'eau. Il est cependant certain qu'on a

II. Part. O

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observé dans leurs fleurs, un suc laiteux semblable à celui des graines de nos fruits: cette laite se répand dans la mer, comme celle des poissons.

Les élémens changent les mœurs & les arts. Un matelot & un bourgeois sont des hommes, cependant un vaisseau n'est pas fait comme une maison.

Les petits animaux qui bâtissent les plantes de l'air, vivent dans un élément qui est pour eux dans un mouvement perpétuel. Ils sont si petits, qu'un zéphyr leur semble un ouragan. Ils ont pris les plus grandes précautions pour assurer les fondemens de leurs édisices, & pour transporter leurs familles sans risques. Ils l'enclosent dans des bâtimens bien couverts, afin qu'elle ne soit pas dispersée.

Ceux qui bâtissent dans la mer, vivent: dans un fluide, dont les parties ne s'ébrenlent pas aisément: elles ne sont remuées que par flots, & par grandes masses. Les gouttes n'en sont pas mobiles & pénétran-

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tes, comme les globules de l'air, que la chaleur dilate & resserre sans cesse. Il ne leur falloit donc pas des appartemens bien clos, comme les graines, puisqu'ils ne couroient pas le risque d'être dissipés si facilement. Je crois au reste avoir observé que leur laite est enduite d'une glaire qui n'est pas aisée à dissoudre.

Si les animaux qui travaillent dans l'eau, eussent vécu dans un élément encore plus solide, par exemple dans la terre, ils n'auroient été exposés à aucune espece d'agitation. Il est probable qu'alors ils a'auroient pas eu besoin d'enfoncer des racnes, d'élever des tiges, d'étendre des, seuilles de faconner des fleurs, & de fabriquer des fruits comme ceux de l'air.

LA DAME.

Vraiment vous auez raison: aussi la trusle n'a aucune de ces parties-là elles lui

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seroient inutiles. J'ai vu des gens bien embarrassés à deviner comment elle peut se reproduire. J'imagine que dans les secheresses, les petita animaux se communiquent entr'eux par les sentes intérieures du sol où ils vivent. Il regne là un calme éternel: ce sont des canaux d'un fluide tranquille, où la navigation est fort aisée: il n'y faut point de vaisseaux; on peut y nâger en fûreté. A quoi serviroient les fleurs à une plante qui ne voit pas le soleil, & les racines à un végétal qui n'éprouve aucune secousse? Cette découverte me fait grand plaisir: je suis fâchée cependant que les animaux d'un fruit que j'aime beaucoup, aient si peu d'industrie.

LE VOYAGEUR.

Elle est proportionnée à leurs besoins: c'est une loi commune à tous les êtres animés. L'homme qui est le plus indigent de tous, en est aussi le plus intelligent.

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LA DAME.

Il vaudroit mieux en être le plus heureux. Ceux qui habitent les trufles sont peut-être plus contents que ceux qui vivent dans des palais.

Jetrouve dans votre système des idées neuves. Il me paroît très-vraisemblable que les fleurs sont des miroirs. On peut, ce me semble, entirerdes conséquences utiles, ainsi que des graines. Je crois qu'il ne faut pas trop les enfoncer lorsqu on lies seme, puisque la nature les répand à la surface de la terre, & qu'elle repeuple ainsi les prairies & les forêts. L'induftrie des graines qui volent, qui roulant, & qui s'élancent, me paroît admirable: mais sans doute ces mouvemens peuvent s'attribuer à d'autres loix. Il faudrait, pour que votre système eût une certaine force, qu'après avoir rendu raison des effets: ordinaires de la végétation, il en expliquât les phénomènes.

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LE VOYAGEUR.

Vous en agissez avec moi comme les Dames des anciens Chevalier: quand ils sortoient du tournoi, elles Its envoyoient combattre un Géant ou un Maure. N'êtes-vous pas contente de sçavoir que ta trufte est un madrépore de terre? Il a toutes les parties qui lui conviennent, & il ne peut en avoir d 'autres. S'il y a d'auitres végétations dans la terre, elles n'auront de même aucune des parties de celles qui vivent dans l'air. Je connois une racine & une fleur qui font pareillement isolées, & par des raisons semblables: mais il me ruffit de vous avoir résolu un fait inexplicable, la réproduction de la trofle.

LA DAME.

Oh! c'est moi qui l'ai expliqué: mais en voici un dont toutes les loix de l'hy?

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draulique ne sçauroient me rendre raison. Lorsqu'un arbre est jeune & plein de suc, souvent il continue de pousser des branches & de feuilles, sans donner de fleurs. Un Jardinier exprimenté déterre une partie de ses racines; & il devient fécond. Pourquoi ne donne-t-il des fruits que quand il perd sa nourriture?

LE VOYAGEUR.

Les animaux qui, ont des vivres en abondance, ne songent point à s'expatrier; ils cherchent à augmenter les logemens; ils ne fabriquent que du bois.. Dès qu'on leur a coupé les y vivres ils voient qu'il est tems d'envoyer des colonies s'établir au loin: on ne peut plus fourrager aux environs de la place.

LA DAME.

Celui - là était trop aisé: en voici un plus difficile. Lorsqu'un arbre a reçu quelque dommage considérable: par exemple,

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lorsqu'on lui a enlevé une partie de son écorce, au printemps il se charge de fleurs, ensuite de fruits, après quoi il meurr. Pourquoi à la veille de sa ruine rapporte-t-il plus qu'à l'ordinaire ?

LE VOYAGEUR.

Dans l'arbre écorcé, le conseil s'aissemble; & voici comme on raisonne. On nous a fait une breche irréparable: nos remparts & nos chemins sont détruits: nous allons mourir de froid ou de faim, allons nous- en. Tout le monde se met à construire des fleurs; on se retire dans les fruits; la, métropole est abandonnée & l'arbre meurt l'année suivante.

LA DAME.

Je ne sçais par où vous prendre. Il me semble que vous satisfaites à toutes les difficultés; le système ordinaire en laisse de grandes. J'avois ouï expliquer le déve-

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loppement des plantes, par l'air qui monte en ligne droite dans les canaux de la végétation & cependant j'avois vu les pivots des pois se recourber vers la terre qu'ils semblent chercher. J'avois ouï dire que dans les germes, la plante étoit toute entiere avec ses graines à venir, qui contenoient encore, les plantes sutures, ainsi de suite à l'infini; ce qui me paroissoit tout-à-fait incompréhensible.

LE VOYAGEUR.

Il y a un degré en descendànt où la matiere n'est plus susceptible de forme; car la forme n'est que les limites de la matiere. Si cela n'étoit pas, il y auroit autant de matiere dans un gland que dans un chêne, puisqu'il y auroit autant de formes, attendu qu'il y a, dit-on, un chêne tout entier renfermé dans le gland.

Si on me dit qu'il n'y a que les formes principales, je demanderai où sont les au-

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tres, qui sont toutes essentielles dans un chêne développé.

S'il n'y a que les formes principales, parce que l'espace est trop petit celui des seconds glands étant beaucoup plus petit, le nombre des formes principales doit encore diminuer. Or, toute grandeur qui décroît vient nécessairement à rien. Dans ces glands imaginaires qui vont toujours en diminuant, il y auroit un teirme où la race des chênes devroit s'arrêter & finir.

Voilà cependant l'hypothèse dont on s'est servi pour raisonner sur la végétation. Je suis charmé que vous ayez adopté mes idées.

La DAME.

Monsieur, point du tout, je vous affûre.

LE VOYAGEUR.

Comment Madame, vous n'êtes pas

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persuadée! Y a-t-il encore quelque dragon à combattre?

LA DAME.

Un grand scrupule. Je ne fçaurois imaginer que, pour soutenir ma vie, je détruise celle d'une infinité dêtres. Eussiez - vous raison, j'aime mieux me tromper que de croire une vérité cruelle.

LE VOYAGEUR.

On est sensible, quand on est belle! mais voilà la premiere sois qu'on rejette un systême par compassion. Les anatomiftes ont plus de courage; quand ils en sont un ils tuent tout ce qui leur tombe sous la main. Il y eut un Anglois qui fit ouvrir toutes les biches pleines d'un grand parc, pour découvrir les loix de la génération, qu'il n'a point découvertes.

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LA DAME

Je ne veux point ressembler à ces sçavans-lé. J'aime ceux d'aujourdhui qui recommandent la tolérance, & l'humanité qu'on devroît étendre jusqu'aux animaux. Je sçais bien bon gré à M. de Voltaire d'avoir traité de barbares oeux qui éven-trent un chien vivant pour nous montrer les veines lactées. Cette idée fait horreur.

LE VOYAGEUR.

Mes expériences n'ont coûté la vie à aucun animal. J'ai même de quoi vous rassurer: ceux qui vivent dans les fruits échappent à votre digestion comme à votre vue: n'en avez vous pas une preuve dans les oiseaux qui resèment les graines des fraisiers?

LA DAME.

Je veux vous croire; après-tout, si je suis trompée, j'ai été amusée. Vous m'avez appris sur la nature des faits plus piquants

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que les anecdotes de la fociété, Nous n'avons ni médit, ni joué; &, ce qui est plus rare, vous ne m'avez point dit de fadeurs, suivant la coutume de ceux qui veulent instruire les Dames. Le tems a été fort bien employé: mais j'en dois faire encore un meilleur usage; je vais rejoindre mon mari & mes chers enfans., Adieu Monsieur le voyageur.

LE VOYAGEUR lui fait une profonde révérence.

(En s'en allant.)

O le bon cœur! ah la digne femme! Quand en aurai je une comme celle-là?

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LETTRE XXVIII, & derniere.

Sur Ies Voyageurs & les Voyages.

IL est d'usage de chercher au commencement d'un livre à captiver la bienveillance d'un lecteur, qui souvent ne lit point la préface. Il vaut mieux, ce me semble, attendre à la fin, au moment où il est piêt à porter son jugement. Il est impossible alors que le lecteur échappe, & ne fasse pas attention aux excuses de sauteur. Voici les miennes.

J'ai fait cet ouvrage aussi bien qu'il m'a été possible, & rien ne m'a manqué pour lui donner toute la perfection dont je suis capable. S'il est mal fait, ce n'est donc pas ma faute; car on n'a tort de mal faire que quand on peut faire mieux.

S'il y a des défauts dans le style, je serai très-aise qu'on les releve: je m'en

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corrigerai Depuis dix ans que je suis hors de ma patrie j'oublie ma langue, & j'ai observé qu'il est souvent plus utile de bien parler que de bien penser & même que de bien agir.

Mes conjectures & mes idées sur la nature sont des matériaux que je destine à un édisice considérable. En attendant que je puisse l'élever, je les livre à la critique. Les bonnes censures sont comme ces dégels, qui dissolvent les pierres tendres, & durcissent les pierres de taille. Il ne me resteroit qu'une bonne observation, que j'en ferois usage. On dit qu'un saint commença avec un seul moëlon un bâtiment qui est devenu une magnisique Abbaye. Il fit ce miracle avec le tems & la patience, mais je pourrois bien avoir perdu l'un & l'autre.

C'est assez parler de moi, passons à des objets plus importans.

Il est assez singulier qu'il n'y ait eu aucun voyage publié par ceux de nos écrivains

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qui se sont rendus les plus célebres dans la littérature & la philosophie. Il nous manque un modele dans un genre si intéressant, & il nous manquera long-tems, puisque Messieurs de Voltaire, d'Alembert, de Buffon & Rousseau ne nous l'ont pas donné. Montagne & Montesquieu avoient écrit leurs voyages, qu'ils n'ont pas fait paroître. On ne peut pas dire qu'ils aient jugé suffisamment connus les pays de l'Europe où ils avoient été, puisqu'ils ont donné tant d'observations neuves sur nos mœurs, qui nous sont si familieres. Je crois que ce genre si peu traité est rempli de grandes difficultés. Il faut des connoissances universelles, de l'ordre dans le plan, de la chaleur dans le style, de la sincérité, & il faut parler de tout. Si quelque sujet est omis, l'ouvrage est imparfait; si tout est dit, on est diffus, & l'intérêt cesse.

Nous avons cependant des voyageurs estimables; Addisson me paroît au premier rang: par malheur il n'est pas François.

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Chardin a de la philosophie & des longueurs; l'Abbé de Choisi sauve au lecteur les ennuis de la navigation; il n'est qu'agréable: Tournefort décrit sçavamment les monumens & les plantes de la Grece, mais on voudroit voir un homme plus sensible fur les ruines d'Athenes: La Hontan spécule & s'égare quelquefois dans les solitudes du Canada: Léry peint très-naïverment les mœurs des Bresiliens & ses aventures personnelles. De ces différens génies on en composeroit un excellent, mais chacun n'a que le sien; témoin ce Marin, qui écrivit sur son journal qu'il avoit passé à quatre lieues de Teneriffe, dont les habitans lui parurent fort affables.

Il y a des voyageurs qui n'ont qu'un objet, celui de rechercher les monumens, les statues, les inscriptions, les médailles, &c. S'ils rencontrent quelque sçavant distingué, ils le prient d'inscrire son nom & une sentence sur leur album. Quoique cet usage soit louable, il conviendroit mieux.,

II. Part. P

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ce me semble, de s'enquérir des traits de probité, de vertu, de grandeur d'âme, & du plus honnête homme de chaque lieu; un bon exemple vaut bien une belle maxime. Si j'eusse écrit mes voyages du nord, on eut vu fur mes tablettes les noms de d'Olgorouki, de Munich, du Palatin de Russie X-rinski, de Duval, de Taubenheim, &c. J'aurois parlé aussi des monumens, sur-tout de ceux qui servent à l'utilité publique, comme l'arsenal de Berlin, le corps des Cadets de Pétersbourg, &c. Quant aux antiquités, j'avoue qu'elles me donnent des idées tristes. Je ne vois dans un arc de triomphe qu'une preuve de la foiblesse d'un homme: l'arc est resté, & le vainqueur a disparu.

Je préfere un sep de vigne à une colonne, & j'aimerois mieux avoir enrichi ma patrie d'une seule plante alimentaire que du bouclier d'argent de Scipion.

A force de nous naturaliser avec les arts, la nature nous devient étrangere; nous

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sommes même si artificiels que nous apellons les objets naturels des curiosités, & que nous cherchons les preuves de la Divinité dans des livres. On ne trouve dans ces livres (la révélation à part) que des reflexions vagues & des indications générales de l'ordre universel: cependant pour montrer l'intelligence d'un Artiste, il ne suffit pas d'indiquer son ouvrage, il faut le décomposer. La nature offre des rapports si ingénieux, des intentions si bienveillantes, des scenes muettes si expressives & si peu apperçues, que qui pourroit en offrir un foible tableau à l'homme le plus inattentif, le feroit s'écrier, il y a quelqu'un ici!

L'art de rendre la nature est si nouveau; que les termes même n'en sont pas inventés. Essayez de faire la description d'une montagne, de maniere à la faire reconnoître quand vous aurez parlé de la base, des flancs & du sommet, vous aurez tout dit. Mais que de variété dans ces formes bombées

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arrondies, allongées, applaties, cavées, &c! vous ne trouvez que des périphrases. C'est la même difficulté, pour les plaines & les vallons. Qu'on ait à décrire un palais, ce n'est plus le même embaras. On le rapporte à un ou à plufieurs des cinq Ordres: on le subdivise en soubassement, en corps principal, en entablement; & dans chacune de ces masses, depuis le socle jusqu'à la corniche, il n'y a pas une moulure qui n'ait son nom.

Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays vous y voyez des villes, des fleuves & des montagnes, mais leurs descriptions sont arides comme descartes de géographie: l'Indouftanressemble à l'Europe. La physionomie n'y est pas. Parlent-ils d'une plante? Ils en détaillent bien lés fleurs, les feuilles, l'écorce, les racines; mais son port, son ensemble, son élégance sa rudesse ou sa grace, c'eft ce qu'aucun ne rend. Cepedant la ressem-

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blance d'un objet dépend de l'harmonie de coutes, ses parties, & vous auriez lu mesure de tous les muscles d'un homme, que vous n'auriez pas son portrait.

Si les voyageurs en rendant la nature pechent par défaut d'expressions, its pechont encore par excès de conjectures. J'ai cru fort long-tems fur la foi desrelations que l'homme sauvage pouvoit vivre dans les bois. Je n'ai pas trouvé un seul fruit bon à manger dans ceux de l'Isle de France; je les ai goutés tous au risque de m'empoifonner. Il y avoit quelques graines d'un goôt passable, en petite quantité; &. dans certainos saisons on n'en eût pas ramassé pour le déjeûner d'un finge. Il n'y a que l'oignort dangéreux d'une efpece de nymphea, encore croît-il fous l'ean dans la terre & ils n'est pas vraisemblabale que l'homme naturel l'eût deviné-là. Je crus au Cap que l'homme avoit été mieux fervi. J'y vis des buissons convents de gros artichaux cou-

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leur de chair, qui étoient d'une âpreté insupportable. Dans les bois de la France & de l'Allemagne on ne trouve de mangeable que les fênes du hêtre & les fruits du châtaignier; encore ce n'est que dans une courte saison. On assure, il est vrai, que dans l'âge d'or des Gaules, nos ancêtrea vivoient de gland; mais le gland de nos chênes constipe. Il n'y a que celui du chêne verd qu'on puisse digérer. Il est trèsrrare en France, & il n'est commun qu'en Italie, d'où nous est venue aussi cette tradition. Un peu d'hiftoire naturelle ferviroit à écrire l'histoire des hommes.

On ne trouve dans les forêts du nord que les pommes du sapin dont les écitreuils. s'accommodent fort bien. Il est fort douteux que les hommes pussent en vivre. La nature auroit traité bien mal le Rai des animaux, puisque la table est mise pour tous, excepté pour lui, si elle, ne lui avoit pas donné une raison universelle qui tire parti de tout, & la sociabilité,

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fans laquelle ses forces ne sçauroient fervir sa raison. Ainsi d'une seule observation. naturelle on peut prouver, 1°, que le plus stupide des paysans est supérieur au plus intelligent des animaux, qu'on ne dressera jamais à, semer & à labourer de luimême: 2° que l'homme est né pour la société, hors de laquelle il ne pourroit vivre, 3°, que la société doit, à son tour, à tous ses. membres une subsistance qu'ils ne peuvent attendre que d'elle.

Les voyageurs pechent, encore-par un autre; exeés. Ils mettent presque toujours le bonheur, hors de leur patrie. Ils font des descriptions si agréables des pays étrangers qu'on en est, toute la vie, de mauvaise humeur contre le sien.

Si je l'ofe dire, la nature paroît avoir tout compensé; & je ne sçais lequel est préférable d'un, climat très - chaud, ou d'un climat très - sroid, Celui-ci est plus fain; d'ailleurs le froid est une douleur dont; on peut se garantir; & la cha-

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leur une incommodité qu'on ne sçauroit éviter. Pendant six mois j'ai vu le paysage blanc à Pétersbourg, pendant six mois je l'ai vu noir à l'Isle de France; joignez-y les insectes si dévorans, les ouragans qui renversent tout, & choifissez. Il est vrai qu'aux Indes les arbres ont toujours les feuilles, que les vergers rapportant fans etre greffés, & que les oifeaux ont de belles couleurs.

Mais j'aime mieux notte nature,
Nos fruits, nos fleurs, notre velure;
Un Rossignol qu'un Perrequet.
Le fentiment que le caquet;
Et même je préfere encore
L'odeur de la rofe & du thin
A l&ambre que la main du More
Recueille aux rives du matin.

On doit compter aussi pour un grand inconvénient le spectacle d'une société malheureufe, puisque la vue d'un feul misérable peut empoisonner lè bonheur.

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Peut-on penser fans frémir que l'Afrique, l'Amérique, & prefque toute l'Asie sont dans l'esclavage! Dans l'Indoustan on ne fait agir le Peuple qu'á coups de rotin, de sorte qu'on en a appellé le bâtion le roi des Indes; en Chine même, ce pays si vanté, la plupart des punitions de simple police font corporelles. Chez mous les loix ont un peu plus respecte les hommes. D'ailleurs quelque rudes que foient nos climats la nature la plus sauvage m'y plant toujours par un coin. Il est des sittes touchans jusques dans les rochers de la pauvre Finlande. J'y ai vu des étés plus beaux que céux des tropiques, des jours sans nuits, des lacs si couverts de cygnes; de canards, de bécasses, de pluviers, &c. qu on eût dit que les oiseaux de toutes les rivieres s'y étoient rendus pout y faire leurs nids. Des flancs des rochers tout brillants de mouffes poutprées, & des tapis rouges du Kloucva (*)

(*) Plame rempænte d'un vérd, dont la feulble ressemble à celle du buis. Elle donne un petit fruit rouge qul est atri-lcorbutique.

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s'élevoient de grands bouleaux, dont les feuillages verds, souples & odorane se marioient aux pyramides sombres des sapins, & offraient à la fois des retraites à l'amour & à la philosophie. Au fond d'un petit vallon, sur une lisiere de pré, loin de l'envie, étoit l'héritage d'un bon Gentil-homme, dont rien ne troubloitle repos que le bruit d'un torrent que l'œil voyoit avec plaisir bondir & écumer sur la croupe noire d'une roche voisine. Il est vrai qu'en hyver la verdure & les oiseaux disparoissent. Le vent, la neige, le gresil, les. frimats entourent & fecouent la petite maison, mais l'hospitalité est dedans. On se visite de quinze lieues, & l'arrivée d'un ami est une fête de huit jours: on boit au bruit des cors & des timballes la santé du convive, des Princes & des Damps (*). Les

(*) Les femmes sont de ces parties, & il est juste qu'accompagnant les hommes à la guerre, elles president à leurs plaisir. On ne trouve point ailleurs de plus grands exemples de l'amirié conjugale. J'y ai vu des semmes de Généraux qui avoient fuivi leurs maris à l'armée depuis le permier grade militaire.

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vieillards auprès du poële fument & parlent des anciennes guerres; les garçons en botte dansent au son d'un fifre ou d'un tambour autour de la jeune Finlandoise en pelisse, qui paroît comme Pallas au milieu de la Jeunesse de Sparte.

Si les organes y semblent rudes, les cœurs y sont sensibles. On parle d'aimer de plaire, de la France & de Paris, surtout; car Paris est la capitale de toutes les femmes. C'est - là que la Russe, la Polonoise & l'Italienne viennent apprendre l'art de gouverner les hommes avec des rubans & des blondes; c'est-là que regne la Parisienne à l'humeur folle, aux graces toujours nouvelles. Elle voit l'Anglois mettre, à ses genoux son or & sa mélancolie, tandis que, du sein des arts, elle prépaie en riant, la guirlande.

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qui enchaîne par les plaisirs tous les peuples de l'Europe.

Je préférerois Paris à toutes les villes, non pas à cause de fes fètes, mais parce que le peuple y est bon, & qu'on y vit en liberté. Que m'importent ses carrosses, ses hôtels, son bruit, sa foule, ses jeux, ses repas, se visites, ses amitiés sipromptes & si vainesè! Des plaisirs si nombreux mettent le bonheur en surface, & la jouissance en observation. La vie ne doit pas être un spectacle. Ce n'est qu'a la campagne qu'on jouit des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfahs, de ses amis. En tout la campagne me semble préférable aux villes: l'air y est pur, la vueriarrte, le marcher doux, fe vivre facile, les mœurs simples & les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel; l'avare en reçoit des paésents toujours tenouvellés, le guerrier s'y livre à la chasse, le vo

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lupcueux y place ses jardins, & le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez lui. Où trouvera-t-il un animal, plus utile que le bœuf, plus noble que le cheval & plus noble que le chien? Apporte-t-on des Indes une plante plus nécessaire que le bled & aussi gracieuse que la vigne?

Je préférerois de toutes les campagnes celle de mon pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j'ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne fçais quoi d'attendrissant qu'aucune fortune ne sauroit donner, & qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier âge, ces jour si pleins sans prévoyance & fans amertume? La prise d'un oiseau me combloit de joie. Que j'avois de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur & frissonner ses plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut

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aimable & la prairie où il courut, & l'e verger qu'il ravagea! Plus heureux qui ne vous a jamais quitté, toît paternel, asyle saint! Que devoyageurs reviennent sans trouver de retraite! de leurs amis, les uns sont morts, les autres éloignés, une famille est dispersée, des protecteurs…. Mais la vie n'est qu'un petit voyage, & l'âge de l'homme un jour rapide. J'en veux oublier les orages pour ne nie ressouvenir que des services, des vertus & de la constance de mes amis. Peut être, ces Lettres, conserveront leurs noms, & les feront survivre à ma reconnoissance! Peut être iront elles jusqu'àvous bons Hollandois du Cap! Pour toi, Negre infortuné qui pleures sur les rochers de Maurice, si ma main, qui ne peut essuyer tes larmes, en fait verser de regret & de repentir à tes tyrans, je n'ai plus rien à demander aux Indes, j'y ai fait fortune.

A Paris, ce premier Janvier 1773.

D. S. P.

Fin de la seconde & derniere Partie.

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TABLE

DES LETTRES

ET SOMMAIRE DES MATIERES.

PREMIERE PARTIE.

AVANT-PROPOS.

Motif de l'Ouvrage, son plan, son objet;

Page I

LETTRE PREMIERE.

DÉPART de Paris, froid excessiif. Arrivée à Rennes. Campagnes de Bretagne, observation sur le genêt & les pommes de terre. Du Peuple dans les pays d'États. Commeice de la Bretagne. Paysan bas-Breton. Observation sur la température des lieux aquatiques. Arrivée à l'Orient. 7

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LETTRE II

De la, Ville de l'Orient. Défaut de la Citadelle du port Louis. Mœurs de ces deux Villes; mouvement du port de l'Orient, page 13

LETTRE III

Distribution intérieure d'un vaisseau, gros tems dans le port. Poissonnerie de l'Orient. Mœurs des pêcheurs. Observations sur les poissons & les écrevisses. Deux passagers de Paris craignent de s'embarquer. 16

LETTRE IV.

Départ de l'Orient. Adieux. 21

Journal en Mars 1768.

Danger dans la passe du port-Louis. Passagers & Officiers restés à terre. Gros tems, coup de mer, trois hommes emportés, désordre causé par le coup de

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mer. Vue des isles Canaries. Chaleur. Vents alisés. Isles de Cap Verd; observations sur lee mœurs des gens de mer. page 23

Journal en Avril.

Matelot mort du scorbut. Baptême & passage de la ligne tems orageux; observation sut la mer & les poissons. Points lumineux, bonnets flamands, galeres, coquillage peu connu, limaçons bleus, coquillage de la carene, poisson volant, encornet, thon. Effet singulier du thon de la pleine mer lorsqu'il est salé. Du sommeil des poissons, de l'eau de mer, Bonnite, grande oreille, requin, pilotin, sucçêt, sa construction monstrueuse; poudu Requin. Marisouin, dorade, baleine. 36

Journal en Mai.

Rencontre d'un vaisseau Anglois, grain violent, vaisseau coeffé, observations sur le Ciel, les vents & les;oiseaux; étoiles,

II Part. Q

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Crépuscules, leur chaleur eût été nuisible seus la ligne. Le lever de la lune dissipe les nuages. Vents, pôle sud plus froid que le pôle nord, pourquoi. Utilité des vents. Beauté du Ciel entre les tropiques. Mauves & goelands, alcions, manches de velours, frégates, fauçhets, goelettes, envergures, damiers, moutons du cap. Utilité qu'on peut tirer de la vue des oiseaux & de celle des glayeuls. Longitude ne peut se déterminer par la variation de l'aiguille. Expérience à faire sur son inclinaison. page 54

Journal en Juin.

Précautions pour doubler le cap, progrès du scorbut. Coup de mer, présage d'une violente tempête, le vaisseau foudroyé, grand mât brisé, violence du vent, mer monstrueuse, secousses du vaisseau, découragement des matelots. Perte des bestiaux, grand nombre de malades scorbutiques, morts; observations qui peuvent

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etre utiles à la police des vaisseaux, subordination des officiers. Disette d'eau moyen d'en embarquer beaucoup & de la préserver de corruption. Inconvénient de la machine à dessaler l'eau de mer. Vivres Moyen de conserver les viandes saines. Habillement des matelots. Charpente du bâtiment, lieu du vaisseau où le bois se pourrit le plus promptement. Page 69

Journal en Juillet.

Grand nombre de malades scorbutiques, mortalité, vue d'un paillencu, arrivée à l'Isle de France; observations sur le scorbut. Les animaux, en sont atteints. Cause & remede à ce mal. Palliatifs. Préjugés sur la tortue, symptômes du scorbut, précautions à prendre en arrivant à terre. 86

LETTRE V.

Observations Nautiques.

Brise de terre. Attérages orageux. Para-

Q ij

[page] 244

ges des vents alisés du nord-est, des vents généraux du sud-est. Relâches sur la route des Indes. Observations sur les meilleures cartes. Hauts-fonds au sud de la ligne. Courants. Obstacles apportés aux voyages par la nature. Page 94

PROPORTIONS DU VAISSEAU

LE MARQUIS DE CASTRIES.

Forme nouvelle d'une Table des Observations nautiques du Voyage:

Qui comprend les jours du mois, les vents qui ont régné, le chemin estimé, la route corrigée, la variation, la latitude estimée, la latitude observée, la longitude estimée. 100

LETTRE VI.

Aspect & Géographie de l'Isle de France.

Port du sud-est, port-Louis ou du nordouest Vue triste de la ville & de ses envi-

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rons. Mesures de l'Isle de France & hauteur de ses montagnes suivant l'Abbé de la Caille. page 101

LETTRE VII.

Du sol & des productions naturelles de l'Isle de France.

Arbres & arbrisseaux. Sol tenace & ferrugineux. Sable calcaire. Prodigieuse quantité de rochers, leur nature vitrisiable & métallique. Herbes. Trois especes de gramen, gazon élastique, chiendent, gramen à large feuille, herbe à soye, asperge épineuse, mauve à petites feuilles, chardon dangereux pour les volailles, lys aquatique, espece de giroflée, basilic vivace, raquettes, arbrisseaux, le veloutier, effet singulier de son odeur, espece de ronce antivénérienne, faux baume, fausse patate, herbe à panier propre à donner du fil, liannes & leur force prodigieuse, arbrisseau spongieux, bois de Demoiselle.

Q iij

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Végétaux de l'Isle de France, inférieurs en beauté à ceux de l'Eunope. Page 105.

LETTRE VIII.

Arbres & plantes aquatiques de l'Isle de France.

Mapou, espece de poison: Noms des arbres viennent de la fantaisie des habitans, bois de ronde, de canelle, de natte, d'olive, de pomme, arbre de benjoin, colophane, faux tatamaque, bois de lait, bois puant, bois de fer, bois de fouge, figuier, bois d'ébenne de plusieurs sortes, citronnier, oranger, espece de bois de sandal, vacoa, latanier, palmisle, manglier, observations sur les arbres, ils sont très-insérieurs aux arbres d'Europe en beauté & en utilité. Agarics, mousses & fougeres, songes espece de nymphea. Tristesse du paysage. 113

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LETTRE IX

Antmaux naturels à l'Isle de France.

Quadrupedes, Il en douteux que le singe y ait été apporté. Il paroît l'habitant naturel de cette Isle. Sa description Des rats & de leurs desordres, des souris. Oifoau flamand, corbigeau, paillencu, perroquets d'une beauté médiocre, merle familier, pigeon hollandois magnifique, ramier dangereux, chauve - souris bonne à manger espece communé de chauvésouris. Eperviers Animaux amphibies, tortues, tourlouroux, Bernard l'hermite. Insectes. Sauterelles, leur dégât, chenilles, papillons, papillon à tête de mort, prodigieuse quantité de fourmis, formicaleo, cent pieds, scopions, guêpes jaunes avec des anneaux noirs, guêpe maçonne, guêpe qui coupe les feuilles, abeilles, espece de fourmis appellées Carias, leur dégât dans la charporrte des malsons, crois especes

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de cancrelas, ont pour ennemie la mouche verte, raoutouc ver qui ronge les arbres, son nom chez les Romains, mouches d'Europe, cousin ou maringouin fort incommode, demoiselles, belles mouches aquatiques, petits lézards bien colorés, araignées de plusieurs sortes, filent des toiles très-fortes, prodigieuse quantité de puces, pou aîlé des pigeons, poublanc ou puceron, nuisible, aux vergers, punaise maupin, sa piquure dangereuse; observation sur les températures chaudes favorables à la propagation des insectes, moyens qu'employe la, nature pour l'arrêter. Page 122

LETTRE X.

Des productions maritimes; poissons, coquilles, madrépores.

Baleine, sa pêche négligée, lamentin, la vieille polsson dangereux à manager, malheur arrivé aux Anglois à Rodrigue.

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autres poissons suspects, tels que le capitaine & la carangue, requins, rougets, mulets, sardines, maquereaux, poule d'eau sorte de turbot, rayes blanches, rayes noires, sabres, lunes, bourses, especes de merlans, perroquets, poisson armé dangereux, le coffre le porc-épi, le polype. Poissons de riviere; la lubine, le mulet, la carpe, le cabot, l'anguille dangereuse pour les nageurs. Testacès; homars ou langoustes, petite espece de homar fort joli; crable ressemblant à un madrépore; autre marqué de cinq cachets rouges; autre appellé le fer à cheval; autre crable couvert de poils, crable marbré, autre qui porte ses yeux au bout de deux longs tuyaux, l'araignée de mer, crable dont les pinces sont ropges, petit crable à grande coquille. Boudin de mer très-singulier, masse vivante, dont la coquille est audedans. Oursins. Oursin violet à longues pointes. Oursin gris à baguettes rondes cannelées, Oursin à baguettes obtuses &

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à pans, Oursin à cul d'artichaux, Oursin commun à petites pointes. Ordre conchyologique nouveau. Ordre sphérique, plus commode, peut s'appliquer à toutes les parties de l'Histoire naturelle. Lepas applati, lépas étoilé, lépas fluviatile, oreilles de mer, espece d'oreille de mer sans trou. Vermiculaires. Grand vermiculaire des madrépores, cornet de Saint-Hubert, nautile papyracée, nautile ordinaire. Limaçons sédentaires; bouche d'argent simple, bouche d'argent épineuse, bouche d'or, limaçon fluviatile simple, limaçon ftuviatile à pointes, conque persique, limaçon allongé, becasse épineuse, tonne ronde, tonne allongée. Limaçons voyageurs; nérite cannelée, nérite lisse colorée de rubans, harpe belle coquille, harpe à pointe, limaçon bleu, l'œuf de Pintade, limaçon terrestre, lampe antique. Rouleaux; l'olive commune, l'olive de trois couleurs, olive noire, olive évasée, rouleau commun piqueté de rouge, rouleau blanc, rouleau

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piqueté de points noirs, drap d'or tonnerre, la poire, rouleau couvert de peau, l'oreille de Midas, le grand casque, le casque truité, le scorpion, l'araignée. Porcelaines. Porcelaine à dos d'âne, la tigrée, la carte de Géographie, l'œuf, le lievre, l'olive de roche. Vis. La vis simple, vis avec une moulure, l'enfant en maillot, la culotte de Suisse, petite vis à bec, autre à dos d'âne, le suseau blanc, foseau tacheté de rouge, mitre sluviatile. Conjecture sur la cause qui a dirigé du même côté la bouche de la plupart des coquilles. Objection sur l'explieation qu'on donne de leur formation. Bivalves. Huître commune, la feuille, huître femblable à celle d'Europe, huître de la carene des vaisseaux, huître perliere, autre huître grife, huître perliere violette, la tuilée se trouve fossile sur les côtes de Normandie, huîtrè épineufe, pelure d'oignon. Trois especes de moules, moule blanche à coque élastique, hache d'arme. Petoncles. Arche de

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Noé. cœur strié & cannelé, cœur de bœuf, corbeille, la rape, petoncle commun, autre espéce, le peigne, le manteau Ducal. Observations sur les coquillages, sur l'instinct des moules, sur la charniere des coquilles. Madrépores qui ne, sont pas attachés au fond de la mer; le champignon, le plumet de trois sortes, le cerveau de Neptune; madrépores attachés, le choufleur, le choux madrépore en spirale, autre semblable à un arbre, la gerbe, le pinceau; madrépore semblable au réséda, autre semblable à une isle, la congellation, madrépore digité, le bois de cerf, la ruche à miel, le corail bleu, corail articulé blanc & noir, végétations coralines. Litophite semblable à une paille, autre croissant comme une forêt de petits arbres. Trois especes d'étoiles marines. Ambre gris. Observations sur les madrépores. Page 136

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JOURNAL MÉTÉRÉOLOGIQUE

Qualité de l'air.

Juillet 1768. Vent frais. Août, pluie. Septembre, même température. Opinion des Anciens sur la cause de la végétation. Octobre, terres ensemencées. Novembre, temps variables. Décembre, chaleur, ouragan & ses effets. Janvier 1769, tems chaud. Fevrier, coup de vent, accidents du tonnerre. Mars, chaleur supportable. Avril, fin de l'Été. Mai, saison seche. Juin, grains pluvieux. Observations sur les qualités de l'air. Page 162

LETTRE. XI.

Mœurs des Habitans blancs.

Ouvriers, employés de la Compagnie, marins de la Compagnie, Officiers militaires de la Compagnie, Officiers du Roi, Missionnaires, Marchands, Européens ve-

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nus des Indes, Protégés de Paris, Employés & Officiers de la marine du Roi. Officiers arrivés d'Europe, soldats, navigateurs caractère général. Négligence dans les maisons. Les femmes aiment la danse; jolies, leur société, leurs qualités domestiques, éducation des jeunes créoles. Petit nombre de cultivateurs. Page 174

LETTRE XII.

Des Noirs.

Malabares, leurs mœurs. Des Negres, leur, caractère, leur industrie, amenés de Madagascar, traitement fait aux esclaves, nourriture, habillement, punition. Du code Noir, des chiens des Noirs, chasse aux Noirs marons, leurs châtiments, affreuse misere des esclaves. Postscriptum. Réflexion sur l'esclavage. N'est point nécesse à l'Isle de France pour l'agrioulture; lui est contraire, s'oppose à la population. Le code Noir n'est point obser-

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vé L'esclavage ne peut se justifier ni par la théologie, ni par la politique. Philosophes devroient le combattre, femmes Européennes devroient s'y opposer. P. 188

LETTRE XIII.

Aigriculture; herbes, gumes & fleurs apportées dans l'Iste.

Division des plantes. Plantes naturalisées; espece d'indigo, pourpier, observation, cresson, dent de lion ou pissenlit, absinthe, molene, squine, observation, herbe blanche, brette de deux sortes Plantes cultivées dans la campagne; manioc, seconde espece appellée camaignoc, mabis ou bled Turc, bled froment, observation de Pline, riz de sept especes, petit mil, avoine, tabac, fataque. plantes potageres, utiles par leurs fruits; petits pois, haricots pois du Cap, autres haricots, feve de marais, autre feve, artichaux, cardons, giromons, concombres, melons, pasteques ou melons

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d'eau, courges, bringelle ou aubergine de deux sortes, piments des deux especes, ananas, observation, fraises, framboises, framboises de Chine. Plantes utiles par leurs tiges ou feuilles; épinards, cresson des jardins, oseille, cerfeuil, persil, fenouil, céleri, porée, laitues, chicorées, choux-fleurs, chou, pinprenelle, pourpier doré, sauge, asperge. Plantes utiles par leurs racines ou bulbes; carottes, panais, navets, cercifix, radix, raves, rave de Chine, bette-rave, pomme de terre, cambar, patatte, saffran, gimgembre, pistache, observation, ciboules, poireaux, oignons. Plantes à fleurs; reséda, belsamine, tubéreuse, pied d'alouette, grande marguerite de Chine œillet de la petite espece, grends œillets, lys, anémones, renoncules, œillet d'inde, rose d'Inde, giroflée, pavots, fleurs d'Afrique, immortelle du Cap, autre immortelle, jonc à fleur, tulipe singuliere, fleur de Chine, aloes de plusieurs espeees, observation. Page 205

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LETTRE XIV

Arbrisseaux & arbres apportés à l'Isle de France.

Arbrisseaux. Rosiers, rosiers de Chine, jasmin d'Espagne & de France, grenadiers à fleur double & à fruits, myrthe. Casssis, foulsapate, poincillade, jalap, vigne de Madagascar, variétés de liannes, mougris á fleur, double & simple, fianchipaniers, lillas des Indes, lillas de Perse, lauriers-thins, lauriers-roses, citronnier, galet, palma-chrifti, poivrier, arbriffeau dethe, rottin, cotonnier, canne desucre, cassier. Arbres d Europe, pins, sapins, chènes, cerisiers, abricotiers, néfliers, pommiers, poiriers, oliviers, muriers, figuiers, vignes, pêchers, observation. Arbres étrangers, lauriers, agathis, polchés, bambous, attiers, mangliers, bannaniers, observation, gouiaviers, jam-roses, papayeras mâles & femelles, avocats, jacqs, tamriniers, diverses especes d'orangers, pamplemousses, citronniers,

Part II. R

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cottiers. Obervation, Crable des cocottiers, cocos marin, dattier, palmier d'aracque, palmier du sagou, canesicier, acajou, cannelier, cacaotier, muscadier, giroflier, observation, ravinesara, mangouftan, litchi, arbre de vernis, arbre de suif, citrons en grape, arbre d'argent, bois de tecque, observation. Jardin des Chinois. Page 220

LETTRE XV

Animaux apportés à l'lsle de France.

Poissons; gourami, poissons dorés de Chine. Oiseaux; l'ami du Jardinier, le martin, observation sur l'alouette, corbeau, oiseau du Cap, mésange, cardinal, trois sortes de perdrix, pintades, faisan de Chine, oyes, canards sauvages, canards de Manille, poule d'Europe, poule noire d'Afrique, autre espece de Chine, pigeons, deux especes de tourterelles, lievres, chevree sauvages, cochons marons. Quadrupdes domestiques; moutons, chevres, bœufs, petite espece de bœufs du Bengale, ob-

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servation sur les salaisons, chevaux, mulets, ânes, ânes sauvages du Cap, chats, chiens, effet du climat sur eux. Page 242

LETTRE XVI.

Voyage dans l'Isle.

Départ, arrivée à la grande riviere, voyage à une caverne, sa description, ses dimensions. Voyage à la riviere Noire, sortie du port, mauvais tems, relâche, observation, rembarquement, danger, arrivée à terre, correction du plan de l'Abbé de la Caille. Poisson abondant, voyage aux plaines de Williams, habitant vivant dans une solitude, l'Auteur égaré, arrivée à Palme, plaines de Williams, riviere profonde.

LETTRE XVII.

Voyage à pied autour de l'Isle.

Préparatifs, départ, observation, petite riviere, citoyen utile mal recompensé, riviere Belle-Isle. Embarras des voyageurs,

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plains Saint-Plerre, observation sur ses production. Riviere du Dragon, riviere du Galet, observation, anse du Tamarin, observation en note, coquillages, autre observation. Riviere. Noire, accident. Islot du morne. Halte, observation. Morne Brabant, famille d'un habitant. Passage dangereux du Cap, Belle-ombre, riviere des Citronniers, observation, pêche de coquillages, Poste-Jacotet, lieu agréable, rencontre d'une malheureusu Negresse, bras de mer de la Savanne, des Negres marons, générosité de deux Negresse observation, Halte sur le bord de la mer, accident, observation en note, riviers du Poste, l'Auteur indisposé. Bras de mer du Chalan, rivieres de la chaux & des Créoles, habitation des Prêtres, arrivée au Port du Sud-Est, sa description. Baleines, beaux coquillages, comete trèsapparente. Paysage du Port du Sud-Est. Halte mœurs féroces d'uae femme Créole.

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pointe du Diable, grande riviere. Route de Flacq, quatre Cocos, quartier de Flacq ses production. Poste de Fayette, accident arrivé à l'Auteur dans l'anse aux Aigrettes; observation, riviere du Rempart, quartier de la Poudre d'Or, quartier des Pamplemousses, arrivée au Port; observation sur les Églises & les construction en charpente; observation sur la culture de l'Isle. Page 266

LETTRE XVIII.

Sur le Commerce, l'Agriculture & la défense de l'Isle.

Besoins de l'Isle de France. Note sur son utilité. Son commerce, papier ruineux, Port à nettoyer. Agriculture, abus, agioteur de terres, Loix agraires inutiles. A quoi ont eût pu employer, les soldats. Défense de l'Isle, défense de la côte, sa disposition singuliere, moyens

R iij

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naturels de défense trop négligés, défense de l'intérieur de l'Isle & de la Ville. Poste très-avantageux, obstacles que l'ennemi aura è surmonter. De l'Isle de Bourbon. Note. Page 315

Fin de la premiere partie.

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TABLE

DES LETTRES

ET SOMMAIRE DES MATIERES

SECONDE PARTIE.

LETTRE XIX.

Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan.

OBSERVATION sur l'Insulaire de Taïti, (*) & sur l'utilité d'un dictionnaire encyclopédique des langues. Départ de l'Isle de France; arrivée à Bourbon. Desceate difficile à terre, brise forte, ouragan, vaisseaux obligés de quitter la rade. Départ du vaisseau l'Indien. Embarras de l'Auteur; il part pour Saint-Paul. Mauvais chemin,

(*) Cet homme est mort de la petite vérole à Bourbon, sur le point de partir pour Taïtl.

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arrivée à Saint-Paul. Difficultés pour l'embarquement de l'Auteur. Observations sur Bourbon, histoire d'un pirate de Saint-Denis Mœurs des habitans de Bourbon. Départ de cette Isle. Page 1

LETTRE XX.

Départ de Bourbon, Arrivée nu Cap.

Observations sur la baye de Saint-Paul. Navigation heureuse. Coup de vent dans le canal de Mosambique, mât de misaine rompu. Terre du Cap. Montagne ressemblante à un Lion. Le vaisseau l'Indien absent du Cap. Montagne de la Table, danger du mouillage, arrivée à terre, spectacle singulier. Page 24

LETTRE XXI.

Du Cap. Voyage à constance & Montagne de la Table.

De la ville du Cap. Prix des pensions,

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jardin de la Compagnie. Voyage à Constance, arbres d'argent, fameux vignoble, Bas-Constance, différence essentielle des deux vins. Neuhausen jardin de la Compagnie. Voyage à la campagne du Sieur Nedling. Voyage à Tableberg ou montagne de la Table. Observation sur les plantes & le sol du sommet. Observation sur les formes des plantes de la montagne du Cap, Vasco de Gama est-il le premier navigateur qui l'ait doublé? Retour à la ville. Page 33

LETTRE XXII.

Qualités de l'air & du sol du Cap de Bonne Espérance; plantes insectes & animaux.

Air pur du Cap; vent de sud-est fréquent. Petite vérole sort dangereuse. Or de Lagoa, terre sulfureuse, pierre à plâtre, cubes noirs. Arbres d'or & d'argent. Arbres rares au Cap hors ceux d'Europe. Fleur semblable à un papillon, hyacinthe

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singuliere, gresse tulipe, arbrisseaux à fleurs de la forme d'un artichaud, autres portants des grappesde fleurs papillonacées. Infectes, belles sauterelles, le canonier scararbée singulier. Oiseaux; colibris, oiseaux changeant de couleur trois fois par an, oiseau de Paradis, oiseau appellé l'ami du Jardinier espece de tarrin, aigle, oiseau appellé le secretaire, autruche, cazoar espece d'autruche couverte de poil, pinguoin, singularité de ses œufs. Poissons; nautiles papyracés, tête de méduse, lepas, lithophites, poissons de la forme d'une lame de couteau, veaux marins, baleines, vaches marines, morues: Quadrupedes; petites tortues de montagne, porc-épics, marmottes, cerfs, chevreuils, ânes sauvages, zebres, caméléopard, bavian, observation sur les singes. Animaux domestiques, chevaux, ânes, bœufs. Observation sur la loupe des animaux d'Afrique. Bêtes féroces, espece de loup, Observation de Pline. Caractère du

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tigre, du lion, armée de cabris & de lions dans l'intérieur de l'Afrique. Pourquoi il n'y a point de grandes nations en Afrique. Etablissement des Hollandois dans les terres. Prix des vivres & commerce du Cap. Danger de sa rade. Page 51

LETTRE XXIII.

Esclaves, Hottentots, Hollandais.

Esclaves bien traités. Esclaves Malayes, leur caractère. Hottentots, leur fidelité, leur adresse, leurs mœurs, leur physionomie, singularité de leur langue. Tablier des femmes Hottentotes, fable tirée de Kolben. Observation de Pline sur le sang des animaux. Engagés de la Compagnie. Mœurs des Hollandois; paysans du Cap. Mlle. Berg, bonne foi des Hollandois. Amour des Hollandois pour la patrie. Eglise; du Cap, refugiés François, mœurs du Gouverneur, son caractère. 67

[page] 268

LETTRE XXIV.

Suite de mon Journal au Cap.

Bibliotheque, ménagerie; arrivée d'un vaisseau François. Comment les Hollandois conservent leurs mâts à terre. Arrivée de la Digue flutte du Roi. Offre fait à l'Auteur, parti qu'il prend, présent que lui fait le Gouverneur. Arrangements pour son départ, arrivée du vaisseau l'Africain. Il reçoit ses effets; nouvelles de l'Indien & ses malheurs, évènement étrange arrivé sur ce vaisseau. Page 80

LETTRE XXV.

Départ du Cap; descrtption de l'Ascension.

Sortie de la baye. Inquiétude du feu, histoire à ce sujet. Vue de l'Ascension, singularité de ses rivages; frégates familieres. l'Auteur descend à terne. Beau sa-

[page] 269

ble, petite saline. Terreur panique, tristesse du paysage de l'Ascension. Tortues viennent au rivage, pêche abondante, matelots superstitieux, cancrelas, scorpion, tythimale. Oiseaux familiers. Usage singulier de la graisse des frégates. Tortues inutiles remises à la mer. Page 87

LETTRE XXVI.

Conjecture sur l'antiquité du sol de l'Ascension, de l'Isle de France, du Cap de. Bonne-Espérance & de l'Europe.

Conjectures par l'affaissement des collines, par le dépérissement des rochers, par leur profondeur dans le sol. Problème important à résoudre. Conjectures sur l'antiquité de l'Ascension, sur celle de l'Isle de France, sur celle du Cap de Bonne-Espérance, observation des rochers de la montagne de la Table. Conjecture par la couche végétale ne peut être employée

[page] 270

dans les plaines, expérience à faire en Europe, de l'antiquité de l'Europe, roches propres aux expériences. Conjectures sur l'antiquité, de sa population, opinion de ceux qui croient le nord de l'Europe anciennement peuplé réfutée. Il n'y a point de monuments dans le nord. Ils sont trèscommuns en Grece & en Italie, pourquoi. Peuples heureux multiplient & bâtissent. Autels élevés à tous les biens. Homme du Midi allant au Nord, climat affreux, obligé de vivre comme les Lapons. Le Nord de l'Europe sert de refuge aux peuples du Midi. Langue Esclavonne vient du Grec. Note, premiere tirée de Pline sur l'antiquité des arts en Europe, & sur celle des végétaux qui servent à nourrir ses habitans. Qu'étoient-ce que les peuples du Nord du tems de Marius. Note seconde, deux strophes du poëme séculaire d'Horace. Page 97

[page] 271

LETTRE XXVII.

Observations sur l'Ascension. Départ. Arrivée en, France.

L'Ascension utile à quelques animaux; est une terre sans maître, sert de relâche, qualité de son air. Effet de l'attraction des terres observé. Bain de sable calcaire, utile aux scorbutiques. Grosse mer. Danger de la chaloupe, danger du canot;cabris, chiendent. Observation sur les restes du volcan de l'Ascension. Conjectures sur la disposition de ces cendres. Huître appellée la feuille, requins, bourses, carangues, morenes, qualité de la tortue. Pasisage de la ligne, courans, calmes, grapes, de raisin, plante marine, son utilité. Accident du feu, exercice de fusils, hautfond apperçu. Gros tems, vue d'un vaisseau, vue de terre, grende joie, arrivée. Page 115

[page] 272

Explication de quelques termes de marine; à l'usage des lecteurs qui ne sont pas marins.

Bord, maison, porte, Amarrer, amurer, appareiller, arriver, arimage, artimon, Aumônier. Bas bord, bau ou beau, beaupré, beausoir ou baussoir, banc de quart, berne, bout dehors, bras, brasse. Caillebotis, calle, callé, cap, cape, carguer, civadiere, coeffé, courant. Déferler, degré, dériver, dunette. Écoute, écoutilles, entrepont, espontilles, est. Fazayer, focq. Galerie, gaillards, garants, grains, grapins, Haubans, hauteur (prendre), hauts-fonds, hisser, hune (mât de). Iole. Latitude & longitude, ligne, lisses, louvoyer. Mât, matelots, Marquis de Castries, observation sur les noms des vaisseaux, mouiller, misaine. Panne (mettre en), perroquet, perruche, plat-bord, plus près (être au), pont. Quarts. Rescifs, riz, roulis. Sabords, sainte-barbe. Tangage, voyez roulis. Vent, (venir au), vergue, virer. page 132

[page] 273

Entretiens sur les arbres, les fleurs & les fruits. Dialogue premier, des arbres.

Madrépores, ce que c'est, leur ressemblance avec nos plantes, impuissance de la Chymie. Habitans des plantes; que les plants ne sauroient être des machines hydrauliques. Expérience du saule. Industrie des animaux des plantes; comment & pourquoi ils fabriquent les feuilles, preuves de leur travail dans un arbre greffe, enveloppent leur habitation d'étoffes épaisses; observation sur l'écorce des arbres des pay chauds. Objection réfutée. Plantes qui grimpent s'élèvent toujours. Observation sur les arbres des montagnes & des valées. Expérience des Chinois Objections réfutées. Page 157

Dialogue second, des fleurs.

Les habitans des plantes ont des sens comme les autres animaux. Objection. Usage

II Part. 8

[page] 274

des fleurs du palmier femelle. Du plan des fleurs, de leur forme variée suivant les saisons & les lieux, de leurs couleurs. La couleur noire fort rare, pourquoi. Question sur la beauté des fleurs dont les graines sont inutiles. Pourquoi il n'y a point de fleurs dans les prairies des pays méridionaux. Disposition des fleurs des arbres de l'Inde, de la France & du Nord. Pourquoi les arbres des Indes portent beaucoup de fleurs papillonacées & de fruits légumineux. Page 181

Dialogue troisieme. Des fruits.

Pourquoi les animaux sont plus adroits que l'homme; les plus petits sont les plus rusés, pourquoi. Observation sur la nourriture des jeunes animaux, organisatin des graines, industrie commune à celle des insectes. Précautions pour la défense de la graine. Pourquoi la rose a des épines, pourquoi d'autres herbes & buissons en ont pareillement; chûte des fruits, leur

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roulement, graines qui s'envolent, qui s'élancent, des graines que les oiseaux ressement, de la muscade. Providence admirable. Pourquoi les madrépores ne donnent pas de fruits comme les plantes. Des végétations intérieures de la terre. Pourquoi la trufle n'a ni tige, ni fleur, ni racine. Comment elle se reproduit. Explication de deux phénomènes en botanique. Contradiction du systême ordinaire de la végétation. Anatomie des animaux vivans, cruelle & inutile. Page 197

LETTRE XXVIII, & derniere.

Sur les Voyageurs & les Voyages.

Excuses de l'Auteur devroient étre à la fin de son ouvrage. Bonnes censures ressemblent aux dégels. Voyages manquent de modeles pour étre bien écrits. Voyageurs estimables. Addisson, Chardin, l'Abbé de Choisi, Tournefort, La Hontan, Léry, leurs qualités & leurs défauts. Voya-

S ij

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geurs qui cherchent des antiquités, bons exemple plus profitables; monuments, qui sont ceux dont on doit parler. Homme des villes artificiel, nature négligée, art de rendre, la nature manque d'expressions. Voyageurs péchent encore par excés de conjectures. Fruits des bois de l'Isle de France, des buissons du Cap de Bonne-Espérance & des forêts de l'Allemagne de la France & du Nord. Conséquences importantes d'une seule observation. Autre excès dans les récits des Voyageurs. La nature a compensé les climats, inconvéniens des pays chauds, dureté de leur gouvernement. Sites touchants en Finlande, plaisirs de ses habitans en hiver. Exemples de l'amour conjugal. Des plaisirs de Paris, preférable aux autres villes, pourquoi; bonheur de la Campagne, celle du pays natal préférable, pourquoi; heureux qui n'a jamais quitté le toît paternel. Page 222

Fin de la Table des, matieres de la seconde & de la dernier partie.


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Citation: John van Wyhe, editor. 2002-. The Complete Work of Charles Darwin Online. (http://darwin-online.org.uk/)

File last updated 3 April, 2014