RECORD: Humboldt, Alexander von. 1828. Tableaux de la nature, ou considérations sur les déserts, sur la physionomie des végétaux, sur les cataractes de l'orénoque, sur la structure et l'action des volcans dans les différentes régions de la terre, etc. [Translation by J. B. B. Eyriès of Ansichten der Natur], 2d ed., 2 vols. Paris: Gide fils.

REVISION HISTORY: Transcribed (single key) by AEL Data. RN1

NOTE: This work formed part of the Beagle library. The Beagle Library project has been generously supported by a Singapore Ministry of Education Academic Research Fund Tier 1 grant and Charles Darwin University and the Charles Darwin University Foundation, Northern Territory, Australia.


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TABLEAUX

DE LA NATURE.

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A. PIHAN DELAFOREST,

IMPRIMEIR DE MONSIEUR LE DAUPHIN ET DE LA COUR DE CAMATION,
rue des Noyers, n° 37.

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TABLEAUX

DE LA NATURE

OU

CONSIDÉRATIONS

SUR LES DÉSERTS, SUR LA PHYSIONOMIE DES VÉGÉTAUX,
SUR LES CATARACTES DE L'ORÉNOQUE,
SUR LA STRUCTURE ET L'ACTION DES VOLCANS DANS LES DIFFÉRENTES
RÉGIONS DE LA TERRE, ETC.

PAR A. DE HUMBOLDT.

TRADCITS DE L'ALLEMAND

PAR J. B. B. EYRIÉS.

TOME PREMIER.

PARIS,

GIDE FILS, RUE SAINT — MARC — FEYDEAU, N° 20,
ÉDITEUR
des Annales des Voyages.

1828.

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PRÉFACE

DU TRADUCTEUR,

LES TABLEAUX DE LA NATURE par M. de Humboldt, publiés en 1808, obtinrent en Allemagne le succès le plus flatteur. Le nom de l'auteur et l'art avec lequel il avait uni, dans ce sujet intéressant, une éloquence brillante à des connaissances profondes, durent faire espérer que cet ouvrage ne recevrait pas en France un accueil moins favorable; cette attente fut justifiée. Je m'étais efforcé de rendre ma traduction digne de l'original; M. de

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Humboldt en consentant à revoir mon travail, lui avait donné par là, une sorte de sanction qui était pour moi un gage presque assuré de l'indulgence du public: en effet, je fus assez heureux pour la mériter.

En 1826, M. de Humboldt a fait paraître une nouvelle édition de son ouvrage; elle offre plusieurs changemens et des additions importantes qu'exigeaient les progrès des sciences naturelles et de la géographie dans une période de dix-huit ans; cette édition contient aussi deux morceaux que l'auteur avait publiés séparément. Il a eu l'extrême bonté de m'inviter à les traduire, et avant son départ pour Berlin, il a examiné mon travail et l'a honoré de son approbation. Quoique ma traduction eût éte aceueillie avec une bienveillance dont je ne puis assez hautement témoi-

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gner ma vive gratitude; toutefois, en la relisant, avec attention, j'y ai reconnu plusieurs fautes; je me suis attaché à les faire disparaître, et j'ose croire que cette production ainsi corrigée, sera jugée avec la même faveur qu'elle le fut lorsqu'elle parut pour la première fois.

Il est à propos de prévenir le lecteur que M. de Humboldt, à moins qu'il ne l'indique autrement, fait toujours usage des mesures françaises, et que la lieue qu'il emploie, est la lieue marine de 20 au degré.

Paris, 15 décembre 1827.

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A MON FRÉRE

GUILLAUME DE HUMBOLDT,

L'AUTEUR.

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PRÉFACE

DE L'AUTEUR.

J'OFFRE en hésitant au public une suite d'opuscules inspirés par les aspects les plus vastes de la nature, sur l'Océau, dans les forêts de l'Oréno-

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que, dans les savanes de Venezuela, dans la solitude des montagnes du Pérou et du Mexique. Quelques fragmens isolés ont été écrits sur le site même qui me les dictait, et ensuite fondus ensemble pour former un tout. Je voulais successivement offrir la considération en grand de la nature, la démonstration de l'action simultanée de ses forces, la peinture des jouissances toujours nouvelles que la présence de ses imposans tableaux procure à l'homme doué de sentiment. Chaque mémoire doit composer un

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tout, dans tous on doit aussi sentir l'unité du but auquel ils tendent constamment. Cette manière de traiter l'histoire naturelle présente de grandes difficultés que n'ont pu toujours vaincre l'énergie et la souplesse de la langue allemande dans laquelle j'ai écrit mon ouvrage. Les richesses répandues sans nombre autour de l'observateur, font éclore une foule d'images partielles, brillantes sans doute, mais qui, par leur entassement même, détruisent le repos, et nuisent à l'impression totale du grand tableau de la

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nature. Parlant au sentiment et à l'imagination, le style dégénère aisément en une prose poétique. Ces idées n'ont pas besoin de plus grands développemens; les feuilles suivantes n'offriront que trop d'exemples des égaremens et des inégalités dont j'indique ici la source.

Puissent mes tableaux, malgré ces fautes, qu'il m'est plus facile de bien sentir que de corriger, faire éprouver au lecteur une partie de la jouissance que ressent un esprit ému par la con-

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templation de la nature. Comme cette jouissanee s'augmente avec la connaissauce de la liaison intime qui fait agir les divers ressorts de la nature, j'ai joint à chaque mémoire des additions et des éclaircissemens relatifs aux sciences.

Partout j'ai dirigé la pensée vers cette influence éternelle qu'exerce la nature physique sur les dispositions morales et sur les destinées de l'homme. C'est aux ames froissées par le malheur que cet ouvrage est principalement

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consacré. Que celui qui veut échapper aux orages de la vie me suive dans l'épaisseur des forêts, à travers les déserts, et sur les sommets élevés des Andes!

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CONSIDÉRATIONS

SUR

LES STEPPES

ET

LES DÉSERTS.

I. 1

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CONSIDÉRATIONS

SUR

LES STEPPES

ET

LES DÉSERTS.

AU pied de la chaîne de montagnes de granit qui résista à l'action violente des eaux, quand au premier âge de notre planète, leur irruption forma le golfe du Mexique, commence une vaste plaine qui s'étend à perte de vue. Lorsque l'on a laissé derrière soi les vallées de Caracas et le lac de Tacarigua' parsemé d'îles, et

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dont les eaux reflètent l'image des bananiers dont il est entouré; lorsque l'on a quitté les campagnes ornées par la tendre verdure de la canne à sucre de Taïti, ou les bosquets ombragés par l'épais feuillage des cacaotiers, la vue se porte au sud sur des steppes ou déserts qui s'élèvent insensiblement, et terminent l'horizon dans un lointain sans bornes.

En quittant ces lieux où la nature prodigue la vie organique, le voyageur frappé d'étonnement entre dans un désert dénué de végétation. Pas une colline, pas un rocher ne s'élève comme une île au milieu de ce vide immense. La terre, présente seulement çà et là des couches horizontales fracturées, qui souvent couvrent un espace de deux cents lieues carrées et sont sensiblement plus élevées que tout ce

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qui les environne. Les naturels du pays les appellent des bancs2 et semblent par cette expression deviner l'ancien état des choses, lorsque ces élévations formaient des écueils de la grande mer intérieure dont les steppes étaient le fond.

Encore aujourd'hui une illusion nocturne nous retrace souvent ces grands traits du monde primitif. Quand à leur lever et à leur coucher les astres brillans éclairent le bord de la plaine, ou quand leur image tremblante paraît doublée3 dans la couche la plus basse des vapeurs onduleuses, on croit y voir l'océan sans bornes. Ainsi que l'océan, les steppes remplissent l'esprit du sentiment de l'infini. Mais l'aspect de la mer est embelli par le perpétuel roulement des vagues écumeuses; tandis que semblable à la pierre nue4,

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enveloppe d'une planète désolée, le désert dans sa vaste étendue, ne présente que le silence et la mort.

Dans toutes les zones, la nature offre de ces plaines immenses; dans chaque zone elles ont un caractère particulier et une physionomie déterminée par leur élévation au-dessus du niveau de la mer, et par la différence du sol et du climat.

Dans le nord de l'Europe on peut considérer comme des steppes ces bruyères qui sont couvertes d'une seule espèce de plantes dont la végétation étouffe celle des autres, et qui s'étend depuis la pointe de Jutland jusqu'à l'embouchure de l'Escaut. Mais ces steppes peu étendues et parsemées de collines ne peuvent se comparer aux llanos et aux pampas de l'Amérique

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méridionale, ni aux savannes du Missouri5 et du fleuve Mine de Cuivre, où errent le bison au poil floconneux, et le petit bœuf musqué.

Les plaines de l'intérieur de l'Afrique développent un aspect plus grand et plus imposant. Comme la vaste étendue du grand océan, ce n'est qu'a une époque encore récente qu'on s'est hasardé à les parcourir. Ces plaines font partie d'une mer de sable qui, à l'est, sépare des régions fertiles, ou qui les entoure entièrement comme des îles; tel on voit le désert voisin des monts basaltiques d'Haroutch6, où l'oasis de Siouah, riche en dattiers, recèle les ruines du temple d'Ammon, indices vénérables d'une ancienne civilisation. Aucune rosée, aucune pluie ne vient humecter cette surface déserte, ni déve-

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lopper le germe de la vie des plantes dans le sein brûlant de la terre; car de toute sa superficie s'élèvent des colonnes d'air embrasé qui dissolvent les vapeurs, et engloutissent les nuées à leur rapide passage.

Partout où le désert s'approche de l'océan atlantique, comme entre Ouady-Noun et le cap Blanc, l'air humide de la mer se précipite comme en torrens dans l'intérieur du pays pour remplir le vide occasioné par les courans d'air perpendiculaires. Quand, au milieu de ces parages que rend semblables à des prairies le varec dont la surface des eaux est couverte, le navigateur qui dirige sa route vers l'embouchure de la Gambie, se voit tout à coup abandonné par le vent alise de l'ést7, il devine le voisinage de ces sables où se ré-

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fléchit la chaleur dans une étendue sans bornes.

De légers troupeaux d'autruches et de gazelles aux pieds légers, des hordes de lions et de panthères altérées remplissent cet espace immense de leurs combats trop inégaux. Quelques groupes d'îles, riches en sources, et nouvellement découvertes dans cette mer de sable, voient leurs rives verdoyantes fréquentées par les essaims nomades des Tibbous et des Touariks8, mais le reste du désert de l'Afrique ne peut être considéré comme habitable. Les peuples civilisés qui l'avoisinent, ne se hasardent à y pénétrer qu'à certaines époques périodiques. C'est en suivant des routes fixées depuis des milliers d'années d'une manière invariable par des relations de commerce, que la longue caravane

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marche de Tafilet à Timbouctou ou de Mourzouk à Bornou: entreprises hardies dont la possibilité repose sur l'existence du chameau, le navire du désert9, comme l'appellent les anciennes chroniques de l'orient.

Ces plaines d'Afrique occupent un espace près de trois fois égal à celui de la mer Méditerranée. Elles sont situées sous le tropique et dans son voisinage, et cette position détermine leur caractère. Au contraire, dans la partie orientale de l'ancien continent, le même phénomène géologique est particulier à la zone tempérée.

C'est sur le dos des montagnes centrales de l'Asie, entre le mont d'Or ou Altaï et le Tsoung-ling10, depuis la grande muraille de la Chine jusqu'au-delà du Thian-

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Chan ou des Monts-Célestes et vers le lac d'Aral, que s'étendent, dans une longueur de plus de deux mille lieues, les steppes les plus élevées et les plus vastes du monde. Quelques - unes sont des plaines couvertes d'herbes; d'autres se parent de plantes salines, toujours vertes, grasses et articulées. Un grand nombre brillent au loin d'efflorescences muriatiques qui se cristallisent en forme de lichens et qui couvrent le sol glaiseux de taches éparses semblables à de la neige nouvellement tombée.

Ces steppes tartares et mongoles, interrompues par diverses chaînes de montagnes, séparent, des peuples encore grossiers du nord de l'Asie, la race des hommes anciennement civilisés, qui, depuis un temps immémorial, habitent

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le Tibet et l'Hindoustan. Elles ont exercé aussi de l'influence sur les diverses destinées de l'espèce humaine. Elles ont refoulé la population vers le sud, et bien plus que l'Himalaya, bien plus que les cimes glacées de Sirinagor et de Gorka, intercepté les rapports des nations dans le nord; elles ont opposé des barrières insurmontables à l'introduction de mœurs plus douces, et au génie créateur des arts.

Mais ce n'est pas seulement sous ces rapports que l'histoire doit considérer les plaines de l'intérieur de l'Asie. Elles ont plus d'une fois répandu sur toute la terre le malheur et la dévastation. Les peuples pasteurs qui les habitent, tels que les Avars, les Mongols, les Alains et les Ouzes, ont ébranlé le monde. Si dans les temps anciens la première culture de l'es-

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prit, comme la lumière vivifiante du soseil, a dirigé sa marche d'orient en occident; à une époque plus récente la barbarie et la grossièreté des mœurs, suivant la même direction, ont menacé de voiler l'Europe d'un nuage épais. Une race de pasteurs basanés11, de race Touki-ouiché ou Turque, les Hiongnoux, habitait sous des tentes de peaux la steppe élevée de Gobi. Une partie de la race, long - temps formidable à la puissance chinoise, fut repoussée au sud vers l'Asie intérieure. Ce choc des peuples se propagea sans discontinuer jusqu'à l'Oural dans l'ancien pays des Finois: de là s'élancèrent les Huns, les Khasars, les Avars, et résultèrent des mélanges nombreux de peuples asiatiques: les armées des Huns se montrèrent d'abord sur le Volga, puis eu Pannonie, aux bords de

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la Loire, et enfin sur les rives du Pô, dévastant ces belles campagnes si richement plantées, où, depuis le temps d'Anténor, le travail de l'homme entassait monumens sur monumens. Ainsi dés déserts de la Mongolie s'échappa avec furie un souffle mortel qui vint étouffer sur le sol cisalpin la fleur délicate des arts, cultivée avec tant de soins pendant une longue suite de siècles.

Quittons les steppes salines de l'Asie, les bruyères de l'Europe ornées en été de fleurs rougeâtres abondantes en miel, et les déserts de l'Afrique dénués de plantes. Retournons aux plaines de l'Amérique méridionale, dont j'ai commencé à ébaucher le tableau.

L'intérêt que ce tableau peut inspirer

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à l'observateur, est purement celui qu'il tient de la nature. On n'y rencontre point d'oasis qui rappelle le souvenir d'anciens habitans, point de pierres taillées12, point d'arbre fruitier devenu sauvage, qui attestent les travaux de générations éteintes. Ce coin du monde, comme s'il était étranger aux destinées du genre humain, et qu'il n'existât que pour le présent, est le théâtre de la vie libre des animaux et des plantes.

La steppe s'étend depuis la chaîne côtière des montagnes de Caracas, jusqu'aux forêts de la Guyane; depuis les monts neigeux de Merida, sur la pente desquels le lac de natron d'Urao est un objet de la superstition religieuse des indigènes, jusqu'au grand Delta que l'Orénoque forme à son embouchure. Elle se prolonge au sud-

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ouest comme un bras de mer13, au – delà des rives du Meta et du Vichada, jusqu'aux sources non visitées du Guaviare, ou même jusqu'à ce groupe de montagnes isolées, que les guerriers espagnols, par un jeu de leur active imagination, appelèrent le Paramo de la summa Paz, comme s'il était l'heureux séjour d'une paix perpétuelle.

Ce désert occupe un espace de plus de 16,000 lieues carrées. Le défaut de connaissances géographiques l'a quelquefois fait représenter comme s'étendant sans interruption et conservant la même largeur jusqu'au détroit de Magellan; on ne faisait pas attention à la plaine boisée14 du fleuve des Amazones, qui est bornée au nord et au sud par les steppes herbeuses de l'Apouré et du Rio de la Plata. Les

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Andes de Cochabamba et le groupe des montagnes du Brésil envoient, entre la province de Chiquitos et le détroit terrestre de Villabella des dos de montagnes isolées qui se rapprochent les unes des autres. Une plaine étroite unit les hylœa du fleuve des Amazones aux pampas de Buenos-Ayres. Celles-ci égalent trois fois les llanos de Venezuela en superficie. Leur étendue est si prodigieuse, qu'au nord elles sont bornées par des bosquets de palmiers; et au sud par des neiges éternelles. Les touyous, oiseaux de la famille des casoars, sont indigènes de ces pampas, ainsi que des hordes de chiens devenus sauvages15 qui vivent en société dans des antres souterrains, et qui souvent attaquent avec acharnement l'homme pour la défense de qui combattaient les auteurs de leur race.

I. 2

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Ainsi que le désert de Sahara, les llanos, ou les plaines septentrionales de l'Amérique du sud, sont situées dans la zone torride. Deux fois chaque année, leur aspect change totalement; tantôt nues comme la mer de sable de Libye, tantôt couvertes d'un tapis de verdure comme les steppes élevées de l'Asie moyenne.

C'est un travail satisfaisant, et cependant difficile pour la géographie générale, de comparer la constitution physique des contrées les plus distantes, et de présenter en peu de lignes le résultat de cette comparaison. Des causes multipliées, et en partie encore peu développées16 contribuent à diminuer la chaleur et la sécheresse dans le nouveau monde.

Le peu de largeur de ce continent dé-

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coupé de mille manières dans les régions équinoxiales au nord de l'équateur; son prolongement vers les pôles glacés; l'océan dont la surface non interrompue est balayée par les vents alisés; l'aplatissement de la côte orientale; des courans d'eau très froide, qui se portent depuis le détroit de Magellan jusqu'au Pérou; de nombreuses chaînes de montagnes remplies de sources, et dont les sommets couverts de neige s'élèvent bien au-dessus de la région des nuages; l'abondance de fleuves immenses qui, après des détours multipliés, vont toujours chercher les côtes les plus lointaines; des déserts non sablonneux et par conséquent moins susceptibles de s'imprégner de chaleur; des forêts impénétrables qui couvrent les plaines de l'équateur remplies de rivières, et qui, dans les parties du pays les plus éloi-

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gnées de l'océan et des montagnes, donnent naissance à des masses énormes d'eau qu'elles ont aspirées ou qui se forment par l'acte de la végétation; toutes ces causes produisent, dans les parties basses de l'Amérique, un climat qui contraste singulièrement par sa fraîcheur et son humidité avec celui de l'Afrique. C'est à elles seules qu'il faut attribuer cette végétation si forte, si abondante, si riche en sucs, et ce feuillage si épais qui forment le caractère particulier du nouveau continent.

S'il est vrai que sur l'un des côtés de notre planète l'air est plus humide que sur l'autre, la comparaison de leur état actuel suffit pour résoudre le problème de cette inégalité. Le physicien n'a pas besoin de couvrir du voile de fables géologiques

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l'explication de pareils phénomènes, de supposer que ce n'est qu'à des époques différentes qu'a cessé sur notre planète la lutte des élémens portant avec elle la destruction, ou enfin d'avancer que, semblable à une île marécageuse, séjour des serpens et des crocodilles, l'Amérique n'est sortie du sein des eaux que long-temps après les autres parties du monde17.

L'Amérique méridionale a, sans doute, une ressemblance frappante avec la péninsule sud-ouest de l'ancien continent, par sa forme, ses contours, et la direction de ses côtes. Mais la structure intérieure du sol, et la position relative des régions contiguës occasionent en Afrique cette aridité étonnante qui, dans un espace immense, s'oppose au développement de la vie organique. Les quatre cinquièmes de

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l'Amérique méridionale sont situés au-delà de l'équateur, et par conséquent dans un hémisphère qui, à raison de ses grandes masses d'eau, et par une infinité d'autres causes, est plusfrais et plus humide18 que notre hémisphère boréal; et c'est à celleci qu'appartient la partie la plus considérable de l'Afrique.

Les steppes de l'Amérique méridionale ou llanos ont, de l'est à l'ouest, trois fois moins d'étendue que les déserts de l'Afrique. Les premières sont rafraîchies par les vents alisés; les seconds, placés sous le même parallèle que l'Arabie et la Perse méridionale, ne sont visités que par des courans d'air qui ont passé sur de vastes régions d'où se réfléchit une chaleur brûlante. Déja le respectable père de l'histoire, Hérodote, dont le mérite a été si

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long-temps méconnu, vraiment pénétré de ce sentiment qui porte à observer la nature en grand, a dépeint les déserts du nord de l'Afrique, ceux de l'Yémen, du Kerman, du Mekhran (la Gédrosie des anciens), et même ceux du Moultan dans l'Inde antérieure, comme une seule mer de sable19 continue.

A l'effet du souffle embrasé des vents de terre, se joint encore en Afrique, autant du moins que nous la connaissons, le manque de grandes rivières, de forêts et de hautes montagnes exhalant des vapeurs aqueuses et produisant du froid. On ne voit des neiges éternelles que sur la partie occidentale20 de l'Atlas, dont la chaîne rétrécie, aperçue de profil par les navigateurs anciens, leur parut une masse aérienne et isolée, destinée à soutenir le

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ciel. Prolongée à l'est jusqu'au Dakoul, où fut cette dominatrice des mers, Carthage dont les ruines même ont disparu, et, formant, à peu de distance des côtes, une chaîne, barrière de la Gétulie, cette montagne arrête le vent frais du nord, et les vapeurs qu'il a balayées à la surface de la Méditerranée.

C'est probablement aussi au – dessus de la limite inférieure des neiges, que s'élèvent les monts de la lune21 ou al komri, dont on rapporte sans raison que de l'est à l'ouest ils forment une chaîne entre les plaines élevées de l'Abyssinie (le Quito de l'Afrique), et les sources du Sénégal. La cordillère de Lupata même, qui longe la côte orientale d'Afrique à Mosambique et au Monomotapa, comme les Andes serrent au Pérou la côte occi-

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dentale de l'Amérique, est couverte de glaces éternelles dans le pays de Manica riche en or. Mais ces montagnes abondantes en sources, sont très éloignées de l'immense désert qui s'étend depuis la pente méridionale de l'Atlas jusqu'au Niger, dont les eaux coulent vers l'Orient.

Ces causes réunies d'aridité et de chaleur n'auraient peut – être pas été suffisantes pour changer le plateau de l'Afrique en une affreuse mer de sable, si quelque grande révolution de la nature, par exemple, une irruption de l'Océan n'avait pas enlevé jadis à cette surface les plantes et la terre végétale qui la couvraient. Quelle fut l'époque de cette catastrophe? Quelle force détermina cette irruption? c'est ce qui est profondément caché dans la nuit des temps. Peut – être

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fut-elle un effet du remous22, de ce courant impétueux qui pousse leseaux échauffées du golfe de Mexique au-delà du banc de Terre-Neuve, jusque sur les côtes de notre continent, et qui charrie les cocos des Antilles sur les rives de l'Irlande et de la Norvège. Encore aujourd'hui, au moins un des bras de ce courant se dirige des Açores au sud-est, et va frapper, avec une violence souvent funeste aux navigateurs, la côte occidentale de l'Afrique, bordée de monticules sablonneux. Tous les rivages de la mer (et je citerai entre autres ceux de la côte du Pérou, entre Coquimbo et Amotapé) prouvent combien, dans les régions de la zone torride, où sous un ciel d'airain ni les lècidées ni aucun autre lichen23 ne peuvent végéter, il s'écoule des siècles, et peut-être des milliers d'années avant que le sable mouvant puisse

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offrir aux racines des plantes un point d'appui assuré.

Ces considérations expliquent comment, malgré leur ressemblance extérieure de forme, l'Afrique et l'Amérique offrent des différences si tranchées dans leur température relative, et dans le caractère de leur végétation. Quoique la steppe de l'Amérique méridionale soit couverte d'une légère couche de terre végétale, quoiqu'elle soit arrosée périodiquement par des ondées de pluies, et ornée de graminées d'une végétation magnifique, elle n'a cependant pu engager les peuples voisins à abandonner les belles vallées de Caracas, les bords de la mer, ni le bassin immense de l'Orénoque, pour venir errer dans une solitude privée d'arbres et de sources. Aussi, à l'arrivée des premiers

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colons européens et africains, la trouvat-on presque inhabitée.

Les llanos sont, à la vérité, propres à la nourriture du bétail; mais l'éducation des animaux qui donnent du lait24 était inconnue aux habitans primitifs du nouveau continent. Aucun des peuples américains ne cherchait à mettre à profit les avantages que sous ce rapport leur offrait la nature. Dans les savannes du Canada occidental, à Quivira et autour des ruines colossales du château des Aztèques, cette Palmyre de l'Amérique, qui s'élève solitairement dans le désert auprès des rives du Gyla, on voit paître deux races indigènes d'animaux à cornes. Le moufflon aux longues cornes, souche primitive de notre mouton, erre sur les rochers calcaires, arides et pelés de la Californie. Les

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vigognes, les alpacas et les lamas, tous ressemblans au chameau, appartiennent à la péninsule méridionale. Mais ces animaux utiles ont, à l'exception du lama, conservé, depuis des siècles, leur antique liberté. L'usage du lait et du fromage est, ainsi que la possession et la culture des plantes céréales25 un des traits distinctifs qui caractérisent les peuples de l'ancien monde.

Si quelques-uns ont passé par le nord de l'Asie sur la côte occidentale d'Amérique, et, craignant une température moins froide26, ont longé les sommets élevés des Andes pour aller au sud, cette migration a eu lieu par des routes où ces voyageurs ne pouvaient transporter avec eux ni leurs troupeaux, ni leurs céréales. Peut – être lorsque l'empire des

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Hiongnoux long-temps ébranlé s'écroula, la marche de cette tribu puissante occasiona-t-elle une migration de peuples du nord-est de la Chine et de la Corée, et alors des Asiatiques policés passèrent-ils dans le nouveau continent? Si ces nouveaux venus avaient été des habitans des steppes, où l'agriculture est inconnue, cette hypothèse hardie, et peu favorisée jusqu'à présent par la comparaison des langues, pourrait au moins expliquer ce manque surprenant des plantes céréales proprement dites, qui est particulier au nouveau continent; peut-être une colonie de prêtres, battue par la tempête, aborda-t-elle aux côtes de la Californie? évènement qui produisit des idées mystiques relativement à la navigation, et dont l'histoire de la population du Japon27, au temps de Djindi-Hoangti nous fournit un exemple mémorable.

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La vie pastorale, cet intermédiaire bienfaisant qui attache les hordes nomades de chasseurs à un sol abondant en herbes, et qui les prépare à l'agriculture, n'était pas moins inconnue anx habitans primitifs de l'Amérique. C'est dans cette ignorance qu'on doit chercher la cause du défaut de population des steppes de l'Amérique méridionale. Aussi est-ce avec plus de liberté que l'énergie de la nature s'y est développée dans une si grande variété de formes, organiques. Elle n'y a connu de bornes que celles qu'elle s'est données, ainsi que dans la vie qu'elle prodigue aux végétaux au sein des forêts de l'Orénoque où l'hymenea et le laurier à tige gigantesque ne redoutent pas la main destructrice de l'homme, mais seulement les circonvolutions vigoureuses des plantes grimpantes qui les étouffent.

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Les agoutis, les petits cerfs mouchetés, les tatous cuirassés qui, semblables aux rats, se glissent dans la retraite souterraine du lièvre effrayé, des troupeaux de cabiais indolens, des chinches agréablement rayés par bandes, mais dont l'odeur empeste l'air, le grand lion sans crinière, les jaguars mouchetés, nommés tigres dans ces contrées, et assez robustes pour traîner au haut d'une colline le jeune taureau qu'ils ont tué, tous ces animaux et une multitude d'autres28 parcourent la plaine dénuée d'arbres.

Habitable en quelque sorte pour eux seuls, elle n'aurait pu fixer aucune des hordes nomades qui, de même que les Hindoux, préfèrent la nourriture végétale, si des palmiers en éventail, les mauritia, n'y étaient pas dispersés çà et là.

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Elles sont justement célèbres les qualités bienfaisantes de cet arbre de vie29. Seul il nourrit, à l'embouchure de l'Orénoque, la nation indomptée des Guaranis, qui tendent avec art d'un tronc à l'autre des nattes tissues avec la nervure des feuilles du mauritia, et, dans la saison des pluies, quandle Delta est inondé, semblables à des singes, vivent au sommet des arbres.

Ces habitations suspendues sont en partie couvertes avec de la glaise. Les femmes allument sur cette couche humide le feu nécessaire aux besoins du ménage; et le voyageur qui, pendant la nuit, navigue sur le fleuve, aperçoit de longues files de flammes à une grande hauteur en l'air, et absolument séparées de la terre. Les Guaranis doivent leur indépendance physique, et peut-être aussi leur indépen-

I. 3

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dance morale, au sol mouvant, tourbeux et à moitié liquide qu'ils foulent d'un pied léger, et à leur séjour sur les arbres; république aérienne, où l'enthousiasme religieux ne conduira jamais un stylite américain30.

Le mauritia ne procure pas seulement aux guaranis une habitation sûre, il leur fournit aussi des mets variés. Avant que la tendre enveloppe des fleurs paraisse sur l'individu mâle, et seulement à ce période de la végétation, la moelle du tronc recèle une farine analogue au sagou. Comme la farine contenue dans la racine du manioc, elle forme en se séchant des disques minces de la nature du pain. De la sève formentée de cet arbre, les Guaranis font un vin de palmier doux et enivrant. Les fruits encore frais, recouverts d'écailles comme les cônes du pin, donnent, ainsi

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que le bananier et la plupart des fruits de la zone torride, une nourriture variée, suivant qu'on en fait usage après l'entier développement de leur principe sucré, ou auparavant lorsqu'ils ne contiennent encore qu'une pulpe abondante. Ainsi nous trouvons, au degré le plus bas de la civilisation humaine, l'existence d'une peuplade enchaînée à une seule espèce d'arbre, semblable à celle de ces insectes qui ne subsistent que par certaines parties d'une fleur.

Depuis la découverte du nouveau continent, la plaine est devenue moins inhabitable. Pour faciliter les relations entre la côte et la Guyane, on a bâti quelques villes31 sur le bord des rivières de la steppe, et on a commencé à élever des bestiaux dans toutes les parties de cet es-

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pace immense. On rencontre, à des journées de distance les unes des autres, des huttes isolées construites en claies de roseaux attachées avec des courroies et couvertes de peaux de bœuf. Entre ces habitations grossières, on voit errer dans la steppe des troupeaux innombrables de bœufs, de chevaux, et de mulets devenus sauvages. L'accroissement prodigieux de ces animaux de l'ancien monde, est d'autant plus surprenant que les dangers qu'ils ont à combattre sous cette zone sont plus nombreux.

Lorsque, par l'effet vertical des rayons du soleil qu'aucun nuage n'arrête, l'herbe brûlée tombe en poussière, le sol endurci se crevasse, comme s'il était ébranlé par de violens tremblemens de terre. Alors, si des vents opposés viennent à se heurter

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à sa surface, et si leur choc se termine par produire un mouvement circulaire, la plaine offre un spectacle extraordinaire. Pareil à une vapour, le sable s'élève au milieu du tourbillon raréfié et peut-être chargé d'électricité, tel qu'une nuée en forme d'entonnoir32, qui avec sa pointe glisse sur la terre, et semblable à la trombe bruyante redoutée du navigateur expérimenté. Le ciel qui paraît abaissé ne jette qu'un demi-jour trouble et livide sur la plaine désolée. L'horizon se rapproche tout à coup. Il resserre le désert et le cœur de l'homme. Suspendu dans l'atmosphère qu'il voile d'un nuage épais, le sable embrasé et poudreux augmente la chaleur étouffante de l'air33. Au lieu de fraîcheur, le vent d'est apporte une ardeur nouvelle en chariant les émanations brûlantes d'un terrain long-temps échauffé.

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Les flaques d'eau que protégeait le palmier dont le soleil a fané la verdure, disparaissent peu à peu. De même que dans les glaces du nord les animaux s'engourdissent, de même ici le crocodile et le boa; profondément enfoncés dans la glaise desséchée, s'endorment sans mouvement. Partout l'aridité annonce la mort, et partout elle poursuit le voyageur altéré, déçu par le jeu des rayons de lumière réfractés, qui lui présentent le fantôme d'une sûrface ondulée34. Enveloppés de nuages de poussière, tourmentés par la faim et par une soif ardente, de toutes parts errent les bestiaux et les chevaux. Ceux-là, faisant entendre des mugissemens sourds; ceux-ci, le cou tendu dans une direction contraire à celle du vent, aspirent fortement l'air pour découvrir, par la moiteur de son courant, le voisinage d'une

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flaque d'eau non entièrement évaporée.

Les mulets plus circonspects et plus ruses cherchent à apaiser leur soif d'une autre manière. Un végétal de forme sphérique, et portant de nombreuses cannelures, le melocactus35, renferme, sous son enveloppe hérissée, une moelle très aqueuse. Le mulet, à l'aide de ses pieds de devant écarte les piquans, approche ses lèvres avec précautions, et se hasarde à boire le suc rafraîchissant. Mais ce n'est pas toujours sans danger qu'il peut puiser à cette source végétale vivante. On voit souvent les animaux dont le sabot est estropié par les piquans du cactus.

A la chaleur brûlante du jour succède la fraîcheur d'une nuit qui égale le jour en durée; mais les bestiaux et les chevaux

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ne peuvent même alors jouir du repos. Pendant leur sommeil, des chauve-souris monstrueuses se cramponnent sur leur dos comme des vampires, leur sucent le sang et leur occasionent des plaies purulentes, où s'établissent les hippobosques, les mosquites, et une foule d'autres insectes à aiguillon. Telle est l'existence douloureuse de ces animaux, dès que l'ardeur du soleil a fait disparaître l'eau de la surface de la terre.

Quand, après une longue sécheresse, s'approche enfin la saison bienfaisante des pluies, soudain la scène change36 dans le désert. Le bleu foncé du ciel, jusqu'alors sans nuage, prend une teinte plus claire. A peine reconnaît-on pendant la nuit l'espace obcur de la Croix, constellation du pôle austral. La légère phosphorescence

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des nuées de Magellan perd son éclat. Les étoiles verticales de l'Aigle et du Serpentaire, brillent d'une lumière tremblante, qui ne ressemble plus à celle des planètes, Il s'élève dans le sud des nuages isolés qui paraissent des montagnes éloignées. Les vapeurs s'étendent comme un brouillard sur tout l'horizon. Les coups de tonnerre annoncent dans le lointain la pluie vivifiante.

A peine la surface de la terre est-elle humectée, que le désert couvert de vapeurs se revêt de killingia, de paspalum aux panicules nombreuses, et d'une infinité de graminées. A la lumière, la sensitive herbacée développe ses feuilles endormies, et salue le soleil levant, comme les plantes aquatiques en ouvrant leurs fleurs délicates, et les oiseaux par leurs

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chants harmonieux. Les chevaux et les bestiaux bondissent dans la plaine. Le jaguar agréablement moucheté se cache dans l'herbe haute et touffue; par un saut léger, à la manière des chats, il s'élance comme le tigre d'Asie, pour saisir les animaux au passage.

Quelquefois, si l'on en croit les récits des naturels, on voit sur le bord des marais la glaise humide s'élever en forme de mottes37; puis on entend un bruit violent comme celui de l'explosion de petits volcans vaseux: la terre soulevée est lancée en l'air. Celui à qui ce phénomène est connu, fuît dès qu'il s'annonce; car un monstrueux serpent aquatique, ou un crocodile cuirassé sort de son tombeau aux premières ondées de pluie et se réveille de sa mort apparente.

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Les rivières qui bornent la plaine au sud, l'Araca, l'Apouré, et le Payara, se gonflent peu à peu. Alors la nature contraint à mener la vie des amphibies, ces mêmes animaux qui, dans la première moitié de l'année, mouraient de soif sur un sol aride et poudreux. Une partie du désert présente l'image d'une vaste mer intérieure38. Les jumens se retirent avec leurs poulains sur les bancs élevés qui, semblables à des îles, sortent de la surface des eaux. Chaque jour l'espace non inondé se rétrécit. Les animaux pressés les uns contre les autres et privés de pâturage, nagent long-temps çà et là, et trouvent une nourriture, chétive dans les panicules fleuries des graminées qui s'élèvent audessus d'une eau brunâtre et en fermentation. Beaucoup de jeunes chevaux se noient; beaucoup sont surpris par le cro-

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codile qui, de sa queue armée d'une crête dentelée, leur fracasse les os, puis les dévore. Souvent on voit des chevaux et des bœufs qui échappés à la voracité de ce féroce reptile, portent sur leurs cuisses les marques de ses dents pointues.

Ce spectacle rappelle involontairement à l'observateur attentif la facilité de se plier à tout, dont la nature prévoyante a doué certains animaux et certains végétaux. Le bœuf et le cheval, ainsi que les plantes céréales, ont suivi l'homme par toute la terre, depuis le Gange jusqu'au Rio de la Plata, depuis la côte d'Afrique jusqu'aux plaines de l'Antisana plus élevées que le pic de Ténériffe39. Ici, c'est le bouleau habitant du nord, la, le dattier, qui mettent le bœuf fatigué à l'abri des rayons du soleil. La même espèce d'animaux qui,

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dans l'est de l'Europe, combat les ours et les loups, est sous un autre parallèle exposée aux attaques du tigre et du crocodile.

Ce ne sont pas seulement les crocodiles et les jaguars qui, dans l'Amérique méridionale, dressent des embûches au cheval. Cet animal a aussi parmi les poissons un ennemi dangereux. Les eaux marécageuses de Béra et de Rastro40 sont remplies d'anguilles électriques, dont le corps gluant, parsemé de taches jaunâtres, envoie de toutes parts et spontanément une commotion violente. Ces gymnotes ont cinq à six pieds de long; ils sont assez forts pour tuer les animaux les plus robustes, lorsqu'ils font agir à la fois et dans une direction convenable leurs organes, armés d'un appareil de nerfs multipliés. A Uritucu on a été obligé de changer le

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chemin de la steppe, parce que le nombre de ces anguilles s'était tellement accru dans une petite rivière, que tous les ans beaucoup de chevaux frappés d'engourdissement se noyaient en la passant à gué. Tous les poissons fuient l'approche de cette redoutable anguille. Elle surprend même l'homme qui, placé sur le haut du rivage, pêche à l'hameçon; la ligne mouillée lui communique souvent la commotion fatale. Ici, le feu électrique se dégage même du fond des eaux.

La pêche des gymnotes procure un spectacle pittoresque. Dans un marais que les Indiens enceignent étroitement, on fait courir des mulets et des chevaux, jusqu'à ce que le bruit extraordinaire excite à l'attaque ces poissons courageux. On les voit nager comme des serpens sur

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la superficie des eaux, et se presser adroitement sous le ventre des chevaux. Plusieurs de ceux-ci succombent à la violence des coups invisibles; d'autres haletans, la crinière hérissée, les yeux hagards, étincelans et exprimant l'angoisse, cherchent à éviter l'orage qui les menace; mais les Indiens, armés de longs bambous, les repoussent au milieu de l'eau.

Peu à peu l'impétuosité de ce combat inégal diminue. Les gymnotes fatigués se dispersent comme des nuées déchargées d'électricité; ils ont besoin d'un long repos et d'une nourriture abondante pour réparer ce qu'ils ont dissipé de force galvanique. Leurs coups de plus en plus faibles donnent des commotions moins sensibles. Effrayés par le bruit du piétinement des chevaux, ils s'approchent craintifs du

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bord du marais; là on les frappe avec des harpons; puis on les entraîne dans la steppe au moyen de bâtons secs et non conducteurs du fluide.

Tel est le combat surprenant des chevaux et des poissons. Ce qui forme l'arme vivante et invisible de ces habitans de l'eau; ce qui, développé par le contact de parties humides 41 et hétérogènes, circule dans les organes des animaux et des plantes; ce qui dans les orages embrase la voûte du ciel; ce qui lie le fer au fer, et détermine la marche tranquille et rétrograde de l'aiguille aimantée, découle d'une même source, comme les couleurs variées du rayon réfracté: tout se réunit dans une force unique et éternelle qui anime la nature, et règle les mouvemens des corps célestes.

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Je pourrais terminer ici le tableau physique du désert que j'ai tenté d'esquisser. Mais de même que sur l'océan notre imagination aime à s'occuper de l'image des côtes éloignées, de même, avant que le désert échappe à notre vue, jetons un coup d'œil rapide sur les régions qui l'environnent.

Le désert du nord de l'Afrique sépare deux races d'hommes, qui originairement appartiennent à la même partie du monde, et dont la lutte toujours subsistante paraît être aussi ancienne que la fable d'Osiris et de Typhon 42. Au nord de l'Atlas vivent des hommes à cheveux longs et non crépus, ayant le teint jaunâtre et les traits des habitans du Caucase. Au sud du Sénégal et du côté du Soudan, on trouve des peuplades de nègres parvenues à difFérens degrés

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de civilisation. Dans l'Asie moyenne, les steppes de la Mongolie sont la ligne de démarcation entre la barbarie de la Sibérie, et l'antique civilisation de l'Hindoustan.

Les plaines de l'Amérique sont aussi la borne où s'arrête le domaine de la demicivilisation européenne43. Au nord, entre la chaîne des montagnes de Venezuela et la merdes Antilles, on rencontre, pressés les uns contre les autres, des villes industrieuses, des villages charmans, et des champs soigneusement cultivés. Le goût des arts, la culture des sciences et l'amour de la liberté civile y sont même développés depuis long-temps.

Au sud, la steppe est entourée par une solitude sauvage et effrayante. Des forêts âgées de milliers d'années, et d'une épais-

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seur impénétable, remplissent la contrée humide située entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones. Des masses immenses de granit, couleur de plomb44, rétrécissent le lit des rivières écumeuses. Les montagnes et les forêts retentissent incessamment du fracas des cataractes, du rugissement des jaguars, et des hurlemens sourds45 du singe barbu qui annonce la pluie.

Dans les endroits où les eaux plus basses laissent un banc à découvert, un crocodile est étendu sans mouvement comme un rocher et la gueule béante. Son corps écailleux est souvent couvert d'oiseaux46.

Le boa à peau tigrée, la queue attachée à un tronc d'arbre, et le corps roulé sur lui-même, sûr de sa proie, se tient en em-

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buscade sur la rive. Il se déploie avec promptitude pour saisir au passage le jeune taureau ou quelque animal plus faible; après l'avoir enveloppé d'une humeur visqueuse, il le fait entrer avec effort dans son gosier dilaté47.

Au milieu de cette nature grande et sauvage vivent des peuples de races et de civilisation diverses. Quelques-uns, séparés par des langages dont la dissemblance est étonnante, sont nomades, entièrement étrangers à l'agriculture, se nourrissent de fourmis, de gomme et de terre48, et sont le rebut de l'espèce humaine; tels sont les Otomaques et les Jarourès. D'autres, comme les Maquiritains et les Makos, ont des demeures fixes, vivent des fruits qu'ils ont cultivés, ont de l'intelligence et des mœurs plus douces. De vastes espaces

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entre le Cassiquiarè et l'Atabapo ne sont habités que par des singes réunis en société et par des tapirs. Des figures gravées sur des rochers49 prouvent que jadis cette solitude a été le séjour d'un peuple parvenu à un certain degré de civilisation; de même que la forme des langues qui appartiennent aux monumens les plus durables des hommes, elles attestent les vicissitudes qu'éprouve le sort des peuples.

Dans la steppe, c'est le tigre et le crocodile qui combattent le cheval et le taureau; sur ses bords garnis de forêts, et dans les régions sauvages de la Guyane, c'est l'homme qui est perpétuellement armé contre l'homme. Là, avec une avidité féroce, des peuplades entières boivent le sang de leurs ennemis; d'autres les égorgent non armés en apparence, mais pré-

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parés au meurtre50 par le poison dont est enduit l'ongle de leur pouce. Aussi les hordes les plus laibles, lorsqu'elles entrent dans la région des sables, effacent soigneur sement avec leurs mains la trace de leurs pas timides.

Ainsi l'homme se prépare à lui - même une vie inquiète et orageuse, soit que sa grossièreté tienne encore à celle des animaux, soit que l'éclat apparent de la civilisation lui assigne le degré le plus élevé. Le voyageur qui parcourt le globe, l'historien qui s'enfonce dans la nuit des âges, rencontrent sans cesse le tableau uniforme et désolant des dissensions de l'espèce humaine.

C'est pourquoi celui qui, au milieu des discordes des peuples, cherche à reposer

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son esprit, porte volontiers ses regards sur la vie paisible des plantes et étudie les ressorts mystérieux qui meuvent l'univers; ou bien, se livrant à cette noble impulsion dont le cœur de l'homme fut toujours animé, par un pressentiment secret il porte la vue vers les astres qui, obéissant aux lois immuables de l'harmonie, poursuivent leur carrière éternelle.

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ÉCLAIRCISSEMENS

ET

ADDITIONS.

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ÉCLAIRCISSEMENS

ET

ADDITIONS

1 Le lac de Tacarigua, p. 3.

LORSQUE l'on pénètre dans l'intérieur du continent de l'Amérique méridionale, depuis la côte de Caracas ou de Venezuela, située sous le dixième parallèle nord, jusqu'aux frontières septentrionales du Brésil, sous la ligne, on traverse d'abord une chaîne de montagnes très haute dirigée de l'ouest à l'est; ensuite la grande steppe désertes et dénuée d'arbres (ou les plaines appelées llanos), qui s'étendent depuis

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le pied des montagnes côtières jusquesur la rive gauche de l'Orénoque; enfin la ligne montagneuse qui occasione les cataractes d'Aturès et de Maypurè. Cette chaîne, que je nomme Sierra de la Parime, file entre les sources du Rio Esquibo et du Rio Branco vers les Guyanes française nèderlandaise et anglaise. Elle est le siège de la singulière fable de l'El Dorado; et confine au sud avec la plaine boisée où le Rio Négro et l'Amazone ont formé leur lit. Celui qui voudra approfondir davantage ces rapports géographiques, pourra jeter un coup d'œil sur la grande carte de la Cruz Olmedilla, qui a produit toutes celles que l'on a publiées postérieurement, et qui cependant, d'après mes observations astronomiques pour déterminer la position des lieux, doit subir des changemens essentiels.

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La chaîne côtière de Venezuela, considérée sous le rapport géographique, appartient à la chaîne des Andes du Pérou. Celle-ci se partage au nœud des sources du Rio – Magdalena, au sud de Popoyan (1° 55′ à 2° 20′ lat. N.), en trois chaînes, dont la plus orientale file vers les montagnes neigeuses de Merida. Ces dernières s'abaissent vers le Paramo de las Rosas, dans la contrée montueuse de Quibor et de Tocuyo, qui unit la chaîne côtière de Venezuela à la cordillère de Cundinamarca. La chaîne côtière, semblable à un mur, se prolonge sans interruption de Porto – Cabello au cap Paria; sa hauteur moyenne est à peine de 750 toises. Cependant quelques sommets isolés, tels que celui que l'on nomme Silla de Caracas ou Cerro de Avila, orné de befaria, s'élèvent à 1316 toises au-dessus du niveau

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de la mer. Le rivage de Caracas porte partout des traces de dévastation. On reconnaît partout l'effet de l'action du grand courant qui se dirige d'orient en occident, et qui, après avoir morcelé les îles Caraïbes, a creusé le golfe des Antilles. Les langues de terre d'Araya et de Chuparipari, et surtout la côte entre Cumana et Nueva Barcelona, offrent au géologue un aspect très remarquable. Les îles de Boracha, de Caracas et de Chimanas sortent de la mer comme des tours, et attestent la redoutable puissance des flots destructeurs sur la chaîne de montagnes décharnée. Peut-être la mer des Antilles fut – elle jadis, comme la Méditerranée, un lac qui soudainement se réunit à l'Océan. Les îles de Cuba, de Haïti et de la Jamaïque renferment encore les restes des hautes montagnes de schiste mi-

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cacé qui bornaient cette mer dans le nord. C'est une chose frappante que; dans les points où ces trois îles sont le plus rapprochées les unes des autres, se trouvent les cimes les plus élevées. On pourrait supposer que le principal noyau de cette chaîne de montagnes était situé entre le cap Tiburon et la pointe Morant. Les montagnes de cuivre (montañas de cobre), près de Saint-Yago de Cuba, n'ont pas encore été mesurées; mais elles sont vraisemblablement plus élevées que les montagnes bleues de la Jamaïque (1138 toises), dont la hauteur surpasse celle du passage du Saint-Gothard (1065 toises). J'ai développé mes conjectures sur la forme du lit de l'Océan atlantique, et sur l'ancienne jonction des continens, dans un mémoire composé a Cumana, intitulé: Fragment d'un tableau géologique de

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l'Amérique méridionale, et inséré dans le Journal de physique de messidor an 9.

La partie septentrionale et cultivée de la province de Caracas est un pays de montagnes. La chaîne le long de la côte est partagée, comme les Alpes de la Suisse, en plusieurs rangées ou chaînons qui renferment des vallées allongées. La plus célèbre est la vallée d'Aragua, qui produit en abondance de l'indigo, du sucre, du coton, et, ce qui est plus surprenant, le froment européen. L'extrémité méridionale de cette vallée est bornée par le beau lac de Valencia, dont l'ancien nom indien est Tacarigua. Le constraste qu'offrent ses deux rives lui donnent une ressemblance étonnante avec le lac de Genève. A la vérité les montagnes désertes de Guigue et de Guiripa ont un caractère

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moins sévère que les Alpes de la Savoie; mais le côté opposé, couvert de forêts de bananiers, de mimosa et de triplaris, surpasse en beauté pittoresque les vignobles du pays de Vaud. Le lac a à peu près dix lieues de longueur; il est rempli de petites îles qui prennent de l'accroissement, parce que la quantité des eaux affluentes n'égale pas celle des eaux qui s'évaporent. Depuis quelques années, des bancs de sable sont presque devenus des îles: on leur donne le nom de las aparecidas, qui est très convenable, car il signifie îles nouvellement vues. Dans l'île de Cura, on cultive l'espèce remarquable de solanum dont les fruits sont bons a manger, et que M. Wildenow a décrit sous le nom de solanum Humboldti (Hort. Berol. Fasc. 11). L'élévation du lac au-dessus du niveau de la mer est à peu près de 220 toi-

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ses. Il offre les scènes les plus belles et les plus agréables que j'aie vues dans aucun des pays que j'ai parcourus. En nous y baignant, M. Bonpland et moi, nous étions souvent effrayés par l'aspect du bava, espèce non décrite de lézard tenant du crocodile (Dragonne?), long de trois à quatre pieds, d'une figure horrible, mais qui ne fait pas de mal à l'homme. Nous avons trouvé dans le lac de Valencia un typha entièrement identique avec l'espèce européenne appelée angustifolia, fait singulier et très important pour la géographie des plantes. Dans les vallées d'Aragua voisines du lac, on cultive les deux variétés de canne à sucre, la commune appelée caña creolia, et la canne de Taïti, nouvellement apportée des îles du grand Océan. Celle-ci est d'un vert plus tendre et plus agréable; de sorte qu'à une grande distance on distingue facile-

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ment un champ planté en cannes de Taïti. Cook et Forster ont les premiers fait connaître ce végétal; mais on voit dans le Traité de Forster sur les plantes du grand Océan utiles pour la nourriture, qu'ils n'ont pas assez connu la valeur de cette procieuse production. Bougainville l'introduisit à l'Isle de France, d'où elle passa à Cayenne, et depuis 1792 à Saint-Domingue ou Haïti, à la Martinique et aux autres petites Antilles. L'intrépide et infortuné capitaine Bligh l'apporta de Taïti avec l'arbre à pain à la Jamaïque. De la Trinité, île si proche du continent, la nouvelle canne est arrivée sur la côte de Caracas, puis sur celle du grand Océan; elle est devenue pour ce pays un objet plus important que l'arbre à pain, qui ne fera pas renoncer à un végétal aussi bienfaisant et aussi abondant en substance nutritive

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que le bananier. La canne de Taïti contient plus de suc, et, sur une surface égale de terrain, elle donne un tiers de plus de produit que la canne commune, dont la tige est plus mince, dont les articulations sont plus rapprochées, et que l'on suppose venir de l'orient de l'Asie. Dans les îles Antilles, où l'on commençait à éprouver une grande disette de combustibles, puisqu'à Cuba on chauffe les chaudières à sucre avec du bois d'oranger, la nouvelle canne est d'autant plus intéressante que sa tige exprimée (bagasse), est très compacte et très ligneuse. Si son introduction dans les Antilles n'était pas arrivée à la même époque où commença la guerre sanglante des nègres à Saint-Dominque, le prix du sucre aurait à cette époque atteint en Europe un taux encore plus élevé que celui où l'avaient porté la destruction des sucre-

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ries et du commerce. Une question importante se présente; la canne de Taïti, arrachée à son sol natal, ne dégénérera-t-elle pas insensiblement, et ne deviendra-t-elle pas entièrement semblable à la canne commune? L'expérience a décidé contre cette dégénération. Dans l'île de Cuba, une cavalleria ou superficie de 34,969 toises carrées, rend 870 quintaux de sucre lorsqu'elle est plantée en canne de Taïti. Celleci produit la moitié des 261,795 caisses de sucre ou des 4,188,720 arobes de sucre qu'exporta l'île de Cuba en 1822. Il est assez singulier que ce végétal intéressant des îles du grand Océan soit précisément cultivé dans la partie des colonies espagnoles les plus éloignées de cette mer. On va en vingt-cinq jours du Pérou à Taïti, et cependant à l'époque de mon voyage, la canne à sucre de cette île était encore

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inconnue au Pérou et au Chili. Les habitans de l'île de Paques, qui éprouvent une grande disette d'eau douce, boivent le jus de la canne à sucre, et, ce qui est un phénomène très remarquable en physiologie, l'eau de la mer. La canne d'un vert clair et à tige épaisse, est généralement cultivée dans les îles des Amis, de la Société et de Sandwich.

Indépendamment des deux espèces de cannedont nous venons de parler, on en cultive encore en Amérique une troisième sui est rougeâtre, et qui vient de la côte d'Afrique: on la nomme caña de Guinea, elle contient un peu plus de suc que la commune; on assure que celui qu'elle rend présente plus d'avantages pour la fabrication du rhum.

Dans la province de Caracas, le vert

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pair de la canne de Taïti contraste agréablement avec l'ombre épaisse des cacaotiers. Peu d'arbres des tropiques ont un feuillage aussi touffu que le théobroma cacao. Cette belle plante aime les vallées chaudes et humides. L'extrême fertilité du sol et l'insalubrité de l'air sont, dans l'Amérique et dans l'Asie méridionales, deux circonstances inséparables. On observe que plus la culture d'un pays augmente, que plus les forêts diminuent, et que plus le climat et le sol deviennent secs, moins aussi les plantations de cacao réussissent. Elles deviennent moins nombreuses dans la province de Caracas, tandis qu'elles augmentent rapidement dans les provinces plus orientales de Nueva Barcelona et de Cumana, et surtout dans la contrée boisée et humide située entre Cariaco et le golfe Triste.

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2 Des bancs, p. 5.

Les llanos de Caracas sont couvertes de grès de formation ancienne, qui partout s'étend en couches presque horizontales. Lorsqu'en sortant des vallées d'Aragua on descend le chaînon le plus méridional des montagnes côtières de Guigue et de Villa de Cura, pour aller à Parapara, on rencontre successivement le gneiss et le mica-chiste, une roche de transition de schiste argileux et de calcaire noir, de la serpentine et de la diabase, en morceaux sphériques isolés; enfin, sur le bord de la grande plaine, de petites collines d'amygdaloïde à augite, et de porphyre phonolithique. Ces collines entre Parapara et Ortiz me paraissent être produites par des éruptions volcaniques sur l'ancienne côte

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maritime des llanos. Plus au nord s'élèvent les rochers célèbres de formes grotesques, caverneux et nommés Marros de San-Juan, qui forment une espèce de Mur du diable. Ils sont de texture cristalline comme de la dolomic*, élevée perpendiculairement. Ainsi on doit moins les considérer comme des îles de l'ancien golfe, que comme une partie de la chaîne côtière. J'appelle les llanos un golfe, parce que si l'on fait attention à leur peu d'élévation au-dessus du niveau actuel de la mer, à leur forme appropriée au mouvement de rotation du courant, enfin à l'applatissement de la côte orientale vers l'embou-

* On peut consulter les Mémoires remarquables de M. Léopold de Buch, sur la dololomie considérée comme espèce de roche (1822 et 1823), et ma Relation historique, T. II, p. 140 (4°).

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chure de l'Orénoque, on ne peut révoquer en doute que jadis la mer n'ait rempli tout le bassin situé entre la chaîne côtière et la Sierra de la Parime, et à l'ouest n'ait battu le pied des montagnes de Merida et de Pamplona. De plus, la pente ou l'abaissement des llanos est dirigée de l'ouest à l'est. Leur élévation à Calabozo, à cent lieues de la mer, est à peine de trente toises. Leur superficie est tellement parallèle à l'horizon, que dans les espaces de plus de trente lieues carrées, on ne trouve pas un point qui paraisse élevé d'un pied au-dessus d'un autre point. Si on ajoute le manque total d'arbustes, et même dans la Mesa de Payones le défaut de palmiers isolés, on peut se faire une idée du singulier aspect qu'offre cette surface plane, déserte et semblable à celle de la mer. Aussi loin que s'étend la vue, elle ne peut se re-

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poser sur aucun objet élevé dé quelques poupes. L'état des ceuches inférieures de l'air, le jeu, de la réfraction de la lumiére, et les bornes de l'horizon toujours détèrminées et mobiles comme les vagues, empêchent seules qu'on ne prenne hauteur par un Instrument de réflexito sur le bord de la plaine, comme à l'horizon de la mer. Cette disposition parfaitement horizontale de l'ancien lit de la mer, rend l'existence de ces bancs plus surprenante. Ce sont des couches horizontales fracturées, qui s'élèvent à deux ou trois pieds au-dessus de la roche qui les entoure, et qui s'étendent uniformément dans une longueur de 10 a 12 lieues. Ils donnent naissance aux petites rivières de la steppe. En reverant du Rio-Negeo, lorsque nous traversions les ilanas de Barcelona, nous rencontrames de fréquentes tracesd'ébou-

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lemens de terre. Au lieu des bancs élevés, nous vîmes des couches gypseuses isolées, plus profondes de 3 à 4 toises que la roche voisine Plus loin à l'ouest, près de la jonction du Caura avec l'Orépoque, un grand espace couvert de lois, suprés de la mission de san Pedro d'Alcantara, s'enfonca lors du tremblement de terre de 1790. Il s'y forma un lac qui a plus de trois cents toises de diamètre. Les arbres élevés, tels que les desmanthus, les hymenea et les uvaria, conservèrent longtemps sous l'eau leurs feuilles et leur verdure.

3 Leur image tremblante parait doublée, p. 5.

L'aspect lointain des steppes surprend d'autant plus, que dans l'épaisseur des forêts on a été plus habitué à un horizon

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resserré, et à la vue d'une nature richement parée. Ce sera pour moi une impression ineffaçable que celle que me firent éprouver les llanos, lorsque, à notre retour de l'Orénoque supérieur, nous les revîmes pour la première fois dans un grand éloignement, du haut d'une montagne vis-à-vis l'embouchure du Rio-Apuré au Hato du Capucino. Le soleil venait de se coucher. La steppe nous parut bombée comme un hémisphère. Les astres qui se levaient se refléchissaient dans la couche la plus basse de l'air. Car, lorsque la plaine a été extraordinairement échauffée par l'effet des rayons perpendiculaires du soleil, le jeu de la réfraction de la chaleur et du courant d'air qui s'élève, dure même pendant la nuit.

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4 Semblable à la pierre nue, p. 5.

Des espaces immenses dans lesquels des roches dures et plates se montrent seules à la vue, donnent aux déserts de l'Afrique et de l'Asie un caractère particulier. Dans le Chamo, qui sépare la Mongolie de la Chine, ces bancs de rochers se nomment Tsi. Dans les plaines boisées de l'Orénoque, ils sont entourés de la végétation la plus riche (Relation historique, T. II, p. 279.)

5 Aux savanes du Missouri, p. 7.

Nos idées sur la géographie physique et la géognosie de l'Amérique septentrionale, ont récemment été rectifiées sur plusieurs points par les voyages hardis du major Long et les travaux excellens de son compagnon M. Edwin James. Tous les

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renseignemens recueillis out démontré clairement ce que je peuvais seulement exposer comme une présomption sur les chaînes de montagnes et les plaines du nord dans mon Ouvrage sur la Nouveller Espagne. En histoire naturelle, comme dans les recherches historiques, les faits restent long-temps isolés, jusqu'à ce que l'on réussisse, par des travaux pénbles, à les réunir et à les coordonner. La côte orientale des États - Unis de l'Amérique septentrionale se dirige du sud-ouest au nord-est, de même qu'au-delà de l'équateur, la côte du Brésil, depuis le Rio de la Plata jusqu'à Olinda. Dans ces deux pays, à une différence peu considérable de la côte maritime, s'élèvent deux files de montagnes plus parallèles entre elles que la chaîne des Andes, situées plus à l'ouest, que les cordillères du Chili et du

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Pérou, ou que les monte Rocky du Mexique, du système septentrinal. Le système de montagnes de l'Amerique méridionale, celui du Brésil, forms un groupe isolé, dont les cimes les plus hautes, l'Itacolumi et l'Itanmbè n'ont pas plus de 900 toises de hauteur absolue. Les dos de montagnes les plus prohes de la mer sont seuls dirigés régulièrement du sud-sud-ouest au nord-nord-est; le groupe s'élargit dans l'ouest en même temps que son élévation diminue considérablement. Les chaînes de collines des Parécis s'approchent des rives del'Itènés et du Guaporé, de même que les montagnes d'Aguapèhy et de San-Fernando, au sud de Villabella, s'avancent près des hautes chaînes des Andes de Co-chabamba et de Santa-Cruz de la Sierra. Il n'existe pas de liaison entre le système de montagnes de la côte de l'océan atlan-

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tique et celui de la côte du grand océan; l'abaissement du terrain dans la province de Chiquitos, langue de terre dirigée du nord au sud, et qui s'ouvre également dans les plaines du fleuve des Amazones et dans celles du Rio de la Plata, sépare le Brésil occidental du Haut-Pérou oriental. Là, comme en Pologne et en Russie, un dos de montagne souvent insensible, et nommé en langue slave Ouvalli, forme la ligne de séparation des eaux entre le Pilcomayo et le Madeïra, entre l'Aguapèhy et le Guaporé, entre le Paraguay et le Rio-Tapuyos. Le seuil s'étend de Chayanta et de Pomamamba (19°—20° lat. S.) vers le sud-est, traverse l'abaissement de la province de Chiquitos devenue de nouveau inconnue depuis l'expulsion des jésuites, et forme, en se dirigeant au nord - est où des montagnes isolées s'élèvent, la ligne

I. 6

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de partage des eaux aux sources du Baurés et à Villabella(15°—17° lat. S.). Cette ligne de partage, si importante pour la communication des peuples et pour les progrès de leur culture intellectuelle, répond, dans l'hémisphère septentrionale de l'Amérique, du Sud à une seconde qui sépare le bassin de l'Orenoque de celui du Rio- Negro et du fleuve des Amazones. On pourrait considérer ces élévations dans les plaines, ou ces seuils, à des sytèmes dé montagnes non développés et destinés à unir ensemble deux groupes qui semblent isolés; par exemple la Sierra de Parime, et les monts du Brésil à la chaîne des Andes de Timana et de Cochabamba. Ces rapports, négligés auparavant, servent de base à la division que j'ai faite de l'Amérique méridionale en trois abaissemens ou bassins, ceux du Bas-Orénoque, du fleuve

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des Amazones, et du Rio de la Plata; abaissemens dont, ainsi que nous l'avons observé plus haut, les steppes ou les savanes sont les extrémités, et dont la partie moyenne entre la Sierra-Parime et le groupe des montagnes du Brésil, doit être regardée comme une plane boisée ou Hylœa.

Si l'on veut décrire avec un aussi petit nombre de traits l'aspect physique de l'Amérique septentionale, que l'on jette les regards sur la chaîne des Andes d'abord si étroite, puis augmentant en hauteur et en largeur, en se dirigeant du sud – est au nord-ouest, de l'isthme de Panama, à travers le Veragua et le Guatemala, puis dans la Nouvelle-Espagne. Ce dos de montagnes, siège d'une ancienne civilisation, oppose également une barrière au courant général de la mer entre les tropi-

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ques, et a une prompte communication de l'Europe et de l'Afrique occidentale avec la Chine. Depuis le parallèle du degré de latitude nord, depuis le derebre isthme de Guasacualco, il s'éloigne de la côte du grand océan en s'avançant du sud au nord, et devien une cordillère de l'intérieur. Dans le Mexique septentrional et le Canada occidental, la Sierra de las Grullas compose une partie des monts Rocky. De son revers occidental coulent la Columbia et le Rio - Colorado de Californie; de l'oriental, le Rio – Roxo de Natchitoches, de la Rivière canadienne, de l'Arkansa, et de la Platte ou peu profonde, qu'un géographe ignorant a transformée récemment en Rio de la Plata on rivière d'argent. Entre les sources de ces rivières (37° 20′ à 40° 13′) s'élèvent trois pics énormes de granit pauvre en

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mica, et riche en diabase, nommés les pics Spanish (espagnol), James et Long*. Leur hauteur dépasse celle de toutes les cimes de la chaîne des Andes qui, depuis le parallèle du 18° et du 19° degrés, ou du groupe d'Orizaba (2771 T.), et de Popocatepetl (2771 T.), à Santa-Fé et à Taos dans le Nouveau-Mexique, n'atteint nulle part à la limite des neiges perpétuelles. Le pic James (38° 38′ latit. N., 107° 52′ longit. O.) a, dit-on, 1978 toises d'élévation absolue; mais sur cette quantité, on n'a mesuré trigonométriquement que 1333 toises; les 463 autres sont, en l'absence de toute mesure barométrique, déduites d'estimations incertaines de la

* Mémoire géographique de Tanner (1823), p. 16. Melish et James donnent simplement au Pic Long, le nom de Pic le plus élevé ou Big-horn.

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pente des rivières*. Depuis le 40° degré de latitude, les monts Rocky tournent au nord-ouest, et s'abaissent vers le fleuve Mackenzie qui a son embouchure dans la mer polaire par 68° de latitude nord et 130° 20′ de longitude occidentale.

Depuis les rochers granitiques de Diégo-Ramirez et le cap de Horn jusqu'à cette

* Comme il n'est presque pas possible d'entreprendre une mesure trigonométrique à la surface de la mer, les déterminations des hauteurs inaccessibles sont toujours en partie trigonométriques, en partie barométriques. L'estimation de la pente des rivières, de leur vitesse et de la longueur de leur cours sont si trompeuses que la plaine au pied des monts Rocky, près du point nommé dans le texte sommet de la montagne, a été estimée tantôt à 8000, tantôt à 3000 pieds d'élévation (Long's, Expédition, T. II, p. 36, 362, 382. Appendix, p. XXXVII). C'est de même par une suite du man-
que de baromètre que la hauteur véritable de l'Himalaya est restée silong-temps incertaine: mais aujourd'hui la culture des sciences a fait de si grands progrès dans les Indes orientales, que le major Gérard s'étant élevé sur le Tarhigang près du Setledje au nord de Chipkè, à une hauteur de 19,411 pieds anglais, il lui restait encore quatre baromètres, après en avoir cassé trois (Critical Researches on Philology and Geography, 1824, p. 144.)

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mer polaire, les cordillères des Andes ont une longueur de 2800 à 3000 lieues marines; elles ne sont pas la chaîne de montagnes la plus élevée, mais elles sont la plus longue de notre planète; elles ont peut-être été soulevées à travers une crevasse qui, dirigée du nord au sud, presque d'un pôle à un autre, parcourt la moitié de la terre: sa longueur égale la distance des colonnes d'Hercule au cap Glacé sur la

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côte des Tchouktchi dans le nord-est de l'Asie.

Il ne faut pas confondre avec les montagnes centrales de l'Amérique septentrionale, ou les Andes du Mexique et du Canada, les Alpes maritimes de la Californie et de la Nouvelle - Albion, qui ne sont unies entre elles que par des chaînons transversaux entre le 46° et le 48° degrés de latitude. Ces Alpes maritimes s'étendent du cap San-Lucas à l'extrémité méridionale de la Californie, jusque dans l'Amérique russe où le mont Saint-Élie, dans le cas où le résultat de Malaspina (2792 T.) serait à préférer à celui de La Pérouse (1980 T.), l'emporte en élévation, même sur les montagnes neigeuses d'Anahuac. Les chaînes de ces monts neigeux, c'est-à-dire les Andes du Mexique

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et du Canada, n'ont aucun volcan brûlant actuellement, au nord du 20° degré de latitude; mais ici, de même que dans l'Amérique méridionale, on remarque que, lorsque le feu souterrain devient invisible dans une chaîne, il se fair jour dans une autre dont la direction est parallèle. Le volcan de Colima, situé, suivant le capitaine Basil Hall, par 19° 36′ de latitude, est le dernier de la cordillère du Mexique. Depuis les côtes de Méchoacan et de Guadalaxara, les crevasses d'éruption semblent ne s'être maintenues ouvertes que vers le nord-ouest. Dans les Alpes maritimes de la Californie, on a vu la Sierra de las Virgines vomir de la fumée; et du New – Norfolk à la presqu'île d'Alaska, le littoral et le fond de la mer sont sans cesse ébranlés par les forces souterraines. En 1784, une île s'éleva près

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d'Ounalachka; les Russes la nommèrent Gromov-Syn (fils du tonnerre).

Entre la chaîne des Andes du Mexique, à laquelle appartiennent les monts Stony ou Rocky et les Alleghani, dont la cime la plus élevée n'atteint pas 1100 toises au - dessus du niveau de la mer, une plaine immense se prolonge de la mer des Antilles à la mer d'Hudson. A l'est du Mississipi, des forêts impénétrables couvrent le sol; à l'ouest s'étendent des savanes où paissent des troupeaux de bisons (bos americanus), et de bœufs musqués (bos moschatus). Cesdenx animaux, les plus grands du nouveau monde, servent à la nourriture des sauvages nomades, Apaches - Llaneros et Apaches-Lipanos. Le bison, appelé cibolo par les Mexicains, n'est recherché que pour sa langue, mets très délicat.

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Il n'est nullement une variété de l'urus de l'ancien monde, quoique d'autres espèces d'animaux, telles que le renne, l'élan et les hommes trapus des régions polaires, soient communes aux parties septentrionales de tous les continens, comme des preuves de leur ancienne union. Les Mexicains donnent, en dialecte aztèque, le nom d'oquichquaquave au bœuf européen, ce qui signifie animal cornu, du mot quaquavitl, corne. Les cornes monstrueuses qu'on a trouvées dans de vieux édifices mexicains près de Cuernavaca, au sud – ouest de Mexico, me paraissent appartenir au bœuf musqué. On peut apprivoiser le bison canadien, et le rendre propre à l'agriculture. Il produit avec le bœuf d'Europe; mais on ne sait pas encore si cette race mélangée est féconde et peut se propager. La nourriture favo-

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rite du bison est le tripsacum dactyloïdes, plante graminée appelée buffàlo - gras (herbe au bison), dans la Caroline du nord, et une espèce de trèfle voisine du trifolium repens, que M. Barton a distinguée par le nom de trifolium bisonicum (buffalo clover), trèfle du bison.

6 Voisin des monts basaltiques d'Haroutch, p. 7.

Auprès des lacs de Natron d'Egypte, qui du temps de Steabon n'étaient pas encore divisés, en six réservoirs, s'élève au nord de Libbak une chaîne de collines escarpées; elles se dirigent d'orient en occident, au-delà du Fezzan, où elles paroissent se réunir à l'Atlas. Elles séparent dans le nord-est de l'Afrique, comme l'Atlas dans le nord-ouest, la Libye d'Hérodote habitée et voisine de la mer, du

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pays des Berbères on Biledulgerid, fécond en animaux. Sur les confins de l'Egypte moyenne, toute la région, au sud du trentième, parallèle, est une mer de sable, où l'on trouve éparses des oasis, ou îles riches en sources et en végétaux. Le nombre de ces oasis dont les anciens ne connaissaient que trois et que Strabon compare aux taches de la peau de la panthère, a considérablementaugmenté, graces aux découvertes des voyageurs modernes*. La troisième basis des anciens, nommée aujourd'hui Syouah, était le nome ammonique, État gouverné par la caste des prêtres, et lieu de repos pour les caravanes; elle renfermait le temple de l'Ammon cornu** et

* Caillaud. Voyage à l'oasis de Thèbes, p. 54.

** Diodore distingue le temple situé dans le fort, du temple de la forêt, près du puits du Soleil.
(Diod. édit. Wessel. p. 589.) Caillaud, Voyage à Syouah, p. 14. Ideler dans les Fundgruben des Orients, T. IV, p. 369 — 411.

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le puits du soleil, dont l'eau devenait plus fraîche à certaines époques périodiques. Les ruines d'Ummibida (Omm-Beydah) appartiennent incontestablement aucara-vanseraïl fortifié du temple d'Ammon, et par conséquent aux plus anciens monùmens de la première civilisation humaine qui soient parvenus jusqu'à nous.

Le mot oasis est égyptien, et a la même signification qu'Auasis et Hyasis*. Abulfeda appelle l'oasis al-ouahat. Sous les derniers empereurs romains, on envoyait les malfaiteurs dans les oasis. On les

* Strabon, 1. XVII, p. 1140. ed. Almeloveen.— Herodote, I. III, p. 207. ed. Wessel.

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exilait dans ces îles de la mer de sable, de même que les Anglais et les Espagnols les déportent aujourd'hui à la Nouvelle-Hollande et aux îles Malouines. Il est plus facile de s'échapper par l'océan, que par le désert qui entoure les oasis. Leur fertilité diminue par l'empiétement* progressif des sables.

Les petites montagnes d'Haroutch sont composées de collines de basalte de forme grotesque. Cette chaîne est le mons ater de Pline. Elle a été examinée récemment par mon malheureux ami Ritchie, dans son

* L'ouvrage parfait de M. Ritter sur la Géographie de l'Afrique (1822. T. I. p. 988, 993, en allemand), et l'excellente carte d'Afrique, de Berghaus; sur laquelle cet auteur a représenté d'une manière ingénieuse et qui lui est particulière, les inégalités du terrain.

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prolongement occidental où elle s'appelle montagne de Soudah. Cette éruption du basalte, dans un calcaire tertiaire, cette suite de collines qui sont élevées en forme de murs sur des couches, me paraît analogue aux éruptions basaltiques du Vicentin. La nature répète le même phénomène dans les régions les plus distantes. Hornemann trouva dans les formations calcaires les plus récentes du Haroutch blanc (Haroudje al abiad), une quantité prodigieuse de têtes de poissons pétrifiées. Ritchie et Lyon ont observé que le basalte des monts Soudah était de même que celui du mont Berico, mêlé intimement en plusieurs endroits, de calcaire carbonaté, phénomène qui vraisemblablement a une liaison avec le passage à travers les couches de calcaire. La carte de Lyon indique même de la dolomie dans le voisinage.

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Les minéralogistes modernes ontrencontré en Égypte de la syenite et de la diabase primitive, mais point de basalte. Les anciens auraient-ils donc tiré des montagnes de l'ouest de ce pays, le véritable basalte qui leur a servi à faire ces vases que l'on trouve encore aujourd'hui? Y aurait-il aussi dans ces régions de la pierre obsidienne, ou bien faut-il chercher le basalte etla pierre obsidienne près de la mer rouge? La ligne d'éruptions basaltiques du Haroutch, sur le bord du désert d'Afrique, rappelle aux géographes les amygdaloïdes bulleuses à augites, la phonolithe et la diabase porphyroïde que l'on ne découvre que sur les confins septentrionaux et occidentaux des steppes de Venezuela et d'Arkansas*,

* Humboldt. Relation historique, T. II, p. 142. Long's. Expedition to the Rocky mountains, T. II, p. 91 et 403.

I. 7

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pour ainsi dire sur l'ancienne chaîne du rivage.

7 Se voyant tout à coup abandonné par le vent alisé de l'est, pag. 8.

Un phénomène remarquable, mais généralement connu des navigateurs, c'est que, dans les parages voisins de la côte d'Afrique, entre les îles Canaries et du Cap-Verd, et particulièrement entre le cap Bojador et l'embouchure du Sénégal, le vent d'ouest se fait sentir an lieu du vent d'est ou alise, qui est général entre les tropiques. La vaste étendue du désert de Sahara est la cause de ce vent. L'air se raréfie au-dessus de cette surface de sable échauffé, et s'élève en direction perpendiculaire. L'air de la mer se précipite vers la terre pour remplir cet espace raréfié, et produit ainsi, le long de cette

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partie de la côte occidentale d'Afrique, un vent d'ouest contraire aux navires destinés pour l'Amérique. Les marins, sans voir le continent, éprouvent l'effet du sable qui réfléchit la chaleur rayonnante. La même cause produit le changement des brises de terre et de mer, qui, sur toutes les côtes, soufflent alternativement à des instans déterminés du jour et de la nuit.

Près des îles du Cap-Verd, la mer est couverte d'une quantité prodigieuse de varec (fucus natans). On voit d'autres amas de cette plante marine dans des parages plus au nord-ouest, presque sous le méridien des îles Açores Cuervo et Flores, entre les 23° et 35° parallèles nord. Les anciens connaissaient ces parages, semblables à des prairies. «Des

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navires phéniciens, dit Aristote*, poussés par le vent d'est, arrivèrent, après une navigation de trente jours, dans un endroit où la mer était couverte de roseaux et de varec (ϑρυονϰατ ϕυϰος). Quelques personnes pensaient que cette abondance de varec était un phénomène qui prouvait l'ancienne existence de l'Atlantide engloutie. Il paraît que du temps

* Aristot. de Mirabilibus, p. 1157. ed. de Duval. Paris.

Dans ce passage important, il est question non des îles du Cap-Verd, mais d'un parage peu profond, situe vers le 34e ou 36e parallèle. «Le varec, dit Aristote, est mis à découvert par le reflux, et le flux le recouvre » Ces bas - fonds ont-ils disparu par quelque révolution volcanique, ou bien sont-ce les rochers tus au nord de Madère par le capitaine Vobonne? Voyez aussi la Géographie d'Edrisi, p. 157 éd. de Paris. — 1619.

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de Christophe Colomb ces faits étaient oubliés; car ses compagnons furent saisis d'effroi en voyant si abondante en plantes cette partie de la mer que les Portugais appelaient mar de Sargasso. Les parages couverts de varec aux environs des îles du Cap-Verd sont décrits dans le périple de Scylax*. «La mer, au-delà de Cerne, n'est plus navigable à cause de son peu de profondeur, des marécages et des varecs. Le varec a une coudée d'épaisseur; son extrémité supérieure est pointue et piquante.» Si Cerne, comme le suppose le célèbre antiquaire M. ldler, est Arguin, ce passage du périple de Scylax a rapport aux îles du Cap-Verd.

* Ed. de Gronovius. p. 126.

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8 Les essaims nomades des Tibbous et les Touariks, p. 9.

Ces deux peuples habitent le désert entre le Bornou, le Fezzan et la basse Égypte. C'est Hornemann qui, le premier, les a fait connaître. Lyon a ensuite donné de plus amples détails sur ces peuples. Les Tibbos ou Tibbous errent dans l'est, et les Touariks dans l'ouest de la grande mer de sable. L'agililé des premiers leur a fait donner le surnom d'oiseaux. On distingue deux races de Touariks; celle d'Aghadès et celle de Tagazi. Ils parlent la même langue que les Berbères, et appartiennent incontestablement aux habitans primitifs de la Libye. Ils offrent unphénomène physiologique bien remarquable; car quel-ques-unes de leurs tribus sont, suivant la nature du climat, blanches, jaunâtres, ou

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presque noires; mais sans avoir les cheveux crépus ni les traits nègres.

9 Le navire du désert, p. 10.

Dans les poésies orientales, le chameau est appelé le navire de terre ou du désert. — Voyez le Voyage de Chardin, T. II, p. 192.

10 enire l'Altaï et le Tsoung-ling, p. 10.

L'énorme groupe de montagnes où, suivant l'expression commune, le plateau des montagnes de l'Asie qui renferme la petite Boukcharie, le Turkestan, la Dsoungarie, le Tibet, le Tangout et le pays des Mongols Kalka et OElet, est situé entre le 30° et le 50° degré de latitude nord. On se fait une idée fausse de cette partie de l'Asie intérieure qui, pour l'étendue, et

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même à peu près pour la forme, peut êt, comparée à la Nouvelle-Hollande, en so représentant comme une seule masse compacte de montagnes, comme une élévation convexe sur laquelle se développe sans interruption, ainsi que sur les plateaux de Quito et de Mexico, une surface d'environ 160,000 lieues carrées à une hauteur de 7,000 à 9,000 pieds audessus du niveau de la mer. Déja, dans mes Recherches surles montagnes de l'Inde septentrionale, j'ai dit que, dans ce sens, il n'existe pas de plateau compacte de montagnes dans l'Asie intérieure. Sans doute, les contrées immenses qui s'étendent entre l'Himalaya et l'Altaï, quand même on les considérerait comme des plateaux et non comme de simples pentes de montagnes, surpassent en hauteur le fameux plateau de la province de Pastos, situé sur le dos

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de la chaîne des Andes; mais la géographie des plantes, la vigne et le coton cultivés avec succès au nord des chaînes de Tsoung-ling et de Kouen-lun, par exemple dans le pays de Hami, entre 36 et 42 degrés de latitude, et le degré de chaleur que cette culture exige, démontrent suffisamment que des abaissemens considérables coupent cette masse des montagnes de l'Asie.

M. Jules Klaproth a, par des recherches aussi pénibles qu'instructives, commencé à répandre du jour sur la situation de ces chaînes de montagnes. Depuis, on voit disparaître des cartes les noms vagues de Moustag et de Moussart (proprement Moussour, mont de glace), qui ne sont réellement que des noms communs, et on voit paraître ces montagnes comme les

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représentent les écrivains mantchous et chinois, passionnés pour la géographie et la statistique. Les chaînes sont réellement entrelacées comme un réseau dans le groupe immense des montagnes de l'Asie intérieure; des changemens de direction brusques et presque à angle droit, tels qu'on ne les retrouve que dans la partie occidentale de nos Alpes d'Europe, y sont fréquens; néanmoins on reconnaît, dans cet entrelacement multiplié des groupes, quatre grandes lignes que l'on peut représenter comme dirigées de l'est à l'ouest, et de l'est-nord-est à l'ouest-sud-ouest. Ce sont:

I° Les monts Himalaya, nommés Hindou-Kouh dans l'ouest; où ils s'abaissent, vers Herat, et dans le Khoraçan; ensuite ils se relèvent dans le Demavend, au sud de

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la mer Caspienne, et dans l'Aderbaïdjan.

2° Les monts Tsoung-ling: le Moustag et le Mousart de plusieurs cartes (36° de lat.), nommés à l'ouest Kouen-lun; ils s'étendent au nord du Tibet et du Katsi, au sud de Khotan, du lac Lop et du Tourfan.

3° Les Thian chan, ou Monts Célestes (43° lat.), entre le Tourfan, ou le système intérieur des rivières du lac Lop et le pays des Dsoungars, ou le lac Saïsan. Au nord-est, les Thian chan (Alak, Mousart et Bogdo des Cartes), se rattachent aux monts Nomkhoun, au sud-est, aux montagnes du Tangout. Entre ces deux branches, les monts Nomkhoun et les montagnes du Tangout, se trouve le bassin de Khamil ou Hami, remarquable par

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sa chaleur. A cette chaîne des Thian chan appartient le Bogdo oola (montagne Sainte) terminé par trois cimes, couvertes de neiges perpétuelles, etd'après lequel Pallas a donné le nom de Bogdo à toute la chaîne.

4° Le grand et le petit Altaï (47 à 52° de lat.), qui s'embranchent avec le Tangnou et le Thian chan, et à l'est se prolonge par l'In-chan, chaîne très haute qui sépare le désert (Chamo ou Gobi) du bassin du fleuve Amour.

On ne sait pas encore quelle est la plus haute de ces chaînes de montagnes; car même dans l'Himalaya, partie de l'Imaüs sur l'étendue duquel les anciens ont bâti les systèmes les plus singuliers, les plus hautes cimes n'ont peut-être pas été encore mesurées. Des ambassadeurs anglais

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se sont fait porter en litière à travers l'Inde septentrionale jusqu'au Tibet; ils venaient de Calcutta où l'on peut aisément se procurer des baromètres, et cependantils ne nous ont rien appris sur l'élévation des plateaux du Tibet. Nous devons donc recevoir avec d'autant plus de reconnaissance les excellentes mesures trigonométriques et barométriques faites depuis vingt ans par des voyageurs anglais tels que MM. Colebrooke, Webb, Hodgson, Herbert, Gérard et Blake. Il est maintenant hors de doute que diverses cimes de l'Himalaya ont au moins 4,000 pieds français de hauteur de plus que le Chimboraço. On a cru d'après une mesure d'angles exécutée à une grande distance, que le pic Chamalari, près duquel Turner passa en allant à Techou-Loumbou, et le pio Dhevalaghiri, au sud de Moustoung, à la source du Gou-

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dock, ont 4,390 toises* au-dessus du niveau de la mer. La détermination de la hauteur du Dhevalaghiri, donnée par Webb, a même été confirmée par Blake; toutefois, dans la table des grandes chaînes de montagnes, que l'on trouvera plus bas, j'ai accordé, pour l'Himalaya, la préférence au Djavahir, 30° 22′ 19″ lat., mesuré avec une grande exactitude par Herbert et Hodgson.

* Journal of the royal institute, 1811. T. 11, p. 242.

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CHAINES DE MONTAGNES. Plus hautes cimes. Hauteur moyenne des crètes.
loises. loises.
Himalaya (entre lat. N. 30° 18′ et 31° 53′, et entre long E. de Paris, 75° 23′ et 77° 38′). 4,026 2,450
Andes (entre lat. N. 5° et S. 2°). 3,350 1,850
Alpes de la Suisse*. 2,460 1,150
Pyrénées**. 1,787 1,150

Les passages de l'Himalaya, qui con-

* Ludwig von Welden. Uber den monte Rosa (1824), p. 29. Monte Rosa 2370 toises, mont Cervin 2309; Finster Aahorn 2206.

** La plus haute cime des Pyrénées est, ainsi qu'on l'a reconnu récemment, le pic d'Anethou ou Malahita, partie orientale de la Maladetta. Il a 40 toises de plus que le Mont-Perdu. (Vidal et Re-boul dans les Annales de Chimie et de Physique, T. V, p. 234; Charpentier, Essai sur la constitution géognostique des Pyrénées (1823), p. 539.

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duisent de l'Hindoustan dans la Tartarie chinoise, ou plutôt dans le Tibet occidental, out de 2,400 à 2,700 toises d'élévation. Dans la chaîne des Andes, j'ai trouvé le passage d'Assuay, entre Quito et Cuenca, à la Ladera de Cadlud, élevé de 2,428 toises. Une grande partie des plaines hautes de l'intérieur de l'Asie serait couverte de neiges et de glaces perpétuelles, si l'action de la chaleur rayonnante, et la forte chaleur du soleil propre au climat continental de l'est n'élevait d'une manière surprenante, peut-être à 2,500 toises au-dessus du niveau de la mer, les limites des neiges perpétuelles sur la pente septentrionale de l'Himalaya. On dit qu'on y a trouvé, même à 2,334 toises, des pâturages et des champs cultivés, tandis que sur la pente méridionale de la chaîne, la limite des neiges perpétuelles descend jus-

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qu'à 1,900 toises. Sans cette distribution remarquable de la chaleur dans les couches supérieures de l'air, les hautes plaines du Tibet occidental ne pourraient être habitées par des millions d'hommes*.

11 Une race de pasteurs basanés, les Hiong nou, p. 13.

Les Hiong nou, que De Guignes et plusieurs autres auteurs croient être les Huns, habitaient l'immense contrée de la Tartarie qui confine à l'est à Uo-leang-ho, le territoire actuel des Mantchous, au sud à la muraille de la Chine, à l'ouest à U-siun, et au nord au pays des Eleuths. Les Huns septentrionaux, pasteurs grossiers qui ne

* Humboldt, Premier Mémoire sur les Montagnes de l'Inde, dans les Annales de Chimie, T. III, p. 297. Second Mémoire, T. XIX, p. 51. Klaproth, Asia Polyglotta, p. 147, 205, 210. Quarterly review, n° 44 (1820), p. 415-430.

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connaissaient pas l'agriculture, étaient d'un brun foncé; les Hiong nou ou Haïatelah plus méridionaux, sont les nations des Euthalites ou Nephtalites, dont il est souvent fait mention dans les écrivains byzantins; ils habitaient sur les côtes orientales de la mer Caspienne, et avaient le visage assez blanc. Ils exerçaient l'agriculture et demeuraient dans des villes. On les appelle souvent Huns blancs, et d'Herbelot dit que ce sont des Indo-Scythes. Sur Pounou, chef ou tanju des Huns, et sur l'extrême sécheresse et la famine qui eurent lieu l'an 46 après J.-C., et qui occasionèrent la migration d'une partie de la nation, vers le Nord, voyez De Guignes, Hist. des Huns, T. 1, ch. 2, p. l3, 123, 223, 447.

Toutes ces notions sur les Hiong nou,

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Tirées du même ouvrage, ont été récemment soumises par M. Klaproth à un examen sévère. Il résulte du travail de ce savant que les Hiong nou appartiennent aux nombreuses tribus turques des monts Altaï et Tangnou qui se sont répandues si loin. Dans le troisième siècle avant l'ère chrétienne, le nom de Hiong nou était la dénomination commune donnée aux Ti ou Turcs, dans le nord et le nord-ouest de la Chine. Les Hiong nou méridionaux se soumirent aux Chinois, et, conjointement avec eux, détruisirent le royaume des Hiong nou du nord. Ceux-ci furent forcés de fuir à l'ouest, fuite qui semble avoir donné la première impulsion à la migration des peuples de l'Asie centrale*. Les

* Klaproth, Asia Polyglotta, p. 211.—Tableaux historiques de l'Asie, p. 109.

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Huns, que l'on a long-temps confondus avec les Hiong nou, de même que les Ouigour avec les Ougours et les Oungres, appartiennent, suivant M. Klaproth, à la famille Ouralienne connue sous le nom de Finois, famille qui se mêla fréquemment avec les Germains, les Turcs et les Samoïèdes.

12 Point de pierres taillécs, p. 15.

Sur les bords de l'Orénoque, près de Caicara, où la contrée boisée confine à la plaine, nous avons effectivement trouvé des figures du soleil et d'animaux gravées sur les rochers; mais dans les llanos, on n'a pas découvert de vestige de ces monumens grossiers d'anciens habitans. On doit regretter de n'avoir obtenu aucun rensei-

* Asia Polyglotta, p. 183-189.

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gnement satisfaisant sur un monument qu'on avait envoyé en France au comte de Maurepas, et qui, selon le récit de Kalm*, avait été trouvé par M. de Verandrier dans les savanes du Canada, à 900 lieues à l'ouest de Montréal, dans une expédition aux côtes du grand Océan. Ce voyageur rencontra au milieu de la plaine des masses prodigieuses de pierre, élevées par la main des hommes; sur Tune d'elles on vit quelque chose qu'on prit pour une inscription tartare**. Comment un monument aussi intéressant n'a-t-il pas été examiné? Devait-on y voir réellement des

* Voyage de Kalm, — T. III.—p.416 de la traduction allemande.

** Archœologia or miscellaneous tracts published by the society of antiquarians of London, T. VIII, p. 304.

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lettres, ou bien un tableau historique, comme ce qu'on a appelé l'inscription phénicienne trouvée sur les rives du Taunton-river, dont Court de Gebelin* a donné la gravure et l'explication? Je pense que très probablement des peuples civilisés ont jadis parcouru cette plaine; des tertres tumulaires de forme pyramidale et des remparts d'une longueur extraordinaire, que l'on trouve entre les monts Rocky et les Alleghani semblent donner la preuve de la marche de ces peuples**. Verandrier

* Court de Gebelin, Monde primitif, T. VII, p. 57-59, et 561-567.
Nota. Il appelle constamment la rivière Jaunston.

** J'ai rassemblé récemment beaucoup de faits qui ont rapport à ces traces de civilisation ancienne des peuples de l'Amérique septentrionale; c'étaient peut-être des Aztèques. Relation historique, T. III, p. 155.

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fut expédié par le chevalier de Beauharnois, gouverneur-général du Canada, à peu près vers l'an 1746. Plusieurs jésuites de Quebec assurèrent à Kalm qu'ils avaient tenu l'inscription dans leurs mains; elle était gravée sur une petite tablette que l'on avait trouvée fixée dans un pilier sculpté. J'ai engagé plusieurs de mes amis en France à faire des recherches pour découvrir ce monument, dans le cas où il aurait existé dans la collection de M. de Maurepas. M. de Verandrier prétendait aussi avoir découvert, dans les savanes du Canada occidental, durant des journées entières, de longues traces de sillons de charrue; d'autres voyageurs avant lui disaient avoir remarqué la même chose. Mais la charrue était un instrument entièrement inconnu aux habitans primitifs de l'Amérique; de plus le manque de bes-

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tiaux et le vaste espace que ces sillons occupent dans la savane, me font conjecturer que c'est par le mouvement d'une grande masse d'eau que la surface du sol a pris l'aspect singulier d'un champ labouré.

13 Comme un bras de mer, p. 16

La grande steppe, qui s'étend de l'est à l'ouest, depuis l'embouchure de l'Orénoque, jusqu'aux montagnes de Mérida couvertes de neige, tourne au sud sous le huitième parallèle, et remplit l'espace situé entre la pente orientale des monts élevés de Nueva-Granada, et les rives de l'Orénoque qui, dans cet endroit, coule au nord. Cette partie des llanos, arrosée par le Meta, le Vichada, le Zama et le Guaviare, unit le bassin de l'Amazone avec celui de l'Orénoque. Dans les colonies espagnoles, on appelle paramo toutes les

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montagnes qui s'élèvent depuis 1,800 jusqu'à 2,200 toises au-dessus du niveau de la mer, et dont le climat est dur et inhospitalier. Chaque jour voit tomber de la neige et de la grêle, durant des heures entières, sur le haut des paramos. Les arbres y sont rabougris et étendus en éventail; mais leurs branches noueuses sont ornées d'un feuillage frais et toujours vert; la plupart ont un aspect qui rappelle celui du laurier et du myrthe. L'escallonia tubar, l'escallonia myrtilloïdes, les freziera et notre myrtus microphylla*, peuvent donner une idée de cette physionomie de plantes. Au sud de Santa-Fe de Bogota, on trouve le fameux paramo de la summa Paz, groupe isolé de montagnes où, sui-

* Humboldt, et Bonpland, Plantes équinoxiales, T. I, p. 19.

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vant la tradition des indigènes, il y a de grands trésors cachés. De ce paramo sort un ruisseau qui, dans le ravin d'Ycononzo, roule en écumant sous un pont naturel très remarquable.

16 On ne faisait pas attention aux chaînons, p. 16.

L'espace immense qui s'étend de la côte orientale de l'Amérique du Sud jusqu'à la pente orientale des Andes, est rétréci par deux masses de montagnes qui séparent les unes des autres les trois plaines ou bassins de l'Orénoque inférieur, de l'Amazone et du Rio de la Plata. La plus septentrionale de ces deux masses, le groupe de la Parime est situé vis à vis des Andes de Cundinamarca, qui s'étendent beaucoup à l'est; et entre 68 et 70 degrés de longitude, atteint une grande hauteur. La chaîne étroite de

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Pacarayma la réunit aux collines granitiques de la Guiane française. La carte de la Columbia, que j'ai tracée d'après des observations astronomiques, représente fidèlement cette jonction. Les Caraïbes qui, des missions de Carony, se rendent aux plaines du Rio Branco, et jusqu'à celles des frontières du Brésil, franchissent dans ce voyage les dos de Pacarayma et de Quimiropaca. La seconde masse de montagnes qui sépare le bassin de l'Amazone de celui du Rio de la Plata est le groupe du Brésil. Dans la province de Chiquitos, à l'ouest de la ligne des collines de Parexis, il se rapproche du contrefort des Andes de Santa-Cruz de la Sierra. Le groupe de la Parime, qui produit les grandes cataractes de l'Orénoque, ni le groupe des montagnes du Brésil ne se rattachant immédiatement à la chaîne des Andes, il en

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résulte que les plaines de Venezuella tiennent immédiatement à celles de la Patagonie (Esquisse d'un tableau géognostique de l'Amérique méridionale, dans le T. III de ma Relation historique, p. 188-224).

15 Des hordes de chiens devenus sauvages, p. 17.

Dans les savannes ou Pampas de Buenos-Ayres, les chiens d'Europe sont devenus sauvages. Ils vivent en société dans des trous où leurs petits se cachent. Sila société devient trop nombreuse, quelques familles la quittent et fondent une nouvelle colonie. Le chien d'Europe, devenu sauvage, aboie aussi fort que le chien indigène de l'Amérique. Garcillasso rapporte qu'avant l'arrivée des Espagnols, les Péruviens avaient l'espèce de chien

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appelée perros gozques. Il donne au chien indigène le nom d'allco. Pour distinguer ces deux animaux dans la langue des Qquichuas, on appelle le dernier run allco, chien indien. Ce run allco parait n'être qu'une simple variété du chien de berger. Il est plus petit, a le poil long avec des taches blanches et brunes, et les oreilles droites et pointues. Il aboie beaucoup, mais il ne mord que très rarement. L'inca Pachacutec, dans une de ses guerres religieuses, ayant vaincu les Indiens de Xauxa et de Huanca, et les ayant convertis par violence au culte du soleil, trouva établi chez eux le culte des chiens. Les prêtres faisaient une sorte de cor avec le crâne du chien. Les fidèles mangeaient en substance la divinité du chien*. Lors des

* Commentarios reales, T. I, p, 104.

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éclipses de lune, les chiens du Pérou jouaient leur rôle: on les battait jusqu'à ce que l'éclipse fût finie. Le seul chien muet, mais entièrement muet, était le techichi du Mexique, variété du chien commun appelé chichi. Peut-être le mot techichi vient-il. du mot radical de la langue aztèque techichializtli, attendre on guetter l'ennemi. Les habitans, ainsi que les Tatares, se nourrissaient de ce chien muet. Cet aliment était si nécessaire aux Espagnols mêmes, avant l'introduction des bestiaux, que peu à peu toute la race en fut détruite*. Buffon confond le techichi avec le coupara de la Guyane**. Ce dernier est identique avec l'ursus cancrivorus, ou l'aguara-guazu mangeur de

* Clavigero. Storia di Messico, T. I, p, 73.

** Buffon, T, XV, p. 153.

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moules, de la côte des Patagons*. Linné, au contraire, confond le chien muet avec l'itzcuinte-potzoli, espèce de chien encore assez imparfaitement décrite, et qui se distingue par une queue courte, une téte très petite et une grosse bosse sur le dos. Ce qui m'a extrêmement surpris en Amérique, et surtout à Quito et au Pérou, c'est le grand nombre de chiens noirs sans poil que Buffon appelle chiens turcs**. Cette variété y est très commune; mais, en général, très méprisée et très maltraitée. Ces chiens existaient-ils dans le Nouveau-Monde avant sa découverte par les Européens? Les Portugais les y ont-ils apportés d'Afrique, ainsi que d'autres productions de cette contrée? ou bien est-ce l'influence

* Azara sur les quadrupèdes du Paraguay, T. I, p. 315.

** Canis Ægyptius, Linnæi.

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du climat qui a créé cette variété dans le nouveau continent? Cette dernière conjecture est à peu près invraisemblable; car tous les chiens d'Europe se propagent très bien en Amérique, et si l'on n'y trouve pas d'aussi jolis chiens, cela tient au peu de soin qu'on en prend, et peut-être aussi à ce qu'on n'y a pas introduit les plus belles variétés, telles que les levrettes et les danois mouchetés. Dans les colonies espagnoles, on regarde le chien sans poil comme venant de la Chine; on l'appelle perro chinesco ou chino, et on croit que la race en a été apportée de Canton ou de Manille. Un animal indigène du Mexique était le loup appelé xaloitzcuintli, très grand, entièrement dénué de poils, et ressemblant au chien. M. Barton* trouve

* Smith's Barton's Fragments of the natural history of Pensylvania, T. I, p. 54.

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une ressemblance frappante entre tous les noms qui, dans l'ancien et le nouveau continent, désignent le chien. Le mot latin canis a une analogie complète avec le mekanhè des Ouanaumih, nationcanadienne, et avec le kannang des Samoyèdes asiatiques. Il y avait aussi des chiens européens devenus sauvages dans les îles de Cuba et de Saint-Domingue, quand elles furent conquises par les Espagnols*.

Dans les savanes entre le Méta, l'Arauca et l'Apuré, on a mangé, jusque dans le seizième siècle, des chiens muets (perros mudos); les indigènes les nommaient majos ou auries, suivant Alphonse de Herrera qui, en 1535, fit une expédition à l'Orénoque. M. Giseke, voyageur très

* Garcilaseo, T. p. 326.

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instruit, a trouvé la même variété de chien au Grœnland. Les chiens des Eskimaux vivent constamment en plein air; ils se creusent, pour la nuit, des trous dans la neige, et hurlent comme les loups. Au Mexique, on châtrait les chiens afin qu'ils devinssent plus gras et plus savoureux. Sur les limites de la province de Durango, et plus au nord sur les rives du lac de l'Esclave, les indigènes chargent leurs tentes de peau de bison sur de grands chiens, lorsqu'au changement de saison ils se transportent d'un lien à un autre. Tous ces traits rappellent la vie des peuples de l'Asie orientale. (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, T. II pag. 48, Relation historique, T. II, p. 625).

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16 Des cause multipliées et en partie encore peu développées, p. 18.

J'ai essayé de rassembler dans un tableau les nombreuses causes de l'humidité et du moindre degré de chaleur de l'Amerique. On comprend bien qu'il n'est ici question que de la constitution hygroscopique de l'air en général, ainsi que de la température de tout le nouveau continent. Quelques contrées, par exemple l'ile de la Marguerite, les ootes de Cumana et dé Coro, sont aussi chaudes et aussi arides qu'aucune partie de l'Afrique. Le maximum de la chaleur, lorsque l'on prend un grand numbre d'années se trouve presque égal, sous tous les parallèles du monde, sur les bords de la Neva, du Sénégal, du Gange et de l'Orénoque, c'est-à-dire qu'il est toujours entre le 30° et

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le 32° degré de Réaumur. Il ne s'élève pas plus haut, si l'on fait les observations à l'ombre, loin de tout corps solide qui réfléchit la chaleur, et non dans un air rempli d'une poussière échauffée, ou de grains de sable, ni avec un thermomètre à l'esprit de vin qui absorbe la lumière. La température moyenne des régions du tropique ou du climat des palmiers, est entre 21 et as degrés 7 de Réaumur, et l'on ne remarque pas de différence entre les observations recueillies au Sénégal, à Pondichéri et à Surinam*.

La grande fraîcheur, l'on pourrait même dire le froid qui règne presque toute l'année le long de la côte du Pérou sous le

* Humboldt, Mémoire sur les lignes isothermes (1817), p. 54.

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tropique, et qui fait baisser le thermomètre à 10 degrés, n'est nullement, comme j'espère pouvoir le démontrer, un effet du voisinage des montagnes couvertes de neige; mais est due plutôt à ce brouillard (guara) qui voile le disque du soleil, et à ce courant très froid d'eau de mer qui se porte avec impétuosité vers le nord, depuis le détroit de Magellan jusqu'au cap de Pariña. Sur la côte de Lima, la température du grand Océan est à 12°5; tandis que, sons le même parallèle, mais hors du courant, elle est à 21°. Il est singulier qu'un fait aussi surprenant n'ait pas encore été remarqué.

17 L'Amérique est sortie plus tard de l'enveloppe aquatique da chaos, p. 21.

Un naturaliste très ingénieux, M. Smith

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Barton*, a déja dit avec beaucoup de justesse: «Je ne puis considérer que comme puérile et nullement prouvée par l'évidence naturelle, la supposition qu'une grande partie de l'Amérique est sortie du sein des eaux plus tard que les autres continens.» Qu'on me permette de citer aussi un passage d'un mémoire que j'ai composé sur les peuples primitifs de l'Amérique.**. «Des écrivains justement célèbres ont trop souvent répété que l'Amérique est, dans toute l'étendue du mot, un continent nouveau. Cette richesse de végétation, cette masse de fleuves immenses, ces grands. volcans toujours en fermentation, annoncent, disent-ils, que

* Fragments of the natural history of Pensylvania, T. I, p. 4.

** Bèrliner Mônatschrift, T. XV, p. 190.

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la terre, sans cesse tremblante et non entièrement séchée, y est moins éloignée de l'état primitif du chaos que dans l'ancien continent. Long-temps avant mon voyage, des idées semblables m'ont paru aussi peu philosophiques qu'opposées aux lois de la physique généralement connues. Ces images de jeunesse et de désordre, ainsi que d'nne sécheresse et d'un manque progressif de vigueur de la terre viellissante, ne peuvent naître que chez ceux qui s'amusent à saisir des contrastes entre les deux hémisphères, et n'embrassent pas d'un coup - d'œil général la constitution de notre planète. Dira-t-on que la partie sud de l'Italie est un pays plus nouveau que la Lombardie, parce qu'elle est presque continuellement troublée par des tremblemens de terre et des éruptions volcaniques? D'ailleurs, que nos

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volcans et nos tremblemens de terre actuels sont de petits phénomènes auprès de ces révolutions de la nature que le géologue doit supposer, avoir eu lieu aux jours de la dissolution et du refroidissement des masses qui ont formé les montagnes, quand la terre était encore à l'état de chaos! Des causes différentes doivent, dans des climats éloignés, faire varier les effets de l'énergie de la nature. Dans le Nouveau-Monde, les volcans, au nombre de cinquante-quatre, ont dû peut-être brûler plus long-temps, parce que la chaîne des montagnes élevées où ils sont situés est plus près de la mer, et parce que ce voisinage et la neige éternelle qui les couvre paraissent modifier d'une manière encore peu appréciée l'énergie du feu souterrain. Les tremblemens de terre et les éruptions y agissent

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périodiquement. Présentement le désordre physique et la tranquillité politique régnent dans le nouveau continent, tandis que, dans l'ancien, les discordes des peuples forcent à chercher du repos au sein de la nature. Peut-être viendra-t-il un temps où une partie du monde prendra la place de l'autre dans ce singulier contraste entre l'énergie physique et l'énergie morale*. Les volcans se reposent pendant des siècles, avant de se rallumer de nouveau. L'opinion suivant laquelle, dans les régions plus anciennes, il doit régner une certaine paix dans la nature, n'est fondée que sur un jeu de notre imagination. Un côté de notre planète ne peut pas être plus vieux ou plus jeune que l'autre. Les îles produites par des volcans, telles que les Açores, ou for-

* Ecrit dans l'automne de 1805.

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mées peu à peu par les mollusques du corail, comme plusieurs îles du grand Océan, sont, en général, plus récentes que les masses de granit de la chaîne du centre de l'Europe. Une contrée peu étendue, comme la Bohême et plusieurs vallées de la lune, entourées circulairement par des montagnes, peut rester long-temps couverte d'eau par suite d'inondations partielles, et former un lac. Après qu'il se serait entièment écoulé, on pourrait, par métaphore, donner le nom de terrain de nouvelle origineà celui-cioù les végétaux s'établiraient par degrés. Mais une enveloppe aquatique, telle que le géologue se la représente à l'époque de la formation des montagnes secondaires, ne peut, d'après les lois de l'hydrostatique, se supposer que comme existant à la fois dans toutes les parties du monde et dans tous les climats. La mer

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ne pent pas séjourner sur les plaines immensesdç l'Orénoque et de l'Amazone sans ravager en même temps les pays situés autour de la mer Baltique. L'enchaînçment et l'identité des couches secondaires près de Caracas, dans la Thuringe et la basse Égypte, prouvent, comme je le développe dans mon Tableau géologique de l'Amérique méridionale, que cette grande opération de la nature s'est faite à la même époque sur toute la terre.»

18 Est plus frais et plus humide, p. 22.

Le Chili, Buenos-Ayres, la partie méridionale du Brésil et le Pérou, tiennent, du peu de l'argeur du continent qui va en se rétrécissant vers le sud, un climat semblable à celui d'une île, c'est-à-dire des étés frais, et des hivers doux. Ces avan-

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tages de l'hémisphère austral se font sentir jusqu'au 40° parallèle sud; mais au-delà ce n'est plus qu'un désert inhospitalier. Le détroit de Magellan est situé par les 53° et 54° parallèles; toutefois dans les mois de décembre et de janvier, où le soleil est dix-huit heures sur l'horizon, le thermomètre ne s'y élève qu'à quatre degrés. Le soleil éclaire tous les jours la plaine, et la plus grande chaleur que M. Churruca y ait observée en décembre 1788, c'est-à-dire en été, n'allait pas au-delà de neuf degrés. Le cap Pilar, dont les rochers escarpés n'ont que 218 toises de haut, et qui forme au sud l'extrémité de la chaîne des Andes, a presque le même degré de latitude que Berlin*.

* Relacion del viage al estrecho de Magellanes, appendice 1793. p. 76.

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19 D'une seule mer de sable continue. p. 23.

Si l'on peut considérer ces bruyères toujours pressées en groupes, qui se prolongent depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à l'Elbe, et depuis la pointe de Jutland jusqu'aux montagnes du Harz, comme une phalange continue de plantes, on peut suivre aussi comme une mer ces sables qui s'étendent à travers l'Afrique et l'Asie, depuis le cap Blanc jusqu'au-delà de l'Indus, dans une étendue de plus de quatorze cents lieues. Ainsi qu'un bras de mer desséché, la région sablonneuse d'Hérodote, appelée par les Arabes désert du Sahara, traverse l'Afrique entière, entre le 18° et le 23° parallèle boréal. Sa plus grande largeur du nord au sud est entre Maroc et le cours moyen du Niger. C'est au contraire

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entre Tripoli et Cachena que le désert est le plus étroit, et qu'il est le plus fréquemment coupé par des cantons riches en sources. La vallée du Nil est à l'est la limite du désert de Libye.

Au-delà de l'isthme de Sues, au-dela des rochers de porphyre, de syénite et de diabase du mont* Sinai, commence le plateau désert de Nedjed, qui occupe toute la

* Les moines de cette montagne montrent encere aujourd'hui aux étrangers les tables de la loi de Moïse. M. Rosier, qui a fait partie de l'expedition française en Egypte, possède des morceaux de ces tables, qui sont de syenite abondante en ampmbole. Cette syenite parait ětre posee sur ce qu'on appelle du porphyre amphibolique Plus avant dans la plaine, on trouve du schiste argileux de transition de la grauwacke, et un conglomèret très ancien dans lequel sont enchassees des masses de granit et de porphyre. Cett breche était tres es-
timée par les sculpteurs anciens. Notre digne compatriote Burkhardt a aussi examiné le porphyre trappéen du Sinai; mais sa description géognostique est confuse et vague.

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partie intérieure de l'Arabie, et qui est borné à l'ouest et au sud par les pays fertiles et plus heureux de l'Hedjaas et de l'Hadramaut, situés le long des côtes. L'Euphrate termine à l'est les déserts d'Arabie et de Syrie. Des sables immenses coupent toute la Perse*, depuis la mer Caspienne jusqu'à celle des Indes, et comprennent aussi les déserts du Kerman, du Seïstan, du Beloutchistan et du Mekran, abondans en sel et en kali. L'Indus sépare le dernier

* La langue persane a divers mots pour distinguer la nature des plaines: Decht signifie plaine en général (llano), par opposition aux plaines des montagnes; mergran, pelouse; besabun, désert plaine aride et nue.

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désert de celui de Moultan, arrosé par I'Indus. La surface occupée par toutes ces mers de sable, depuis la côte occidentale de l'Afrique, jusqu'à Djesselmir et Djôdpour, dans l'Inde, me paraît être de plus de 112,000 lieues carrées, en faisant abstraction des cantons fertiles ou oasis.

20 La partie occidentale de l' Atlas, p. 23.

La question relative à la position de l'Atlas des anciens, a souvent été agitée de nos jours. En faisant cette recherche, on confond les anciennes traditions phéniciennes, avec ce que les Grecs et les Romains ont débité sur l'Atlas à une époque moins reculée. M. Ideler, qui réunit la connaissance approfondie des langues à celle de l'astronomie et des mathématiques, a le premier débrouillé ces notions

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confuses. J'espère qu'on me permettra d'insérer ici ce qu'un savant aussi éclairé m'a communiqué sur ce sujet important.

«Dès le premier âge du monde, les Phéniciens se hasardèrent à passer le détroit de Gibraltar. Ils fondèrent, sur les côtes de l'Océan Atlantique, en Espagne, Gades et Tartessus; en Mauritanie Lixus et plusieurs autres villes. De ces établissemens ils naviguaient au nord jusqu'aux îles Cassitérides, d'où ils tiraient de l'étain, et jusqu'aux côtes de Prusse où ils trouvaient de l'ambre. Dans le sud ils s'avançaient au-delà de Madère jusqu'aux îles du CapVerd. Ils fréquentaient surtout l'Archipel des canaries. Là, ils furent surpris à la vue du pic de Ténériffe, dont la hauteur déjà très considérable paraît encore plus grande, parce qu'il s'élance immédiate-

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ment de la surface de la mer. Les colonies qu'ils envoyèrent en Grèce, et surtout celle qui, conduite par Cadmus, aborda en Béotie, portèrent dans ces contrées la connaissance de cette montagne élevée au-dessus de la région des nuages. Elles y firent connaître les îles fortunées que ce pic domine, et qu'embellissent des fruits de toutes sortes, entr'autres des pommes d'or (oranges). Cette tradition se propagea en Grèce par les chants des poètes, et arriva jusqu'au temps d'Homère. Son Atlas connaît les profondeurs de la mer; il porte les grandes colonnes qui séparent la terre du ciel*. Les Champs-Elysées** sont dépeints comme une terre

* Odyssée, l. I, v. 52.

** Iliade, l. IV, v. 561. Le mot est d'origine phénicienne, et signifie séjour de joie.

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enchanteresse située dans l'ouest. Hésiode parle de l'Atlas à peu près de la même manière, et dit qu'il est voisin des nymphes Hespérides*. Il nomme île des bienheureux les Champs-Elysées, qu'il place aux extrémités de la terre, à l'occident**. Des poètes moins anciens ont embelli et orné les fables d'Atlas, des Hespérides, de leurs pommes d'or, et des îles des bienheureux qui sont le séjour des hommes justes après leur mort. Ils ont aussi réuni les expéditions de Mélicertes, dieu du commerce chez les Tyriens, et celles de l'Hercule grec. Ce ne fut que très tard que les Grecs commencèrent à rivaliser dans la navigation avec les Carthaginois et, les Phé-

* Théogonie, I. V, v. 517.

** Opera et Dies, v. 167.

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niciens. Ils visitèrent à la vérité les côtes de la mer atlantique, mais il ne paraît pas qu'ils s'y soient avancés bien loin. Il est douteux qu'ils aient vu le pic de Ténériffe et les îles Canaries; car ils pensaient qu'il fallaitchercher, sur la côte occidentale de l'Afrique, l'Atlas que leurs poètes et leurs traditions leur avoient représenté comme une montagne très élevée, et située à l'extrémité occidentale de la terre. C'est aussi là que le transposèrent Strabon, Ptolémée et les autres géographes. Mais, comme on ne trouve dans le nord-ouest de l'Afrique aucune montagne d'une hauteur remarquable, on fut très embarrassé pour connître la véritable position de l'Atlas. On le chercha tantôt sur la côte, tantôt dans l'intérieur du pays, tantôt dans le voisinage de la mer Méditerranée, tantôt plus au sud. Au premier siècle de notre

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ère, époque à laquelle les Romains portèrent leurs armes dans l'intérieur de la Mauritanie et de la Numidie, on prit l'habitude de donner le nom d'Atlas à la chaîne de montagnes qui, au nord de l'Afrique, s'étend de l'est à l'ouest dans une direction à peu près parallèle à celle des côtes de la Méditerranée. Cependant, Pline et Solin sentaient bien que les descriptions de l'Atlas, faites par les poètes grecs et romains, ne convenaient pas à cette chaîne de montagnes. Ils pensèrent donc qu'il fallait placer dans la terre inconnue du milieu de l'Afrique ce pic dont ils faisaient un tableau si agréable d'après les traditions poétiques. Mais l'Atlas d'Homère et d'Hésiode ne peut être que le pic de Ténériffe; tandis que c'est dans le nord de l'Afrique qu'il faut chercher l'Atlas des géographes grecs ou romains.»

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J'ose ajouter quelques remarques à ces éclaircissemens instructifs de M. Ideler. Suivant Pline et Solin, l'Atlas s'élève du milieu d'une plaine de sable (e medio arenarum). Des éléphans, que certainement on n'a jamais connus à Ténériffe, paissent sur ses flancs. Ce qu'aujourd'hui on désigne par le nom d' Atlasest une longue chaîne de montagnes. Comment se fit-il que les Romains crurent reconnaître dans cette chaîne le pic isolé dont Hérodote avait parlé? La cause n'en serait-elle pas dans cette illusion d'optique d'après laquelle une chaîne de montagnes, vue de profil dans le sens de sa longueur, paraît un pic rétréci? Étant en mer, j'ai souvent pris des chaînes prolongées pour des montagnes isolées. Selon Hœst, l'Atlas, près de Maroc, est toujours couvert de neiges. Par conséquent, sa hauteur, en cet endroit, doit être

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de plus de 1,800 toises. Une chose qui me semble également remarquable, c'est que, suivant Pline, les Barbares on les anciens Mauritaniens appelaient l'Atlas, Dyris. Aujourd'hui encore, la chaîne de l'Atlas porte, chez les Arabes, le nom de Daran, mot qui a les mêmes consonnes que Dyris. Hornius* croit, au contraire, reconnaître le mot Dyrisdans Aya-Dyrma, nom guanche du pic de Ténériffe.

21 Les Monts de la Lune, Al-komri, p. 24.

Les montagnes de la Lune, de Ptolémée, ou l'Al-komri d'Aboulfèda, sont représentées sur les cartes de Rennel et d'Arrowsmith comme une chaîne énorme,

* Hornius, De Originibus Americanorum, p. 185.

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non interrompue et parallèle à l'équateur. Leur existence est certaine, mais leur étendue et leur direction sont encore trop problématiques pour les tracer d'une manière aussi positive qu'ont hasardé de le faire les deux géographes anglais. L'Abyssynie est un plateau très élevé comme la province de Quito; et, s'il faut s'en rapporter aux mesures que Bruce dit avoir prises avec le baromètre, les sources du Nil bleu (vert) sont élevées de 1,654 toises au – dessus du niveau de la mer. Un fait digne d'attention, c'est que Meroe, cet état où les hommes furent civilisés à une époque si reculée, n'était pas éloigné de ces pays montueux. Ainsi, en Afrique comme dans le nouveau continent, c'est sur les montagnes ou dans leurs environs qu'habitèrent les premiers peuples civilisés.

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22 Un effet de ce remous, p. 26.

Dans la partie septentrionale de l'Océan Atlantique, entre l'Europe, l'Afrique du nord et le continent du Nouveau-Monde, les eaux sont poussées par un courant qui, revenant sur lui-même, forme un véritable remous. Entre les tropiques, le courant général, qu'on pourrait appeler le courant de rotation, suit, comme le vent alise, la direction d'orient en occident. Il accélère la marche des navires qui voguent des Canaries à l'Amérique méridionale. Il rend presque impossible la traversée en ligne directe de Carthagèna de Indias à Cumana, traversée dans laquelle il faut vaincre le courant. Le nouveau continent, à partir de l'isthme de Panama jusqu'a la partie septentrionale du Mexi-

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que, forme une digue qui arrête le mouvement de la mer vers l'occident. Depuis Veragua, le courant est donc forcé de changer sa direction pour suivre celle du nord, et de se plier à toutes les sinuosités des côtes de Costa-rica, de Mosquitos, de Campêche et de Tabasco. Les eaux qui entrent dans le golfe du Mexique par l'ouverture qui se trouve entre le cap Catoche et l'île de Cuba, après avoir éprouvé un grand remous partiel entre la Vera-Cruz, Tamiagua, l'embouchure du Rio Bravo del norte et la Louisiane, retournent dans l'Océan par le canal de Bahama. Elles y forment ce que les marins appellent le courant du golfe, qui est comme un torrent d'eaux chaudes qui courent avec une grande vitesse et qui s'éloignent insensiblement de la côte de l'Amérique septentrionale en suivant une direction diagonale.

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Lorsque les navires qui viennent d'Europe et sont destinés pour cette côte, ne sont pas sûrs de la longitude où ils se trouvent; ils peuvent s'orienter dès qu'ils ont atteint le courant du golfe, dont la position a été exactement déterminée par Franklin, Williams et Pownall. Depuis le 41° parallèle, ce long courant d'eaux chaudes se dirige, vers l'est en diminuant peu à peu de vitesse et en augmentant de largeur. Avant d'arriver aux plus occidentales des Açores, il se partage en deux bras, dont, au moins à certaines époques de l'année, l'un se porte sur l'Islande et la Norvège, et l'autre sur les îles Canaries et les côtes occidentales de l'Afrique. Ce remous de l'Océan atlantique, dont je traite amplement dans le premier volume de mon voyage aux régions équinoxiales, explique clairement pourquoi, malgré les vents

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alisés, des troncs de cedrela odorata sont poussés des côtes de l'Amérique méridionale et des Antilles sur celles de Ténériffe. Dans le voisinage du banc de Terre-Neuve, j'ai fait plusieurs expériences sur la température du courant du golfe. Il charrie avec une grande rapidité les eaux chaudes des parallèles moins élevés, dans des latitudes plus septentrionales. Aussi la température du courant est-elle de deux à trois degrés R. plus élevée que celle des eaux voisines qui en forment les rives et dont le mouvement est nul. Ces phénomènes sont analogues à ceux que nous avons observés sur la côte du Pérou, et dont il est fait mention dans la note seizième.

23 Ni les lécidées ni aucun autre lichen, p. 26.

Voici les lichens dont la terre, dénuée de

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végétaux commence à se couvrir dans les pays du nord: Bacomices roseus, cenomyce rangiferinus, Lecidea muscorum, L. icmadophila; quelques autres cryptogames s'y joignent pour préparer la végétation des herbes et des plantes. Entre les tropiques, où les mousses et les lichens ne croissent abondamment que dans les endroits ombragés, quelques plantes grasses, telles que le sesuvium ou le portulacca, suppléent aux lichens terrestres.

24 L'éducation des animaux qui donnent du lait, p. 28.

Deux animaux de l'espèce du bœuf, c'est-à-dire le bizon et le bœuf musqué, dont noua avons déjà parlé, sont indigènes du nord de l'Amérique; mais les naturels,

Queis neque mos, neque cultus erat; nec jungere tauros
norant,

Virg. Æn. VIII, 316.

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buvaient le sang fumant et non le lait de ces animaux. M. Barton a émis une opinion assez probable*; c'est que quelques tribus du Canada occidental élevoient le bizon à cause de sa chair et de sa peau. Il est assez singulier que l'usage du lait de vache, de brebis ou de jument, soit presque inconnnu aux Chinois entourés, au nord et à l'ouest, de peuples pasteurs. On sait qu'au Pérou le llama est un animal domestique: on ne le rencontre nulle part dans son état sauvage primitif; ceux qu'on trouve sur la pente occidentale du Chimborazo sont devenus sauvages lorsque Lican, l'ancienne résidence des dominateurs de Quito, fut détruite et réduite en cendres.

* Fragments, T. I, p. 4.

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Au sud du Gyla, qui se jette avec le Rio Colorado, dans le golfe de Californie (mar de Cortez), on trouve, dans une steppe solitaire, les ruines du palais des Aztèques, que les Espagnols appellent las casas grandes. Lorsque vers l'an 1160, les Aztèques, sortant du pays inconnu d'Aztlan, parurent dans l'Anahuak*, ils se fixèrent pendant quelque temps sur les rives du Gyla. Garcès et Font, deux moines franciscains, sont les derniers qui, en 1773, aient visité les casas grandes. Ils

* Un fait digne d'attention, suivant la remarque du célèbre historien Jean de Müller, c'est que précisément à la même époque, de grandes émigragrations eurent lieu dans le nord de l'Asie. L'irruption des Tartares Niüché força les empereurs chinois de la dynastie de Süm à transporter leur résidence à Linegan, plus au sud. De Guignes, Introduction à l'Histoire des Huns, p. 83.

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racontent que ces ruines occupent une étendue de plus d'une lieue carrée. Toute la plaine est en outre couverte de têts de vases de terre peints avec art. Le palais principal, si une maison bâtie en briques non cuites peut mériter ce nom, a quatre cent vingt pieds de long et deux cent soixante de large*.

Le tayé de la Californie, dont le père Venegas donne la description, paraît différer peu du moufflon** de l'ancien continent. On a aussi vu cet animal dans les Stony-mountains, aux sources de l'Oundjigai ou rivière de la Paix. Le petit rumi-

* Voyez l'ouvrage rare imprimé à Mexico, intitulé: Cronicaserafica del Collegio de Propaganda fede de Queretaro por Fray Domingo Arricivita.

** Capra Ammon.

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nant du genre de la chèvre ou de l'antilope, qui est tacheté de noir et blanc, et qui se trouve sur les bords du Missouri et de la rivière des Arkansâs, paraît être un animal entièrement différent du précédent; il est à souhaiter qu'on en fasse une description exacte.

25 Des plantes céréales, p. 29.

C'est certainement un phénomène surprenant que, sur un des côtés de notre planète, il existe des peuples à qui le lait et la farine tirée des graines des graminées (à épis étroits) sont entièrement inconnus, tandis que l'autre hémisphère offre presque partout des nations qui cultivent les céréales et élèvent des animaux qui leur donnent du lait. Ainsi la culture de graminées différentes caractérise les deux

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parties du monde. Dans le nouveau continent, nous voyons que, depuis le 45° parallèle nord jusqu'au 42° parallèle sud, on ne cultive qu'une espèce de graminée, le maïs. Dans l'ancien continent, au contraire*, nous trouvons partout, et dans les temps les plus reculés dont l'histoire fasse mention, la culture du froment, de l'orge, de l'épeautre et de l'avoine, en un mot de toutes les plantes céréales.

* Ceux qui dans la tradition de l'Atlantide croient reconnaître des relations obscures d'un grand pays situé à l'Ouest, ou de l'Amérique, verront avec plaisir un passage tiré du troisième livre de Diodore de Sicile, p. 130, édition de Wesseling. Le géographe y dit expressément: «Les Atlantes n'ont pas connu les fruits de Cérès, parce qu'ils se sont separés des autres hommes avant que ces fruits eussent été montrés aux mortels.» Les Guanches des îles Canaries cultivaient l'orge dont ils préparaient le gofio.

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Diodore de Sicile* fait mention du, froment sauvage qui croît dans les campagnes de Leontium, ainsi qu'en plusieurs autres lieux de la Sicile; Cérès fut trouvée dans les hautes prairies d'Enna, si abondantes en violettes. M. Sprengel a recueilli plusieurs passages intéressans qui rendent assez vraisemblable l'opinion suivant laquelle la plupart des espèces de blé d'Europe sont originaires du nord de la Perse et de l'Inde, où elles croissent spontanément; le froment d'été vient naturellement dans le pays des Musicans, province du nord de l'Inde**; l'orge, appelé par Pline antiquissimum frumentum, se trouve, suivant Moïse de Chorène***, sur les bords de l'Araxe ou du

* Diod. de Sicile, l. V, p. 199 et 222, ed. Wessel.

** Strabon, l. XV, p. 1017.

*** Geogr. Armen, p. 360.

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Kour en Géorgie, et suivant Marco Polo, dans le Balacham, contrée de l'Inde septentrionale*; l'épeautre près d'Hamadan. Mais M. Link a montré dans un mémoire rempli de saine critique**, que les passages des Anciens laissent encore beaucoup de doutes. J'ai autrefois douté de l'existence du blé sauvage en Asie*** et j'ai cru qu'il n'y était devenu tel qu'après y avoir été cultivé.

Un esclave nègre de Fernand Cortez fut le premier qui cultiva le froment dans la Nouvelle-Espagne. Il en trouva trois grains parmi du riz qu'on avait apporté d'Espa-

* Ramusio, T. II, p. 10.

** Abhandungen der Berlinischen Akademie (1816), p. 123.

*** Essai sur la Géographie des Plantes (1807), p. 23.

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gne pour l'approvisionnement de l'armée. Dans le couvent des Franciscains de Quito, on conserve précieusement, comme une relique, le vase de terre qui renfermait le premier froment dont Fray Jodoco Rixi de Gante, moine franciscain, natif de Gand, fit des semis dans la ville. On le cultiva d'abord devant le couvent, sur la place appelée plazuella de San-Francisco, après qu'on eût abattu la forêt qui s'étendait de là jusqu'au pied du volcan du Pichincha. Les moines que je visitais souvent durant mon séjour à Quito, me prièrent de leur expliquer l'inscription tracée sur ce vase de terre, et dont ils supposaient que le sens avait quelque rapport caché avec le froment. Mais je n'y trouvai que cette sentence écrite en vieux dialecte allemand: Que celuiqui me vide en buvant n'oublie pas le seigneur! Cet antique vase allemand

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avait pour moi quelque chose de respectable. Que n'a-t-on conservé partout dans le nouveau continent le nom de ceux qui, au lieu de le ravager, l'ont enrichi les premiers des présens de Cérès!

26 Craignant une température moins froide, p. 29.

Au Mexique et au Pérou, on trouve partout, dans les hautes plaines des montagnes, des traces d'une grande civilisation. Nous avons vu, à une hauteur de 1,600 à 1,800 toises, des ruines de palais et de bains. Des colons du nord pouvaient seuls se plaire dans un pareil climat.

27 Hypothèse peu favorisée par la comparaison des langues, p. 30.

Dans mon ouvrage sur les monumens

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des peuples primitifs de l'Amérique (Vues des Cordillères et monumens des peuples indigènes de l'Amérique), je crois avoir démontré, par la comparaison du calandrier Mexicain à ceux des Tibetaihs et des Japonais, des pyramides orientées avec exactitude et des anciens mythes des quatre âges, ou des révolutions du monde avant la dispersion du genre humain, après une grande inondation, que les peuples du nouveau continent ont eu, long-temps avant l'arrivée des Espagnols, des relations avec l'Asie orientale. Ce qui, depuis l'impression de mon livre, a été publié en. Angleterre sur les sculptures surprenantes de Guatèmala*, qui sont en

* Dr Antonio del Rio. Description of the ruins discovered near Palenque. (London, 1812), p. 9, pl. 12 et 13.

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tièrement dans le style des Hindous, donne un nouveau prix à ces analogies. Je regarde comme certaine, une communication entre les Américains de l'ouest et les Asiatiques de l'est; mais on ne peut encore dire par quelle route ni par quelles familles de peuples elle a eu lieu. Un petit nombre de personnes de la classe instruite ou des prêtres, pouvait être suffisant pour produire de grands changemens dans l'Amérique occidentale. Ce que l'on s'est jadis imaginé, qu'une expédition partie de la Chine était allée au nouveau continent, se rapporte à une navigation à Fou Sang ou au Japon. Mais des Japonais et des Sian-pi de Corée peuvent avoir été jetés par la tempête sur les côtes d'Amérique. Des bonzes et d'autres aventuriers naviguaient sur la mer à l'est de la Chine, pour trouver un préservatif contre la mort.

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Ce fut ainsi que sous Thsin chi hoang ti, trois cents couples de jeunes gens des deux sexes furent envoyés au Japon, 209 ans avant notre ère*; ils s'établirent dans ces îles, au lieu de retourner en Chine. Le hasard ne peut-il avoir conduit aux îles Aléoutiennes, à Alachka, ou à la Nouvelle Californie, des expéditions semblables? Les côtes du continent Américain étant dirigées du nord-ouest au sud-est, l'éloignement paraît trop grand pour que les étrangers aient pu aborder dans la Zone tempérée, vers 'le 45° degré, la plus favorable au développement des facultés intellectuelles. Il faut donc supposer que le premier débarquement s'effectua, sous le climat inhospitalier de 52 à 55 degrés de

* Klaproth. Tableaux historiques de l'Asie (1824), p. 79.

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latitude nord, et que la civilisation se propagea promptement et graduellement, avec la marche générale des peuples vers le sud* On a même prétendu au commencement du XVI siècle que l'on avait trouvé, sur les côtes de Quivira et de Cibora bora, l'Eldorado du nord, des débris de navires du Catay, c'est-à-dire du Japon et de la Chine**.

Nous avons encore une connaissance trop imparfaite des dialectes américains pour pouvoir abandonner l'espérance de reconnaître, dans leur multitude prodigieuse, un langage qui se parle également sur les bords de I Amazone et dans le centre de l'Asie. Une pareille découverte se-

* J'ai examiné en détail ce problème important dans ma Relation historique, T. III, p. 155 à 160.

** Gomar Historia general de Indias, p. 117.

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rait une des plus brillantes que l'on pût faire pour jeter quelque jour sur l'histoire de l'espèce humaine.

28 Une multitude d'autres animaux, p. 32.

Les steppes de Caracas sont remplies de troupeaux de cerfs appelés par Linné cervus mexicanus, qui, étant jeunes, sont mouchetés et ressemblent aux chevreuils. Mais, ce qui est très surprenant sous une zone si chaude, nous en avons trouvé des variétés entièrement blanches. Cet animal, sous l'équateur, ne s'élève guère sur les Andes qu'à 700 ou 800 toises de hauteur; mais on trouve jusqu'à 2,000 toises un cerf plus grand, qui souvent est blanc, et que je ne puis guère distinguer de notre cerf d'Europe par un caracère spécifique. Le cabiai (cavia

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capybara) est appelé chiguirè dans la province de Caracas. Cet animal a une existence très malheureuse; car, dans l'eau, il est poursuivi par le crocodile, et sur terre par le jaguar. Il court si mal, que souvent nous le prenions avec la main. On fume ses extrémités comme des jambons, mais c'est un mets peu agréable à cause de sa forte odeur de musc. Les animaux puants, si joliment rayés par bandes, sont le chinche, le zorille et le conepate (viverra mapurito, zorilla et vittata).

29 Cet arbre de vie, p. 33.

Linné n'a décrit qu'imparfaitement ce beau palmier, mauritia flexuosa, puisqu'il dit à tort qu'il n'a pas de feuilles. Son tronc à vingt-cinq pieds de haut, mais il n'atteint probablement cette taille que lorsqu'il est âgé de cent vingt à cent cinquante

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ans. Le mauritia forme, dans les lieux humides, des groupes magnifiques d'un vert frais et brillant à peu près comme nos aulnes. Son ombre conserve aux autres arbres un sol humide, ce qui fait dire aux Indiens que le mauritia, par une attraction mystérieuse, réunit l'eau autour de ses racines. Une théorie semblable leur fait penser qu'il ne faut pas tuer les serpens, parce que, si on détruisait ces reptiles, les flaques d'eau (lagunas) se dessécheraient: c'est ainsi que l'homme grossier de la nature confond la cause et l'effet. Sur le rives du Rio Atabapo, dans l'intérieur de la Guyane, nous avons trouvé une nouvelle espèce de mauritia à tige garnie de piquans; c'est notre mauritia aculeata*.

* Humboldt, Bonpland et Kunth. Nova genera et species. T. I, p. 310.

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30 Un stylite américain; p. 34.

Siméon le Sisanite, syrien et fondateur de la secte des Stylites, passa trente-sept ans en contemplation religieuse sur cinq colonnes successivement. La dernière qu'il habita avait trente-six coudées de haut. Pendant sept cents ans, des hommes imitèrent ce genre de vie: on les appelait sancti columnares. En Allemagne, dans le pays de Trèves, on essaya d'établir de pareils cloîtres aériens; mais les évêques s'opposèrent à ces entreprises périlleuses. (Mosheim. Institut. Hist. Eccles., p. 192.)

31 Quelques villes sur le bord des rivières de la steppe, p. 35

Des familles qui vivent de l'éducation des bestiaux et non de l'agriculture, se

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sont réunies dans de petites villes, au milieu des steppes. Dans les parties civilisées de l'Europe, ces villes passeraient à peine pour des villages. Telles sont Calabozo, situé, d'après mes observations astronomiques, par 8° 5′ 14″ de latitude boréale, et 4 heures 40′ 20″ de longitude occidentale.—Vill del Pao, lat. 8° 38′ 1″, long. 4 h. 27′ 47″.—San Sebastian et d'autres.

32 Comme une nuée en forme d'entonnoir, p. 37.

En Europe, dans les chemins qui se croisent, nous voyons quelque chose qui approche du phénomène singulier de ces trombes de sable. Mais elles sont particulièrement observées dans le désert sablonneux du Pérou, entre Coquimbo et Amotapè. Un pareil nuage de poussière peut devenir fatal au voyageur assez

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imprudent pour ne pas l'éviter. Ce qui est digne de remarque, c'est que ces courans d'air partiels et qui se heurtent, ne se font sentir que lorsque l'atmosphère est entièrement calme. Par conséquent, l'océan aérien est semblable à la mer, où des filets de courans qui entraînent l'eau en clapotant ne sont sensibles que par un calme plat.

33 Augmente la chaleur étouffante de l'air, p. 37.

J'ai observé à la métairie de Guadalupe, située dans les llanos d'Apuré, que le thermomètre s'élevait de 27 à 29° R. aussitôt que le vent chaud du désert commençait à souffler. Au milieu du nuage de poussière, la température était, pendant quelques minutes, à 35°. Le sable sec, dans le village de San Fernando de Apuré, avait 42° de chaleur.

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34 L'image décevante d'une surface ondulée, p.38.

C'est le phénomène si connu du mirage, nommé en sanscrit soif de la Gazelle*. Tous les objets paraissent suspendus en l'air, et sont réfléchis ensuite dans la couche inférieure de l'air. Le désert ressemble à un lac immense, dont la surface est agitée par les vagues. Durant l'expédition des Français en Égypte, cette illusion d'optique a souvent jeté le désespoir dans I'ame du soldat altéré. On observe ce phénomène dans toutes les parties du monde. Les anciens connaissaient aussi le singu-

* Voy. ma Realtion historique, T. I, p. 296-625; T. II, p. 164-185.

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lier effet de la réfraction du rayon de lumière dans le désert de Libye. Je vois que Diodore de Sicile* a fait mention de ces fantômes surprenans, ou d'une fata morgana, en Afrique, et qu'il y a joint dès explications encore plus extraordinaires sur la compression des parties de l'air.

35 Le Melocactus, p. 39.

Le cactus melocactus a souvent dix pouces de diamètre et quatorze côtes. Il y a encore plusieurs nouvelles espèces de cactus non décrites qui se rapprochent beaucoup de celle-ci et de celle que Linné a appelée nobilis dans son Mantissa;

* L. III, p. 219, ed. Wessel.—p. 184, ed. Rhod

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mais il parle de tontes d'une manière bien imparfaite.

36 Soudain la scène change dans le désert, p. 40.

J'ai essayé de peindre le commencement du temps pluvieux et les symptômes qui l'annoncent. La couleur bleu foncé du ciel entre les tropiques est l'effet d'une parfaite dissolution des vapeurs. Le cyanomètre indique un bleu plus pâle aussitôt que les vapeurs commencent à se précipiter: la tache noire de la croix du sud devient d'autant moins visible que la transparence de l'atmosphère diminue. L'éclat brillant des nubecula major et minor disparaît aussi. Les étoiles fixes, dont la lumière était tranquille comme celle des planètes, deviennent scintillantes au

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zénith*. Tous ces phénomènes résultent de l'augmentation des vapeurs qui sont suspendues dans l'atmosphère.

37 La 'glaise humide s'élève lentement en forme de mottes, p. 42.

L'extrême sécheresse produit, dans les animaux et dans les plantes, les mêmes phénomènes que l'absence de la chaleur. Pendant la sécheresse, plusieurs plantes de la zone torride se dépouillent de leurs feuilles: les crocodiles et d'autres amphibies se cachent dans la glaise. Ils y restent morts en apparence, de même que dans le nord de l'Afrique, où le froid les engourdit pendant l'hiver.

* Voyez l'explication que M. Arago a donnée de la scintillation dans ma Relation historique, T. II, p. 623

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38 Une vaste mer intérieure, p. 43.

Ces inondations n'ont nulle part autant d'étendue que dans les bassins formés par l'Apuré, l'Arachuna Pajara, l'Aranca et le Cabuliarè. De grandes embarcations traversent le pays et vont a dix à douze lieues dans l'intérieur des steppes.

39 Jusqu'aux plaines de l'Antisana, p. 44.

La vaste plaine qui entoure le volcan d'Antisana est à 2,700 toises de hauteur au-dessus du niveau de lamer. La pression de l'air y est si faible, que les bœufs sauvages, quand on les poursuit avec des chiens, perdent le sang par les nazeaux et par la bouche.

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40 Béra et Bastro, p. 45.

J'ai décrit en détail celte pêche des gymnotes dans mes Observations de zoologie et d'anatomie comparée. T. I, p. 83, et dans ma Relation historique, T. II, p. 173-191. L'expérience faite à Paris, sans chaîne, sur un gymnote vivant, nous a parfaitement réussi à M. Gay-Lussac et à moi. La décharge électrique dépend entièrement de la volonté de l'animal. Nous ne vîmes pas de jets de lumière.

41 Développé par le contact des parties humides et hétérogènes, p. 48.

Dans tous les corps organiques, des substances hétérogènes sont en contact entre elles. Dans tous, les solides et les liquides sont unis. Ainsi, partout où il y a corps organisé et vie, il y a probablement tension électrique ou jeu de la pile de Volta.

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42 Osyris et Typhon, p. 49.

Voyez l'excellent ouvrage de Zoega (p. 575.) sur les obélisques au sujet de la lutte de ces deux races d'hommes, c'est-à-dire des pasteurs arabes de la basse Égypte et des Éthiopiens civilisés et agriculteurs, du prince Baby ou Typhon au teint blond, fondateur de Peluse, et du Bacchus nègre ou Osyris

43 Où s'arrête la demi–civilsation européenne, p.50

Dans la capitainerie générale de Caracas, la civilisation introduite par les Européens ne s'étend pas au-delà de la région étroite entre les montagnes et la mer. Dans le Mexique, la Nouvelle–Grenade, et Quito, elle a au contraire pénétré dans

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l'intérieur du pays et jusque sur les Cordillères. Dans cette région élevée, on a trouvé, dès le quinzième siècle, une civilisation ancienne. Partout où les Espagnols ont découvert cette civilisation, ils l'ont suivie, et se sont établis, soit près de la mer, soit à un grand éloignement de ses bords, souvent à mille ou quinze cents toises d'élévation.

44 Des masses immenses de granit couleur de plomb, p. 44.

Dans l'Orénoque, et surtout aux cataractes de Maypurès et d'Aturès, mais point dans le Rio-Negro, les blocs de granit et même des fragmens de quartz blanc, dès qu'ils sont touchés par les eaux de ce fleuve, se revêtent d'une enveloppe d'un gris noirâtre, qui ne pénètre pas d'un dixième de ligne dans l'intérieur de la

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pierre. On croit voir du basalte ou des fossiles colorés par le graphite. Cette enveloppe paraît contenir du carbone. Je dis qu'elle paraît, car on n'a pas encore examiné assez attentivement ce phénomène. M. Rosier a découvert quelque chose de pareil sur les rochers de syénite du Nil, entre Syene et Phile. Dans l'Orénoque, lorsque ces pierres noirâtres sont humides, elles répandent des vapeurs pernicieuses: on regarde leur voisinage comme une cause de fièvres*.

45 Les hurlemens sourds du singe barbu qui annoncent la pluic, p. 51.

Quelque temps avant que la pluie commence, on entend le cri mélancolique de

* Relation historique, T. II, p. 299-304.

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plusieurs singes, tels que le coaïta (simia béelzebub) et l'alouate (simia seniculus). On croit entendre au loin le fracas de la tempête. On ne peut rendre raison de l'intensité du bruit produit par d'aussi petits animaux, qu'en se rappelant qu'un seul arbre sert quelquefois de demeure à une troupe de soixante ou de quatre-vingts singes. Consultez mon Mémoire anatomique, dans mon Recueil d'observations de zoologie, pour ce qui concerne le larynx et l'os hyoïde de ces animaux. Pl. IV, n°. 9.

46 Souvent couvert d'oiseaux, p. 51.

Les crocodiles sont tellement immobiles, que j'ai vu des flamands ou phénicoptères se reposer tranquillement sur leur tête. Le reste du corps était couvert d'oiseaux comme un tronc d'arbre.

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47 Daus son gosier dilaté, p. 52,

L'humeur visqueuse dont le boa entoure sa victime, accélère la putréfaction. Cette humeur amollit la partie musculaire, et la réduit pour ainsi dire à l'état de gélatine; de sorte que le serpent fait entrer peu a peu lé corps d'un animal dans son gosier dilaté. C'est ce qui a fait donner à ce serpent, par les Créoles, le nom de tragavenado, ou avaleur de cerfs. Ils racontent qu'on a trouvé, dans la gueule des sërpens, des ramures de cerf qu'ils n'avaient pu a valer. J'ai vu le boa nager dans l'Orénoque. Iltient la tête hors de l'eau comme un chien. Sa pean est agréablement mouchetée. Il parvient jusqu'à quarante-cinq pieds de long. Je pense que le boa de l'Amérique méridionale est différent du boa constrictor

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des Indes-Orientales. Voyez ce que raconte Diodore sur le boa d'Ethiopie*.

48 Se nourrissent de gomme et de terre, p. 52.

C'est sur les côtes de Cumana, de Nue-va-Barcelona et de Caracas, visitées par les moines franciscains de la Guyane, à leur retour des missions, qu'est répandue la tradition que des peuples habitant les bords de l'Orénoque mangent de la terre. Le 6 juin 1800, lorsqu'en revenant du Rio-Negro nous descendions l'Orénoque, sur lequel nous sommes restés trente-six jours, nous avons passé une journée dans une maison habitée par les Ottomaques qui mangent de la terre. Le village appelé la Concepcion di Uruana, est appuyé d'une manière

* L. III, p. 204, ed. de Wesseling.

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très pittoresque sur le penchant d'un rocher de granit. Je déterminai sa latitude à 7° 8′ 3″ nord, et sa longitude à 4° 38′ 38″ à l'ouest de Paris. La terre que les Ottomaques mangent est une glaise grasse et onctueuse, une véritable argile de potier, d'une teinte jaune-grisâtre, colorée par un peu d'oxide de fer. Ils la choisissent avec beaucoup de soin, et la recueillent dans des bancs particuliers sur les rives de. l'Orrénoque et du Meta. Ils distinguent au goût une espèce de terre d'une autre, car toutes les espèces de glaise n'ont pas le même agrément pour leur palais. Ils pétrissent cette terre en boulettes, de quatre à six pouces de diamètre, et la font cuire à un petit feu, jusqu'à ce que la surface antérieure devienne rougeâtre. Lorsque l'on veut manger cette boulette, on l'humecte de nouveau. Ces Ottomaques sont,

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pour la plupart, des hommes très farouches, et qui ont la culture en aversion. Les nations de l'Orénoque les moins rapprochées de ce canton, disent en proverbe lorsqu'elles veulent parler de quelque chose de très sale: «C'est si dégoûtant qu'un Ottomaque le mangerait.» Tant que les eaux de l'Orénoque et du Meta sont basses, l'Ottomaque se nourrit de poissons et de tortues. Lorsque les poissons paraissent à la surface de l'eau, il les tue à coups de flèches, avec une adresse que nous avons souvent admirée. Dès que les fleuves éprouvent leur débordement périodique, la pêche cesse, car il est alors aussi difficile de pécher dans les rivières devenues plus profondes, que dans la pleine mer. Pendant cette inondation, qui dure deux ou trois mois, les Ottomaques avalent des quantités prodigieuses de terre.

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Nous en avons trouvé dans leurs huttes de grandes provisions entassées en pyramides. Chaque individu consomme journellement les trois quarts ou les quatre cinquièmes d'une livre de terre; c'est ce que nous a rapporté Fray Ramon Bueno, moine très intelligent, natif de Madrid, et qui a vécu douze ans parmi ces Indiens. Les Ottomaques disent eux-mêmes que, dans la saison des pluies, cette terre est leur principal aliment. D'ailleurs ils mangent de petits poissons, des lézards, ou de la racine de fougère, lorsqu'ils peuvent s'en procurer. Ils sont si friands de cette glaise, qu'ils en mangent tons les jours nn peu après le repas pour se régaler, dans la saison même de la sécheresse, et lorsqu'ils ont du poisson en abondance. Ces peuples sont d'une couleur cuivrée très foncée. Ils ont les traits du visage laids comme ceux

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des Tartares; sont gras, mais n'ont pas le ventre gros. Le missionnaire qui réside avec enx, nous assura qu'il n'avait remarqué aucune différence dans la santé de ces sauvages, pendant tout le temps qu'ils mangeaient de la terre.

Voilà le simple narré des faits. Les Indiens mangent de grandes quantités de glaise, sans que leur santé en souffre. Ils regardent cette terre comme un mets nourrissant, c'est-à-dire, qu'ils trouvent que l'usage qu'ils en font les rassasie pour quelque temps. Ils attribuent cette sensation de satiété à la glaise, et non aux autres nourritures assez chétives qu'ils peuvent y joindre. Si l'on demande aux Ottomaques quelle est leur provision d'hiver, et l'on appelle hiver, dans la partie chaude de l'Amérique du sud, la saison des pluies, ils

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montrent les tas de terre amoncelés dans leurs huttes. Mais ces faits partiels ne décident pas les questions suivantes: la glaise peut-elle réellement être une substance nutritive? Les terres peuvent-elles s'assimiler â notre nature? ou ne sont-elles qu'un lest pour l'estomac? Ne servent-elles qu'à tenir ses parois dilatées, et de cette manière contribuent-elles à apaiser la faim? je ne puis décider toutes ces questions*. Il est assez singulier que le Père Gumila, d'ailleurs si crédule, et dont l'ouvrage est si dépourvu de saine critique, veuille absolument nier que les Indiens mangent de la terre**. Il prétend que les

* J'ai soumis ces questions physiologiques à un nouvel examen. Relation Historique, T. II, p. 608 — 620.

** Histoire de l'Orénoque, T. I, p. 283.

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boulettes de glaise sont mêlées de farine de maïs et de graisse de crocodile. Mais le missionnaire Fray Ramon Bueno, et le frère Fray Juan Gonzales, notre ami et notre compagnon de voyage, que la mer a englouti sur la côte d'Afrique avec une partie de nos collections, noua ont assuré tous deux que les Ottomaques n'enduisent pas la glaise de graisse de crocodile, A Uruana, nous n'avons jamais entendu parler de ce mélange de farine. La terra que nous avons apportée, et que M. Vanquelin a analysée, est pure, et sans aucun mélange. Gumila, en confondant des faits étrangers, n'aurait-il pas voulu faire allusion au pain qu'on prépare avec les gousses allongées d'une espèce d'inga? Ce fruit est mis en terre, afin qu'il fermente plus tôt. — Ce qui d'ailleurs me surprend davantage, c'est que l'usage d'une si grande

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quantité de terre ne cause aucune maladie aux Ottomaques. Cette peuplade est-elle habituée à ce mets, depuis un grand nombre de générations? Dans toutes les contrées de la zone torride, les hommes ont un désir étonnant et presque irrésistible de manger de la terre, non pas une terre alcaline ou calcaire, pour neutraliser des sucs acides, mais une glaise très grasse, et dont l'odeur est très forte. On est souvent obligé de lier les enfans, pour les empêcher de sortir et de manger de la terre quand la pluie a cessé de tomber. Au village de Banco, sur le bord du Rio Magdalèna, les femmes indigènes qui font des pots de terre, mettent en travaillant, ainsi que je l'ai vu avec surprise, de gros morceaux de glaise dans leur bouche*.

* Gili a fait la même remarque, Saggio di storia dell' America, T. II, p. 311. En hiver, les loups mangent de la terre et surtout de la glaise. En général, il serait intéressant d'analyser les déjections de tous les hommes et de tous les animaux qui mangent de la terre.

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Les autres peuplades de l'Amérique ne tardent pas à devenir malades, lorsqu'elles cèdent à cette singulière envie de manger de la terre. Dans la mission de San-Borgia, nous vîmes un enfant qui, d'après ce que nous dit sa mère, ne voulait manger que de la terre, et que cette nourriture avait maigri comme un squelette. Pourquoi dans les zones tempérées et froides la manie de manger de la terre est-elle si rare, et n'existe-t-elle que chez les enfans et les femmes grosses? On peut avancer que dans toutes les régions de la zone torride, cet appétit pour la terre a

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été observé. En Guinée, les nègres mangent une terre jaunâtre, qu'ils appellent caouac. Les esclaves qu'on mène en Amérique tâchent de s'y procurer une semblable jouissance; mais c'est toujours au détriment de leur santé.

«Une autre cause du mal d'estomac, très générale encore, dit un voyageur moderne, c'est que plusieurs de ces nègres venus de la côte de Guinée mangent de la terre; ce n'est point par un goût dépravé, c'est-à-dire par une suite seulement de leur maladie; c'est une habitude contractée chez eux, où ils disent qu'ils mangent habituellement, sans en être incommodés, une certaine terre dont le goût leur plaît. Ils recherchent chez nous la terre la plus approchante de celle-là. Celle qu'ils préfèrent ordi-

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nairement est un tuf rouge – jaunâtre très commun dans nos îles. On en vend même secrètement dans nos marchés publics, sous le nom de caouac. (M. Thibaut était à la Martinique en 1751.)… Ceux qui sont dans cet usage en sont si friands, qu'il n'y a point de châtiment qui puisse les empêcher d'en manger*». Dana les villages de l'île de Java, entre Sourabaya et Samarang, M. la Billardière vit de petits gâteaux carrés et rougeàtres exposés en vente. Les naturelsles appellent tanaampo. En les examinant de plus près, il reconnut que ces gâteaux étaient de glaise rougeàtre que l'on mangeait**. Les

* Thibaut de Chanvallon, Voyage à la Martitinique, p. 85

** Voyage à la recherche de la Peyrouse, Vol. XI, p. 322.

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habitans de la nouvelle Calédonie mangent, pour apaiser leur faim, des morceaux gros comme le poing d'une pierre ollaire friable. M. Vauquelin, en l'analysant, y a trouvé une quantité de cuivre assez considérable*. A Popayan et dans plusieurs parties du Pérou, les indigènes achètent au marché de la terre calcaire avec d'autres denrées. Pour en faire usage, ils y mêlent le cocca, c'est-à-dire les feuilles de l'erythroxilon peruvianum. Ainsi nous trouvons ce goût de manger de la terre, que la nature semblerait a voir dû réserver aux habitans des régions ingrates du nord, répandu dans toute la zone torride parmi ces races d'hommes indolens qui vivent dans les contrées les plus belles et les plus fécondes de la terre.

* Ibid. p. 205.

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SUR L'ESPÈCE DE TERRE QU'ON MANGE A JAVA

Extrait d'une lettre de M. LESCHENAULT, Botaniste de l'expédition des découvertes aux Terres Australes, à M. DE HUMBOLDT.

La terre que mangent quelquefois les habitans de l'île de Java, est une espèce d'argile rougeâtre, un peu ferrugineuse; on l'étend en lames minces, on la fait torréfier sur une plaque de tôle, après l'avoir roulée en petits cornets dans la forme à peu près de l'écorce de canelle du commerce; en cet état elle prend le nom d'ampo, et se vend dans les marchés publics.

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L'ampo a un goût de brûlé très fade que lui a donné la torréfaction: il est très absorbant, happe à la langue, et la dessèche; il n'y a presque que les femmes qui mangent l'ampo, surtout dans le temps de leurs grossesses, ou lorsqu'elles sont atteintes du mal qu'on nomme en Europe, appétit déréglé. Plusieurs mangent aussi l'ampo pour se faire maigrir, parce que le défaut d'embonpoint est une sorte de beauté parmi les Javans. Le désir de rester plus long-temps belles, leur ferme les yeux sur les suites pernicieuses de cet usage qui, par l'habitude, devient un besoin dont il leur est très difficile de se sevrer. Elles perdent l'appétit et ne prennent plus, qu'avec dégoût, une très petite quantité de nourriture. Je pense que l'ampo n'agit que comme absorbant, en s'emparant du suc gastrique: il dissimule les

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besoins de l'estomac, sans les satisfaire. Bien loin de nourrir le corps, il le prive de l'appétit, cet avertissement utile que la nature lui a donné pour pourvoir à sa conservation; aussi l'usage habituel de l'ampo fait dépérir et conduit insensiblement à l'éthisie et à une mort prématurée. il serait très utile pour apaiser momentanément la faim dans une circonstance où l'on serait privé de, nourriture, ou bien si l'on n'avait pour la satisfaire que des substances malsaines ou nuisibles.

LESCHENAULT.

Paris, le 15 mai 1808.

49 Des figures gravées sur des rochers, p. 53.

Dans l'intérieur de l'Amérique méridionale, entre les 2° et 4° parallèles

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nord, s'étend une plaine boisée qui est entourée par quatre rivières, l'Orénoque, l'Atapabo, le Rio Negro et le Cassiquiarè. On y trouve des rochers de syénite et de granit qui sont, ainsi que ceux de Caïcara et d'Uruana, couverts dé figures symboliques colossales représentant des crocodiles, des jaguars, des ustensiles de ménage et les images du soleil et de la lune. Aujourd'hui ce coin de la terre est inhabité dans une étendue de plus de cinq cents lieues carrées. Les peuplades voisines se composent de misérables, ravalés au degré le plus bas de 1a civilisation, menant une vie errante, et bien éloignés de pouvoir graver des hiéroglyphes sur les rochers. On peut suivre dans l'Amérique méridionale une zone entière de rochers couverts de figures symboliques, depuis le Rupunury et l'Essequibo, jusqu'aux

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rives de l'Yupura*. Ces vases de granit, ornés d'élégantes arabesques, ainsi que ces masques de terre semblables à ceux des Romains, qu'on a découverts sur la côte de Mosquitos, chez des Indiens tout-à-fait sauvages, sont aussi des débris remarquables d'une civilisation éteinte**. J'ai fait graver les premiers dans l'Atlas pittoresque qui accompagne la partie historique de mon voyage. Les antiquaires s'étonnent de la ressemblance qui existe entre ces bas-reliefs à la grecque et ceux qui ornent le palais de Mitla, près d'Oaxaca dans la Nouvelle-Espagne. Je n'ai pas vu dans les sculptures péruviennes les figures

* Voyez ma Relation historique, T. II, p. 589, et l'exellent ouvrage de M.Martius, intitule Mémoire sur la physionomie des végétaux du Brésil (1824, p. 14.

**Archœologia, T. V, p. 95; T. VI, p. 117.

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d'hommes à grands nez, si fréquentes dans les bas-reliefs de Palenquè, dans le pays de Guatemala, et dans les peintures aztèques. M. Klaproth se souvient d'avoir observé de ces nez très gros chez les Khalka, horde des Mongols du nord. Les hommes à gros yeux et au teint blanchâtre, dont Marchand fait mention sous les 54° et 58° degrés de latitude boréale, descendent-ils des Ousoun de l'Asieintérieure, qui appartiennent à la race Alano-go-thique.

50 Mais préparés au meurtre, p. 54.

Les Ottomaques empoisonnent souvent l'ongle de leur pouce avec le curarè: la simple impressionne de cet ongle est mortelle, quand le curarè se mêle avec le sang. Nous possédons le végétal vénéneux dont

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le suc sert à préparer le curarè, dans la mission de l'Esmeralda, sur l'Orénoque supérieur. Malheureusement nous ne trouvâmes pas cette plante en fleur. D'après sa physionomie, elle a de l'affinité avec les strychnos*.

* Relation historique, T. II, p. 547–556.

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CONSIDÉRATIONS

sur

LES CATARACTES

DE L'ORÉNOQUE.

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CONSIDÉRATIONS

SUR

LES CATARACTES

DE L'ORÉNOQUE.

DANS la dernière séance publique de cette académie*, j'ai peint ces plaines immenses dont le caractère est diversement modifié par le climat; qui tantôt, sont des déserts privés de toute végétation, tantôt des step-

* Ce mémoire a été, ainsi que précédens, lu dans les séances publiques de l'Académie de Berlin, en 1806 et 1807.

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pes ou des savanes couvertes d'herbes. Aux llanos de la partie méridionale du nouveau continent, j'ai opposé l'affreuse mer de sable que renferme l'intérieur de l'Afrique, et à celle-ci, la steppe élevée de l'Asie centrale, séjour de peuples pasteurs et conquérans, qui jadis refoulés du fond de l'Orient, ont répandu sur toute la terre, la barbarie et la désolation.

J'ai alors hasardé de réunir de grandes masses dans le tableau de la nature, et de présenter à cette assemblée des objets dont le coloris répondît à la disposition de nos ames; aujourd'hui me renfermant dans un cercle plus circonscrit de phénomènes, je vais esquisser le tableau riant d'une végétation abondante et de vallées arrosées par des eaux écumeuses. Je décris deux grandes scènes que la nature a placées au sein

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de la Guyane, dans les solitudes d'Aturès et de Maypurès, ces cataractes de l'Orénoque, si célèbres, mais, avant moi, peu visitées par les Européens.

L'impression que laisse en nous l'aspect de la nature, est moins déterminée par les détails particuliers à un canton, que par le jour sous lequel se montrent les montagnes et les plaines; tantôt éclairées par un ciel d'un bleu aérien, tantôt ne recevant qu'une lumière terne à travers les nuages amoncelés. De même les peintures de cet aspgçt varié produisent sur nous un effet plus fort ou plus faible, suivant qu'elles sont en harmonie avec les besoins de notre sensibilité; car c'est dans l'intérieur de notre ame que se peint l'image exacte et vivante du monde physique. Le contour des montagnes qui, dans un loin-

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tain vaporeux, bornent l'horizon, l'obscurité des forêts de sapins, le torrent qui s'en échappe et qui se précipite avec furie au milieu des rochers suspendus; en un mot, tout ce qui constitue la physionomie d'un paysage, a eu de tout temps des rapports mystérieux avec la vie intérieure de l'homme.

De ces rapports découle la plus noble partie des jouissances que nous donne la nature. Nulle part elle ne nous pénètre plus du sentiment profond de sa grandeur, nulle part elle ne nous parle plus fortement que sous le ciel des Indes. C'est pourquoi si j'ose aujourd'hui présenter encore à cette assemblée un nouveau tableau de ces contrées, il m'est permis d'espérer qu'elle ne sera pas insensible à l'intérêt qu'il inspire. Le souvenir d'une terre lointaine et fé-

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conde, l'aspect d'une végétation libre et vigoureuse, rajeunissent et fortifient l'ame; et oppressé par le présent, l'esprit aime à s'occuper de la jeunesse du genre humain et de sa sublime simplicité.

Les vents alises et les courans qui portent à l'occident, favorisent la navigation sur le tranquille bras de mer1 qui remplit la vallée immense située entre le nouveau continent et l'occident de l'Afrique. Avant que la côte d'Amérique sorte de la surface arrondie des flots, on remarque le bouillonnement des vagues qui se croisent et se choquent en écumant. Les navigateurs qui ne connaissent pas ces parages, pourraient supposer le voisinage de basfonds, ou la sortie singulière d'une source d'eau douce, au milieu de l'Océan, comme on en voit une entre les Antilles2.

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Plus près de la côte granitique de la Guyane, on aperçoit la vaste embouchure d'un grand fleuve qui paraît comme un lac sans bords, et de ses eaux douces couvre au loin l'Océan. Ses ondes verdàtres, ses vagues d'un blanc de lait au-dessus des écueils, contrastent avec le bleu foncé de la mer qui les coupe par une ligne bien tranchée.

Le nom d'Orénoque donné à ce fleuve, par ceux qui les premiets l'ont découvert, et qui doit sans doute son origine à une confusion de langage, est entièrement inconnu dans l'intérieur du pays. En effet, les peuples encore simples et grossiers ne distinguent, par dés noms particuliers, que les objets qui peuvent être confondus avec d'autres. l'Orënoque, la rivière des Amazones et celle de la Madeleine, ne sont

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appelées que la rivière, quelquefois la grande rivière, la grande eau; mais les habitans qui vivent sur leurs rives, désignent par des noms propres, les plus petits ruisseaux.

Le courant formé par l'Orénoque, entre le continent de l'Amérique du Sud et I'ile de la Trinité abondante en asphalte, est si fort que les navires, qui, favorisés par un vent frais de l'ouest, veulent voguer à pleines voiles contre sa direction, peuvent à peine le refouler. Cet endroit solitaire et redouté, s'appelle le golfe Triste. L'entrée en est fermée par la bouche du Dragon. C'est là que, du milieu des flots forieux, s'élèvent d'énormes rochers isolés, reste de la digue antique5 renversée par le courant, digue qui joignit jadis l'île de la Trinité à la côte de Paria.

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Ce fut à l'aspect de ce lieu que Colomb, ce hardi navigateur qui découvrit un monde nouveau, fut convaincu, pour la première fois, de l'existence du continent de l'Amérique. «Une quantité si prodi- gieuse d'eau douce,» ainsi raisonnait cet homme qui connaissait parfaitement la nature, «n'a pu être rassemblée que par un fleuve d'un cours très prolongé. La terre qui donne cette eau, doit être un continent, et non pas un île.» Les compagnons d'Alexandre, après avoir franchi le Paropamisus couvert de neige4, crurent reconnaître un bras du Nil, dans l'Indus abondant en crocodiles*; Colomb qui ignorait la ressemblance de physionomie qu'ont entre elles toutes les productions du climat des palmes, pensait que le

* Arrian. Hist. lib. VI, initio.

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nouveau continent était le prolongement de la côte orientale de l'Asie. La douce fraîcheur de l'air du soir, la pureté éthérée du firmament, les émanations balsamiques des fleurs que la brise de terre lui apportait, tout, comme le raconte Herrera5 dans ses décades, fit conjecturer à Colomb, qu'il ne devait pas être éloigné du jardin d'Eden, ce séjour sacré des premiers humains. L'Orénoque lui parut un des quatre fleuves, qui, selon les traditions respectables du monde primitif, sortaient du paradis terrestre pour arroser et partager la terre nouvellement décorée de plantes. Ce passage poétique de la relation du voyage de Colomb, a un intérêt particulier et sentimental. Il nous révèle que l'imagination créatrice du poète parle chez le navigateur qui a découvert un monde comme cheztous les hommes doués d'un grand caractère.

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Lorsque l'on considère l'immense volume d'eau que l'Orénoque porte à l'océan atlantique, on est tenté de demander lequel de l'Orénoque, de la rivière des Amazones, ou du Rio de la Plata, est le plus considérable. La question est trop vague, de même que toute idée de grandeur physique. L'embouchure du Rio de la Plâta, est la plus large; elle a vingt-trois lieues d'une rive à l'autre. Mais relativement à l'Orénoque et à l'Amazone, ce fleuve est, comme ceux de l'Angleterre, d'une longueur médiocre. Son peu de profondeur, dès Buenos-Ayres, met obstacle à sa navigation, en remontant Ca rivière des Amazones est le plus long de tous les fleuves. Son cours, depuis sa source dans le lac de Lauricocha, jusqu'a son embouchure est de 720 lieues. Mais sa largeur dans la province de Jaen de Bracamoros, près de la cata-

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racte de Rentama où je la mesurai au-dessous de la montagne pittoresque de Patachuma, égale à peine celle du Rhin à Mayence.

L'Orénoque, à son embouchure, paraît plus étroit que le Rio de la Plata et la rivière des Amazones. D'après mes observations astronomiques, son cours n'est que de 260 lieues. Mais dans la partie la plus reculée de Ia Guyane, à 140 lieues de son embouchure, je trouvai que, dans le temps des hautes eaux, ce fleuve avait 16,200 pieds de largeur. Le gonflement périodique de ses eaux élève leur niveau de quarante-huit à cinquante-deux pieds au-dessus du point où elles sont les plus basses. Pour faire une comparaison exacte des fleuves prodigieux qui coupent le continent de l'A-

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mérique du sud, nous manquons de matériaux suffisans. Il faudrait connaître le profil du lit des fleuves, et leur vitesse qui doit différer dans chaque partie de leur cours.

Par le Delta qu'enferment ses bras subdivisés en une infinité d'autres et non encore explorés, par la régularité de son gonflement et de son abaissement, par la grosseur et la quantité de ses crocodiles, l'Orénoque offre plusieurs traits de ressemblance avec le Nil que la nature forma sur une échelle plus petite. Il en existe un autre encore entre ces deux fleuves: ils ne sont long-temps que des torrens impétueux qui, au milieu des forêts, se frayent un cours à travers des montagnes de granit et de syénite, jusqu'à l'instant où, bordés de rivages sans ar-

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bres, ils coulent lentement sur une surface presque absolument horizontale. Depuis le fameux lac de Gogam, situé dans les Alpes de l'Abyssinie, jusqu'à Syène et Elephantine, le Nil perce à travers les montagnes de Changalla et de Sennaar. L'Orénoque sort de la pente méridionale de la chaîne de montagnes, qui, sous le 4° et le 5° parallèles nord, s'étend de l'est à l'ouest, depuis la Guyane française, jusqu'aux Andes de la Nouvelle Grenade vers l'Ouest. Les sources de l'Orénoque n'ont été visitées par aucun Européen, et même par aucun naturel qui ait eu quelque relation avec les Européens.

Dans l'été de l'an 1800, lorsque nous naviguions sur l'Orénoque supérieur, nous arrivâmes aux embouchures du Sodomoni

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et du Guapo. Là, s'élève bien au-dessus des nues la cîme sourcilleuse du Duida, montagne dont l'aspect offre une des scènes les plus imposantes que la nature étale sous les tropiques. La pente méridionale est une savane sans arbres. L'air humide du soir est embaumé du parfum qu'exhalent les ananas dont les tiges succulentes croissent au milieu des plantes basses de la prairie: au-dessous de la couronne de feuilles, d'un vert bleuâtre, leur fruit doré brille au loin. Dans les endroits où les eaux sortent du tapis de verdure, de hauts palmiers en éventail forment des groupes solitaires. Dans cette région brûlante, nul courant d'air rafraîchissant ne vient agiter leur feuillage.

A l'ouest du Duida, commenca une épaisse forêt de cacaotiers sauvages, qu'en-

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tourent le Bertholetia excelsa*, cet amandier célèbre, la production végétale la plus vigoureuse des tropiques. C'est là que les naturels viennent recueillir les matériaux pour faire leurs cors; ce sout des chalumeaux de graminées gigantesques, qui d'un nœud à l'autre ont des articulations longues de dix-sept pipds. Quelques moines franciscains ont pénétré jusqu'à l'embouchure du Chiguiré, où l'Orénoque est si étroit, que près de la cataracte des Guaharibes, les naturels y ont jeté un pont fait de lianes tressées. Les Guaïcas, race d'homme d'une blancheur surprenante, mais très petits, empêchent d'avancer plus loin vers l'est, le voya-

* Juvia ou Bertholetia excelsa. Voyez Plantœ Æquinoctiales. T. I, p. 122, et Relation historique, T. II, p. 474—495—558—562.

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geur qui redoute leurs flèches empoisonnées.

Aussi tout ce que l'on rapporte sur le lac dont l'Orénoque tire sa source est-il fabuleux. C'est en vain qu'on chercherait dans la nature le lac appelé Laguna del Dorado, qui, sur la carte la plus récente d'Arrowsmith, a une longueur de vingt lieues et paraît une mer intérieure. Le petit lac couvert de roseaux, d'où le Pirara, affluent du Mao, tire sa source, aurait-il donné lieu à cette fable? Mais ce marécage est situé cinq degrés plus à l'ouest que le canton où l'on peut supposer que se trouvent les sources de l'Orénoque. Au milieu est l'île de Pumacena, qui probablement est un rocher de schiste micacé, dont le brillant, depuis le seizième siècle, a joué un rôle remarquable, mais

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souvent fatal pour la crédule humanité, en donnant naissance à la fable de l'Eldorado.

Selon la tradition de plusieurs naturels, les nuées de Magellan du ciel austral, et même les magnifiques nébuleuses du vaisseau Argro ne sont que le reflet de l'éclat métallique que jette la montagne d'argent de Parimé. Au reste, c'est une vieille habitude des géographes par théorie, de faire sortir de lacs, tous les grands fleuves du monde.

L'Orénoque est du nombre de ces fleuves singuliers qui, après avoir fait beaucoup de détours à l'ouest et à l'est, suivent enfin une direction tellement rétrograde, que leur embouchure se trouve presque dans le même méridien que leur source. Du

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Chiguiré et du Gehettè au Guaviarè, l'Orénoque court à l'ouest, comme s'il voulait porter ses eaux au grand Océan. Dans cet espace, il envoie au sud un bras très remarquable, appelé le Cassiquiarè, peu connu en Europe, et qui se réunit au Rio-Negro ou, comme le nomment les naturels, au Guaïnia, exemple unique de l'embranchement de deux grands fleuves.

La nature du sol et la jonction du Guaviarè et de l'Atabapo avec l'Orénoque, déterminent ce dernier à se diriger tout d'un coup vers le Nord. Par ignorance de la géographie, on a long-temps pris le Guaviarè pour la véritable source de l'Orénoque. Les doutes qu'un géographe célèbre, M. Buache6, a élevés dès 1797 sur la possibilité de l'union de ce fleuve avec celui des Amazones, sont, je l'espère, entièrement

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dissipés par mon voyage. Une navigation non interrompue de quatre cent soixantedouze lieues sur un singulier réseau de fleuves, m'a conduit du Rio Negro par le Cassiquiarè dans l'Orénoque, ou bien des frontières du Brésil, par l'intérieur du continent, jusqu'aux côtes de Caracas.

Dans la partie supérieure du bassin de ces fleuves, entre le 3° et le 4° parallèle nord, la nature a plusieurs fois répété le phénomène singulier de ce qu'on appelle les eaux noires. L'Atabapo dont les rives sont ornées de carolinea et de melastomes arborescens, le Temi, le Tuamini, et le Guaïnia ont des caux d'une teinte couleur de café. A l'ombre des massifs de palmiers, leur couleur passe au noir foncé, mais dans des vaisseaux transparens, les eaux sont d'un jaune

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doré. L'image des constellations australes se reflète avec un éclat singulier dans ces rivières noires. Partout où leurs eaux coulent doucement, elles offrent à l'astronome qui observe avec des instruments de réflexion, un excellent horizon artificiel.

Le manque de crocodiles et de poissons, unefraîcheur plus grande, un moindre nombre de moustiques piquantes et un air sa lubre distinguent la région des rivières noires. Elles doivent probablement leur couleur à une dissolution de carbure d'hydrogène, à l'abondance de la végétation, et à la multitude de plantes dont est couvert le sol qu'elles traversent. En effet, sur la pente occidentale du Chimborazo, du côté du grand Océan, j'ai remarqué que l'eau qui sortait du Rio de Guayaquil prenait graduellement une teinte jaune dorée,

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puis une couleur de café quand elle avait séjourné pendant quelque temps sur les prairies.

A peu de distance de l'embouchure du Guaviarè et de l'Atabapo, on trouve le palmier de la forme la plus noble, le piriguao*. Son tronc lisse, haut de soixante pieds, est terminé par un bouquet de feuilles délicates comme celles des roseaux, et frisées sur les bords. Je ne connais pas de palmier qui porte des fruits aussi gros et aussi agréablement colorés; ils sont, comme la pèche, jaunes et pourprés. Réunis au nombre de soixante à quatre-vingts, ils forment des grappes monstrueuses dont, sur chaque tronc,

* Kunth dans Nova genera de Humbolodt et Bonpland, T. I. p. 315.

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trois murissent tous les ans. On pourrait nommer ce superbe végétal, le palmierpêcher. Ses fruits charnus sont la plupart sans semences à cause de la végétation trop abondante en sucs. Ils fournissent aux naturels un mets nourrissant et farineux, qui peut, comme les bananes et les pommes de terre, être apprêté de plusieurs manières différentes.

Jusqu'à cet endroit, ou jusqu'au confluent du Guaviarè, l'Orénoque coule le long de la pente méridionale de la montagne de Parimé. Depuis sa rive gauche, jusque bien au-delà de l'équateur au 15° degré de latitude australe, s'étend le bassin immense et boisé de la rivière des Amazones. Mais à San - Fernando de Atabapo, l'Orénoque, tournant brusquement au nord, perce une partie de

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la chaîne de montagnes. C'est là que sont situées les grandes cataractes d'Aturès et de Maypurès. Là le lit du fleuve est rétréci par des masses de rochers gigantesques, et comme partagé en différens réservoirs par des digues naturelles.

Au milieu d'un gouffre où les eaux tourbillonnent vis à vis l'embouchure du Mèta, s'élance une énorme roche isolée que les naturels ont nommée avec raison la pierre de patience; car lorsque les eaux sont basses, les voyageurs qui remontent le fleuve, sont quelquefois obligés de s'y arrêter pendant deux jours entiers. Le fleuve en pénétrant très a vant au milieu des terres, forme dans les rocs des baies très pittoresques. Vis à vis la mission de Carichana, le voyageur est surpris par un aspect extraordinaire. L'œil se fixe involontaire-

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ment sur le Mogoté de Cocuyza, rocher raboteux de granité de forme cubique, qui élève perpendiculairement ses flancs escarpés à deux cents pieds de hauteur, et porte sur son plateau supérieur une forêt de grands arbres. Semblable à un monument cyclopéen simple dans sa grandeur, cette masse de rocs dépasse le faîte des palmiers qui l'entourent, et par ses contours fortement prononcés, tranche le bleu foncé du ciel, et présente une forêt au-dessus d'une forêt.

Si l'on descend plus bas vers la mission de Carichana, on arrive à un point où le fleuve s'est ouvert un passage par le défilé très étroit du Baraguan. On reconnaît partout les traces d'un chaos de bouleversemens, Plus au Nord, près d'Uruana et d'Encaramada, sélèvent des masses de

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granite, d'un aspect grotesque. Partagées par des hachures extraordinaires, et éblouissantes de blancheur, elles resplendissent au loin du milieu d'un massif de verdure.

Dans cette contrée, depuis l'embouchure de l'Apuré, le fleuve quitte la chaîne de granite. Se dirigant à l'est, il sépare, jusqu'à l'Océan, les forêts impénétrables de la Guyane, des savanes, où dans un lointain sans bornes repose la voûte du ciel. Ainsi, l'Orénoque entoure de trois côtés, au Sud, à l'Ouest, et au Nord, le groupe de hautes montagnes qui remplissent le vaste espace entre les sources du Jao et du Canra. Depuis Carichana, jusqu'à son embouchure, le fleuve est libre de rochers et de tourbillons, à l'exception de la bouche de l'enfer (Boca del infierno),

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près de Muitaco, où les rochers occasionent un tournoiement, mais ue barrent pas le lit entier du fleuve, comme à Aturès et à Maypurès. A Muitaco, près de la mer, les marins ne connaissent pas d'autre danger que celui des véritables radeaux naturels, contre lesquels les pirogues viennent souvent échouer pendant la nuit. Ces radeaux se forment de grands arbres, que le fleuve, en se débordant, déraciné et entraîne. Couverts, comme des prairies, de plantes aquatiques, ils rappellent les jardins flottans des lacs de Mexico.

Après avoir jeté ce coup-d'œil rapide sur le cours de l'Orénoque, et sur ce qu'il offre de remarquable en général, je passe à la description des cataractes de Maypurès et d'Aturès.

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Du groupe des hautes montagnes de Cunavami, entre les sources du Sipapo et du Ventuari, une chaîne granitique se prolonge à l'ouest, et s'avance vers les monts Uniama. De cette chaîne sortent quatre ruisseaux qui embrassent en quelque sorte les cataractes de Maypurès; savoir: sur la rive orientale de l'Orénoque, le Sipapo et le Sanariapo, et sur sa rive occidentale, le Cameji et le Toparo. Dans l'endroit où est le village de Maypurès, les montagnes forment une vaste gorge ouverte au sud-ouest.

Aujourd'hui le fleuve roule ses flots écumans, au bas de la pente du chaînon oriental de la montagne; mais on reconnaît au loin du côté occidental, l'ancien rivage qu'il a abandonné. Une vaste savane s'étend d'un côté à l'autre. Les jésuites

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y ont construit, avec des troncs de palmiers, une petite église. Cette plaine est à peine élevée de trente pieds au-dessus du niveau du fleuve.

L'aspect géognostique de ces lieux, la forme insulaire des rochers de Kèri et d'Oco, les cavités que les flots ont creusées dans le premier de ces côteaux, et qui sont placées précisément à la même hauteur que les excavations qu'on aperçoit dans l'île d'Uivitari, située vis à vis; ces apparences réunies, prouvent que toute cette anse aujourd'hui à sec, était jadis couverte par l'Orénoque, Les eaux formèrent probablement un lac immense, aussi long-temps que la digue du Nordleur résista. Lorsqu'elle fut renversée, la savane habitée par les Guarèquès, parut d'abord comme une île. Peut-être le fleuve

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entoura-t-il encore long-temps les rochers pittoresques de Kèri et d'Oco, qui sortent de son ancien lit, semblables à deux antiques forteresses. En diminuant graduellement, les eaux se retirèrent tout-à-fait vers le chaînon oriental des montagnes.

Cette conjecture est confirmée par un grand nombre de faits. L'Orénoque a ici, comme le Nil près de Philœ et de Syène, la propriété remarquable de colorer en noir les masses de granit d'un blanc rougeâtre qu'il lave depuis des milliers d'années. Jusqu'à la ligne qu'atteignent les eaux, on observe le long du rivage, une enveloppe couleur de plomb, qui contient du carbone, et pénètre à peine d'un dixième de ligne dans l'intérieur de la roche. Cette couche noirâtre et les cavités dont nous

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avons parlé plus haut, font connaître l'ancienne hauteur des eaux de l'Orénoque.

Dans le rocher de Kèri, dans les îles des cataractes, dans la chaîne des montagnes de Cumadaminari qui passe au-dessus de l'île de Tomo, enfin, à l'embouchure du Jao, on voit de ces cavités noirâtres élevées de cent cinquante à cent quatrevingts pieds au-dessus du niveau actuel des eaux; ces vestiges nous révèlent ce que le lit de tous les fleuves d'Europe nous a fait remarquer, c'est que ces courans dont la masse excite encore aujourd'hui notre admiration ne sont que de faibles restes des immenses volumes d'eau qui sillonnèrent la surface du monde primitif.

Des observations aussi simples n'ont pas

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échappé aux grossiers habitans de la Guyane. Partout ils nous faisaient remarquer l'ancienne hauteur des eaux. Au milieu d'une savane, près d'Uruana, on voit un rocher isolé de granit; suivant le récit d'hommes dignes de foi, il présente à une élévation de quatre-vingts pieds des images du soleil, de la lune, des figures de plusieurs animaux et entr'autres de crocodiles et de boa, creusées sur la surface et disposées à peu près par rangées. Personne maintenant ne pourrait, sans le secours d'un échafaudage, grimper le long des parois perpendiculaires de ce rocher qui mérite un examen attentif de la part des voyageurs futurs. C'est dans une position tout aussi remarquable qu'on trouve les traits hiéroglyphiques gravés sur les montagnes d'Uruana et d'Encaramada.

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Si l'on demande aux naturels comment ces traits ont pu être creusés, ils répondent que ce fut jadis aux jours des hautes eaux, quand leurs pères naviguaient à cette élévation. Une pareille hauteur des eaux a donc subsisté postérieurement à ces monumens grossiers de l'industrie des hommes. Elle indique un état de la terre qu'il ne faut pas confondre avec oelui où la première parure végétale de notre planète, les corps gigantesques d'espèces éteintes de quadrupèdes, et les habitans de l'Océan du monde primitif ont trouvê leur tombeau sous l'enveloppe endurcie de la terre.

L'issue des cataractes vers le nord, est célèbre par les images du soleil et de la lune que la nature a tracées. Le rocher Kéri dont j'ai parlé plusieurs fois, doit

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son nom à une tache blanche qui reluit au loin, et à laquelle les naturels prétendent trouver une ressemblance frappante avec le disque de la pleine-lune. Je n'ai pu gravir sur ce roc escarpé, mais la tache blanche est probablement un très grand nœud de quartz que forme la réunion de plusieurs filons sur le granit d'un noir grisâtre.

En face du Kéri, les Indiens montrent avec une admiration mystérieuse, sur la montagne jumelle de basalte de l'île d'Ouivitari, un disque semblable qu'ils adorent comme l'image du soleil (Camosi). Peutêtre la position géographique de ces deux rochers a-t-elle aussi contribué à leur faire donner ces noms, car je trouvai que Kéri était tourné au couchant et Camosi au levant. Les hommes qui s'occupent de

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l'étude des langues, trouveront dans le mot américain Camosi beaucoup de ressemblance avec Camoch, nom du soleil dans un des dialectes phéniciens.

Les cataractes de Maypurès n'offrent pas, comme le saut du Niagara, haut de cent-quarante pieds, la chute d'un énorme volume d'eau qui se précipite à la fois tout entier; ce ne sont pas non plus des défilés étroits à travers lesquels le fleuve pénètre en accélérant son cours, comme au Pongo de Manseriché de la rivière des Amazones. Elles se forment d'une quantité innombrable de petites cascades, qui se suivent en tombant de degrés en degrés. Le raudal, c'est ainsi que les Espagnols nomment cette espèce de cataracte, est déterminé par un archipel d'ilots et de rochers qui rétrécissent tellement le lit du

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fleuve, large de huit mille pieds, que souvent il ne reste pas vingt pieds de libre pour la navigation. Le côté de l'Orient est aujourd'hui beaucoup moins accessible et plus dangereux que celui de l'Occident.

Au confluent du Cameji et de l'Orénoque on décharge les marchandises; on confie les canots vides, ou les pirogues, à des naturels qui connaissent bien le raudal et en désignent chaque degré, chaque roche par un nom particulier; ils guident les canots jusqu'à l'embouchure du Toparo, où l'on regarde le danger comme passé. Lorsqu'il n'y a que des rochers isolés ou des degrés qui n'ont pas plus de deux à trois pieds de haut, ils se hasardent à les descendre en canot. Mais en remontant le fleuve, ils nagent en avant, par-

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viennent, après bien des efforts inutiles, à fixer une corde à une des pointes de rocher qui sortent des eaux, et au moyen de cette corde ils tirent à eux la barque, qui durant ce travail pénible, est souvent chavirée ou entièrement remplie d'eau.

Quelquefois, et c'est le seul accident que redoutent les naturels, le canot se brise contre les rochers. Alors les pilotes, le corps tout sanglant, cherchent à éviter le tourbillon, et à atteindre la rive à la nage. Lorsque les degrés sont très hauts, et que la digue des rochers barre entièrement le fleuve, l'embarcation légère est portée à terre, et avec l'aide de branches d'arbres qu'on place dessous en guise de rouleaux, on la tire jusqu'au prochain rivage.

Les degrés les plus célèbres et les plus

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difficiles sont ceux de Purimarimi et de Manimi; leur hauteur est de neuf pieds. Un nivellement géodésique est rendu impossible par les obstacles insurmontables qu'opposent les localités et l'air infect et rempli de myriades de moustiques; mais en me servant du baromètre, j'ai trouvé avec surprise, que la chute entière du raudal, depuis l'embouchure du Cameji, jusqu'à celle du Toparo, était à peine de vingthuit à trente pieds. Je dis avec surprise, puisque le fracas terrible des vagues écumeuses est dû non pas, comme on le croirait, à la hauteur de la cataracte, mais au rétrécissement du fleuve par un nombre infini de roches et d'îlots, et au contrecourant occasioné par la forme et la situation des masses de rochers. C'est ce que on reconnaît facilement, lorsque du village de Maypyrès, on descend au bord

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du fleuve, en franchissant le rocher de Manimi.

C'est là qu'on jouit d'un aspect tout-à-fait merveilleux. Les yeux mesurent soudainement une nappe écumeuse d'un mille d'étendue. Des masses de rochers d'un noir de fer sortent de son sein comme de hautes tours; chaque ilot, chaque roche se pare d'arbres vigoureux et pressés en groupe; au-dessus de l'eau, est sans cesse suspendue une fumée épaisse; à travers ce brouillard vaporeux où se résout l'écume, s'élancent les cimes des hauts palmiers. Dès que le rayon brûlant du soleil du soir vient se briser dans le nuage humide, les phénomènes de l'optique présentent un véritable enchantement. Les arcs colorés disparaissent et renaissent tour à tour, et, jouet léger de l'air, leur image se balance sanscesse.

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Autour des rocs pelés, les eaux murmurantes ont, dans les longues saisons des pluies, entassé des îles de terre végétale. Parées de drosera, de mimosa au feuillage d'un blanc argenté, et d'une multitude de plantes, elles forment des lits de fleurs, au milieu des roches nues; elles rappellent à l'Européen ces blocs de granit solitaires et couverts de fleures, que les habitons des Alpes appellent courtils, et qui percent les glaciers de la Savoye.

Dans un lointain bleuâtre, l'œil se repose sur la chaîne des montagnes de Cunavami longuement prolongée et dont les flancs escarpés se terminent par une cime tronquée. Le dernier chaînon de ces montagnes, auquel les naturels donnent le nom de Calitamini, nous parut au coucher du soleil comme une masse rougeâtre ardente.

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Cette apparence est chaque jour la même. Personne ne s'est jamais approché de cette montagne; son éclat singulier naît peutêtre du jeu des reflets produits par le talc ou le schiste micacé.

Pendant les cinq jours que nous passâmes dans le voisinage de la cataracte, nous remarquâmes avec surprise que le fracas du fleuve était trois fois plus fort pendant la nuit que pendant le jour. En Europe on observe la même singularité à toutes les chutes d'eau. Quelle en peut être la cause, dans un désert ou rien n'interrompt le silence de la nature? Il faut probablement la chercher dans le courant d'air chaud ascendant qui, le jour, arrête la propagation du son, et qui cesse pendant la nuit lorsque la surface de la terre est refroidie.

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Les naturels nous montrèrent des traces d'ornières de voiture. Ils parlent avec ravissement des animaux cornus qui traînaient sur des voitures les canots le long de la rive gauche de l'Orénoque depuis l'embouchure du Cameji, jusqu'à celle du Toparo, dans le temps où les Jésuites poursuivaient par les conversions leurs conquêtes dans cette partie du monde. Alors les embarcations restaient chargées, et n'étaient pas détériorées comme aujourd'hui par l'échouement et le frottement continuel contre les rochers raboteux.

Le plan que j'ai tracé de tout le pays environnant, prouve qu'on peut ouvrir un canal entre le Cameji et le Toparo. La vallée où coulent ces deux rivières très abondantes en eau, est presqu'unie. Le canal dont j'ai proposé l'exécution au gou-

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verneur-général de Venezuela dans l'été de 1800, deviendrait un bras navigable de l'Orénoque, et rendrait superflue la navigation dangereuse de l'ancien lit du fleuve.

Le raudal d'Àturès est entièrement semblable à celui de Maypurès. Il consiste, comme celui-ci, en une multitude d'îlots entre lesquels le fleuve se fraye un passage dans une longueur de trois à quatre mille toises; un massif de palmiers s'y élève de même du milieu de la surface écumeuse des eaux. Les plus célèbres degrés de cataractes sont placés entre les îles d'Avaguri et de Javariveni, entre Suripamana et Uirapuri.

Lorsque M. Bonpland et moi, nous revenions des bords du Rio-Negro, nous

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nous hasardâmes à franchir dans nos canots chargés cette dernière moitié du raudal d'Aturès. Nous grimpâmes plusieurs fois sur les rochers qui, semblables à des digues, joignent les lies les unes aux autres. Tantôt les eaux se précipitent au-de-la de ces digues, tantôt elles tombent en dedans avec un bruit sourd. Aussi des portions considérables du lit du fleuve sontelles souvent à sec, parce qu'il s'est ouvert une issue par des canaux souterrains. C'est dans cette solitude que niche le coq de roche de couleur d'or (pipra rupicola), l'un des plus beaux oiseaux des tropiques, belliqueux comme le coq domestique des Indes, et remarquable par la double crête de plumes mobiles dont sa tête est décorée.

Dans le raudal de Canucari, des cubes escarpés de granit forment la digue. Nous

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entrâmes en rampant dans l'intérieur d'une caverne dont les parois humides étaient couvertes de conferves et de bissus phosphorescens. Le fleuve presse avec un fracas terrible ses flots tumultueux au-dessus de la caverne. Nous eûmes, par hasard, l'occasion de jouir de cette grande scène de la nature plus long-temps que nous n'aurions voulu. Les indiens nous avaient quittés au milieu de la cataracte. Le canot devait longer une île étroite pour nous reprendre à son extrémité inférieure, après avoir fait un long détour. Nous restâmes une heure et demie exposés à une effroyable pluie d'orage. La nuit s'approchait, nous cherchâmes en vain un abri dans les fentes des masses de granit. Les petits singes, que depuis plusieurs mois nous portions avec nous dans des cages tressées, attiraient, par leurs cris plaintifs, des croco-

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diles dont la grosseur et la couleur d'un gris plombé annonçaient le grand âge. Je ne ferais pas mention de cette apparition très commune dans l'Orénoque, si les naturels ne nous avaient pas assuré que jamais on n'avait vu de crocodiles dans les cataractes. Pleins de confiance dans leur assertion, nous avions plus d'une fois osé nous baigner dans cette partie du fleuve.

Cependant, avec chaque minute, accroissait pour nous la crainte de nous voir contraints, mouillés comme nous étions, et étourdis par le fracas de la cataracte, de passer sans dormir la longue nuit de la zone torride au milieu du raudal. Enfin les Indiens parurent avec notre canot. Le degré par où ils avaient voulu descendre était impraticable à cause du peu de pro-

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fondeur des eaux. Les pilotes avaient été forcés de chercher dans le labyrinthe du canal un passage plus accessible.

A l'entrée méridionale du raudal d'Aturès, sur la rive droite du fleuve, est la caverne d'Ataruipè, très célèbre parmi les indigènes. Les environs ont une physionomie grande et imposante, telle qu'ils semblent avoir été d'avance destinés par la nature, à servir de sépulture à une nation. On gravit avec peine, et non sans danger, sur un roc de granit, escarpé et entièrement nu. Il serait presque impossible de fixer le pied sur sa surface lisse, si de grands cristaux de feld-spath, défiant le pouvoir de la décomposition, ne sortaient çà et là hors de la roche.

A peine a-t-on atteint le sommet,

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qu'on est surpris par le coup-d'œil étendu de tout le pays d'alentour. Du lit écumeux des eaux s'élèvent des collines ornées de forêts. De l'autre côté du fleuve, au-delà de sa rive occidentale, le regard se repose sur la savane immense du Meta. A l'horizon, la montagne d'Uniama paraît comme une nuée qui s'élève. Tel est le lointain; mais autour de l'observateur, tout est désert et resserré. Les engoulevens croassans et les vautours volent solitaires dans la vallée profondément sillonnée, et leur ombre mobile glisse lentement sur les flancs nus du rocher.

Cet abime est borné par des montagnes dont les sommets arrondis portent d'énormes blocs sphériques de granit dont le diamètre est de quarante à cinquante pieds. Ils semblent ne toucher que par un seul

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point la roche qui les soutient, et être près de rouler au fond du précipice à la moindre secousse de tremblement de terre.

La partie la plus reculée de cette vallée est couverte d'une épaisse forêt. C'est dans cet endroit ombragé que s'ouvre la caverne d'Ataruipè; c'est moins un antre qu'un rocher très saillant qù les eaux ont creusé un enfoncement lorsqu'elles atteignaient à cette hauteur. La est le tombeau d'une peuplade éteinte. Nous y comptâmes environ six cents squelettes bien conservés; chacun repose dans une corbeille faite avec des pétioles des feuilles de palmier. Cette corbeille, que les naturels nomment mapirès, a la forme d'une espèce de sac carré; elle est d'une grandeur proportionnée à l'âge des morts, même pour les enfans moissonnés à l'instant de leur nais-

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sance. Tous ces squelettes sont si entiers qu'il n'y manque ni une côte ni une phalange.

Les ossemens sont préparés de trois manières; on blanchis, ou peints en rouge avec I'onoto, matière colorante tirée, comme le rocou, du Bixa orellana; ou, comme les momies, enduits de résine odorante et enveloppés de feuilles de bananier.

Les naturels racontent que l'on mettait pendant quelques mois le cadavre frais dans la terre humide, afin que les chairs se consumassent peu à peu. Ensuite on l'en retirait, et avec des pierres aiguisées on raclait la chair restée sur les os. Plusieurs hordes de la Guyane pratiquent encore cette coutume. Auprès des mapirès, ou

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corbeilles, on trouve aussi des urnes d'une argile à moitié cuite, qui paraissent contenir les os de familles entières.

Les plus grandes de ces urnes ont trois pieds de haut et cinq pieds et demi de long; elles sont d'une forme ovale assez agréable, et d'une couleur verdâtre; elles ont des anses faites en formes de crocodiles on de serpens, et le bord d'en haut est décoré de méandres et le labyrinthes. Ces ornemens sont entièrement semblables à ceux qui couvrent les murs du palais mexicain près de Mitla. On les retrouve sous toutes les zones et dans les degrés de civilisation les plus différens, chez les Grecs et les Romains, dans le temple du Deus Rediculus, à Rome, et sur les boucliers des Taïtiens, partout où une répétition rhythmique de formes régulières

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flattait les yeux. Ces causes, comme je l'ai développé ailleurs, tiennent trop intimement à la nature intérieure des dispositions de notre ame, pour qu'elles puissent prouver l'origine commune ou les relations anciennes des peuples.

Nos interprètes ne purent pas nous donner des notions précises sur l'antiquité de ces vases. La plupart des squelettes ne paraissaient pas avoir plus de cent ans. Il circule une tradition chez les Guareques, c'est que les belliqueux Aturès, poursuivis par les Caribes anthropophages, se sont sauvés sur les rochers des cataractes, séjour lugubre où cette peuplade resserrée s'éteignit aiusi que son langage. Dans les parties les plus inaccessibles du Raudal, on trouve de semblables catacombes7. Il est très vraisemblable que les

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dernières familles des Aturés ne se sont éteintes que très tard; car dans Maypurès, et c'est un fait singulier, vit encore un vieux perroquet dont les habitans racontent qu'on ne le comprend point, parce qu'il parle la langue des Aturès.

Nous quittâmes la caverne au commencement de la nuit, après avoir, au grand scandale de notre guide, pris plusieurs crânes et le squelette complet d'un homme âgé. Un de ces crânes a été figuré par M. Blumenbach dans son excellent ouvrage craniologique. Quant au squelette, il a été perdu sur la côte d'Afrique, ainsi qu'une grande partie de nos collections, dans un naufrage qui priva de la vie notre ami, notre camarade de voyage, Fray Juan Gonzalez, jeune moine franciscain.

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Comme émus du pressentiment d'une perte aussi douloureuse, tristes et rêveurs, nous nous éloignâmes de ce tombeau d'une peuplade entière. C'était par une de ces nuits sereines et fraîches, qui sont si ordinaires sous la zone torride. La lune, entourée d'anneaux colorés, brillait au zénith; elle éclairait la lisière du brouillard, qui, comme un nuage à contours fortement prononcés, voilait le fleuve écumeux. Une multitude innombrable d'insectes répandait une lumière phosphorique rougeâtre sur la terre couverte de plantes. Le sol resplendissait d'un feu yivant, comme si les astres du firmament étaient venus s'abattre sur la savane. Des bignonia grimpans, des vanilles odorantes, et des banisteria aux fleurs d'un jaune doré, décoraient l'entrée de la caverne. Au-dessus, les cimes

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des palmiers se balançaient en frémissant.

C'est ainsi que s'évanouissent les générations des hommes; que s'éteint peu à peu le nom des peuples les plus célèbres! mais lorsque chaque fleur de l'esprit se flétrit, lorsque les ouvrages du génie créateur, périssent dans les orages des temps, une vie nouvelle s'élance éternellement du sein de la terre. Prodigue, infatigable, la nature génératrice fait sans cesse éclore les tendres boutons et ne s'inquiète pas, si les hommes, race perverse et implacable, ne détruiront point le fruit dans sa maturité.

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ÉCLAIRCISSEMENS

ET

ADDITIONS.

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ÉCLAIRCISSEMENS

ET

ADDITIONS

1 Le tranquille bras de mer, p. 213.

ENTRE le 23° parallèle sud, et le 70°. parallèle nord, l'Océan atlantique a la forme d'une longue vallée qui est découpée sur ses bords, et dont les angles saillans et rentrans se correspondent exactement. J'ai donné de plus grands développemens à cette idée dans mon essai

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d'un tableau géologique de l'Amérique méridionale. (Imprimé dans le tome LIII du Journal de Physique, pag. 61.) Depuis les îles Canaries, et surtout depuis le 21° degré de latitude boréale, et le 25° de longitude occidentale, jusqu'à la côte du nord-ouest de l'Amérique du sud, la surface de la mer est si tranquille, et les vagues y sont si peu élevées, qu'un canot peut y naviguer avec sécurité.

2 Entre les Antilles, p. 213.

A la côte méridionale de Cuba, au sudouest du port de Batabano, dans la baie de Xagua; mais environ à deux ou trois lieues de la terre, des sources d'eau douce sortent du milieu de l'eau salée, probablement par l'effet de la pression hy-

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drostatique. Leur éruption se fait avec tant de force, que l'approche de ces lieux fameux est dangereuse pour les petites embarcations, à cause des lames qui sont très hautes et se croisent en clapotant. Les navires côtiers approchent quelquefois de ces sources pour y prendre, au milieu de la mer, une provision d'eau douce. Plus on puise profondément, plus l'eau est douce. On y tue souvent des lamentins (Trichecus manati), animal qui ne se tient pas habituellemeut dans l'eau salée. Ce singulier phénomène dont on n'avait pas encore fait mention, a été examiné avec la plus grande exactitude, par don Francisco Lemaur, qui a relevé trigonométriquement la baie de Xagua. J'ai été plus au sud, dans le groupe d'îles appelées Jardines del re, (Jardins du roi) et non a Xagua même.

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3 Reste de la digue antique, p. 215.

Du temps de Strabon et de Pline il y avait encore, dans le détroit de Gibraltar entre les colonnes d'Hercule, un banc ou ressif qui réunissait les deux continens et qu'on appelait, d'un nom bien caractéristique, le seuil de la mer Méditerranée. A quelle époque ont disparu ces écueils dangereux pour les navires carthaginois? Les îles qui, suivant le témoignage de Strabon et de Mela, étaient situées dans le détroit, sont-elles les mêmes que celle que nous trouvons encore aujourd'hui sur la côte d'Afrique?

4 Le Paropamisus couvert de neige, p. 216.

En lisant la description que Diodore

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Lib. XVII, pag. 553, ed. Rhodom., fait du Paropamisus, on croit reconnaître un tableau des Andes du Pérou. L'armée macédonienne passa par des lieux habités, où il tombait tous les jours de la neige.

5 Herrera, p. 217.

Historia de las Indias Occidentales, Dec. I, libro III. Cap, 12, p. 106. Ed. 1601. —Juan Baptista Muños, Histoire du Nouveau-Monde, t. I, p. 367.

6 Un géographe célèbre, p. 226.

M. Buache. Voyez sa carte de la Guyane, 1789.

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7 De semblables catacombes, p. 259.

En 1800, quand je parcourais les forêts de l'Orénoque, on fit, d'après un ordre du roi, quelques recherchesdans ces cavernes ossuaires. On accusait, mais à tort, le missionnaire des cataractes d'y avoir déterré des trésors que les Jésuites y avaient cachés avant d'abandonner le pays.

FIN DU PREMIER VOLUME.


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Citation: John van Wyhe, editor. 2002-. The Complete Work of Charles Darwin Online. (http://darwin-online.org.uk/)

File last updated 18 March, 2014