RECORD: Darwin, C. R. 1866. L'origine des espèces par sélection naturelle ou des lois de transformation des êtres organisés. Traduit en Français avec l'autorisation de l'auteur par Clémence Royer avec une préface et des notes du traducteur. Deuxième édition augmentée d'après des notes de l'auteur. Paris: Victor Masson et fils; Guillaumin et Cie.

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DE L'ORIGINE

DES ESPÈCES

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OUVRAGES DE MADEMOISELLE CLÉMENCE ROTER

INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE. Leçon d'ouverture d'un cours fait i Lausanne.
Lausanne, 1860. Brochure in-lf. Prix................... 1 fr.

THÉORIE DE L'IMPOT, OU LA DIME SOCIALE, t vol. in-8*. Cbes Guillaumin. Taris,
1861. Prix................................10 fr.

CE QUE DOIT ÊTRE UNE ÉQLISE NATIONALE DANS UNE RÉPUBLIQUE. Brochure
in-12. Lausanne, 1861. Prix.........................50 c

FONDATION D'UN COLLÈGE INTERNATIONAL RATIONALISTE. Brochure in-8.
Genève, 1865.

LES JUMEAUX D'HELLAS. Roman philosophique. 2 vol. in-18. Libraire interna-
tional. Bi nielles et Paris, 186S. Prix................... 8 fr.

AWENIRE Dl TORINO, SUA TRASFORMAZIONE IN CITTA INDUSTRIALE. Public
en italien. Brochure in-12. TipogrëfU nationtlr. Turin, 1864. Pris......75 c.

finis. — IMF. stuoit iuçox bt cour., nu D'earunni, 1.

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DE L'ORIGINE

DES ESPÈCES

PAR SÉLECTION NATURELLE

ou

DES LOIS DE TRANSFORMATION DES ÊTRES ORGANISÉS

PAR

CH. DARWIN

TRADUIT EX FRANÇAIS AVEC L' AUTORI S AT10V DE t/ACTEUR
PAR

CLÉMBNCE BOYEI

ATEC

OSE PRÉFACE ET DES NOTES DU TRADUCTEUR

DEUXIÈME ÉDITION

AUGMENTÉE D'APRÈS DES HOTES DE L AUTEL'»

PARIS

VICTOR MASSON ET FILS I GUILLAUMIN ET C'E

PLACB DE L'ftOOLIHJK-rfDEClKE

RUE UICHELIEU, Il

M DCCC LXTI

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« A l'égard du monde matériel nous pouvons aller au moina jusqu'à conclure que les événements
ne sont point amenés par l'intervention insolite de la puissance divine, s*exercant à l'occasion de
chaque fait particulier, mais par des lois générales établies. »

Wbcwell : Bridçewoter Treatiu.

« Le seul sens vraiment exact du terme «naturel a est celui dYtoM/, /Ur, $labU; ce qui est na-
turel requiert et présuppose donc un agent intelligent pour le rendre tel, c'esl-é-dire pour le pro-
duire continuellement ou périodiquement, comme ce qui e&l surnaturel ou miraculeux est produit
une seule fois »

Botlkr : Ânaloçy of rnealed Religion.

« Donc, pour conclure, que nul ne s'appuie sur l'idée mal comprise d'une tempérance ou d'une
modération mal employée, pour penser ou soutenir qu'on puisse aller trop loin, et devenir trop
savant dans l'étude du livre de la parole de Dieu, ou du li>re des œuvres de Dieu, c'est-à-dire en
religion ou en philosophie ; mais que tout homme s'efforce plutôt de progresser sans fin eji I*un
*t en l'autre et d'en tirer avantage.»

Bacon: Adranremettt of Leantinf.

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AVANT-PROPOS

Nous avions prédit le succès de la doctrine de M. Ch.
Darwin dans le inonde de la science libre et rationnelle :
ce succès a dépassé notre espérance; car on peut, dès à
présent, l'appeler une victoire.

Si quelques esprits attardés tiennent encore pour l'an-
cienne orthodoxie géologique; si des imaginations mal
réglées, avides de trouver dans la nature matière à des
émotions dramatiques, regrettent la vieille doctrine des
changements à vue, des cataclysmes universels et des fiât
fax créateurs ; s'ils croient encore que la sainte poésie des
sentiments vrais et forts est menacée de disparaître du
monde, parce que ce monde est fait autrement qu'ils ne
l'avaient rêvé, sur la foi de quelques révélations primitives
on de philosophies surannées ; en revanche, tous ceux qui

a

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ij                                                  AVANT-PROPOS.

n'attachent de prix aux doctrines qu'autant qu'elles de-
meurent dans la limite du possible, respectent la vérité
et satisfont la raison chercheuse et douteuse, se sont rat-
tachés spontanément et généralement aux idées nouvelles
de la savante école anglaise dont MM. Lyell, Darwin,
Huxley et tant d'autres sont les fondateurs et les repré-
sentants.

En France, même des savants académiques, ou s'y
sont ralliés, ou ne la combattent que faiblement et dans
ses détails, n'osant plus se déclarer contre elle dans son
ensemble. Ces savants, nous ne les nommerons pas, afin
de ne pas rendre les conversions tardives plus difficiles à
l'amour-propre de ceux qui pourraient manquer à notre
énumération. Qu'il nous suffise de dire que la théorie de
Ch. Darwin règne, pour ainsi dire, sans conteste parmi
les membres les plus influents et les plus compétents de la
jeune Société d'anthropologie de Paris, si savante et si
active.

En Suisse, MM. Charles Vogt et Desor l'ont adoptée,
la trouvant conforme à tous les faits, si nombreux, que les
habitations lacustres et toutes les autres découvertes ré-
centes de l'archéogéologie leur ont livrés : M. Pictet lui-
même ne la déclare plus impossible.

En Italie, MM. Moleschott, Schiff, Cocchi la sou-
tiennent et M. de Filippi l'accepte, bien qu'elle puisse
se concilier difficilement avec quelques-unes de ses opi-
nions.

L'Allemagne, presque entière, lui est gagnée. Partout en-

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AVANT-PROPOS.                                                iij

'fin, comme nous l'avions prévu, la jeune génération des na-
turalistes de l'avenir lui est acquise et rassemble des faits qui
l'étayent sans cesse d'évidences nouvelles et irréfutables.
le problème, tant controversé, de l'origine humaine pou-
vait être regardé comme la véritable pierre d'achoppement
du Darwinisme : n'estril pas remarquable que ce soit juste-
ment cette question que la lumière de faits nombreux soit
venue soudain éclairer? Depuis les dernières découvertes
qui font remonter l'apparition de l'homme sur notre globe
peut-être jusqu'à la période tertiaire et qui le montrent, à
toutes les époques, représenté par les races les plus dis-
tinctes et les plus diverses, mais d'autant plus brutales
qu'elles ont vécu à une époque plus éloignée de nous,
on pourrait douter encore de la transformation des espèces
animales les unes dans les autres, qu'il resterait prouvé
que tous les caractères qui distinguent le plus essen-
tiellement l'homme de la brute ont été acquis lente-
ment et progressivement par une longue série de va-
riétés, de plus en plus humaines, qui se sont supplantées
les unes les autres, rien que sur l'étroite surface de notre
sol européen.

La lutte n'a pas cessé sitôt cependant. Quelques adver-
saires du système, tels que M. Flourens, ne semblent que
parodier les arguments de Leibnitz contre le système de
Newton, en accusant M. Darwin de diviniser la nature et
d'inventer des puissances occultes sous les noms de sélec-
tion naturelle et de concurrence vitale. Leibnitz, accusant
Newton d'inventer des dieux appelés attraction, farce cen-

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iy                                                   AVANT-PROPOS.

tripète et fwce centrifuge n'a pas plus empêché la gravita-
tion universelle de devenir un dogme scientifique, que
les efforts séniles de M. Flourens ne parviendront à empê-
cher le monde savant de croire à la transformation pro-
gressive des formes organiques. D'autres, sous prétexte de
réfuter le Darwinisme, ne font que nous exposer dogma-
tiquement leur petit système cosmogonique particulier.
M. Fée, par exemple, à propos de l'origine des espèces, nous
promène à travers les astres les plus nébuleux. Il va si
haut et si loin chercher ses raisons, que, perdant le fil de
son argumentation en route, il en rapporte des preuves qui
concluent contre lui : car lorsqu'il nous a montré des
mondes qui naissent sans aucune intervention de la divinité,
comment croire ensuite qu'elle daigne s'abaisser à peindre
de sa main les élytres d'une Coccinelle?

Les derniers partisans des idées vieillies, commef ceux
des dynasties détrônées, mettent à soutenir leur thèse
une sorte d'entêtement loyal qu'on peut décorer du
nom de fidélité à leurs principes ; mais ils n'en restent
pas moins, au milieu du mouvement des esprits qui
marchent, comme ces gnomons immobiles, destinés à
marquer les heures du soleil, sans pouvoir retarder, un
instant sa course.

Hâtons-nous de dire cependant que, depuis notre pre-
mière édition on a vu la presse périodique, fcct idéomètre
si sensible des fluctuations de l'opinion publique, soit en
Angleterre, soit surtout en France, rendre meilleure justice
à l'œuvre du naturaliste anglais, et se rallier presque tout

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ÀVÀ.NT-PROHfc\                                                  f

entière, bien que plus ou moins vite, aux opinions nou-
velles. Les jeunes écrivains, dont le passé n'engageait pas
l'avenir dans une voie contraire, ont déserté le camp de
l'attaque pour passer dans celui de la défense. Nous nous
en réjouissons comme d'un symptôme heureux, comme
d'un fait favorable au progrès du vrai, sans vouloir recher-
cher et juger trop sévèrement les mobiles les plus com-
muns des actions des hommes.

Quelques critiques, en acceptant la théorie de Darwin,
ont cru devoir protester contre les conséquences que nous en
avons tirées. Nous reconnaissons aux gens même la liberté
de manquer de logique. D'autres ont prétendu que nous
mêlions mal à propos des questions de philosophie, de re-
ligion et de politique à des faits de science pure. Il y a des
esprits myopes et d'autres presbytes. Les premiers, véri-
tables microscopes vivants, n'embrassent dans le champ
étroit de leur vision qu'un seul point, qu'ils voient un peu
mieux que les autres ; les seconds, au contraire, comme des
télescopes à vaste foyer, moins bien doués pour ces études
qui choisissent leur objet dans l'inGniment petit, sont aussi
plus capables de jeter sur les choses une large vue d'en-
semble; et ces deux sortes d'yeux intellectuels sont aussi
indispensables les uns que les autres aux progrès de la
science. Or nous reconnaissons appartenir à la famille de
ces esprits presbytes et synthétiques, qui croient que tout
touche à tout et qu'il n'est pas une question de science
pure, qui n'ait ses conséquences logiques dans les faits et la
pratique des choses du monde.

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v                                                   AVANT-PROPOS.

Certaines personnes, atteintes de ce sentimentalisme con-
temporain qui menace de devenir une maladie philoso-
phique, et dont le plus grand défaut est de juger toujours
de la vérité des choses d'après une idée du juste, préconçue
et le plus souvent très-discutable, se sont voilées la face
avec épouvante, parce que nous avons émis quelques doutes
sur les bons résultats d'une philanthrophie excessive et
inintelligente. La question de la bienfaisance publique et
privée n'est pas nouvelle en économie politique. Elle a
déjà donné lieu à de vives controverses, et jusqu'au-
jourd'hui elle est restée insoluble. En attirant l'attention
sur une face nouvelle du problème, nous nous réservons
le droit de protester contre les conclusions que des adver-
saires malveillants ont voulu nous prêter. Nous avons
signalé des faits, émis des doutes, sans avoir la préten-
tion de résoudre toutes les graves difficultés que ces ques-
tions soulèvent.

Après ces quelques pages, qui suffiraient désormais à
préparer le lçcteur à l'étude d'une œuvre qui aura dans
Y histoire de la science l'importance d'une révolution, si
l'on retrouve encore la préface dont notre première édi-
tion était précédée, et qui nous à valu autant de louanges
enthousiastes et peu méritées que de blâmes acerbes et
moins mérités encore, c'est que, pour la consolation des
apôtres et ouvriers du vrai, cette préface doit rester dans
ce livre, comme un témoin des progrès qu'une idée nou-
velle peut faire en trois années, lors même qu'elle froisse,
avec les institutions du passé et leurs soutiens les pré-

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ÀVÀNT-PROPOS.                                                  vij

jugés les plus enracinés, comme aussi les sentiments les
plus profonds et parfois les plus délicats des hommes. Elle
doit y rester aussi comme une preuve que les attaques de
front, franches et sans réserves hypocrites, prudentes ou
ambitieuses, ne nuisent pas, autant que quelques-uns
l'ont paru craindre ou voulu dire, à la victoire des idées.

Au siècle dernier, le seul vrai grand siècle, on guerroyait
ainsi bravement, sans ménagements pour l'erreur, sans
pactiser avec les faiblesses humaines. Quand on débar-
quait dans une idée qu'on croyait vraie, on brûlait ses
vaisseaux derrière soi, sans s'embarrasser de la retraite.
Ce que Ton croyait, on le disait ; et cependant la Bastille
était là debout pour enfermer les hommes, et le bourreau,
avec le bûcher de la place de Grève pour brûler les livres ;
et les livres n'en avaient pas moins de la verve et les
hommes de l'audace. On mettait l'esprit au service du
vrai. On raillait sans remords le mensonge ou même
Terreur involontaire. L'on croyait bien faire et l'on faisait
bien, puisqu'on faisait marcher le monde et que le siècle
n'était pas encore écoulé, que toutes les vieilles citadelles
du passé s'écroulaient de toutes parts, laissant s'asseoir
sur leurs débris la Vérité victorieuse et l'Espérance qui
lui souriait. Faisons de même et ayons un peu moins
peur les uns des autres : quoi qu'il arrive, nous en serons
du moins plus estimables.

Aujourd'hui, nous sommes modérés, doux, pleins d'é-
gards charmants et de politesses exquises pour nos adver-
saires ; et nous reculons, et ils regagnent le terrain qu'ils

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Tiij                                                AVANT-PROPOS.

avaient perdu, et aux insultes qu'ils nous distribuent dans
leurs chaires, leurs mandements, leurs encycliques, leurs
livres, leurs journaux, paraît-il qu'ils se croient obligés de
nous rendre courtoisie pour courtoisie?

Mais on ne veut pas se faire d'ennemis ; on évite jus-
qu'aux contradicteurs ; on voudrait être de l'avis de tout le
monde afin d'être flatté de tous. A quoi mène cette bienveil-
lance banale et toute superficielle, qui n'efface rien des
rivalités ni des haines intérieures? Mieux valent les enne-
mis que nous font les idées que ceux que nous font les
égoïsmes froissés. Nonotte, Fréron, Palissot ont-ils dévoré
Diderot, d'Alembert et Voltaire et le Journal de Trévoux
a-t-il réellement nui à Y Encyclopédie?

C'est aussi qu'on ne veut pas se compromettre.
Entre deux théories contraires on évite de se prononcer;
car si l'on décidait en faveur de la fausse, il faudrait se
rétracter, l'amour-propre en souffrirait : nous sommes
tous plus ou moins des petits papes qui prétendons à
l'infaillibilité et notre humilité apparente n'est qu'une
vanité énorme qui se voile de prudence et de modestie.
Mieux valait la robuste foi de nos pères en une vérité
qu'ils savaient bien être relative, mais qui, toute in-
complète qu'elle était, luisait comme le soleil dans les
ténèbres du temps, et dont le siècle actuel, qui en a re-
cueilli le précieux héritage, ne peut que reprendre et con-
tinuer la tradition glorieuse.

Que nous est-il advenu, à nous, d'avoir dit franchement
notre pensée, comme nous la pensions? C'est que nous

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AVANT-PROPOS.                                                  ix

avons joui du bonheur, le plus grand peut-être que puisse
éprouver l'âme humaine, de voir les doctrines que nous
défendions se répandre rapidement : c'est là, non-seulement
un bonheur, mais c'est une gloire, et nous ne la voudrions
pas céder à d'autres.

Gela nous a valu des attaques aussi; mais qu'ont-
elles pu contre nous? Avons-nous perdu quelque chose,
à voir dans quelques écrits dévots, notre nom et nos
idées, à côté des idées et des noms glorieux de ceux qui
osent être, comme nous, coupables du noble crime de
franchise d'esprit?

Nous ne saurions ni nous étonner ni nous émouvoir, si
des sectaires, qui se font un métier plus ou moins hono-
rable du rôle de vengeurs du ciel, ont paru se complaire à
réserver pour nous la quintessence de leur fiel pieux; et
si, à défaut des moyens plus efficaces que les Églises, dont
ils sont les organes, eussent sans doute employés jadis,
pour nous imposer silence, ils ont eu recours contre nous,
selon leur habitude, aux citations tronquées, aux épithètes
insultantes, et à ces railleries d'un goût douteux, tou-
jours plus faciles à trouver que des arguments solides. Nous
savions d'avance que toute femme qui ose agir, parler ou
même penser sans prendre conseil d'un directeur de con-
science, qu'il relève, du reste, de Rome ou de Genève,
ne peut manquer de soulever ces religieuses colères.
Car, il faut le redire ici, quand il s'agit d'attaquer les
représentants de la libre pensée, protestants soi-disant
libéraux et vieux ou nouveaux catholiques, montrent le

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x                                                   AVANT-PROPOS.

plus touchant accord et la plus parfaite communion
d'esprit. Ces foudres d'un fanatisme, qui ne serait que
ridicule s'il ne devenait parfois odieux, bien loin de nous
arrêter, ne peuvent mériter que notre mépris, lorsqu'elles
deviennent, aux mains de ceux qui les lancent, des armes
déloyales et viles, proscrites entre gens d'honneur dans la
noble guerre des idées.

A en croire les chroniques-feuilletons, parfois rééditées
en livres, où sont alignés à notre intention tous les grands
mots du vocabulaire clérical, nous appartiendrions en même
temps à toutes les écoles que leurs auteurs ont pour mission
de maudire. Sans souci de la contradiction, ils ont fait de
nous un disciple de Fourier et de Saint-Simon, et nous
ont donné à la fois pour père spirituel Auguste Comte et
Enfantin, tout en nous accusant de professer, par-dessus
le marché, avec Proudhon, l'athéisme et la liberté. Nous
saisirons cette occasion pour déclarer ici, non pas aux
Giboyers de tous les pays et de toutes les Églises, qui ont
pu et pourront mentir à notre sujet, mais à tous nos lec-
teurs et amis que nous ne reconnaissons point de maître ;
que nous ne sommes enrégimentés ni dans aucune secte,
ni dans aucune école ; que nous ne suivons d'autre disci-
pline de nos croyances que celle de la raison, et que notre
libre conscience est le seul juge de nos pensées]commede nos
actes, de nos droits comme de nos devoirs. Notre zèle à
propager la théorie de Ch. Darwin nous a été inspiré par
notre amour du vrai et nous avons traduit le livre de Y Ori-
gine des espèces en gardant toute notre indépendance vis-à-

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AVANT-PROPOS.                                                  xj

vis de son auteur, que nous n'avons pas même eu occasion
de connaître personnellement, n'ayant eu jusqu'ici avec lui
que des relations épistolaires.

D'autres ennemis, moins ardents ou moins bien ligués,
ont aussi essayé contre nous de petites griffes rétractiles. Un
adversaire du Darwinisme a été dire en Suisse que M. Dar-
win lui-même était effrayé des hardiesses de notre préface.
Est-ce ce léger trait, qui, porté en Italie, y est devenu,
grâce à certain libelliste, en quête de proies à mordre,
un désaveu formel de notre traduction? Dans le "cas où
ces bruits se répéteraient, nous saurions y opposer les
lettres où M. Darwin a bien voulu nous écrire que nous
avons, mieux que ses autres critiques ou traducteurs,
compris l'esprit général de sa doctrine. Quant aux der-
nières conséquences que nous avons déduites de sa théorie,
si H. Darwin a pu craindre un moment que nos témérités
ne nuisissent au succès de ses idées, nous avons lieu de
le croire, pour le moment/ complètement rassuré à ce
sujet ; mais afin de ne pas le compromettre, contre son
gré, plus peut-être qu'il ne voudrait, nous n'affirmerons
pas ici qu'il ose penser à peu près tout ce que nous avons
osé dire.

Il a eu l'obligeance de nous signaler quelques erreurs
qui s'étaient glissées dans notre première édition, et que
nous avons soigneusement fait disparaître. Il nous a de-
mandé aussi de modifier certains passages et d'en ajouter
quelques autres, changements déjà effectués dans la seconde
édition allemande; nous nous sommes conformés à son

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xij                                               AVANT-PROPOS.

désir. Nous avons tenu compte de ses avis et de ceux de
quelques autres hommes compétents dans la rédaction
de nos notes; en sorte que nous croyons pouvoir pré-
senter cette seconde édition au public avec toute con-
fiance.

Nous avons cru également devoir changer deux des termes
le plus fréquemment employés dans l'ouvrage. Ainsi nous
avons préféré le nom de Biset, pour les Pigeons sauvages
que l'on croit devoir être la souche de toutes nos races
domestiques.

Quant au terme de sélection, voyant qu'il avait été adopté
par la plupart des critiques de M. Darwin et que des natu-
ralistes compétents n'avaient point reculé devant ce néolo-
gisme qui nous avait semblé inutile, nous nous sommes
décidés, bien qu'à regret, à l'employer, prenant sur nous
d'introduire dans la langue les adjectifs sélectif et sélective,
qui nous étaient indispensables, mais sans oser faire le
verbe sélire qui serait élégant, mais peut-être peu compris,
et encore moins le verbe sélectionner que nous craignons
de voir un jour lui préférer et passer dans l'usage. En
abandonnant le mot élection, que nous avions employé dans
notre première édition, nous avons fait, nous l'avouons,
à l'opinion du grand nombre, un sacrifice au sujet duquel,
notre conscience n'est pas très-tranquille. Car, toute l'Aca-
démie des sciences, avec M. Flourens, nous dirait que la
nature, même organisée, même vivante, n'étant pas intelli-
gente, ne peut élire, parce qu'une élection suppose un choix
volontaire; nous demanderions à l'Académie des sciences

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AVANT-PROPOS.                                                xiij

et à M. Flourens en particulier, pourquoi la nature inorga-
nique, brute, morte, inerte, tout ce qu'on voudra, est ca-
pable, en chimie, d'affinité* électives.

Mais nous consentons à céder volontiers quelque chose
sur les mots, pourvu qu'on nous permette de ne rien
céder sur les idées.

Clémence Roter.

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PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Oui, je crois à la révélation, mais à une révélation perma-
nente de l'homme à lui-même et par lui-même, à une révélation
rationnelle qui n'est que la résultante des progrès de la science
et de la conscience contemporaines, à une révélation toujours
partielle et relative qui s'effectue par l'acquisition de vérités
nouvelles et plus encore par l'élimination d'anciennes erreurs.
Il faut même avouer que le progrès de la vérité nous donne
autant à oublier qu'à apprendre, et nous apprend à nier et à
douter aussi souvent qu'à affirmer.

Il y a des époques surtout où cet esprit révélateur semble
travailler plus profondément nos sociétés humaines, où il les
secoue, les tourmente : ce sont autant d'époques d'enfante-
ment pour les vieilles nations prêtes à mettre au monde de
jeunes peuples. L'idée à révéler couve d'abord sourdement et
pendant longtemps dans le fond des âmes; elle s'y mûrit en
silence, et allant de l'une à l'autre en se complétant et s'affir-
mant de plus en plus, elle éclate soudain en s'incarnant dans
une ou plusieurs intelligences qui s'en font les organes indivi-
duels. Ce sont là les révélateurs, véritables foyers de concen-
tration où viennent se réunir, en convergeant, les rayonnements
partis de tous ces centres vivants de lumière intellectuelle, qui

é

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iyj                            PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

composent les générations successives ;] ce sont là les porte-
voix de Jcet immense'organisme formé d'unités pensantes
distinctes, qu'on appelle l'humanité, 'et qui, des formes rudi-
mentaires la vie où elle a son origine, marche et s'élève cons-
tament vers la plénitude de l'être, son but et sa fin.

Il y a donc des époques tout entières qu'on pourrait appeler
révélatrices : telles furent peut-être les époques de Zoroastre,
de Manou et de Moïse dans l'antique Asie, d'Orphée et d'Hermès,
de Minos et de Numa chez les premiers peuples policés du
bassin méditerranéen ; mais telles furent plus encore,, bien
qu'avec d'autres tendances, les brillantes époques de Sancho-
niaton et de Salomon chez les Chananéens, d'Homère et d'Hé-
siode dans l'Ionie et la Pélasgie encore héroïque ; puis cette
époque surtout, où pendant que Khoung-fu-tseu et Lao-tseu
illustraient la Chine, que Vyasa, Gotama, Kanada, Kapila et
Patandjali vivaient peut-être dans l'Inde, Thaïes et Pythagore,
Socrate et Platon, Aristote et Épicure, Hérodote et Thucydide
se succédaient dans les trois Grèceset se voyaient bientôt con-
tinués à Rome par les Lucrèce et les Pline, les Tite Livcet les
Tacite.

Jésus, comme autre part Sakia-Mouni, avec lequel il a tant de
ressemblances, vint fermer ce cycle admirable. II semble convenu
aujourd'hui que tout écrivain doit, en passant, chanter un hymne
à la gloire du prophète galiléen ou du moins s'incliner respec-
tueusement en prononçant son nom. Le moins qu'on croie pou-
voir faire, c'est de l'appeler « un homme incomparable. » Sa
louange est omme un passe-port obligé pour tout livre qui prétend
à être lu ; c'est une formalité à remplir pour tout orateur qui veut
être écouté, pour tout professeur qui aspire à une chaire. Sa-
vants, philosophes, moralistes, jurisconsultes même, tous se
conforment à la règle et donnent dévotement leur coup de cha-
peau au seigneur de la majorité. Il faut bien avouer que c'est
une divinité qui va croissant plutôt que de diminuer, à mesure
que les temps de son apothéose s'éloignent, et que le rabbi de

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PRÉFACE DE LA PREMIERS ÉDITION.                           xrij *

Nazareth est beaucoup plus dieu aujourd'hui qu'il ne le fut ja-
mais pour son siècle.

Rendons justice, même aux dieux, mais seulement justice
et rien de plus. Notre impartialité envers eux sera un gage de
celle dont nous sommes capables envers les hommes. H m'a
semble souvent que c'était faire tort à notre époque que d'aller
chercher, non pas l'idéal divin, mais l'idéal de l'humanité elle-
même dix-huit siècles en arrière de nous. Au moment où
Jésus parut, mille ans de progrès rapides s'étaient accomplis.
Toutes les gloires de l'esprit humain avaient ensemble ou tour
à tour illuminé les générations contemporaines des éclairs du
génie ou des reflets moins éclatants, mais plus durables, des
études savantes. On sentait déjà que l'humanité, fatiguée d'un
vol si rapide, allait s'arrêter. C'est alors que le prophète galiléen
vint mêlera beaucoup de rêveries orientales quelques préceptes
moraux que d'autres avaient enseignés dès longtemps, du moins
en ce qu'ils renferment d'incontestablement vrai, juste et bon,
et qu'il eut seulement le mérite d'exprimer sous une forme
originale, symbolique et populaire, à laquelle son éloquence
persuasive donnait une puissance d'entraînement irrésistible.
Mais ce monde romain, à travers lequel sa doctrine se répandit
si rapidement, n'en allait pas moins bientôt mourir tout entier,
et ce que nos exégètes orthodoxes s'efforcent de considérer
comme un signe de régénération providentielle n'était au con-
traire qu'un virus mortel de plus, inoculé chez des races frap-
pées à mort. La doctrine de Jésus était un signe des temps.
C'était un présage de mort pour les peuples au milieu desquels
elle naissait et dont elle ne pouvait que précipiter la chute. Le
mysticisme en général est pour les races humaines une sorte
de maladie d'épuisement et de langueur. Partout où il apparaît
il amène Ténervcment et la torpeur morale, avec la surexcita-
tion des esprits; c'est enfin une passion vicieuse de la vieillesse
des peuples et un symptôme constant de décrépitude sociale.
Aussi, quand le monde barbare s'installa sur les ruines de

b

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xviïj                          PRÉFACE DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION.

l'empire déchiré par lambeaux, ce ne fut pas la doctrine de
Jésus, mais une tout autre religion qui, sous le même nom,
s'empara du monde pour le dominer et le gouverner; et au
point de vue social cette religion valait mieux que le christia-
nisme évangélique : le catholicisme est mauvais, mais le véri-
table évangélisme serait pire.

Cette religion, qui n'avait par elle-même rien de commun
avec la science, devait bientôt se faire savante. Elle repoussait
le principe de la spéculation rationnelle comme source pre-
mière de toute vérité ; et cependant elle eut bientôt pour effet
de vulgariser renseignement des philosophes grecs et les spé-
culations de l'Orient sur l'origine des choses, en se combinant
d'un côté avec les philosophâmes des prêtres ou scribes hé-
breux, et de l'autre avec les développements alexandrins du
platonisme. Mais en faisant autant de dogmes sacrés de ce qui
jusqu'alors n'avait été enseigné que comme des hypothèses, ou
tout au plus des théories, cette religion mettait un terme aux
progrès possibles de toute science et de toute philosophie ; elle
enfermait l'esprit si ingénieux des races occidentales dans un
cercle dont il ne pouvait plus sortir ; elle en entravait pour
quinze siècles les développements; elle ne cesse de les entraver
encore de nos jours.

Le germe de cette religion, ce fut la christolàtrie apostolique
des Paul et des Jean, si différente delà doctrine du maître. Pro-
pagée par un sacerdoce ignorant, dominateur et corrompu,
elle s'étendit, comme un voile obscur, sur toutes les intel-
ligences et mit le frein de la foi aux légitimes curiosités du
génie humain, au moment même où Rome civilisée s'écroulait
devant les envahisseurs barbares qui ne surent que lui emprun-
tes ses vices et ses superstitions, sans ressusciter ses grandeurs.
Sous ces deux influences également néfastes, la révélation hu-
manitaire abandonna notre Occident et retourna en Asie.

I/établissement des chefs de l'empire à Byzance, la papauté
s'élevant à Rome, qui n'aspirait plus qu'à devenir une métro-

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PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION.                          iix

pôle pontificale, la défaite de l'arianisme, dernier relranclieœent
de la philosophie savante de la Grèce, furent le triple signal
de cette immense proscription de l'idée libre et progressive.

Déjà, du reste, une ère de gloire philosophique et littéraire
s'était ouverte dans l'Inde avec le règne de Viçramâditya et de-
vait se continuer sous l'impulsion nationale jusqu'à la conquête
musulmane. De l'ère de Mahomet jusqu'à l'époque des croisades,
et depuis la Chine jusqu'à l'Afrique, une immense clarté inonda
l'Orient, étendant ses reflets jusque dans l'Espagne conquise
par les Arabes, tandis que tout notre monde chrétien était perdu*
dans les obscurités barbares du système impérialiste et papal
auquel la féodalité s'était ajoutée plutôt que substituée : c'était
malheurs sur malheurs et ténèbres sur ténèbres, et c'était la
conséquence de l'œuvre de Jésus.

Vint enfin l'époque du réveil. Il y eut d'abord des poètes
plus ou moins incrédules, tels que Dante et l'Arioste, des
conteurs, cachant la liberté de leur critique sous la licence de
leurs récits, comme Boccace ou Rabelais. Ce furent ensuite de
savants sceptiques, tels qu'un Érasme, un Montaigne, un Bbyle,
voilant habilement l'incrédulité téméraire de leur esprit sous
de prudentes contradictions; puis des hérétiques philosophes
comme Vanini, Telesio, Giordano Bruno, Campanella, et tant
d'autres, toujours menacés du bûcher ou des cachots pour avoir
répété gravement ce que leurs prédécesseurs avaient osé dire
d'un ton léger. Mais l'heure de l'émancipation sonna pourtant.
Tandis que Kopernic, Colomb, Galilée, Keppler, Newton révé*-
Jaient le vrai système du monde, Bacon, Descartes, Leibvrkz,
Locke ouvraient devant l'esprit des routes nouvelles. L'art re-
naissait en même temps dans toutes ses splendeurs, avec les
grands peintres, les grands architectes, les grands musiciens
qui élevaient l'àme humaine par l'éducation des sens et lui ren-
daient le sentiment du beau, étouffé pendant si longtemps par
l'ascétisme chrétien. Il veut aussi, comme toujours, la réaction
mystique : on vit presque à la fois Luther et Calvin, les Ana-

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u                             PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

baptistes et les Jésuites, une sainte Thérèse et un Boehm.
Cependant la réforme religieuse s'était opérée au nom de la li-
berté d'examen; et quelque incomplète et mal comprise encore
que fût cette liberté prétendue, qui élevait le bûcher de Servet
à Genève et qui couvrait l'Angleterre de proscriptions et d'écba-
fauds, le principe n'en devait pas moins porter ses fruits. Enfin
s'ouvrit le dix-huitième siècle, le siècle delà révolutionne siècle
révélateur par excellence, qui devait découvrir les idées morales
de progrès, de liberté, de droit et d'humanité, révélation bien
supérieure à celle de la chute originelle, de la rédemption par
grâce et de l'élection divine arbitraire.

La révélation humanitaire, bien qu'intermittente sur chacun
des points du globe, est donc en réalité continuelle. C'est
comme un courant électrique qui décrit sans cesse, vite comme
la foudre, ses spirales infinies et qui jaillit en éclairs aux points
où il est interrompu. Cependant l'Europe peut dire avec orgueil
que, depuis plus de trois siècles, l'esprit révélateur semble l'a-
voir choisie comme le lieu de sa prédilection. Peut-être même
s'y prépare-t-il une de ces grandes affirmations synthétiques,
qui, après s'être lentement élaborées, sous le nom de philoso-
phes, dans les hautes sphères sociales de l'esprit et du savoir,
en redescendent un jour sous le nom de religions sur les masses
populaires qu'elles transforment. Le caractère commun de ces
grandes manifestations de la pensée humaine, qui semblent
destinées d'ère en ère à marquer les échelons de ses progrès,
c'est de réunir dans un magnifique ensemble une doctrine pour
la pensée sur la nature des choses, leur origine et leur fin, une
règle de conduite pour la vie et pour les mœurs en rapport avec
Tidéal de la conscience contemporaine et avec les nécessités du
lieu et du temps, et enfin des principes de politique pour régler
les droits des nations entre elles, comme la morale règle ceux
des individus : c'est-à-dire qu'elles doivent comprendre une
théologie, une cosmognie et une sociologie, embrassant la mo-
rale, le droit, l'économique et la politique.

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                          xij

On ne saurait citer tous les noms glorieux qui depuis trois
cents ans, et surtout depuis la fin du dernier siècle et durant
tout le cours de celui-ci, ont travaillé et travaillent encore avec
patience à cette grande oeuvre. Chacun y apporte une pierre,
du ciment, ses forces, faute de mieux ; chacun y ajoute une
idée, une ligne, un détail. Plusieurs s'efforcent de trouver un
plan d'ensemble : ce sont les architectes : chacun d'eux pré-
sente celui qu'il a conçu, vision de génie parfois, mais qui
pèche toujours en quelque endroit par un défaut d'équilibre
logique, qui en amène le prompt écroulement. 11 faut qu'il en
soit ainsi, afin que des mêmes matériaux on puisse aussitôt
reconstruire un autre édifice plus parfait et mieux à la taille de
l'humanité encore agrandie, qui ne peut se plaire dans un
temple que lorsqu'il répond à son idéal.

Cependant, malgré ces destructions et ces reconstructions
incessantes, le travail général avance. Ce travail est comme
celui d'une ville dont les maisons et les palais se renouvellent
sans cesse en s'embellissant toujours, dont les rues se redressent,
dont les quartiers se régularisent constamment par des correc-
tions, constamment partielles, apportées au plan primitif que
le hasard des circonstances a fourni. De même, dans la grande
cité de la science humaine, tous les ouvriers, sans, connaître le
plan définitif de leur œuvre, taillent chacun séparément leur'
pierre; et il se trouve que, sans qu'ils se soient concertés sur
les mesures, elles concordent et s'ajustent irréprochablement
C'est que tous sont conduits, comme par un sûr instinct, par un
égal amour du vrai, et que tous ont dans leur art une règle com-
mune : c'est la méthode d'induction baconienne, c'est le doute
philosophique cartésien, c'est enfin, autant que possible, une
liberté absolue de tout préjugé, un dégagement complet de toute
idée préconçue, de toute loi non prouvée, de tout dogme im-
posé d'autorité. Une théorie n'est admise que lorsqu'elle a passé
au creuset de l'expérience. Au delà du grand musée des faits
connus et constaté? s'étend la vaste salle d'attente des hypo-

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mj                         PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

thèses, où il est permis d'exposer même les conceptions les plus
hardies, en attendant qu'elles soient jugées vraies ou fausses,
à l'épreuve irrécusable du calcul et de l'observation.

C'est en cela que notre époque révélatrice diffère essentielle-
ment des époques qui Font précédée : les peuples d'Asie, et
même les philosophes grecs instruits à leur école, imaginaient
la vérité, tandis que de nos jours on l'observe. On poursuit la
nature dans son œuvre, on la surprend. La seule chose encore
rare et difficile, c'est de la bien comprendre ; c'est de déchiffrer
le sens des signes souvent incohérents qu'elle livre à notre inter-
prétation, comme les fragments épars d'une inscription dont
quelquefois nous ne connaissons pas même la langue. Aussi
beaucoup se trompent, et parmi les pierres taillées par un si
grand nombre d'ouvriers, il en est beaucoup qu'il faut rejeter
ou qui du moins ne peuvent trouver leur place sans avoir été
remaniées. Cependant on est étonné parfois de retrouver jusque
chet ces antiques faiseurs d'hypothèses de l'Orient et de la
Grèce des lois, des principes généraux, des théories sur la na-
ture des choses, que notre science moderne, plus prudente et
plus lente en sa marche, n'a pu que corroborer ; et que, par
un élan de génie presque divinatoire, ces philosophes prophètes
avaient conçus, sinon avant toute expérience et toute observa-
tion, du moins par une induction rapidement synthétique de
l'observation et de l'expérience universelles.

Sur presque tous les problèmes, l'antiquité nous offre deux
solutions plus ou moins contradictoires, trois ou quatre au
plus, quand les questions plus complexes permettent de diviser
les thèses logiques qu'elles renferment ; et c'est encore aujour-
d'hui entre ces quelques solutions proposées depuis si long-
temps que la science moderne doit choisir; c'est encore entre
elles que bien souvent elle balance. C'est ainsi que la théorie
des ondulations lumineuses se trouve exposée dans la physique
de Kapila, comme celle de l'émission chez Lucrèce. C'est ainsi
que Pythagore et son école avaient devancé Kopernic en suppo-

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                        xiiij

saut le mouvement de la terre autour du soleil, tandis que la
grande école d'Athènes faisait de notre planète le centre immo-
bile du monde. Enfin une question sur laquelle encore toute
l'antiquité s'est divisée, c'est la grande question de l'origine et
«de la nature des formes organiques, que l'ouvrage de M. Darwin
sur l'Origine des Espèces, dont j'offre aujourd'hui la traduction
à la France, est, je crois appelé à résoudre définitivement.

Cet obscur problème de la création des êtres vivants se trouve
tranché, plutôt que résolu, sous mille formes plu» ou moins
mystiques, dans ces informes compilations d'idées, tour à tour
vénérées ou méprisées, adorées ou maudites, qu'on appelle les
Védas, le Zend-Avesta et la Bible. Cependant toutes les solutions
se ramènent toujours à deux types : tous les êtres vivants sont
sortis par voie de génération plus ou moins régulière les uns
des autres et enfin d'une première forme unique; ou bien
chaque forme spécifique a été indépendamment créée par une
divinité ou puissance surnaturelle quelconque. Souvent les deux
solutions secombinentdans un éclectisme ou dans un syncrétisme
plus ou moins habile et plus ou moins logique, mais le surna-
turalisme domine et l'emporte généralement.

Du principe des créations directes, la notion d'espèce ressort
toujours comme une entité fixe et définie : les formes organiques
sont immuables, comme Dieu même; ce sont les idées générales
ou catégories de pensées du créateur. A tout cela se joint né-
cessairement l'idée d'une chute originelle pour tous les êtres
qui ne réalisent pas leur idéal. C'est la doctrine de Platon à
laquelle se sont rattachées toutes les sectes chrétiennes, la
Genèse appuyant très-explicitement sur la création directe des
espèces organisées, sur la fixité de leurs formes et même de
leors noms, et en particulier sur ce dogme de la chute, qui
fait le fondement du christianisme.

Au contraire, du principe de la formation des êtres vivants
par des causes secondes, se déduit, avec l'idée de leur évolution

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xxiv                        PRÉFACE DE IA PREMIÈRE ÉDITION.

ascendante et progressive, celle de leur mutabilité continuelle.
Les individus sont alors les seules réalités, les seules entités
substantielles ; l'espèce n'est qu'une catégorie logique, sans réa-
lité, c'est une ressemblance toute contingente d'attributs qui
n'ont rien d'essentiel aux sujets chez lesquels ils se manifestent,
et qui sont variables chez chaque individu de chaque généra-
tion successive. Cette doctrine toute naturaliste n'a guère été
connue de l'antiquité, mais seulement pressentie peut-être par
quelques philosophes empiristes, tels que Kapila, Aristole et Lu-
crèce. Elle est essentiellement hétérodoxe et inconciliable, non-
seulement avec les textes de l'Ancien Testament hébreu, mais
encore avec lesdogmes qu'on a voulu déduire du Testament grec.
Tout cela nous explique le grand entêtement des théologiens
scolastiques à défendre le réalisme substantiel des Universaux.
Dans cette question, tant controversée, de l'origine et de la na-
ture des idées, on a cru bien faussement ne voir qu'une vaine
dispute, indifférente par elle-même à l'ordre du monde. Cette
question, au contraire, était vitale pour le christianisme; c'é-
tait la pierre de fondement de l'orthodoxie : une fois ébranlée,
tout l'édifice s'écroulait. Autrement, qu'on ne croie pas que
tant de fortes têtes eussent été si folles que de s'évertuer si
longtemps sur une question oiseuse. Le fanatisme, la passion
religieuse, la plus violente des passions, puisqu'elle les équilibre
toutes à elle seule, était enjeu. C'est ce qui rendit la querelle
si vive, si longue et parfois si dangereuse; car on jouait sa vie
à certaines époques, en osant se déclarer nominaliste. Abai-
lard et tant d'autres l'apprirent à leurs dépens. Sans la menace
du bûcher, de l'excommunication tout au moins, et des moyens
coercitifs dont l'Église savait si bien armer le bras séculier,
quand il s'agissait de défendre ses dogmes menacés, la logique
eût certainement eu raison de tous ces sophismes idéologiques.
Encore aujourd'hui il ne manque pas de ces saints docteurs
qui regrettent de ne pouvoir employer de pareilles armes pour
terminer, à leur avantage, toutes les discussions contre ceux

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                          w

qui se permettent de découvrir dans la nature des faits qui
assurent le triomphe définitif du nominalisme.

Qu'on ne croie pas, du reste, que la dispute soit éteinte ; elle
n'a fait que changer de nom et de terrain. Elle existe plus ar-
dente que jamais, mais surtout dans les questions pratiques,
inorales et politiques. Ainsi le nominalisme a inscrit sur son
drapeau : individualisme et progrès par la liberté. Le réalisme,
au contraire, veut une autorité puissante, illimitée, serrant
étroitement l'homme dans toutes les manifestations de son être
pour le maintenir dans les limites infranchissables d'un socia-
lisme soit hiérarchique, soit égalitaire, mais toujours également
immobile, comme la notion d'espèce dans la doctrine des idées
prototypes de Platon. Mais qu'est-ce donc, après tout, que
Platon, sinon le premier, le plus savant, le plus aimable des
socialistes communautaires? Qu'est-ce donc, au fond aussi,
que le christianisme, et qu'a-t-il été en principe, sinon une
secte essénienne, dont les Églises ou congrégations éparses
eurent pour dogme pratique principal l'égalité et la commu-
nauté des biens? Et qu'est devenu plus tard le catholicisme
romain, qu'est-il encore de nos jours, sinon l'appui dogmatique
de la hiérarchie féodale ou monarchique? (Jn le voit : beaucoup
de questions se touchent, dont la connexion échappe aisément à
certains esprits peu réfléchis. Si la notion d'espèce est une idée
divine que tous les individus doivent réaliser, et si, d'autre
part, il était prouvé, un jour, que l'usage illimité de leur li-
berté tend le plus souvent à les éloigner de ce prototype, ce
serait un bien et même une nécessité de restreindre cette li-
berté et de sacrifier constamment les unités individuelles à la
grande unité spécifique ou sociale. Or, c'est justement la
doctrine du nominalisme et de l'individualisme le plus ab-
solu, c'est l'absence de toute idée ou idéal prototype, c'est
aussi la tendance de la liberté naturelle à faire diverger pres-
que constamment les caractères spécifiques, en variant et
individualisant les formes, que M. Charles Darwin vient démon -

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xxvj                         PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

trer aujourd'hui dans son beau livre sur YOrigine des espèces.

11 s'est fait, on le conçoit, grand bruit d'injures et grand fra-
cas de ricanements autour de ce livre, lorsqu'il parut en An-
gleterre, il y a deux années; mais ces critiques, si dédai-
gneuses en apparence, n'étaient au fond que des craintes mal
dissimulées qui s'élevaient des chaires de l'orthodoxie, de ses
tribunes et de ses journaux. En effet, les théologiens le sentent
bien et l'ont toujours senti : pour que l'humanité ait péché en
Adam, il faut qu'elle soit une entité collective ; pour être rédi-
mée par les mérites d'un seul, comme pour avoir été maudite
pour la faute d'un seul, il faut qu'elle ait, outre la vie indivi-
duelle de chaque être, une vie spécifique, en quelque sorte
substantielle, bien définie et exactement limitée, sans lien généa-
logique avec aucune espèce antécédente. Or, la théorie de
M. Darwin est incompatible avec cette notion ; et c'est pour-
quoi son livre, bien que d'un caractère éminemment pacifique,
sera en butte aux attaques du grand parti immobiliste et chré-
tien, encore si nombreux chez toutes les nations européennes;
mais aussi il sera une arme puissante entre les mains du parti
contraire, c'est-à-dire du parti libéral et progressiste.

Je sais pourtant qu'il y a des esprits très-libéraux qui se
croient sincèrement chrétiens; mais qu'il me soit permis de
leur dire que c'est par une inconséquence, par une hérésie
évidente et inconciliable avec le point de départ dfi leur doc-
trine et avec les textes sur lesquels elle repose. Je sais aussi
que le plus grand nombre des socialistes égalitaires, par une
contradiction d'un autre genre, repoussent le titre de chrétien,
bien que le christianisme soit essentiellement égalitaire et
communiste1. Il serait même subversif, si l'on prenait à la
lettre certains documents tels que le Sermon sur la montagne
ou le Cantique de Marie à Elisabeth et quelques autres encore1;
mais il n'est rien moins que libéral, et l'idée de la chute est la

J Actes des Apôtres, ch, n, ▼. 44-45; ch. !▼, v. 34-37 ; ch. v, ▼. ll-l.
* Matth. ch. vf v. 4; Marc, ch, x, v. 21-25, 28-31; Luc, ch. i, v. 51-53,
ch. vi, v. 24-25, ch. xu, v. 24-29.

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PRÉFACE DE LA PREMlfclE ÉDITION.                       nvij

négation absolue de l'idée de progrès, comme l'idée de la grâce
arbitraire est contradictoire à celle d'une justice rémunératrice.

Le clergé, je devrais dire plutôt les clergés de n'importe
ifuelles Églises, prétendent n'être point ennemis de la science.
Il la protégeraient même, à les en croire, pourvn qu'elle con-
sentit à demeurer docilement dans les limites qu'ils lui tra-
cent. C'est qu'il leur est fort ennuyeux d'avoir à recommencer
leur travail exégétique chaque fois qu'un Galilée, un Newton
ou un Cuvier vient tout à coup se jeter à la traverse de leurs
interprétations. Us sont instruits par l'expérience : car il n'est
pas une conquête de l'esprit humain, qui n'ait empiété sur leur
domaine, pas une découverte qui n'ait battu en brèche leur
système qu'à grand'peine chaque fois ils ont réparé, recrépi
et rebadigeonné, comblant les trouées avec des paradoxes, et
étayant par des sophismes les pans lézardés. Rome avait par-
faitement raison de livrer Galilée à l'Inquisition : le système de
Kopernic, une fois prouvé, changeait l'homme de place dans le
ciel, intellectuellement aussi bien que matériellement.

C'est donc en vain que M. Darwin, étonné de ces agressions,
proteste que son système n'est en aucune façon contraire à
l'idée divine, et s'appuie sur le témoignage d'un de ces théo-
logiens protestants, qui osent sortir plus ou moins complète-
ment de l'ornière orthodoxe sans avoir conscience de leur
hérésie. Il importe peu, en général, aux prêtres ou aux doc-
teurs d'un culte ou d'une religion quelconque, il importe peu
à la plupart des interprètes des différentes sectes christolâtnes,
qu'on croie à Dieu, si l'on n'y croie pas comme ils le veulent et
comme ils le prêchent; et la preuve c'est qu'ils n'ont jamais par-
donné à J. J. Rousseau sa Profession de foi du vicaire savoyard.
Or, il serait complètement inutile de dissimuler ici que la théorie
de M. Darwin, bien que pouvant être très-religieuse, est néan-
moins foncièrement et irrémédiablement hérétique. Elle est
tout aussi bien hérétique que les théories de Lyell, qui ont sup-
primé le déluge universel; elle est tout aussi hérétique que la

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xxviij                       PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

loi de gravitation universelle de Newton et les lois de Keppler,
qui interdisent aux étoiles de se déranger de leur route
dans l'espace pour guider les mages vers le berceau du Messie
à contre-sens du mouvement du ciel, et qui ne laissent pas à
Josué le pouvoir d'arrêter la terre plus que le soleil. Heureuse-
ment que les pouvoirs religieux ne disposent plus aussi aisé-
ment que par le passé des rigueurs de la main séculière, et
que je puis du moins faire ici cet aveu sans danger pour le
savant auteur de Y Origine des espèces.

Mais s'ils n'ont plus la force, leurs moyens d'attaque sont
autres. Ils essayent de toutes les armes à leur disposition.
On raconte que la Société pour Vavancement des sciences
étant réunie à Oxford, l'évêque de cette ville, dont le zèle or-
thodoxe est bien connu, à défaut d'argument sérieux voulut
recourir au ridicule contre la théorie de la transformation des
espèces. Il s'attaquait surtout à l'une de ses conséquences,
c'est-à-dire à l'idée que l'humanité pût descendre de quelque
quadrumane, et s'évertuait contre cette thèse avec une verve
railleuse, peut-être fort spirituelle, éloquente même, mais à
coup sûr peu charitable. Aussi s'attira-t-il de la part du pro-
fesseur Huxley une réponse qu'il n'avait que trop méritée
et que je crois pouvoir rendre en ces termes. « Milord, aurait
dit le savant naturaliste, si j'avais à choisir mon père entre un
singe quelconque et un homme capable d'employer son grand
savoir et son éloquence facile à railler ceux qui consacrent leur
vie aux progrès de la vérité, je préférerais être le fils de l'hum-
ble singe. »

Quant à M. Darwin lui-même, il n'a rien d'agressif dans son
argumentation. Que les évéques anglicans ou autres s'occupent
de leur diocèse, comme il s'occupe du sien; qu'ils étudient les
besoins physiques et moraux de leurs ouailles avec la patience
attentive qu'il déploie dans sa recherche persévérante des
lois de la vie: qu'ils cherchent à établir la vérité de leurs
dogmes avec le même soin religieux qu'il met à s'assurer

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PRÉFACE DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION.                        xxix

de la vérité des principes qu'il énonce, et tout ira pour le
mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Je tenais à bien expliquer ici le pourquoi de la vive opposition
et des critiques malveillantes dont le livre de M. Darwin a été
l'objet lors de son apparition en Angleterre et en Allemagne,
où le savant paléontologiste Bronn s'est hâté d'en publier une
traduction. C'est une sorte de charivari sacerdotal dont la foi
et ses apôtres ne manquent pas de régaler la raison et ses
disciples, chaque fois qu'ils tentent quelque rébellion et font
preuve de quelque indépendance. C'est donc aux disciples de
la raison et aux amis de la science qu'il appartient de défendre
Tune et l'autre, de répondre aux attaques d'un passé qui lutte
pour se survivre à lui-même, et de relever fièrement le gant qu'il
leur jette avec une ironie malséante. Tel est le motif qui m'a fait
entreprendre cette longue préface. Je prie le lecteur d'avoir
patience pour la lire jusqu'à la fin.

Du reste, le christianisme orthodoxe n'est pas la seule doctrine
théologo-cosmogonique qui soit en opposition avec la théorie
de M. Darwin. Beaucoup de systèmes philosophiques, construits
en France et en Allemagne, trop souvent au mépris de la réa-
lité de faits, sont de même en désaccord avec l'idée d'une trans-
formation lente des formes spécifiques.

Descartes, par exemple, en creusant un abîme entre l'homme
et les animaux, qu'il ne regardait que comme des machines
sans liberté, nie implicitement le principe sur lequel repose la
théorie du savant naturaliste anglais. Car, selon M. Darwin,
c'est le libre usage que chaque individu fait de ses facultés
vitales ou mentales dans sa lutte constante contre la nécessité
et ses lois, qui détermine la métamorphose lentement pro-
gressive des espèces, et qui successivement aurait produit
des formes de plus en plus compliquées et plus parfaites, et
enfin l'homme, dernier terme de la série. Le spinozisme, bien
que plus conséquent, parce qu'il regarde l'homme lui-même
comme un autom te sans liberté, absorbe aussi trop complé-

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uz                          PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

tement l'individu dans son grand Tout pour lui permettre un
développement qui, en soi, n'a rien de fatal, rien d'absolument
nécessaire. Kant et ses disciples sont moins hostiles à l'évo-
lution progressive des individus, seules réalités qu'ils re-
connaissent comme prouvées, en tant du moins que volontés
agissantes. La réalité objective des catégories simples et abs-
traites, mise en doute, sinon formellement niée, entraîne la
négation ou le doute au sujet de ces catégories composées et
concrètes, qu'on appelle les espèces. Le moi hérite donc dans
l'idéalisme subjectif de la part de réalité que perd le tout :
c'est tomber d'un extrême dans l'autre. Mais si par hasard le
tout ne se composait que d'un nombre infini de mot, sujets
pour chacun d'eux, objets, les uns pour les autres, et se li-
mitant les uns les autres, les deux systèmes se trouveraient
également vrais et en même temps réconciliés. Cette doctrine
du moij créateur du tout, que Fichte a élevée à sa plus haute
puissance, dans son système si puissamment individualiste, se-
rait donc la plus favorable de toutes à la théorie de révolution
progressive des espèces par le libre développement des indi-
vidus, bien que ce penseur, plus original et plus ardent que
profond, n'ait pas daigné étendre son principe jusqu'aux êtres
inférieurs de la grande échelle organique. La philosophie de
l'identité de Schelling n'est point hostile, par son point de dé-
part, à l'idée d'une évolution librement progressive des êtres ;
mais ses développements sur l'action delà polarité dans la na-
ture et beaucoup d'autres analogies aventureuses, ne peuvent
plus être considérées aujourd'hui que comme le roman d'une
imagination brillante. Enfin, si l'école de Hegel, dans sa phi-
losophie de l'histoire et de la nature, adopte le principe du
progrès indéfini des êtres simples aux êtres composés plus par-
faits, elle se contredit elle-même en ressuscitant les idées pla-
toniciennes qui, sous le nom plus vague de notions, ne sont
réellement que de véritables types spécifiques immobiles, sinon
incréés. Et si la série totale des notions hégéliennes estprogres-

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                        iiij

sive, si à l'aide d'un nouveau système logique on peut suivre
leur évolution de plus en plus synthétique, on ne sait pas bien
par quel moyen pratique ces notions idéales passent de l'une
à l'autre pour se réaliser successivement. De sorte que le sys-
tème se perd si bien dans les nuages de l'abstraction et des
généralisations métaphysiques, qu'il nous enlève de terre et
nous fait perdre de vue la réalité concrète et vivante qui n'exis-
tera jamais que dans le particulier et l'individuel.

En somme, la théorie de M. Darwin aura peu de faveur
auprès des spéculateurs d'outre-Rhin, du moins auprès de
ceux qui se rattachent encore au grand mouvement philoso-
phique de la première moitié du siècle. Mais en revanche elle
trouvera de l'écho dans la savante école des naturalistes obser-
vateurs qui compte, elle aussi, de si fervents adeptes en Alle-
magne. Elle aura l'appui de toute cette science expérimentale
européenne, qui fait aujourd'hui la gloire de tant d'hommes d'un
savoir éminent. Bien loin de dire comme Hegel : Tant pis pour
les faits! ces philosophes de la nature les interrogent au con-
traire avec une conscience scrupuleuse, et se rattachant par là à
l'école empirique, née en Angleterre avec Locke et continuée en
France par Condillac et tous les Encyclopédistes, ils les regar-
dent comme la règle la plus infaillible de toute vérité et le
point de départ de toute spéculation rationnelle, l'entendement
n'étant pour eux qu'un sens de plus pour mieux observer et
pour comprendre.

Il est inutile de dire que presque tous les adversaires de la
théorie deM. Darwin n'ont fait que répéter les arguments dont
on a tant usé et mésusé contre la théorie aventureuse, mais
hardie de Lamarck, qui avait déjà donné lieu aux mêmes dé-
chaînements, mais avec de moins puissants moyens de défense.
On le voit, c'est une théorie qui, à tous égards, continue la
tradition du grand mouvement philosophique du dix-huitième
siècle trop décrié de nos jours. 11 est impossible qu'elle ne re-
mette pas en mémoire ces paroles de Diderot : « Si la foi ne

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ixxij                         PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

nous apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du
Créateur tels que nous les voyons, et s'il était permis d'avoir la
moindre certitude sur leur commencement et leur fin, le phi-
losophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas soup-
çonner que Tanimal avait de toute éternité ses éléments particu-
liers épars et confondus dans la masse de la matière; qu'il est
arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible
que cela se fit; que l'embryon formé de ces éléments a passé
par une infinité d'organisations et de développements ; et qu'il
a eu par succession du mouvement, de la sensibilité, des idées,
de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions,
des signes, des gestes, des sons articulés, un langage, des lois,
des sciences et des arts ? »

Il faut donc s'attendre à ce qu'une telle théorie ait fortement
à lutter contre le spiritualisme éclectique et sentimental, qui
depuis soixante ans recoud les uns aux autres les vieux lam-
beaux du doctrinarisme cartésien, scolastique et classique,
comme si c'était dans le passé que l'avenir dût aller chercher
la règle de sa pensée. Du reste, le spiritualisme n'a été lui-même
qu'une réaction utile contre les exagérations ignorantes d'un
principe juste en soi, mais incomplètement exprimé et mal
compris. Cette réaction, c'est Mme de Staël qui Ta commencée
en France. Il serait temps aujourd'hui d'arrêter ce flot devenu
à son tour trop envahissant, et de donner l'impulsion au cou-
rant en sens contraire. Le livre de M. Darwin y aidera puis-
samment, car nous sommes dans un temps où l'on demande à
chaque système de fournir ses preuves, et les preuves de la
théorie de M. Darwin sont inscrites partout dans la nature.

Il est évident que beaucoup des adversaires de M. Darwin ne
l'ont pas lu, et que la plupart des revewers anglais ou français,
qui en ont parlé d'abord, ont été volontairement ou inconsciem-
ment lés échos de préjugés sans fondement ou les organes
d'une opposition intéressée et systématique. Trop souvent nos

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                      xxxiij

Aristarques modernes ne lisent que la table des livres qu'ils ju-
gent du haut de leur tribunal périodique. A grand'peine par-
courent-ils un ou deux chapitres ou même une ou deux pages
pour juger le style, et si le style par hasard n'est pas attrayant,
le fond de Y ouvrage est déjà bien près d'être condamné. Ils ont
une excuse, il est vrai : ils ont tant à lire! Et avant d'en arriver
à ne plus lire, ils ont tant lu de gros volumes où sous une pluie
de mots ne se trouvait pas une seule idée vraie, nouvelle et fé-
conde ! Mais lorsque par hasard un bon livre leur tombe sous la
main, il risque de payer pour les autres.

M. Darwin a peut-être eu un tort: sa table des sommaires ne
dévoile que très-imparfaitement l'ensemble de son système ; ce
n'est point, comme il le faudrait, une analyse de l'ouvrage,
mais seulement une série d'étiquettes qui n'ont de valeur que
pour ceux qui le connaissent déjà. Les lois principales, qu'il élu-
cide si clairement, sont désignées par des termes nouveaux, lit-
téralement intraduisibles en bon français de Revue. Son premier
chapitre ne parle que des éleveurs et de leurs produits, choses
auxquels d'élégants écrivains et même d'honorables savants ne
daignent prendre aucun intérêt ; ils préfèrent étudier la nature
sur quelque spécimen étiolé des tropiques, vivant sous nos cli-
mats en serre ou en cage, plutôt que de s'abaisser à aller sur-
prendre ses secrets parmi les vaches et les moutons, qui se
multiplient humblement parmi nous. Enfin l'introduction de
l'ouvrage est elle-même peu explicite. Au lieu d'une de ces
pompeuses préfaces pour lesquelles les auteurs tiennent en ré-
serve ce qu'ils ont de meilleur et de plus personnel, M. Darwin
fait simplement précéder son livre d'une esquisse historique
où il s'efforce de démontrer qu'il n'a rien trouvé de nouveau,
et que depuis cinquante ans beaucoup d'autres ont dit ce qu'il
répète, en négligeant, il est vrai, de le prouver aussi bien.
Dans un siècle un peu charlatan, c'est avoir trop peu de poli-
tique : mais saurait-on l'en blâmer? La presse périodique, eu
Angleterre et surtout eu France, brille souvent plutôt par le

c.

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xxxir                       PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

bien dire que par le penser juste, il en faut bien convenir. Je
ne chercherai point d'excuse à nos voisins : qu'ils en trouvent
eux-mêmes; quant à nous, qui sommes toujours au moment de
recevoir l'invitation de nous taire quand nous avons dittrop fran-
chement ce que nous pensons, il se peut que cette discipline, un
peu militaire ou un peu monacale, imposée à notre esprit, en
entrave les développements. Pourtant nous ne saurions nous
empêcher de reconnaître que nos autres voisins, les Allemands,
ont à demi raison, quand ils disent que notre journalisme pour-
rait être un peu plus savant, un peu plus spécial avant de se
permettre de condamner sans appel des livres qui traitent ex-
clusivement de science et surtout d'une des particularités de la
science.

Il est au moins étonnant, par exemple, de voir mélerla théo-
rie de M. Darwin» sur l'origine des espèces, à la question des
générations spontanées, surtout lorsque ce sont des profes-
seurs, des savants en titre, qui se rendent coupables d'une pa-
reille méprise. C'est à se demander si de tels critiques ont eu
entre les mains l'ouvrage dont ils parlent, ou plutôt s'ils ne
l'ont jugé sur ouï-dire, d'après le seul bruit qu'en ont fait les
orthodoxes scandalisés, un évéque d'Oxford en tête. Mais il faut
dire que M. Charles Darwin n'a pas seulement à lutter contre la
passion religieuse, contre la presse ultramontaine ou puritaine,
son organe, et contre les dédains ridicules de l'ignorance et des
préjugés; il a encore contre lui la routine scientifique elle-
même. Le système de M. Darwin est contraire à la tradition dite
classique parmi les naturalistes; car, dans la science aussi, il
y a en ce moment une sorte d'orthodoxie aussi jalouse et
aussi peu endurante que l'orthodoxie religieuse. Elle pré-
tend s'appuyer sur de grands noms, comme la religion s'appuie
sur ses révélateurs infaillibles, et se réserver le privilège de
commenter leurs opinions comme autant d'axiome6 prouvés,
sans permettre d'en révoquer en doute la justesse absolue.
C'est une sorte de méthodisme scientifique non moins entêté

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                      xxxv

de ses textes que le méthodisme protestant Test des siens, et
aussi dogmatique que le catholicisme romain appuyé de saint
Augustin et des conciles. Ces sectaires de la nature, tenant pour
définitivement prouvé tout ce qu'ils croient, sont donc par cela
même disposés à accuser M. Darwin ou tout autre novateur de
ne s'appuyer que sur des hypothèses.

Nul pourtant n'est moins aventureux dans ses théories que
M. Darwin. C'est exclusivement un savant et un observateur
persévérant de la nature, qu'il connaît, non pas sous une seule
de ses faces, mais sous plusieurs ; et sa carrière d'observation
est déjà assez longue pour que le plus grand nombre de ses cri-
tiques ne puissent lui opposer une égale connaissance directe
des grandes lois de la vie, qu'il a vues à l'œuvre sous les zones
terrestres les plus éloignées. En 1859, il prit part, en qualité de
naturaliste, au voyage de circumnavigation du Beagle. Dans
cette mémorable expédition, il put recueillir d'innombrables
Faits sous toutes les latitudes et sous les climats les plus diffé-
rents. Humboldt, dans son Cosmos, renvoie plusieurs fois ses
lecteurs à l'intéressante relation de ce voyage. Les observations
de M. Darwin, consignées dans son journal, ainsi que les riches
documents d'histoire naturelle qu'il a rapportés, ont fourni une
abondante matière aux travaux de nombreux naturalistes parmi
lesquels il sufiit de nommer MM. Owen, Waterhouse, Gould,
Bell, Henslow, White, Walker, Newman et Hooker. Enfin la
science lui doit à lui-même des Observations géologiques sur les
Iles volcaniques ', et un important et sérieux travail sur la Struc-
ture et la distribution des îles de Corails. Peut-être que dans ses
remarques sur les aires d'affaissement et de soulèvement du
fond de l'Océan Pacifique, M. Darwin a préparé pour l'avenir la
découverte des lois qui régissent le renouvellement des conti-
nents terrestres et la distribution des océans, e'est-à-dire une
synthèse non moins importante que celle par laquelle il résume

1 GéohgiCal Observations on votcanic fslands.

* On the Structure and Distribution of carat Récifs.

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xxvj                      PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

aujourd'hui les lois du renouvellement et de la transformation
des formes organiques. Il faut encore joindre à ces travaux
des Observations géologiques sur l'Amérique du Sudl. Enfin,
M. Charles Darwin n'est pas seulement un esprit synthétique,
un observateur fécond en grandes inductions, il a pris aussi 8a
large part du travail de détail et d'analyse, qui fait la sûreté, le
progrès et la gloire de notre science moderne, par une patiente
Monographie des Cirripèdesf.

M. Charles Darwin est un homme simple, droit et vrai. Ce n'est
point un beau diseur, un disputeur d'école; c'est un amateur de
la nature. S'il n'a pas les brillantes qualités d'un Cuvier, comme
écrivain ou comme professeur, c'est du moins un digne héritier de
la science profondément philosophique des deux Geoffroy Saint*
Hilairc dont il lui était réservé de développer habilement les doc-
trines. C'est un de ces esprits patients qui consacrent toiite une
vie à poursuivre, non pas une idée, un système subjectif créé des
efforts de la pensée reployée sur elle-même, mais, disons mieux,
une loi de la nature aperçue et soupçonnée, prise sur le fait, et
ensuite largement généralisée. C'est, comme je l'ai dit précé-
demment, un de ces ouvriers de la science qui taillent leur
pierre avec un infatigable courage. Mais aussi ce sont de ces
pierres un peu épaisses et un peu lourdes, sans beauté et sans
grâce apparente, qui sont exclusivement destinées à être en-
fouies à la base d'un immense édifice, comme ces colonnes
massives dont les architectes du moyen âge décoraient les cryptes
de leurs cathédrales gothiques : c'est de la vérité en moellons.

Qu'on ne cherche donc pas de l'agrément dans le livre de
M. Darwin; il ne s'en soucie, il n'y songe pas. Qu'on y cherche
de la science, des faits, des arguments solides et positifs, ou
les y rencontrera; et de plus on y trouvera de l'intérêt, si l'on
aime les beautés simples, mais si variées, si harmonieuses de

1 Geological Observations on south America. — Ccl ouvrage cl les deux qui
précèdent ont été réunis en un volume.
1 MonographyoftheCirripedes, 2 vol. in-8\

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                     mvij

la nature et l'admirable prévoyance de ces lois. Le livre de
M. Darwin est peut-être, de tous ceux que j'ai lus, celui qui
fait le plus croire à Dieu, le seul qui réussisse à l'excuser d'a-
voir fait le monde tel qu'il est : c'est une éloquente théodicée
en action, qui laisse loin derrière elle toutes celles des théo-
logiens et de ces philosophes rhéteurs que Voltaire, auquel
tout était permis en fait de langue, appelait des cause-finaliers.

M. Ch. Darwin fait aimer la vérité, parce qu'on sent qu'il
l'aime lui-même, qu'il la dit simplement, telle qu'il la pense,
sans la parer. Il n'impose pas sa conviction, mais la commu-
nique et la prouve. Quand il est certain, il affirme; quand il
suppose, il le dît; quand il doute, il l'avoue. Seulement lors-
que les faits lui manquent à l'appui d'une idée , qu'il reconnaît
lui-même pour hypothétique, il met dans la balance son expé-
rience de la nature et sa bonne foi. Il dit : « Je suis con-
vaincu, je crois, bien que je ne puisse encore prouver. » Sa
prudence nuirait même quelquefois à la clarté de son exposi-
tion. Elle rend ses démonstrations plus diffuses et son style
un peu lourd, surtout pour des lecteurs français, accoutumés à
voir leurs écrivains argumenter au pas de charge et conclure
à la baïonnette. J'ai respecté autant que possible cette forme
simple et sincère, mais un peu hésitante. J'ai traduit aussi
textuellement, plus textuellement parfois que le respect de la
langue et le plaisir de l'oreille ne me l'eussent conseillé. Je
crois qu'une traduction doit être un portrait, et je n'estime pas
les peintres qui flattent.

Au premier abord, il semble que M. Darwin ait pris peu de
soin pour relier et enchaîner ses idées. Il les présente chacune
pour ce qu'elle vaut, à son rang, sous sa rubrique. On les
dirait numérotées. C'est presque un dictionnaire méthodique.
Mais peu après on s'aperçoit au contraire que ces idées for-
ment une chaîne toujours continue de raisonnements serrés,
précis, concluants. Comme il le dit au dernier chapitre, « ce
volume n'est qu'une longue argumentation. » On y cherche-

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jxxviij                     PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

raii en vain de ces phrases à effet, qui enflent le style de tant
d'écrivains, comme certains pigeons enflent de vide leur jabot.
Mais on y trouve toutes les raisons pour et contre sa théorie,
opposées et balancées, avec le compte tout fait du reste ou de
la différence. C'est un véritable calcul des probabilités qui
n'est pas amusant, je le répète, mais qu'il est important d'é-
tudier et de connaître ; et c'est parce qu'il est important qu'il
soit étudié et connu que je l'ai traduit, voyant qu'on tardait trop
à remplir ce devoir envers la vraie science, voyant surtout com-
bien ce livre était mal compris, mal jugé, sans doute parce qu'il
n'était pas lu. Seulement, j'ai souvent regretté-mon insuffisance
pour une pareille tâche, qu'un savant plus spécial eût mieux
remplie dans ses détails. Si j'ai voulu traduire ce livre, c'est que
j'étais sûre d'en bien saisir l'ensemble et d'en bien rendre l'es-
prit. J'ai surtout essayé de traduire la pensée de l'auteur, et
j'espère l'avoir bien comprise, sinon toujours bien exprimée. .
Je crois d'ailleurs pouvoir réclamer une sorte de solidarité
dans les doctrines de M. Darwin ; car le même hiver où son
ouvrage était publié à Londres, j'émettais de mon côté, bien
que moins savamment et moins complètement, les mêmes idées
sur la succession et l'évolution progressive des êtres vivants,
dans un Cours de Philosophie de la nature et de l'histoire, que
je faisais à Lausanne et que j'ai répété partiellement en d'autres
villes. Je dois dire que je rencontrai parmi les protestants suisses
les mêmes oppositions que M. Darwin chez les protestants d'An-
gleterre, et que plusieurs de mes auditeurs bibliomanes crurent
devoir m'adresser, au sujet de la parenté de l'homme et du
singe, soit des dessins plus ou moins humoristiques, dont je
n'ai pas à apprécier ici la valeur au point de vue de l'art, soit des
lettres, pour la plupart anony.r es, où ils se faisaient un devoir
de conscience de me menacer des foudres du ciel et des feux
de l'enfer, si je persévérais dans les voies de l'incrédulité. Des
catholiques eussent-ils fait mieux? Je ne trancherai pas la
question.

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                      xnix

Je nie suis permis d'ajouter k mon texte quelques remar-
ques personnelles sous forme de notes. Le plus souvent ce ne
sont que des développements de la théorie, des détails qui
l'appuient, quelquefois des vues d'ensemble qui la résument à
grands traits et plus synthétiquement que les habitudes d'es-
prit des naturalistes contemporains en général, et de M. Dar-
win en particulier, ne les portent à le faire. Plusieurs certai-
nement m'accuseront d'avoir dit des banalités bien connues
parmi eux et presque populaires, qu'en effet je ne leur adresse
pis, mais que j'ai insérées à l'adresse d'un public moins spé-
cial, parmi lequel je voudrais voir se répandre ce livre plein
d'enseignements. Enfin, beaucoup plus que M. Darwin, j'a-
voue mériter le reproche d'avoir osé beaucoup d'hypothèses.
C'est que je crois qu'en attendant les théories, les hypothèses
elles-mêmes ont leur utilité en ce qu'elles les préparent. Ja-
mais un naturaliste n'entreprendra une série d'expériences ou
d'observations analytiques, s'il n'est déjà sur la trace d'une
loi, soupçonnée d'avance, dont il veut établir la vérité ou la
fausseté. M. Darwin lui-même n'a pas fait autrement, quand il
a conçu la première idée de sa théorie ; et elle n'a été pour lui
qu'une hypothèse de mieux en mieux appuyée, pendant tout le
temps qu'il a consacré aux patientes investigations qui de-
vaient changer ses suppositions en certitude. Newton enfin
eût-il entrepris d'établir par le calcul la loi de la gravita-
tion universelle, s'il n'en avait conçu l'idée en voyant tomber
une pomme?

J'avouerai même qu'à mon point de vue, et partant d'une
disposition d'esprit plus spéculative qu'empirique, M. Darwin
ne me semble pas même assez hardi. Est-ce par prudence qu'il ne
va pas jusqu'au bout de son système et qu'il s'arrête au milieu
de la chaîne de ses conséquences ? Peut-être a-t-il habilement
agi ; car c'est seulement lorsque des esprits plus impatients,
plus ardents, sinon plus logiques, ont formulé ces consé-
quences extrêmes, et touché à l'origine probable de notre cs-

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xl                             PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

pèce, question que l'auteur du système a tacitement réservée,
que l'orage s'est déchaîné dans toute sa force contre le maître
et ses adeptes. C'est alors seulement que le monde puritain,
scandalisé de ce qu'on osât supposer qu'il ne descendait pas en
droite ligne de la cuisse de quelque Dieu, a jeté les hauts cris ;
et nos journaux ont répercuté ces rumeurs de femmes prudes
ou de bourgeois blessés dans leur prétention to belong to a good
gentry. Ainsi que Ta dit M. Ed. Claparède, dans sa remarquable
analyse de la théorie de M. Darwin, « c'est ici une affaire do
sentiment, mais autant vaut être un singe perfectionné qu'un
Adam dégénéré K »

Cependant, quelques-uns des critiques de M. Darwin ont ira
nom dans la science, et un nom bien mérité ; mai* qu'un
homme renonce difficilement à une conviction de toute sa vie !
Or, presque tous les savants contemporains se sont accoutumés
à regarder les choses d'un point de vue complètement opposé à
celui de l'auteur de Y Origine de* espèces. M. Pictet, par exemple,
le savant professeur genevois, dont les travaux en paléontologie
sont classiques et presque populaires, pouvait-il, au premier
choc d'une idée qu'il a toujours combattue, lui rendre les
armes? C'est déjà beaucoup que sa critique, bienveillante et
juste pour un adversaire, ne pouvant être affirmative, conclue
au doute sans négation formelle9, c 11 y a longtemps, dit-il,
que nous n'avions rien lu de plus complet et de plus intéres-
sant sur cette question difficile et controversée. Les faits y sont
exposés avec clarté et d'une manière piquante, sous une forme
nouvelle et en quelque sorte dégagée de la routine ordinaire. 11
est impossible que son étude ne fasse pas réfléchir et ne force
pas à envisager certaines questions sous un jour nouveau, lors
même que l'on n'accepterait pas toutes les conséquences théo-
riques dans lesquelles le savant auteur cherche à entraîner

* Sur rorigine des espèces, par M. Ed. Claparède, Revue Germanique, octo-
bre 1801.

1 Sur l'origine des espèces, par M. le prof. Pictet. Archives des sciences, sup-
plément à h Bibliothèque universelle. 1*60, t. VU.

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PRÉFACE DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION.                           ilj

l'esprit de ses lecteurs. » Malgré ces réserves, on sent que c'est
un adversaire bien près d'être réconcilié, on rebelle à demi
converti et désormais vacillant entre ses opinions anciennes et
Pidée nouvelle. On devine enfin que ce sont les conséquences
de la théorie plus que ses principes et son point de départ qui
Pont retenu. C'est qu'à Genève on ne plaisante pas sur les
questions d'orthodoxie. C'est toujours la Rome calviniste, et
l'excommunication y est encore dans les mœurs, si elle n'est
plus dans les lois. On n'y brûle plus les hérétiques, mais on les
traite en parias.

Il faut donc féliciter M. Claparède, également genevois,
d'avoir osé, beaucoup plus franchement que M. Pictet, rendre
une pleine justice à l'œuvre de M. Darwin dans une exposition
lucide et complète de sa théorie, et d'avoir abordé catégorique-
ment le côté délicat de la question en comparant la nouvelle
théorie à l'ancienne. « La théorie de la permanence des espèces
et des créations successives a, dit-il, le désavantage d'invoquer
une action mystérieuse ; mais, en revanche, elle a le bonheur
de ne point se trouver en contradiction évidente avec la cosmo-
gonie hébraïque, aujourd'hui généralement révérée dans le
monde civilisé. La théorie de la transformation des espèces a,
au contraire, l'avantage d'être plus-en harmonie que sa rivale
avec les procédés habituels de la nature ; elle ne renferme pas,
comme l'autre, l'élément que notre esprit se sent disposé à qua-
lifier de prime abord de surnaturel. En revanche, elle est peu
canonique. »

On peut se demander alors comment une doctrine, qui im-
plique nécessairement une intervention surnaturelle, a pu de-
meurer si longtemps établie dans la science, au point d'y régner
sans rivale. On pourrait répondre que le surnaturel recule dans
la science à mesure que le naturel y gagne du terrain, et que la
somme d'action directe, attribuée à Dieu, a toujours été égale à
celle de notre ignorance des vraies lois du monde. Cependant
cette doctrine elle-même, et à défaut de toute autre meilleure,

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ilj                          PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

ne laissait pas de s'appuyer sur l'expérience quotidienne, qui
semblait contraire- à sa rivale; et sans les découvertes géolo-
giques qui ont illustré notre siècle, il est supposable que jamais
Vidée de la mutabilité des formes spécifiques n'eût triomphé de
la croyance universelle à leur permanence. Ainsi que le dit en-
core M. Claparède, « si Ton pèse les avantages et les désavan-
tages des deux théories, basées, du reste, toutes deux sur des
hypothèses, il n'y a pas lieu de s'étonner de ce que partout, et
dans tous les temps, on se soit rangé du côté de la première.

« Supposez, en effet, qu'un homme impartial se propose de
les examiner de sang-froid l'une et l'autre; je me charge de
démontrer que, dans l'incertitude, il devra opter pour celle
qui implique l'action périodique d'une force créatrice. Cet exa-
minateur impartial ne pourra exiger de la théorie des créations
successives la production d'un seul exemple de création. Cette
théorie implique l'admission de longs espaces de temps pen-
dant lesquels la force créatrice reste inactive, et ses partisans
admettentque nous nous trouvons maintenant dans une deces pé-
riodes de repos. En revanche, on a le droit d'exiger des preuves
à l'appui de la transformation des espèces, puisque cette théorie
admet que les espèces vont se modifiant sans cesse. Les deux
théories sur l'origine des espèces sont donc placées dans des
conditions très-différentes. L'une, celle des créations immé-
diates, est de nature telle qu'il n'est pas possible d'exiger d'elle
une justification appuyée d'arguments positifs, mais cette inca-
pacité même la met dans une situation très-forte et presque
inattaquable. L'autre, celle de la transformation graduelle des
espèces, est au contraire obligée de répondre à tous ceux qui
lui demandent de se légitimer. Or, quelque habiles que soient
ses défenseurs, leurs réponses incomplètes servent toujours de
point de départ à des attaques nouvelles. Il n'est donc pas
étonnant que notre examinateur impartial, les oreilles remplies
d'objections contre la théorie de la transformation graduelle
des espèces, se tourne de préférence vers la théorie des créa-

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                         xiiij

lions successives. En effet, cette dernière a l'avantage de ne
pouvoir être attaquée parce qu'elle ne peut guère être dé»
fendue. » Ce qui revient à dire qu'il faudrait considérer la
théorie des créations successives comme prouvée, justement
parce qu'elle est improuvable, ce qui laisse à désirer au point
de vue logique ; et si d'autre côté la théorie contraire pouvait
présenter en sa faveur les moindres preuves, il serait tout à
fait absurde de s'arrêter encore un seul jnoment à l'autre, et
c'est là cependant ce que font beaucoup de savants.

L'idée de la parenté de tous les êtres vivants nait et se pré-
sente d'elle-même à la première inspection de leur groupement
général et de la chaîne, si continue, de leurs affinités. Comment
ceux qui trouvent hypothétique la théorie de leur transforma-
tion graduelle, prétendent-ils donc expliquer leur origine in-
dépendante ou leur création, comme ils disent emphatiquement,
sans recourir à des suppositions bien autrement gratuites? Evi-
demment les mêmes formes organiques n'ont pas toujours
existé; elles apparaissent et disparaissent dans la succession des
âges. Des savants si prudents à croire et si réservés h affirmer,
aiment-ils mieux penser que sur l'ordre divin, le prototype de
chaque espèce nouvellement créée sort de terre à la façon de
ces rats que, selon Diodore, les anciens prêtres d'Egypte di-
saient nés du limon du Nil, et qui, déjà de chair et d'os par la
partie antérieure de leur corps, participaient encore, par la
partie postérieure, de la nature de ce limon dont ils n'étaient
qu'à demi sortis? D'après la théorie, défendue par Alcide d'Or-
higny, du renouvellement intégral de toutes les populations
terrestres à chaque époque géologique, alors supposée séparée
de celle qui la suit et de celle qui la précède par autant de ca-
taclysmes généraux, se figurc-t-on voir surgir périodiquement
du sol encore humide toute une création nouvelle ? Se repré-
sente-t-on des bœufs et des moutons poussant leurs cornes hors
du sol en même temps que des éléphants montrent leurtrompe
et des lions leur crinière; des oiseaux éclosant d'œufs qui n'ont

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xlW                            PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

été nt pondus, ni couvés, et prenant leur vol sans avoir ni père
ni mère pour les nourrir; des palmiers et des chênes sortant
de terre avec leurs branches reployées pour les ouvrir ensuite
au soleil comme des parapluies; et finalement Dieu descendant
personnellement du ciel pour façonner l'homme comme un
mauvais ouvrier qui, ayant manqué son œuvre, en est réduit à
se repentir de l'avoir faite !

Qu'on me pardonne la raillerie; un évéque d'Oxford m'en a
donné l'exemple. Qu'on me permette aussi de dire plus sérieu-
sement à tous les évêques possibles, et à leurs ouailles ou ayants
cause, que c'est rapetisser l'idée de Dieu que d'en faire un ma-
gicien des Mille et une Nuits. Que dans l'intérêt de l'art un
directeur d'opéra se permette les changements à vue, rien de
mieux, on saura faire la part de la fiction et de l'adresse; mais
la nature a d'autres voies : elle est plus réformatrice et moins
révolutionnaire. Enfin, des hommes qui admettent comme pos-
sibles de pareilles fantasmagories, n'ont aucun droit de con-
damner comme hypothétiques des généralisations qui reposent
sur des faits prouvés, patents, usuels, quotidiens, c'est-à-dire sur
une simple extension de l'expérience. Toute induction, même
la plus rigoureuse, pourrait à ce point de vue être considérée
comme hypothétique : ce n'est jamais en réalité que le résultat
d'un calcul des probabilités, où un certain nombre de chances
étant d'un côté, il y a zéro chance de l'autre. Or, on a vu des
animaux et des plantes varier et se reproduire en perpétuant
leurs modifications acquises. Nul n'en a vu jaillir, surgir, ap-
paraître. Nul n'en a vu créer. La vieille théorie de Lamarck,
telle qu'il l'a exposée à la fin du siècle dernier, telle qu'elle
était conçue en germe par Diderot dans une de ces intuitions
rapides dont son esprit était si fécond, telle surtout qu'elle est
devenue avec les deux Geoffroy Saint-Hilaire, était donc
déjà à tous égards préférable à la théorie des créations indé-
pendantes. Avec les développements que lui a donnés M. Dar-
win, elle peut désormais être considérée comme établie et

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                           xlv

inattaquable dans son ensemble, laissant la porte ouverte aux
rectifications de détail, que l'avenir pourra et devra même cer-
tainement y apporter. On aurait même à opposer à la théorie
de transformation lente un seul fait prouvé de création, qu'elle
deviendrait seulement douteuse, quant à l'universalité de ses
applications ; mais il ne serait point encore établi pour cela que
les deux modes de formation n'agissent pas simultanément
ou alternativement dans le renouvellement des formes vi-
vantes.

Ou reste, à la théorie des créations successives, poussée à
l'extrême par Àlcidc d'Orbigny,M. Pictet a proposé depuis déjà
quelques années de substituer le terme adouci d'apparitions
successives, laissant en dehors toute hypothèse sur la cause,
l'agent ou le mode de ces apparitions. C'était déjà faire un grand
pas. Cependant M. Pictet tient essentiellement à ce qu'en outre
de la force organisatrice, régulière et constante, en vertu de
laquelle les générations des êtres vivants se succèdent, il existe
encore une force créatrice se manifestant avec intermittence. H
ne se refuse pas même à croire que cette force créatrice puisse
agir au moyen de générations irrégulières ou équivoques. Mais
au fond, M. Darwin ne dit pas autre chose, car nulle part il
n'affirme que les espèces varient constamment. Il croit au con-
traire que la variabilité ne se manifeste qu'avec intermittence,
qu'elle est une rare exception dans la vie des races, et que
l'invariabilité est au contraire la règle très-générale. Quant aux
autres objections que M. Pictet a résumées dans sa critique,
M. Darwin les réfute suffisamment dans sa troisième édition.

Si j'ai cru devoin mentionner ici l'analyse impartiale de
M. Claparède et la critique sérieuse et bienveillante de M. Pic-
tet, je passerai sous silence tous les jugements plus ou moins
passionnés ou les condamnations plus ou moins ridicules qui
ont été publiées sur la question. Les noms de leurs auteurs ne
peuvent que gagner à n'être point connus. 11 est parmi les sa-
vants des esprits-dictionnaires qui,après avoir regardé la nature

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xItj                           PRÉFACE DE LA PREMIÈRE fiHTIQN.

toute leur vie, observé et compare des milliers d'êtres, sont
arrivés à les classer tous sous un nom, pour lequel le plus sou-
vent ils ne sont pas même d'accord entre eux, mais qui ne
sauraient jamais s'élever à la moindre vue synthétique. Ils ont
une multitude de notions de détail, juxtaposées dans la mémoire,
sans aucune activité inductive pour les rassembler en un corps
de généralisations, de principes ou de lois. Si l'imagination
des anciens allait trop vite dans ses vastes hypothèses, affir-
mées avec l'assurance et même la présomption toujours un peu
mystique qui distingue les inspirés, et qui fait leur force de
persuasion et leur puissance d'entraînement, comme aussi leur
faiblesse de démonstration dialectique, de notre temps les cho-
ses ont tant changé qu'il faudrait se plaindre de l'excès con-
traire. On a si peur de supposer qu'on n'ose même plus légiti-
mement induire. Depuis que la philosophie allemande est venue
jeter le trouble dans notre vieille logique qui ne laissait pas de
moyen terme entre le oui et le non, et pour laquelle toute né-
gation même était l'affirmation d'une proposition contraire,
nous nous égarons à plaisir dans les constructions triples par
thèse, antithèse et synthèse, et avec tout cela, nous n'osons
plus faire sortir d'une idée, par voie de déduction tout simple-
ment, ce qu'elle contient en principe. J'en demande bien par-
don à mon siècle, mais s'il continue, j'ai peur qu'on ne
l'appelle dans l'histoire le siècle des timides, pour ne pas dire
plus, relativement surtout aux fécondes et laborieuses généra-
tions qui ont immédiatement précédé la nôtre.

Je ne veux pas me permettre de sortir ici du champ de
l'histoire naturelle, mais j'y trouverai l'exemple de M. Boucher
de Pefthes ,qui a dû lutter pendant dix ans pour persuader à la
plupart de nos savants qu'il avait réellement découvert des
traces de l'existence humaine dans les couches diluviennes du
nord-ouest de la France. Il a fallu que les haches de silex de
nos barbares ancêtres, contemporains des mammouths, vins-
sent se montrer aux portes de Paris et jusqu'à Paris même*

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PRÉFACT DE LV PREMIÈRE ÉDITION.                        xlvij

avant que nos sceptiques fussent convaincus, lis avaient adopté,
sur la foi de Cuvier, l'idée que l'homme n'avait pas été témoin
de ce qu'on appelait alors les grandes vagues diluviennes, et ils
prétendaient n'en pas démordre. Désiraient-ils être en cela
aussi agréables que possible à nos docteurs en théologie, qui
ne peuvent absolument étendre leurs calculs chronologiques
jusqu'aux centaines de milliers d'années que la géologie recon-
naît maintenant à l'existence de notre espèce, bien qu'ils leur
aient déjà donné une élasticité variable entre quatre et six
raille ans?

Les mêmes raisons s'opposent à l'admission des idées de
M. Darwin, mais il en est encore une autre pour qu'elles soient
repoussées : c'est que les intérêts des collectionneurs et con-
servateurs de la nature sous vitrines se trouvent froissés. Ne
serait-il pas fâcheux pour eux d'avoir fait presque inutilement
tout ce patient travail de classification systématique et de déter-
mination ou définition par le genre et la différence, comme au-
rait dit Aristote? Comment les amener à reconnaître que toute
classification n'a qu'une valeur relative ; qu'à tout instant des
espèces qu'ils ont jugées différentes, et qu'ils ont en consé-
quence baptisées de différents noms, pourront se trouver
réunies et reliées par une série de variétés intermédiaires qui
les forceront de n'en faire qu'une seule ; et qu'enfin plus nous
serons savants, mieux nous connaîtrons les êtres, mais sans
pouvoir les nommer autrement que d'un nom individuel ; de
sorte que, si nous les connaissions tous, il nous serait presque
impossible de les étiqueter? Quelle douleur d'apprendre que
l'œuvre de la création n'est pa6 coupée en petits morceaux sé-
parés et distincts, comme ils l'avaient cru, mais qu'elle con-
stitue tin ensemble unique et immense, diversifié à l'infini! Ce
sont cependant ceux-là qui parlent le plus haut du plan de la
nature, qu'ils confondent avec leur système de classification; et
dans les craintes qu'ils cxpritneiït au sujet du désordre Uni-
versel qui devrait résulter, selon cux> de la variabilité des

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xWiij                           PRÉFACE DE LA PREMÈÏIK ÉDITION.

formes organiques, se cache beaucoup de sollicitude pour leurs
catalogues déclarés fautifs et surannés de par l'autorité inéluc-
table du fait. Et combien n'avons-nous pas de ces collection-
neurs et classificatcurs, pour un Geoffroy Saint-Hilaire ou un
Cuvier? Le malheur veut que même ce dernier nom leur soit
un appui. 11 s'était séparé de son collègue sur cette question
des espèces, ou plutôt son génie s'était arrêté là, comme il s'est
arrêté aussi aux révolutions cataclystiques du globe. C'est que
le génie de tout homme a certaines limites qu'il ne peut jamais
dépasser; et il est besoin que de nouvelles générations vien-
nent reprendre, au point où les générations précédentes l'ont
laissée, l'œuvre à jamais interminable de la connaissance.

De même que Charles Lycll dans ses Éléments de géologie
est venu renverser l'idée des cataclysmes, et leur substituer la
théorie des causes actuelles et des actions lentes, M. Charles
Darwin, appliquant à son tour les mêmes principes au dévelop-
pement des races organisées, ne fait que démontrer la vérité de
l'axiome : Maturation facitsaltum.

Selon lui, toutes les espèces vivantes ont leurs ancêtres di-
rects chez des espèces fossiles antérieures, et ainsi, en remon-
tant toujours, à travers les générations et les époques géolo-
giques successives, la chaîne régressive des organismes de plus
en plus imparfaits, il arrive à supposer seulement quelques types
originaux, et même peut-être un seul, sorte d'organisme ru-
dimentaire, sans doute intermédiaire entre le règne animal et
]c règne végétal. Cette forme, prototype de toute organisation,
aurait pris naissance à celte époque, sans aucune analogie avec
la nôtre, ni même avec toutes les époques géologiques con-
nues, où notre planète encore brûlante venait à peine d'éteindre
ses clartés incandescentes. Une succession considérable d'épo-
ques doit avoir séparé cette création primitive du temps où les
premiers débris organiques ont pu se conserver dans le lit de
mers tranquilles et refroidies. Ces organismes primitifs ont dû

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                      ilii

ne présenter d'abord qu'une organisation complètement cellu-
laire, lâche, molle et rapidement destructible, et analogue
enfin, seulement sous d'autres proportions peut-être, à la vési-
cule germinative qui, aujourd'hui, est encore le point de départ
du développement embryonnaire de tout organisme.

Mais ce qu'il y a de vraiment nouveau et de plus personnel
dans la théorie de M. Darwin, c'est que les espèces progressent
généralement, mais non pas universellement, ni forcément.
Celles qui ne progressent pas sont exposées à s'éteindre dans un
temps plus ou moins long, sans que pourtant cette destruction
soit d'une nécessité absolue. Elle n'est au contraire que de con-
tingence générale, c'est-à-dire qu'elle dépend de causes multi-
ples dont le concours se présente le plus souvent en un laps de
temps donné, mais qui, en des cas plus rares, peut cependant
ne pas se présenter. Or, ce caractère de contingence est parfai-
tement en harmonie avec la nature générale des lois qui gou-
vernent notre monde, où l'enchaînement des causes physiques
et fatales et des libertés individuelles agit de telle façon que le
résultat peut en être irrégulier et cependant demeure toujours
dans les limites moyennes de l'ordre général.

Certain concours spécial des circonstances peut donc occa-
sionner la décadence d'un type où la dégénérescence d'une es-
pèce, sans que pour cela elle disparaisse : il faut alors que la
dégénérescence lui soit un avantage, c'est-à-dire qu'il y ait
au-dessous d'elle une place vide dans la série des êtres
vivants, tandis que les rangs trop serrés au-dessus d'elle lui
font une loi de périr ou de descendre. Cette doctrine s'accorde
à merveille avec l'idée conçue par Leibnitz du meilleur des
mondes possibles : les choses y sont en effet organisées de telle
façon que la plus grande somme de vie est toujours au com-
plet, et qu'à tout instant donné le maximum des existences in-
dividuelles est réalisé.

Deux principes ou lois de fait servent de fondement à
toute la théorie de M. Darwin, c'est d'abord la concurrence

d

Gooq

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

. (struggle for life) que-tous les êtres placés en une même con-
trée et sous les mêmes conditions de vie se font entre eux,
pour subsister et pour prolonger, non-seulement leur vie
individuelle, mais encore leur vie spécifique, c'est-à-dire pour
multiplier leur race. Il résulte de cette lutte universelle un
choix, une sélection naturelle (natural sélection) constante des
races et des individus les mieux adaptés aux circonstances de
temps et de lieu ; de sorte que les êtres les plus parfaits, rela-
tivement à ces circonstances, l'emportent sur les êtres les
moins parfaits qu'ils tendent à supplanter et à détruire, si ces
derniers ne trouvent pas le moyen d'émigrer.

Ce système tranche par une solution mixte la question tant
controversée, et insoluble dans les termes où elle a été posée
jusqu'ici, de l'unité ou de la multiplicité des types origina
de tcute espèce en général et de l'espèce humaine en particu-
lier. Il n'y a plus guère maintenant à discuter s'il a suffi de la
création d'un seul couple, ou s'il en a fallu plusieurs pour
perpétuer une forme spécifique quelconque ; car chaque espèce
n'a même plus un commencement défini soit dans le temps,
soit dans l'espace. C'est d'abord une variation légère et indi-
viduelle qui réapparaît ensuite en se transmettant par voie de
génération à plusieurs individus, et qui s'accumule dans leur
postérité par voie de sélection naturelle, si cette variation
leur est avantageuse dans le combat de la vie. Cette première
modification d'un organe s'ajoute aux modifications également
avantageuses survenues en d'autres organes chez d'autres in-
dividus de la même espèce. Cette variété devient race, c'est-
à-dire qu'elle se fixe, si elle se trouve isolée, et devient de plus
en plus distincte ; mais elle se perd par l'adultération dans
l'espèce-mère en l'améliorant légèrement, si elle se mélange
avec elle. II faut donc qu'en ce cas il y ait émigration volon-
taire ou forcée de la variété fixée ou destruction locale de la
souche-mère. Or, mille circonstances peuvent amener l'un on
Vautre résultat, sans même recourir à des cataclysmes géolo

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PRÉFACE DE U PREMIÈRE ÉDITION.                             Ij

giques ; car il suffit de la concurrence vitale pour que toute
variété, mieux adaptée aux conditions locales, supplante l'espèce-
mère dont elle dérive. À travers le long cours des siècles de
siècles, cette variété fixée donne à son tour naissance à d'au-
tres par le même moyen. De divergence en divergence les
différences spécifiques deviennent ainsi de valeur générique.
De sorte que les croisements entre ces variétés successives
bientôt ne donnent plus, au lieu de métis féconds, que des
hybrides de plus en plus stériles, jusqu'à ce que le croisement
lui-même devienne impossible. Le livre de M. Darwin n'est
que l'analyse consciencieuse des moyens employés par la na-
ture pour causer ces variations et des lois qui les régissent.

Ce ne sont donc que les variétés détruites qui limitent les
espèces vivantes : car aussi longtemps que de nombreuses
variétés subsistent de manière à former une série sans lacune,
elles restent généralement fécondes entre elles, soit que do
récents croisements aient entretenu cette possibilité de repro-
duction, soit qu'étant de formation récente, la force d'ata-
visme encore puissante les sollicite à revenir au type ancestral.
Mais lorsque cette série se scinde par la disparition de l'un do
ses anneaux, il en résulte autant d'espèces distinctes, proches
alliées, mais capables seulement de produire entre elles des
hybrides stériles. Ce sont de même les espèces éteintes qui
séparent les genres actuels; c'est l'extinction des genres qii
dessine les groupes; c'est la disparition de groupes entière
qui forme ces grands hiatus qui tranchent si fortement nos
principales classes, et des classes complètes manquent entre
nos embranchements.

Il ne faut jamais oublier que lorsque les groupes inter-
médiaires entre nos groupes, les genres intermédiaires entre
nos genres, les espèces, liens généalogiques nalurels et ancê-
tres de nos espèces, existaient, nos espèces, nos genres, nos
groupes actuels n'existaient pas, ou n'existaient qu'en partie,
et qu'ils étaient représentés par des formes toujours eu qnel-

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lij                             PRÉFACE DE LÀ PREMIÈRE ÉDITION.

que chose différentes, et moyennes entre les formes actuelles.
Il en est de même, en remontant toujours jusqu'à la forme
primitive, ou plutôt jusqu'au germe amorphe de toute orga-
nisation. Nous ne voyons donc aujourd'hui que des descen-
dants collatéraux. Aucune espèce ne peut prétendre au titre de
mère légitime, de souche inaltérée ; car cette souche-mère
n'existe certainement plus, au moins exactement identique h
elle-même. Ce que nous voyons, ce ne sont pas même des es-
pèces sœurs, mais des cousines et souvent à des degrés fort
éloignés.

Ce qui donne le plus grand poids à la théorie de M. Darwin,
c'est qu'elle nous présente à firiori les faits tels qu'ils se sont
passés et se passent encore chaque jour dans la nature, et
qu'elle nous en explique les causes et l'enchaînement logique
et naturel. Ainsi, la géologie nous montre effectivement cer-
taines formes permanentes qui ont traversé tous les âges géo-
logiques ea ne subissant que des changements de valeur
spécifique, qui tantôt élevaient et tantôt abaissaient leur orga-
nisation en changeant leur structure, leur constitution, leurs
instincts et leurs mœurs. D'autres types, au contraire, se sont
perdus, d'autres ont seulement dégénéré ; mais dans l'ordre
général de l'apparition des types, il y a un progrès sensible et
constant qui atteste l'existence d'une loi de développement.

Cette loi que M. Darwin a nommée la sélection naturelle,
n'est autre que la loi de Malthus, étendue au règne organique
tout entier; et l'on voit encore ici un exemple de ces mutuels
services que les sciences, en apparence les plus diverses dans
leurs principes et leur objet, peuvent se rendre les unes aux
autres. En effet, comme Malthus l'a prouvé pour l'espèce hu-
maine, mais plus encore que chez l'espèce humaine, toute
espèce tend à se multiplier suivant une progression géomé-
trique plus ou moins élevée, tandis que la quantité des subsi-
stances qui lui sont propres, est très-limitée dans son accrois-
sement, et peut même, le plus souvent, être considérée comme

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                            llij

invariable. Il en résulte fatalement un choix rigoureux ou une
sélection naturelle des individus les plus forts, les pins beaux,
les plus agiles, en un mot, les plus parfaits, c'est-à-dire les
mieux adaptés au milieu dans lequel ils vivent, où les plus
aptes à se transformer quant à leur structure, leur constitu-
tion ou leurs habitudes, pour arriver à cette exacte adaptation
ou pour augmenter leur quantité de vie possible en s'accoutu-
rnant peu à peu à l'usage de subsistances nouvelles sous des
climats un peu différents.

Cette seule généralisation de la loi de Malthus suffit à
démontrer aussi avec toute évidence combien sont erronées
les conséquences que Malthus lui-même en a tirées pour la race
humaine : puisque c'est de l'exubérance d'une espèce que dé-
rive sa perfectibilité, arrêter cette exubérance, c'est mettre
obstacle à ses progrès. Il ressort du livre de M. Darwin
que cette loi qui paraissait brutale, parcimonieuse, fatale, et
qui semblait accuser la nature d'avarice, de méchanceté ou
d'impuissance, est au contraire la loi providentielle par excel-
lence, la loi d'économie et d'abondance, la garantie nécessaire
du bien-être et du progrès pour toute la création organique.

Maïs aussi la loi de sélection naturelle, appliquée à l'humanité,
fait voir avec surprise, avec douleur, combien jusqu'ici ont été
fausses nos lois politiques et civiles, de même que notre mo-
rale religieuse. Il suffit d'en faire ressortir ici un des vices
le moins souvent signalés, mais non pas l'un des moins gra-
ves. Je veux parler de cette charité imprudente et aveugle où
notre ère chrétienne a toujours cherché l'idéal de la vertu
sociale et que la démocratie voudrait transformer en une sorte
de fraternité obligatoire, bien que sa conséquence la plus directe
soit d'aggraver et de multiplier dans la race humaine les maux
auxquels elle prétend porter remède. On arrive ainsi à sacrifier
ce qui est fort à ce qui est faible, les bons aux mauvais, les
êtres bien doués d'esprit et de corps aux êtres vicieux et ma-
lingres. Que résulte-t-il de cette protection inintelligente ac-

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liv                             PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

cordée exclusivement aux faibles, aux infirmes, aux incurables,
aux méchants eux-mêmes, enfin à tous les disgraciés de la na-
ture? 'C'est que les maux dont ils sont atteints tendent à se
perpétuer indéfiniment ; c'est que le mal augmente au lieu de
diminuer, et qu'il s'accroît de plus en plus aux dépens du bien.
Pendant que tous les soins, tous les dévouements de
1*amour et de la pitié sont considérés comme dus aux repré-
sentants déchus ou dégénérés de l'espèce, rien ne tend à aider
la force naissante, à la développer, à multiplier le mérite, le
talent ou la vertu. Au contraire, la guerre d'abord, puis la
navigation, puis les travaux dangereux déciment tour à tour
les hommes les plus robustes et les plus actifs, les plus hardis,
les plus intelligents. La mollesse et la licence énervent les
cksses riches; la misère et les privations affaiblissent les
masses travailleuses; l'inactivité, l'inutilité et jusqu'à la ré-
serve des mœurs, limitent l'action sociale et productrice des
femmes bien nées et bien douées, et par cette inactivité même,
ou par la mollesse qui en est la conséquence, amènent peu à
peu leur étiolement. Enfin, tandis que toute la jeunesse virile
va perdre dans la prostitution les forces les plus vives de la
race, ce sont des hommes déjà vieux, maladifs et épuisés qui
renouvellent les générations. Ils lèguent à l'un et à l'autre sexe
le germe des maladies dont ils sont atteints, après les avoir
eux-mêmes héritées de leurs pères qui les doivent peut-être
aux vices d'une jeunesse passée contre les lois de la nature.
C'est donc toujours le mal et le mal seulement qui tend à se
multiplier en raison progressive, comme la race, et il faut
s'étonner que notre espèce, sous de telles influences, ne s'étiole
pas rapidement.

L'humanité dégénère-t-elle physiquement? c'est une question
controversée. Mais elle progresse intellectuellement; le fait est
de toute évidence. C'est que si la force et la beauté physique
ne sont plus que des avantages secondaires dans nos sociétés
modernes, l'intelligence, l'adresse, l'activité, l'esprit d'industrie

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                               1?

et de commerce y sont de la plus haute importance. L'homme
idéal de notre temps, c'est celui qui produit ; la femme idéale est
celle qui conserve et qui épargne. Toute la moralité de notre
époque se réduit à peu près à cela, et c'est beaucoup, il en faut
bien convenir, mais cependant ce n'est pas tout. La preuve que
ce n'est pas tout, c'est qu'en vertu du principe d'hérédité, des
générations multipliées d'après cette seule règle sélective ne
peuvent produire que des hommes de lucre et des femmes vé-
nales : c'est-à-dire que de plus en plus on verra d'un côté des
femmes qui se vendront elles-mêmes et qui feront de l'amour
et du mariage un négoce légal ou illégal, à moins que, par
exception, elles n'embrassent une profession qui les mette à
même de faire d'autres échanges également salariés. De l'autre,
on aura des ouvriers machines, des employés dressés à de-
meurer assis dix heures par jour, des commis de magasin pro-
pres à auner de la dentelle, des voyageurs pour faire l'article,
des artistes spéculateurs, des joueurs de bourse, des escrocs de
toute nature, bandits en habit noir et bien gantés, et de plus
des journalistes aux gages des gouvernements, ou des biographes,
des pamphlétaires et des romanciers spéculant sur les plus
mauvaises passions du public. Car ce sont ceux-là surtout qui,
dans notre époque, ont des moyens d'existence assurés, et qui,
en conséquence, si l'on en croyait les Malthusiens, auraient
seuls le droit de perpétuer leur race. Mais il en résulterait
aussi que l'énergie des convictions, l'amour du vrai, du juste
et du beau, n'étant comptés pour rien dans cette fatale équa-
tion des subsistances et des bouches à nourrir, disparaîtraient,
s'éteindraient peu à peu dans les consciences ; et il ne demeu-
rerait plus personne pour défendre la liberté de tous et pour
travailler au progrès idéal de l'espèce.

Si la théorie de M. Darwin nous explique le présent, elle
nous rend de même compte du passé. Les premiers couples
humains, chez lesquels l'union conjugale fut le plus durable,
furent aussi les plus prospères, parce que les membres du

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lvj                             PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

groupe familial, étant plus nombreux, se prêtaient les uns aux
autres une assistance plus efficace. De sorte que partout les
races patriarcales se substituèrent rapidement aux races sau-
vages qui vivaient isolées; et l'instinct de la famille, premier
fondement de l'ordre social, s'établit héréditairement. Rien
n'est plus frappant que l'infériorité de l'homme quant à la
beauté, sinon l'infériorité de la femme quant à la force. C'est
que les races chez lesquelles la femme fut le plus craintive,
pour elle-même et pour sa jeune progéniture, moins exposée
par cela même, ainsi que les familles où l'homme fut au con-
traire plus fort et plus courageux pour prendre la défense de sa
femme et de ses enfants, même au péril de sa vie, durent né-
cessairement se multiplier plus rapidement et chasser devant
elles les autres races. D'un autre côté l'homme, étant devenu
le plus fort, put s'imposer à la compagne qui lui plaisait le plus ;
et dès lors la femme, n'ayant plus qu'à plaire et à subir, devint
de plus en plus belle selon l'idéal de l'homme, qui devint aussi
d'autant plus fort, n'ayant plus qu'à s'imposer, à commander
et à protéger. Peu à peu, à mesure que les peuples se policè-
rent, il en fut de l'intelligence, c'est-à-dire de la force mentale,
comme il en avait été de la force physique ; et la femme de-
venue de plus en plus faible, passant du pouvoir paternel sous
le pouvoir conjugal sans jamais pouvoir disposer d'elle-même,
et n'étant élue et choisie pour épouse qu'en raison de sa beauté
et de sa docilité, légua de génération en génération à ses filles
une passivité d'esprit, sinon de plus en plus grande, du moins
de plus en plus tranchée, relativement à l'activité de l'esprit
viril sans cesse sollicité au progrès. Si l'homme n'est pas encore
plus fort, plus laid et plus intelligent, il faut l'attribuer à la
part héréditaire de beauté, de faiblesse et d'inintelligence qu'il
tient de toute sa lignée d'ancêtres maternels ; si la femme ne
réalise jamais l'idéal suprême de la beauté, si elle a encore la
force de remuer ses membres et de mettre des enfants au
monde, si enfin elle n'est pas complètement slupide et abêtie,

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                          Mj

cela provient sans nul doute de ce que, fort heureusement pour
elle, le sang de ses aïeux paternels lui a conservé un peu d'in-
telligence, un peu de force et en revanche sa bonne part de
laideur. On pourrait conclure de cela que pour hâter les ra-
pides progrès de la race en tous sens, il faudrait demander à
la femme une part de ce qu'on n'a jusqu'ici demandé qu'à
l'homme, c'est-à-dire de la force unie à la beauté, de l'intelli-
gence unie à la douceur, et à l'homme un peu d'idéal uni à la
puissance d'esprit et à la vigueur de corps.

EnGn, la théorie de M. Darwin, en nous donnant quelques no-
tions un peu plus claires sur notre véritable origine, ne fait-elle
pas par cela même justice de tant de doctrines philosophiques,
morales ou religieuses, de systèmes et d'utopies politiques dont
la tendance, généreuse, peut-être, mais assurément fausse,
serait de réaliser une égalité impossible, nuisible et contre na-
ture entre tous les hommes? Rien n'est plus évident que les iné-
galités des diverses races humaines; rien encore de mieux marqué
que ces inégalités entre les divers individus de la même race.
Les données de la théorie de sélection naturelle ne peuvent plus
nous laisser douter que les races supérieures ne se soient pro-
duites successivement ; et que, par conséquent, en vertu de la
loi de progrès, elles ne soient destinées à supplanter les races
inférieures en progressant encore, et non à se mélanger et à
se confondre avec elles au risque de s'absorber en elles par des
croisements qui feraient baisser le niveau moyen de l'espèce.
En un mot, les races humaines ne sont pas des espèces distinctes,
mais ce sont des variétés bien tranchées et fort inégales ; et il
faudrait y réfléchir à deux fois avant de proclamer l'égalité
politique et civile chez un peuple composé d'une minorité
d'Indo-Germains et d'une majorité de Mongols ou de Nègres.

La théorie de M. Darwin exige donc que beaucoup de ques-
tions trop hâtivement résolues soient sérieusement remises à
l'étude. Les hommes sont inégaux par nature : voilà le point
d'où il faut partir. Ils sont individuellement inégaux, même

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Ivi.j                            PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.

dans les races les plus pures: et entre races différentes ces
inégalités prennent des proportions si grandes, au point de vue
intellectuel, que le législateur devra toujours en tenir compte.
Mais d'un autre côté, ces différences tout individuelles et toutes
contingentes, peuvent s'effacer, disparaître peu à peu, se fon-
dre en mille nuances intermédiaires; de sorte que la théorie de
sélection naturelle, appliquée aux sciences sociales, ne conclut
pas moins contre le régime des castes distinctes, fermées, immo-
biles, que contre le régime de l'égalité absolue. Cette théorie
conclut en politique au régime de la liberté individuelle la plus
illimitée, c'est-à-dire de la libre concurrence des forces et des
facultés, comme de leur libre association. Puisque ce régime de
liberté individuelle, appliqué à toute la nature organisée depuis
l'aube delà vie, a réussi à faire de la vésicule germinative un
homme capable de découvrir les lois qui le régissent, lui et le
monde qu'il habite et qu'il est appelé à dominer par son intel-
ligence, ces lois ont suffisamment fait leurs preuves : elles sont
bonnes, car elles sont essentiellement progressives.

C'est donc surtout dans ses conséquences morales et huma-
nitaires que la théorie de M. Darwin est féconde. Ces consé-
quences, je ne puis que les indiquer ici ; elles rempliraient à
elles seules tout un livre que je voudrais pouvoir écrire quel-
que jour. Cette théorie renferme en soi toute une philosophie
delà nature et toute une philosophie de l'humanité. Jamais rien
d'aussi vaste n'a été conçu Jen histoire naturelle : on peut dire
que c'est la synthèse universelle des lois économiques, la science
sociale naturelle par excellence, le code des êtres vivants de
toute race et de toute époque. Nous y trouverons la raison d'être
de nos instincts, le pourquoi si longtemps cherché de nos
monurs, l'origine si mystérieuse de la notion du devoir et son
importance capitale pour la conservation de l'espèce. Nous au-
rons désormais un critère absolu pour juger ce qui est bon et ce
qui est mauvais au point de vue moral ; car la règle morale
pour toute espèce est celle qui tend à sa conservation, à sa mul-

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PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.                            lix

tiplication, à son progrès, relativement aux lieux et aux temps.
Enfln cette révélation de la science nous en apprend plus sur
notre nature, notre origine et notre but que tous les philoso-
phâmes sacerdotaux sur le péché originel ; car elle nous montre
dans notre origine toute brutale la source de tous nos penchants
mauvais, et dans nos aspirations continuelles vers le bien ou le
mieux la loi perpétuelle de perfectibilité, qui nous régit.

Mais on conçoit aussi qu'un livre qui, sans en afficher la pré-
tention, explique tant de choses, soit mal vu de ceux qui s'é-
taient arrogé jusqu'ici le monopole de nous instruire de nos
destinées passées et futures : c'est-à-dire qu'il aura nécessaire-
ment pour adversaires tous les brahmes, mages, destours, lé-
vites, bonzes, prêtres et jongleurs de tous les temps et de tous
les pays, sans même en excepter les tristes prédicants en cra-
vate blanche et en habit noir du protestantisme évangélique.

La doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du
progrès, se posant dans son antagonisme logique avec la révé-
lation irrationnelle de la chute. Ce sont deux principes, deux
religions, en lutte, une thèse et une antithèse dont je défie
l'Allemand, le plus expert en évolutions logiques, de trouver
la synthèse. C'est un oui et un non bien catégoriques entre
lesquels il faut choisir, et quiconque se déclare pour l'un est
contre l'autre.

Pour moi, mon choix est fait : je crois au progrès.

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NOTICE HISTORIQUE

SUR LES VROGRÈS RÉCENTS DE l/oi'lIUON AU SUJET Dh

l'origike des espèces

Il est admis par la majorité des naturalistes que les espèces sont
des productions immuables de la nature, et que chacune d'elles a été
l'objet d'un acte créateur spécial. Cette thèse a été habilement dé-
feudue par beaucoup d'auteurs, tandis qu'un petit nombre seulement
pensent au contraire qu'elles subissent des modifications, et que les
formes vivantes actuelles descendent par voie de génération régulière
de formes préexistantes.

Laissant de coté les anciens auteurs qui ont écrit depuis les temps
classiques jusqu'à l'époque de Buiïon, auteurs dont les ouvrages ne
nie sont pas familiers, Lamarck, naturaliste français, célèbre à juste
titre, fut le premier dont les opinions à ce sujet excitèrent vivement
l'attention. Ce fut en 1801 qu'il les publia pour la première fois;
mais il étendit considérablement sa théorie en 1809, dans sa Philo-
sophie zoologique, et en 1815, dans l'introduction à son Histoire na-
turelle des animaux sans vertèbres. Dans ces divers ouvrages il dé-
veloppa l'idée que tous les animaux, y compris l'homme, descendent
d'autres espèces antérieures. C'était déjà rendre un éminent service
à la science que d'accoutumer les esprits à considérer tout change-
ment survenu dans le monde orgaiûque, aussi bien que dans le monde
inorganique, comme pouvant être le résultat des lois naturelles, et
non d'une intervention miraculeuse. C'est la difficulté de distinguer

\

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II

NOTICE HISTORIQUE

les espèces des variétés, la gradation presque parfaite des formes
dans certains groupes organiques et l'analogie avec nos productions
domestiques, qui semblent principalement avoir amené Lamarck à
admettre le principe de la transformation graduelle des espèces. Quant
aux moyens de modification employés par la nature, il accordait
quelque valeur à l'action directe des conditions physiques de la vie,
de même qu'aux croisements entre les formes préexistantes, et beau-
coup à l'usage ou au défaut d'exercice des organes (use and disuse),
c'est-à-dire à l'effet des habitudes. 11 paraissait attribuer à cette der-
nière cause toutes les admirables adaptations des êtres organisés,
telles que le long cou de la Girafe, par exemple, si bien construit pour
lui permettre de brouter les feuilles des arbres. Mais il croyait aussi
à l'existence d'une loi de développement progressif; et comme toutes
les formes organiques auraient eu alors une égale tendance à progres-
ser, il expliquait l'existence actuelle d'organismes très-simples en sup-
posant qu'ils provenaient de générations spontanées.

Et. Geoffroy Saint-Hilaire * soupçonna également dès 1795 que (ouïes
les formes que nous considérons comme les espèces d'un même genre
n'étaient que les diverses dégénérations d'un même type. Mais seule-
ment en 1828, il se déclara convaincu que les mêmes formes ne
s'étaient pas perpétuées dès l'origine des choses. Il semble avoir re-
gardé les conditions de vie, ou ce qu'il nomme « le monde am-
biant, » comme la cause principale de toute transformation; mais
un peu timide dans ses conclusions, il se refusait à croire que les
espèces vivantes fussent actuellement sujettes à des modifications :
« C'est donc un problème à réserver entièrement à l'avenir, ajoute
son fils et son biographe, supposé que l'avenir doive avoir prise sur
lui. »

En Angleterre, l'honorable et Rév. W. Herbert, plus tard doyen
de Manchester, écrivait* en 1822 * que, d'après les expériences
d'horticulture, il était établi, sans réfutation possible, que les espèces
végétales ne sont que des classes supérieures de variétés plus perma-
nentes. » Il étendait le même principe aux animaux. Il supposait qu'une
seule espèce de chaque genre avait été créée d'abord dans un état
primitif de grande plasticité, et que ces types originaux avaient produit,
principalement par voie de croisement, mais aussi par simple varia-
tion, toutes nos espèces actuelles.

En 1826, le professeur Grant, dans le dernier paragraphe d'un

1 Voyci sa vie écrite par son lils, Isidore Geoffroy Saint-llilaire.
» Voy. Horticultural Transactions, 1822, vol. IV, et Amaryllidactm, 1837,
p. 19,339.

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SUR L'ORIGINE DES ESPÈCES.                             m

Mémoire sur les spongilles1, exprima nettement la croyance que
chaque espèce descend d'autres espèces et se perfectionne par des
modifications successives. On retrouve encore cette manière de voir
dans sa cinquante-cinquième leçon publiée dans le Lancet, en 1834.

En 1831, M. Patrick Matthew, dans son ouvrage sur Naval Timber
and Arboriculture, émit sur l'origine des espèces les mêmes opinions
que M. Wallace et moi-même nous avons exposées depuis dans le Lin-
nean Journal et que je développe aujourd'hui. Malheureusement, les
vues de M. Matthew à ce sujet lurent exprimées très-brièvement dans
quelques passages épars au milieu d'un appendice à un ouvrage sur
divers sujets; si bien qu'elles passèrent inaperçues jusqu'à ce que
M. Matthew les eût rappelées dans le Gardener's Chronicle*. Les
opinions de M. Matthew différent peu des miennes. Il suppose que le
monde a été périodiquement dépeuplé et repeuplé en presque totalité.
Quant à l'origine des espèces qui le repeuplèrent chaque fois, entre
autres hypothèses, il admet que de nouvelles formes peuvent se pro-
duire « sans l'aide d'aucun moule ou germe organisé antérieur. » Il
y a quelques passages que je ne suis pas bien certain de comprendre,
mais il me semble attribuer beaucoup d'influence à l'action directe
des conditions de vie. U entrevoit clairement néanmoins toute la force
du principe de sélection naturelle. En réponse à une lettre3 où je re-
connaissais pleinement que M. Matthew m'avait devancé, il m'écrivit
avec une généreuse franchise les lignes suivantes * : « La conception
de cette loi naturelle me vint par intuition, comme un fait évident et
presque sans aucun effort de réflexion. M. Darwin a donc plus de
mérite que moi dans la découverte, qui ne m'en paraissait pas même
une. Il l'a achevée par induction, lentement, et avec la conscience
d'avoir marché synthétiquement de fait en fait; tandis que ce fut par
un coup d'œil d'ensemble sur l'aspect général de la nature que je
reconnus cette formation des espèces par sélection pour un fait évident
à priori9 et comme un axiome qui n'avait besoin que d'être proposé
pour être admis par les esprits d'une certaine portée et libres de pré-
jugés. »

lie célèbre naturaliste von Buck, dans son excellente Description
physique des îles Canaries, exprime explicitement la croyance que
les variétés se transforment lentement en espèces qui deviennent
alors incapables de croisement5.

1 Edmburçh Philotophicai Journal, vol. XIV, p. 283.

 April,T>th. 1860.

> Publiée dans le Gardener'i Chron. Aprtl, 15 th.

 Gard. Chron. May, H th.

  1836. p. 147.

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IV

iNOTICE HISTORIQUE

Selon Rafinesque, dans sa Nouvelle Flore de l'Amérique du Nord1 :
« Toutes les espèces ont été d'abord des variétés, et beaucoup de
variétés sont en train de devenir graduellement des espèces, en as-
sumant des caractères particuliers et constants. » Mais plus loin
il ajoute : « Excepté pourtant les types originaux ou ancêtres du
genre. »

En 1843-44, le professeur Haldeman1 a fort habilement exposé les
arguments pour et contre l'hypothèse du développement des espèces
par voie de modification. Il semble avoir penché du côté de la varia-
bilité.

Les Vestiges de Création parurent en 1844. Dans la dixième édi-
tion , revue avec soin, l'auteur anonyme s'exprime ainsis : « Après
avoir tout considéré, il faut conclure que les diverses séries d'êtres
animés, du plus simple et plus ancien au plus élevé et plus récent,
sont, sous la providence de Dieu, le résultat de deux causes : d abord,
d'une impulsion propre aux formes vivantes qui les pousse, en un
temps donné et par voie de génération régulière, à travers tous les
degrés d'organisation, jusqu'aux dicotylédones et aux vertébrés les
plus élevés : les degrés sont peu nombreux et marqués par des la-
cunes dans les caractères organiques, d'où proviennent les difficultés
pratiques qu'on rencontre à constater leurs affinités ; secondement,
d'une autre impulsion, dépendante des foires vitales, qui tend par la
suite des générations à modifier la structure organique d'après les
circonstances extérieures, telles que la nourriture, la nature de l'ha-
bitation et les agents météoriques : de là proviendraient les adapta-
tions des théologiens naturalistes. » L'auteur semble penser que l'or-
ganisation elle-même progresse par soubresauts, mais que les effets
produits par les conditions de vie sont graduels. 11 s'appuie sur divers
arguments pour prouver que les espèces ne sont pas immuables. Mais
je ne vois pas comment les deux impulsions qu'il suppose peuvent
rendre compte scientifiquement des nombreuses et remarquables
adaptations qu'on remarque dans la nature. Je ne trouve pas que cela
nous explique en quoi que ce soit, par exemple, comment un Pic a
été adapté à ses habitudes actuelles. L'ouvrage, quoique montrant
dans les premières éditions une érudition peu profonde et moins en-
core de preuves scientifiques, grâce à la puissance et à l'éclat de son
style, se répandit rapidement. J'estime qu'il a rendu un important
service en appelant l'attention sur ce sujet, en sapant les préjugés,
et en préparant ainsi les esprits à l'adoption d'idées analogues.

1 Xew Flora of North America, 1836, p. tf cl 18.

*  Boston Journal < fNal. llisl. United States, vol. IV, p. 408.

*  Vestiges of Création, 1841, I0« éd., 1855, p. 155.

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SUR L'ORIGINE DBS ESPÈCKS.                              v

En 4846, le vétéran de la géologie, M. J. d'Omalius d'Halloy1, pu-
blia un Mémoire excellent quoique très-court, où il déclare qu'il
regarde comme plus probable que les espèces se soient produites par
voie de descendance modifiée, plutôt que d'avoir élé créées séparé-
ment. 1) avait déjà émis cette opinion en 1831.

« L'idée archétype, écrivait en 1849 M. le professeur Ovven", a été
manifestée dans la chair sous diverses formes, sur notre planète,
longtemps avant l'existence des espèces animales qui les représentent
actuellement. A quelles lois naturelles ou causes secondaires l'ordre
île succession et de progression de tels phénomènes organiques peut-
il avoir été soumis? Nous l'ignorons encore. » Autre part5 il admet
comme un axiome « l'opération continue du pouvoir créateur ou du
régulier devenir des choses vivantes. » Plus loin, à propos de la dis-
tribution géographique, il ajoute4 : « Ces phénomènes ébranlent la
croyance où nous étions que l'Aptéryx de la Nouvelle-Zélande et le
Coq de Bruyère d'Angleterre (Tetrao Scoticus) devaient être des créa-
lions distinctes de ces îles et pour elles. Du reste, il doit toujours être
entendu que par le mot création le zoologiste veut parler seulement
d*un procédé inconnu. » M. Owen développe cette idée en ajoutant
que toutes les.fois qu'un zoologiste cite des exemples tels que le précé-
dent, comme preuves de créations distinctes dans une île et pour elle,
il entend dire seulement qu'il ignore comment un tel oiseau se trouve
en ce lieu exclusivement ; ou mieux encore, il exprime sa croyance
que l'île comme l'animal doivent l'une et l'autre leur origine à une
même cause créatrice.

Isidore Geoffroy Saint-Hilairc, dans son cours de 1850*, expose
succinctement les motifs qu'il a de croire que « les caractères spéci-
fiques sont fixes pour chaque espèce, tant qu'elle se perpétue au
milieu des mêmes circonstances, et qu'ils se modifient, si les circon-
stances ambiantes viennent à changer. » — «En résumé, dit-il, \ ob-
servation des animaux sauvages démontre déjà la variabilité limitée
des espèces. Les expériences sur les animaux sauvages devenus do-
mestiques et sur les animaux domestiques redevenus sauvages la
démontrent plus encore. Ces mêmes expériences prouvent de plus que
ta différences produites peuvent être de valeur générique. » DaiiN
«m Histoire naturelle générale, il développe des conclusions ana-
logues*.

1 Bullelin de l'Académie royale d« Bruxelles, 1840, t. XIII, p 581.

- Sature ofUmto,?. 86.'

" Addreu to the Briliêh Auociaiion, 1858, p. 51.

*  Jtf. p. 90.

*  Lp ranimé en a parti dans In Revue et Magasin de zoologie, janvier 1851.

*  Tome H, p. 430,1859.

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VI

NOTICE HISTORIQUE

U paraîtrait, d'après une circulaire qui a paru tout récemment, que
le docteur Freke1 aurait exposé, dès l'année 1851, l'idée que tous
les êtres organisés sont descendus d'une seule forme primitive. Les
fondements de sa croyance et sa méthode pour l'établir diffèrent
totalement des miens. Comme le docteur Freke a publié en 1861
son Essai sur l'origine des espèces par voie d'affinité organique, il
est inutile de tenter ici l'analyse difficile de son système.

M. Herbert Spencer* a discuté avec une force et une habileté
remarquable la valeur comparative des deux théories de créations
et de développement des êtres organisés. De l'analogie avec nos pro-
duits domestiques, des transformations observées chez l'embryon de
plusieurs espèces, de la difficulté de distinguer les espèces des variétés
et du principe de progrès général, il conclut que les espèces se sont
modifiées. 11 attribue ces modifications au changement des circon-
stances. Le même auteur a aussi traité * de la Psychologie, en partant
du principe que chaque faculté mentale doit nécessairement avoir été
acquise par degrés.

En 1852, un botaniste distingué, M.Naudin', s'est déclaré con-
vaincu que les espèces doivent se former de la même manière que
nos variétés cultivées. Et il attribue la formation de celles-ci à la
sélection systématique de l'homme ; mais il n'explique pas comment
la sélection agit à l'état de nature. Cependant, comme H. W. Herbert,
il pense que les espèces à l'époque de leur apparition ont été douées
d'une faculté plastique supérieure à celle qu'elles ont aujourd'hui. Il
s'appuie sur ce qu'il appelle le principe de finalité, « puissance mysté-
rieuse, indéterminée, fatalité pour les uns, pour les autres volonté
providentielle, dont l'action incessante sur les êtres vivants détermine,
à toutes les époques de l'existence du monde, la forme, le volume et
la durée de chacun d'eux, en raison de sa destinée dans Tordre de
choses dont il fait partie. C'est cette puissance qui harmonise chaque
membre à l'ensemble en l'appropriant à la fonction qu'il doit remplir
dans l'organisme général de la nature, fonction qui est pour lui sa
raison d'être. »

En 1853, un célèbre géologue, le comte Kejserling5, suggéra que,
comme certaines maladies nouvelles, qu'on suppose avoir été amenées
par des miasmes, se sont répandues à travers le monde ; de même, à

1 Dublin Médical Pre**, p. 522.

* Essay, publié d'abord dan» le UeJer, mars 4852, et rrpublic dans ses Essaye.
1858.

*  1855.

« Revue horticole, p. 102.

5 Bulletin de la Société géologique, 2* s^rie, i. X, \\. 557.

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SUR L'ORIGINE DES ESPÈCES.                            vu

certaines époques, les germes des espèces vivantes peuvent avoir été
chimiquement affectés par des molécules ambiantes d'une nature par-
ticulière, et avoir ainsi donné naissance à de nouvelles formes.

Dans la même année, le docteur Schaaffhausen publia une excellente
brochure1, dans laquelle il soutient le développement progressif des
formes organiques sur la terre. Il conclut que beaucoup d'espèces se
sont perpétuées pendant de longues périodes, tandis que d'autres se
sont modifiées, et rend compte de la délimitation des espèces par la
destruction des formes intermédiaires. « Ainsi, dit-il, les plantes et
les animaux vivants ne sont pas séparés des espèces éteintes par de
nouvelles créations, mais doivent être regardés comme leurs descen-
dants par voie de génération régulière »

Cn botaniste français, M. Lecoq, écrivait en 1854 (Étude sur la
géographie botanique, t. I, p. 250) : « On voit que nos recherches
sur la fixité ou la variation de l'espèce nous conduisent évidemment
aux idées émises par deux hommes célèbres, Geoffroy Saint-Hilaire et
Gœlhe. » Quelques autres passages épars dans le grand ouvrage de
H. Lecoq laissent douter jusqu'à qnelles limites s'étend sa croyance à
la modification des espèces.

La « Philosophie de la création » a été traitée de main de maître
par le Rév. fiadeu Powell, dans son Essai sur l'unité des Mondes*.
Rien n'est plus frappant que sa manière de démontrer comment l'in-
troduction de nouvelles espèces est « un phénomène régulier et non
accidentel. 0 ou, comme sir John Herschell l'exprime, « un procédé
naturel, et non miraculeux. »

En juillet 1858, M. Wallace et moi, nous lûmes à la séance de la
Linnean Society deux Mémoires5 sur la théorie de sélection naturelle.
dette théorie a été exposée par M. Wallat e avec une force et une clarté
admirables.

En 4 859, von Baer, dont le nom inspire un si profond respect aux
zoologistes, exprima sa conviction (Prof.Hudolph Wagner zoologische-
anthropologische Untersuchungen, 1861, S. 51), fondée principale-
ment sur les lois Je la distribution géographique, que des formes
aujourd'hui parfaitement distinctes sont descendues d'une seule
souche-mère.

En juin 1859, le professeur Huxlev fit un discours devant la Royal
Institution, sur les « types persistants de la vie animale. » t II est
difficile de comprendre un tel ordre de faits, dit-il, si Ton suppose
que, soit chaque espèce animale ou végétale, soit chaque grand type

1 Verhandl. de* natarlrist. Vereins der prêtas. Rhein lande, etc.

M«55.

* lmMs dan* le Journal ofthe linnean Society, t. III.

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vin           NOTICE HISTORIQUE SUR L'ORIGINE DES ESPÈCES.

organique a été formé et placé sur la surface du globe à de longs
intervalles par un acte spécial du pouvoir créateur ; et il est bon de
se rappeler qu'une telle apparition est aussi peu appuyée par la tra-
dition ou la révélation, qu'elle est opposée aux analogies générales de
la nature. Si, d'un autre côté, nous considérons les types persistants
d'après l'hypothèse que les espèces vivantes sont toujours le résultai
des modifications graduelles d'espèces antérieures, hypothèse qui, bien
que non prouvée et mal servie par ses défenseurs, est cependant la
seule que la physiologie puisse admettre, l'existence de ces types dé-
montrera que la somme des modifications subies par les êtres vivants,
pendant la durée des temps géologiques, est peu de chose auprès de
toute la longue série des changements qu'ils ont supportés dans leurs
conditions de vie. »

En décembre 1859, le Dr Hooker publia son Introduction à la
Flore australienne. Dans la première partie de ce grand ouvrage, il
admet aussi le principe de la descendance modifiée des espèces et ap-
porte à cette doctrine l'appui de nombreuses observations originales.

Enfin, la première édition de mon ouvrage fut publiée en novembre
1859, et la seconde en janvier 1860.

Je dois ajouter encore quelques noms à la liste des auteurs qui ont émis récem-
ment des idées analogues Le célèbre botaniste et paléontologiste Unger exprima, en
1852, la croyance que les espèces sont susceptibles de modification et de développe-
ment. D'Alton émit, en 1821, une opinion semblable [Pander and d'Alton's Work
on Fostil Slot h). On sait que Owen, dnns son ouvrage mystique sur la Philosophie
de la nature, est arrivé à des conclusions analogues. Enfin, d'après l'ouvrage de
Piodron sur Y Espèce, il semblerait que Bory Saint-Vincent, Burdach, Poiret et Fries
aient admis que de nouvelles espèces se forment continuellement.

Je ferai observer que, parmi les trente auteurs cités dans celte notice, qui ad-
mettent la variabilité des espèces ou du moins qui contestent l'hypothèse des créa-
lions distinctes, vingt-cinq ont écrit sur des branches spéciales de l'histoire natu-
relle, trots d'entre eui sont seulement géologues, neuf sont botanistes, et treize
zoologistes ; mais plusieurs d'entre les Ecologistes et les botanistes ont écrit sur la
paléontologie et la géologie.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, dans son Histoire naturelle générale (tome II,
p. 405, 1859), fait aussi l'histoire des opinions des savants sur cette question, et
s'étend sur les contradictions de Buffon i ce sujet. Il est étonnant que mon grand-
pèrê, le docteur Erasme Darwin, ait compris sept ans avant Lamarck le3 erreurs
fondamentales de la science, et devancé les théories de ce dernier, dans sa Zoo-
ttomie, publiée en 4704 (vol. I, p. 500-510). D'après Isidore Geoffroy Saint-Hilaire,
on ne peut douter que Gœthe n'ait été partisan des mêmes idées. C'est ce qui
ressort de son introduction à un ouvrage écrit en 1794-95, mais publié seulement
beaucoup plus tard, a A l'avenir, a-t-il dit expressément, le problème à résoudre
pour les naturalistes sera de décider, par exemple, comment les cornes sont venues
aux bœufs et non pourquoi elles leur sont venues » [Gœthe al* Naturforseher, s. 74'.

N'est-ce pas une remarquable coïncidence que les mômes idées sur l'origine des
espèces soient écloses chez Gœthe, en Allemagne, chez le docteur Darwin, en Anglo-
terre, et chez Geoffroy Saint-Hilaire, en France, dans cette même année 1794-95?

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DE L'ORIGINE

DES ESPÈCES

PAR SÉLECTION NATURELLE

ni»

DES LOIS DE TRANSFORMATION DES ÊTRES ORGANISÉS

INTRODUCTION

J'étais, en qualité de naturaliste, à bord du vaisseau de Sa
Majesté Britannique « the Beagle, » lorsque, pour la première
fois, je fus vivement frappé de certains faits dans la distribu-
tion des êtres organisés qui peuplent l'Amérique du Sud et des
relations géologiques qui existent entre les habitants passés et
présents de ce continent. Ces faits, ainsi qu'on le verra dans
les derniers chapitres de cet ouvrage, semblent jeter quelque
lumière sur l'origine des espèces, « ce mystère des mystères, »
ainsi que l'a appelé l'un de nos plus grands philosophes.

A mon retour, en 1857, il me vint à l'esprit qu'on pourrait
l*ut-étre faire avancer cette question en accumulant, pour les
méditer, les observations de toutes sortes qui pourraient avoir
quelque rapport a sa solution. Seulement après cinq années
de travail, je me permis quelques inductions et rédigeai de
courtes notes. Ce ne fut qu'en 1844 que j'esquissai les conclu-
sions qui me semblèrent les plus probables. Depuis cette
époque jusqu'aujourd'hui, j'ai constamment poursuivi le même
objet. On excusera ces détails personnels dans lesquels je n'entre

[page break]

10

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

qu'afin de prouver que je n'ai pas été trop prompt à trancher
les questions.

Mon travail est déjà fort avancé; pourtant il me faudra en-
core deux ou trois ans pour l'achever, et ma santé étant loin
d'être bonne, je me suis hâté de publier cet extrait. Ce qui
m'a principalement déterminé, c'est que M. Wallace, qui
étudie actuellement l'histoire naturelle de l'archipel Malais, est
arrivé presque exactement aux mêmes conclusions que moi
sur l'origine des espèces. En 1858, il m'envoya un mémoire à
ce sujet, en me priant de le communiquer à sir Ch. Lyell, qui
l'envoya à la Unnean Society. Il est inséré dans le troisième
volume du journal de cette société. SirCh. Lyell et le Dr Hooker,
qui connaissaient mes travaux, me firent l'honneur de penser
qu'il était bon d'éditer, en même temps que l'excellent mé-
moire de M. Wallace, quelques fragments de mes manuscrits.

Cet extraitqueje publie aujourd'hui, est donc nécessairement
incomplet. Je suis obligé d'y exposer mes idées sans les ap-
puyer sur beaucoup de faits ou de citations d'auteurs, et je me
vois forcer de compter sur la confiance que mes lecteurs pour-
ront avoir dans l'exactitude de mes jugements. Sans nul doute
îles erreurs se sont glissées dans ce livre, malgré le soin que j'ai
pris de ne m'en rapporter qu'à de solides autorités. Je ne puis y
donner que les conclusions générales auxquelles je suis arrivé,
avec quelques exemples qui suffiront pourtant, je l'espère,
tlans la plupart des cas. Personne ne sent plus vivement que
moi la nécessité de publier plus tard toutes les observations et
tous les renseignements sur lesquels ces conclusions se fon-
dent, et j'espère le faire prochainement ; car je sais parfaite-
ment qu'il est à peine une seule des opinions discutées dans ce
volume, à laquelle on ne puisse opposer des arguments con-
duisant, en apparence, à des conclusions directement op-
posées. On ne saurait obtenir un résultat satisfaisant qu'en ba-
lançant le pour et le contre des deux côtés de chaque
question, après une énumération complète des témoignages :
or, c'est ce que je ne peux faire ici.

Je regrette vivement que le manque d'espace me prive du
plaisir de reconnaître le généreux concours que m'ont prêté un

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INTRODUCTION.                                                   H

grand nombre de naturalistes dont quelques-uns me sont per-
sonnellement inconnus. Je ne puis cependant laisser échapper
cette occasion d'exprimer ma profonde obligation au IV Hooker,
qui, pendant ces quinze dernières années, m'a aidé de toutes
manières, soit par le fonds considérable de ses connaissances,
soit par son excellent jugement.

Quand on réfléchit à ce problème de l'origine des espèces,
en tenant compte des rapports mutuels des êtres organisés, de
leurs relations embryologiques, de leur distribution géogra-
phique et d'autres faits analogues, il semble naturel tout d'a-
bord qu'un naturaliste arrive à conclure que chaque espèce ne
peut avoir été créée indépendamment, mais doit descendre,
comme les variétés, d'autres espèces. Néanmoins, une telle
conclusion, serait-elle fondée, ne saurait être satisfaisante,
jnsqu'à ce qu'il fût possible de démontrer comment les in-
nombrables espèces qui habitent ce monde ont été modifiées
de manière à acquérir cette perfection de structure et cette
adaptation des organes à leurs fonctions, qui excite à si juste
titre notre admiration.

Les naturalistes en réfèrent continuellement aux conditions
extérieures, telles que le climat, la nourriture, etc., comme à
la seule cause possible de variation. Ils n'ont raison qu'en un
sens très-limité, comme nous le verrons bientôt, mais c'est aller
trop loin que d'attribuer à des circonstances purement exté-
rieures la structure du Pic, par exemple, avec ses pieds, sa
queue, son bec et sa langue si admirablement conformés pour
attraper des insectes sous l'écorce des arbres. 11 en est de
même du Gui, qui tire sa nourriture de certains arbres, dont
les graines doivent être transportées par certains oiseaux, et
dont les fleurs ont des sexes séparés nécessitant l'intervention de
certains insectes pour porter le pollen d'une fleura une autre.
Il est évident qu'on ne saurait attribuer la structure de ce para-
site, et ses rapports si compliqués avec plusieurs être organisés
distincts, à l'influence des conditions extérieures, des habi-
, tildes, ou de la volonté de la plante elle-même.

Il est pourtant de la plus haute importance d'arriver à une
conception claire des moyens de modification et d'adaptation

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12                                     DE l/ORIGINR |>KS ESPÈCES.

employés parla nature. Dès le commencement de mes recher-
ches, il me parut probable qu'une soigneuse étude des ani-
maux domestiques et des plantes cultivées m'offrirait les meil-
leures chances de résoudre cet obscur problème. Je n'ai poinl
été déçu dans mon attente : dans ce cas, comme dans tous
ceux qui présentent quelque perplexité, j'ai toujours dû re-
connaître que l'étude des variations survenues à l'état domes-
tique, quelque incomplète qu'elle soit, est toujours notre meil-
leur et notre plus sûr guide. Je suis donc profondément
convaincu que de telles études sont de la plus haute valeur,
quoiqu'elles aient été très-communément négligées par les
naturalistes.

Ces considérations m'ont déterminé à consacrer le premier
chapitre de ce livre à l'examen des variations constatées ù
Vétat domestique. Nous verrons ainsi qu'une somme consi-
dérable de modifications héréditaires est au moins possible,
et, ce qui est au moins aussi important, nous verrons tout ce
que peut l'homme en accumulant, au moyen de sélections suc-
cessives, des variations légères.

Je passerai ensuite à la variabilité des espèces à Vétat de
nature ; mais je serai malheureusement forcé de glisser beau-
coup trop rapidement sur ce sujet, qui ne peut être traité
comme il le faudrait, qu'à l'aide de long catalogues de faits.
Nous pourrons cependant discuter quelles sont les circonstances
le plus favorables aux variations.

Le chapitre suivant traitera de la concurrence vitale entre
tous les êtres organisés répandus à la surface du globe, con-
currence qui provient fatalement de leur multiplication eu
raison géométrique : c'est la loi de Malthus appliquée à tout
le règne animal et végétal. Comme il nait beaucoup plus d'in-
dividus qu'il n'en peut vivre, et comme, en conséquence, la
lutte se renouvelle souvent entre eux au sujet des moyens
d'existence, il s'ensuit que si quelque être varie, si légèrement
que ce puisse être, d'une manière qui lui soit personnellement
utile sous des conditions de vie complexes, et qnelquefois
variables, il aura toute chance de survivre et sera ainsi natu-
rellement élu ou choisi. De plus, il résulte des puissantes lois

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INTRODUCTION.

15

de l'hérédité que toute variété élue aura une tendance à propa-
ger sa forme nouvellement modifiée.

Il sera traité assez longuement de ce principe fondamental
de sélection naturelle dans le quatrième chapitre; et nous
verrons comment cette sélection naturelle cause presque inévi-
tablement de fréquentes extinctions d'espèces parmi les formes
de vie moins parfaites, et conduit à ce que j'ai nommé la di-
vergence des caractères.

Dans le chapitre suivant, je discuterai les lois complexes et
peu connues de variation et de corrélation de croissance.

Quatre chapitres qui viennent ensuite résoudront les diffi-
cultés les plus graves et les plus apparentes de la théorie :
c'est d'abord la difficulté des transitions, c'est-à-dire comment
il se peut qu'un être rudimentaire ou un organe simple se soit
changé en un être d'un développement élevé et parfait ou en
un organe ingénieusement construit ; secondement, Vinstinct ou
les facultés mentales des animaux ; troisièmement, Vhgbridilé
ou la stérilité des croisements entre espèces et la fécondité des
variétés croisées ; quatrièmement, Vinsuffisance des documents
géologiques.

Dans le chapitre dixième, je considérerai la succession géo-
logique des êtres organisés dans le temps ; dans le onzième et
le douzième, leur distribution géographiqtie dans l'espace; dans
le treizième, leur classification et leurs affinités mutuelles.,
soit à l'état adulte, soit à l'état embryonnaire. Le dernier cha-
pitre contiendra une récapitulation succincte de tout l'ouvrage
et quelques remarques finales.

Si l'on tient un juste compte de notre profonde ignorance
en ce qui concerne les relations réciproques de tous les êtres
qui vivent autour de nous, on ne peut s'étonner de ce qu'il
reste encore beaucoup de choses inexpliquées au sujet de l'ori-
gine des espèces et des variétés. Qui peut dire pourquoi une
espèce est nombreuse et répandue, et pourquoi une autre
espèce alliée est rare ou n'habite qu'un étroit espace? Cepen-
dant, ces rapports sont de la plus haute importance, car ils
déterminent l'état présent, et, je crois, le sort futur et les mo-
difications de chaque habitant de ce inonde.

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14                                   DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

Encore bien moins connaissons-nous les relations récipro-
ques des innombrables populations terrestres, qui ont vécu
pendant toutes les époques géologiques écoulées. Bien qu'il
reste beaucoup de choses obscures, et qui resteront telles
longtemps encore, je ne puis douter, après les études les plus
consciencieuses et les jugements les plus froidement pesés dont
j'aie été capable, que l'opinion adoptée par le plus grand
nombre des naturalistes, et quelque temps par moi-même,
c'est-à-dire que chaque espèce a été indépendamment créée»
est erronée. Je suis pleinement convaincu que les espèces ne
sont pas immuables, mais que toutes celles qui appartiennent
à ce qu'on appelle le même genre, sont la postérité directe de
quelque autre espèce généralement éteinte ; de la même ma-
nière que les variétés reconnues d'une espèce quelconque des-
cendent en droite ligne de cette espèce. Enfin, je suis con-
vaincu que le mode principal, mais non pas exclusif de leurs
modifications successives, c'est ce que j'ai nommé la Loi de
sélection naturelle.

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CHAPITRE PREMIER

VABIATieNS DES ESPÈCES A L'ÉTAT HOHESTIQUE

I. Causes de la Yariabililé. — II. Effets des habitudes ; corrélation de croissance;
hérédité. — III. Caractères des variétés domestiques; difficulté de distinguer
entre les variétés et les espèces ; les origines de nos variétés domestiques attri-
buées à nue ou plusieurs espèces. — IV. Pigeons domestiques ; leurs différences
et leur origine* — V. Principe de sélection appliqué depuis longtemps et ses effets
VI. Sélection méthodique et sélection inconsciente. — VII. Origine inconnue de
nos produits domestiques. — VIII. Circonstances favorables au pouvoir sélectif de
l'homme. — IX. Résumé.

I. CauNesde la variabilité. — L'une des premières choses
dont on soit frappé quand on considère les individus de la
même variété ou sous-variété parmi nos plantes depuis long-
temps cultivées et nos animaux domestiques les plus anciens,
c'est, qu'en général, ils diffèrent plus les uns des autres que
les individus d'espèces ou de variétés sauvages.

La grande diversité des plantes ou des animaux qui sont
soumis au pouvoir de l'homme, et qui ont varié à travers la
suite des âges, sous les climats et les traitements les plus di»
vers, est simplement due à ce que nos produits domestiques
ont été élevés dans des conditions de vie moins uniformes et en
quelque chose différentes de celles auxquelles les espèces
mères ont été exposées à l'état de nature. Il y a aussi quelque
probabilité dans la manière de voir d'Andrew Knight* qui
admet que la variabilité est en connexion partielle avec l'excès
de nourriture. Il me semble encore évident que les êtres orga-
nisés doivent être exposés pendant plusieurs générations à de
nouvelles Conditions de vie pour qu'il se manifeste chez eux

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16                                     DE LUIUGLNE DES ESPÈCES.

une somme appréciable de variation; mais qu'aussitôt que l'or-
ganisation a une fois commencé à varier, elle reste générale-
ment variable pendant de nombreuses générations. Il n'est pas
d'exemple qu'une forme variable ait cessé de varier à l'état do-
mestique : nos plus anciennes plantes cultivées, telles que le
froment, produisent encore aujourd'hui des variétés nouvelles ;
et nos animaux domestiques les plus anciens sont toujours sus-
ceptibles d'améliorations et de modifications rapides.

On a disputé de l'âge où les causes de variabilité, quelles
qu'elles soient, agissent généralement; on s'est demandé si
c'est pendant la première ou la dernière période du développe-
ment embryonnaire ou à l'instant de la conception. Les expé-
riences de Geoffroy Saint-Hilaire ont démontré que le traite-
ment contre nature de l'embrvon cause les monstruosités ; et les
monstruosités ne peuvent être distinguées par aucune ligne
de démarcation fixe des simples déviations de type.

Mais je suis très-disposé à admettre que les causes de variabi-
lité les plus fréquentes doivent être attribuées à ce que les or-
ganes reproducteurs du mâle et de la femelle ont été plus ou
moins affectés avant l'acte de la conception. Plusieurs raisons
me le font croire : la principale, c'est l'effet remarquable de
la réclusion et de la culture sur les fonctions du système repro-
ducteur, système qui paraît beaucoup plus sensible que toute
autre partie de l'organisation à l'influence des changements
dans les conditions de la vie. Rien n'est plus aisé que d'appri-
voiser un animal ; mais rien n'est plus difficile que de l'amener
à se reproduire régulièrement à l'état de réclusion, même dans
les cas nombreux où le mâle et la femelle s'unissent. Combien
d'animaux n'engendrent jamais, quoique vivant longtemps
sous une réclusion peu sévère et dans leur pays natal ! On at-
tribue en général ce phénomène à l'altération des instincts ; mais
beaucoup de plantes cultivées déploient la plus grande vigueur,
et cependant ne donnent que rarement des graines ou même
jamais. Ou a constaté que des circonstances peu importantes en
apparence, telles qu'une quantité d'eau plus ou moins grande à
quelque époque particulière de la croissance, peuvent déter-
miner la stérilité ou la fécondité d'une plante. Je ne puis entrer

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                 17

ici dans le détail énorme des renseignements que j'ai recueillis
sur ce curieux sujet; mais pour donner un exemple de la sin-
gularité des lois qui gouvernent la reproduction des animaux
prisonniers, je n'ai qu'à rappeler que les Carnivores, et même
ceux des tropiques, se reproduisent assez volontiers en nos
contrées à l'état de réclusion, à l'exception des Plantigrades
ou Ursides, qui rarement donnent des petits ; tandis que les
oiseaux Rapaces, sauf de très-rares exceptions, ne produisent
presque jamais d'œufs féconds. Beaucoup de plantes exotiques
ont de même un pollen complètement inactif, exactement
comme dans les hybrides les plus parfaitement stériles.

Lors donc que, d'une part, des animaux et des plantes do*
mestiques, quoique souvent faibles et malades, se reproduisent
volontiers à l'état de réclusion; et que, d'autre part, dès indi-
vidus, pris jeunes a l'état sauvage, parfaitement apprivoisés,
capables de longévité et bien portants, ce dont je pourrais
fournir de nombreux exemples, ont néanmoins leur système re-
producteur si profondément affecté par des causes inaperçues,
qu'il est incapable de fonctionner ; nous ne pouvons être sur-
pris que ce système, quand il agit à l'état de réclusion, n'agisse
pas régulièrement, et ne produise pas des petits parfaitement
semblables à leurs parents.

La stérilité est, dit-on, le plus grand ennemi des horticul-
teurs. Mais, à mon point de vue, nous devons la variabilité à la
même cause qui produit la stérilité; et la variabilité est la
source de tous les plus beaux produits de nos jardins. Je pour-
rais ajouter que, comme certains organismes se reproduisent
volontiers dans les conditions les plus contraires à la nature,
montrant par là que leur système reproducteur n'a nullement
été affecté, et je citerai pour exemples les Lapins et les Furets en
cage, de même quelques animaux ou plantes supportent la
domesticité ou la culture en ne variant que légèrement, et à
peine plus peut-être qu'à l'état de nature.

D'autre part, on pourrait dresser une longue liste de ces es-
pères cultivées essentiellement variables, que les jardiniers appel-
lent plantes folles (sporting plants), parce que, étant reproduites
au moyen de bourgeons ou de rejetons, elles assument soudain

2

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18                                    DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

un caractère nouveau, très-différent de celui delà plante mère.
De tels bourgeons peuvent à leur tour se propager par greffes
ou marcottes et quelquefois par graines. Ces affolements de
plantes (sports) sont extrêmement rares à l'état sauvage, mais
assez fréquents sous Faction de la culture; et, en pareil cas, l'on
voit que le traitement de la plante mère a pu affecter un bour-
geon ou un rejeton, sans altérer les ovules ou le pollen. Or, la
plupart des physiologistes admettent qu'il n'y a aucune diffé-
rence essentielle entre un bourgeon et un ovule dans les pre-
mières phases de leur développement; de sorte qu'en fait
l'affolement des plantes appuie l'opinion qui attribue en grande
partie la variabilité à ce que les ovules ou le pollen, et quelque-
fois tous les deux, ont été affectés par le traitement que l'indi-
vidu reproducteur a subi avant l'acte de la conception. Ces di-
vers cas montrent aussi que la variabilité n'est pas en connexion
nécessaire avec l'acte générateur, ainsi que quelques auteurs
l'ont supposé.

Les jeunes plants provenant du même fruit et les petits de
la même portée diffèrent quelquefois considérablement les uns
des autres, ainsi que l'a remarqué Muller, quoique les parents,
aussi bien que leur postérité, aient tous été, au moins en appa-
rence, exactement exposés aux mêmes conditions de vie. Cela
prouve le peu d'importance de l'effet direct des circonstances
extérieures, en comparaison des lois puissantes de reproduc-
tion, de croissance et d'hérédité. Car si l'influence des condi-
tions de vie était immédiate et directe, l'un des petits ou
descendants ayant varié, tous auraient varié de la même ma-
nière.

En cas de variation, il est très-difficile d'estimer ce qui pro-
vient de l'action directe de la chaleur, de l'humidité, de la lu-
mière, de la nourriture, etc., etc. J'estime que de tels agents
ne peuvent produire que de très-petits effets en ce qui concerne
les animaux, mais ils paraissent agir davantage sur les plantes1.

1 La troisième édition anglaise ajoutait ici : t Sous ce point de vue les récentes
expériences de M. Buckinan ont une grande valeur. » Ces mots ont été supprimés
sur avis de l'auteur dans dcu\ éditions allemandes et dant notre première édition
française. Trait.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                19

Quand tous ou presque tous les sujets exposés à certaines
conditions déterminées sont affectés de la même manière, il
semble d'abord que le changement soit directement dû à l'in-
fluence de ces mêmes conditions ; mais on peut objecter qu'en
bien des cas des circonstances extérieures tout à fait opposées
ont produit des changements identiques.

Néanmoins, on peut, je pense, attribuer quelque légère
somme de variation à l'action directe des conditions extérieures ;
tel est, en quelques cas, l'accroissement de la taille provenant
d'une augmentation de nourriture, la couleur, d'aliments par-
ticuliers, et peut-être l'épaisseur de la fourrure, du climat.

II. Effet* des habitudes, corrélation de croissance, hérédité.

— Les habitudes ont aussi une influence marquée sur des
plantes transportées d'un climat sous un autre à l'époque de la
floraison. Parmi les animaux, cet effet est plus visible. Par
exemple, j'ai trouvé que les os de l'aile pesaient moins et les
os de la cuisse plus, par rapport au poids entier du squelette,
chez le Canard domestique que chez le Canard sauvage ; et il est
à présumer que ce changement provient de ce que le Canard
domestique vole moins et marche plus que son congénère sau-
vage. Le grand développement, transmissible par héritage, des
mamelles des vaches et des chèvres, en comparaison de l'état
de ces organes en d'autres contrées, est encore un exemple des
effets de l'usage. On ne pourrait citer un seul de nos animaux
domestiques qui n'ait pas en quelque contrée les oreilles pen-
dantes. Quelques auteurs ont attribué cet effet au défaut
d'exercice des muscles de l'oreille, l'animal étant plus rare-
ment alarmé par quelque danger, et cette opinion semble très-
probable.

Un assez grand nombre de lois gouvernent la variabilité ;
quelques-unes d'entre elles sont vaguement connues, et je les
mentionnerai plus tard brièvement. Je veux seulement parler
ici de ce qu'on peut appeler la corrélation de croissance.

Dn changement quelconque dans l'embryon ou la larve en-
traine toujours un changement correspondant chez l'animal
adulte. Dans les monstruosités, les effets de corrélation entro

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20                                    DE l/ORIGLNE DES ESPÈCES.

des parties complètement distinctes sont des plus curieux. Isi-
dore Geoffroy Saint-Ililaire en donne de nombreux exemples
dans son grand travail sur ce sujet. Les éleveurs admettent en
règle que de longs membres sont presque toujours accompagnés
d'une tête allongée. Quelques exemples de corrélation semblent
purement capricieux : ainsi les Chats blancs avec des yeux bleus
sont invariablement sourds. Certaines couleurs et certaines
particularités de constitution s'appellent réciproquement. D'a-
près les observations recueillies par Heusinger, il paraîtrait que
les Moutons et les Cochons blancs sont affectés par les poisons
végétaux d'une autre manière que les individus d'autres cou-
leurs. Le professeur Wyman m'a récemment communiqué une
preuve de ce fait. Il demandait à quelques cultivateurs de la Flo-
ride pourquoi tous leurs Cochons étaient noirs; ils lui répon-
dirent que ces animaux mangeaient de la racine peinte (Lach-
nanthes) qui colore leurs os en rouge et qui fait tomber les
sabots de toutes les variétés, sauf des noirs. L'un d'eux ajouta :
« iVous choisissons pour les élever tous les individus noirs
« d'une portée, parce qu'ils ont seuls quelque chance de vivre. »
Les Chiens chauves ont les dents imparfaites. On a constaté que
les animaux à poil long ou rude sont disposés à avoir des cornes
longues et nombreuses. Les Pigeons pattus ont une mcmhrane
entre leurs orteils extérieurs. Ceux qui ont le bec court ont
de petits pieds ; et ceux qui ont un long bec, de grands pieds.

En conséquence, si l'on choisit les sujets modifiés, et qu'on
augmente constamment par accumulation une particularité
quelconque de leur organisation, il en résultera que, même sans
en avoir l'intention, on modifiera d'autres parties de l'orga-
nisme, en vertu des lois mystérieuses de la corrélation de crois-
sance.

Le résultat des lois si nombreuses, complètement ignorées ou
vaguement comprises, de la variabilité, est infiniment complexe
et diversifié. Il est d'une haute importance d'étudier avec soin
les divers traités publiés sur quelques-unes de nos plantes cul-
tivées, telles que la Jacinthe, la Pomme de terre, même le
Dahlia, etc. On est réellement surpris d'y voir sous quel nombre
infini de rapports les variétés et sous-variétés diffèrent légcre-

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                21

ment les unes des autres en structure et en constitution. Leur
organisation tout entière semble être devenue plastique, et tend
à s'éloigner au moins en quelque degré de celle du type ori-
ginal.

Toute variation intransmissible par héritage est sans impor-
tance pour nous. Mais les déviations transmissibles, qu'elles
soient de petite ou de grande importance physiologique, sont
extrêmement fréquentes et présentent une diversité presque
infinie. Le traité du docteur Prosper Lucas, en deux gros vo-
lumes, est le meilleur et le plus substantiel de ceux qui ont été
écrits sur ce sujet.

Il n'esf aucun éleveur qui révoque en doute la force des ten-
dances héréditaires. Le semblable produit le semblable : tel
est leur axiome fondamental. Les auteurs théoriciens sont seuls
à en suspecter la valeur absolue. Lorsqu'une déviation de struc-
ture réapparaît souvent, et qu'on la voit à la fois chez le père et
chez l'enfant, on ne peut savoir si elle n'est pas due à ce que
les mêmes causes ont agi sur l'un comme sur l'autre ; mais
lorsque parmi des individus apparemment exposés aux mêmes
conditions, quelque déviation très-rare, causée par un concours
extraordinaire de circonstances, apparaît chez un seul individu,
parmi des millions qui n'en sont point affectés, et qu'ensuite
elle réapparaît chez l'enfant, le seul calcul des probabilités nous
force presque à attribuer sa réapparition à l'hérédité. Chacun a
entendu parler de cas d'albinisme, de peau épineuse, de villo-
sité, etc., revenant avec intermittence chez plusieurs membres
de la même famille. Si donc des déviations de structure étran-
ges et rares s'héritent réellement, on doit admettre que des dé-
viations moins extraordinaires et même communes sont trans-
missibles. Peut-être que la meilleure manière de résumer la
question serait de considérer l'hérédité des caractères comme
la règle, et leur intransmission comme l'anomalie.

Les lois de l'hérédité sont complètement inconnues. Nul
ne peut dire pourquoi une particularité qui apparaît chez
divers individus de la même espèce, ou chez des individus d'es-
pèces différentes, quelquefois s'hérite et d'autre fois ne s'hérite
pas ; pourquoi certains caractères des aïeux paternels ou ma-

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22                                   DE Ï/ORIGÏNE DES ESPÈCES.

ternels, où même d'aïeux plus éloignes réapparaissent souvent
chez l'enfant; pourquoi un caractère particulier se transmet
d'un sexe, soit aux deux, soit plus souvent à un seul, mais non
pas exclusivement au sexe semblable. C'est un fait de quelque
importance pour nous que des particularités qui apparaissent
seulement chez les mâles de nos espèces domestiques se trans-
mettent soit exclusivement, soit au moins beaucoup plus sou-
vent aux seuls mâles.

11 est une règle beaucoup plus importante, et à laquelle je
crois qu'on peut se fier : à quelque phase de la vie qu'apparaisse
pour la première fois une particularité d'organisation, elle tend
à réapparaître chez les descendants à un âge correspondant,
quoique parfois un peu plus tôt.

En des cas nombreux, il n'en saurait être autrement : ainsi
les caractères héréditaires des cornes du bétail ne peuvent se
montrer que vers l'âge adulte, comme les modifications qui
surviennent chez les vers à soie doivent se manifester à l'âge
correspondant de chenille ou de cocon.

Mais les maladies ou infirmités héréditaires et quelques autres
faits me font penser que la règle a une plus large extension ; et
que. même lorsqu'il n'y a aucune raison apparente pour qu'une
modification particulière survienne à un certain âge, cependant
elle tend à revenir chez le descendant à la même époque où elle
était apparue chez l'ancêtre. Je considère cette règle comme d'une
grande importance pour expliquer les lois de l'embryologie.

Ces remarques se bornent naturellement à la première appa-
rition extérieure de la modification, et non pas à ses causes
premières, qui peuvent avoir agi, soit sur les ovules, soit sur
les éléments mâles : ainsi, chez le descendant d'une vache à pe-
tites cornes et d'un taureau à cornes longues, l'accroissement
de cet organe, bien que ne se manifestant que tard dans la vie,
est évidemment dû à l'élément paternel.

III. Caractère» des variétés domestique*. — Difficulté de
distinguer entre les variété» et le» espèce». — Origine de no»
variétés domestiques attribuée a un© est plusieurs espèces. —

J'ait fait allusion aux tendances de réversion à d'anciens ca-

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE                 25

ractères perdus. Je dois mentionner ici une observation souvent
faite par des naturalistes : c'est que nos variétés domestiques, en
redevenant sauvages, reprennent graduellement, mais constam-
ment, les caractères de leur type original.

De là on a voulu conclure qu'on ne pouvait tirer aucune in-
duction des races domestiques aux races sauvages. Je me suis
vainement efforcé de découvrir sur quels faits décisifs repose
cette proposition si souvent et si hardiment renouvelée.

Ce que nous pourrions affirmer en toute sécurité, c'est qu'un
grand nombre de nos races domestiques les plus distinctes ne
sauraient vivre à l'état sauvage. En beaucoup de cas, nous igno-
rons quel en a été le type original. Nous ne pourrions donc dé-
cider, avec connaissance de cause, si le retour à ce type est ou
non parfait, et afin de prévenir les croisements qui troubleraient
l'expérience, il serait nécessaire qu'une seule variété fût rendue à
la liberté de nature dans la contrée qu'elle habite actuellement.

Néanmoins, comme nos variétés reviennent certainement en
quelques occasions aux caractères de leurs ancêtres, il ne me
semble pas improbable que si nous pouvions réussir à naturali-
ser ou même à cultiver, pendant de longues générations, les dif-
férentes races du Chou, par exemple, en un sol très-pauvre, elles
reviendraient, jusqu'à certain point ou même complètement,
au type sauvage original ; mais, en pareil cas, il faudrait encore at-
tribuer quelque effet à l'action directe de la pauvreté du sol. Que
l'expérience réussisse ou non, ce ne serait d'ailleurs pas de grande
importance pour notre argumentation, puisque, par suite de
l'expérience même, les conditions d'existence auraient changé.

Sr l'on pouvait démontrer que nos variétés domestiques ma-
nifestent une forte tendance de réversion ; si elles perdaient
leurs caractères acquis, lors même qu'elles restent soumises
aux mêmes influences, pendant qu'elles sont maintenues en
nombre considérable et que les croisements peuvent arrêter,
par le mélange des variétés, toute légère déviation de leur
structure; alors j'accorderais que nous ne pouvons rien induire
de nos variétés domestiques aux espèces à l'état de nature.
Mais il n'est pas l'ombre d'une preuve en faveur de cette sup-
position. Affirmer que nous ne pourrions perpétuer nos Che-

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24                                    DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

vaux de trait ou de course, notre bétail à cornes longues ou
courtes, nos volailles de toute espèce et nos légumes succu-
lents pendant un nombre infini de générations, ce serait con-
traire à toute expérience. Je pourrais ajouter qu'à l'état de na-
ture, quand les conditions de vie viennent à changer, des
variations ou des réversions de caractères ont probablement
lieu ; mais, comme nous l'expliquerons tout à l'heure, la sélec-
tion naturelle détermine à quel degré les caractères nouvelle-
ment acquis peuvent se perpétuer.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, on observe généralement
dans chaque race domestique une moins grande uniformité de
caractères que dans les espèces sauvages. Certaines races do-
mestiques d'une même espèce ont souvent un aspect en quelque
sorte monstrueux; c'est-à-dire que, différentes les unes des
autres espèces du même genre, dans leur organisation géné-
rale, elles présentent souvent des différences extrêmes dans un
seul de leurs organes, soit qu'on les compare ensemble, soit
surtout qu'on les compare avec les espèces sauvages qui sont
leurs alliées naturelles les plus proches.

Excepté à ce point de vue, en y joignant la grande fécondité
des variétés croisées, sujet que nous discuterons plus tard, les
races domestiques de la même espèce diffèrent les unes des
autres de la même manière, mais dans la plupart des cas à un
moindre degré que les espèces voisines ou proches alliées du
même genre à l'état de nature.

Ce qui donne toute évidence à cette règle, c'est qu'il n'y a
presque point de races domestiques, soit parmi les animaux,
soit parmi les plantes, qui n'aient été considérées, par des
uges compétents, comme les descendants d'autant d'espèces
originales distinctes, et par d'autres, non moins capables,
comme de simples variétés. Si quelque distinction tranchée
existe entre les races domestiques et les espèces, cette source
de doutes ne se représenterait pas si fréquemment.

On a souvent répété que les races domestiques ne diffèrent
pas entre elles par des caractères ayant une valeur générique;
mais on peut démontrer que cette remarque n'offre aucune gé-
néralité.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                35

Les naturalistes eux-mêmes sont bien loin d'être d'accord
quant à la détermination des caractères génériques, et toutes
les évaluations actuelles sur ce point sont purement empiriques.
De plus, d'après la théorie de l'origine des genres que j'expose
plus loin, on verra que nous ne pouvons espérer de rencontrer
très-souvent des différences génériques dans nos productions
domestiques.

D'ailleurs, dès qu'on essaye d'estimer la valeur des diffé-
rences de structure qui distinguent nos races domestiques de la
même espèce, on se perd aussitôt dans le doute si elles sont
descendues d'une ou plusieurs espèces mères.

Ce problème offrirait le plus grand intérêt, s'il pouvait être
résolu. Si, par exemple, on pouvait prouver que le Lévrier, le
Limier, le Terrier, l'Épagneul et le Boule-Dogue, dont les races se
sont, à notre connaissance, propagées si pures, sont les descen-
dants de quelque espèce unique; alors de pareils faits auraient
un grand poids pour nous faire douter de l'immutabilité d'un
grand nombre d'espèces sauvages étroitement alliées, comme
seraient, par exemple, les nombreuses races de Renards qui ha-
bitent en différentes parties du globe. Je ne crois pas, et l'on
verra tout à l'heure pourquoi, que la somme des différences
constatées entre nos diverses races de Chiens se soit produite en-
tièrement à l'état de domesticité; je pense, au contraire,
qu'une part de ces différences est due à ce que nos races canines
descendent de plusieurs espèees sauvages distinctes. À l'égard
de quelques autres animaux domestiques, il y a des présomp-
tions, ou même une forte évidence, pour faire admettre que
toutes les variétés qu'on possède sont descendues d'un seul type
sauvage.

On a souvent supposé que l'homme avait choisi pour les
dompter des animaux et des plantes doués d'une tendance
extraordinaire, mais naturelle et innée, à varier, comme aussi à
supporter des climats très-divers. Je ne nierai point que l'une
et l'autre de ces facultés n'aient ajouté largement à la valeur de
nos produits domestiques ; mais comment un sauvage aurait-il pu
savoir, lorsque pour la première fois il a apprivoisé un animal,
que sa race varierait dans la suite des générations, et serait ca-

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26                                   DE LX>RKINE DES ESPÈCES.

pable de supporter d'autres climats? L'étroite faculté de variation
de l'Ane ou du Dindon, l'impossibilité où est le Renne d'endurer
la chaleur, ou l'incapacité du Chameau à supporter le froid, ont-
elles empêché leur domestication? Je ne puis douter que si
d'autres animaux ou d'autres plantes, en nombre égal à celui de
nos espèces domestiques et appartenant de même à diverses
classes et à diverses contrées, étaient pris à l'état de nature
pour se reproduire en domestication pendant un pareil nombre
de générations, ils ne varient autant, en moyenne, qu'ont varié
les espèces mères de nos races domestiques actuelles.

Pour la plupart de nos plantes les plus anciennement culti-
vées et de nos animaux domptés déjà depuis de longs siècles,
il est impossible de décider définitivement s'ils descendent
d'une ou de plusieurs espèces sauvages.

L'argument principal sur lequel s'appuient ceux qui croient
à leur multiple origine, c'est que nous trouvons jusque dans
les récits les plus anciens, et en particulier sur les monuments
de l'Egypte, une grande diversité dans les races qui existaient
alors; c'est que plusieurs d'entre elles ont une ressemblance
frappante et sont peut-être identiques à celles qui existent en-
core aujourd'hui. Lors même que ce dernier ordre de faits serait
plus exactement et plus généralement vrai qu'il ne me semble
l'être en réalité, que prouverait-il, sinon que quelques-unes de
nos races existaient en ces contrées il y a plus de quatre ou cinq
mille ans? Depuis la découverte récente d'instruments de silex
taillé dans les dépôts diluviens de la France et de l'Angleterre,
on ne peut plus douter que l'Homme, dans un état de civilisa-
tion assez avancé pour lui permettre d'avoir des armes travail-
lées, n'existât déjà à une époque extrêmement reculée ; et nous
savons qu'aujourd'hui il est à peine une tribu, si barbare qu'elle
soit, qui n'ait domestiqué au moins le Chien.

L'origine de la plupart de nos espèces domestiques restera
probablement à jamais douteuse. Mais je puis déclarer ici qu'à
l'égard du Chien, après un laborieux examen de tous les faits
connus, je suis arrivé à conclure que plusieurs espèces sau-
vages de Canidés ont été domptées et que leur sang, plus ou
moins mêlé, coule dans les veines de nos nombreuses races

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                97

domestiques. A l'égard des Moutons et des Chèvres, je ne puis
me former aucune opinion arrêtée. D'après les faits qui m'ont
été communiqués par H. Blyth sur les habitudes, la voix, la
constitution, etc., du Zébu de l'Inde, il est probable qu'il
descend d'un autre type original que nos Bœufs européens; et
plusieurs juges compétents pensent que ceux-ci ne provien-
nent même pas d'un type sauvage unique. Cette manière de
voir peut être considérée comme presque définitivement établie
par les admirables recherches faites récemment par le profes-
seur Rûtiraeyer1. Quant aux Chevaux, par des raisons qu'il serait
trop long d'exposer ici, je suis incliné à croire, mais non sans
quelque doute, et contrairement à ce que pensent plusieurs au-
teurs, que toutes nos races descendent d'une même souche sau-
vage. M. Blyth, dont la science profonde et variée me fait évaluer
l'opinion très-haut, pense que toutes nos races volatiles pro-
viennent du Coq d'Inde commun (Gattus bankiva) *. J'ai pos-
sédé moi-même des individus vivants de presque toutes les
races, je les ai croisés, j'en ai examiné les squelettes, et je
suis arrivé à des conclusions semblables dont j'exposerai les
bases dans un prochain ouvrage1. Pour ce qui est des Canards
et des Lapins, dont les races diffèrent considérablement
entre elles, les faits connus disposent cependant à croire
qu'elles descendent toutes du Canard sauvage et du Lapin com-
mun.

Le système de la multiplicité d'origine de nos races domes-
tiques a été poussé a l'extrême et à l'absurde par quelques na-
turalistes. Us admettent que toute race qui se reproduit pure, si
légers que soient ses caractères distinctifs, a eu son prototype
sauvage.

D'après cela, il aurait dû exister, en Europe seulement, une
foule d'espèces de Bœufs sauvages, autant d'espèces de Moutons,
plusieurs sortes de Chèvres. 11 en aurait existé plusieurs, rien
que dans les limites de la Grande-Bretagne : un auteur a affirmé

1 * * Ces deux paragraphes nous ont été envoyés par l'auteur avec plusieurs
autres ajoutés et modifications que nous indiquerons dans la suite. Ils manquent
i la troisième édition anglaise, et n'ont encore été insérés que dans la deuxième
édition allemande. Tr«J.

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28

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

que ce pays doit avoir renfermé onze espèces de Moutons sau-
vages qui lui étaient propres!

Lorsque nous nous rappelons que l'Angleterre possède à
peine aujourd'hui un mammifère qui lui soit particulier, que la
France en a peu qui soient distincts de ceux de l'Allemagne et
réciproquement, qu'il en est de même de la Hongrie, de l'Es-
pagne, etc.; mais qu'en revanche chacun de ces États possède
plusieurs races particulières de Bœufs, de Moutons, etc.; il nous
faut admettre que de nombreuses races domestiques se sont
produites en Europe ; car, d'où pourrions-nous les croire des-
cendues, puisque les diverses contrées qu'elle renferme ne pos-
sèdent pas un nombre égal d'espèces sauvages particulières
qu'on puisse considérer comme leurs types originaux?

11 en est de même dans l'Inde.

Même à l'égard des Chiens domestiques du monde entier,
que je regarde comme descendus de plusieurs espèces sauvages,
on ne saurait douter que là encore il ne se soit produit une
somme immense de variations héréditaires. Qui croirait jamais
que des animaux très-semblables au Lévrier italien, au Limier, au
Boule-Dogue, au Carlin, ou à l'Êpagneul Bleinheim, etc., tous
différents des Canidés sauvages, aient jamais existé à l'état de
nature?

On a souvent répété oiseusement que toutes nos races de
Chiens ont été produites par le croisement de quelques formes
originales ; mais par le croisement on peut obtenir seulement
des formes en quelque degré intermédiaires entre leurs pa-
rents; et, si nous avons recours à un pareil procédé pour expli-
quer l'origine de nos diverses races domestiques, il faut ad-
mettre alors l'existence préalable des formes les plus extrêmes,
telles que le Lévrier italien, le Limier, le Boule-Dogue, etc., à
l'état sauvage. De plus, la possibilité de produire des races
distinctes à l'aide de croisements a été beaucoup exagérée. On
connaît des faits nombreux montrant qu'une race peut être mo-
difiée par des croisements accidentels, si on prend soin de
choisir soigneusement les descendants croisés qui présentent le
caractère désiré; mais qu'on puisse obtenir une race presque
intermédiaire entre deux autres très-différentes, j'ai quelque

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                M

peine à le croire. Sir J. Scbright a fait des expériences expres-
sément dirigées dans ce but, et n'a pu réussir. Les produits du
premier croisement entre deux races pures sont en général
assez uniformes et quelquefois parfaitement identiques, ainsi
que je l'ai tu pour les Pigeons. Les choses semblent donc assez
simples jusque-là; mais lorsque ces métis sont croisés à leur
tour les uns avec les autres pendant plusieurs générations,
rarement il se trouve deux sujets qui soient semblables;
et c'est alors qu'apparaît l'extrême difficulté, ou plutôt l'en*
tière impossibilité de la tâche. Il est certain qu'une race
intermédiaire entre deux formes très-distinctes ne peut être
obtenue que par des soins extrême», et par une sélection
longtemps continuée; encore ne saurais-je trouver un seul
cas reconnu où une race permanente se soit formée de cette
manière.

IV. Besraet» de pigeons dooMetlqoee. — Le meilleur moyen
d'arriver à une solution dans toute question d'histoire natu-
relle, c'est toujours d'étudier quelque groupe spécial. Après en
avoir bien délibéré, j'ai donc choisi le groupe des Pigeons pour
en faire le sujet de mes observations.

J'ai rassemblé toutes les races que j'ai pu me procurer. De
plus j'ai été aidé de la manière la plus aimable par l'hon.
W. Elliot, et par Thon. C. Murray, qui m'ont envoyé des peaux
provenant de diverses parties du monde, et particulièrement
de la Perse et de l'Inde. Je me suis en outre procuré un grand
nombre de traités publiés en différentes langues sur les Pigeons,
et quelques-uns d'entre eux ont une haute valeur par leur anti-
quité. Je me suis enfin associé avec plusieurs célèbres amateurs
de Pigeons et j'ai fait partie de deux « Pigeon-clubs » de Londres.

La diversité des races est vraiment étonnante. Que l'on com-
pare le Pigeon Messager anglais (English carrier, C. tabellaria)
avec le Pigeon Culbutante courte face (Tumblei% C. gyratrix), on
verra quelles surprenantes différences dans leur bec amènent des
différences correspondantes dans leur crâne. Le Messager, et
surtout le mâle, présente un remarquable développement de la
caroncule autour de la tête, avec une grande obligation des
paupières, de larges orifices nasaux et une grande ouverture

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50              VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.

du bec. Le Pigeon Culbutant à courte face a un bec de forme
presque semblable à celui d'un Passereau ; et le Culbutant
commun a la singulière habitude de voler à une grande hau-
teur en troupe compacte, pour faire ensuite la culbute en l'air
au moment de redescendre1. Le Pigeon Romain (Runt, G. ftw-
panica, C campana)est un oiseau de grande taille, avec un gros
bec et de grands pieds; quelques sous-variétés ont un très-long
cou, d'autres de longues ailes et une longue queue, d'autres
une queue extrêmement courte. Le Barbe ou Pigeon Polonais
(Barb. C. barbarica) est allié au Messager, mais son bec, au
lieu d'être très-long, est au contraire très-court et très-large.
Le Boulan ou Pigeon Grosse-Gorge (Poutery C. gutturosa) a le
corps, les ailes et la queue allongés. Il enfle avec orgueil son
énorme jabot d'une manière étonnante et même risible. Le
Turbit ou Pigeon à cravate (C. turbita) a un bec court et coni-
que, une rangée de plumes retroussées le long du sternum, et
l'habitude de gonfler la partie supérieure de son œsophage. Le
Jacobin ou Pigeon Nonain (C. cucidlata) a les plumes tellement
retroussées sur le revers du cou, qu'elles lui forment comme un
capuchon, et, proportionnellement à sa taille, les plumes des
ailes et de la queue très-longues. Le Trompette,Pigeon Tambour
ou Glou-Glou (C. tympanisam) et le Rieur1, ainsi que leurs
noms l'indiquent, font entendre un roucoulement très-différent
de celui des autres races. Le Pigeon-Paon (Fantail, G. laHcauda)
a trente et même quarante plumes à la queue, au lieu de douze
ou quatorze, nombre normal dans tous les membres de la
grande famille des Pigeons ; et ces plumes se tiennent si éta-
lées et si redressées que, dans les bonnes races, la tête et la
queue se rejoignent; mais la glande oléifère est complètement
avortée* On pourrait mentionner d'autres raees moins dis-
tinctes.
Dans le squelette des diverses races, le développement des os

1 Le Pigeon Culbutant tourne quelquefois ainsi deux ou trois fois stfr lui-même,
la tête en arrière comme un oiseau frappé d'un coup de feu. On l'a nomme aussi Pi-
geon Pantomime, parce qu'il imite les sauteurs. Trad.

* Le Rieur, 1/mgher <st une variété distincte d'origine orientale probablement
inconnue en France. Trad.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                31

de la face, tant en longueur et largeur qu'en courbure, diffère
énormément. La forme et les proportions de la mâchoire infé-
rieure varient d'une manière très-remarquable. Les vertèbres
caudales et lombaires varient en nombre et en largeur, ainsi
que le nombre des côtes, et la présence de processus. La lar-
geur et la forme des ouvertures du sternum sont très-variables,
de même que l'angle et la longueur des deux branches de la
fourchette. La largeur proportionnelle de l'ouverture du bec ;
la longueur relative des paupières, les dimensions de l'orifice
des narines et celles de la langue, qui n'est pas toujours en
exacte corrélation avec la longueur du bec; le développement
du jabot ou de la partie supérieure de l'œsophage ; le dévelop-
pement ou l'avortement de la glande oléifère ; le nombre des
plumes primaires et caudales; la longueur relative des ailes et
de la queue, soit entre elles, soit par rapport au corps ; la lon-
gueur relative des jambes et des pieds; le nombre des écailles
des doigts; le développement de la membrane entre ces der-
niers, sont autant de parties variables dans leur structure gé-
nérale. L'époque à laquelle le plumage atteint sa perfection
varie de même, ainsi que le duvet dont les petits nouvellement
éclos sont revêtus. La forme et la grandeur des œufs sont aussi
variables. Le vol, et, en quelques races, la voix et les instincts,
présentent des diversités remarquables. Enfin, en certaines
variétés, les mâles et les femelles sont arrivés à différer nota-
blement les uns des autres.

On pourrait rassembler un choix de Pigeons tel qu'un or-
nithologiste, auquel on les donnerait pour des oiseaux sau-
vages, les rangerait certainement comme autant d'espèces bien
distinctes. Aucun ornithologiste ne voudrait placer le Messager
Anglais, le Culbutant à courte face, le Romain, le Barbe, le
Grosse-Gorge et le Pigeon~Paon dans le même genre, d'autant
plus qu'on pourrait lui montrer dans chacune de ces races plu-
sieurs sous-variétés de descendance pure, c'est-à-dire d'espèces*
comme il les appellerait sans aucun doute.

Si grandes que soient les différences entre les raies de Pi*
geons, je me range pleinement à l'opinion commune des natu-
raliste» qui les croient toutes descendues d'une espèce de Pigeons

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32

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

de roche, le Biset1 {Rock-Pigeon, C. livia), en comprenant sous
ce nom plusieurs races géographiques ou sous-espèces qui ne
diffèrent les unes des autres que sous les rapports les plus
insignifiants. Comme plusieurs des raisons qui m'ont amené à
cette opinion sont en quelque degré applicables à d'autres c?s,
je les exposerai succinctement.

Si les diverses races de nos Pigeons ne sont pas des variétés
et ne procèdent pas du Biset, il faut alors qu'elles descendent
d'au moins sept ou huit types originaux ; car il serait impossible
de reproduire les races domestiques actuellement existantes
par les croisements réciproques d'un moindre nombre. Com-
ment, par exemple, pourrait-on arriver à faire un Grosse-Gorge
par le croisement de deux espèces, à moins que l'une d'elles ne
possédât l'énorme jabot caractéristique?

Les types originaux supposés doivent tous avoir été des Pi-
geons de roche, c'est-à-dire des espèces qui ne perchaient ou ne
nichaient pas volontiers sur les arbres. Mais outre la Columba
livia et ses sous-espèces géographiques, on connaît seulement
deux ou trois autres espèces de Pigeons de roche et elles ne pré-
sentent aucun des caractères des races domestiques. Il faudrait
donc, ou que les espèces originales supposées existassent en-
core dans les contrées où elles furent primitivement domesti-
quées, et i ju'clles soient néanmoins inconnues aux ornithologistes,
ce qui semble fort improbable, si Ton considère leur taille, leurs
habitudes et leur remarquable caractère, ou bien qu'elles se
soient éteintes à l'état sauvage. Mais des oiseaux nichant sur
des précipices et doués d'un vol puissant ne sont pas si facile-
ment exterminés; et le Biset commun, qui a les mêmes habi-
tudes que les races domestiques, n'a pas été détruit, même sur
plusieurs des plus petits îlots britanniques, ou sur les bords

1 Bn France, le nom de Biset sert à désigner non-seulement l'espèce sauvage de
C. livia, mais encore la variété domestique commune ou Pigeon de colombier
[Dove-cot des Anglais). Nous préférons ce nom de Biset à celui de Pigeon de roche
que nous avions employé dans notre première édition à l'exemple de quelques natu-
ralistes. parce que ce dernier terme, tiré des mœurs particulières de l'espèce, pourrait
aussi bien s'appliquer à quelques opèces sauvages très-diflérentes. mais ayant des
mœurs analogues, ainsi qu'un peut le voir ci-après (p. 35.) Toutes les fois, du reste,
qu'il s'agira de la variété domestique du Biset, nous aurons soin de l'indiquer. Tria.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A I/ÉTAT DOMESTIQUE.                33

de la Méditerranée. L'hypothèse de la destruction complète de
tant d'espèces, ayant des habitudes semblables à celles du Biset,
me semble donc une supposition bien hardie.

De plus, les diverses races domestiques déjà nommées ont été
transportées dans toutes les parties du monde ; quelques-unes
d'entre elles doivent donc s'être retrouvées dans leur pays na-
tal; mais pas une seule n'y est jamais redevenue sauvage,
quoique le Pigeon de colombier, qui n'est autre que le Biset
très-peu altéré, se soit naturalisé en quelques contrées.

Toutes les expériences les plus récentes montrent combien il
est difficile d'amener les animaux sauvages à se reproduire ré-
giilièrement en domesticité; cependant, selon l'hypothèse des
origines multiples de nos Pigeons, il faudrait admettre qu'au
-moins sept ou huit espèces ont été assez complètement appri-
voisées, dans les temps anciens et par des hommes à demi ci-
vilisés, pour être parfaitement fécondes à l'état de réclusion.

Un autre argument qui me semble de grands poids, et qui
peut s'appliquer à plusieurs autres cas fort analogues, c'est
que les races susmentionnées, bien que généralement assez
semblables au Biset dans leur constitution, leurs habitudes,
leur voix, leur couleur et la plupart de leurs organes, sont
néanmoins très-anormales dans d'autres parties de leur struc-
ture. On chercherait vainement dans toute la famille des Co-
lombins un bec semblable à celui du Messager Anglais, du Cul-
butant à courte-face ou du Barbe; des plumes retroussées
comme celle du Jacobin; un jabot pareil à celui du Pigeon
Grosse-Gorge ; des plumes caudales comparables à celles du Pi-
geon-Paon. 11 faudrait donc en conclure non-seulement que
des hommes à demi civilisés ont réussi à apprivoiser complète-
ment plusieurs espèces de Pigeons, mais que, par hasard, ou
avec une intention déterminée, ils ont choisi les espèces les
plus extraordinaires et les plus anonnales ; de plus, il faudrait
encore admettre que toutes ces espèces se sont éteintes depuis
mi sont demeurées inconnues. Or, un tel concours de circon-
stances extraordinaires présente le plus haut degré d'improba-
bilité.

Quelques faits concernant la couleur des Pigeons méritent

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34                                    DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

qu'on fr'y arrête. Le Biset est bleu ardoise, avec le croupion
d'un blanc pur ; et chez la sous-espèce indienne, la C. itUewnedia
de Strickland, il est bleuâtre ; la queue a une barre terminale
foncée, avec les bases des plumes des côtés extérieurement
bordées de blanc; les ailes ont deux barres noires et quelques
races semi-domestiques, ainsi que quelques autres qui semblent
de pures races sauvages, ont, en outre des deux barres obs-
cures, les ailes marquetées de noir. Ces divers signes ne se
retrouvent jamais tous ensemble chez aucune autre espèce sau-
vage de la famille ; tandis que chez chacune des espèces domes-
tiques, même en ne considérant que des oiseaux de races bien
pures, toutes tes marques, jusqu'au bord blanc des plumes
caudales externes, réapparaissent quelquefois parfaitement dé-
veloppées. De plus, lorsque des oiseaux appartenant à deux ou
plusieurs races distinctes sont croisés, et que nul d'entre eux
n'est bleu ou ne porte aucune des marques dont nous venons
de parler, cependant les métis se montrent très-disposés à les
acquérir soudainement.

J'en donnerai un exemple que j'ai moi-même observé. J'ai
croisé quelques Pigeons-Paons entièrement blancs, et de race
très-pure, avec quelques Barbes noirs, et il faut dire que les
barbes de variété bleue sont si rares, que jamais je n'en ai
vu d'exemple en Angleterre : les oiseaux que j'obtins étaient
noirs, bruns et bigarrés. Je croisai de même un Barbe avec
un Pigeon Spot, blanc avec une queue rouge et une tache rouge
sur le haut de la tête, et qui se reproduisait aussi sans varia-
tion : les métis furent brunâtres et bigarrés. Alors je croisai
l'un des métis Barbe-Paon avec un métis Barbe-Spot, et ils me
donnèrent un oiseau d'un aussi beau bleu qu'aucun Pigeon de
race sauvage, ayant le croupion blanc, fa double barre noire des
deux ailes, et les plumes externes de la queue barrées de noir et
bordées de blanc. Si toutes les races de Pigeons domestiques
descendent du Pigeon Biset, ces faits s'expliquent par le principe
bien connu de réversion aux caractères des aïeux, principe, il
est vrai, dont j'ai toujours vu l'action renfermée dans les li-
mites de la seule couleur, au moins d'après toutes les observa-
tions que j'ai pu faire.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                35

Si Ton nie l'origine unique de toutes nos races de Pigeons,
il faut alors faire une des deux suppositions suivantes, l'une
et l'autre fort improbables : ou bien tous les divers types ori-
ginaux étaient colorés et marqués comme le Biset, bien que
nulle autre espèce existante ne présente les mêmes caractères,
de manière qu'en chaque race il y ait une tendance à revenir à
cette couleur et à ces marques ; ou bien il faut que chaque race,
même la plus pure, ait dans l'intervalle d'une douzaine ou tout
au moins d'une vingtaine de générations été croisée avec le
Biset ; et je dis douze ou vingt générations, parce qu'on ne con-
naît pas d'exemples qu'un descendant ait jamais manifesté
quelque tendance de réversion vers un ancêtre accidentel plus
éloigné. Dans une race croisée une seule fois avec une race dis-
tincte, la tendance de réversion aux caractères dérivés de ce
croisement devient de moins en moins forte, en raison de ce
qu'à chaque génération successive il y a une quantité toujours
moindre de sang étranger ; mais, au contraire, lorsqu'il n'y a
eu aucun croisement avec une race distincte, et qu'il se mani-
feste cependant chez l'un et l'autre parents une tendance à re-
venir à un caractère perdu pendant un certain nombre de géné-
rations, cette tendance, d'après tout ce que l'on a pu voir,
peut se transmettre sans affaiblissement pendant un nombre
indéfini de générations. Ces deux cas très-distincts sont sou-
vent confondus par ceux qui ont écrit sur l'hérédité.

Il faut enfin observer que les hybrides ou métis provenant
de toutes les races de Pigeons domestiques sont parfaitement
féconds : je puis l'affirmer d'après mes propres observations
faites à dessein sur les races les plus distinctes. II est difficile
au contraire et peut-être impossible de citer un seul exemple
d'hybrides provenant de deux espèces évidemment distinctes qui
se soient montrés cependant parfaitement féconds. Quelques
auteurs supposent qu'une longue domesticité diminue cette forte
tendance à la stérilité. D'après ce qu'on sait des Chiens, cette
hypothèse présente un haut degré de probabilité, si on ne
l'applique qu'à des espèces étroitement alliées, bien que pour-
tant il faille avouer qu'elle n'est appuyée sur aucune expérience.
Mais quant à l'étendre si loin que de supposer que des espèces

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56                                DE I/OMGLNE DES ESPÈCES.

originairement aussi distinctes que les Messagers, les Culbu-
tants, les Grosses-Gorges et les Pigeons-Paons le sont aujour-
d'hui, puissent produire des hybrides féconds entre eux, cela
me semble d'une hardiesse extrême.

Je me résume : il y aurait toute improbabilité à supposer que
Thomme eût apprivoisé sept ou huit espèces de Pigeons capables
de se reproduire entre elles à l'état domestique; ces espèces
supposées sont inconnues à l'état sauvage; elles ne sont nulle
part retournées à cet état; elles ont en outre des caractères
anormaux à certains égards, si on les compare avec d'autres
Colombins, quoiqu'elles soient très-semblables sous d'autres as-
pects au Biset ; la couleur bleue et les diverses marques propres à
ce dernier réapparaissent d'ailleurs en toutes les races pures ou
croisées ; et enGn, leurs produits métis sont parfaitement fé-
conds. De l'ensemble de ces diverses raisons nous pouvons con-
clure avec sécurité que toutes nos races domestiques descendent
delà Colutnbaliviaet de ses sous-espèces géographiques1.

1 Cette unité d'origine de nos Pigeons domestiques pourrait soulever plus d'une
objection. Comment la concilier, par exemple, avec la tendance constatée par M. Dar-
win lui-même chei toutes les races à produire des sujets huppés et pattus, caractères
que la C. Uvia ne présente jamais, et que M. Darwin cite comme un exemple de
variations analogues chex les espèces d'un même genre (voir plus loin, Chap. v,
Îjûù de la variabilité, g IX). Pour expliquer l'apparition fréquente de ces caractères
chez les diverses races du Pigeon domestique, il faudrait admettre ou que le Pigeon
Biset, bien que ne les présentant jamais, descend d'un prototype qui les possédait,
et qu'a chaque génération il a une tendance, si faible que ce soit, à les produire ;
ou bien que le sang d'une autre espèce de Colombins huppés et pattus est mêlé dans
toutes nos races à celui du Pigeon Biset. La seconde hypothèse est au moins aussi
probable que la première. D'après ce qu'on croit et ce qu'on sait de l'origine de
nos races de Chiens, de Chevaux, de Bœufs et de Moutons, rien ne parait aider
autant a la production de variations nombreuses, importantes et utiles à saisir et à
fixer par sélection méthodique, que des croisements renouvelés, pendant une série
de quelques générations au moins, entre deux souches suffisamment, mais non trop
distinctes : ces croisements produisant l'affolement de la race dont la variabilité
semble devenir ensuite presque indéfinie. Or, sous ce rapport la grande variabilité
des Pigeons domestiques semblerait appuyer l'opinion qu'ils ue descendent pas d'une
touche unique, lors même qu'on ne supposerait que de légères différences entre les
diverses souches originaires dont le sang mêlé en elles n'aurait eu d'autre effet que
de causer une plus grande variabilité en tons sens. Il se peut que ces souches sauvages
n'aient été elles-même^que des variétés naturelles locales et transitoires, maintenant
éteintes et supplantées, et que l'une d'elles, plusieurs ou toutes ensemble, aient eu
quelque tendance à produire des Pigeons huppés et pattus, soit par suite de quelque
croisement accidentel récent, soit plutôt par réversion aux caractères d'un ancêtre

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.               37

En faveur de cette opinion, je puis ajouter encore quelques
arguments : c'est d'abord que la Columba livia ou le Biset, s'est
trouré propre à la domestication en Europe et dans l'Inde, et
qu'il y a une grande analogie entre ses habitudes et diverses
partie de son organisation, et l'organisation et les habitudes des
races domestiques. Secondement, quoiqu'un Messager Anglais
ou un Culbutant a courte face différent immensément à certains
égards du Biset, cependant, si Ton compare les différentes
sous-races de ces variétés, et plus spécialement celles qu'on a
importées de contrées lointaines, il est possible de reconstituer
des séries presque parfaites entre les formes les plus extrêmes.

commun plus ou moins éloigné. Il en serait en ce cas, non pas comme de la couleur
Neue et des diverses marques propres a la C. IHrië, qui réapparaissent dans la posté-
rité île celle-ci, reproduisant ainsi les caractères de la souche spécifique, mais plutôt
comme des séhrures que Ton voit réapparaître chez les diverses espèces du genre
Cheval, et qui tendent à reproduire cbes elles quelques caractères de la souche
pén'rique (voy. Chap. v, Loi* de la variabilité, §X).

Pourtant on pourrait à la rigueur admettre que la huppe et les pi<«ds emplumés do
beaucoup de nos Pigeons ne sont, comme le développement de la queue des Pigeons-
Paons ou le gonflement du jabot des Grosses-Gorges, que des déviations accidentelles
ayant en quelque sorte le caractère de monstruosités, provenant, soit du traitement
contre nature de l'embryon, soit des effets du climat, des habitudes, de la nourriture,
et qui, manifestées d'abord sous l'influence de la domesticité et de la réclusion, se
«iraient ensuite à demi généralisées, sinon fixées, par suite d'une sélection capri
cieusement plutôt que constamment poursuivie. Ce qui appuierait la supposition
qae ces caractères ne sont pas l'héritage transmis par une ancienne souche sauv âge
r'e«t qu'ils sembleraient devoir être plutôt nuisibles qu'utiles à des oiseaux à Tétai
de nature, dont ils entraveraient le vol et qui auraient encore l'inconvénient d<>
les gêner dans la recherche de leur nourriture à travers les plantes humides, ou
»or les terrains un peu fangeux. Mais un tel argument n'a rien d'absolu, on le con-
çoit, quand on voit, à l'état sauvage, tant d'autres oiseaux huppés et même pattus
rt d'autres qui revêtent les caractères les plus étranges et les plus inexplicables, sinon
par les caprices de la sélection sexuelle, caractères qui parfois semblent, en une
mrtaine mesure, mal adaptés, sinon complètement incompatibles, avec les habi-
tudes de ces espèces. De sorte qu'en face de tels faits, on ne voit rien d'impos-
able à l'existence des particularités caractéristiques du Pigeon-Paon, du Grosse-
Gorge ou du Culbutant, chez des espèces sauvages; et l'on peut admettre que
toutes ces variations sont un effet de l'hérédité aussi bien que des influences
actuelles «'exerçant sur les parents ou les embryons. Même l'instinct si remar-
quable du Messager trouve ses analogues à l'état sauvage, et cependant on serait
porte'- a croire qu'il est exclusivement l'effet de l'éducation. Cet instinct n'a rien en
ot de plus merveilleux que celui qui guide les oiseaux voyageurs, isolés ou en
troupe, à travers de vartes étendues de mer. Dans de pareilles matières les causes
agissantes sont si variées et si nombreuses, que leur résultat complexe peut toujours
a«oir été le résultat de très-différentes combinaisons de circonstances semblables ou

*--         » » 1.»— iv-J

BMcvroaiDid. f ras».

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58

DE I/ORIGLNE DES ESPÈCES.

Troisièmement, les principaux caractères distinctifs de chaque
race, tels que le barbillon et la longueur du bec du Messager,
le bec si court du Culbutant et le nombre des plumes caudales
du Pigeon-Paon, sont extrêmement variables, et l'explicatipn
évidente de ce fait ressortira de ce que nous avons à dire plus
loin au sujet de la sélection naturelle. Quatrièmement, les Pigeons
ont été l'objet des soins les plus vigilants de la part d'un grand
nombre d'amateurs ; ils sont domestiqués depuis des milliers
d'années en différentes parties du monde : la mention la plus
ancienne qu'on en trouve dans l'histoire remonte à la cin-
quième dynastie égyptienne, environ trois mille ans avant notre
ère, d'après le professeur Lepsius ; mais je tiens de M. Birch
que l'on trouve des Pigeons mentionnés dans une nomenclature
culinaire de la dynastie précédente. Chez les Romains, nous ap-
prenons de Pline qu'on adjugeait des prix considérables à des
Pigeons ; « voire même, dit le naturaliste latin, qu'ils en sont
venus jusqu'à pouvoir rendre compte de leur race et de leur
généalogie. » Dans l'Inde, vers Tannée 1600, Akbar-Khan était
grand amateur de Pigeons ; on en prit au moins vingt mille
avec sa cour. « Les monarques de l'Iran et du Touran lui en-
voyaient des oiseaux très-rares. » Et le chroniqueur royal ajoute
que « Sa Majesté, en croisant les races, méthode qu'on n'avait
encore jamais pratiquée jusque-là, les améliora étonnam-
ment. » Vers cette même époque, les Hollandais se mon-
traient aussi passionnés pour les Pigeons que les anciens
Romains. L'importance de ces considérations, pour rendre
compte de la somme énorme de variations que les Pigeons
ont subie, apparaîtra avec évidence quand nous traiterons de
la méthode de sélection. C'est alors que nous verrons aussi
pourquoi quelques races ont un caractère en quelque sorte
monstrueux. C'est enfin une circonstance des plus favorables
pour la production d'espèces distinctes que les Pigeons mâles
et femelles puissent s'apparier à perpétuité, parce que les
différentes lignées peuvent ainsi être renfermées ensemble
dans la même volière.

Je viens de discuter assez longuement l'origine probable de
nos Pigeons domestiques, et cependant d'une manière encore

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.                S*

insuffisante; car dans les premiers temps que je rassemblai des
Pigeons pour les observer, voyant avec quelle fidélité les di-
verses races se reproduisaient, j'éprouvais autant de répu-
gnance à croire qu'elles descendissent toutes d'une même
espèce mère, que pourrait en ressentir tout naturaliste pour
admettre la même conclusion à l'égard des nombreuses espèces
de l'ordre des Passereaux,ou de tout autre groupe naturel d'oi-
seaux sauvages.

Une chose m'a vivement (frappé : c'est que tous les éleveurs
des divers animaux domestiques, et presque tous les horticul-
teurs avec lesquels j'ai conversé ou dont j'ai lu les traités, sont
fermement convaincus que les .diverses races à l'étude des-
quelles chacun d'eux s'est attaché spécialement, descendent
d'autant d'espèces originales distinctes. Demandez, ainsi que je
l'ai fait, à un célèbre éleveur de bœufs d'Hercford si son bétail
peut descendre d'une race à longues cornes; il se raillera de
vous. Je n'ai jamais rencontré un amateur de Pigeons, de Pou-
les, de Canards ou de Lapins qui ne fût convaincu que chaque
race principale descend d'une espèce distincte. Van Mons, dans
son Traité sur les pommes et les poires, se refuse catégorique-
ment à croire, par exemple, qu'un pépin Ribston et une
pomme Codlin puissent procéder des semences du même arbre.
On pourrait donner d'innombrables exemples analogues.

L'explication de ce fait me parait simple. Tous les éleveurs
reçoivent de leurs observations constantes un sentiment profond
des différences qui caractérisent les races, et quoique sachant
bien que chacune d'elles varie légèrement, puisqu'ils ne ga-
gnent des prix dans les concours qu'au moyen de ces légères
différences choisies avec soin, cependant ils négligent toute gé-
néralisation et se refusent à évaluer en leur esprit la somme
de différences légères accumulées pendant un grand nombre
de générations successives. Les naturalistes, qui en savent
bien moins que les éleveurs sur les lois de l'hérédité, et qui
n'en savent pas plus sur les liens intermédiaires qui rattachent
entre elles de longues lignées généalogiques, et qui admet-
tent cependant que beaucoup de nos races domestiques descen-
dent d'un même type, ne peuvent-ils prendre ici une leçon de

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40                                    DE 1/ORIGÎNE DES ESPÈCES.

prudence, et en tenir compte au moment de se railler de l'idée
qu'une espèce à l'état de nature puisse être la postérité directe
d'autres espèces?

effet*. — Considérons maintenant par quels moyens nos races
domestiques ont été produites, soit qu'elles dérivent d'une
seule espèce, soit qu'elles procèdent de plusieurs.

On peut attribuer quelque effet à l'action directe des condi-
tions de la vie, et aussi quelque effet aux habitudes ; mais il
serait bien hardi d'attribuer à de pareilles causes les différences
du Cheval de trait et du Cheval de course, du Lévrier et du
Limier, du Pigeon Messager et du Pigeon Culbutant.

L'un des traits les plus remarquables de nos races domes-
tiques, c'est qu'on voit en elles certaines adaptations qui ne
sont réellement point à l'avantage propre de l'animal ou de la
plante, mais qui sont, au contraire, à l'avantage de l'homme,
et adaptées à son caprice ou pour son usage !.

Quelques variations qui lui étaient utiles se sont sans doute
produites soudainement, en une seule fois : beaucoup de bota-
nistes, par exemple, pensent que le Chardon à foulon, avec ses
aiguillons que ne peut égaler aucun produit mécanique, est
seulement une variété du Dipsacus sauvage et que cette trans-
formation peut s'être produite dans un seul semis. Il en a pro-
bablement été ainsi du Chien tournebroche ; et l'on sait que
tel est le cas à l'égard du Mouton d'Ancon (Anconsheep). Mais
si l'on compare le Cheval de trait et le Cheval de course, le
dromadaire et le Chameau, les diverses races de Moutons, adap-
tées, soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages de mon-
tagnes, avec une laine propre à différents usages selon les races.,
puis les nombreuses races de Chiens, dont chacune est utile à
l'homme d'une manière différente ; si l'on compare le Coq de
combat [game Cock)^ si obstiné à la bataille, avec d'autres

* L'homme a cultivé des plantes el apprivoisé ou dompté des animaui, modifiés
par la nature a leur propre avantage et lentement, parce que de ces avantages pro-
pres il s'est lui-même Accoutumé a tirer une utilité quelconque, que depuis il
sans cesse cherché à accroître. Tnwf.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A I/ÉTAT DOMESTIQUE.                44

espèces si peu querelleuses, avec les pondeuses perpétuelles
ieverlasting loyers) qui ne demandent jamais à couver, ou
avec le Coq fiantam, si petit et si élégant; si enfin Ton con-
sidère les hordes de nos plantes fleuristes et culinaires ou les
arbres fruitiers de nos jardins, de nos vergers et de nos champs,
tous utiles à l'homme en différentes saisons et pour divers
usages, ou seulement agréables à ses yeux, il faut bien y voir
quelque chose de plus qu'un simple effet de la variabilité.
N'ous ne saurions supposer que toutes ces races aient été sou-
dainement produites, avec toute leur perfection et toute l'utilité
que nous leur voyons ; et, en réalité, en plusieurs cas nous
savons, par ce qu'on pourrait nommer leur histoire, qu'il en a
été tout autrement.

La clef de ce problème, c'est le pouvoir sélectif d'accumula-
tion que possède l'homme. La nature fournit les variations ;
l'homme les ajoute dans une direction déterminée par son utilité
ou son caprice : en ce sens, on peut dire qu'il crée à son profit
les races domestiques.

La grande valeur du principe de sélection n'est donc nulle-
ment hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos célèbres
éleveurs ont, pendant le cours d'une seule vie d'homme, mo-
difié, dans de larges limites, quelques races de Bœufs et de
Moutons. Pour bien évaluer tout ce qu'ils ont pu, il est presque
indispensable de lire quelques-uns des nombreux traités spé-
ciaux écrits sur ce sujet, et de voir les produits eux-mêmes.
Les éleveurs parlent habituellement de l'organisation d'un
animal comme d'une chose plastique, qu'ils peuvent modeler
presque comme il leur plaît. Si l'espace ne me manquait, je
pourrais citer de nombreux textes empruntés à des autorités
hautement compétentes.

Youatt, plus familier que nul autre avec les travaux des
agriculteurs, et lui-même excellent juge en fait d'animaux,
admet que le principe de sélection donne à l'éleveur non-seule-
ment le pouvoir de modifier le caractère de son troupeau, mais
de le transformer entièrement. « C'est, dit-il, la baguette ma-
gique au moyen de laquelle il appelle à la vie quelque forme
qu'il lui plaise. » Lord Somerville écrit au sujet de ce que les

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42                                     DE L'ORIGTISE DES ESPÈCES.

éleveurs ont fait à.l'égard des Moutons : a 11 semblerait qu'ils
aient esquissé une forme parfaite, et qu'ils lui aient ensuite
donné l'existence. » L'habile éleveur, sir John Sebright, avait
coutume de dire des Pigeons a qu'il répondait de produire quel-
que plumage que ce fut en trois ans ; mais qu'il lui en fallait
six pour obtenir la tête et le bec. » En Saxe, l'importance du
principe de sélection à l'égard des Moutons mérinos est si 'plei-
nement reconnue, que certains individus s'en sont fait un mé-
tier. Trois fois l'année, chaque Mouton est placé sur une table
pour être étudié comme un tableau par un connaisseur ; chaque
fois il est marqué et classé ; et seulement les sujets les plus
parfaits sont choisis pour la reproduction.

Les énormes prix accordés aux animaux dont la généalogie
est irréprochable prouvent aussi ce que les éleveurs anglais ont
fait en ce sens ; et leurs produits sont maintenant exportés dans
toutes les contrées du monde.

Généralement, l'amélioration des races n'est aucunement due
à leur croisement, et tous les meilleurs éleveurs sont fortement
opposés à ce système, excepté quelquefois parmi des sous-
races étroitement alliées. Et quand un croisement a été opéré,
la sélection la plus sévère est beaucoup plus indispensable que
dans les cas ordinaires.

Si la méthode de sélection consistait seulement à séparer quel-
que variété bien distincte pour la faire se reproduire, le principe
serait d'une telle évidence qu'il ne vaudrait pas la peine de le dis-
cuter ; mais son importance consiste surtout dans le grand effet
produit par l'accumulation dans une direction déterminée, et
pendant un grand nombre de générations successives, de diffé-
rences absolument inappréciables pour des yeux non exercés, dif-
férences que j'ai moi-même tenté en vain d'apercevoir. A peine
un homme sur mille possède-t-il la sûreté de coup d'œil et de
jugement nécessaire pour devenir un habile éleveur. Mais Celui
qui, étant doué de ces facultés, étudie longtemps son art et y
dévoue toute sa vie avec une indomptable persévérance, peut
réussir à opérer de grandes améliorations. Si ces conditions lui
manquent, il échouera infailliblement. Peu de personnes croi-
ront aisément combien il faut de capacités naturelles et d'expé-

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VARIATIONS DES ESPÈCES A I/ÉTAT DOMESTIQUE.               45

rience pour devenir' même un habile amateur de Pigeons.

Les horticulteurs suivent les mêmes principes ; mais ici les
variations sont souvent plus soudaines. Personne ne suppose
que plusieurs de nos produits les plus délicats sont le résultat
d'une seule déviation de la souche originale !

Mais nous savons aussi qu'il en a été tout autrement en
d'autres cas dont il a été tenu d'exactes notices historiques :
ainsi on peut donner pour exemple le constant accroissement
de grosseur de la groseille à maquereau. On peut constater de
même un merveilleux progrès chez beaucoup de plantes fleu-
ristes, si on en compare les fleurs actuelles avec des dessins
faits il y a seulement vingt ou trente ans. Dès qu'une race vé-
gétale est suffisamment fixée, les faiseurs de semis ne choisissent
plus les meilleurs sujets ; ils se contentent d'arracher les rognes :
ainsi nomment-ils les plantes qui dévient de leur type.

À l'égard des animaux, cette sorte dé sélection est aussi pra-
tiquée; car il n'existe guère de gens si peu soigneux que de
laisser se reproduire les plus défectueux sujets de leurs trou-
peaux.

11 est encore un autre moyen d'observer les effets accumulés
de la sélection quant aux plantes : c'est de comparer, dans les
parterres, la grande diversité des fleurs chez les variétés diffé-
rentes d'une même espèce et l'analogie de leur port et de leur
feuillage ; dans les jardins potagers, la diversité contraire des
feuilles, des gousses, des tubercules, ou, plus généralement,
de toutes les parties de la plante ayant une valeur culinaire
quelconque, relativement à la monotone uniformité des fleurs ;
enfin, dans les vergers, la diversité des fruits delà même espèce
en comparaison de l'uniformité des feuilles et des fleurs de ces
mêmes arbres. Que de diversités dans les feuilles du Chou et
que de ressemblances dans les fleurs ! Combien, au contraire,
sont différentes les fleurs de la Pensée, et combien les feuilles
«ont uniformes ! combien les fruits des différentes espèces de
Groseilliers sont variés en grosseur, en couleur, en forme, en
villosité ; et cependant les fleurs ne présentent que des diffé-
rences insignifiantes !

Ce n'est pas que les variétés qui diffèrent beaucoup sur

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44

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

quelque point ne diffèrent aucunement sur d'autres ; tel n'est,
au contraire, presque jamais, ou même jamais le cas, puis-je
dire, d'après de minutieuses observations. Les lois de la corré-
lation de croissance, dont il ne faut jamais oublier l'importance,
causeront toujours quelques différences ; mais, en règle géné-
rale, je ne saurais douter que la sélection constante de varia-
tions légères, spécialement dans les feuilles, las fleurs ou le
fruit, ne produise des races qui diffèrent les unes des autres
plus particulièrerpent en l'un de ces organes qu'en tous les autres.

VI. Sétoctfoa Méthotlvae et ««lectiM faeo—rteate. — On

pourrait objecter que le principe de sélection n'est devenu une
méthode pratique que depuis trois quarts de siècle à peine. Il
est certain qu'il a beaucoup plus attiré Pattention en ces der-
niers temps, surtout depuis que plusieurs traités ont été publiés
à ce sujet ; et le résultat en a été aussi proportionnellement
rapide et efficace. Mais il est bien loin d'être vrai que le principe
lui-même soit une découverte nouvelle. Je pourrais citer plu-
sieurs ouvrages d'une haute antiquité qui prouvent qu'on en a
très-anciennement reconnu l'importance. Durant la période
barbare de l'histoire d'Angleterre, des animaux de choix ont été
souvent importés, et des lois furent établies pour en empêcher
l'exportation : on ordonna la destruction des Chevaux au-dessous
d'une certaine taille, et l'on peut rapprocher une telle mesure du
sarclage des plantes rognes par les horticulteurs. J'ai trouvé le
principe de sélection dans une ancienne encyclopédie chinoise.
Quelques auteurs latins posent explicitement des règles ana-
logues. 11 résulte clairement de quelques passages delà Genèse*
qu'on prêtait dès lors quelque attention à la couleur des ani-
maux domestiques. Les sauvages croisent quelquefois leurs
Chiens avec des Canidés sauvages, pour en améliorer la race ; ef
Pline atteste qu'ils agissaient de même en d'autres temps plus
reculés. Les sauvages de l'Afrique méridionale apparient leurs

1 Qui ne feront certes pas autorité auprès de nos éleveurs actuels, il est vrai.
Voir VHistoire 4e Jacob et de ses Moutons, ch. xxx et suiv. Mais le principe de
sélection naturelle se trouve très-explicitement appliqué à la race humaine dans les
Lois de Haicou. La défense faite aux Juifs d'épouser des femmes étrangères peut avoir
eu pour fondements des raisons analogues. Traf.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.               45

Bœufs de trait d'après leur couleur, comme font les Esqui-
maux pour leurs attelages de Chiens. Livingstone rapporte que
les Nègres de l'intérieur de l'Afrique, qui n'ont aucuns rapports
sociaux avec les Européens, évaluent à un haut prix les bonnes
races d'animaux domestiques. Quelques-uns de ces faits ne se
rapportent pas d'une manière explicite au principe de sélection ;
mais ils montrent que l'élevage des animaux a été l'objet de
soins très-particuliers dès les temps les plus reculés-, et qu'il
est encore maintenant un sujet d'attention pour les peuples les
plus sauvages. 11 serait bien étrange que les lois si frappantes
de l'hérédité des caractères, soit utiles, soit nuisibles, n'eussent
pas été observées, lors même qu'aucuns soins n'auraient été
donnés à la reproduction pure des races *.

Actuellement, d'habiles éleveurs essayent par une sélection
méthodique, et dans un but déterminé, de produire une nou-
velle lignée ou sous-race, supérieure à toutes celles qui existent
dans la contrée. Mais, pour nous, une sorte de sélection qu'on
peut appeler inconsciente, et qui résulte de ce que chacun s'ef-
force de posséder les meilleurs individus de chaque espèce, et
d'en multiplier la race, est d'une beaucoup plus grande impor-
tance. Ainsi un homme qui désire un Chien d'arrêt se procure
le meilleur Chien qu'il peut, mais sans avoir aucun désir ou
aucune espérance d'altérer la race d'une façon permanente par
ce moyen. Néanmoins, nous pouvons admettre que ce procédé,
continué durant des siècles, modifierait quelque race que ce
fut, et en l'améliorant, de la même manière que Bakcwell, Col-
lins et tant d'autres, par la même méthode poursuivie systéma-
tiquement, modifient considérablement, dans la seule durée de
leur vie, les formes et les qualités de leur bétail. Des change-
ments de cette nature, c'est-à-dire lents et insensibles, ne sau-
raient être constatés, à moins que des mesures exactes ou des
dessins très-corrects des races modifiées, pris longtemps aupa-
ravant, ne puissent servir de point de comparaison. En quelques

1 Même sans avoir observé la généralité des effets de l'hérédité, l'utilité plus
grande des meilleures races a l'ait conserver leurs représeiitanls dans toutes 1rs
occasion» où il s'agissait de détruire certains individus d'un troupeau, et de laisser
«ivre le*autre»; ainsi que M. Darwin le fait remarquer ci-après, p. 48. Irai.

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46                                   DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

cas cependant, des individus de la même race, peu modifiés
ou même sans aucune modification, peuvent se retrouver en
des districts moins civilisés où la race s'est moins améliorée. On
a quelques raisons pour croire que l'Épagneul King-Charles a
été inconsciemment et cependant assez profondément modifié
depuis le temps de ce monarque. Quelques autorités très-com-
pétentes soutiennent que le Chien couchant est directement dé-
rivé de l'Épagneul, par de lentes altérations. On sait que le
Chien d'arrêt anglais s'est considérablement modifié pendant le
dernier siècle, et l'on croit que des croisements avec le Chien
courant ont été la cause principale de ces changements. Mais ce
qui nous importe ici, c'est que cette transformation s'est effec-
tuée inconsciemment, graduellement, et cependant avec une
efficacité telle, que quoique notre ancien Chien d'arrêt espagnol
(Spatiish Pointer) vienne certainement d'Espagne, M. Borrow
m'a dit n'avoir pas vu en ce pays un seul Chien indigène sem-
blable à notre Chien d'arrêt actuel&.

Par suite d'un semblable procédé desélection et par une édu-
cation soigneuse, la totalité des Chevaux de courses anglais sont
arrivés à surpasser en légèreté et en taille les Chevaux arabes
dont ils descendent; si bien que ces derniers, d'après les règle-
ments des courses de Goodwood, sont charges d'un moindre
poids que les coureurs anglais. Lord Spencer et autres ont dé-
montré que le bétail anglais a augmenté en poids et en préco-
cité, relativement à celui que produisait anciennement le pays.
Si Ton rapproche les documents anciens que Ton possède sur
les Pigeons Messagers et Culbutants, de l'état actuel de ces races
dans les Iles Britanniques, dans l'Inde et dans la Perse, il est
possible de suivre toutes les phases que ces races ont traversées
successivement pour en venir à tant différer du Pigeon Biset.

Youatt cite un frappant exemple des effets obtenus au moyen

1 On croit que le Chien d'arrêt espagnol Spanith Pointer) est la souche du Chien
d'arrêt anglais actuel [English Pointer). Le premier de race plus pure, chasse et
arrête d'instinct préalablement à toute éducation. lie second, chez lequel s'est mêlé
le sang du Fox Bound (C.gailicus), et du Harrier, deux races de chiens courants,
a l'instinct moins sûr, mais l'emporte encore à cet égard sur le Setter, produit croisé
du Chien d'arrêt anglais (EnglUh Pointer) et de l'Épagneul. Trot.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'fiTAT DOMESTIQUE.                47

de sélections successives qu'on peut considérer comme incon-
sciemment poursuivies, par cette raison que les éleveurs ne
pouvaient s'attendre à produire ni même désirer le résultat
obtenu, c'est-à-dire deux races bien distinctes. MM. Buckley et
Burgess possèdent deux troupeaux de Moutons deLeicester qui
« depuis plus de cinquante ans, observe Youatt, descendent en
droite lignée de la race originale de M. Bakewell. Il n'est à sup-
poser pour personne que le propriétaire de l'un ou de l'autre
troupeau ait jamais mélangé le pur sang de la race Bakewell;
et cependant la différence entre les Moutons de M. Buckley et
ceux de M. Burgess est si grande, qu'ils ont toute l'apparence
de deux variétés tout à fait distinctes. »

S'il existe des sauvages assez inintelligents pour ne jamais
songer à modifier les caractères héréditaires de leurs animaux
domestiques, néanmoins ils bonserveraient avec plus de soin,
pendant les famines et autres fléaux auxquels ils sont si fré-
quemment exposés,, tout animal qui leur serait particulièrement
utile, de quelque manière que ce fût. De tels animaux ainsi
choisis auraient généralement plus de chances que d'autres de
laisser une nombreuse postérité ; si bien qu'il en résulterait une
sorte de sélection inconsciente, mais continuelle. Les sauvages
de la Terre de Feu eux-mêmes attachent à leurs animaux do-
mestiques une si grande valeur, qu'en temps de disette ils
tuent et dévorent leurs vieilles femmes, plutôt que leurs Chiens,
comme leur étant d'une moins grande utilité.

Les mêmes progrès résultent pour les plantes de la sélection
inconsciente des plus beaux individus, qu'ils soient ou non suf-
fisamment modifiés pour être considérés dès leur première
apparence comme autant de variétés distinctes, et qu'il y ait eu
ou non croisement entre deux espèces ou deux races. Ces pro-
grès se manifestent avec évidence dans l'accroissement de taille
et de beauté qu'on remarque aujourd'hui dans la Pensée, la
Rose, le Géranium, le Dahlia et autres fleurs, quand on les com-
pare avec des variétés plus anciennes ou avec les souches mères.
Nul ne pourrait jamais s'attendre à obtenir du premier coup
une Pensée ou un Dahlia de la graine d'une plante sauvage. Nul
ne pourrait espérer de produire une poire fondante du premier

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48                                    DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

choix avec le pépin d'une poire sauvage ; quoiqu'il lut possible
dvy réussir au moyen d'une pauvre semence croissant à l'état
sauvage, mais provenant d'une tige cultivée.

La poire cultivée dans les temps anciens parait avoir été,
d'après.la description de Pline, un fruit de qualité très-infé-
rieure. Certains ouvrages d'horticulture s'étonnent de la mer-
veilleuse habileté des jardiniers qui ont produit de si magni-
fiques résultats avec d'aussi pauvres matériaux; mais aucun
d'eux n'a eu la conscience des transformations lentes qu'il con-
tribuait à opérer. Tout leur art a consisté simplement à cultiver
toujours les meilleures variétés connues, à en semer les graines,
et, aussitôt qu'une variété de quelque peu supérieure apparais-
sait par hasard, à la choisir pour la reproduire encore. Les
jardiniers de l'époque gréco-latine qui cultivèrent les meilleures
poires qu'il leur fut possible de se'procurer, n'ont jamais pensé
quels superbes fruits nous mangerions un jour ; bien que nous
les devions, en quelque mesure, à ce qu'ils ont tout naturellement
pris soin de choisir et de perpétuer les meilleurs variétés qu'ils
ont pu trouver.

Vil. Origine lecoepar de noe produit» 4eMe»tl««e». __

C'est un fait bien connu que, dans les cas les plus nombreux,
il nous est impossible de reconnaître quel est le type sauvage
des plantes le plus anciennement cultivées de nos parterres ou
de nos potagers. Ce fait ne peut s'expliquer que par de grands
changements, ainsi lentement et inconsciemment accumulés.
S'il a fallu des centaines ou des milliers d'années pour modifier
et améliorer la plupart de nos végétaux domestiques, jusqu'à ce
qu'ils aient acquis leur degré actuel d'utilité, il devient facile
de comprendre pourquoi, ni l'Australie, ni le cap de Bonne-
Espérance, ni aucune région habitée par des peuplades sans civi-
lisation ne nous ont fourni une seule plante digne de culture.
Ce n'est pas dire que ces contrées si riches en espèces ne puissent
posséder peut-être les types originaux de plusieurs plantes
utiles, mais que ces plantes indigènes n'ont pas été améliorées
par une sélection continue jusqu'à un degré de perfection com-
parable à celui de nos plantes plus anciennement cultivées.

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DOMESTIQUE.               40

Quant aux animaux domestiques des peuples sauvages, il ne
Tant pas perdre de vue qu'ils ont presque toujours à pourvoir
cux-iuèines à leur propre nourriture, au moins pendant cer-
taines saisons. Or, en deux contrées très-différentes sous le
rapport des conditions de vie, des individus de la même espèce,
ayant quelques légères différences de constitution ou de struc-
ture, peuvent souvent réussir beaucoup mieux dans Tune que
dans l'autre : ainsi, par un procédé de sélection naturelle que
nous exposerons bientôt plus complètement, deux sous-races
leurraient se former. Ceci explique peut-être en partie ce qui
a été observé par quelques auteurs : c'est que les variétés do-
mestiques qu'on trouve chez les races sauvages ont plus le
raractère d'espèces que les variétés domestiques des contrées
civilisées.

Cette importante intervention du pouvoir sélectif de l'homme
rend aisément compte des adaptations si extraordinaires de la
structure ou des habitudes des races domestiques à nos besoins
ou à nos caprices. Nous y trouvons l'explication de leur carac-
tère si fréquemment anormal, de même que de leurs grandes
différences extérieures, relativement aux légères différences de
leurs organes internes. C'est que l'homme ne saurait choisir
qu'avec la plus grande difficulté des variations internes de struc-
ture , et l'on peut même dire qu'il s'en soucie peu en général.
Aucun amateur, par exemple, n'aurait jamais essayé de faire un
l'igeon-Paon, jusqu'à ce qu'il eût observé chez un ou plusieurs
individus un développement quelque peu inusité de la queue,
«mi un Pigeon Grosse-Gorge, à moins de voir un Pigeon déjà
pourvu d'un jabot d'une remarquable grosseur. Or, plus une
déviation accidentelle présente un caractère anormal ou inu-
sité, plus elle a de chances d'attirer l'attention de l'homme et
d'être l'objet de sa sélection.

Mais, dans la plupart des cas au moins, il est peu exact d'u-
ser de cette expression : faire un Pigeon ! La personne qui a
choisi la première un Pigeon orné d'une queue un peu plus large
pie les autres ne s'est jamais imaginé ce que les descendants
dp ce Pigeon deviendraient par suite de cette sélection,conti-
nuée, en partie inconsciemment, et en partie méthodiquement.

4

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:>o                               m lorigink des kspècks.

Peut-être que l'oiseau, souchede tous nos Pigeons-Paons, avait
seulement quatorze plumes caudales un peu étalées, comme ac-
tuellement le Pigeon-Paon de Java, ou comme quelques individus
d'autres races, chez lesquels on en trouve jusqu'à dix-sept. Peut-
être que le premier Pigeon Grosse-Gorge ne gonflait pas son jabot
plus que le Turbit ne gonfle maintenant la partie supérieure de
son oesophage, habitude regardée avec indifférence par les ama-
teurs comme n'étant pas dans les caractères de la race.

Qu'on ne pense pas cependant qu'une déviation de structure
ait besoin d'être très-apparente pour attirer l'attention d'un
amateur. De très-petites différences frappent tout d'abord un
œil exercé, et il est de la nature de l'homme d'évaluer très-
haut toute nouveauté qu'il a en sa possession, si insignifiante
qu'elle soit. Mais il ne faut pas juger non plus de la valeur
accordée d'abord à de légères différences accidentelles chez un
seul individu d'une espèce, par celle que prend la race, lors-
qu'elle s*est une fois solidement établie par suite de plusieurs
reproductions. Un grand nombre de modifications peu profondes
peuvent se montrer et se montrent parmi les Pigeons, mais elles
sont rejetées comme autant de défauts ou de déviations de
leur propre type. L'Oie commune, au contraire, n'a fourni
qu'un très-petit nombre de variétés ; il s'en est suivi que la race
de Toulouse et la race commune, qui diffèrent seulement en
couleur, le moins constant de tous les signes caractéristiques,
ont été exhibées comme distinctes à nos expositions de volatiles.

C'est ce qui nous explique pourquoi nous ne savons rien de
l'origine ou de l'histoire d'aucune de nos races domestiques.
En fait, une race, comme le dialecte d'une langue, ne peuf
guère avoir une origine bien définie. Quelqu'un conserve et fait
reproduire un individu qui présente quelque modification peu
sensible, ou prend plus de soin qu'un autre pour apparier eu*
semble ses plus beaux sujets, et ainsi les améliore encore, ('es
individus ainsi perfectionnés se répandent lentement dans le
voisinage. Mais ils n'ont pas encore un nom particulier* et
n'étant pas évalués un haut prix, leur histoire est négligée. Seu-
lement, après s'être encore modifiés et répandus davantage
par le même procédé lent et graduel, ils sont enfin reconnus

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VARIATIONS DES KSPÈCKS A L'ÉTAT WMESTIQIK.                M

pour mit» race distincte ayant quelque valeur, et ils reçoivent
alors un nom provincial. En des contrées à demi civilisées, où
les commuications sont difficiles, cette race serait encore plus
lentement multipliée et appréciée. Aussitôt qu'elle est pleine-
ment reconnue, et ses progrès constatés, la sélection inconsciente
tond à en augmenter lentement les traits caractéristiques, quels
qu'ils soient; mais sans doute avec une puissanco variable,
selon que le race nouvelle acquiert ou perd la vogue; et peut-
être encore en certains districts plus qu'en d'autres, selon le
degré de civilisation de leurs habitants. Mais il y aura toujours
très-peu de chances pour qu'une chronique exacte de ses mo-
difications lentes, variables et intermittentes, se soit conservée.

VIII. Cirron»t«*e« fe*oroMeo on pouvoir sélectif de
rboaone. — Je dois dire maintenant quelques mots des cir-
constances favorables ou défavorables an pouvoir sélectif de
l'homme.

In haut degré de variabilité est évidemment favorable, puis-
qu'il fournit des matériaux à l'action sélective, bien que des
différences purement individuelles soient amplement suffisantes
pour permettre, moyennant, il est vrai, un soin extrême, d'ac-
cumuler une grande somme de modifications en quelque direc-
tion que ce soit.

Mais comme les variations utiles ou agréables à l'homme n'ap-
paraissent que rarement, les chances de leur apparition s'accrois-
sent en raison du nombre des individus observés, qui devient
ainsi un élément de succès de la plus grande importance. C'est
d'après ce principe que Marshall a remarqué que dans le comté
d'York, où les Moutons appartiennent ù de pauvres gens et ne
forment généralement que de petits troupeaux, ils ne sont pas
susceptibles d'améliorations. D'autre part, les pépiniéristes, qui
élèvent Un grand nombre d'individus de la même plante, réus-
sissent lieatu'otip plus souvent que les amateurs à former des
variétés nouvelles et précieuses. Pour rassembler un grand
nombre d'individus d'une espèce en une contrée ? il est néces-
saire qu'ils soient placés dans des conditions de vie assez favo-
rables pour s'yreproduire librement. Quand les individus sont

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52                                 DE I/ORIGINE DES ESPÈCES.

on petit nombre, tous, quelles que soient leurs qualités, réussis-
sant n se reproduire, ce qui empêche l'action sélective de se
manifester.

Mais il est probable que la condition la plus importante,
c'est que l'animal ou la plante soit d'une assez grande utilité
à l'homme, ou d'une assez grande valeur d'agrément à ses yeux,
pour qu'il accorde l'attention la plus sérieuse, même aux lé-
gères déviations de structure de chaque individu. Sans ces con-
ditions, rien ne peut se faire. J'ai entendu dire gravement qu'il
était fort heureux que la Fraise eût commencé à varier quand les
jardiniers ont commencé à l'observer attentivement. Nul doute
que la Fraise n'ait toujours varié depuis qu'on la cultive, mais
ces légères variations avaient été négligées. Aussitôt que les jar-
diniers ont pris le soin de choisir les individus produisant des
fruits un peu plus gros, plus précoces ou plus parfumés que
les autres, et qu'ils ont fait des semis provenant de leurs graines
pour en choisir encore les meilleurs plants et les reproduire ;
alors, avec l'aide de quelques croisements entre des espèces dis-
tinctes, apparurent ces admirables variétés qu'on a obtenue*
pendant ces trente ou quarante dernières années.

A l'égard des animaux pourvus de sexes séparés, il importe
de pouvoir prévenir les croisements, si l'on veut réussir à former
de nouvelles races, au moins dans une contrée déjà peuplée
d'autres races analogues. A cet égard, le mode de clôture des
< terres joue un grand rôle. Les sauvages nomades ou les habi-
tants de plaines ouvertes possèdent rarement plus d'une race
de la même espèce. Les Pigeons peuvent être appariés à vie, et
c'est une commodité de plus pour l'amateur; parce que de
cette manière de nombreuses races peuvent être modifiées et
gardées pures, quoique mêlées dans la même volière. Cette seule
circonstance doit avoir beaucoup favorisé la formation de nou-
velles races. Je pourrais encore ajouter que les Pigeons multi-
plient beaucoup et vite, et que les sujets défectueux peuvent
être sacrifiés sans perte, parce qu'ils peuvent être utilisés dans
les cuisines. Les Chats, au contraire, ne peuvent être aisément
assortis, vu leurs habitudes de vagabondage nocturne; et quoi-
que d'une grande valeur aux yeux des femmes et des enfants,

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VARIATIONS DES ESPÈCES A F/ÉTAT POMESTIQTr:.                 M

nous voyons rarement une race distincte se perpétuer parmi
eux : de telles races, lorsqu'on les rencontre, sont presque tou-
jours importées de quelque autre contrée.

Je ne doute nullement que certains animaux domestiques ne
varient moins que d'autres; cependant la rareté ou l'absence de
races distinctes, chez le Chat, l'Ane, le Paon, l'Oie, etc., pro-
vient surtout de ce que l'action sélective n'est jamais interve-
nue : chez les Chats, à cause de la difficulté de les apparier à
son gré; chez les Anes, parce qu'ils sont toujours possédés en
petit nombre par de pauvres gens qui font peu d'attention à
leur reproduction, car récemment, en certaines provinces d'Es-
pagne et des États-Unis, ces animaux ont été modifiés et amé-
liorés d'une façon surprenante par une sélection soigneuse;
rhez les Paons, parce qu'ils sont difficiles à élever et qu'on ne
les garde jamais par grandes troupes ; chez les Oies enfin, parer
qu'elles n'ont de valeur que pour leur chair ou leurs plumes, et
plus encore, parce que nul n'a jamais trouvé plaisir à élever ou
rassembler diverses races de ces animaux ; mais il faut dire
aussi que l'Oie semble avoir une organisation singulièrement
fixe \

IX. léMné. — Résumons ce qui vient d'être dit quant à
l'origine de nos races domestiques, animales ou végétales.

Je crois que les conditions dévie, par leur action sur le sys-
tème reproducteur, sont des causes de variabilité de la plus
haute importance.

11 n'est pas probable que la variabilité soit en quelque sorte
inhérente à l'organisation, ni une de ces conséquences néces-
saires, sous quelques circonstances que ce soit, ainsi que quel-
ques auteurs l'ont pensé.

Les effets de la variabilité sont modifiés à divers degrés par
l'hérédité et la réversion des caractères.

La variabilité est elle-même gouvernée par des lois inconnues,
ot particulièrement par la loi de corrélation de croissance. On

1 Peut-être parce que cette espèce s'était déjà perpétuée pendant très-longtemps
*ans variation avant l'époque on elle il été snumisr nu pouvoir de l'homme, Trofl.

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54                                  DR J/ORMINE I>ES KKP&XS.

peut attribuer quelque part a l'action directe des conditions de
vie et quelque chose à l'usage ou au défaut d'exercice des or-
ganes : le résultat final devient ainsi très-complexe.

En quelques cas, le croisement entre espèces, originairement
distinctes, a probablement joué un rôle important dans la for*
mation de nos races domestiques.

Lorsque, dans une contrée, plusieurs races domestiques
déjà établies ont été accidentellement croisées, ce croisement,
aidé de la sélection, a sans aucun doute aidé à la formation de
nouvelles sous-races ; mais l'importance du croisement des va-
riétés a été fort exagérée, soit à Pégard des animaux, soit à
l'égard des plantes propagées par graines.

Parmi les plantes qui sont temporairement propagées par
greffes, écussons, etc., l'importance des croisements, soit entre
les espèces distinctes, soit entre les variétés, est immense ; car
en ce cas le cultivateur néglige complètement l'extrême varia-
bilité, soit des hybrides, soit des métis, et la fréquente stérilité
tles hybrides; mais les plantes propagées autrement que par
graines sont de peu d'importance pour nous, parce que leur
durée n'est que temporaire.

Par-dessus toutes ces causes de changement, je suis' con-
vaincu que l'action accumulative de la sélection, qu'on l'appli-
que méthodiquement de manière à obtenir des résultats rapides,
ou qu'elle agisse inconsciemment, lentement, mais plus effica-
cement, est de beaucoup la plus puissante.

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CHAPITRE II

VAUATIONS MS ESPÈCES A I/ÉTAT M NATtTBK

!. Variabilité. — II. Differeiiees individuelles. — III. Genres polymorphes. —
IY. Espèces douteuses. — V. Les espèces communes, très-répandues dans une
vaste station, sont les plu» variables. — VI. Les espèces des plus grands genres
\arient plus que les espèces de genres moins importants. —Vil. Beaucoup d'es-
pèces des plus grands genres ressemblent à des variétés en ce qu'elles sont étroi-
tement, mais inégalement alliées les unes aui autres, et en ce qu'elles sont gén-
îraphiqueincnt trtVrirconscrites. — VIII. Résumé.

I. VawfaUMlHé. — Avant d'appliquer les principes que nous
venoas de poser dans le chapitre précédent aux êtres organisés
vivant à l'état de nature, il nous faut examiner brièvement si
ces derniers sont sujets à quelque variation* Pour traiter conve-
nablement un tel sujet, il faudrait pouvoir dresser un long
catalogue de faits que je dois réserver pour un prochain ou-
vrage.

Je ne puis non plus discuter ici les diverses définitions qu'on
adonnées du terme d'espèce. Aucune de ces définitions n'a
encore satisfait pleinement tout les naturalistes ; et cependant
chaque naturaliste sait au moins vaguement ce qu'il entend
quand il parle d'une espèce. En général, cette expression sous-
entend l'élément inconnu d'un acte distinct de création.

Le terme de variété est presque également difficile à définir :
mais ici, l'idée d'une descendance commune est presque géné-
ralement impliquée, quoiqu'elle puisse bien rarement se prou-
ver. Il y a enfin ce qu'on appelle des monstruosités ; mais elles
se fondent insensiblement dans les variétés. Je présume que le
Icnne de monstruosité signifie quelque considérable déviation

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56                                  l)E L'ORIGINE DES ESPÈCES.

déstructure d'un organe, déviation généralement nuisible,ou au
moins inutile à l'espèce.

Quelques auteurs emploient le mot de variation, en sens
technique, comme impliquant une modification directement
due aux conditions physiques de la vie; et les variations en ce
sens ne sont pas supposées transmissibles par voie d'héritage :
mais qui peut affirmer que les proportions naines des coquil-
lages dans les eaux saumâtres de la Baltique et des plantes sur
les sommets alpestres,' ou l'épaisse fourrure des animaux de la
zone polaire, ne sont pas, en bien des occasions, transmissibles
au moins pendant quelques générations? Et en ce cas, je pré-
sume que chacune de ces déviations du type serait considérée
comme une variété.

Il est douteux que des monstruosités ou autres déviations de
structure profondes et soudaines, telles que celles qu'on observe
assez souvent chez nos races domestiques, et plus particulière-
ment parmi les plantes, se soient jamais propagées avec un carac-
tère de perpétuité à l'état de nature. Les monstres sont très-
fréquemment stériles ; de plus chaque être vivant, surtout chez
les animaux, est si admirablement adapté à ses conditions
d'existence, qu'il semble dès le premier abord improbable que
des instruments aussi parfaits aient été soudainement produits
dans leur perfection; de même qu'une machine compliquée no
saurait avoir été inventée par un seul homme avec tous ses per-
fectionnements successifs. Je n'ai pu trouver un seul exemple
d'une espèce sauvage présentant des particularités d'organisa-
tion analogues aux monstruosités qu'on observe dans les formes
alliées vivant à l'état domestique. Il s'en présenterait, qu'elles
no pourraient se perpétuer que dans le cas où elles seraient
avantageuses à l'animal, parce qu'alors la sélection naturelle
entrerait enjeu. On connaît beaucoup déplantes qui produisent
régulièrement des fleurs de différentes formes, soit sur leurs
différentes branches, soit au centre ou à la circonférence de
leurs ombelles, etc. ; et si la plante cessait de produire des fleurs
de l'une ou de l'autre forme, son caractère spécifique pour-
rait en être soudainement et considérablement altéré; mais nous
ignorons, du moins quanta présent, par quels degrés de modi-

             

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VARIATIONS DES KSPftffiS A i/ÉTAT l)K NATURE.           :,7

liration et pour quelle lin une piaule produit deux sorles do
fleurs. Parmi les plantes cultivées, chacune des rares variétés
connues, qui portent régulièrement des fleurs ou des fruits de
formes différentes, est due à une modification soudaine.

II. MfMffcMM ta4M*«eiie». —11 est encore des différences
légères, qu'on peut appeler différences individuelles, et qu'on
voit souvent se produire dans la postérité des mêmes parents,
ou entre des individus auxquels on peut supposer une souche
identique, comme représentants de la même espèce dans une
même localité fermée. Personne ne suppose que tous les indi-
vidus de la même espèce soient jetés absolument dans le même
moule. Or, ces différences individuelles sont de la plus haute
importance pour nous, car elles sont le plus souvent transmis-
sibles, ainsi que chacun ne peut manquer de le savoir. Elles
fournissent ainsi des matériaux à l'accumulation par sélection
naturelle ; de la même manière que l'homme accumule dans
une direction donnée les différences individuelles qui appa-
raissent dans ses races domestiques.

Ces différences individuelles affectent généralement les or-
ganes que les naturalistes considèrent comme peu importants ;
mais je pourrais prouver, par un long catalogue de faits, que
îles organes d'une importance incontestable, qu'on les considère
au point de vue physiologique ou au point de vue de la classi-
fication, varient quelquefois parmi des individus de la même
repce. Les naturalistes les plus expérimentés seraient étonnés du
nombre de variations, affectant les parties les plus importantes
de l'organisme,dont ils pourraient recueillir le témoignage dans
le cours d'un certain nombre d'années, et d'après des sources
faisant autorité.

Il ne faut pas oublier que les classificateurs systématiques
«ont loin d'être satisfaits, quand ils rencontrent quelque dévia-
tion en des caractères importants. Il en est d'ailleurs fort peu
qui examinent attentivement les organes internes, d'une valeur
|«mrtant si grande, et qui les comparent chez un grand nombre
de spécimens de la même espèce. Qui aurait jamais supposé,
|«r exemple, que les bifurcations du nerf principal, près du

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58                                   DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

grand ganglion central d'un insecte, fussent variables dans une
même espèce? Qui n'aurait cru au moins que des changements
«le cette nature dussent s'effectuer par de lents degrés? Et ce-
pendant, tout récemment, M. Lubbock a montré qu'il existe
dans le principal fdet nerveux du Coccus une variabilité com-
parable aux bifurcations irrégulières du tronc d'un arbre. Le
même naturaliste a encore constaté dernièrement que chez les
larves de certains insectes les muscles sont bien loin d'être
uniformes.

Les savants tournent dans un cercle vicieux, quand ils pré-
tendent que les organçs importants ne varient jamais ; car,
ainsi que plusieurs naturalistes en sont convenus avec lionne
foi, ils commencent par ranger empiriquement, au nombre «les
caractères importants de chaque espèce, tous ceux qui, chez.
cette espèce, sont invariables ; or, en partant de ce principe,
aucun exemple de variation importante ne saurait jamais se
présenter. Mais ces exemples sont assurément nombreux, au
contraire, si Ton suit d'autres règles d'observation.

III. Dm genres polymorphe». — Il existe un phénomène,
en connexion avec les différences individuelles, très-difficile à
expliquer. Je veux parler de ces genres qu'on a nommés pro-
téiques on polymorphes. Les espèces qui les composent présen-
tent-des différences extraordinaires; et i\ peine deux natura-
listes sont d'accord sur les formes qu'on doit considérer comme
des espèces et sur celles qu'on doit ranger parmi les simple va-
riétés. Tels sont les genres Rubus, Rosa et Hieracium, parmi
les plantes, plusieurs genres d'insectes et plusieurs genres Hc
mollusques Brachiopodes. Dans la plupart des genres polymor-
phes, quelques espèces ont un caractère fixe et défini. Les
genres qui sont polymorphes en une contrée sont aussi poly-
morphes en toutes les autres, sauf quelques rares exceptions;
et il en a été de même à d'autres époques géologiques, si Ton
en juge d'après les coquilles de Brachiopodes fossiles. De tels
faits sont fort embarrassants pour la science, car ils semblent
prouver qu'une telle variabilité est indépendante des conditions
extérieures. Pour moi, j'incline a croire que nous voyons dait<

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DE NATURE.                 5!»

les genres polymorphes des variations de structure qui, n'étant
ni utiles, ni nuisibles aux espèees qu'elles ont affectées, n'ont
pas été rendues définitives par sélection naturelle, ainsi que nous
l'expliquerons bientôt.

IV. Wm§èrtm émwâewme*. — Mais les formes les plus impor-
tantes pour nous sont celles qui, possédant jusqu'à certain
degré le caractère d'espèces, présentent cependant de profondes
ressemblances avec quelques autres formes ou leur sont si étroite-
ment alliées par des gradations intermédiaires, que les natura-
listes hésitent à les ranger comme autant d'espèces distinctes.
Nous avons toutes raisons pour croire que beaucoup de ces
formes douteuses, ou étroitement alliées, ont gardé avec perma-
nence leurs caractères en leur contrée natale pendant une
longue période de temps et, autant que nous en pouvons juger,
aussi longtemps que de véritables espèces. Dans la pratique,
quand un naturaliste peut relier Tune à l'autre deux formes
quelconques, par une série continue d'autres formes présen-
tant des caractères intermédiaires, il donne le titre d'espèce
à la plus commune, même parfois à la première décrite, et range
les autres comme ses variétés. Mais il se présente des cas que je
ne veux pas énumérer ici, où il devient extrêmement difficile
de décider si une forme doit être ou n'être pas rangée comme
variété d'une autre, même lorsqu'elles sont étroitement reliées
par des formes intermédiaires ; d'autant que les formes intermé-
diaires sont communément regardées comme étant d'une nature
hybride, ce qui ne tranche pas toujours la difficulté. 11 arrive
même souvent qu'une forme est considérée comme variété d'une
autre, non parce que les liens intermédiaires sont actuellement
connus, mais parce que l'analogie conduit l'observateur à sup-
|>oser, ou qu'ils existent quelque part, ou qu'ils peuvent avoir
existé jadis, et une large porte s'ouvre alors aux doutes et au\
conjectures.

11 en résulte que lorsqu'il s'agit de déterminer si une forme
doit prendre le nom d'espèce ou de variété, l'opinion des natu-
ralistes doués d'un jugement sûr et en possession d'une grande
ct|)érienee semble devoir seule faire autorité. H faut même,

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Ml                                   DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

on beaucoup de cas, décider à la pluralité des voix entre les
avis opposés ; car il est peu de variétés bien marquées et bien
connues qui n'aient été rangées au nombre des espèces au moins
par quelques juges compétents.

On ne saurait même se refuser à reconnaître que ces variétés
douteuses sont loin d'être rares. Si Ton compare les diverses
flores d'Angleterre, de France ou des États-Unis, dressées par
différents botanistes, on voit qu'un nombre surprenant de
formes ont été rangées par les uns comme de véritables espèces
et par d'autres comme de pures variétés. M. H. C. Watson,
auquel je suis profondément obligé du concours qu'il m'a prèle
de toutes manières, m'a fourni une liste de 182 plantes an-
glaises qui sont en général regardées comme des variétés, mais
qui ont toutes été mises par quelques botanistes au rang d'es-
pèces. Encore a-t-il omis beaucoup de variétés de peu d'impor-
tance, qui, néanmoins, sont rangées comme espèces par certains
botanistes, et il a entièrement omis plusieurs genres poly-
morphes. Dans les genres qui comprennent les espèces les plus
polymorphes, M. Babington compte 251 espèces, et M. Ben-
tham seulement 112 : c'est une différence de 139 formes
douteuses. *

Parmi les animaux qui s'accouplent pour chaque parturition
et qui jouissent au plus haut degré de la faculté de locomotion,
les formes douteuses, mises au rang d'espèces par un zoologiste
et de variétés par un autre, se trouvent rarement dans la même
contrée, mais sont nombreuses en des stations séparées. Com-
bien d'oiseaux et d'insectes du nord de l'Amérique et de l'Eu-
rope, qui diffèrent très-légèrement les uns des autres, ont été
rangés par quelque naturaliste éminent comme autant d'espèces
bien définies, et par un autre comme des variétés, ou même
comme des races géographique^, ainsi qu'on les appelle sou-
vent ! H y a bien des années que, comparant les oiseaux des îles
(ialapagos, soit les uns avec les autres, soit avec ceux de la terre
ferme américaine, je fus vivement frappé du vague et de l'arbi-
traire de toutes les distinctions entre les espèces et les variétés.
Sur les îlots du petit groupe de Madère, se trouvent beaucoup
d'insectes décrits comme variétés dans l'admirable ouvrage île

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VAMATJOKS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DE NATURE.                 01

M. Wollaston, mais qui certainement seraient élevés au rang
d'espèces par beaucoup d'entomologistes. Même l'Irlande a
quelques animaux qu'oq regarde généralement comme des va-
riétés, mais qui ont été considérés comme des espèces par quel-
ques zoologistes. Plusieurs des ornithologistes les plus expéri-
mentés considèrent notre Coq de Bruyère écossais (7VtraoSc0ficttô)
feulement comme une race bien marquée de l'espèce norvé-
gienne, tandis que le plus grand nombre en font une espèce bien
distincte et particulière à la Grande-Bretagne.

Une grande distance entre les stations occupées par deux
formes douteuses dispose beaucoup de naturalistes à les ranger
l'une et l'autre comme espèces distinctes. Mais quelle distance
doit être regardée comme suffisante, s'est-on demandé avec
juste raison? Si l'Amérique est assez éloignée de l'Europe pour
justifier une distinction spécifique entre les formes de l'une et
de l'autre contrée, en sera-t-il de même pour les Àçores, Ma-
dère, les Canaries ou l'Irlande.

Quelques naturalistes soutiennent que les animaux ne pré-
sentent jamais de variétés; en conséquence, ils considèrent les
plus légères différences comme ayant une valeur spécifique ; et
lors même qu'une forme identique se rencontre en deux con-
trées éloignées ils vont jusqu'à supposer que deux espèces dis-
tinctes sont cachées sous le même vêtement.

En fin de compte, on ne saurait contester que beaucoup de
Formes considérées comme des variétés par des juges haute-
ment compétents ont si parfaitement le caractère d'espèces,
qu'elles sont rangées comme telles par d'autre juges d'égal
mérite. Mais quant à discuter si des formes qui diffèrent si légè-
rement sont à juste titre appelées espèces ou variétés, avant
qu'une définition de ces termes ait été universellement adoptée,
<*e serait prendre une peine inutilef.

1 L'autour a supprimé ici un paragraphe qui se trouve dan.»> toute* les» édition*.
suif la seconde édition allemande. Nous le reproduisous ici comme renseignement :

* Plusieurs variétés bien distinctes ou espèces douteuses méritent une attention
particulière; car c'est en vain qu'on a voulu arguer tour à tour de leur distribution
géographique, des aualogies de leurs variations ou de leur caractère hybride pour
liHerminer leur rang. J'en citerai ici un seul exemple, celui bien connu de la

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H*                                  !>K l/ORIGINK IIKS IvSP&KS.

Une investigation attentive amènerait les naturalistes à s'ac-
corder, dans la plupart des cas, sur le rang si donner aux formes
douteuses. Cependant, il faut reconnaître que c'est dans les
contrées les mieux connues qu'elles se trouvent en plus grand
nombre. J'ai été frappé de ce fait, que si quelque animal ou
quelque plante à l'état de nature est d'une grande utilité à
l'homme ou, par toute autre cause, attire son attention, il se
trouve presque toujours qu'on en mentionne plusieurs variétés.
Ces variétés, au surplus, sont souvent rangées par quelques au-
teurs comme des espèces. Ainsi, combien le Chêne commun
n'a-t-il pas été soigneusement étudié! Cependant un auteur
allemand fait plus d'une douzaine d'espèces d'autant de formes
presque universellement considérées comme des variétés, et
l'on pourrait s'appuyer tour à tour sur les plus hautes autorités
botaniques ou sur les praticiens les plus expérimentés de FAn-
gleterre'pour établir que le Chêne à fleurs pédonculées et le Chêne
sessiliilore sont deux espèces bien distinctes selon les uns, deux
simples variétés selon les autres.

Lorsqu'un jeune naturaliste commence à étudier un groupe
d'organismes qui lui est complètement inconnu, il est tout
d'abord fort embarrassé pour distinguer les différences qu'il doit
considérer comme île valeur spécifique, de celles qui n'indiquent
(jue des variétés : car il ne sait quelle est la somme de variation
moyenne dont le groupe est susceptible; ce qui montre pour le
moins combien il est général qu'il y ait un certain degré de va-

l'riuievère et tiu Coucou (Pritnuia vulgarû et verië,. Ces [liantes différent con-
sidérablement en apparence; elle* oui une différente saveur et un différent parfum;
elle» fleurissent en des saisons un peu différentes; elles croissent en de différcnU*
stations, et s'élèvent sur les montagnes à de différentes hauteurs; elles ont une
extension géographique tout autre ; enfin il résulte d'expériences nombreuses failo
|»endant plusieurs années par Gaertncr, eet observateur h scrupuleux, qu'elles ne
|ieuvent être croisées qu'avec la plus grande difficulté. Il serait diflicile de choisir
tin meilleur exemple de diui formes bp'ciliqucineut distiuctes; pourtant elles sont
reliées par un grand nombre de formes intermédiaires dont on ne saurait affirmer
l'origine hybride; et de nombreuses preuve* expérimentales établissent qu'elle*
descendent l'une et l'autre de parents communs ; et, par conséquent) qu'elles doivent
être rangées comme deux variétés, s D'autres passages de l'ouvrage faisant
allusion à ce paragraphe ont également été supprimé* on modifiés par l'au-
teur. Trad.

[page break]

VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DE .NATURE.                 65

nation. Mais s'il concentre son attention sur une seule classe
dans une seule contrée, il parvient assez vite à ranger selon leur
ordre les formes douteuses. 11 aura une tendance générale à
faire beaucoup d'espèces, parce que, comme l'amateur de Pi-
geons ou d'autres volatiles dont j'ai déjà parlé, il sera sous l'im-
pression de la différence des formes qu'il a constamment sous
les yeux; et il n'aura par contre, pour corriger cette première
impression, qu'une connaissance superficielle et un sentiment
moins vif des variations analogues des autres groupes en d*au-
tres contrées. A mesure qu'il étendra le cercle de ses observa-
lions, il rencontrera des difficultés plus* nombreuses, car il aura
à observer un plus grand nombre de formes étroitement alliées.
Mais s'il étend beaucoup ses observations, il deviendra capable à
la (in de déterminer à peu près ce qu'il doit appeler variété ou
«spèce; mais il n'y parviendra qu'à la condition d'admettre dans.
les formes spécifiques une grande variabilité qui sera souvent
contestée par d'autres naturalistes. De plus, s'il se met à étudier
les formes alliées apportées de contrées actuellement discon-
tinues, en quel cas il ne peut guère s'attendre à trouver les liens
intermédiaires entre les formes douteuses, il devra s'en rappor-
ter entièrement à l'analogie, et la difficulté croît alors à l'infini.

Il est certain qu'aucune ligne de démarcation n'a encore été
Iracéc entre les espèces et les sous-espèces, c'est-à-dire les
formes qui, dans l'opinion de quelques naturalistes, s'appro-
chent beaucoup, mais n'arrivent pas tout à fait au rang d'es-
l^ces, de même qu'entre celles-ci et les variétés bien marquées,
on encore entre les variétés moins distinctes et les différences
individuelles» Ces différences se fondeut les unes dans les autres
en une série insensiblement graduée : or, toute série imprime
en l'esprit l'idée de passage ou de transition.

f/esl pourquoi j'estime que les différences individuelles, bien
que de peu d'intérêt pour le classificateur, sont de la phi s haute
importance pour nous, en ce qu'elles sont le premier écart vers
res variétés légères qu'on trouve à peine dignes d'être mention-
nées dans les ouvrages d'histoire naturelle. Je considère les varié-
tés un peu plus distinctes et plus permanentes, comme les de-
grés qui conduisent à des variétés plus permanentes et plus forte-

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64                                     DE L'ORIGINE 1>ES ESPÈCES.

nient tranchées encore; et ces dernières en lin comme formant le
passage aux sous-espèces et aux espèces. La transition d'un degré
«le différence à un autre plus élevé peut être attribuée simple-
ment, en quelques cas, à l'action longtemps continuée des con-
ditions physiques en deux différentes régions; mais je n'ai pas
une grande confiance en l'action de tels agents; et j'attribue
plutôt les modifications successives d'une variété qui passe d'un
état très-peu différent de celui de l'espèce mère à une forme qui
en diffère davantage, à la sélection naturelle agissant de ma-
nière à accumuler dans une direction donnée des différences
d'organisation presque insensibles, ainsi que je l'expliquerai
bientôt plus longuement.

Je crois donc qu'une variété bien tranchée doit être consi-
dérée comme une espèce naissante ; mais on ne pourra juger de
la valeur de cette opinion que'd'après l'ensemble des considéra -
lions et des faits contenus dans cet ouvrage.

Il n'est pas besoin, du reste, de supposer que toutes les va-
riétés ou espèces naissantes atteignent nécessairement le rang
d'espèce. Elles peuvent s'éteindre à l'état naissant ou peuvent se»
perpétuer comme variétés pendant de longues périodes, ainsi
que M. Wollaston l'a démontré pour certaines coquilles terres-
tres fossiles de Madère. Si une variété vient à s'accroître jusqu'à
excéder en nombre l'espèce mère* celle-ci prendra alors le
rang de variété et la variété celui d'espèce. Une variété peut
même arriver à exterminer et à supplanter l'espèce mère, ou
l'une et l'autre peuvent coexister comme espèces indépen-
dantes. Mais nous reviendrons plus loin sur ce sujet.

Il suit de ces observations: que je ne considère le terme d'es-
pèce que comme arbitrairement appliqué pour plus de commo-
dité à un ensemble d'individus ayant entre eux de grandes res-
semblances, mais qu'il ne diffère pas essentiellement du terme
de variété donné à des formes moins distinctes et plus variables.
De même, le terme de variété, en comparaison avec les diffé-
rences purement individuelles, est appliqué non moins arbitrai-
rement et encore par pure convenance de langage.

\ , Les espèce» domlmuites, c'est-A-dHre les espèces eos*-

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VARIATIOS DES ESPÈCES A LÉTAT DE NATIRE.               «5

MM) ttét-fép>i<iifi nr «h vaste habitat, Mil les alas va-

rWbkf. — Guidé par des considérations théoriques, je pensais
qu'on pourrait obtenir d'intéressants résultats, concernant la
nature et les rapports des espèces qui varient le plus, en dres-
sant des tables de toutes les variétés mentionnées dans plusieurs
flores bien faites. Cette tâche semble très-simple au premier
abord; mais M. il. C. Watson, auquel je dois d'importants con-
seils et une aide précieuse sur cette question, m'eut bientôt con-
vaincu qu'elle présente de nombreuses difficultés. Le docteur
llooker m'a exprimé depuis la même opinion en termes plus Torts
encore. Je réserverai donc pour mon prochain ouvrage la solu-
tion de ces difficultés, ainsi que les tables des nombres propor-
tionnels d'espèces variables. Je suis, du reste, autorisé par le
docteur Hooker à ajouter qu'après avoir lu avec attention mes
manuscrits et examiné ces tables, il juge que les principes que
je vais poser tout à l'heure sont suffisamment établis. Cependant
la brièveté avec laquelle cette question doit être traitée ici est
d'autant plus embarrassante, qu'elle nécessite quelques allu-
sions à la concurrence vitale, à la divergence de caractères et h
quelques autres questions qui ne seront discutées que plus tard.
Alphonse de Candolle et d'autres ont démontré que les
plantes qui ont une grande extension géographique présentent
en général de nombreuses variétés. On aurait pu le préjuger,
par cette raison qu'elles sont exposées à des conditions physi-
ques diverses et qu'elles entrent en concurrence avec différentes
séries d'êtres organiques, ce qui est de la plus haute impor-
tance, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais, de plus, mes
tables prouvent que, dans toute contrée limitée, les espèces les
plus communes, c'est-à-dire les plus nombreuses en individus,
et les espèces les plus répandues dans leur contrée natale, cir-
constance qu'il ne faut pas confondre avec une grande exten-
sion géographique ni jusqu'à un certain point avec le grand
nombre de leurs individus, sont celles qui donnent le plus sou-
vent naissance à des variétés suffisamment tranchées pour avoir
mérité une mention particulière dans des ouvrages de bota-
nique. Ce sont donc les espèces les plus florissantes ou, comme
on pourrait les appeler, les espèces dominantes, c'est-à-dire

5

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66                                  DE I/ORIGINE DES ESPÈCES.

celles qui ont une grande extension géographique, qui sont le*
plus répandues dans les contrées qu'elles habitent, ou qui sont
les plus nombreuses en individus, qui produisent aussi le plus
souvent ces variétés bien marquées que je considère comme des
espèces naissantes.

La théorie aurait pu prévoir ces résultats : car les variétés,
pour acquérir un certain degré de permanence, ont nécessaire-
ment à lutter avec les autres habitants de la même contrée;
or, les espèces qui sont déjà dominantes ont aussi plus de
chance de laisser une postérité qui, bien que modifiée en quel-
que degré, hérite cependant des avantages qui assurent à l'es-
pèce mère la domination sur les autres espècçs ses compa-
triotes.

Ces observations sur la prédominance des espèces ne s'ap-
pliquent, on doit le comprendre, qu'aux formes organiques qui
entrent en concurrence les unes avec les autres, et plus parti-
culièrement aux représentants du même genre et de la même
classe qui ont à peu près les mêmes habitudes de vie. Ainsi, ce
n'est qu'entre les espèces d'un même groupe qu'il faut établir
la comparaison du nombre d'individus de chacune d'elles. Une
plante peut être considérée comme dominante, si elle est plus
nombreuse en individus et plus répandue que presque toutes
les autres plantes de la même contrée, qui n'exigent pas des
conditions de vie très-différentes. Une telle plante n'en est pas
moins dominante, dans le sens que nous donnons ici à cette
expression, parce que quelque Conferve aquatique ou quelque
Champignon parasite est infiniment plus nombreux en individus
et plus généralement répandu ; mais^ si une espèce de Conferve
ou de Champignon surpasse ses alliés à tous égards, ce sera
l'espèce dominante de sa classe.

VI. Les espèces des pis» graads genres varient partoaft pis»
aae les espèces de geares saolas riches. — Si l'on divise en
deux séries les plantes qui peuplent une contrée et qui sont dé-
crites dans sa flore, plaçant dans l'une toilslcs plusgrands genres
et dans l'autre tous les genres de moindre importance, un
nombre supérieur d'espèces dominantes très-communes et très-

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VARIATIONS MlS ESPÈCES A I/ÉTAT DE NATURE.               67

répandues se trouvera du côté des plus grands genres. On au-
rait encore pu le présumer d'avance : ce seul fait qu'un grand
nombre d'espèces du même genre habitent une même contrée,
montre qu'il y a quelque chose dans les conditions organiques
ou inorganiques de cette contrée, qui leur est particulièrement
favorable ; et conséquemment, il était à prévoir qu'on trouve-
rait dans les plus grands genres, c'est-à-dire parmi ceux qui
renferment le plus grand nombre d'espèces, un nombre propor-
tionnellement plus grand d'espèces dominantes.

Mais tant de causes tendent à contre-balancer ce résultat que
je m'étonne de ce que mes tables montrent même une faible
majorité du côté des plus grands genres. Je ne veux mentionner
ici, en passant, que deux de ces causes contraires. Les plantes
d'eau douce et d'eau salée ont généralement une grande extension
géographique et sont très-répandues en chacune des contrées
qu'elles habitent ; mais cela semble résulter de la nature des
stations qu'elles occupent et n'a que peu ou point de rapport à
la grandeur des genres auxquels ces espèces appartiennent. De
plus, des plantes placées très-bas dans l'échelle de l'organisa-
tion sont généralement beaucoup plus répandues que des plantes
d'organisation plus élevée; et là encore il n'existe aucune re-
lation nécessaire avec la grandeur des genres.'Nous reviendrons
sur la cause de la grande expansion des plantes d'organisation
inférieure dans le chapitre où nous traiterons de la distribution
géographique.

En partant de ce principe que les espèces ne sont que des
variétés bien tranchées et bien définies, je fus conduit à sup-
poser que les espèces des plus grands genres en chaque contrée
doivent aussi présenter un plus grand nombre de variétés que
les espèces des plus petits genres ; car, partout où un grand
nombre d'espèces étroitement alliées, c'est-à-dire du même
genre, ont été formées, beaucoup de variétés ou espèces nais-
santes doivent, en règle générale, être actuellement en voie de
formation. Où il croit beaucoup de grands arbres, on peut s'at-
tendre à trouver beaucoup déjeunes plants; où plusieurs es-
pèces d'un genre se sont formées par voie de variation, c'est que
les circonstances ont favorisé la variabilité ; et on peut en inférer

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08

DE LOR1GLXE DES ESPÈCES.

avec prohabilité qu'eii général les circonstances lui seront en-
core actuellement favorables. D'autre part, si l'on considère
chaque espèce comme le produit d'un acte spécial de création,
il n'y a aucune apparence de raison pour qu'il se trouve un plus
grand nombre de variétés eu un groupe renfermant beaucoup
d'espèces, qu'en un groupe qui en renferme peu.

Pour vérifier la vérité de cette induction, j'ai disposé les
plantes de douze contrées et les insectes Coléoptères de deux
districts en deux masses à peu près égales, plaçant les espèces
des plus grands genres d'un côté et celles des plus petits genres
de l'autre. Il s'est invariablement trouvé une proportion supé-
rieure d'espèces variables du côté des plus grands genres. De
plus, parmi les espèces des grands genres qui présentent des
variétés, le nombre moyen de ces variétés est invariablement
supérieur à celui que renferment les espèces des plus petits
genres.

Ces résultats restent encore les mêmes selon une autre divi-
sion, c'est-à-dire lorsque tous les plus petits genres qui ne
renferment qu'une à quatre espèces, sont retranchés des
tables.

Ces faits ont une haute signification, s'il est vrai que les es-
pèces ne soient que des variétés permanentes et bien tranchées;
car, partout où de nombreuses espèces du même genre ont été
formées, c'est-à-dire partout où les causes de leur formation
ont eu une grande activité, nous devons généralement nous at-
tendre à les trouver encore en action, d'autant plus que nous
avons toute raison pour croire que le procédé de formation des
espèces nouvelles est extrêmement lent.

Tel est certainement le cas, si les variétés sont des espèces
naissantes ; car mes tables établissent clairement qu'en règle
générale, partout où beaucoup d'espèces d'un genre se sont
formées, les mêmes espèces présentent un nombre de variétés
ou d'espèces naissantes au-dessus de la moyenne.

Ce n'est pas cependant que tout grand genre soit actuellement
très-variable et en train d'accroître ainsi le nombre de ses es-
pèces, ou qu'aucun petit genre ne soit en voie de variation et
d'accroissement. S'il en était ainsi, c'eût été chose fatale à ma

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VARIATIONS DES ESPÈCES A Ï/ÉTAT DE NATURE.                fi»

théorie ; car la géologie nous apprend que de petits genres se sont
considérablement accrus dans le cours des temps et que de
grands genres sont arrivés à leur période maximum, puis ont
décliné et ont disparu. Tout ce qu'il nous est nécessaire de con-
stater, c'est que, partout où beaucoup d'espèces d'un genre onl
été formées, beaucoup se forment généralement encore, et il y
a là pour nous un solide argument.

» il. a*eaaeea^B) a espèce» ae» B)ia» ffaaa» fCWM Fe»»eBI—

Unrt * de» variété* ea ce qu'elle» aoat étroite»*»*, main
laécaleateaâ allléee le» aae» an aatres et ea ee «a'elle» soat
géegraaMqaeaicat trés-etreoaserlte». — Il est encore d'autres
rapports importants entre les espèces des grands genres et les
variétés qui en dépendent. Nous avons vu qu'il n'est point de
critère infaillible à l'aide duquel on puisse distinguer les espèces
des variétés bien tranchées, et que, dans les cas où les liens
intermédiaires entre deux formes douteuses ne se retrouvent
point, les naturalistes sont obligés d'en déterminer le rang
d'après la somme des différences qu'elles présentent, jugeant
par analogie si elles sont, oui ou non, suffisantes pour donner à
Tune d'entre elles ou à toutes les deux le titre d'espèce. La
somme de ces différences est donc l'un des plus importants
critères que nous ayons pour décider si deux formes doivent
être considérées comme espèces ou comme variétés.

Maintenant Fries a remarqué parmi les plantes, et Westwood
parmi les insectes, que dans les grands genres la somme des
différences entre les espèces est parfois excessivement petite.
J'ai essayé d'établir cette proportion mathématiquement à l'aide
de moyennes et, aussi loin que mes calculs incomplets ont pu
me conduire, ils la confirment entièrement. J'ai aussi consulté
quelques observateurs expérimentés et perspicaces et, après
mûr examen, ils ont confirmé ces résultats. Sous ce rapport, les
espèces des plus grands genres ont donc plus de ressemblance
avec des variétés que celles des genres plus pauvres.

On peut retourner la formule en lui donnant un autre sens,
et dire que dans les genres les plus riches, où un nombre de va-
riétés ou d'espèces naissantes, supérieur à la moyenne, sont

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70                                  DE I/ORÎGINE DES ESPÈCES.

en train de se former, beaucoup des espèces déjà formées res-
semblent encore en une certaine mesure à des variétés : car elles
se distinguent les unes des autres par une somme de différence
au-dessous de la moyenne.

De plus, les espèces des grands genres ont entre elles les
mêmes rapports que les variétés dans chacune de ces espèces.
Aucun naturaliste ne prétend que toutes les espèces d'un genre
soient également distinctes les unes des autres; elles peuvent
généralement se diviser en sous-genres, sections ou moindres
groupes encore. Ainsi que Fries Ta remarqué avec raison, de
petits groupes d'espèces sont généralement pressés comme des
satellites autour de quelques espèces centrales. Et que sont les
variétés, sinon des groupes de formes en relations inégales de
ressemblance les unes par rapport aux autres, et qui se pressent
autour d'une forme unique qui est leur souche commune? Indu-
bitablement, il y a une distinction importante à faire entre les
variétés et les espèces : c'est que la somme des différences entre
les variétés, qu'on les compare, soit entre elles, soit avec leur
espèce mère, est beaucoup moins grande qu'entre les espèces
du même genre. Mais lorsque nous en viendrons à discuter le
principe que j'ai nommé de la divergence des caractères, nous
verrons comment on peut l'expliquer, et comment les moindres
différences qui distinguent les variétés tendent h s'accroître
pour former les différences plus profondes qui séparent les
espèces.

Il est un autre point digne d'attention. Les variétés ont géné-
ralement une extension très-bornée : c'est d'une telle évidence
qu'on pourrait se dispenser de le constater, car une variété se
trouverait-elle avoir une extension supérieure à celle de l'espèce
qu'on lui attribue pour souche, que leurs dénominations au-
raient été réciproquement inverses. Mais il y a aussi quelque
raison de croire que les espèces qui sont très-voisines de quelque
autre, et qui sous ce rapport ressemblent à des variétés, ont aussi
fort souvent une extension très-restreinte. Ainsi, M. H. C. Wat-
son a pris la peine de m'indiquer dans le catalogue botanique
de Londres (V édition) si soigneusement dressé, soixante-trois
plantes qu'on y trouve mentionnées comme espèces, mais qu'il

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VARIATIONS DES ESPÈCES A L'ÉTAT DE NATURE.                71

considère comme si semblables à d'autres espèces voisines, que
leur valeur spécifique est fort douteuse. Ces soixante-trois es-
pèces s'étendent en moyenne sur 6.9 des provinces ou districts
botaniques, entre lesquels M. Watson a divisé la Grande-Bre-
tagne. D'autre part, dam le même catalogue, on trouve cin-
quante-trois variétés, bien reconnues pour telles, qui s'étendent
sur 7.7 de ces provinces, tandis que les espèces dont ces variétés
dépendent s'étendent sur 14.3 provinces. Si bien que les va-
riétés certaines ont une extension moyenne, égale et même un
peu plus élevée que ces formes alliées que M. Watson m'a indi-
quées comme espèces douteuses, mais qui sont presque univer-
sellement considérées par des botanistes anglais comme de bonnes
et véritables espèces.

VIII. Mémmmé.—Finalement, les variétés ne peuvent avec
certitude se distinguer des espèces, excepté : premièrement,
par la découverte de formes intermédiaires qui les relient les
unes aux autres, et la découverte de pareils liens n'affecte pas
les formes qu'ils réunissent; secondement, par une certaine
somme de différences, car deux formes qui ne diffèrent que
très-peu sont généralement rangées comme variétés, lors même
que des liens intermédiaires n'ont pas été découverts; mais
la somme de différences considérée comme nécessaire pour
donner à deux formes le rang d'espèces est complètement
indéfinie.

Dans les genres qui possèdent un nombre d'espèces au-dessus
de la moyenne, en quelque contrée que ce soit, les espèces de
ces genres renferment un nombre de variétés aussi supérieur
à la moyenne.

Dans les grands genres, les espèces sont susceptibles d'être
étroitement, mais inégalement alliées les unes aux autres, for-
mant de petits amas autour de certaines autres espèces. Les
espèces étroitement alliées à d'autres espèces paraissent avoir
une extension restreinte. Sous ces divers rapports, les espèces
des grands genres présentent de fortes analogies avec les va-
riétés. Et nous pouvons concevoir aisément ces analogies, si
chaque espèce a existé d'abord comme variété, et s'est formée

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72                                   M L'ORIGINE DES ESPÈCES.

de la même manière ; elles sont inexplicables, au contraire, si
chaque espèce a été créée séparément.

Nous avons vu aussi que ce sont les espèces les plus floris-
santes, c'est-à-dire dominantes, des plus grands genres dans
chaque classe qui, en moyenne, varient le plus; et leurs va-
riétés, ainsi que nous le verrons plus tard, tendent à se con-
vertir en espèces nouvelles et distinctes. Les plus grands genres
ont ainsi une tendance à devenir plus grands encore. Et dans
toute la nature les formes vivantes, maintenant dominantes,
manifestent une tendance à le devenir de plus en plus, en lais-
sant beaucoup de descendants dominateurs modi6és. Mais,
comme nous l'expliquerons plus tard, par suite des phases
successives de ce mouvement d'accroissement, les plus grands
genres tendent aussi à se briser en des genres moindres. C'esl
ainsi que les formes vivantes à travers le monde entier se di-
visent par degrés en groupes subordonnés à d'autres groupes.

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CHAPITRE 111

CONCURRENCE VITALE

I. Ses «(Tels sur la sélection naturelle.— II. Ce terme doit être employé dans une
large acception. — III. Progression géométrique d'accroissement. — IY. Rapide
accroissement des plantes et des animaux naturalisés.— Y. Des obstacles à la mul-
tiplication: concurrence universelle.— YI. Effets du climat. — VII. Protection
provenant du nombre des individus. — VIII. Rapports complexes des animaux et
des végétaux dans la nature. — IX. Concurrence vitale plus sérieuse entre les
individus et les variétés de la même espèce, souvent sérieuse entre les espèces du
même genre. — X. Les rapports d'organisme & organisme sont les plus importants
de tous.

— Avant d'aborder le sujet de ce chapitre, je dois faire quel-
ques observations préliminaires sur la manière dont la concur-
rence vitale appuie le principe de sélection naturelle.

On a vu, dans le chapitre précédent, que, parmi les êtres or-
ganisés à l'état de nature, il y a des variations individuelle», et
je ne crois pas en vérité que personne Tait jamais contesté. Il
nous importe fort peu qu'une multitude de formes douteuses
reçoivent les noms d'espèces, sous-espèces ou variétés, et quel
rang, par exemple, les deux ou trois cents espèces douteuses do
plantes anglaises doivent tenir, si l'existence de variétés bien
tranchées est une fois admise. Mais l'existence de variations
individuelles et de quelques variétés bien tranchées, bien que
le fondement nécessaire de notre théorie, ne nous est cependant
que de peu de secours pour expliquer comment les espèces
arrivent à se former naturellement. Comment se sont perfec-
tionnées, par exemple, ces admirables adaptations des organes

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74                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

entre eux et aux conditions de vie ? Ces merveilleuses adapta-
tions nous frappent d'étonnemcnt dans le Pic et le Gui; elles
existent, bien que moins apparentes, dans le plus humble para-
site qui s'attache aux poils d'un quadrupède ou aux plumes d'un
oiseau, dans la structure du Coléoptère qui plonge sous l'eau,
dans la graine ailée que la moindre brise emporte : en un mot,
dans le monde organique tout entier, comme en chacun de ses
détails nous voyons d'admirables harmonies.

On peut encore se demander comment les variétés, que j'ai
nommées des espèces naissantes, se transforment plus tard en
des espèces bien distinctes, qui, dans les cas les plus nombreux,
diffèrent les unes des autres beaucoup plus que ne le font ordi-
nairement les variétés d'une même espèce; comment aussi se
forment ces groupes d'espèces qui constituent ce que Ton ap-
pelle des genres distincts et qui diffèrent les uns des autres plus
que les espèces de chaque genre ne diffèrent entre elles. Tous
ces effets résultent de la concurrence vitale, ainsi que nous le
verrons dans le prochain chapitre.

Grâce au combat perpétuel que tous les êtres vivants se li-
vrent entre eux pour leurs moyens d'existence, toute variation,
si légère qu'elle soit, et de quelque cause qu'elle procède,
pourvu qu'elle soit en quelque degré avantageuse à l'individu
dans lequel elle se produit en le favorisant dans ses relations
complexes avec les autres êtres organisés ou inorganiques, tend
à la conservation de cet individu et, le plus généralement se
transmet à sa postérité. Celle-ci aura de même plus de chances
de survivance ; car, entre les nombreux individus de toute es-
pèce qui naissent périodiquement, un petit nombre seulement
peut survivre. J'ai donné le nom de sélection naturelle an prin-
cipe en vertu duquel se conserve ainsi chaque variation légère,
à condition qu'elle soit utile, afin de faire ressortir son analogie
avec la méthode de sélection de l'homme.

Nous avons vu que l'homme, à l'aide de cette méthode de sé-
lection, peut certainement produire de grands résultats et peut
adapter les êtres organisés à ses propres convenances en accu-
mulant les variations légères, mais utiles, qui lui sont fournies
par la main de la nature. Or, de même que toutes les œuvres de

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CONCURRENCE VITALE.                                          75

la nature sont infiniment supérieures à celles de l'art, la sélec-
tion naturelle est nécessairement prête à agir avec une puissance
incommensurablement supérieure aux faibles efforts de l'homme.
H nous faut examiner maintenant avec plus de détails le
principe de la concurrence vitale. Cette question sera traitée
dans mon prochain ouvrage avec tous les développements
qu'elle exige. Aug. P. de Candollc et Lyell ont philosophique-
ment et complètement démontré que tous les êtres organisés
sont soumis aux lois d'une sérieuse concurrence. Nul n'a traité
ce sujet avec plus d'esprit et d'habileté que W. Herbert, doyen
de Manchester, en ce qui concerne les plantes. C'était évidem-
ment le résultat de ses grandes connaissances en horticulture.
Rien n'est plus aisé que d'admettre en théorie la vérité de la
concurrence vitale universelle ; mais rien n'est plus difficile, du
moins l'ai-je ainsi trouvé à l'expérience, que de garder con-
stamment cette loi présente à l'esprit. Cependant, à moins de
l'avoir sans cesse présente à la mémoire, on risque de n'entre-
voir qu'obscurément ou même de ne pouvoir en aucune façon
comprendre l'économie entière de la nature, avec tous ses phé-
nomènes de distribution, de rareté, d'abondance, d'extinction
et de variation. Nous apercevons celle de ses faces qui brille de
honneur, nous y voyons souvent un surcroit d'abondance ; nous
oublions que parmi tant d'oiseaux qui chantentà loisir autour de
nous, la plupart ne vivent que d'insectes ou de graines, et par
conséquent ne vivent que par une constante destruction d'êtres
vivants; nous ne voyons pas dans quelle effrayante mesure ces
chanteurs, leurs œufs ou leur couvée sont détruits par des oi-
seaux ou des bêtes de proie; et nous ne pensons pas toujours
que, s'ils ont en certains moments une surabondance de nourri-
ture, il n'en est pas de même en toutes les saisons de chaque
année.

H. Le terne de eoncarrenee vitale doit être employé dut

a* large acception. — Je dois avertir ici que j'emploie le
terme de concurrence vitale dans un sens large et analogique,
comprenant les relations de mutuelle dépendance des êtres or-
ganisés, et, ce qui est plus important, non pas seulement la vie

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76                                  DE l/ORIGINE DES ESPÈCES.

de l'individu, mais les probabilités qu'il peut avoir de laisser
une postérité. Deux Canidés, en un temps de famine, peuvent
être, avec certitude, considérés comme ayant à lutter entre eux
à qui obtiendra la nourriture qui lui est nécessaire pour vivre.
Une plante au bord d'un désert doit lutter aussi contre la sèche*
resse, ou plutôt mieux vaudrait dire qu'elle dépend de l'humi-
dité. Une plante qui produit annuellement un millier de graines,
parmi lesquelles une seule en moyenne parvient à maturité,
plus véritablement encore doit lutter contre les plantes d'es-
pèces semblables ou différentes qui recouvrent déjà le sol. Le
Gui dépend du Pommier et de quelques autres arbres : on peut
dire qu'il lutte contre eux; car, si un trop grand nombre de ces
parasites croissent sur l'un de ces arbres, celui-ci languit et
meurt. Plusieurs semences de Gui, croissant les unes près des
autres sur la même branche, avec plus de vérité encore, luttent
les unes contre les autres. Comme le Gui est disséminé par les
oiseaux, il est dans leur dépendance ; et on peut dire par méta-
phore qu'il lutte avec d'autres plantes, en offrant comme elles
ses fruits à l'appétit des oiseaux pour que ceux-ci en dissémi-
nent les graines plutôt que celles d'autres espèces. En ces diffé-
rentes acceptions qui se fondent les unes dans les autres, je fais
usage, pour plus grande commodité, du terme général de con-
currence vitale (struggle for life).

III. Progression géométrique d'aecrolasemeot oee eepéeee.

— La concurrence vitale résulte inévitablement de la progres-
sion rapide selon laquelle tous les êtres organisés tendent à se
multiplier. Chacun de ces êtres qui, durant le cours naturel de
sa vie, produit plusieurs œufs ou plusieurs graines, doit être
exposé à des causes de destruction à certaines périodes de son
existence, en certaines saisons ou en certaines années; autre-
ment, d'après la loi des progressions géométriques, l'espèce at-
teindrait à un nombre d'individus si énorme, que nulle contrée
ne pourrait suffire à les contenir. Or, puisqu'il naît un nombre
d'individus supérieur à celui qui peut vivre, il doit donc exister
une concurrence sérieuse, soit entre les individus de la même
espèce, soit entre les individus d'espèces distinctes, soit enfin

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CONCURRENCE VITALE.                                           77

une lutte contre les conditions physiques de la vie. C'est une
généralisation de la loi de Malthus, appliquée au règne organique
tout entier, mais avec une force décuple, car en ce cas il ne peut
exister aucun moyen artificiel d'accroître les subsistances, ni
aucune abstention prudente dans les mariages.

Bien que quelques espèces soient actuellement en voie de
s'accroître en nombre, plus ou moins rapidement, il n'en sau-
rait être de même pour la généralité, car le monde ne les con-
tiendrait pas. Cependant c'est une règle sans exception que
chaque être organisé s'accroisse selon une progression si
rapide, que la terre serait bientôt couverte par la postérité d'un
seul couple, si des causes de destruction n'intervenaient pas.
Même l'espèce humaine, dont la reproduction est si lente, peut
doubler en nombre dans l'espace de vingt-cinq ans ; et d'après
cette progression, il suffirait de quelques mille ans pour qu'il
ne restât plus la moindre place pour sa multiplication ulté-
rieure. Linné a calculé que, si une plante annuelle produit
seulement deux graines, et il n'est point de plante qui soit si peu
Féconde, si ces deux graines, venant à germer et à croître! en
produisent chacune deux autres l'année suivante, et ainsi de
suite, en vingt années seulement l'espèce possédera un million
d'individus. On sait que l'Éléphant est le plus lent à se repro-
duire de tous les animaux connus, et j'ai essayé d'évaluer au
minimum la progression probable de sa multiplication. C'est
rester au-dessous du vrai que d'assurer qu'il se reproduit dès
l'âge de trente ans, et continue jusqu'à quatre-vingt-dix ans,
après avoir donné trois couples de petits dans cet intervalle.
Or, d'après cette supposition, au bout de cinq cents ans, il y
aurait quinze millions d'Éléphants vivants descendus de la
première paire.

IV. Bapide accroissement des fiantes et desanlmaaac natu-
ralisés. — Mais nous avons d'autres preuves de cette loi que
des calculs purement théoriques : ce sont les cas nombreux
d'une multiplication étonnamment rapide chez divers animaux
à l'état sauvage, lorsque les circonstances leur ont été favorables
pendant deux ou trois saisons successives seulement. L'exemple

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78                                  DE L ORIGINE DES ESPÈCES.

de plusieurs d'entre nos races domestiques redevenues sau-
vages en diverses parties du monde est encore plus frappant. Si
les faits constatés dans l'Amérique du Sud et dernièrement en
Australie, sur la multiplication des Bœufs et des Chevaux, n'é-
taient parfaitement authentiques, ils seraient incroyables.

Il en est de même des plantes : on peut citer des espèces vé-
gétales nouvellement introduites en certaines îles où elles sont
devenues très-communes en moins de dix années. Plusieurs
plantes, telles que le Cardon culinaire et un grand Chardon qui
sont maintenant extrêmement communs dans les vastes plaines
de la Plata, où ils recouvrent des lieues carrées de surface
presque à l'exclusion de toute autre plante, ont été importées
d'Europe; et je tiens du Dr Falconer que, dans l'Inde, cer-
taines plantes qui s'étendent aujourd'hui depuis le cap Comorin
jusqu'à l'Himalaya, ont été importées d'Amérique depuis sa dé-
couverte.

En pareils cas, et l'on pourrait multiplier sans Unies exem-
ples, nul n'a jamais supposé que la fécondité de ces plantes ou
de ces animaux se fut soudainement et temporairement accrue
d'une manière sensible. La seule explication satisfaisante de ce
fait, c'est d'admettre que les conditions de vie leur ont été extrê-
mement favorables, qu'il y a eu conséquemment une moindre
destruction des individus vieux ou jeunes, et que presque tous
ces derniers ont pu se reproduire à leur tour. En pareille occur-
rence, la raison géométrique de multiplication, dont le résultai
ne manque jamais d'être surprenant, rend compte de l'accrois-
sement extraordinaire et de la grande diffusion de ces espèces
naturalisées dans leur nouvelle patrie.

A l'état de nature, presque chaque plante produit des
graines, et parmi les animaux il en est peu qui ne s'accouplent
pas annuellement. On peut en toute sécurité en inférer que
toutes les espèces de plantes ou d'animaux tendent à se multi-
plier en raison géométrique, que chacune d'entre elles suffirait à
peupler rapidement toute contrée où il leur est possible de vivre,
et que leur tendance à s'accroître selon une progression mathé-
matique doit être nécessairement contre-balancée par des causes
de destruction à une période quelconque de leur existence.

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CONCURRENCE VITALE.

79

Nous sommes induits en erreur par l'observation habituelle de
nos animaux domestiques. Nous oe les voyons pas exposés à de
fréquents dangers, et nous oublions qu'il en est des millions qui
sont annuellement tués pour notre nourriture. A l'état de na-
ture il faudrait également que, d'une manière ou d'une autre,
il en pérît un grand nombre.

La seule différence entre le» organismes qui produisent an-
nuellement des œufs ou des graines par milliers, et ceux qui
n'en produisent qu'un petit nombre, c'est que les plus lents
reproducteurs auraient besoin de quelques années de plus pour
peupler une contrée entière, si. étendue qu'elle fût, les circon-
stances étant favorables.

Le Condor produit une couple d'reufs, et 1*Autruche une ving-
taine; et cependant en une même contrée le Condor peut être
l'espèce la plus nombreuse des deux. Le Fulmar Pétrel (Procella-
ria glacialis) ne fait qu'un seul œuf; néanmoins c'est l'espèce
la plus nombreuse que l'on connaisse parmi les oiseaux. Une
Mouche dépose une centaine d'œufs, et une autre, l'Hippo-
bosque, un seul; mais cette différence ne décide nullement du
nombre d'individus des deux espèces qu'un même district peut
nourrir.

11 est de quelque utilité pour les espèces qui se nourrissent
d'aliments dont la quantité est rapidement variable, d'être très-
fécondes, parce que cette fécondité leur permet de s'accroître
en nombre avec une rapidité égale à celle de leurs moyens
d'existence. Mais l'avantage réel qu'elles retirent d'un grand
nombre d'œufs ou de graines, c'est de pouvoir contre-balancer
de grandes causes de destruction à certaine période de l'exis-
tence de leurs représentants individuels, période dans la plu-
part des cas plus ou moins hâtive. Si un animal est capable de
protéger ses œufe ou ses petits, il peut n'en produire qu'un
petit nombre, et cependant le contingent moyen de l'espèce de-
meurera au complet; mais si beaucoup d'œufs ou de petits sont
exposés à être détruits, il faut qu'il en soit produit une grande
quantité, autrement l'espèce s'éteindrait» Pour maintenir con-
stamment en même nombre les représentants d'une espèce d'ar-
bres, vivant mille ans eu moyenne, il suffirait qu'une seule

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HO

DE J/ORIGINE DES ESPÈCES.

graine fut produite en ces mille ans, supposant que cette
graine ne fût jamais détruite, et germât sûrement en lieu con-
venable : de sorte qu'en tous cas, le contingent moyen de cha-
que espèce animale ou végétale ne dépend que très-indirectement
du nombre de œufs ou des graines que peut produire chacun
de ces individus.                    *

Lorsqu'on observe la nature, il est de la dernière nécessité
d'avoir toujours présent à l'esprit que chaque être organisé qui
vit autour de nous doit être regardé comme s'efforçant dans
toute la mesure de son pouvoir de multiplier son espèce ;
que chaque individu ne vit qu'en raison d'un combat livré à
quelque période de sa vie et dont il est sorti vainqueur; et
qu'une loi de destruction inévitable décime, soit les jeunes,
soit les vieux, à chaque génération successive, ou seulement à
des intervalles périodiques. Que l'obstacle à la multiplication
s'allège ou que les causes de destruction diminuent, si peu que
ce soit, et l'espèce s'accroîtra presque instantanément en nom-
bre, sans limites nécessaires déterminables.

V Des obutacles A la mililpltoatlm. Coneorreaee ulver-
elle. —Les causes qui mettent obstacle à la tendance natu-
relle des espèces à se multiplier sont fort obscures. Plus une
espèce est vigoureuse, plus elle se multiplie, et aussi plus sa
tendance à se multiplier rapidement devient puissante. Nous
ne connaissons exactement aucun des obstacles qui arrêtent son
développement progressif, et l'on ne peut s'en étonner si l'on
songe combien nous sommes ignorants à cet égard, même en
ce qui concerne l'Humanité, que nous connaissons cependant
mieux qu'aucune autre espèce. Plusieurs auteurs ont habile-
ment traité ce sujet; et dans mon prochain ouvrage je discute-
rai longuement quelques-unes de ces causes répressives de la
multiplication indéfinie des êtres, plus particulièrement à
l'égard des animaux domestiques retournés à l'état sauvage dans
l'Amérique du Sud.

Je ne veux faire ici que quelques remarques, afin de rappeler
à l'esprit du lecteur certains points principaux.

Il semble généralement que ce soient les œufs ou les petits

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CONCURRENCE VITALE.                                           81

des animaux qui doivent souffrir le plus des causes diverses de
destruction : cette règle n'est pas sans exception. Parmi les
plantes, il y a une énorme destruction de graines ; mais d'après
quelques observations que j'ai faites, je crois que les jeunes
plantules ont à souffrir davantage encore en ce qu'elles germent
dans un sol déjà suffisamment fourni d'autres plantes plus
âgées. Ces plantules ont aussi à redouter de nombreux enne-
mis : ainsi, sur une surface de sol de trois pieds de long et de
deux de large, bien bêchée et sarclée, de manière qu'aucune
plante ne pût leur faire obstacle, j'observais tous les germes de
nos herbes locales à mesure qu'ils levaient, et sur les 357 que
je comptais, il n'y en eut pas moins de 295 qui furent détruits,
principalement par les Limaces et les insectes. Si on laisse
croître un gazon qui pendant longtemps a été périodiquement
fauché ou brouté de près par des quadrupèdes, les plantes les
plus vigoureuses tuent peu à peu celles qui le sont moins, toutes
parvenues qu'elles soient à la force de l'âge adulte. Sur vingt
espèces croissant sur une petite place gazonnée de trois pieds
sur quatre, neuf périssent ainsi par cela seul qu'on a laissé
croître librement les autres.

La quantité des subsistances propres à chaque espèce marque
donc naturellement la limite extrême de son accroissement ;
mais très-fréquemment ce n'est pas autant le manque de nour-
riture que l'appétit d'autres animaux qui détermine le nombre
moyen des individus d'une espèce. Ainsi, on ne peut douter
que la quantité des Perdrix, des Coqs de Bruyère et des Lièvres
qui vivent sur un grand domaine, ne dépende principalement
de la destruction de la vermine. Si, pendant vingt années, on
n'abattait pas une seule pièce de gibier en Angleterre, mais
que d'autre part la vermine ne fût pas détruite, selon toute
probabilité le gibier serait plus rare qu'aujourd'hui ; et cepen-
dant ces animaux sont annuellement tués par centaines de
mille. D'un autre côté, en quelques cas assez rares, tel que
l'Éléphant, par exemple, aucun individu de l'espèce ne devient
la proie d'autres animaux, car même le Tigre de linde n'ose
que très-rarement attaquer un jeune Eléphant protégé par sa
mère.

6

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82                                  DE L ORIGINE DES ESPÈCES.

VI. Effet» du climat. —Le climat joue un rôle important
dans la détermination du nombre moyen d'individus de chaque
espèce, et le retour périodique de saisons extrêmement froides
ou extrêmement sèches semble le plus puissant des obstacles à
leur multiplication. J'ai calculé, principalement d'après le nom-
bre très-réduit des nids du printemps, que l'hiver de 1854-55
détruisit les cinq sixièmes des oiseaux sur mes propres terres :
et l'on voit que c'est une somme de destruction effrayante,
lorsqu'on songe qu'une mortalité de dix pour cent est extraor-
dinaire dans les épidémies humaines. L'action du climat parait
à première vue sans relation avec la concurrrence vitale; mais
pour autant que le climat peut agir principalement en dimi-
nuant les subsistances, il cause une lutte des plus intenses entre
les individus, soit de même espèce, soit d'espèces diverses, qui
vivent des mêmes aliments. Même lorsque le climat, soit par
exemple un froid extrêmement rigoureux, agit directement,
ce sont les sujets les moins vigoureux, ou ceux qui n'ont pu se
procurer qu'une moindre quantité de nourriture pendant la
durée de l'hiver, qui souffrent le plus. Quand on voyage du sud
vers le nord, ou qu'on passe d'une région humide à une région
sèche, on observe invariablement que quelques espèces devien-
nent de plus en plus rares, et finissent par disparaître complè-
tement; et le changement du climat étant quelque chose de
frappant à première vue, nous sommes disposés à attribuer
entièrement cette disparition à son action directe. Mais ce serait
faire erreur : nous oublions que chaque espèce, même dans les
lieux où elle est le plus répandue, subit toujours une destruction
considérable à certaines phases de la vie individuelle de ses re-
présentants et du fait de leurs ennemis ou de leurs compéti-
teurs pour la même place au soleil et pour la même nourriture.
Si ces ennemis ou ces concurrents sont le moins du monde
favorisés par un léger changement de climat, ils s'accroîtront
en nombre, et, comme chaque région est déjà peuplée d'un
nombre suffisant d'habitants, les autres espèces devront dé-
croître. Si, voyageant vers le sud, notis voyons une espèce dé-
croître en nombre, nous pouvons demeurer certains que c'est
autant parce que d'autres espèces se trouvent favorisées par le

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CaNCIRRENCE VITALE.

83

climat, que parce qu'elle seule, entre toutes les autres, en
souffre directement. Il en est de même si nous avançons vers
le nord, mais en un degré un peu moindre : car le nombre total
des espèces de toutes sortes, et par conséquent des concurrents,
diminue quand la latitude s'élève. Il suit de là qu'en allant vers
le nord ou en gravissant une montagne, nous rencontrons plus
souvent de ces formes rabougries, qui sont directement dues à
Faction nuisible du climat, qu'en avançant vers le sud ou en
descendant une montagne .Quand on atteint les régions arctiques,
celles des neiges éternelles ou de véritables déserts, la lutte
vitale n'a plus lieu que contre les éléments.

Une preuve évidente que le climat agit principalement d'une
manière indirecte en favorisant d'autres espèces, c'est que nous
voyons dans nos jardins une prodigieuse quantité de plantes
supporter parfaitement notre climat, sans qu'elles puissent
jamais s'y naturaliser à l'état sauvage, parce qu'elles ne pour-
raient ni soutenir la concurrence avec nos plantes natives, ni se
défendre efficacement contre nos animaux indigènes.

Quand, par suite de circonstances particulièrement favora-
bles, une espèce se multiplie extraordinairement dans un distret
très-limité, des épidémies en résultent souvent; du moins c'est
ce qu'on a constaté parmi les espèces qui composent notre
gibier. H y a donc ici une cause de limitation indépendante de
la concurrence vitale. Mais ces épidémies elles-mêmes parais-
sent ducs à des vers parasites, qui, par une cause quelconque,
et par suite peut-être de la facilité plus grande avec laquelle ils
peuvent se multiplier parmi des animaux vivant en foule plus
pressée sur un même espace, se sont trouvés disproportion-
nellement favorisés : ici encore il y a donc une sorte de lutte
entre les parasites et leur proie.

VII. Protection provenant du grand nombre des Individus.

— D'un autre côté, il arrive fréquemment qu'un grand nom-
bre d'individus de la même espèce, relativement au nombre de
ses ennemis, est absolument nécessaire à sa conservation. Ainsi
nous pouvons obtenir une grande quantité de Blé et de Na*
vette, été*, dans nos champs, parce que la semence est en

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84

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

considérable excès, par rapport au nombre des oiseaux, qui
s'en nourrissent; et parce que les oiseaux, bien que se trou-
vant avoir une surabondance de nourriture en cette saison,
ne peuvent s'accroître en nombre proportionnellement à cet
excès* de nourriture, - leur nombre étant périodiquement
diminué chaque hiver. Mais chacun sait, parmi ceux qui l'ont
essayé, combien il est difficile d'obtenir de la semence de quel-
ques grains de Blé, ou d'autres plantes semblables, dans un
jardin : en pareil cas, j'ai chaque fois perdu les graines que
j'avais semées seules.

Cette nécessite d'une grande masse d'individus pour la con-
servation de l'espèce explique, je pense, quelques faits singu-
liers dans la nature: ainsi quelques plantes très-rares sont
extrêmement abondantes dans les endroits disséminés où elles
se trouvent; tandis que quelques plantes sociales demeurent
telles, c'est-à-dire abondantes en individus, même aux derniers
confins de leur station. Nous aurions pu croire, au contraire,
qu'une plante pouvait exister seule où les conditions de vie lui
étaient assez favorables pour que beaucoup puissent exister en-
semble, afin de sauver ainsi l'espèce d'entière destruction.

Je dois ajouter que les heureux effets de croisements fréquents
et les effets fâcheux des fécondations entre individus proches
parents jouent aussi leur rôle en pareil cas ; mais je ne veux pas
m'étendre ici sur cette difficile question.

VIII. Rapporte mutuels et complexe* des êtres nrgamfi
dans la aatare. — Des faits nombreux montrent combien les
relations mutuelles des êtres organisés et les obstacles réci-
proques à la multiplication des espèces qui ont à lutter les unes
contre les autres en une même contrée sont complexes et im-
prévus. Je n'en veux donner qu'un exemple, qui, bien que fort
simple, m'a vivement intéressé. Dans le comté de Stafford, sur
les domaines d'un parent où je jouissais de nombreux moyens
d'investigation, il y avait une lande extrêmement stérile qui ja-
mais n'avait été remuée de main d'homme ; mais plusieurs cen-
taines d'acres du même terrain avaient été enclos vingt-cinq ans
auparavant et plantés de Pins d'Ecosse. La végétation indigène

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CONCURRENCE VÏTAIE.

85

de la portion de la lande qui avait été plantée offrait un contraste
remarquable, et plus frappant qu'on ne l'observe généralement
en passant d'un sol à un autre sol tout à fait différent : non-
seulement le nombre proportionnel des pieds de Bruyère était
complètement changé, mais douze espèces de plantes, sans
compter les Graminées et les Carex, florissaient dans la planta-
tion et ne se trouvaient pas dans la lande. Le changement pro-
duit dans la population des'inâectes devait encore avoir été plus
grand, car six espèces d'oiseaux insectivores étaient communs
dans la plantation et n'habitaient point la lande qui, par contre,
était fréquentée par deux; ou trois, espèces distinctes. Nous
voyons donc ici combien l'iftéodHCtion d'un seul arbre a eu de
puissants effets, rien de plus.nlayant été fait, sinon que la terre
plantée avait été enclose afin que le bétail ne pût y entrer.

Mais de quelle importance est la clôture en pareil cas, c'est ce
que j'ai pu constater avec évidence près de Famham en Surrey.
li s'étendent de vastes.landes parsemées de quelques massifs
de vieux Pins d'Ecosse, qui couronnent les sommets des collines.
Pendant ces. dix dernières années, de vastes espaces ayant été
endos, des Pins s'y sont semés d'eux-mêmes et y croissent
maintenant en nombre considérable, si pressés les uns contre les
autres, que beaucoup d'entre eux sont étouffés. Quand je me fus
assuré que ces jeunes arbres n'avaient été ni semés ni plantés, je
fus d'autant plus surpris de leur nombre, qu'en examinant des
centaines d'acres de lande libre, je ne pus littéralement aperce-
voir un seul Pin, excepté dans les massifs anciennement plantés.
Cependant, en regardant de plus près entre les tiges de Bruyère,
je trouvai une multitude de jeunes plants et de petits arbres qui
avaient été broutés ras par le bétail au fur et à mesure qu'ils
croissaient. Dans un yard carré, à la distance de quelques cents
mètres de l'un des vieux massifs, je comptai jusqu'à trente-deux
jeunes Pins; et l'un d'eux, marquant vingt-six anneaux décrois^
*ance, avait durant autant d'années essayé d'élever sa cime au-
dessus des tiges de Bruyère sans pouvoir y parvenir. Il n'est donc
point étonnant qu'aussitôt la terre enclose elle se couvrit de

1 Mtme ingkiseéquivalente à 90 centimètres environ.

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8<i                                      DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

rangs épais de jeunes Pins croissant avec vigueur. Pourtant
cette lande était si stérile et si vaste, que nul ne se serait jamais
imaginé que le bétail en quête de nourriture pût réussir à la dé-
pouiller avec tant de soin et aussi complètement.

Ici nous venons de voir le bétail décider absolument de l'exis-
tence du Pin d'Ecosse; mais en diverses contrées, certains in-
sectes déterminent l'existaftcedu bétail. C'est peut-être le Para-
guay qui offre l'un des ph»s curieux exemples de ce fait. En ce
pays ni le Bœuf, ni le Cheval, ni le Chien ne se sont naturalisés,
bien qu'ils s'étendent vers le nord et vers le sud à l'état sau-
vage. Or, Azara et Rengger ont montré qu'une certaine Mouche
très-commune en cette contrée dépose ses œufs dans le nom-
bril de ces animaux nouveau-nés et les fait périr. La multipli-
cation de ces Mouches, si nombreuses qu'elles soient, doit être
habituellement limitée par quelque moyen, et probablement par
d'autres insectes parasites détruits à leur tour sans doute par
certains oiseaux. Il s'ensuit que, si de certains oiseaux insecti-
vores diminuaient de nombre au Paraguay, les insectes parasites
ennemis des Mouches s'accroîtraient ; de sorte que le nombre de
ces dernières venant à diminuer, elles n'empêcheraient plus les
Bœufs de vivre à l'état sauvage: Or, d'après les observations que
j'ai pu faire dans l'Amérique du Sud, l'existence du bétail à
Tétat sauvage modifierait profondément la végétation. Cette mo-
dification affecterait les insectes ; ceux-ci agiraient à leur tour
sur les oiseaux insectivores, comme nous l'avons vu tout à
l'heure dans le comté de Stafford ; et ainsi de suite, l'effet pro-
duit croîtrait toujours en s'agrandissant suivant des cercles de
plus en plus enchevêtrés. Nous avions commencé cette série
par les oiseaux insectivores, et nous l'avons terminée en reve-
nant à eux; mais qu'on ne croie pas que dans la nature tous les
rapports mutuels soient toujours aussi simples. Batailles sur ba-
tailles se livrent constamment avec des succès divers; et cepen-
dant l'équilibre des forces est si parfaitement balancé dans le
cours des temps, que l'aspect de la nature demeure le même
pendant de longues périodes, bien qu'il suffise souvent d'un
rien pour donner la victoire à un être organisé au lieu d'un
autre. Néanmoins, notre ignorance est si profonde, et notre

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CONCURRENCE VITALE.

87

présomption si haute, que nous nous émerveillons d'apprendre
la destruction d'une espèce; et parce que nous n'en voyons pas
la cause, nous invoquons les cataclysmes pour désoler le monde,
ou inventons des lois sur la durée des formes vivantes.

Je suis tenté de donner encore un exemple pour montrer com-
ment les plantes et les animaux les moins élevés dans l'échelle
naturelle sont reliés ensemble par un réseau de relations com-
plexes. J'aurai plus loin l'occasion de montrer, que le Lobelia
fulgens exotique n'étant jamais visité par des insectes en cer-
taine partie de l'Angleterre, il résulte de sa structure particu-
lière qu'il ne peut jamais produire de graines/La visite des pa-
pillons est absolument nécessaire à beaucoup de nos Orchidées
pour mouvoir leurs masses polliniqucs et les féconder. Des
expériences constatent que les Bourdons sont presque indispen-
sables à la fécondation de la Pensée/ Viola tricolor), car les autres
Abeilles ne la visitent pas. J'ai aussi constaté que les visites des
Abeilles sont nécessaires & la fécondation de quelques espèces de
Trèfle : par exemple 20 têtes de Trèfle hollandais {Trifolium
repen*) donnèrent 2,290 graines, tandis que 20 autres têtes
protégées contre les Abeilles n'en donnèrent pas une. De même
100 tètes de Trèfle rouge (T. pratensé) produisirent 2,700 grai-
nes, mais le même nombre de têtes protégées n'en produisirent
aucune. Les Bourdons visitent seuls le Trèfle rouge; les autres
Abeilles n'en peuvent atteindre le nectar. On a émis l'idée que
les Papillons pouvaient aider à la fécondation des Trèfles ; mais je
doute que ce soit possible à l'égard du Trèfle rouge, leur poids
ne paraissant pas suffisant pour déprimer les ailes de la corolle.
Delà on peut inférer comme probable que si le genre entier des
Bourdons s'éteignait en Angleterre, la Pensée et le Trèfle rouge y
deviendraient très-rares ou disparaîtraient totalement.

Le nombre des Bourdons, en quelque district que ce soit,
dépend beaucoup du nombre des Mulots, qui détruisent leurs
rayons et leurs nids; et M. II. Newmann, qui a observé pendant
longtemps les habitudes des Bourdons, croit que « plus des deux
tiers d'entre eux sont détruits de cette manière en Angleterre. »
Maintenant le nombre des Mulots dépend, comme chacun sait.
du nombre des Chat?; et M. Newmann dit que près des villages

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H8

DE Ï/OMGINE DES ESPÈCES.

et des petites villes, il a trouvé des nids de Bourdons en plus
grand nombre que partout, ce qu'il attribue au grand nombre
de Chats qui détruisent les Mulots. Il est donc très-probable que
la présence d'un animal félin, en assez grand nombre dans uu
district, peut décider, au moyen de l'intervention des Souris
d'abord et ensuite des Abeilles, de la multiplication de certaines
fleurs dans ce même district.

La multiplication de toute espèce est donc toujours entravée
par diverses causes qui agissent à différentes périodes de la vie,
et qui, en différentes saisons de Tannée, jouent leur rôle tour à
tour; quelques-unes sont plus puissantes, mais toutes.concou-
rent à déterminer le nombre moyen des individus ou l'existence
même de chaque espèce. En quelques cas on peut prouver que
dans des districts différents ce sont de très-différentes cause8
qui mettent obstacle à l'existence d'une même espèce. Quand on
considère les plantes et les arbustes qui recouvrent un fourré,
on est tenté d'attribuer leur nombre proportionnel et leurs es-
pèces à ce que Ton appelle le hasard. Mais quelle erreur pro-
fonde ! Chacun a entendu dire que lorsqu'on abat une forêt
américaine une végétation toute différente surgit soudain; mais
on a remarqué que les anciennes ruines indiennes du midi des
États-Unis, qui doivent avoir été un jour dépouillées d'arbres,
déploient maintenant la même admirable diversité et les.mêmes
essences en même proportion que les forêts vierges environ-
nantes. Quel combat doit s'être livré pendant de longs siècles
entre les différentes espèces d'arbres, chacune d'elles répan-
dant annuellement ses graines par milliers! Quelle guerre d'in-
secte k insecte; et des insectes, limaçons et autres animaux
contre les oiseaux et bêtes de proie ; tous s'efforçant de multi-
plier, et tous se nourrissant les uns des autres, ou vivant des
arbres, de leurs graines, de leurs jeunes plants, ou des autres
plantes qui d'abord couvraient la terre et empêchaient par con-
séquent la croissance des arbres! Qu'on jette en l'air une poi-
gnée de plumas, et chacune d'elles tombera à terre d'après des
lois définies; mais combien le problème de leur chute est
simple auprès de celui des actions et réactions des plantes et
des animaux sans nombre qui ont déterminé, pendant le cours

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œXCURRENCE VITALE.                                   8«J

des siècles, les nombres proportionnels et les espèces des
arbres qui croissent maintenant sur les ruines indiennes!

IX. CoiwHMMe vitale pias eflilcaee eatre les laalilaas et
les variété* de la même espèce; «OBveat eérlease eaeere eatre

les eepéeea en même genre. — La dépendance d'un être orga-
nisé par rapport à un autre, telle que celle' du parasite par
rapport à sa proie, se manifeste généralement entre des êtres
très-éloignés les uns des autres dans l'échelle de la nature. Tel
est souvent le cas parmi ceux qui peuvent être considérés avec
raison comme luttant les uns contre les autres pour leurs
moyens d'existence, comme c'est le cas pour les Sauterelles et
les quadrupèdes herbivores. Mais presque toujours là lutte est
encore beaucoup plus intense entre les individus de la même
espèce, car ils fréquentent les mêmes districts, exigent la
même nourriture, et sont exposés aux mêmes dangers. Entre
les variétés d'une même espèce, la hitte doit être en général
presque également sérieuse, et nous voyons souvent la victoire.
bientôt décidée : si par exemple plusieurs variétés de Blé sont
semées ensemble, et si la semence mêlée en est ressemée, celles
d'entre ces variétés qui conviennent le mieux au sol e* au climat,
ou qui sont par nature les plus fécondes, l'emportent sur les
autres, donnent plus de graines, et conséquemment supplan-
tent celles-ci en peu d'années. Pour maintenir en masse un mé-
lange de variétés, même aussi voisines que le sont les Pois do
senteur (Lailiyrus odoratm) de diverses couleurs, il est néces-
saire de les récolter chaque année séparément et d'en mêler la
semence en proportion convenable; autrement les essences les
plus faibles décroissent rapidement en nombre jusqu'à dispari-
tion complète. H est de même des variétés de Moutons : il a été
constaté que certaines variétés de montagne affament à tel point
les autres, qu'on ne peut les garder ensemble dans les mêmes
pâturages. On a remarqué le même effet parmi les différentes
variétés de Sangsues médicinales nourries dans les mêmes ré-
servoirs. Il est même douteux que toutes les variétés de nos
plantes cultivées ou de nos animaux domestiques aient si exacte-
ment les mêmes formes, les mêmes habitudes et la même consti-

[page break]

90                                   DE LORIGINE DES ESPÈCES.

tution, que les proportions premières d'une masse mélangée puis-
sent se maintenir pendant une demi-douzaine de générations,
si rien n'empêche la lutte de s'établir entre elles, comme entre
les. races sauvages, et si les graines et les petits ne sont annuel-
lement assortis.

Comme les espèces du même genre ont habituellement, mais
non pas invariablement, quelques ressemblances dans leurs
habitudes et leur constitution, et toujours dans leur structure,
la lutte est généralement plus vive entre ces espèces proches
alliées, lorsqu'elles entrent en concurrence, qu'entre les espèces
de genres distincts. Nous voyons un exemple de cette loi dans
l'extension récente en certaines provinces des États-Unis d'une
espèce d'Hirondelle qui a causé la décadence d'une autre es-
pèce. L'accroissement récent de la Draine (Turdus viscivorus)
en certaines parties de l'Ecosse a causé la rareté croissante de
la Grive commune (Turdus musicus). Combien n'arrive-il pas
fréquemment qu'une espèce de Rat prenne la place d'une autre
sous les plus différents climats I En Russie, la petite Blatte d'Asie
(Blatta orientalis) a partout chassé devant elle sa grande con-
génère. Notre Abeille nouvellement importée en Australie est en
train d'y exterminer rapidement la petite Abeille sans aiguillon
qui y est indigène1. Une espèce de Moutarde en supplante une
autre et ainsi de suite. Nous pouvons concevoir à peu près
pourquoi la concurrence est plus vive entre des formes alliées
qui remplisent presque la même place dans l'économie de la
nature; mais il est probable que nous ne pourrions dire en un
seul cas précisément pourquoi une espèce a remporté la victoire
sur une autre dans la grande bataille de la vie.

X. Le* rapports d'organisme a orjranteaie aoat les pie»

important*. —Un corollaire de la plus haute importance peut
se déduire des remarques précédentes : c'est que la structure
de chaque être organisé est dans une dépendance nécessaire,
bien que souvent très-difficile à découvrir, de la structure des
autres êtres organisés qui lui font concurrence pour la nourri-

1 Ce paragraphe, ajouté par l'auteur, manque à toutes les éditions précédentes,
sauf la seconde édition allemande. Trad,

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CONCURRENCE VITALE.

91

turc ou la résidence, qui lui servent de proie ou contre lesquels
il doit se défendre. Cette loi est évidente dans la structure des
dents et des griffes du Tigre et dans celle des pieds et des cro-
chets de l'insecte parasite qui grimpe aux poils de son corps.
Mais la belle aigrette plumeuse des graines de la Chicorée sau-
vage, ainsi que les pieds aplatis et frangés des Coléoptères aqua-
tiques, ne semblent en relation directe qu'avec les milieux am-
biants, c'est-à-dire avec l'air et avec l'eau. Cependant une
graine plumeuse est sans nul doute/un avantage lorsque le sol
est déjà très-fourni d'autres plantes ; parce que la graine peut
alors plus aisément se répandre au loin avec plus de chances de
tomber sur un terrain inoccupé. Chez les Coléoptères aqua-
tiques, la structure des pieds, si bien disposés pour plonger,
leur permet de soutenir la concurrence contre d'autres insectes,
de chasser aisément leur propre proie et d'échapper au danger
de devenir la proie d'autres animaux.

La quantité de substance nutritive contenue dans les graines
de beaucoup de plantes, comme par exemple lesPois et les Fèves,
semble d'abord indifférente et sans aucune relation directe avec
leurs succès sur les autres plantes ; mais la vigueur de sève que
manifestent les jeunes sujets issus de telles graines, lorsqu'ils
germent et lèvent au milieu de hautes herbes, peut faire sup-
poser que la nourriture contenue dans la graine a principale-
ment pour but de favoriser la jeune plante, pendant qu'elle lutte
avec d'autres espèces qui croissent vigoureusement autour d'elle.

Pourquoi chaque forme végétale ne multiplie-t-elle pas
dans toute l'étendue de sa région naturelle, jusqu'à doubler ou
quadrupler le nombre de ses représentants? Nous savons qu'elle
peut parfaitement supporter un peu plus de chaleur ou de froid,
d'humidité ou de sécheresse ; car autre part elle croit en des
districts plus chauds ou plus froids, plus secs ou plus humides,
Mais en pareil cas, il est évident que si notre imagination sup-
pose à une plante le pouvoir de s'accroître en nombre, elle devra
lui supposer aussi quelque avantage sur ses concurrents ou sur
les animaux qui s'en nourrissent. Sur les confins de sa station
géographique, un changement de constitution en rapport avec
le climat lui serait d'un avantage certain : mais nous avons toute

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92                                    DE Ï/ORIMNK DES ESPÈCES.

raison pour croire que seulement un très-petit nombre de
plantes ou d'animaux s'étendent assez loin pour être détruits
par la seule rigueur du climat. C'est seulement aux confins
extrêmes de la vie, dans les régions arctiques ou sur les bords
d'un désert, que cesse la concurrence. Que la terre soit très-
froide ou très-sèche, et cependant il y aura concurrence encore
entre quelques rares espèces, et enfin entre les individus de la
même espèce pour les endroits les plus humidesou les pluschauds.

On peut déduire de là que si une plante ou un animal est
placé dans une nouvelle contrée parmi de nouveaux compéti-
teurs, lors même que le climat serait parfaitement identique, les
conditions d'existence de l'espèce n'en sont pas moins généra-
lement changées d'une manière essentielle. Si nous souhaitons
accroître, dans sa nouvelle patrie, le nombre moyen de ses re-
présentants, ils devront être modifiés d'une autre manière et
dans une autre direction que si nous voulions obtenir un pareil
résultat dans leur contrée natale; car il nous faudrait leur pro-
curer l'avantage sur un ensemble de compétiteurs ou d'ennemis
tout différents.

Mais s'il est aisé de donner ainsi en imagination à une forme
quelconque certains avantages sur les autres, fort probablement
dans laipratiquc:réelle nous ne saurions en une seule occasion
ni ce qu'il faudrait faire, ni comment y réussir, («'est ce qui
achèverait de nous convaincre de notre ignorance, à l'égard
des relations mutuelles des êtres organisés, conviction aussi
nécessaire que difficile à acquérir. Tout ce qui nous est pos-
sible, c'est d'avoir'constamment à l'esprit que tous les êtres vi-
vants s'efforcent perpétuellement de se multiplier en raison
géométrique; mais que chacun d'eux, à certaines périodes de la
vie, en certaines saisons de Tannée, pendant le cours de chaque
génération ou à intervalles périodiques, doit lutter contre de
nombreuses causes de destruction. La pensée de ce combat
universel est triste; mais pour nous consoler, nous avons la
certitude que la guerre naturelle n'est pas incessante, que la
peur y est inconnue, que la mort est généralement prompte et
que ce sont les êtres les plus vigoureux, les plus sains et les
plus heureux qui survivent et qui se multiplient.

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CHAPITRE IV

SÉLECTION NATURELLE

I. Sélection naturelle : comparaison de son pouvoir avec le pouvoir électif de
l'homme. — II. Son influence sur les caractères de peu d'irap;>rtance. —111. Son
influence à tout âge et sur les deux sexes. — IV. Sélection sexuelle. — Y. Exem-
ples de sélection naturelle. — VI. De la généralité des croisements eutre indivi-
dus de la même espèce. — VII. Circonstances favorables ou défavorables à la sé-
lection naturelle, telles que les croisements, l'isolement ou le nombre des individu?.

— VIII. Action lente. — IX. Extinction causée par sélection naturelle. — X. Di-
vergence des caractères en connexion avec la diversité des habitants de chaqii*
station limitée et avec la naturalisation. — XI. Effets de sélection naturelle sui-
tes descendants d'un père commun, résultant de la divergence des caractères et d.js
extinctions d'espèces. — XII. Elle rend compte du groupement des êtres organi>é:.

— XIII. Progrès de l'organisation. — XIV. Persistance des formes inférieure*.

—  XV. Examen des objections. — XVI. Multiplication indéfinie des espèces. —

— XT1I. Résumé.

I. Sélection auUanrelle s compejreJfioa de son pouvoir avec
le pouvoir éteetif d« l'homme. — Nous venons d'examiner,
licaucoup trop superficiellement, dans le chapitre précédent, la
loi de concurrence vitale. Il s'agit maintenant de savoir com-
ment elle agit à l'égard de la variabilité. Si l'on pouvait appli-
quer à l'état de nature le principe de sélection que nous avons
vu si puissant entre les mains de l'homme, quels n'en pour-
raient pas être les immenses effets !

On se souvient du nombre infini de variétés obtenues parmi
nos produits domestiques et des variations moins apparentes
des races sauvages ; on se rappelle aussi quelle est la force de
tendances héréditaires. On peut dire qu'à l'état de domesticité
l'organisation tout entière devient en quelque sorte plastique.

Mais ainsi que font remarqué avec justesse Hooker et Àsa

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94                                     WE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

Gray, ce n'est pas nous qui produisons directement les varia-
tions que l'on constate journellement dans nos produits domes-
tiques. Nous ne pouvons ni causer les variations, ni les empê-
cher de se produire, mais seulement conserver et accumuler
celles qui se produisent. Le plus souvent sans intention nous
exposons les êtres organisés à des conditions de vie nouvelles,
et des variations s'ensuivent; mais des changements sem-
blables dans les conditions d'existence ne peuvent-ils avoir Heu
à l'état de nature et produire les mêmes effets?

Nous avons vu aussi combien les relations mutuelles des êtres
organisés sont étroites et compliquées et, par conséquent, com-
bien de variations très-diverses peuvent être utiles à tout être
qui se trouve soudain placé dans de nouvelles conditions de
vie. Nous avons constaté l'apparition fréquente de variations
qui peuvent être utiles à l'homme de différentes manières; il
y a donc toute probabilité qu'il se produit quelquefois, dans le
cours de plusieurs milliers de générations successives, d'autres
variations utiles aux animaux eux-mêmes dans la grande ba-
taille qu'ils ont à soutenir les uns contre les autres au sujet de
leurs moyens d'existence. Ces variations venant à se produire,
si d'autre part il est vrai qu'il naisse toujours plus d'individus
qu'il n'en peut vivre, il ne saurait être douteux que les indi-
vidus doués de quelque avantage naturel, si léger qu'il soit,
n'aient plus de chance que les autres de survivre et de propager
leur race. D'un autre côté, il n'est pas moins certain que toute
déviation, si peu nuisible qu'elle soit aux individus chez les-
quels elle se produit, causera inévitablement leur destruction.
Or, cette loi de conservation des variations favorables et d'élimina-
tion des déviations nuisibles, je la nomme Sélection naturelle.

Des variations sans utilité, des déviations qui ne sauraient
nuire, ni aux individus, ni à l'espèce, ne peuvent être affectées
par cette loi et demeureraient à l'état d'éléments variables :
c'est ce qu'on observe peut-être chez les espèces polymorphes.

Plusieurs écrivains ont critiqué ce terme de sélection natu-
relle; c'est probablement qu'ils l'ont mal compris. Quelques-
uns se sont imaginé que la sélection naturelle produisait la
variabilité, lorsqu'elle implique seulement la conservation des

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SÉLECTION NATURELLE.                                   95

variations accidentellement produites, quand elles sont avanta-
geuses aux individus dans les conditions particulières où ils se
trouvent placés. Nul ne proteste contre les agriculteurs, lors-
qu'ils parlent des puissants effets de leur sélection systéma-
tique; cependant, en pareil cas, les différences individuelles
qu'ils choisissent dans un but particulier doivent avoir été pro-
duites préalablement par la nature. D'autres ont objecté que le*
terme de sélection implique un choix conscient chez les ani-
maux qui se modifient, et on a même argué de ce que les
plantes n'ayant aucune volonté, la sélection naturelle ne leur
était pas applicable ! Dans le sens littéral du mot, il n'est pas
douteux que le terme de sélection naturelle ne soit un contre-
sens; mais qui a jamais protesté contre les chimistes lorsqu'ils
parlent des affinités électives des diverses substances élémen-
taires1. Et cependant, à parler strictement, on ne peut dire non
plus qu'un acide élise la base avec laquelle il se combine de pré-
férence. On a dit que je parlais de la sélection naturelle comme
d'une puissance divine; mais qui trouve mauvais qu'un auteur
parle de l'attraction ou de la gravitation comme réglant les
mouvements des planètes? Chacun sait ce que signifient ces ex-
pressions métaphysiques presque indispensables à la clarté suc-
cincte d'une exposition. Il est de même très-difficile d'éviter tou-
jours de personnifier le mot de nature ; mais par nature j'entends
seulement l'action combinée et le résultat complexe d'un grajid
nombre de lois naturelles, et par lois, la série nécessaire des
faits telle qu'elle nous est connue aujourd'hui. Des objections
aussi superficielles sont sans valeur pour tout esprit déjà un peu
familiarisé avec le langage de la science1.

On comprendra plus aisément l'application de la loi de sé-
lection naturelle, en prenant pour exemple une contrée en

1 Kous faisons remarquer ici que le moi français : élection, que nous avions
adopté dans notre première édition et qui est déjà adopté en chimie, était si bien
équivalent au mot anglais ulection, que tout ce passage n'a pins de sens par l'adop-
tion de ce dernier. Nous avons voulu suivre la loi de la majorité ; c'est un exemple de
plus qui prouvera combien cette loi est souvent susceptible d'erreur en fait de langue
comme en autre chose. Trad.

* Cette page est la complète réfutation du petit livre de lf. Flourens sur le Dar-
winisme. TtqA.

[page break]

Ofi

DE l/ORIGIINE DES ESPÈCES.

train de subir quelques changements physiques, tel que serait
un changement de climat. Les nombres proportionnels des re-
présentants de chacune des espèces qui l'habitent changeraient
presque immédiatement : quelques-unes de ces espèces pren-
draient une plus grande extension, tandis que d'autres pour-
raient s'éteindre. De ce que nous avons vu concernant les rap-
ports étroits et complexes qui unissent les uns aux autres les
habitants d'une même contrée, nous pouvons inférer que tout
changement dans les proportions numériques des individus de
quelques espèces affecterait sérieusement la plupart des autres,
toute influence du nouveau climat mise à part. Si la contrée
était ouverte, de nouvelles formes immigreraient, ce qui trou-
blerait encore plus profondément les relations réciproques des
habitants primitifs. Nous avons vu déjà quelle peut être la
puissante influence de l'introduction d'un seul arbre ou d'un
seul mammifère dans un district. Mais dans une île ou dans
une contrée entourée de barrières naturelles, que d'autres
formes mieux adaptées ne pourraient aisément franchir, il y
aurait dans l'économie locale des places vacantes qui seraient
mieux remplies si quelques-uns des habitants indigènes ve-
naient à se modiGer de quelque manière, puisque, si la contrée
avait été ouverte, ces places vacantes auraient été saisies par des
immigrants. En pareil cas, toute modification légère qui dans
le cours des âges pourrait se produire aurait toute chance de
se perpétuer, pourvu qu'elle fût de quelque façon avantageuse
à l'espèce en l'adaptant plus exactement à ses conditions
d'existence, parce que la sélection naturelle aurait ainsi des
matériaux disponibles pour son œuvre de perfectionnement* .
Nous avons établi dans le premier chapitre qu'un change-
ment dans les conditions de vie, en agissant spécialement sur
le système reproducteur, cause ou accroît la variabilité; or,
dans le cas dont il s'agit ici, on suppose que les conditions de
vie ont subi quelques modifications: ce serait.donc un mo-
ment favorable à la sélection naturelle, puisqu'il y aurait plus
de chance pour que des variations avantageuses se produisis-
sent, et que sans ces variations avantageuses la sélection natu-
relle ne peut rien.

[page break]

SÉLECTION NATURELLE.                                         97

Ce n'est pas non plus qu'une variabilité considérable soit né-
cessaire : de même qu'un éleveur peut obtenir de grands ré-
sultats en accumulant seulement dans une direction donnée
des différences individuelles, de même la sélection naturelle
peut agir à l'aide de ces mêmes différences, et d'autant plus
aisément qu'elle dispose d'un laps de temps incomparablement
plus long. Je ne crois pas davantage qu'il faille nécessairement
de grands changements dans le climat ou un isolement complet,
rendant impossible toute immigration, pour produire dans l'é-
conomie d'une contrée de nouvelles lacunes à remplir par la sé-
lection naturelle de quelque variété perfectionnée des anciens
habitants. Puisque tous les êtres vivants d'une même région
luttent constamment entre eux avec des forces à peu près ba-
lancées, il peut suffire d'une modification insensible dans l'or-
ganisation ou les habitudes de l'un d'entre eux pour lui assu-
rer l'avantage sur les autres. D'autres modifications de la
même nature pourront souvent accroître encore cet avantage,
aussi longtemps que l'espèce continuera de vivre dans les
mêmes conditions et jouira des mêmes moyens de se nourrir
et de se défendre.

On ne saurait citer une seule contrée dont les habitants in-
digènes soient actuellement si bien adaptés les uns aux autres
et aux conditions physiques sous lesquelles ils vivent, que nul
d'entre eux ne puisse en quelque chose être plus parfait; car
en toute contrée les espèces natives ont été si complètement
vaincues par des espèces naturalisées qu'elles ont laissé ces
étrangères prendre définitivement possession du sol. Des
races étrangères ayant ainsi battu partout quelques-unes des
indigènes, on en peut conclure, en toute sûreté, que celles-ci
auraient eu avantage à se modifier de manière à résister à cet
envahissement de leur domaine.

Puisque l'homme peut produire et qu'il a certainement pro-
duit de grands résultats par ses moyens de sélection métho-
dique ou inconsciente, que ne peut faire la sélection naturelle?
L'homme ne peut agir que sur des caractères visibles et exté-
rieurs; la nature, si toutefois l'on veut bien nous permettre de
personnifier sous ce nom la loi selon laquelle les individus

7

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.08                                  DE L ORIGINE DES ESPÈCES.

variables et favorisés sont protégés dans le combat vital, la
nature, disons-nous, ne s'inquiète point des apparences, sauf
dans les cas où elles sont de quelque utilité aux êtres vivants.
Elle peut agir, sur chaque organe interne, sur la moindre dif-
férence d'organisation ou sur le mécanisme vital tout entier.
L'homme ne choisit qu'en vue de son propre avantage, et la
nature seulement en vue du bien de l'être dont elle prend
soin. Elle accorde un plein exercice à chaque organe nouvelle-
ment formé; et l'individu modifié est placé dans les conditions
de vie qui lui sont les plus favorables. L'homme garde les
natifs de divers climats dans la même contrée; il exerce rare-
ment chaque organe nouvellement acquis d'une manière spé-
ciale et convenable; il nourrit des mêmes aliments un Pigeon
à bec long ou court ; il n'exerce pas un quadrupède à jambes
courtes ou longues d'une façon particulière; il expose des
Moutons à laine épaisse ou rare au même climat ; il ne permet
pas aux mâles les plus vigoureux de combattre pour s'appro-
prier les femelles; il ne détruit pas rigoureusement tous les
individus inférieurs, mais, autant qu'il est en son pouvoir de le
faire, il protège en toute saison tous ses produits; enfin, il
commence souvent son action sélective par quelque forme à
demi monstrueuse ou au moins par quelque modification assez
apparente pour attirer son attention ou pour lui être immé-
diatement utile. Sous la loi de nature, la plus insignifiante
différence de structure ou de constitution suffit à faire pencher
la balance presque équilibrée des forces, et peut ainsi se per-
pétuer. Les caprices de l'homme sont si changeants, sa vie est
ai courte! Comment ses productions ne seraient-elles pas im-
parfaites en comparaison de celles que la nature peut perfec-
tionner pendant des périodes géologiques tout entières? Nous
ne pouvons donc nous émerveiller de ce que les espèces natu-
relles soient beaucoup plus franchement accusées dans leurs
caractères que les races domestiques, qu'elles soient infini-
ment mieux adaptées aux conditions d'existence les plus com-
pliquées et portent en tout le cachet d'une œuvre beaucoup
plus parfaite.

On peut dire par métaphore que la sélection naturelle scrute

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SÉLECTION NATURELLE.

99

journellement, à toute heure et à travers le monde entier,
chaque variation, même la plus imperceptible, pour rejeter ce
qui est mauvais, conserver et ajouter tout ce qui est bon; et
qu'elle travaille ainsi, insensiblement et en silence, partout et
toujours, dès que l'opportunité s'en présente, au perfectionne-
ment de chaque être organisé par rapport à ses conditions
d'existence organiques et inorganiques. Nous ne voyons rien
de ces lentes et progressives transformations, jusqu'à ce que
la main du temps les marque de son empreinte en mesurant
le cours des âges, et même alors, nos aperçus à travers les in-
commensurables périodes géologiques sont si incomplets que
nous voyons seulement une chose : c'est que les formes vivantes
sont différentes aujourd'hui de ce qu'elles étaient autrefois.

Pour que de grandes modifications se produisent dans la
succession des siècles, il faut qu'une variété, après s'être une
fois formée, varie encore, bien que peut-être au bout d'un
long intervalle d'années, que celles d'entre ces variations qui
se trouvent avantageuses, soient encore conservées, et ainsi de
suite. Aucun naturaliste ne niera que des variétés plus ou
moins différentes de la souche mère ne se forment de temps
en temps ; mais que le cours de ces variations puisse se pro-
longer indéfiniment, c'est une généralisation inductive dont il
faut peser la valeur d'après les phénomènes généraux de la
nature et la facilité qu'elle offre pour les expliquer. D'autre
part, l'opinion généralement adoptée que la quantité de varia-
tion possible chez une espèce est strictement limitée, n'est
pareillement qu'une généralisation tout à fait hypothétique.

II. laaai mu ae la «élection aatareUe «or des caractère*

et ara ^kaportaace. — Quoique la sélection naturelle ne
puisse agir qu'en vue du bien de chaque être vivant, cepen-
dant certains caractères ou certains organes, considérés comme
peu importants, peuvent être l'objet de son action. Quand on
voit des insectes phytophages affecter la couleur verte, et
d'autres qui se nourrissent d'écorce, un gris pommelé; le
Lagopède Ptarmigan ou Perdrix des neiges (Tetrao lagopus)
blanc en hiver, le Coq de Bruyère ou Tétras écossais (T. Scott-

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100

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

eus) couleur de bruyère el le Tétras Berkan ou petit Coq de
Bruyère (Tetrao Tetrix) couleur de tourbe, il faut bien ad-
mettre que ces nuances particulières sont utiles à ces espèces
qu'elles protègent contre certains dangers. Si les Tétras n'é-
taient fréquemment détruits à quelqu'une des phases de leur
existence, ils multiplieraient à l'infini. On sait qu'ils ont pour
ennemis les Faucons qui sont guidés vers leur proie par un
regard perçant. Je ne puis donc douter que la sélection natu-
relle n'ait été cause de la couleur affectée par chaque espèce
de Tétras, et n'ait continué d'agir pour la rendre permanente
une fois acquise. C'est par des raisons analogues qu'en cer-
tains pays on évite d'avoir des Pigeons blancs, parce qu'ils sont
plus exposés à devenir la proie des oiseaux rapaces.

Il ne faut pas croire non plus que la destruction accidentelle
des individus de couleur particulière ne puisse produire que
peu d'effet sur une race. Nous avons déjà vu combien il est
essentiel dans un troupeau de Moutons blancs de détruire tout
agneau portant les plus petites taches noires et qu'en Floride
la couleur décide de la vie ou de la mort des Porcs exposés ù
manger d'une certaine racine1? Chez les plantes, les botanistes
considèrent le duvet qui recouvre les fruits ou la couleur de
leur chair comme des caractères négligeables, et cependant
nous tenons d'un habile horticulteur, Downing, qu'aux États-
Unis les fruits à peau lisse souffrent beaucoup plus que ceux à
peau velue des attaques d'une espèce de Charançon ; que les
Prunes pourprées sont plus sujettes que les jaunes à une ma-
ladie qui leur est particulière, tandis qu'une autre attaque au
contraire les Pèches à chair jaune beaucoup plus que celles
dont la chair est autrement colorée. Si, malgré le secours de
l'art, des différences si légères décident du sort des variétés
cultivées, assurément, à l'état de nature, où chaque arbre
doit lutter contre d'autres arbres et contre une armée d'enne-
mis, ces mêmes différences doivent évidemment suffire à dé-
cider quelle variété de fruit, lisse ou velue, à chair pourpre ou
jaune, l'emportera finalement sur les autres.

Lorsqu'il s'agit d'évaluer de légères différences entre le*

* Voir ch. i, p. 20.

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SÉLECTION NATURELLE.                                     10!

espèces, il ne faut pas oublier que le climat, la nourriture, etc.,
ont sans doute quelque effet direct, et que certaines dissem-
blances qui nous semblent sans aucune importance peuvent
au contraire être d'une nécessité vitale absolue sous un certain
ensemble de conditions de vie. Il est encore plus indispensable
de tenir compte des diverses lois de corrélation, encore incon-
nues, qui gouvernent la croissance, de sorte qu'une partie do
l'organisation venant à se modifier par suite de la variabilité
naturelle et de l'action accumutotrice de la sélection naturelle, il
peut se produire par l'effet de ces lois les modifications corré-
latives les plus imprévues.

III. Isflmaee de la «élection Batarelle * tout Age et sur les
éemK sexe*. — Les variations, qui se manifestent à l'état do-
mestique chez certains individus à une époque particulière de
la vie, tendent à réapparaître chez leurs descendants à la même
époque. Il en est ainsi de la forme, de la taille et de la saveur
des graines dans les nombreuses variétés de nos plantes culi-
naires et agricoles, des variations du Ver à soie à l'état de che-
nille ou à l'état de cocon, des variations des œufs de nos volailles
H de la couleur du duvet des petits ou des cornes de nos Mou-
tons et de nos Bœufs approchant de l'âge adulte. Toutes ces
variations se reproduisant toujours pendant la même phase de
développement organique, de même, à l'état sauvage, la sélec-
tion naturelle peut agir sur les êtres organisés aux diverses
époques de leur vie, par l'accumulation de variations avanta-
geuses à Tune de ces époques seulement et par leur transmis-
sion héréditaire se manifestant à l'âge correspondant.

S'il est avantageux à une plante que ses graines soient plus
facilement disséminées par le vent, il est aussi aisé à la sélec-
tion naturelle de produire un semblable perfectionnement,
qu'au planteur d'augmenter et d'améliorer le coton dans les
gousses du Cotonnier au moyen de la sélection méthodique.
La sélection naturelle peut modifier et adapter la larve d'un
insecte à des circonstances complètement différentes de celles
où devra vivre l'insecte adulte. Sans nul doute que celui-ci ne
wa pas sans être affecté aussi par ces modifications de sa

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102                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

larve : cela résulte des lois de la corrélation de croissance.
Quant à ces insectes qui vivent quelques heures seulement et
ne prennent aucune nourriture sous leur dernière forme, il
est probable que leur conformation tout entière n'est que le
résultat des modifications successives que la structure de leurs
larves a subies. Réciproquement, les modifications chez l'adulte
affecteront probablement fort souvent la structure de la larve;
mais en tous les cas, la sélection naturelle mettra obstacle à
ce que ces modifications, qui peuvent se produire ultérieure-
ment et à une autre époque de la vie par suite de modifica-
tions premières, soient en quelque chose, et si peu que ce
soit, nuisible à l'espèce : car, sans cela, elles en amèneraient
l'extinction.

La sélection naturelle doit modifier l'organisation des petits
par rapport à leurs parents et celle des parents par rapport à
leurs petits. Chez les animaux qui vivent en société, elle ap-
proprie la structure de chaque individu au bénéfice de la com-
munauté, à condition que chacun d'eux profite de ce change-
ment survenu par sélection.

Mais ce que la sélection naturelle ne saurait faire, c'est de
modifier une espèce sans lui donner aucun avantage propre et
exclusivement au bénéfice d'une autre espèce. Quoique des
ouvrages d'histoire naturelle fassent quelquefois mention de
pareils faits, je n'en connais pas un seul qui puisse à l'examen
supporter une pareille interprétation.

Un organe ne serait-il utile qu'une seule fois dans tout le
cours de la vie d'un animal, il peut cependant, surtout s'il ett
de grande importance, se modifier, si profondément que ce
soit, sous l'action sélective de la nature. Telles sont par exem-
ple les grandes mâchoires dont certains insectes se servent
exclusivement pour ouvrir leurs cocons ou l'extrémité cornée
du bec des jeune oiseaux, qui les aide à briser leur œuf pour
en sortir. Il paraîtrait que parmi les plus beaux spécimens de
Pigeons culbutants à bec court, il en périt un plus grand nom-
bre dans l'œuf, qu'il n'en est qui réussissent à en sortir, si
bien que les amateurs sont obligés de guetter le moment de
leur éclosion pour les secourir au besoin. Dans le cas où il se-

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SÉLECTION NATURELLE.                                      103

rait avantageux à un oiseau vivant à l'état sauvage, d'avoir,
comme nos Culbutants, un bec très-court, cette modification
ne pourrait se produire que très-lentement; et une sélection
rigoureuse s'exercerait parmi les jeunes oiseaux encore dans
l'œuf, choisissant ceux dont le bec serait le plus dur et le plus
fort, tandis que ceux à bec faible périraient inévitablement;
ou bien encore, ce seraient les petits sortis des coquilles les
plus fragiles qui seraient choisis, l'épaisseur de ces coquilles
pouvant varier autant que tout autre organe.

IV. fléiecdoaa Mamelle.—A l'état domestique certaines par-
ticularités apparaissent quelquefois chez l'un des sexes, et de-
viennent héréditaires chez celui-là seul. Le même fait se pro-
duit probablement à l'état de nature; et, s'il en est ainsi, la
sélection naturelle doit pouvoir modifier un sexe, soit dans ses
relations organiques avec l'autre, soit dans ses habitudes, qui
deviennent ainsi plus ou moins différentes chez le mâle et chez
la femelle, comme on en trouve de fréquents exemples chez
les insectes. Ceci m'amène à dire quelques mots de ce que
j'appelle la sélection sexuelle.

Les effets de cette loi ne dépendent plus de la lutte soute-
nue pour les moyens d'existence, mais de la lutte qui a lieu
entre les mâles pour la possession des femelles. H n'en résulte
pas toujours la mort du concurrent malheureux, mais seule-
ment qu'il ne laisse après lui qu'une postérité peu nombreuse
ou même aucune. La sélection sexuelle est donc moins rigou-
reuse que la sélection naturellel. Généralement, les mâles les
plus vigoureux, ceux qui sont le mieux adaptés à leur situa-
tion dans l'économie naturelle, laissent une plus nombreuse
postérité. Mais dans des cas fréquents la victoire dépend moins
de la vigueur générale de l'individu que des armes spéciales
qu'il possède et qui sont le plus souvent particulières au sexe
mâle. Un Cerf sans bois ou un Coq sans éperon n'aurait que
peu de chance de laisser une postérité. La sélection sexuelle,

1 Qui ferait peut-être mieux nommée sélection spécifique. La sélection spécifique
et U sélection sexuelle forment ensemble la sélection naturelle, lot ou principe gé-
néral du progrès organique. (Trad.)

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104                                 DE l/ORIGLNE DES ESPÈCES

en permettant toujours au vainqueur de reproduire sa race,
peut sûrement donner à celle-ci, à l'aide du cours du temps,
un courage plus indomptable, un éperon plus long, une aile
plus forte pour frapper son pied éperonné, aussi bien que le
brutal éleveur de Coqs de combat peut en améliorer la race
par un choix rigoureux des plus beaux individus.

Jusqu'où descend dans l'échelle de la nature cette loi de
guerre? Je l'ignore. Des voyageurs nous ont raconté des com-
bats d'Alligators mâles au temps du rut. Ils nous les repré-
sentent poussant des mugissements et tournant en cercle avec
une rapidité croissante, comme font les Indiens dans leurs
danses guerrières. On a vu des Saumons combattre pendant
des jours entiers. Les Cerfs-volants portent quelquefois la trace
des blessures que leur ont faites les larges mandibules d'autres
mâles. M. Fabre, cet observateur inimitable, a vu fréquemment
les mâles de certains insectes Hyménoptères combattre pour
une certaine femelle qui restait spectatrice en apparence indif-
férente du combat, mais qui ensuite suivait le vainqueur1. La
guerre est plus terrible encore entre les mâles des animaux
polygames. Aussi sont-ils, plus généralement que les autres,
pourvus d'armes spéciales. Les mâles des animaux Carnivores
sont déjà de leur nature suffisamment armés; et cependant la
sélection sexuelle peut encore leur donner, comme aux autres,
des moyens particuliers de défense, tels que la crinière chez
le Lion, le coussinet de poils qui protège l'épaule du Sanglier
et la mâchoire à crochet du Saumon mâle : car le bouclier
peut être aussi utile pour la victoire que l'épée ou la lance.

Chez les oiseaux, la lutte offre souvent un caractère plus
paisible. Tous ceux qui se sont occupés de ce sujet ont con-
staté une ardente rivalité entre les mâles de beaucoup d'espèces
pour attirer les femelles par leurs chants. Les Merles de roche
de la Guyane, les Oiseaux de Paradis et quelques autres es-
pèces encore s'assemblent en troupe ; et tour à tour les mâles
étalent leur magnifique plumage et prennent les poses les
plus extraordinaires devant les femelles qui assistent comme

1 Ce paragraphe, ajouté par l'auteur, manque à toutes les édition*, sauf a la se-
conde édition allemande. Trad.

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SÉLECTION NATURELLE.                                     405

spectatrices et juges de ce tournoi, puis à la fin choisissent le
compagnon qui a su leur plaire.

Tous les amateurs de volières savent bien que les oiseaux
sont très-susceptibles de préférences et d'antipathies indivi-
duelles. Sir B. Héron a remarqué un Paon panaché qui était
tout particulièrement préféré par toutes les femelle de son
espèce. Il peut sembler puéril d'attribuer quelque effet à des
moyens en apparence si faibles. Je ne puis entrer ici dans les
détails nécessaires pour en prouver toute l'importance ; mais
si nous parvenons, en un laps de temps assez court, à donner
l'élégance du port et la beauté du plumage à nos Coqs do
Bantam, d'après le type idéal que nous concevons pour cette
espèce, je ne vois pas pourquoi les femelles des oiseaux, en
choisissant constamment, durant des milliers de générations,
les mâles les plus beaux ou ceux dont la voix est la plus mé-
lodieuse, ne pourraient produire un résultat semblable. Quel-
ques lois bien connues, concernant la dépendance réciproque
qui existe entre le plumage des oiseaux mâles et femelles et
celui des petits, peuvent s'expliquer en supposant que les mo-
difications successives du plumage sont dues principalement à
la sélection sexuelle, qui agit surtout lorsque les oiseaux sont
arrivés â l'âge de se reproduire et pendant la saison des amours.
Ces modifications, ainsi causées accidentellement, ont ensuite
été héritées à l'âge correspondant et en même saison, soit par
les mâles seuls, soit par les mâles et les femelles. Mais l'espace
me manque pour développer ce sujet.

Pour me résumer, je crois pouvoir dire que, toutes les fois
que les mâles et les femelles d'une espèce animale ont les
mêmes habitudes, mais diffèrent en conformation, en couleur
ou en parure, ces différences résultent principalement de la
sélection sexuelle : c'est-à-dire que certains individus mâles
ont eu pendant une suite non interrompue de générations
quelques avantages sur d'autres mâles, soit dans leurs armes
offensives ou défensives, soit dans leur beauté ou leurs attraits,
et qu'ils ont transmis ces avantages à leur postérité mâle
exelusivenment. Cependant je ne voudrais pas attribuer toutes
les différences sexuelles à cette cause; car nous voyons se pro-

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100

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

du ire chez nos races domestiques des singularités qui devien-
nent propres au sexe mâle, bien qu'on ne puisse les croire
utiles aux mâles dans leurs combats ou agréables aux femelles.
Tel est, par exemple, le barbillon des Pigeons Messagers
mâles ou les protubérances en forme de corne chez les Coqs
de certaines races, etc. Des exemples analogues se présentent
à l'état sauvage : ainsi la touffe de poils pectoraux du Dindon
mâle ne saurait ni lui être de quelque avantage, ni lui servir
d'ornement. Pareille singularité eût apparu à l'état domes-
tique, qu'on l'eût considérée comme une monstruosité.

V. Exemple* *e sélection naturelle. — Afin de faire com-
prendre plus clairement de quelle manière, selon moi, agit la
loi de sélection naturelle, je demande à mes lecteurs la per-
mission de leur donner un ou deux exemples.

Supposons une espèce de Loup, se nourrissant de divers
animaux, s'emparant des uns par ruse, des autres par force et
des autres par agilité; supposons encore que sa proie la plus
agile, le Daim, par exemple, par suite de quelques change-
ments'dans la contrée, se soit accrue en nombre ou que ses
autres proies aient au contraire diminué pendant la saison de
Tannée où les Loups sont le plus pressés de la faim. En de pa-
reilles circonstances, les Loups les plus vites et les plus agiles
auront plus de chance que les autres de pouvoir vivre. Ils seront
ainsi protégés, élus, pourvu toutefois qu'avec leur agilité nou-
vellement acquise ils conservent assez de force pour terrasser
leur proie et s'en rendre maîtres, à cette époque de l'année ou
à toute autre, lorsqu'ils seront mis en demeure de se nourrir
d'autres animaux. Nous n'avons pas plus de raisons pour douter
de ce résultat que de celui que nous obtenons nous-mêmes
sur nos Lévriers, dont nous accroissons la légèreté par une
soigneuse sélection méthodique ou par une sélection incon-
sciente, provenant de ce que chacun s'efforce de posséder les
meilleurs Chiens sans avoir aucune intention de modifier la
race.

Sans même supposer aucun changement dans les nombres
proportionnels des animaux dont notre Loup fait sa proie, un

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SÉLECTION NATURELLE.

107

lotiTeteau peut naître avec une tendance innée à poursuivre
de préférence certaines espèces. Une telle supposition n'a rien
d'improbable : car on observe fréquemment de grandes diffé-
rences dans les tendances innées de nos animaux domestiques :
certains Chats, par exemple, s'adonnent à la chasse des Rats,
d'autres à celle des Souris. D'après M. Saint-John, il en est qui
rapportent au logis du gibier ailé, d'autres des Lièvres ou des
Lapins, d'autres chassent au marais et, presque chaque nuit,
attrapent des Bécasses ou des Bécassines. On sait enfin que la
tendance i chasser les Rats plutôt que les Souris est hérédi-
taire. Si donc quelque légère modification d'habitudes innées
ou de structure est individuellement avantageuse à quelque
Loup, il aura chance de survivre et de laisser une nombreuse
postérité. Quelques-uns de ses descendants hériteront proba-
blement des mêmes habitudes ou delà même conformation, et
par l'action répétée de ce procédé naturel une nouvelle variété
peut se former et supplanter l'espèce mère ou coexister avec
elle.

De même encore, les Loups qui habitent des districts mon-
tagneux, et ceux qui fréquentent les plaines, sont naturelle-
ment forcés de chasser différentes proies; et de la conservation
continue des individus les mieux adaptés à chacune de ces sta-
tions, il doit résulter deux variétés distinctes. Ces variétés
pourraient, il est vrai, se mélanger par des croisements, si elles
venaient à se rencontrer ; mais nous aurons bientôt à revenir
sur ce sujet. J'ajouterai encore, d'après M. Pierce, qu'aux
États-Unis, dans les montagnes de Catskill, il existe deux va-
riétés de Loups : l'une, de forme élancée, assez semblable au
Lévrier,poursuit les bêtes fauves ; l'autre, plus massive, attaque
plus fréquemment les troupeaux.

Prenons maintenant un exemple moins simple. Quelques
plantes sécrètent une liqueur sucrée, apparemment pour éli-
miner de leur sève des substances nuisibles. Cette sécrétion est
effectuée à l'aide de glandes situées à la base des stipules dans
quelques Légumineuses et sur le revers des feuilles du Laurier
commun. Cette liqueur, quoique en très-petite quantité, est
recherchée avidement par les insectes. Or, supposons qu'un

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10J

rE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

peu de suc ou de nectar soit sécrété par la base des pétales
d'une fleur : en pareil cas, les insectes en quête de ce nectar
se couvriront de la poussière polliniquc et la transporteront
souvent d'une fleur sur le stigmate d'une autre. Deux individus
distincts se trouveront croisés par ce fait; et nous avons de
fortes raisons pour croire, ainsi que nous le prouverons pleine-
ment un peu plus loin, que de ce croisement naîtront des
jeunes plants particulièrement vigoureux, qui auront en consé-
quence les plus grandes chances de fleurir et de se perpétuer.
Quelques-uns de ces jeunes plants auront certainement hérité
de la faculté de sécréter du nectar. Les sujets qui auront les
glandes ou nectaires les plus considérables, et qui sécréteront
la plus grande quantité de suc, seront aussi ceux que les in-
sectes visiteront le plus souvent, ceux qui, par conséquent,
seront le plus souvent croisés et qui, dans la suite des généra-
tions, l'emporteront de plus en plus.

Les fleurs dans lesquelles les étamincs et les pistils seront
placés, par rapport à la taille et aux habitudes des insectes
qui les visitent, de manière à favoriser en quelque chose le
transport de leur pollen d'une fleur à une autre, seront pa-
reillement avantagées et élues.

Nous aurions pu choisir pour exemple des insectes qui visi-
tent les fleurs en quête de pollen au lieu de nectar. De ce que
le pollen a pour seul objet la fécondation, il semble au premier
abord que sa destruction soit une véritable perte pour les
plantes. Cependant, la première fois qu'un peu de pollen fut
transporté d'une fleur à l'autre par des insectes, agissant d'a-
bord par hasard et ensuite par instinct, et que des croisements
s'ensuivirent, bien que les neuf dixièmes du pollen de ces
fleurs fussent ainsi perdus, ce fut cependant un avantage im-
mense pour chacune de ces espèces; il dut en résulter que les
individus qui produisirent une quantité de pollen de plus en
plus grande et qui eurent des anthères de plus en plus grosses,
furent successivement élus.

Lorsques ces espèces, par suite de cette conservation ou sé-
lection naturelle continue des fleurs les plus riches en pollen,
furent de plus en plus recherchées par les insectes, ceux-ci,

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SÉLECTION NATURELLE.                                     109

agissant de leur côté inconsciemment, continuèrent à transpor-
ter régulièrement le pollen de fleur en fleur; et je pourrais aisé-
ment prouver, par les plus frappants exemples, combien ce
rôle des insectes dans la fécondation des fleurs a d'importance.

Je n'en citerai qu'un, non qu'il soit des plus remarquables,
mais parce qu'il servira de plus à montrer comment peut s'ef-
fectuer par degrés la séparation des sexes dans les plantes dont
nous allons avoir à parler. Quelques Houx portent seulement
des fleurs mâles pourvues d'un pistil rudimentaire et de quatre
étamines qui ne produisent qu'une petite quantité de pollen.
D'autres individus ne portent que des fleurs femelles; celles-ci
ont un pistil complètement développé et quatre étamines avec
des anthères recroquevillées qui ne sauraient produire un seul
grain de pollen. Ayant trouvé un arbre femelle à la distance de
soixante yards d'un arbre mâle, je plaçai sous le microscope
les stigmates de vingt fleurs recueillies sur diverses branches.
Sur chacun d'eux, sans exception, je constatai la présence de
grains de pollen, et sur quelques-uns en profusion. Ce pollen ne
pouvait avoir été transporté par le vent, qui avait soufflé de-
puis plusieurs jours, de l'arbre femelle à l'arbre mâle. Le temps
avait été froid et tempétueux; il n'avait donc pas été favorable
aux Abeilles; et néanmoins chacune des fleurs femelles que
j'examinai avait été effectivement fécondée par ces insectes
qui, tout couverts de poussière pollinique, avaient volé d'arbre
en arbre en quête de nectar.

Aussitôt qu'une plante attire suffisamment les insectes pour
que son pollen puisse être porté de fleur en fleur, une autre
série de faits peut commencer à se produire. Il n'est pas un
naturaliste qui révoque en doute les avantages de ce qu'on a
nommé la division du travail physiologique. On en peut inférer
qu'il est avantageux à une espèce végétale que les étamines et
les pistils soient portés par des fleurs ou, mieux encore, par
des individus distincts. Parmi les plantes cultivées et placées
sous de nouvelles conditions de vie, quelquefois les organes
mâles, d'autres fois les organes femelles, deviennent plus ou
moins impuissants. Or, si nous supposons que des cas analo-
gues puissent se produire quelquefois à l'état de nature, comme

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110

DE L'ORIGINE NES ESPÈCES.

le pollen est déjà régulièrement transporté de fleur en fleur, et
qu'en vertu du principe de la division du travail une sépara-
tion plus complète des sexes des plantes leur est avantageuse,
les individus chez lesquels cette tendance irait s'accroissant
de plus en plus seraient continuellement favorisés et choisis,
jusqu'à ce qu'une complète séparation des sexes se fût effec-
tuée.

Les insectes anthophiles, et les plantes dont ils se nourris-
sent, exercent les uns sur les autres une action réciproque qui
peut être plus ou moins puissante. Ainsi, nous pouvons sup-
poser que l'espèce chez laquelle la quantité de nectar s'est
accrue lentement, ainsi que nous le disions tout à l'heure, par
suite d'une sélection continue, est une plante très-répandue,
et que certains insectes dépendent en grande partie de son
nectar pour subsister. Je pourrais montrer par de nombreux
exemples combien les Abeilles sont économes de leur temps ; je
rappellerai seulement les incisions qu'elles ont coutume de
faire à la base de certaines fleurs pour en atteindre le nectar,
lorsque avec un peu plus de peine elles pourraient y entrer
par le sommet de la corolle. Il n'est donc point douteux qu'une
déviation accidentelle dans la taille et la forme du corps d'un
insecte quelconque, ou dans la courbure et la longueur de sa
trompe, bien qu'inappréciable pour nous, pourrait lui être
avantageuse, au point qu'un individu ainsi doué, pouvant se
procurer plus aisément sa nourriture, aurait plus de chance
que les autres de vivre et de laisser de nombreux descendants,
qui hériteraient probablement de la même particularité de
structure.

Ainsi, les tubes des corolles du Trèfle rouge commun et du
Trèfle incarnat (Trifotium pratense et T. incarnatum) au pre-
mier coup d'œil ne paraissent pas différer de longueur; cepen-
dant l'Abeille domestique peut aisément atteindre le nectar du
Trèfle incarnat, mais non celui du Trèfle rouge commun, qui
n'est visité que par les Bourdons. Si bien que des champs en-
tiers de Trèfle rouge offriraient en vain une abondante récolte
de nectar à notre Abeille domestique» C'est un fait d'autant
plus remarquable qu'en automne elle visite souvent les champs

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SÉLECTION NATURELLE.

111

de Trèfle rouge, parce qu'en cette saison elle peut atteindre le
nectar des fleurs à travers des trous perforés par les Bourdons
à la base de la corolle1. Il serait donc très-avantageux à l'Abeille
domestique d'avoir une trompe un peu plus longue ou diffé-
remment construite, de manière à atteindre le nectar des co-
rolles imperforées.

D'autre part, la fertilité du Trèfle dépend, ainsi qu'on Ta
déjà vu, de ce que les Abeilles en remuent les pétales, de ma-
nière à pousser le pollen sur la surface du stigmate. Il résulte
donc encore de là que si les Bourdons devenaient rares en cer-
taines contrées, il serait très-avantageux au Trèfle rouge
d'avoir un tube plus court ou une corolle plus profondément
divisée, de sorte que l'Abeille domestique puisse en visiter les
fleurs.

On voit ainsi comment une fleur et un insecte peuvent si-
multanément ou l'un après l'autre se modifier et s'adapter
mutuellement de la manière la plus parfaite, au moyen de la
conservation continue d'individus présentant des déviations de
structures particulières et réciproquement avantageuses.

Je sais trop que cette théorie de sélection naturelle, basée
tout entière sur des exemples analogues à celui que je viens de
donner, peut soulever les mêmes objections qu'on avait d'abord
opposées aux idées victorieuses de sir Ch. Lyell, lorsqu'il a expli-
qué pour la première fois les transformations géologiques de
la croûte terrestre par l'action des causes actuelles. Mais au-
jourd'hui nul ne s'avise plus guère de traiter l'action des vagues
côtières comme une cause insuffisante pour rendre compte de
l'excavation de vallées profondes ou de la formation de longues

1 Due modification faite par l'auteur à ce paragraphe nous a conduit à supprimer
ici une note de notre première édition dont le texte, par suite d'une première
modification de l'auteur à la troisième édition anglaise, était ainsi conçu :

c C'est un fait d'autant plus remarquable qu'en automne elle visite souvent les
a champs de Trèfle rouge, attirée qu'elle est par une certaine sécrétion qu'elle
c trouTt* entre tes fleurs, mais sans jamais tenter de 6ucer les fleura elfes-mêmes. »

Dans le texte de la troisième édition anglaise, on lisait au contraire : « La diffé-
t renée de longueur de la corolle qui détermine ou prévient les visites de l'Abeille
c domestique doit être bien petite, car on m'a informé que* lorsque le Trèfle rouge
i a été fauché, les fleurs de la seconde coupe sont uu peu plus petites, et ces der-
t mères sont fréquemment visitées par nos Abeilles. » Trad.

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112                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

murailles de rochers a pic. De même la sélection naturelle no
peut agir que lentement, par la conservation et l'accumulation
de variations légères transmises par voie de génération et con-k
stamment avantageuses à chaque être modifié et conservé.
Comme la géologie contemporaine a presque complètement
renoncé à l'hypothèse des grandes vagues diluviennes, la sélec-
tion naturelle, si le principe sur lequel elle repose est vrai,
doit aussi bannir à jamais l'idée que de nouveaux êtres orga-
nisés soient périodiquement créés, ou que des modifications
profondes puissent se manifester soudainement dans leur
structure.

VI. De la généralité des croisements entre Indlrldns de la

même eepeee. —Je dois me permettre ici une courte digres-
sion. A Tégard des animaux ou des plantes à sexes séparés,
il est de toute évidence, sauf le cas si curieux et encore si peu
connu de parthénogenèse, que la coopération de deux indivi-
dus est toujours nécessaire à l'acte de la fécondation. Mais
l'existence de cette loi est au contraire fort loin d'être aussi
évidente chez les hermaphrodites. Néanmoins, j'incline forte-
ment à croire que, même chez ces derniers, deux individus,
soit habituellement, soit au moins de temps à autre, doivent
concourir à la reproduction de leur espèce. Cette idée me fut
suggérée pour la première fois par Andrew Knight ; nous en
verrons tout à l'heure l'importance. Mais je dois traiter ici ce
sujet avec une extrême brièveté, bien que j'aie à ma disposition
des matériaux suffisants pour soutenir une discussion appro-
fondie. Tous les animaux vertébrés, tous les insectes et quel-
ques autres grands groupes d'animaux s'accouplent pour chaque
fécondation. De récentes recherches ont beaucoup diminué le
nombre des hermaphrodites supposés; et même parmi les
vrais hermaphrodites, il en est beaucoup qui s'apparient néan-
moins : c'est-à-dire que deux individus s'unissent pour se fé-
conder mutuellement, ce qui suffit à notre objet. Cependant
plusieurs animaux hermaphrodites ne s'accouplent certaine-
ment pas habituellement, et parmi les plantes la grande majo-
rité sont dans ce cas. Quelle raison a-t-on donc de supposer

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SÉLECTION NATURELLE.

115

que, même alors, deux individus concourent à l'acte reproduc-
teur? Comme il est impossible d'entrer ici dans les détails, je
dois m'en tenir à des considérations toutes générales

D'abord, j'ai recueilli un ensemble considérable de faits
montrant, d'accord avec l'opinion presque universelle des éle-
veurs, que parmi les animaux et les plantes un croisement
entre des variétés différentes ou entre des individus de la même
variété, mais d'une autre lignée, rend la postérité qui en naît
plus vigoureuse et plus féconde; et que d'autre part les repro-
ductions entre proches parents diminuent d'autant cette fécon-
dité et cette vigueur. Ces faits suffisent à eux seuls pour me
disposer à croire que c'est une loi générale de la nature, quel-
que ignorants du reste que nous soyons sur le pourquoi d'une
telle loi, que nul être organisé ne peut se féconder lui-même
pendant un nombre infini de générations; mais qu'un croise-
ment avec un autre individu est indispensable de temps à au-
tre, quoique peut-être quelquefois à de très-longs intervalles.

Cette loi naturelle peut nous aider à comprendre certaines
grandes séries de faits que nulle autre ne suffit à expliquer.
Tous les horticulteurs qui ont opéré des croisements savent
combien il est difficile de féconder une fleur exposée à l'humi-
dité; et cependant quelle multitude de fleurs ont leurs anthères
et leurs stigmates pleinement exposés aux intempéries atmos-
phériques! Mais si un croisement est indispensable de temps à
autre, cette exposition désavantageuse peut avoir pour but
d'ouvrir une entrée complètement libre au pollen d'un autre
individu, d'autant plus que les anthères de la plante elle-
même sont généralement placées si près de son propre pistil
que la fécondation de l'un par les autres semble presque iné-
vitable. D'autre part, beaucoup de fleurs ont leurs organes
sexuels parfaitement renfermés, comme dans la grande famille
des Papilionacées ou Légumineuses. Mais dans la plupart de
ces fleurs on remarque aussi une adaptation très-curieuse
entre leur structure et les habitudes ou les instincts des Abeil-
les qui, en suçant leur nectar, poussent le pollen de la fleur
sur le stigmate, ou bien déposent sur celui-ci du pollen d'une
autre fleur. Les visites des Abeilles sont si nécessaires à bcau-

8

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114

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

coup de fleurs Papilionacées, que de nombreuses expériences
ont montré que leur fécondité diminue considérablement
quand ces visites sont empêchées. Or, il est presque impos-
sible que les Abeilles volent de fleur en fleur sans transporter
du pollen de Tune à l'autre, pour le plus grand bien de la
plante, à ce que je crois. Les Abeilles agissent alors comme le
pinceau de poil de Chameau avec lequel il suffit de toucher
d'abord les anthères d'une fleur et ensuite le stigmate d'une
autre pour assurer la fécondation. Mais qu'on ne suppose pas
pour cela que les Abeilles produisent une multitude d'hybrides
entre espèces distinctes ; car, s'il se trouve sur la même brosse du
pollen de la plante mêlé avec celui d'une autre espèce, le pre-
mier annulera complètement l'influence du pollen étranger,
ainsi que l'a démontré Gaertner.

H semble que ce soit pour mieux assurer la fécondation
d'une fleur par elle-même que les étamines s'élancent par une
détente soudaine vers le pistil, ou se meuvent lentement vers
lui l'une après l'autre. 11 n'est pas douteux qu'une pareille
adaptation n'ait son utilité; mais l'action des insectes est sou-
vent nécessaire pour déterminer la déhiscence des anthères ou
le déroulement de leurs filets. Kœlreuter Ta démontré au
sujet de l'Épine-vinette, où tout semble disposé pour garantir
la fécondation de la fleur par elle-même ; et cependant, lorsque
plusieurs variétés ou même plusieurs espèces de ce même
genre sont plantées les unes après les autres, il est presque im-
possible d'élever des plants de race pure, tant elles se croisent
naturellement.

D'après mes observations et par les écrits de C. C. Sprengel,
je pourrais démontrer qu'en beaucoup de cas, bien loin que
rien contribue à aider la fécondation d'une plante par elle-
même, plusieurs circonstances, au contraire, empêchent que
le stigmate d'une fleur reçoive le pollen de ses propres éta-
mines. Ainsi, dans le Lobelia fuhjem, par un remarquable en-
semble de dispositions, les anthères de chaque fleur laissent
échapper leurs granules en nombre immense, avant que le
stigmate de cette même fleur soit prêt à les recevoir. Comme
les Abeilles ne visitent jamais cette plante, au moins dans mon

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SÉLECTION NATURELLE.                                     115

jardin, il en résulte qu'elle ne donne jamais de graines. Cepen-
dant, j'ai réussi à en obtenir une grande quantité en plaçant
du pollen d'une fleur sur le stigmate d'une autre. Un Lobélia,
d'espèce différente qui croît tout à côté, mais qui est visité par
les Abeilles, fructifie librement.

Lors même que nul obstacle mécanique n'empêche le stigmate
d'une fleur de recevoir le pollen de ses propres étamines, ce-
pendant, comme C. C. Sprengel Ta démontré et comme je puis
le confirmer moi-même, il arrive souvent que les anthères
lancent leur pollen avant que le stigmate soit prêt pour la fé-
condation, ou c'est au contraire le stigmate qui arrive à matu-
rité avant les anthères. En pareil cas, les plantes ont par le
fait des sexes séparés, puisqu'elles doivent nécessairement se
féconder réciproquement entre fleurs, sinon entre sujets dis-
tincts. N'est-il pas étonnant que le pollen et le stigmate de la
même fleur, bien que placés si près l'un de l'autre, comme
pour assurer la fécondation de l'un par l'autre, se soient ce-
pendant en des cas fréquents réciproquement inutiles? Une telle
anomalie apparente s'explique aisément, si l'on admet que des
croisements accidentels entre individus distincts sont avanta-
geux ou même indispensables de temps à autre à la perpétuité
de l'espèce ou à sa vigueur.

J'ai observé que si plusieurs variétés de Choux, de Radis,
d'Ognons ou de quelques autres plantes, croissent et montent
en graine les unes près des autres, le plus grand nombre des
jeunes plants qui naissent des graines, ainsi obtenues, sont
des métis. Ainsi j'ai recueilli 233 plants de Choux, provenant
de quelques sujets de variétés diverses, qui croissaient les unes
près des autres, et, sur ce nombre, il ne s'en est trouvé que
78 de race pure, encore quelques-uns d'entre eux étaient-ils légè-
rement altérés. Cependant le pistil de chaque fleur de Chou est
entouré, non-seulement de ses six étamines, mais de toutes les
étamines des autres fleurs de la même plante ; et le pollen de
chaque anthère tombe aisément sur son propre stigmate sans
l'intervention des insectes, puisque j'ai trouvé à l'expérience
qu'un sujet, soigneusement défendu contre leurs atteintes, pro-
duisait un nombre complet de siliques. Si donc des variétés

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116                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

différentes croisent si aisément entre elles par ce seul fait
qu'elles croissent les unes auprès des autres, il faut supposer
que le pollen d'une variété distincte peut être doué d'un pouvoir
fécondant plus fort que le'propre pollen de la plante ainsi fécon-
dée. Ce ne serait du reste qu'une application particulière de la loi
générale selon laquelle le croisement entre des individus dis-
tincts de la même espèce est propice à sa multiplication. Au
contraire, quand le croisement s'opère entre des espèces dis-
tinctes, l'effet est inverse, parce que le propre pollen d'une
plante l'emporte presque toujours en puissance sur un pollen
trop étranger. Mais nous aurons à revenir sur ce sujet dans un
prochain chapitre.

On pourrait faire une objection à cette règle : c'est que le
pollen d'un arbre immense couvert d'innombrables fleurs ne
peut que bien rarement être transporté sur un autre. On pour-
rait tout au plus admettre ce transport entre les fleurs du même
arbre, qui ne peuvent être considérées comme des individus
distincts qu'en un sens très-limité1. Cette objection a quelque
valeur; mais la nature y a suffisamment répondu en donnant
aux arbres une forte tendance à porter des fleurs unisexuelles.
Or, quand les sexes sont séparés, quoique les fleurs mâles et
femelles soient portées par un même sujet, il faut bien que le
pollen soit habituellement transporté d'une fleur à l'autre, ce
qui donne plus de probabilité pour qu'il le soit aussi d'arbre en
arbre. J'ai constaté que, dans nos contrées, les arbres ont plus
fréquemment des sexes séparés que les arbustes ou les plantes
herbacées appartenant aux mêmes ordres. À ma requête, le doc-
teur Hooker a dressé la liste des arbres de la Nouvelle-Zélande,
et le docteur Asa Gray s'est chargé du même travail pour ceux
des Etats-Unis : les résultats ont été tels que je les avais prévus.
Cependant le docteur Hooker m'a informé depuis que cette
règle ne lui semble pas devoir s'étendre à l'Australie, et je n'ai
fait ces quelques remarques sur les sexes des arbres que pour
appeler l'attention sur ce sujet.

1 Cependant il est généralement admis aujourd'hui en physiologie végétale que
ndividu c'est le bourgeon. {Trot.)

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SÉLECTION NATURELLE.                                      H7

Parmi les animaux terrestres on ne trouve qu'un nombre
très-limité d'hermaphrodites, tels que les mollusques aériens
et les Lombrics : tous s'accouplent néanmoins. On ne connaît
donc pas encore un seul animal terrestre qui se féconde lui-
même. Cette loi générale contraste singulièrement avec ce qu'on
observe chez les plantes et ne s'explique que par la nécessité de
croisements, intervenant de temps à autre, entre des individus
distincts. En effet, considérant la nature de la matière fécon-
dante des animaux à respiration aérienne et celle du milieu où
ils vivent, ces croisements ne peuvent s'opérer que par la coo-
pération volontaire de deux individus ; car il n'existe aucun
moyen, analogue à l'action des insectes et du vent à l'égard des
plantes, qui puisse leur être applicable.

Parmi les animaux aquatiques, on connaît au contraire un
grand nombre d'hermaphrodites qui peuvent se féconder eux-
mêmes ; mais ici les courants marins ne leur offrent pas moins
une occasion facile de croisements fréquents; et, parmi eux,
comme parmi les fleurs, je n'ai pu trouver une seule espèce
chez laquelle les organes reproducteurs fussent si parfaitement
internes que tout accès fût absolument fermé à l'influence
extérieure d'un autre individu, de manière à rendre tout croi-
sement impossible. Le professeur Huxley, dont l'autorité est
d'un si grand poids en pareille matière, est arrivé sur ce point
aux mêmes résultats que moi. Les Cirripèdes me parurent
longtemps faire exception à cet égard ; mais grâce à un heureux
hasard, j'ai déjà pu prouver autre part que deux individus,
tous deux hermaphrodites et capables de se féconder eux-mêmes,
croisent cependant quelquefois.

N'est-il pas étrange de voir, parmi les animaux et parmi les
plantes, des espèces, non-seulement de la même famille, mais
du même genre, qui sont les unes, hermaphrodites, et les au-
tres, unisexuelles, bien que souvent très-semblables en tout le
reste de leur organisation. Cependant si tous les hermaphrodites
croisent de temps à autre, la différence entre les hermaphrodites
et les espèces unisexuelles devient peu de chose, au moins sous
le rapport des fonctions.

Ce qui ressort comme conséquence de ces diverses considé-

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118

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

rations, ainsi que d'un grand nombre d'autres faits que j'ai
recueillis, mais que je ne puis mentionner ici, c'est que, soit dans
le règne animal, soit dans le règne végétal, les croisements,
au moins accidentels, entre individus distincts, sont une loi
générale de la nature. Cette opinion soulève, je le sais, quel-
ques difficultés que je m'efforce actuellement de résoudre.
En fin de compte, on peut conclure que chez la plupart
des êtres organisés la coopération de deux individus est d'une
nécessité absolue pour chaque fécondation ; que chez beaucoup
d'autres espèces elle n'est indispensable qu'à intervalles plus ou
moins longs; mais que chez aucune, du moins à ce que je
crois, la fécondité ne peut se continuer à perpétuité, sans que,
de temps à autre, intervienne quelque croisement entre des
individus plus ou moins distincts.

VII. Des eJreon»tanee« favorables a la séleetloa aatareJle.

— Nous abordons ici une question bien obscure. Une grande
variabilité est évidemment favorable à l'action sélective de la
nature; mais il est probable que des différences purement
individuelles lui suffisent pour produire de grands résultats.

Un grand nombre d'individus, en offrant plus de chances de
variations avantageuses dans un même temps donné, doit com-
penser une moindre somme de variations sur chacun de ces
individus et peut être, par conséquent, considéré comme un
élément de haute importance dans la formation des nouvelles
espèces.

Quoique la nature emploie de longs siècles à son travail de
sélection, cependant elle ne laisse pas un laps de temps indé-
fini à chaque espèce pour se transformer ; car tous les êtres
vivants étant obligés de lutter pour se saisir des places vacantes
dans l'économie de la nature, toute espèce qui ne se modifie
pas à son avantage, aussi vite que ses concurrentes, doit être
presque aussitôt exterminée.

A moins que les variations favorables qui surviennent ne
soient transmises au moins à quelques-uns des descendants de
l'individu modifié, la sélection naturelle ne peut rien. L'in-
transmissibilité de tout nouveau caractère acquis est, en fait,

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SÉLECTION NATURELLE.                                     119

la même chose que le retour au type des aïeux ; et l'on ne sau-
rait douter que cette tendance à revenir au type des ancêtres
n'ait souvent arrêté ou empêché l'action sélective. Cependant,
quelques auteurs en ont considérablement exagéré l'importance.
Si la réversibilité des caractères n'a pas empêché l'homme de
créer d'innombrables races héréditaires dans le règne animal
et dans le règne végétal, pourquoi mettrait-elle une entrave
absolue aux procédés sélectifs de la nature?

Un éleveur choisit un but déterminé pour en faire l'objet de
sa sélection méthodique; et le libre croisement suffirait pour
anéantir ses résultats acquis ; mais quand beaucoup d'hommes,
sans avoir l'intention d'altérer la race, ont un idéal commun
de perfection et que tous s'efforcent de se procurer les plus
beaux sujets et de les multiplier, des modifications et des
améliorations profondes doivent résulter lentement, mais sûre-
ment, de ce procédé de sélection inconsciente, nonobstant une
grande somme de croisements avec des sujets inférieurs. 11 en
doit être de même à l'état de nature ; car dans une région
bien close, dont l'économie générale présenterait quelques la-
cunes, la sélection naturelle tiendrait constamment à conserver
tous les individus qui varieraient dans une certaine direction
déterminée, bien qu'à divers degrés, comme étant les plus
propres à remplir les places vacantes. Si cette région était
vaste, ses différents districts présenteraient certainement di-
verses conditions de vie ; et la sélection naturelle modifierait
et améliorerait les espèces d'une manière différente dans cha-
cun d'eux. Il est vrai qu'alors il y aurait sur leurs limites com-
munes des croisements fréquents entre ces variétés nouvelles
de même espèce. En pareil cas, les effets de ces croisements
seraient donc dif.cilement contre-balancés par la sélection na-
turelle, tendant à modifier tous les individus de chaque dis-
trict de la même manière par rapport aux conditions physiques
de chaque localité, et d'autant plus que dans une région con-
tinue ces conditions seraient insensiblement graduées d'un dis-
trict à un autre. Ces effets du croisement seraient surtout
puissants sur les animaux qui s'accouplent pour chaque fécon-
dation, qui vagabondent beaucoup et qui ne multiplient pas

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120                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

dans une progression très-rapide. Parmi de telles espèces, par
exemple chez les oiseaux, les variétés seraient généralement
confinées en des régions complètement séparées les unes des
autres. Parmi les hermaphrodites qui ne croisent qu'acciden-
tellement, de même que chez les animaux qui s'apparient pour
chaque fécondation, mais qui vagabondent peu et qui peuvent
multiplier rapidement, une variété nouvelle et supérieure
pourrait se former en un lieu déterminé et s'y maintenir en
corps, parce que les croisements qui surviendraient, quels
qu'ils fussent d'ailleurs, auraient lieu principalement entre les
individus de cette nouvelle variété. Or, une variété locale, une
f ns formée ainsi, pourrait ensuite se répandre lentement et de
proche en proche en d'autres districts.

C'est d'après ces principes que les jardiniers préfèrent tou-
jours les graines recueillies sur des massifs assez considérables
de plantes de la même variété, parce que les probabilités do
croisements avec d'autres variétés se trouvent ainsi dimi-
nuées.

De même à l'égard des animaux, à reproduction lente, qui
s'accouplent pour chaque fécondation, il ne faut pas exagérer
le pouvoir des croisements, pour entraver l'action sélective de
la nature. Je pourrais produire une longue liste de faits mon-
trant que, dans une même région, les variétés d'une même es-
pèce animale peuvent rester longtemps distinctes, soit qu'elles
aient coutume de hanter des stations différentes, soit que le
temps du rut varie légèrement pour chacune d'elles, soit enfin
que les individus semblables préfèrent s'apparier entre eux.

Les croisements jouent un rôle très-important dans la na-
ture, en ce qu'ils conservent chez les individus de la même es-
pèce ou de la même variété la pureté et l'uniformité typiques.
Évidemment ils agissent avec plus d'efficacité sur les animaux
qui s'apparient pour chaque fécondation ; mais nous avons vu
tout à l'heure que des croisements ont lieu de temps à autre
chez tous les animaux et chez toutes les plantes; et lors même
qu'ils n'ont lieu qu'à de longs intervalles, les sujets qui en
naissent y gagnent un tel accroissement de vigueur et de fécon-
dité, comparativement à la postérité des individus non croisés,

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SÉLECTION NATURELLE.                                     121

qu'ils ont toutes chances de survivre et de propager leur espèce
au détriment de ces derniers. Par suite du cours longtemps con-
tinué des choses, cette influence des croisements, si rares qu'ils
soient, doit avoir un effet puissant sur les progrès de l'espèce.

S'il existe des êtres organisés chez lesquels il n'y ait jamais
de croisement entre individus distincts, l'uniformité et la pureté
typiques doivent se maintenir parmi eux aussi longtemps qu'ils
restent soumis aux mêmes conditions de vie, parce que, d'une
part, le principe d'hérédité tend à reproduire toujours les ca-
ractères des aïeux, et que, de l'autre, la sélection naturelle dé-
truit tous les sujets qui s'en éloignent. Mais si leurs conditions
de vie viennent à changer et qu'ils subissent en conséquence
quelques modifications, leur postérité ne peut arriver à l'uni-
formité typique qu'en vertu de la sélection naturelle agissant
de manière à ne conserver dans la même localité que les sujets
modifiés de la même manière.

L'Isolement est encore un élément de haute importance dans
la formation des espèces par sélection naturelle. Ainsi, dans
une région fermée ou peu étendue, les conditions de vie orga-
niques ou inorganiques ont généralement une très-grande uni-
formité, de sorte que la sélection naturelle tend à y modifier
tous les individus d'une espèce variable de la même manière.
De plus, les croisements entre les individus de même espèce,
qui autrement eussent habité les districts environnants sous
d'autres conditions d'existence, ne peuvent avoir lieu. 11 est
probable que l'isolement agit encore avec une efficacité plus
grande en mettant obstacle à l'immigration d'organismes mieux
adaptés, dès qu'un changement physique, tel qu'une modifica-
tion de climat ou une élévation du sol, etc., ouvre dans l'éco-
nomie naturelle de la contrée de nouvelles places vacantes aux-
quelles les anciens habitants ne peuvent s'adapter que par des
modifications d'organismes. Enfin, l'isolement, en empêchant
l'immigration et par conséquent la concurrence, donne à chaque
variété le temps qui lui est nécesssairc pour progresser, circon-
î4ance qui peut être d'une haute importance dans la formation
«le nouvelles espèces. Si pourtant une région isolée était très-
ï'troitement limitée, soit qu'elle fût entourée de barrières natu-

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Itt

DE I/ORIGINE DES ESPÈCES.

relies, soit que les conditions de vie y fussent toutes spéciales,
elle ne pourrait contenir qu'un très-petit nombre d'individus,
ce qui retarderait considérablement le procédé de transforma-
tion en diminuant les chances de variations favorables sur les-
quelles la sélection naturelle pourrait agir.

La seule longueur du temps ne peut rien par elle-même, ni
pour, ni contre la sélection naturelle. J'énonce cette règle,
parce qu'on a dit à tort que j'accordais au temps lui-même une
part importante dans le procédé de transformation des espèces,
comme si elles se modiGaient constamment et nécessairement
par le fait de quelque loi innée. Le cours prolongé du temps
n'a d'importance qu'en ce qu'il offre plus de probabilités que
des variations avantageuses par rapport aux conditions de vie
organiques ou inorganiques lentement changeantes se mani-
festent, soient élues, accumulées et fixées. Il favorise pareille-
ment l'action directe des circonstances physiques changeantes
et des conditions de vie nouvelles qui en résultent.

Si nous interrogeons la nature, pour lui demander la preuve
des règles que nous venons de formuler, et que nous considé-
rions quelque région étroite et isolée, telle, par exemple,
qu'une île océanique, quoique le nombre total des espèces qui
l'habitent soit très-petit, ainsi que nous le verrons dans notre
chapitre sur la distribution géographique, cependant un grand
nombre de ces espèces se trouvent être autochthones1, c'est-à-
dire formées dans la localité même et nulle autre part. Au pre-
mier abord, il semblerait, d'après cela, qu'une ile dût être très-
favorable à la production d'espèces nouvelles; mais une pareille
généralisation pourrait être erronée, car, pour assurer qu'une
région étroite et isolée est plus favorable à la formation de
nouveaux types organiques qu'une autre région vaste et ou-

1 La langue de l'histoire naturelle est loin encore d'être bien fixée. Il faut convenir
du reste que le vague ou l'impropriété des mots indique presque toujours le vague
et l'inexactitude des idées. Tels sont les termes : endémique, aborigène, indicé***
autochthone, dont la valeur est loin d'èlre exactement déterminée. J'emploierai
donc ici endémique dans le sens de propre ou spécial à la race sans considération de*
milieux, aborigène comme signifiant une espèce que l'on peut croire créée dans une
localité, pour elle ou par elle, pirce qu'on ne l'avait pas encore trouvée autre paît
lors de la première exploration de la contrée ; indigène, pour les espèces qui «
sont acclimatée* dam un pays et y vivent librement à l'état sauvage, mais ne lui

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SÉLECTION NATURELLE.

1*3

verte, tel que serait un continent, il faudrait pouvoir établir la
comparaison entre des temps égaux, ce qu'il nous est impos-
sible de faire.

Quoique l'isolement d'une région soit certainement favorable
à la formation d'espèces nouvelles, cependant, en somme, je
crois qu'une contrée vaste et ouverte est plus favorable encore,
surtout à l'égard des espèces capables de se perpétuer pendant
de longues périodes et d'acquérir une grande extension. Sur un
vaste continent et parmi la multitude d'individus qui peuvent
y vivre, non-seulement il y a plus de probabilités pour qu'il
apparaisse des variations favorables ; mais encore les conditions
de vie et les rapports d'organisme à organisme y sont infini-
ment plus compliqués par suite du grand nombre d'espèces
rivales qu'il renferme. Et si quelques-unes d'entre elles se mo-
difient et progressent, les autres devront progresser à un degré
correspondant, sous peine d'être bientôt détruites. De plus,
chaque nouvelle forme aussitôt modifiée peut se répandre dans
toute la contrée, entrant ainsi en concurrence avec beaucoup
d'autres. II suit de là qu'il y aura plus fréquemment des lacunes
dans l'économie totale de la contrée et que la concurrence pour
les remplir sera plus vive. Au surplus, de vastes régions, au-
jourd'hui continentales par suite de récentes oscillations de
niveau, doivent avoir existé antérieurement à l'état d'archipels,
de sorte que les heureux effets de l'isolement ont dû concourir
pour leur part à former leur population actuelle. Finalement,
je conclus que certaines localités très-restreintes ont pu être
quelquefois très-favorables à la formation de nouvelles espèces,
mais que pourtant l'œuvre de transformation doit en général
être plus rapide dans de vastes régions continues et, ce qui est

sont pas exclusivement propres. On conçoit combien souvent, du reste, en pareille
matière, ce Icrme peut rendre une idée fausse; ainsi une espèce peut paraître indi-
gène dans sa patrie natale par suite de sa rapide extension en d'autres contrées ; par
contre, une espèce peut paraître aborigène en une contrée, par suite seulement de
son extinction ou de son existence inconnue dans sa vrnic patrie d'origine. C'est
pourquoi, en nous servant du terme aborigène, pour désigner les espèces spéciales
à une contrée, nous lut laisserons un certain sens indéterminé a l'égard de l'ori-
gine de ces espèces* et nous garderons celui ftautochlhone pour designer les
races que l'on sait historiquement ou par preuves certaines être natives d'une
contrée particulière. (Trad.s

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124                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

plus important, c'est que les nouvelles formes produites en de
vastes contrées, ayant déjà triomphé de nombreux compéti-
teurs, seront celles qui prendront l'extension la plus rapide,
qui donneront naissance à plus de variétés et à plus d'espèces
et qui joueront ainsi le rôle le plus important dans l'histoire
changeante du monde organisé.

En partant de ce principe, peut-être pourrons-nous expli-
quer quelques faits au sujet desquels nous reviendrons du reste
dans notre chapitre sur la distribution géographique. Par
exemple, nous comprendrons pourquoi les productions du
petit continent australien ont cédé et cèdent encore continuel-
lement devant les produits des terres plus étendues d'Europe
et d'Asie, et pourquoi aussi ce sont des espèces continentales
qui partout se sont naturalisées en grand nombre sur des îles.
C'est que sur un ilôt le combat vital doit avoir été moins ardent
et, par conséquent, il doit en être résulté moins de modifica-
tions et moins d'extinctions. C'est peut-être pourquoi la flore
de l'île de Madère ressemble, d'après M. Oswald Heer, à la flore
d'Europe. Tous les bassins d'eau douce rassemblés ne forment
qu'uçe petite étendue en comparaison des mers et des terres,
conséquemment la concurrence entre les productions d'eau
douce a toujours dû être moins vive qu'autre part; les nouvelles
formes ont dû s'y former plus lentement et les anciennes y ont
été plus lentement détruites. Or, c'est dans l'eau douce que
nous trouvons sept genres de poissons Ganoïdes, seuls restes
actuels d'un ordre autrefois prépondérant. C'est également
dans l'eau douce que nous trouvons quelques-unes des formes
les plus anormales qu'on connaisse dans le monde : telles sont
l'Ornithorynque et le Lépidosirène, sortes de fossiles vivants
qui servent, jusqu'à un certain point, de liens de transition
entre des ordres zoologiques aujourd'hui profondément séparés
dans l'échelle naturelle. Si ces formes anormales se sont con-
servées jusqu'aujourd'hui, c'est sans doute qu'elles ont habité
une patrie isolée, où elles ont été exposées à une concurrence
moins vive que tant d'autres de leurs congénères qui se sont
éteintes avant elles.

Pour me résumer sur cette question, autant toutefois qu'un

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SÉLECTION NATURELLE.

125

problème aussi compliqué le permet, je conclurai qu'à l'égard
des espèces terrestres un vaste continent, qui a subi plusieurs
oscillatious de niveau, et qui a conséquemment existé pen-
dant de longues périodes à l'état de terres discontinues, plus
ou moins éparses, a dû présenter les circonstances les plus fa-
vorables à la production successive d'un grand nombre de
formes vivantes, capables de se perpétuer pendant longtemps
et de se répandre dans de vastes stations. Durant sa première
période continentale, ses habitants nombreux en individus et
en espèces ont été soumis à une vive concurrence. Lorsqu'il
fut transformé par voie d'affaissement en de vastes îles, beau-
coup d'individus de la même espèce ont du se maintenir sur
chacune d'elles, de sorte que les croisements auront ainsi été
empêchés entre les variétés bientôt devenues propres à chaque
île. Après chaque changement physique, de quelque sorte que
ce soit, toute immigration aura été prévenuc„si bien que les
places vacantes dans l'économie de ces districts isolés auront
été offertes aux anciens habitants modifiés ; et chaque variété
nouvelle aura eu ainsi le temps suffisant pour se transformer
et progresser. Lorsque, par un nouvel exhaussement du sol,
ces îles se sont de nouveau converties en une région continen-
tale, une ardente concurrence a dû recommencer entre les
formes nouvelles et les anciennes ; les variétés les plus favo-
risées et les mieux adaptées à leurs nouvelles conditions de vie
ont pu se multiplier et s'étendre, et beaucoup des formes in*
férieures ont dû s'éteindre. Le continent renouvelé a changé
encore d'aspect général, tandis que la sélection naturelle s'em-
parait de ce nouveau champ d'action pour faire faire de nou-
veaux progrès à ses habitants et former de nouvelles espèces.

VIII. Action icote.— Que la sélection naturelle agisse toujours
avec une extrême lenteur, je l'admets pleinement. Son action
dépend des places vacantes qui peuvent se présenter dans l'é-
conomie de la nature ou qui seraient mieux remplies, si les
habitants de la contrée subissaient quelques modifications. Ces
lacunes proviennent de changements physiques, en général
lents à se produire, et des obstacles qui s'opposent à riinmi-

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126

DE L'ORIGLNE DES ESPÈCES.

gration de formes mieux adaptées. Mais Faction sélective est
encore plus étroitement subordonnée aux lentes modifications
subies par quelques-uns des habitants de la contrée, parce que
les relations mutuelles de presque tous les autres en sont
troublées. Enfin aucun effet ne peut se produire, à moins que
des variations favorables ne surviennent; or ces variations
elles-mêmes ne se manifestent que rarement, et leur transmis-
sion héréditaire peut être empêchée ou du moins considéra-
blement retardée par de libres croisements.

Faut-il en conclure que ces diverses causes soient ample-
ment suffisantes pour annuler Faction sélective? Je n'en crois
rien; mais j'admets que la sélection naturelle n'agit que très-
lentement, souvent à de longs intervalles, et sur un très-petit
nombre des habitants d'une même région à la fois. Du reste,
cette action lente et intermittente s'accorde parfaitement avec
ce que nous apprend la géologie sur le mouvement progressif
de transformation des habitants du monde.

Quelque lent que soit pourtant le procédé de sélection, si
l'homme peut faire beaucoup par ses faibles moyens artificiels,
je ne puis concevoir aucune limite à la somme des change-
ments qui peuvent s'effectuer dans le cours successif des âges
par le pouvoir sélectif de la nature, de même qu'à la beauté
ou à la complexité infinie des mutuelles adaptations des êtres
organisés, les uns par rapport aux autres, et par rapport à
leurs conditions physiques d'existence.

IX » ExtiactiM d'espèce». — Nous examinerons la question
d'extinction avec plus de détails dans notre chapitre sur la
Géologie ; mais il faut que nous l'abordions ici parce qu'elle
est en connexion intime avec la sélection naturelle. Celle-ci
n'agit qu'à l'aide de variations avantageuses accumulées et
perpétuées jusqu'à devenir permanentes. Par suite de la haute
progression géométrique selon laquelle tous les êtres organisés se
multiplient, la population de toute région donnée se maintient
toujours à peu près au complet ; et comme chaque région est
toujours occupée par un assez grand nombre de formes di-
verses, il s'ensuit qu'à mesure qu'une forme élue ou favorisée

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SÉLECTION NATURELLE                                          127

s'augmente en nombre, généralement les formes les moins fa-
vorisées décroissent et deviennent de plus en plus rares. Or, la
rareté, d'après les observations géologiques, est le précurseur
de l'extinction totale. Il est aisé de concevoir, du reste, que
toute forme qui n'est plus représentée que par un petit nom-
bre d'individus, exposés à des fluctuations inévitables dans la
rigueur des saisons et dans le nombre de leurs ennemis, doit
courir plus de chances qu'une autre d'être entièrement exter-
minée. Mais on peut aller plus loin : de nouvelles formes étant
continuellement en voie de se produire, à moins qu'on n'admette
que le nombre des espèces peut s'accroître indéfiniment, il
faut bien qu'il y en ait de temps à autre qui s'éteignent. Or, que
le nombre des formes spécifiques n'ait pas été perpétuellement
en augmentant, la géologie nous le démontre; et nous allons
essayer d'expliquer pourquoi ce nombre ne pouvait toujours
s'accroître.

Nous avons vu que les espèces les plus nombreuses en indi-
vidus ont aussi plus de chances que les autres de produire des
variations individuelles favorables dans un même laps de temps
donné. Cela résulte, du reste, de ce fait1 : que les espèces les
plus communes sont celles qui offrent le plus grand nombre
de variétés reconnues ou d'espèces naissantes. Il suit de là
que les espèces rares varient et progressent moins dans le
même temps et, par conséquent, doivent être vaincues dans
le combat de la vie par les descendants modifiés d'espèces plus
répandues.

Il me parait donc suffisamment établi par ces considérations
que, comme de nouvelles espèces se sont formées dans le
cours des temps par sélection naturelle, d'autres doivent aussi
devenir de plus en plus rares et finalement s'éteindre. Toute
espèce qui entre en vive concurrence avec une autre espèce
en voie de subir des modifications avantageuses aura natu-
rellement plus que toute autre à souffrir de ses progrès. Nous
avons vu encore1 que ce sont les formes les plus étroitement

*  Chap. ii, p. *G5.

*  Chap. m, p. 89.

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128

DE L'ORIGINE DES ESPECES.

alliées, les variétés de la même espèce, les espèces de même
genre ou de genres voisins, et plus généralement tous les indi-
vidus ayant plus ou moins de ressemblance dans leur structure,
leur constitution ou leurs habitudes, qui se font la plus ardente
concurrence. Conséquemment, chaque nouvelle variété ou
espèce en voie de formation luttera surtout contre ses plus
proches parentes et tendra à les exterminer. Parmi nos variétés
domestiques, nous voyons une cause d'extinction analogue ré-
sulter du choix que fait chacun des races les plus utiles. On
pourrait citer de fréquents exemples montrant avec quelle ra-
pidité de nouvelles races de Bœufs, de Moutons et autres ani-
maux, ou de nouvelles variétés de fleurs, se substituent à des
races inférieures plus anciennes. Dans le comté d'York on sait
historiquement que l'ancien bétail noir a cédé la place aux
Bœufs à longues cornes, et que ceux-ci ont été balayés à leur
tour par les Bœufs à petites cornes, « comme par une peste
meurtrière, » dit un écrivain agronome.

X. De la divergence de» caractères dans ses rapporta avec
la diversité de» habitante de chaane station Itanltée et avec le
naturalisation. — La loi que j'ai désignée par le terme de
divergence des caractères est de la plus haute valeur, en ce
qu'elle explique, je crois, plusieurs faits de grande importance.

Nous avons vu que certaines variétés présentent à un si haut
degré les caractères d'espèces, qu'on se perd souvent en des
doutes insolubles sur leur véritable rang. Pourtant ces variétés,
même les mieux marquées, diffèrent moins les unes des autres
en général que les espèces bien distinctes. A mon point de vue
ces variétés sont des espèces en voie de formation ou, comme
je les ai nommées, des espèces naissantes. Comment alors les
moindres différences qui séparent les variétés s'accroissent-elles
jusqu'à produire les différences plus grandes qui distinguent
les espèces? Il faut cependant présumer que cette transforma-
tion a lieu graduellement, puisque nous voyons dans la nature
un nombre considérable d'espèces bien tranchées, tandis que
les variétés, prototypes supposés des espèces distinctes futures,
ne présentent généralement que des différences mal définies.

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SÉLECTION NATURELLE.                                         12&

Le hasard seul, ou ce qu'on appelle de ce nom, pourrait (aire
qu'une variété s'éloignât en quelque chose des caractères de
ses parents et que sa postérité différât encore de la souche
mère sous les mêmes rapports, bien qu'à un plus haut degré.
Mais on ne saurait expliquer de même des différences aussi
considérables et aussi générales que celles qui distinguent les
variétés bien marquées de la même espèce et les espèces du
même genre.

Ainsi que je l'ai toujours fait dans les questions embarras-
santes, cherchons la lumière dans ce que nous savons de nos
espèces domestiques. Nous y trouverons quelque chose d'ana-
logue. L'on admettra qu'une accumulation faite au hasard
pendant quelques générations successives de variations sem-
blables n'aurait jamais pu produire des races aussi différentes
que nos Bœufs à petites cornes et nos Bœufs de Hereford, que
nos Chevaux de trait et nos Chevaux de courses ou que nos
diverses races de Pigeons, etc. Mais qu'un amateur remarque
chez un Pigeon un bec un peu plus court qu'à l'ordinaire, un
autre amateur, au contraire, remarquera chez un autre sujet,
un bec d'une longueur en quelque chose inaccoutumée. D'après
le principe reconnu que «t nul amateur ne prise les types inter-
médiaires, mais seulement les extrêmes, » l'un et l'autre con-
tinueront de choisir et de multiplier tous les oiseaux dotés d'un
bec de plus en plus long ou de plus en plus court. Nous pou-
vons supposer de même que dès les temps les plus reculés cer-
tains individus ont préféré les Chevaux les plus vîtes, et d'au-
tres, les Chevaux les plus trapus et les plus forts. La différence
première était peut-être insignifiante ; mais dans le cours du
temps, la sélection continuelle des Chevaux les plus agiles par
certains éleveurs, et des plus robustes par les autres, a dû
rendre cette différence assez prononcée pour qu'elle formât deux
sous-races ; après des siècles écoulés, ces deux sous-races sont
devenues deux races permanentes et bien distinctes. A mesure
que ces différences devenaient plus frappantes, les sujets infé-
rieurs, c'est-à-dire intermédiaires en caractères, ont dû être
négligés et, par conséquent, ont dû disparaître. Nous voyons
donc se manifester dans les productions de l'homme la loi de

9

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130

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

divergence des caractères. Cette loi a pour effet d'augmenter
constamment des différences d'abord à peine appréciables et de
faire diverger les races de forme, de constitution et d'habitudes,
soit entre elles, soit de la souche mère dont elles descendent.

Mais on peut demander comment une loi analogue peut agir
à l'état de nature. Je suis convaincu qu'elle peut agir et agit
avec toute efficacité. Il est vrai que je suis demeuré longtemps
à chercher comment. Cette conviction ressort pour moi de ce
seul fait : que plus les descendants d'une espèce quelconque se
diversifient dans leur structure, leur constitution et leurs ha-
bitudes, plus ils deviennent capables de s'emparer des postes
divers qui demeurent inoccupés dans l'ordre de la nature, et
plus, par conséquent, ils sont à même de s'accroître en nombre.

Il est aisé de constater l'existence de cette loi à l'égard des
animaux dont les habitudes sont assez simples. Prenons pour
exemple une espèce de quadrupède Carnivore, arrivée depuis
longtemps au maximum du nombre d'individus que chacune
des contrées qu'elle habite peut nourrir. Supposons que ces di-
verses contrées ne subissent aucun changement physique et que
l'espèce y déploie librement sa puissance de multiplication ; elle
ne peut s'accroître en nombre que si ses descendants se modi-
fient de manière à s'emparer de places actuellement occupées
par les représentants d'autres espèces. Quelques individus, par
exemple, peuvent devenir peu à peu capables de se nourrir de
nouvelles proies, soit mortes, soit vivantes, d'autres d'habiter
de nouvelles stations, de grimper aux arbres, de fréquenter les
eaux ou, enfin, quelques-uns peuvent devenir moins carni-
vores. En ce cas, l'espèce pourra s'accroître en nombre; et plus
ses représentants se diversifieront dans leurs habitudes ou leur
organisation, plus ils trouveront de places vacantes à remplir.

Ce qui 6'applique ici à une seule espèce animale peut s'ap-
pliquer à toutes les espèces dans la suite des temps, à condi-
tion toutefois que les individus varient : car autrement la sélec-
tion naturelle ne peut rien.

Il en est absolument de même pour les plantes. L'expérience
a démontré qu'une même étendue du même sol, ensemencée
de plusieurs genres d'herbes très-dictincts, produit un plus

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SÉLECTION NATURELLE.                                      131

grand nombre de plantes et un poids plus considérable de foin,
que si l'on n'y sème qu'une seule espèce. On est arrivé au
même résultat en semant une seule variété de blé ou plusieurs
en d'égales portions de terrain. Il résulte de là que si quelque
espèce végétale se met à varier avec continuité et que ces varia-
tions s'accumulent par sélection, bien que cette variété nou-
velle, ainsi produite, ne diffère pas autant de l'espèce mère que
des espèces ou des genres distincts le feraient entre eux, cepen-
dant sa formation aura pour résultat qu'un plus grand nombre
d'individus de cette espèce, y compris tous ses descendants mo»
diiiés, pourront vivre sur la même étendue de sol. Or, nous sa-
vons que chaque espèce et chaque variété végétale sème annuel-
lement sur le sol des grains sans nombre. On peut donc dire
qu'elle s'efforce de se multiplier autant qu'il est en son pou-
voir. Conséquemment, dans le cours de plusieurs milliers de
générations, les variétés les plus tranchées de chaque espèce
auront toujours les plus grandes chances de s'accroître en
nombre et de supplanter ainsi des variétés moins distinctes ; et
ces mêmes variétés, en devenant ainsi de plus en plus distinctes
les unes des autres, prendront successivement le rang d'es-
pèces.

Que la plus grande diversification possible d'organisation
permette la plus grande somme de vie possible, c'esl une loi
dont la vérité éclate dans un nombre considérable de phéno-
mènes naturels.

Ainsi, dans une région peu étendue, ouverte à l'immigra-
tion, et où par conséquent la lutte d'individu à individu doit
être très-vive, on remarque toujours une très-grande diversité
dans les espèces qui l'habitent * J'ai trouvé qu'une surface ga-
zonnée de trois pieds sur quatre, qui avait été exposée pendant
de longues années aux mêmes conditions de vie, nourrissait
vingt espèces de plantes, appartenant à dix-huit genres et à
hait ordres, ce qui montre combien ces plantes différaient les
unes des autres II en est de même des plantes et des insectes
sur de petits îlots uniformes, et de même encore dans de petits
étangs d'eau douce. Les cultivateurs savent qu'ils obtiennent un
produit total plus considérable par une rotation d'essences apa

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132                               DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

partenant à des ordres très-tranchés : la nature suit ce qu'on
pourrait appeler une rotation simultanée. La plupart des ani-
maux ou des plantes, qui vivent autour d'une petite pièce de
terre pourraient l'occuper tout entière, supposant qu'elle ne
soit pas d'une nature particulière, et l'on peut dire qu'elles»
s'efforcent d'y vivre dans la mesure de leur pouvoir; mais aus-
sitôt qu'elles entrent en libre concurrence pour la peupler, les
avantages provenant de la diversité de structure, ainsi que les
différences correspondantes de constitution et d'habitudes, font
que les espèces qui parviennent à s'y établir, après avoir jouté
de près les unes contre les autres, appartiennent, en règle gé-
nérale, à différents genres et même à différents ordres.

La même loi s'ohserve encore dans la naturalisation des
plantes par l'action de l'homme dans des terres éloignées. On
aurait pu s'attendre à ce. que les plantes qui ont réussi à se na-
turaliser en une contrée quelconque fussent en général étroi-
tement alliées aux indigènes ; car celles-ci sont communément
regardées comme spécialement adaptées à leur propre patrie,
et même comme créées pour elle; mais l'expérience prouve
tout le contraire. M. Àlph. de Candolle a fait observer dans son
admirable ouvrage que, par l'effet de la naturalisation, les
flores gagnent proportionnellement beaucoup plus de genres
que d'espèces. J'en donnerai une seule preuve. Dans la dernière
édition du Manuel de la flore des États-Unis du Nord, par le doc-
teur Asa Gray l,on trouve énumérées deux cent soixante plantes
naturalisées qui appartiennent à cent soixante-deux genres. On
voit donc que ces plantes naturalisées sont de natures très-
diverses. Elles diffèrent surtout des indigènes : car sur les cent
soixante-deux genres naturalisés, il n'y en a pas moins de cent
qui n'ont aucun représentant natif dans la contrée, de sorte
qu'une augmentation proportionnellement considérable de
genres en résulte pour les États-Unis.

Si l'ou considère la nature des plantes et des animaux qui
ont lutté avec succès contre les indigènes d'une contrée quel-
conque, et qui sont parvenus à s'y naturaliser, on peut se faire

1 Manual of the Flora ofthe Norihem United-SiaUê.

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SÉLECTION NATURELLE.

435

une idée approximative de la manière dont quelques-unes des
Formes natives auraient pu se modifier, afin de l'emporter sur
les autres; ou du moins Ton peut inférer avec quelque certi-
tude que des variations divergentes d'organisation, s'élevant
jusqu'à de nouvelles différences génériques, leur auraient été
avantageuses.

La diversité des caractères chez les habitants d'une mémo
région a les mêmes avantages que la division du travail physio-
logique entre les organes d'un même individu. Ce sujet a été
admirablement élucidé par M. Milne Edwards. Chaque physio-
logiste sait qu'un estomac, propre à digérer seulement des sub-
stances végétales ou seulement des substances animales, extrait
une plus grande quantité de sucs nutritifs, soit des unes, soit
des autres. De même, dans l'économie générale d'une contrée
quelconque, plus les animaux et les plantes, qui la peuplent,
sont diversifiés par leurs habitudes, plus aussi le nombre d'in-
dividus qui peuvent y vivre est considérable. Un certain en-
semble d'espèces, peu différentes les unes des autres par leur
organisation, pourrait difficilement soutenir la concurrence
contre un autre ensemble plus diversifié. Ainsi, il est fort dou-
teux que les Marsupiaux australiens, divisés, comme ils sont,
en groupes peu tranchés, qui représentent faiblement, ainsi
que M. Waterhouse et d'autres l'ont remarqué, nos groupes de
Carnivores, de Ruminants et de Rongeurs, puissent avec succès
soutenir la concurrence contre ces ordres si profondément dis-
tincts. Il semble donc que, chez les mammifères australiens,
nous voyions une application de la loi de divergence des carac-
tères à l'une des premières phases de son évolution incom-
plète.

XI. Effet*de lasélectionnaturellesnr les descendants dan
parent eonunna, résultant de la divergence des caractères et
des extinctions d'espèces. — L'examen de la question précé-
dente aurait pu avoir beaucoup plus de développement; cepen-
dant, nous pouvons conclure de ce que nous en avons dit: que
les descendants modifiés d'une espèce quelconque réussissent
d'autant mieux à se multiplier qu'ils se diversifient davantage,

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434

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

parce qu'ils deviennent ainsi plus capables d'empiéter sur les
places occupées dans la nature par d'autres êtres.

Voyons maintenant quels peuvent être les résultats des
avantages provenant de la divergence des caractères, combinés
avec la loi de sélection naturelle. La figure ci-contre nous ai-
dera à comprendre ce problème un peu difficile.

Supposons que les lettres depuis A jusqu'à L représentent
les espèces d'un genre très-nombreux en espèces dans une cer-
taine contrée. Ces espèces sont supposées inégalement diffé-
rentes les unes des autres, ainsi qu'il arrive généralement dans
l'ordre naturel, et comme le représente la figure sur laquelle les
lettres sont placées à inégales distances. J'ai dit à dessein un
genre très-nombreux en espèces, parce que nous avons vu1
que, proportionnellement, un plus grand nombre d'espèces
varient dans les grands genres que dans les petits et que les
espèces variables des grands genres présentent un plus grand
nombre de variétés. Nous avons vu aussi que les espèces les
plus communes et les plus répandues varient plus que les es-
pèces rares dont la station est très-limitée. Que A soit donc une
espèce commune, variable, très-répandue dans une vaste sta-
tion et appartenant à un genre largement représenté dans la
contrée. Le petit éventail de lignes pointées, divergentes et
d'inégales longueurs, qui partent de A, peut représenter l'en-
semble de sa postérité variable. Je suppose que ces variations
sont légères, mais très-diverses de nature. Elles ne sont pas
censées apparaître simultanément, mais peut-être à de longs
intervalles, et peuvent être considérées comme se perpétuant
durant des temps inégaux. Celles d'entre ces variations qui
offrent quelque avantage aux individus chez lesquels elles se
manifestent pourront seules se conserver et seront naturelle-
ment élues. C'est ici que l'importance du bénéfice dérivé de la
divergence des caractères entre en jeu ; rar ce principe aura
généralement pour conséquence que ce seront les variations
les plus divergentes, c'est-à-dire les plus différentes, soit entre
elles, soit par rapport à la souche mère, qui seront conservées

1 Chnp H, p. 6C.

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SÉLECTION NATURELLE.                                      135

et accumulées par sélectiou naturelle, ainsi que les lignes poin-
tées de la figure le représentent. Chacune de ces lignes poin-
tées, qui atteint Tune des lignes horizontales de la figure et s'y
trouve marquée par une petite lettre, suppose qu'il a été accu-
mulé une somme de variations suffisante pour former une va-
riété bien tranchée et telle qu'elle mériterait d'être mentionnée
dans un ouvrage systématique.

Chaque intervalle entre deux lignes horizontales de la figure
peut ainsi représenter un millier de générations ; mais ce ne
serait que mieux encore, s'il en représentait dix mille. On
suppose donc qu'après mille générations l'espèce À a produit
deux variétés bien tranchées, représentées par a1 et m1. Ces
deux variétés-continueront généralement d'être exposées aux
mêmes conditions d'existence qui ont fait varier l'espèce mère ;
et la variabilité étant par elle-même héréditaire, elles ten-
dront conséquemment à varier et à varier probablement dans
la même direction que leurs ancêtres. De plus, ces deux varié-
tés, n'étant que des formes légèrement modifiées, auront toutes
chances d'hériter des avantages qui ont rendu l'espèce mère, A,
dominante dans la contrée. Elles participeront également à
ces avantages plus généraux qui ont fait du genre auquel elles
appartiennent un genre nombreux en espèces dans cette même
région. Et nous savons que toutes ces circonstances sont favo-
rables à la production de variétés nouvelles.

Si donc ($6 deux variétés sont variables, leurs variations les
plus divergentes seront probablement élues et se perpétueront
pendant les mille générations suivantes. Après ce laps de
temps, la figure suppose que la variété a1 a produit la
variété a1, qui, grâce au principe de divergence des caractères,
différera plus de A que ne le faisait la variété a1. De même,
on peut supposer que la variété m1 a produit deux variétés,
c'est-à-dire m* et **, plus différentes l'une de l'autre que de
leur parent commun, A. On pourrait continuer la série à l'in-
fini par le même procédé graduel et pour quelque période de
temps que ce soit, quelques variétés produisant ainsi, après
mille générations, une seule variété chacune, mais de plus en
plus modifiée, quelques autres en produisant deux ou trois, et

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136

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

le reste n'en produisant aucune. Ainsi les variétés ou descen-
dants modifiés du commun parent A iront toujours s'accrois-
sant en nombre et divergeant de caractères. La figure repré-
sente la série continuée jusqu'à la dix-millième génération et,
sous une forme simplifiée, jusqu'à la quatorze-millième géné-
ration.

Mais je n'entends pas dire que le procédé de transformation
continue toujours d'agir aussi régulièrement que la figure le
représente, bien que la figure elle-même soit à dessein irré-
gulière. Je suis loin de croire que les variétés les plus diver-
gentes soient toujours celles qui prévalent et se multiplient
infailliblement. Une forme intermédiaire peut se perpétuer
longtemps et peut produire plus d'un descendant modifié ; car
la sélection naturelle agit toujours d'après la nature des lieux
et des lacunes inoccupées ou imparfaitement remplies par
d'autres êtres ; or, cette circonstance dépend de rapports in-
finiment compliqués. Mais, en règle générale, plus les descen-
dants d'une espèce peuvent se diversifier, plus ils sont aptes à
remplir un plus grand nombre de vides différents, et [dus leur
postérité modifiée a chance de s'accroître.

Dans la figure, la ligne non interrompue de succession est
brisée à intervalles réguliers et chaque angle est marqué par
de petites lettres numérotées, qui indiquent que les formes
successives sont devenues suffisamment distinctes pour être
mentionnées comme variétés ; mais ces brisures sont purement
imaginaires, et pourraient avoir été insérées partout autre
part, pourvu que ce fût à intervalles suffisants pour avoir per-
mis l'accumulation d'une somme considérable de variations
livergentes.

lomme tous les descendants modifiés d'une espèce com-
mune, très-répandue et appartenant à un grand genre, ten-
dront à participer aux mêmes avantages qui ont assuré à leurs
ancêtres leurs succès dans la vie, ils continueront en général à
s'accroître en nombre aussi bien qu'à diverger en caractère :
c'est ce que la figure représente par les diverses branches di-
vergentes qui partent de A. La descendance modifiée des
branches les plus parfaites, les plus élevées et les plus récentes

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SÉLECTION NATURELLE.

137

dans la lignée généalogique, devra sans cloute souvent prendre
la place des branches plus anciennes et plus imparfaites, et
par conséquent les exterminer : c'est ce qui est indiqué sur la
ligure par celle des branches inférieures qui n'atteignent pas
les lignes horizontales supérieures.

En quelque cas, je ne doute pas que le procédé de modifi-
cation ne soit limité à une seule ligne de descendance ; alors le
nombre des descendants ne se sera pas accru, quoique la
somme des variations divergentes entre les descendants modi-
fiés et leur souche puisse s'être constamment augmentée
dans les générations successives. Ce cas se trouverait repré-
senté sur la figure, si toutes les lignes qui procèdent de A
étaient supprimées à l'exception de la ligne qui va de a1 jus-
qu'à a19. C'est ainsi, par exemple, que le Cheval de course et
le Chien d'arrêt anglais semblent avoir progressé lentement
l'un et l'autre, en s'éloignant toujours du caractère de leur
souche originale, sans que ni l'un ni l'autre aient donné nais-
sance à quelque nouvelle branche ou race.

Au bout de dix mille générations, on peut donc considérer
l'espèce A comme ayant produit trois formes, c'est-à-dire a19,
flê et m". Ces trois formes, après avoir divergé de caractères
pendant cette longue suite de générations successives, sont ar-
rivées à différer considérablement, mais peut-être inégalement
l'une de l'autre et de leur parent commun. Si nous supposons
que la somme des modifications survenues entre chaque ligne
horizontale de la figure soit extrêmement petite, ces trois formes
peuvent n'être encore que des variétés bien marquées ; ou bien
elles peuvent être arrivées à la catégorie douteuse de sous-
espèces ; mais il nous faut seulement supposer que les degrés
de modifications ont été plus importants ou plus fréquemment
renouvelés, pour convertir ces trois formes ou espèces bien
définies : la figure donne donc un exemple des degrés par les-
quels les petites différences qui distinguent les variétés s'ac-
croissent jusqu'à présenter les différences plus profondes qui
distinguent les espèces. En continuant le même procédé pendant
un grand nombre de générations, comme on le voit dans la
partie supérieure de la figure sous une forme plus simple, nous

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138                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

obtenons huit espèces indiquées par les lettres au à«'\ es-
pèces qui descendent toutes de A. Tel serait donc, à ce que je
crois, le mode naturel de la multiplication des espèces et de la
formation des genres.

Mais dans un grand genre, il est probable que plus d'une
espèce varie. Sur la figure, j'ai supposé qu'une seconde espècr I
a produit de même, après dix mille générations et par un pro-
cédé analogue, soit deux variétés bien marquées, soit deux
espèces (wt0 et s10), selon la valeur des changements qu'on sup-
pose représentés entre chaque ligne horizontale ; et après qua-
torze mille générations, six nouvelles espèces, indiquées par
les lettres nu à zu, seront formées.

Dans un même genre, ce sont les espèces déjà très-différente
par leur structure ou leurs habitudes qui tendront générale-
ment à produire le plus grand nombre de descendants modifiés,
parce que ceux-ci auront plus de chances que d'autres de pou-
voir remplir des postes plus divers dans l'économie de la nature;
c'est pourquoi dans la figure, ce sont les deux espèces A et I,
dont l'une occupe l'extrémité de la série et dont l'autre est
l'avant-dernière à l'extrémité opposée, que j'ai indiquées comme
devant être le plus variables, et comme pouvant conséquera-
ment donner naissance à de nouvelles variétés et à de nouvelles
espèces. Les neuf autres espèces du genre original que nous
considérons, peuvent continuer pendant une longue période à
produire des descendants inaltérés : c'est ce que la figure in-
dique par les lignes pointées droites qui partent de ces neuf es-
pèces indiquées par des lettres majuscules et que je n'ai pas
prolongées plus haut, à cause du manque d'espace1.

Mats, pendant la longue série de ces lentes modifications,

1 II est opposable d'ailleurs que ces lignées généalogiques directes doivent sY-
teindre les unes après les autres par suite de l'extension des lignées généalogique*
ramifiées, comme le montre la ligure ; car de deux choses l'une : ou ces espèces oui
une organisation invariable dont l'inflexibilité ne peut se prêter à des conditions de
vie changeantes, et par conséquent elles doivent disparaître devant des organisations
plus flexibles; ou bien elles ont présenté des variations moins avantageuses qui
n'ont pas été élues, et ce désavantage doit également tendre à les détruire. Il n'est
qu'un seul cas où elles puissent se perpétuer aussi longtemps que les espèces varia-
bles; c'est celui où elles occuperaient des stations isolées à l'abri de la concurrence
de leurs congénères. (Trad.)

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SÉLECTION NATURELLE.                                       159

telle qu'elle est représentée dans la figure, la loi d'extinction
aura joué aussi un rôle important. Comme dans toute contrée
déjà suffisamment peuplée la sélection naturelle agit nécessau?
rement au moyen des avantages acquis par la forme élue sur
d'autres formes rivales, il y aura une tendance constante chez
les descendants en progrès d'une espèce quelconque à sup-
planter et à exterminera chaque génération leurs prédécesseurs
et les représentants de leur souche originale. Car il faut tou-
jours se rappeler que la concurrence est en général d'autant
plus vive que les formes en lutte sont plus étroitement alliées
par leurs habitudes, leur constitution ou leur structure. Il s'en-
suit que tous les formes intermédiaires entre l'état primitif et
l'état actuel, c'est-à-dire entre le plus et le moins parfait des
états successifs d'une espèce, aussi bien que la souche originale
elle-même, doivent généralement s'éteindre. Il en est proba-
blement de même à l'égard d'un grand nombre de lignées col-
latérales qui doivent être vaincues par d'autres lignées plus ré-
rentes et plus parfaites. Si cependant la postérité modifiée
d'une espèce s'introduit dans quelque contrée distincte ou par-
vient à s'adapter rapidement à quelque station toute nou-
velle, dans laquelles les ancêtres et les descendants n'entrent
pas en concurrence, les uns et les autres peuvent continuer
d'exister.

Si donc la figure qui précède est censée représenter une
somme considérable de modifications, l'espèce A et toutes ses
variétés les plus anciennes se seront éteintes successivement et
auront'été remplacées par huit espèces nouvelles (de a14 à m11),
cl l'espèce I aura été remplacée par six autres espèces
(de nu à *u),

XII. L« élection naturelle rend eomptedu groupement de*
être» organisé*. — Mais nous pouvons pousser notre argumen-
tation plus loin. Nous avons supposé que les espèces originales
de notre genre se ressemblent les unes aux autres inégalement,
ainsi qu'il arrive en général dans la nature. L'espèce A aurait
donc été plus étroitement alliée à fi, C et D qu'aux autres es-
pères, et l'espèce I plus semblable à G, fl, K, L, qu'aux pre-

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140                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

mières. D'autre part, nous avons encore supposé que les deux
espèces À et I étaient très-communes et très-répandues, de sorte
qu'elles doivent au principe avoir possédé quelque avantage
sur la plupart des autres représentants du genre. Or, leurs
quatorze descendants modifiés à la quatorze-millième généra-
tion, auront sans doute hérité des mêmes avantages. Ils se se-
ront même modifiés, et auront progressé en se diversifiant à
chaque degré généalogique, de manière à s'adapter à des situa-
tions très-diverses dans l'économie naturelle de la contrée. 11
semble dès lors extrêmement probable qu'ils auront pris la
place, non-seulement de leurs souches-mères (À et I), mais
aussi de plusieurs des espèces originales qui étaient le plus étroi-
tement alliées à ces souches, et les auront exterminées les une*
et les autres. Il est donc probable que quelques-unes des espè-
ces originales seulement auront transmis leur postérité jus-
qu'à la quatorze-millième génération. Il nous est même permis
de supposer qu'une seule de ces espèces F, élue parmi les moins
proches alliées des neuf autres, a envoyé des descendants
jusqu'à cette lointaine époque.

Les nouvelles espèces qui, selon la figure, descendent des
onze espèces originales, seraient donc, d'après cela, au nombre
de quinze. Mais, par suite de la divergence de caractères qui
résulte de la sélection naturelle, la somme totale des différences
d'organisation entre les espèces extrêmes au et s", serait de-
venue beaucoup plus grande qu'elle n'était en principe entre
les plus tranchées des onze espèces originales. De plus, ces
nouvelles espèces seraient alliées les unes aux autres d'une ma-
nière toute différente. Parmi les huit descendants de A, les
trois espèces au, qik et pu seraient très-voisines, s'étant tout
récemment séparées de olv ; mais blk et f14, ayant commencé à
diverger de a8, à une époque beaucoup plus reculée, seraient
de quelques degrés plus distinctes que les trois premières; et
enfin ou, e" et m", seraient étroitement alliées ensemble, mais
ayant divergé des autres depuis l'origine de la série, elles se-
raient très-différentes et pourraient constituer un sous-genre ou
même un genre distinct.

Les six descendants de I formeraient de même deux sous-

L.ooQle

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SÉLECTION NATURELLE.

141

genres ou peut-être deux genres. Mais comme l'espèce originale
I différait beaucoup de l'espèce originale A, ces deux espèces
étant placées presque aux deux extrémités de la série générique
primitive, les six descendants de I par le seul fait de l'hérédité,
différeront considérablement des huit descendants de A, les
deux groupes ayant été continuellement se modifiant selon
deux directions divergentes. De même, et ceci est une considé-
ration de haute importance, les espèces intermédiaires qui re-
liaient les espèces originales A et I se seront toutes éteintes,
excepté F, sans laisser de descendants modifiés. Il suit de là que
les six espèces nouvelles descendues de I et les huit procédant
de A devront être rangées comme deux genres très-distincts,
ou même comme deux sous-familles.

Par ce procédé de descendance modifiée longtemps continué,
deux ou plusieurs genres peuvent dériver de deux ou plusieurs
espèces d'un genre unique, et les deux ou plusieurs espèces
mères peuvent descendre elles-mêmes d'une seule espèce d'un
genre antérieur. Cette ramification généalogique se trouve re-
présentée sur la figure, où des lignes brisées partent de chacune
des lettres majuscules qui représentent les onze espèces consi-
dérées jusqu'ici comme originales, et convergent par en bas
vers un seul point représentant une seule espèce. Cette espèce
éteinte et peut-être inconnue serait la souche unique de nos
divers genres ou sous-genres nouveaux.

Arrêtons-nous un instant à considérer quel serait le caractère
de la nouvelle espèce f". Nous supposons qu'elle ne s'est pas
beaucoup éloignée de son type primitif, mais au contraire
qu'elle a conservé la forme de F, soit sans aucune altération,
soit légèrement altérée seulement. En pareil cas, ses affinités
avec les quatorze autres espèces seront curieuses et compli-
quées. Dérivant d'une forme intermédiaire entre les espèces
mères A et I, que nous supposons alors inconnues et éteintes,
elle sera encore en quelque degré intermédiaire entre les deux
groupes d'espèces descendues de ces deux souches. Mais,comme
ces deux groupes sont allés constamment en divergeant et en
s'éloignant du type de leurs ancêtres, la nouvelle espèce fu ne
sera pas directement intermédiaire entre eux, mais plutôt entre

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142                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

leurs types originaux. Or, tout naturaliste pourra sur-le-champ
trouver quelques exemples d'un cas semblable.

Dans la figure, nous avons considéré jusqu'ici chaque ligne
horizontale comme représentant mille générations; mais chaque
intervalle peut également en représenter un million ou même
cent millions. Ces intervalles peuvent même encore figurer une
section des divers terrains fossilifères qui forment la croûte du
globe. Quand nous arriverons à notre chapitre sur la géologie,
nous aurons, du reste, à revenir sur ce sujet. Nous verrons alors
que cette théorie jette quelque lumière sur les affinités des
êtres disparus, qui, bien qu'appartenant généralement aux
mêmes ordres, familles ou genres que ceux qui vivent actuelle-
ment, sont cependant souvent en quelque degré intermédiaires
entre des groupes existants. Ce fait s'explique si l'on songe que
toutes les espèces éteintes ont vécu à des époques de plus en
plus reculées, où les rameaux généalogiques étaient de moins
en moins divergents.

Je ne vois aucune raison pour que ce procédé de modifica-
tion, tel qu'il vient d'être exposé, soit nécessairement limité à
la seule formation des genres. Si dans la figure nous supposons
que la somme des changements représentée par chaque groupe
successif de lignes divergentes est très-considérable, les formes
indiquées par les lettres aik à j>!*, b" et /**, oik à mu formeront
trois genres très-distincts. Nous aurons aussi deux genres dis-
tincts descendus de I ; et comme ces deux derniers genres, par
suite de la divergence longtemps continuée des caractères et de
la différence première de leurs types héréditaires distincts, se-
ront très-différents des trois genres descendus de A, ces deux
petits groupes de genres formeront deux familles, ou même deux
ordres, selon la somme des modifications divergentes que Ton
suppose représentée par les intervalles de la figure. Or, ces deux
nouvelles familles, ou ordres, seront descendues de deux espèces
du genre original ; de même que ces deux espèces mères seront
elles-mêmes dérivées d'une seule forme d'un genre encore plus
ancien et peut-être inconnu.

Nous avons vu que dans chaque contrée ce sont les espèces
des plus grands genres qui présentent le plus souvent des va-

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SÉLECTION NATURELLE.                                      145

riétés ou espèces naissantes. Un aurait pu préjuger cette loi ; car
la sélection naturelle agit toujours à l'aide d'une forme qui pos-
sède déjà, dans la concurrence vitale, quelques avantages sur
d'autres formes ; et l'étendue ou la richesse de formes d'un
groupe estime preuve que les espèces qui le composent ont hé-
rité en commun quelque avantage d'un commun ancêtre. La
lutte, pour la production de descendants modifiés ou de variétés
nouvelles, aura donc lieu principalement entre des formes do-
minantes qui s'efforcent constamment de s'accroître en nombre.
In groupe déjà puissant pourra seul vaincre un autre groupe,
le réduire en nombre et diminuer ainsi ses chances de futures
variations et de futurs progrès. Dans ce même groupe dominant,
les sous-groupes les plus récents et les plus parfaitement
adaptés, en divergeant de caractères pour s'approprier les places
vacantes dans Tordre de la nature, tendront constamment à
supplanter et à détruire les sous-groupes les plus anciens et les
moins développés; tandis que de petits groupes épars et des
sous-groupes inférieurs (iniront par disparaître.

Si nous essayons de préjuger l'avenir, nous pouvons prédire
presque avec certitude que ce sont les groupes d'organismes au-
jourd'hui étendus et triomphants, ceux dont la série spécifique
est le plus compacte, c'est-à-dire qui n'ont encore souffert que
peu d'extinctions, qui continueront de s'accroître pendant une
longue période. Mais quels sont ceux qui prévaudront en der-
nier résultat? Nul ne saurait le prévoir : car nous savons que
des groupes nombreux, autrefois considérablement développés,
sont aujourd'hui disparus. Nous pouvons de fnême prophétiser,
d'après l'accroissement rapide et continu des groupes domi-
nants, qu'une multitude de groupes inférieurs s'éteindront en-
tièrement, sans laisser de descendants modifiés et, conséquem-
ment, que parmi les espèces vivantes à une époque donnée, il
en est seulement un fort petit nombre qui enverront des des-
cendants jusque dans un avenir très-éloigné.

J'aurai à revenir sur ce sujet dans le chapitre où je traiterai
de la classification. J'ajouterai seulement, quant à présent,
qu'en partant de ces deux principes : premièrement, qu'un
très-petit nombre des plus anciennes espèces ont laissé des

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144                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

descendants; secondement, que tous les descendants de la
même espèce, par une évolution lente et successive, arrivent à
former une classe ; il devient facile de comprendre pourquoi il
il n'existe qu'un très-petit nombre de classes dans chaque divi-
sion du règne végétal et du règne animal ; et quoiqu'un très-
petit nombre des plus anciennes espèces aient encore de nos
jours une postérité vivante et modifiée, cependant, dès les plus
anciennes époques géologiques, la terre peut avoir été peuplée
d'un nombre d'espèces, de genres, de familles, d'ordres ou de
classes aussi considérable qu'aujourd'hui l.

XIII. Du profrè» organique. — Comme nous l'avons vu, la
sélection naturelle agit exclusivement par la conservation et
l'accumulation successive des variations accidentelles qui sont
en quelque chose avantageuses à chaque être, en raison des
conditions de vie organiques ou inorganiques sous lesquelles
il est appelé à vivre. Elle a pour résultat final que toute forme
vivante doit devenir de plus en plus parfaite, relativement à ses
conditions d'existence. Or, ce perfectionnement continuel des
individus organisés doit inévitablement conduire au progrès
général de l'organisme, parmi la majorité des êtres vivants
répandus à la surface de la terre.

Mais nous touchons ici à un problème très-compliqué : car
les naturalistes n'ont pas encore défini, à la satisfaction les uns
des autres, ce qu'on entend par progrès organique. Parmi les
vertébrés, le degré d'intelligence et les ressemblances de struc-
ture avec la structure humaine entrent évidemment en compte.
Au premier abord, on pourrait croire que l'importance des
changements subis par les divers organes d'un être vivant,
depuis le commencement de la vie fœtale jusqu'à l'âge adulte,
sont une mesure de comparaison toujours exacte; cependant il
y a des cas où, comme chez certains crustacés parasites, divers
organes deviennent moins parfaits pendant les dernières phases

1 Seulement chacune de ces divisions et subdivisions devait être moins tranchée en
vertu de la loi de divergence des caractères ; et c'est en effef ce qu'attestent les do-
cuments géologiques qui montrent une aussi grande richesse d'espèces avec une
pauvreté relative de types extrêmes. (Trad.)

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sélection Naturelle.

145

de leur développement, de sorte que l'animal adulte ne saurai
être considéré comme plus élevé que sa larve. En définitive,
c'est la norme adoptée par Von Baer, qui me paraît le plus gé-
néralement applicable et la meilleure. Elle consiste à évaluer
le degré de supériorité d'un être organisé d'après la localisation
et la différenciation plus ou moins parfaite de ses organes et
leur adaptation spéciale à différentes fonctions ou, comme l'ex-
primerait M. Milne Edwards, d'après la division plus ou moins
complète du travail physiologique.

Mais il faut bien reconnaître combien ce problème offre en-
core de sujets d'incertitude, quand on voit que, parmi les
poissons, par exemple, quelques naturalistes placent au pre-
mier rang des genres tels que les Requins (Squales), parce
qu'ils approchent le plus des reptiles ; tandis que d'autres con-
sidèrent au contraire que les poissons osseux ordinaires, de
Tordre des Téléostéens, sont les plus élevés de la série, parce
qu'ils en réalisent mieux le type et qu'ils diffèrent plus com-
plètement des autres classes des vertébrés. Mêmes doutes à
l'égard des plantes, chez lesquelles on ne retrouve plus l'intel-
ligence pour servir de mesure et de guide; de sorte que certains
botanistes donnent le rang supérieur aux plantes qui possè-
dent la série complète de leurs organes, c'est-à-dire des sépales,
des pétales, des étamines et un pistil pleinement développés
dans chaque fleur; d'autres au contraire, avec plus de vérité
probablement, considèrent comme plus élevées dans l'échelle
organique les plantes chez lesquelles les organes sont le plus
différenciés, le plus localisés pour des fonctions spéciales, et en
général moins nombreux pour la même fonction.

Si cette localisation des organes, qui comprend sous sa loi
générale les développements successifs du cerveau comme or-
gane intellectuel, est en réalité le critère le plus certain de la
supériorité organique, il en résulte que la sélection naturelle
tend constamment et nécessairement à élever l'organisationl.
Car tous les physiologistes admettent que la localisation des
organes, leur permettant de mieux remplir leurs fonctions spé-

1 Ou du moins son niveau supérieur et, par le fait/son niveau moyen. (Tfflrf.)

10

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146                            DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

ciales, est avantageuse à chaque être. Or, F accumulation de
variations accidentelles, tendant à localiser les organes chacun
pour des fonctions particulières, est donc du ressort de la sélec-
tion naturelle.

D'un autre côté, d'après le principe que tous les êtres vivants
luttent pour se multiplier en raison géométrique, et pour s'em-
parer de toute place imparfaitement remplie dans l'économie
de la nature, il est aussi très-possible que la sélection naturelle
adapte graduellement un être à une situation telle, que plu-
sieurs de ses organes lui soient inutiles et superflus. En ce cas,
il y aurait donc pour lui rétrogradation dans l'échelle des
organismes.

En somme, l'organisation a-t-elle généralement progressé
depuis les époques géologiques les plus anciennes jusqu'à no*
jours? C'est une question que nous examinerons plus conve-
nablement dans notre chapitre sur la Succession géologique des
êtres organisés.

XIV. PcntoltMe Je» ffomea Inférieure*. — Mais s'il est
vrai que tous les êtres vivants tendent à s'élever dans l'échelle
organique, on peut se demander comment il se fait qu'il existe
encore sur toute la surface du globe une multitude de formes
inférieures et pourquoi, dans chaque grande classe, quelques
formes sont beaucoup plus élevées que d'autres. Pourquoi, en
effet, les formes supérieures n'ont-elles pas partout supplanté
et exterminé les inférieures? Lamarck, qui admettait chez tous
les êtres organisés une tendance naturelle à progresser, semble
avoir si bien compris le poids de cette objection qu'il a dii, pour
y répondre, supposer que de nouveaux êtres d'ordre inférieur
se formaient continuellement par voie de génération spontanée.
J'ai à peine besoin de dire ici que la science, dans son état
actuel, n'admet pas en général que des êtres vivants s'élaborent
encore de nos jours au sein de la matière inorganique1.

* Ceci répond suffisamment à certains critiques français qui ont confondu la ques-
tion de l'origine des formes spécifiques par voie de modifications successives aTec
celle des générations spontanées. 11 ne nous appartient pas déjuger ici de la valeur
des expériences et des opinions de H. Pouchet ; nous voulons seulement dire qu'elles

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SÉLECTION NATURELLE.                                      ii7

D'après ma théorie, l'existence permanente d'organismes in-
férieurs n'offre aucune de ces difficultés ; car la sélection natu-
relle n'implique aucune loi nécessaire et universelle de déve-
loppement et de progrès. Elle se saisit seulement de toute
variation qui se présente, lorsqu'elle est avantageuse à l'espèce
ou à ses représentants par rapport à leurs relations mutuelles
et complexes. Or, quel avantage pourrait-il y avoir pour un
animalcule Infusoire, pour un Ver intestinal ou même pour un
Ver de terre à être doué d'une organisation élevée? Si ces
diverses formes vivantes n'ont aucun avantage à progresser,
elles ne feront donc aucun progrès ou progresseront seulement
sous de légers rapports, par suite de l'action sélective qui
tend seulement à les adapter de mieux en mieux à leurs condi-
tions d'existence, mais nullement à changer à ces conditions.
De sorte qu'elles peuvent demeurer dans leur infériorité actuelle
pendant une suite indéfinie d'époques géologiques. Et, en effet,
nous savons, d'après les documents paléontologiques, que plu-
sieurs des formes les moins élevées de la série organique, telles
que les Infusoires et les Rhizopodes, sont demeurées, pendant
d'immenses périodes, à peu près dans l'état où nous les voyons
aujourd'hui. Mais il n'en faudrait pas conclure que la plupart
des formes inférieures actuelles n'ont en rien progressé depuis
la première aube de la vie terrestre ; car tout naturaliste qui a
disséqué quelques-uns des êtres aujourd'hui rangés aux degrés
les pkis bas de l'échelle naturelle, n'a pu manquer d'être frappé
de la beauté réellement merveilleuse de leur organisation.

Les grandes différences qu'on observe entre les degrés divers
d'organisation qui composent, chaque groupe naturel pour-
raient donner lieu aux mêmes considérations. Comment expli-
quer autrement, par exemple, la coexistence des mammifères
et des poissons parmi les vertébrés, celle de l'Homme et de
l'Ornithorynque parmi les mammifères, ou parmi les poissons,
celle du Requin, et de l'Amphioxus (Branchiostoma), qui, par
l'extrême simplicité de sa structure an atomique, approche des

n'ont aucun lien nécessaire avec les théories de M. Darwin, qui, ou le Toit, n'admet
pas que les gi'iirrations spontanées soient un fait encore scientifiquement établi
tant préjuger qu'H ne puisse j»as l'être un jour. (Trad.)

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14S                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

invertébrés? Mais les mammifères et les poissons entrent si rare-
ment en concurrence, que le progrès de certains représentants
de la première de ces deux classes, ou même de la classe tout
entière jusqu'au plus haut degré possible d'organisation, ne la
conduirait pas à prendre la place de la seconde et à l'exter-
miner. Il est admis en physiologie que le cerveau, pour acquérir
une grande activité, a besoin d'être baigné de sang chaud, ce
qui exige une respiration aérienne; de sorte que les mammi-
fères à sang chaud qui habitent les eaux y vivent à quelques
égards avec quelque désavantage comparativement aux pois-
sons. Parmi ces derniers, les membres delà famille des Requins
n'ont probablement aucune tendance à supplanter l'Amphioxus;
et la concurrence vitale ne doit guère exister pour ce dernier
que contre des invertébrés. Les trois derniers ordres des mam-
mifères, c'est-à-dire les Marsupiaux, les Édentés et les Rongeurs,
habitent ensemble les mêmes régions de l'Amérique du Sud,
avec de nombreux Singes, et, probablement, ils interfèrent peu
les unes avec les autres. C'est pourquoi, bien qu'en somme
le niveau supérieur de l'organisation se soit continuellement
élevé et s'élève encore dans le monde, cependant, l'échelle pré-
sentera toujours tous les degrés possibles de perfection ; car
les progrès de certaines classes tout entières, ou de certains
membres de chaque classe, ne conduisent pas nécessairement
à l'extinction des groupes avec lesquels ils n'entrent pas en
concurrence, Si en quelques cas, ainsi que nous le verrons
autre part, des organismes inférieurs semblent s'être perpétués
jusqu'aujourd'hui, c'est sans doute grâce à ce qu'ils ont tou-
jours habité des stations particulières complètement isolées, où
ils ont été soumis à une concurrence moins vive, et où ils n'ont
existé qu'en petit nombre, ce qui a retardé pour eux les chan-
ces de variations favorables, ainsi que nous l'avons déjà vu
autre part.

En (in de compte, il y a plusieurs causes très-diverses pour
que des organismes d'ordres inférieurs existent actuellement en
grand nombre dans le monde entier. Des variations favorables
peuvent ne s'être jamais présentées, de sorte que la sélection
naturelle n'a pu agir en les accumulant. Il est probable même

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SÉLECTION NATURELLE.                                      140

que le laps de temps écoulé entre la formation d'un type et son
extinction ne suffit jamais à réaliser pour ce type toute la
somme possible de progrès et de développements. Quelquefois
seulement il peut y avoir eu ce qu'on peut appeler un dévelop-
pement rétrogressif de l'organisation vers des types inférieurs *.
Mais la raison principale de Ta persistance des types inférieurs,
c'est qu'une organisation très-élevée ne saurait être d'aucune
utilité à des êtres destinés à vivre dans des conditions de vie
très-simples, et pourrait même leur être nuisible, en ce que,
d'une structure plus délicate, elle serait exposée à des désor-
dres plus graves et plus fréquents.

On a fait une autre objection diamétralement opposée à celles
que nous venons d'examiner. Quand on se reporte en esprit à
l'aube de la vie terrestre, à l'époque où nous devons nous re-
présenter tous les êtres organisés comme pourvus chacun de la
plus simple structure possible, on se demande comment les
premiers pas ont pu s'opérer vers la différenciation et la loca-
lisation des organes pour des fonctions de plus en plus spé-
ciales. Je ne saurais résoudre complètement ce problème ; et,
comme nous n'avons aucun fait pour nous guider dans la re-
cherche d'une solution, ou peut regarder toute spéculation sur
ce sujet comme oiseuse et sans base. Mais rien ne fait supposer
que la concurrence vitale n'ait pas existé alors comme aujour-
d'hui, et que la sélection naturelle, par conséquent, n'ait pu
agir avant qu'un grand nombre de formes différentes fussent
produites \ Des variations survenues chez une seule espèce con-
finée dans une région isolée peuvent lui être avantageuses ; et
si ces variations se conservent et s'accumulent, toute la masse
des individus peut s'en trouver modifiée, ou il peut en résulter

f Ce qu'il ne faut pas confondre avec la décadence de ces mêmes types, laquelle
pnkède leur extinction. (Trad.)

* On peut même affirmer, au contraire, que la concurrence devait être d'autant
plu» rive que tous les êtres vivants étaient plus uniformes; et comme, plus les es-
pèces sont placées bas dans l'échelle des organismes, plus la raison géométrique de
l'or multiplication est élevée, il y a donc double raison pour que la sélection natu-
rclb» ait agi avec plus d'intensité autrefois qu'aujourd'hui ; et il se pourrait qu'en
moywine générale son mouvement progressif fût uniformément retardé, en raison
lirecte du degré d'élévation du niveau supérieur de l'organisation. (Tra4.)

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150

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

deux formes très-distinctes. Mais connue je l'ai déjà dit dans mon
introduction, nul ne doit s'étonner qu'il reste encore beaucoup
de choses inexpliquées sur l'origine des espèces, si Ton songe
à notre profonde ignorance concernant les relations mutuelles
des habitants du monde, durant les époques successives de son
histoire.

XV. Bimmi 4e diverse* objeedo—. — Je dois examiner ici
diverses objections qu'on a faites à mes théories, d'autant plus
que les questions précédentes en recevront encore quelque lu-
mière. De ce qu'aucun des animaux ou des plantes de l'Egypte
dont nous savons quelque chose n'a changé pendant ces der-
niers trois mille ans, on a voulu inférer qu'aucune autre espèce
ne s'était modifiée en d'autres parties du monde. Mais les nom-
breux animaux qui sont demeurés sans modification depuis le
commencement de la période glaciaire auraient pu fournir un
argument incomparablement plus fort ; car ils ont été exposés à
de grands changements de climats, et ont émigré à de grandes
distances; tandis qu'en Egypte, depuis ces trois mille ans, les
conditions de la vie, autant du moins que nous pouvons le sa-
voir, sont demeurées parfaitement les mêmes. Cette absence de
modifications depuis la période glaciaire serait un argument de
quelque valeur contre l'hypothèse d'une loi de développement
nécessaire et innée; mais il est sans force contre la théorie de
sélection naturelle, qui implique seulement que des variations,
accidentellement produites dans une espèce quelconque entre
toutes, se conservent sous de favorables conditions. Ainsi que
l'a fait remarquer M. Fawcett, que penserait-on-d'un homme
qui, parce qu'il pourrait démontrer que le Mont-Blanc et les
autres pics alpestres avaient exactement la même hauteur il y a
trois mille ans qu'aujourd'hui, en conclurait que ces montagnes
ne se sont jamais lentement soulevées, et que la hauteur d'an-
tres montagnes et d'autres parties du monde ne s'est pas accrue
lentement et récemment?

Si la sélection naturelle est si puissante, pourquoi tel ou tel
organe ne s'est-il pas depuis peu modifié et perfectionné? Pour-
quoi la trompe de l'Abeille domestique ne s'est-elle pas allongée

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SÉLECTION NATURELLE.

151

de manière à atteindre le nectar du Trèfle rouge? Pourquoi l'Au-
truche n'a-t-elle pas acquis la faculté de voler? Mais il serait vrai
que chacun de ces divers organes eût accidentellement varié
dans la direction voulue, et qu'il se fût écoulé un temps suffisant
pour que le lent travail de sélection naturelle eût accumulé ces
variations, entravé comme il l'aurait été par les croisements et
la tendance de réversion ; qui prétendra connaître assez bien
l'ensemble des rapports complètes sous lesquels peut vivre un
être organisé quelconque, pour affirmer que telle ou telle mo-
dification lui serait avantageuse? Sommes-nous sûrs qu'une
trompe plus longue ne serait pas nuisible à l'Abeille domes-
tique pour sucer le nectar des innombrables petites fleurs
qu'elle butine? Sommes-nous sûrs encore qu'une longue trompe
n'entraînerait pas, en vertu de la corrélation de croissance,
l'accroissement des autres parties de la bouche, et ne mettrait
pas obstacle au travail si délicat de la construction des cellules?
Quant à l'Autruche, un moment de réflexion suffira pour com-
prendre quel énorme accroissement de nourriture il faudrait à
cet oiseau du désert pour acquérir la force de mouvoir dans les
airs son énorme corps. Mais des objections si peu réfléchies sont
à peine dignes d'examen.

L'éminent professeur de paléontologie Bronn a joint à la
traduction allemande de cet ouvrage quelques objections à mes
théories et des remarques qui les appuient. Parmi ses objec-
tions, quelques-unes me semblent de peu d'importance; d'au-
tres proviennent de malentendus ; et j'ai répondu incidemment.
en divers passages de cet ouvrage, à celles qui m'ont paru avoir
quelque valeur. Le savant paléontologiste me prête à tort l'idée
erronée que toutes les espèces d'une contrée se transforment en
même temps, et demande avec raison pourquoi toutes les for-
mes vivantes n'offrent pas une masse toujours changeante d'une
inextricable confusion. Mais il nous suffit qu'un nombre de
formes seulement varient à la fois, et nul ne contestera qu'il
n'en soit ainsi. Il se demande comment il peut se faire, d'après
la loi de sélection naturelle, qu'une variété nombreuse en indi-
vidus vive à côté de l'espèce mère dont elle descend : puisque
cette variété, pendant sa formation, doit avoir supplanté les

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152                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

formes intermédiaires entre elle et l'espèce mère, on ne peut
comprendre qu'elle n'ait pas supplanté l'espèce mère elle-
même. Mais si la variété et son espèce mère se sont adaptées à
des habitudes de vie légèrement différentes, elles peuvent vivre
ensemble, bien que, parmi les animaux qui croisent librement
et se meuvent à volonté, les variétés semblent devoir être géné-
ralement confinées dans des localités distinctes. Peut-on sou-
tenir d'ailleurs que des variétés végétales, ou appartenant aux
ordres inférieurs du règne animal, soient souvent très-répan-
dues à côté delà forme mère? Laissant de côté les espèces po-
lymorphes dont les innombrables variations ne paraissent ni
avantageuses, ni nuisibles aux individus chez lesquels elles se
manifestent, et qui ne sont jamais devenues fixes ; laissant de côté
aussi les déviations temporaires, telles que l'albinisme, etc.,
j'ai l'opinion que les variétés et leurs souches mères habitent en
général, soit des stations distinctes, telles que les montagnes
et les plaines, les lieux humides ou les lieux secs, soit enfin des
régions séparées.

Le professeur Bronn observe encore avec justesse que les
espèces distinctes ne diffèrent pas les unes des autres en un
seul de leurs caractères, mais le plus souvent en plusieurs ou
même en un grand nombre, et il se demande comment la sé-
lection naturelle peut avoir simultanément affecté plusieurs
parties de l'organisation. Mais il n'est pas probable que toutes
ces différences se soient produites à la fois, et les lois mysté-
rieuses de la corrélation de croissance peuvent certainement
rendre compte de beaucoup de modifications simultanées, sinon
les expliquer toutes. Nous observons partout des faits analogues
chez nos variétés domestiques : quoiqu'elles puissent différer
des autres races de la même espèce en l'un de leurs organes
principalement, cependant les autres parties de leur organisa-
tion offrent toujours quelques différences.

Le savant allemand fait une autre objection d'une grande
force : comment la sélection naturelle explique-t-elle que les
diverses espèces de Souris ou de Lièvres, qui descendent, je dois
le faire remarquer, d'un parent commun dont les caractères
sont inconnus, ont la queue ou les oreilles plus courtes ou plus

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SÉLECTION NATURELLE.                                       453

longues, et le poil de différentes couleurs? Comment explique-
t-elle encore qu'une plante ait des feuilles pointues, et l'espèce
voisine des feuilles obtuses? Je ne saurais trouver de réponses
précises à de semblables questions. Mais d'après l'hypothèse des
créations indépendantes, ces différences n'ont-elles aucune
raison d'être? Qu'elles aient une utilité directe, ou qu'elles
soient dues à la corrélation de croissance, elles peuvent résulter
de la conservation par sélection naturelle de variations directe-
ment avantageuses ou de variations corrélatives. Je crois à la
théorie de descendance modifiée, bien que tel ou tel change-
ment particulier de l'organisation ne puisse encore être expliqué
dans l'état actuel de nos connaissances, parce que cette théorie
rattache les uns aux autres un grand nombre des phénomènes
généraux de la nature, et qu'elle les explique en général, comme
nous le verrons dans les derniers chapitres de ce livre.

Un botaniste distingué, M. H. C. Watson, pense que j'ai exa-
géré l'importance de la loi de divergence des caractères dont il
parait cependant admettre l'existence ; mais il croit que la con-
vergence des caractères, comme on pourrait l'appeler, a aussi
joué son rôle dans l'économie organique. C'est une question
très-compliquée que je ne puis examiner ici. Je dirai seulement
que si deux espèces ou deux genres étroitement alliés produi-
sent un grand nombre d'espèces nouvelles et divergentes, il est
possible que parmi celles-ci il s'en trouve dans les formes
extrêmes des deux séries qui approchent suffisamment les unes
des autres pour être, par le fait de cette ressemblance, classées
dans le même genre. Il en résulterait que ces deux genres se
seraient ainsi fondus en convergeant dans un seul plus riche en
formes; mais en raison de la force du principe d'hérédité, il
semble difficile que ces deux groupes d'espèces nouvelles ne
forment pas au moins deux sections bien tranchées dans ce
genre supposé unique1.

1 D'autant plus qu'il s'établirait une concurrence si vive entre ces formes analo-
gues, quoique nos parentes, qu'elles ne pourraient coexister, à moins d'habiter des
stations toutes différentes où cependant les conditions de vie seraient identiques ; or,
c'est là un cas extraordinaire qui ne peut se présenter que très-rarement, bien qu'il
n'ait rien d'impossible t qu'il puisse servir à expliquer quelques faits excep-
tionnels. [Trad.)

[page break]

154

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

XVI. Hnltlplteaflon Indéfinie de* formes uptelBqmem. —

M. Watson a objecté aussi que l'action continue de la sélection
naturelle avec divergence de caractères tendrait à former un
nombre indéfini de formes spécifiques. Pour ce qui concerne
les conditions dévie purement inorganiques, il me semble qu'un
nombre assez borné d'espèces suffirait à s'adapter à tontes les
combinaisons possibles de chaleur, d'humidité, etc.; mais
j'admets pleinement que les relations réciproques des êtres or-
ganisés ont une beaucoup plus grande importance ; et qu'à me-
sure que le nombre des espèces en chaque contrée va s'accrois-
sant, les conditions organiques de la vie doivent aussi devenir
de plus en plus complexes. Il ne semble donc pas, au premier
abord, qu'il existe de limites à la somme des diversifications
profitables de structure, et, par conséquent, aucune borne à
l'accroissement du nombre des espèces. Nous ignorons si même
la contrée la plus féconde est peuplée au maximun des formes
spécifiques qu'elle peut nourrir. Ainsi, au cap de Bonne-Espé-
rance et en Australie, où vivent un nombre si étonnant d'es-
pèces, beaucoup de plantes européennes se sont néanmoins na-
turalisées.

Cependant les documents géologiques établissent qu'au
moins pendant la longue durée de la période tertiaire le nom-
bre des espèces de Mollusques, et probablement de Mammifères,
ne s'est pas beaucoup ou même pas du tout accru. Quel est donc
l'obstacle qui s'oppose à la multiplication indéfinie du nombre
des formes spécifiques? C'est que la somme totale de vie pos-
sible, dans une aire géographique quelconque, doit avoir une
limite dépendante en grande partie des conditions physiques
locales; et je neveux pas parler ici du nombre des espèces, mais
du nombre des individus en masse1. Si donc une contrée était

1 Otte limite elle-même n'est pas absolue. La quantité de vie possible peut aug-
menter, et cette augmentation est justement une conséquence de la loi de diver-
gence des caractères. Car la quantité de vie possible augmente avec la complexité
des rapports mutuels des êtres organisés, c'est-à-dire en raison du nombre des degrés
que comprend, dans un lieu donné, La série des êtres organisés qui vivent les uns
nux dépens des autres. Or, plus la diversité organique est grande et plus les termes
extrêmes de l'échelle des êtres vivants sont éloignés, plus les degrés de la série de*
êtres qui vivent aux dépens les uns des autres sont nombreux et plus, par conséquent,

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SÉLECTION NATURELLE.                                      155

habitée par un très-grand nombre d'espèces, chacune d'elles,
ou au moins le grand nombre, ne pourraient être représentées
que par un très-petit nombre d'individus. Or, de telles espèces
seraient très-exposées à être exterminées, ne serait-ce que par
suite des variations accidentelles qui surviennent dans le nom-
bre de leurs ennemis ou dans la succession des saisons. Le
procédé d'extinction en pareil cas serait donc rapide, tandis que
la production d'espèces nouvelles serait très-lente. Qu'on se re-
présente le cas extrême où l'Angleterre contiendrait autant
d'espèces différentes qu'elle contient aujourd'hui d'individus,
le premier hiver rigoureux, de même que le premier été un
peu sec, exterminerait des milliers d'espèces.

Dans toute contrée où le nombre des espèces s'accroîtrait in-
définiment, chaque espèce deviendrait rare ; et d'après les prin-
cipes que nous avons posés, les espèces rares doivent, dans une
l>ériode donnée, présenter très-peu de variations favorables ;
de sorte que la formation d'espèces nouvelles se trouverait ra-
lentie d'autant. Lorsqu'une espèce devient très-rare, les croi-
sements entre proches parents, en la rendant moins féconde,
viennent hâter son extermination : quelques naturalistes ont
pensé que cette cause devait avoir contribué à l'extinction
des Aurochs en Lithuanie, du Cerf en Ecosse, des Ours en
Norvège, etc.

Certains animaux sont exactement adaptés pour se nourrir
d'autres êtres; mais si ces autres êtres avaient été rares, il
n'aurait été d'aucun avantage à de pareilles espèces d'être si
bien adaptées à leur proie, de sorte que de pareilles espèces
n'auraient pu être formées par sélection naturelle,

Mais l'argument le plus important de tous, c'est qu'une
esjwce dominante, qui a déjà vaincu beaucoup de concurrents
dans sa contrée natale, doit tendre généralement à se multi-
plier d'autant plus vite et à en supplanter d'autres encore ;

la quantité de vie possible s'accroît, puisque c'est une loi presque générale que les
êtres d'organisation inférieure serrent de proie aux êtres d'organisation supérieure.
Il en résulte que la loi de divergence des caractères permet bien une certaine
angirientation du nombre des espèces qui vivent dans uu même lieu, de même qu'une
augmentation du nombre total de leurs représentants : en somme, elle a donc pour
résultat un accroissement de la quantité d* vie possible. (Trad.)

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150

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

car, ainsi que l'a démontré Alphonse de Candolle, plus une es-
pèce se répand, plus elle tend généralement à se répandre.
Conséquemment, elle aura chance d'exterminer plusieurs espèces
en diverses régions, et d'arrêter ainsi l'accroissement anormal
du nombre des formes spécifiques sur le globe. Le docteur
Hooker a récemment démontré que dans le coin Sud-Est de
rAustralie, où récemment de nombreux envahisseurs Tenus
de différents points du monde se sont successivement établis,
les espèces indigènes ont été de beaucoup réduites en nombre.
Quel poids faut-il accorder à chacune de ces diverses causes
de limitation du nombre des espèces? Je ne prétends pas le
décider, mais elles doivent agir conjointement pour entraver
dans chaque contrée la tendance à leur multiplication indé-
finie.

XVII. Bémoné. — Si, durant le cours longtemps continué des
temps et sous les conditions de vie variables, les êtres vivants
varient, si peu que ce soit, dans les diverses parties de leur
organisation, et je pense qu'on ne saurait le contester ; si,
d'autre part, il résulte de la haute progression géométrique en
raison de laquelle toute espèce tend à se multiplier, que tout
individu, à certain âge, en certaines saisons ou en certaines
années, doit soutenir une lutte ardente pour ses moyens d'exis-
tence, ce qui n'est pas moins évident; considérant, enfin,
qu'une diversité infinie dans la structure, la constitution et les
habitudes des êtres organisés, leur est avantageuse dans leurs
rapports infiniment complexes, soit entre eux, soit avec leurs
conditions de vie ; il serait extraordinaire qu'aucune variation
ne se produisît jamais à leur propre avantage, de la même
manière que se produisent les variations utiles à l'homme. Mais
si des variations utiles aux êtres vivants eux-mêmes se produi-
sent parfois, assurément les individus chez lesquels elles se
manifestent ont les plus grandes chances d'être épargnés dans
la guerre qui résulte de la concurrence vitale ; et en vertu du
puissant principe d'hérédité, il y aura chez eux une tendance
prononcée à léguer ces mêmes caractères accidentels à leur
postérité. Cette loi de conservation, je l'ai nommée, pour être

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SÉLECTION NATURELLE.                                        457

bref, Sélection naturelle. Elle tend au perfectionnement de
chaque créature vivante, par rapport à ses conditions de vie
organiques ou inorganiques, et, conséquemment, dans la plu-
part des cas, à ce qu'on doit regarder comme un progrès de
l'organisation. Néanmoins des formes simples et inférieures
peuvent se perpétuer pendant longtemps si elles sont conve-
nablement adaptées à leurs simples conditions de vie.

La sélection naturelle, en vertu de ce principe que les parti-
cularités d'organisme s'héritent à des âges correspondants,
peut modifier la graine, l'œuf ou les petits, aussi aisément que
l'adulte. Parmi un grand nombre d'animaux, la sélection
sexuelle vient en aide à la sélection spécifique, en assurant aux
mâles les plus vigoureux et les mieux adaptés une postérité plus
nombreuse. La sélection sexuelle agissant en ce cas surtout
pour donner aux mâles seuls les caractères particuliers qui
leur sont utiles dans leurs luttes contre d'autres mâles.

Que la sélection naturelle ait réellement agi pendant toute la
durée des siècles passés pour modifier et adapter les diverses for-
mes vivantes à leurs diverses conditions de vie et à leurs différen-
tes stations, on en devra décider d'après la teneur générale des
chapitres qui vont suivre, et la valeur des preuves ou des proba-
bilités qu'ils contiennent. Mais nous voyons déjà comment elle
implique l'extinction successive des espèces, et la géologie nous
apprend quel rôle important l'extinction a joué dans l'histoire du
monde.

La sélection naturelle a encore pour conséquence la diver-
gence des caractères ; car, plus les êtres organisés diffèrent par
leur structure, leur constitution et leurs habitudes, plus aussi
est grand le nombre de ceux qui peuvent vivre dans la même
région. Nous en voyons la preuve chez les habitants d'un district
limité quelconque, et chez les espèces naturalisées. Il en résulte
que durant la période de modification des descendants d'une
espèce quelconque, et en raison de la lutte incessante de toutes
les espèces pour s'accroître en nombre, chacune au détriment
des autres, plus les descendants de cette même espèce variable
se diversifieront, plus aussi ils auront chance de l'emporter sur
leurs rivaux dans la bataille de la vie. Aussi les petites diffé-

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458                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

rences qui distinguent les variétés de la même espèce tendent
constamment à s'accroître, jusqu'à ce qu'elles égalent les diffé-
rences plus profondes qui séparent les espèces du même genre,
ou même les genres distincts.

Nous avons vu que ce sont les espèces communes, très-répan-
dues dans de vastes et nombreuses régions, et appartenant aux
plus grands genres de chaque classe, qui varient le plus.
D'autre part elles tendent à transmettre à leur postérité modi-
fiée cette supériorité qui les a rendues elles-mêmes dominantes
dans les contrées qu'elles habitent. Nous venons de voir aussi
que la sélection naturelle conduit à la divergence des caractères
et à l'extinction fréquente des formes intermédiaires et moins
parfaites. A l'aide de ces principes, on peut aisément expli-
quer les affinités naturelles des innombrables êtres organisés
qui vivent à la surface de la terre, et les particularités plus ou
moins caractéristiques qui distinguent chaque classe. Un fait
vraiment merveilleux, mais que la grande habitude que nous
avons de le voir nous fait souvent trop négliger, c'est que tous
les animaux et toutes les plantes, à travers le temps comme
à travers l'espace, soient en relation les unes avec les autres,
de manière à former des groupes subordonnés à d'autres grou-
pes. Ainsi, nous voyons d'abord les variétés de la même espèce
aussi étroitement alliées que possible entre elles, puis les es-
pèces de même genre moins étroitement et plus inégalement
alliées. Les espèces de genres distincts sont beaucoup moins pro-
ches encore, et les genres plus ou moins semblables forment des
sous-familles, des ordres, des familles, des sous-classes et des
classes. Les divers groupes subordonnés de chaque classe ne
sauraient être rangés sur une seule ligne, mais semblent plutôt
se rattacher en rayonnant à certains points ou centres, et
ceux-ci à d'autres centres, et toujours ainsi, selon des cercles
presque sans fin. Au point de vue de la création indépendante
des espèces, je ne saurais trouver aucune explication raison-
nable de ce grand fait de la classification naturelle des êtres
organisés ; tandis que selon ma manière de voir ce groupe-
ment des formes vivantes autour de centres dont elles s'éloi-
gnent en divergeant s'explique par l'hérédité et par l'action

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SÉLECTION NATURELLE.

159

complexe de la sélection naturelle, impliquant la divergence des
caractères, ainsi que nous Parons montré dans le chapitre pré-
cédent.

On a quelquefois représenté les affinités des êtres de même
classe sous la figure d'un grand arbre : cette comparaison est
très-exacte. Les rameaux et les bourgeons représentent les espè-
ces mantes ; ceux qui ont végété et fleuri pendant les années
précédentes représentent la succession des espèces éteintes. À
chaque saison de croissance, tous les rameaux se sont efforcés
de se ramifier encore de tous côtés, et de vaincre jusqu'à
extermination les branches et rameaux voisins, de la même
manière que les espèces et groupes d'espèces se sont efforcés
de vaincre d'autres espèces dans la grande bataille de la vie.
Les bifurcations du tronc divisées en grandes branches, et celles-
ci en branches de moins en moins grosses, ont été elles-mêmes
un jour, lorsque l'arbre était jeune, de simples bourgeons ; et
cette connexion entre les bourgeons passés et présents, au
moyen de branches ramifiées, représente parfaitement la clas-
sification de toutes les espèces vivantes et éteintes en groupes
subordonnés à d'autres groupes. Des nombreux bourgeons qui
florissaient lorsque l'arbre n'était qu'un arbuste, deux ou trois
seulement, devenus maintenant de grandes branches, ont sur-
vécu et portent aujourd'hui encore toutes les autres branches ;
de même, parmi les espèces qui vécurent à des époques géolo-
giques très-reculées, un bien petit nombre ont encore aujour-
d'hui des descendants modifiés. Dès la première phase du déve-
loppement de l'arbre, plusieurs des rameaux qui auraient pu
devenir plus tard des branches principales se sont desséchés et
sont tombés ; et ces branches perdues, de grandeurs diverses,
peuvent représenter ces ordres entiers, ces familles, ces genres
qui n'ont aujourd'hui aucun représentant vivant, et qui ne nous
sont connus qu'à l'état fossile. Comme l'on voit ici et là un jet
fragile et mince s'élancer d'un des nœuds inférieurs d'un arbre,
et arriver plein de vie jusqu'à son sommet, lorsque des chances
heureuses le favorisent ; de même nous voyons de rares ani-
maux* tels que l'Ornithorynque et le Lepidosirène, qui, à
quelques égards, rattachent l'un à l'autre par leurs affinités

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160                               DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

deux embranchements principaux de l'organisation, arriver
jusqu'à notre époque, apparemment soustraits aux fatalités de
la concurrence par la situation protectrice de leur station.
Comme les bourgeons, en se développant, donnent naissance à
de nouveaux bourgeons, et comme ceux-ci, lorsqu'ils sont
vigoureux, végètent avec force et dépassent de tous côtés beau-
coup de branches plus faibles ; ainsi, par une suite de généra-
tions non interrompues, il en a été, je crois, du grand arbre de
la vie qui remplit l'écorce de la terre des débris de ses bran-
ches mortes et rompues, et qui en couvre la surface de ses
ramifications toujours nouvelles et toujours brillantes.

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CHAPITRE V

LOIS BE LA VARIABILITÉ

I. KiïcU des conditions extérieures. — II. Effets de l'usage ou du défaut d'exer-
cice des organes en relation avec la sélection naturelle ; organes du vol et de la
vue.— III. Acclimatation. — IV. Corrélations de croissance; fausses corréla-
tion*. — V. Compensation et économie de croissance. — VI. Les organes multi-
ple* et rudimentaires sont très-variables. — VU. Les organes extraordimûrement
développ'ssont très-variables. —VIII. Les caractères spéciiiques sont plus varia-
bles que les caractères génériques. —IX. Les caractères sexuels secondaires sont
très-variables.— X. Les espèces de même genre varient d'une manière analogue
ou reviennent i d'anciens caractères perdus. — XI. Résumé.

I. Effet* des coaulUlom extérieures. — En général, j'ai con-
sidéré jusqu'ici les variations fréquentes et multiformes des
cires organisés à l'état domestique, et les variations moins pro-
fondes et plus rares qu'on observe à l'état de nature, comme
purement dues au hasard. Mais cette expression n'est ici qu'un
aveu de l'ignorance où nous sommes des causes de chaque va-
riation particulière.

Quelques auteurs pensent que le système reproducteur a tout
autant pour fonction de produire des différences individuelles
ou de légères variations, que /l'assurer à l'enfant la ressem-
blance exacte de ses parents. Mais comme la variabilité est
beaucoup plus grande, et les monstruosités plus fréquentes à
l'état domestique ou cultivé qu'à l'état sauvage, il faut bien
admettre que les conditions de vie auxquelles les représentants
d'une espèce sont exposés pendant plusieurs générations ont
quelque influence sur les déviations de type de leurs descen-
dants.

J'ai déjà établi1, il est vrai, sans pouvoir donner la longue

1 Oiap. i,p. 15.

11

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162                                DE LORIGLNE DES ESPÈCES.

liste des preuves que j'ai rassemblées à ce sujet, que le sys-
tème reproducteur est éminemment susceptible d'être troublé
dans ses fonctions par un changement dans les conditions do
vie, et que le désordre de ce système chez les parents me pa-
raît être la cause principale de la nature variable et plastique
des descendants. C'est avant l'union nécessaire à la formation
d'un nouvel être que l'élément sexuel, mâle ou femelle, semble
généralement susceptible d'être affecté. Ainsi, chez les plantes
folles, le bourgeon seul, qui dans ses premières phases ne dif-
fère pas essentiellement d'un ovule, se ressent du trouble ap-
porté aux conditions de vie de la plante mère. Mais pourquoi
tel ou tel organe varie-t-il plus ou moins par suite du désordre
survenu dans le système reproducteur? C'est ce que nous igno-
rons complètement. Néanmoins nous pouvons çà et là sur-
prendre quelque faible rayon de lumière pour nous guider
dans nos recherches sur cette question, et pour nous donner
au moins la certitude que toute variation de type, si légère
qu'elle soit, a sa cause bien déterminée dans l'ordre de la na-
ture.

Quel est l'effet direct que les différences de climat, de nour-
riture, etc., peuvent produire sur un être quelconque? C'esl
une question bien diflicile à résoudre. Cet effet me paraît beau-
coup moins important sur les animaux que sur les plantes;
mais ce que nous pouvons affirmer en toute certitude, c'est que
de tels agents ne peuvent être la cause unique des mutuelles
adaptations d'organes, si étonnantes et si compliquées, qu'on
rencontre à chaque pas dans la nature entre les êtres organisés.
11 faut cependant leur accorder quelque influence : ainsi
E.Forbes assure que les mollusques, à la limite méridionale de
leur station ou dans des mers peu profondes, varient et pren*
nent des couleurs plus brillantes que ceux qui vivent plus au
nord,ou à de plus grandes profondeurs. M. Gould pense de même
que les oiseaux qui vivent dans une atmosphère sèche et trans-
parente revêtent un plumage plus éclatant que sous le ciel né-
buleux des îles ou des côtes. Wollaston est également convaincu
que le voisinage de la mer altère les couleurs des insectes; et
Moquin-Tandon a dressé une liste de plantes dont les feuilles

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.

105

plus ou moins ont une tendance à devenir charnues, quand elles
croissent dans le voisinage de la mer, bien qu'elles ne le soient
nullement autre part. On pourrait citer encore d'autres exemples
analogues.

Ce fait que lorsque les variétés d'une espèce viennent à s'é-
teindre dans la zone habitée par d'autres espèces, elles acquièrent
parfois quelques-uns des caractères de celles-ci, s'accorde avec
notre conviction que toutes les formes spécifiques ne sont que
des variétés permanentes et bien tranchées. Ainsi les espèces de
mollusques qui sont confinées dans des mers tropicales ou dans
des mers peu profondes, ont généralement des couleurs plus
vives que celles qui vivent dans des mers froides ou profondes.
Les oiseaux des continents sont, d'après M.Gould, plus brillam-
ment colorés que ceux des îles. Tous les collectionneurs savent
que les espèces d'insectes propres aux côtes sont souvent cui-
vrés ou lurides; et de même les plantes qui vivent exclusivement
sur les bords de la mer sont fréquemment charnues. Selon la
théorie des créations distinctes pour chaque espèce, il faudrait
admettre, par exemple, que tel mollusque a été créé avec de
brillantes couleurs pour habiter une mer chaude; mais que tel
autre est devenu plus vivement coloré, par suite de variations,
quand il s'est étendu dans des eaux moins froides ou moins pro-
fondes.

Quand une variation est de' la moindre utilité à une espèce,
il nous est absolument impossible de déterminer jusqu'à que]
point il faut l'attribuer, d'un côté à l'action accumulatrice de la
sélection naturelle, et de l'autre aux effets directs des condi-
tions de vie. Ainsi, les pelletiers savent bien que les animaux de
la même espèce ont une fourrure d'autant plus belle et plus
épaisse que le climat sous lequel ils ont vécu a été plus rude.
Mais qui peut dire quelle part de cette différence doit être at-
tribuée à ce que les animaux les plus chaudement vêtus ont été
favorisés et protégés durant un grand nombre de générations, et
quelle part provient directement de la sévérité du climat? Ce
qui paraît certain, c'est que cette action directe sur le pelage de
nos animaux domestiques existe dans une certaine mesure.

On pourrait citer des cas où la même variété s'est reproduite

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164                            DE L ORIGINE DES ESPÈCES.

sous des conditions de vie aussi différentes qu'on peut le conce-
voir, et d'autre côté, différentes variétés sont parfois dérivées
de la même espèce sous des conditions toutes semblables, au
moins en apparence. De pareils faits montrent combien les con-
ditions de vie agissent indirectement. Tout naturaliste sait encore
qu'il existe d'innombrables espèces demeurées pures, sans au-
cune variation, quoique vivant sous les climats les plus opposés.
De telles considérations me disposent à accorder très-peu de
valeur à l'action directe des conditions de vie. Indirectement,
ainsi qu'on Ta déjà remarqué, elles semblent jouer un rôle im-
portant en affectant le système reproducteur, et en excitant ainsi
la variabilité; ensuite la sélection naturelle intervient pour ac-
cumuler les variations avantageuses, si légères qu'elles puis-
sent être, jusqu'à ce qu'elles se soient suffisamment développées
pour devenir appréciables pour nous1.

I  L'auteur ne partit pas accorder ici toute sa valeur réelle à l'action locale des
conditions de Tte ou du milieu ambiant dont Geoffroy Saint-Hilaine et Lamarck ont
les premiers reconnu la puissante influence. Si l'effet des conditions de Tie se con-
fond avec celui de la sélection naturelle, c'est peut-être qu'au fond ils ont l'un et
l'autre une cause première identique, qui agit seulement d'une manière plus ou
moins directe et i l'aide d'une série plus ou moins longue de causes secondaires.

Ainsi, la sélection naturelle ne peut accumuler que les variations accidentelles
qui se présentent. Or, toute variation ne peut avoir que trois causes : 1* l'action
directe des conditions locales ou du milieu ambiant sur les générations successives ;
2* la corrélation de croissance; 3* l'hérédité, dont la réversion A des caractères plus
ou moins anciens, et les variations résultant de croisements entre des variétés ou
des individus plus ou moins distincts ne sont que les diverses conséquences.

Parmi ces variations, les unes sont plus ou moins utiles, d'autres sont nuisibles,
les autres sont indifférentes. La sélection naturelle ne peut accumuler que les pre-
mières, elle détruit les secondes, et laisse subsister les troisièmes, que leurs caoses
soient du reste simples ou complexes, directes ou indirectes.

II importerait donc peu de déterminer la part relative d'influence de la sélection
naturelle et des conditions locales : mais la part relative d'action que les conditions
de vie d'une part, la corrélation de croissance et l'hérédité de l'autre, ont prise dans
U production des variations accidentelles qui se sont présentées et qui ont été élues
et perpétuées.

Or, le climat ne peut en effet produire que des variations lentes, mais en génénl
utiles, ou tout au moins indifférentes ; car lorsque l'influence d'un climat est nui-
sible aux représentants d'une espèce, ils meurent le plus souvent sans se reproduire,
surtout i l'état sauvage, ou ne se reproduisent que pendant un petit nombre de
générations. D'ailleurs ils se reproduiraient plus longtemps avec des variations désa-
vantageuses que la sélection naturelle interviendrait pour éteindre la variété naissante
avant qu'elle eût pris des caractères distincts et d'une certaine fixité. Mais il en c»t
tout autrement de la corrélation de croissance, et de l'hérédité ou des croisements
qui peuvent aisément produire des variations considérables, rapides, souvent nuisi-

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.

ir»5

On peut dire jusqu'à un certain point que les conditions de
vie non-seulement causent la variabilité, mais comprennent
également la loi de sélection naturelle ; car il dépend de la
nature de ces conditions qu'une variété, plutôt que l'autre, soit
conservée. Mais la sélection méthodique de l'homme nous montre
ces deux éléments de variations comme bien distincts, les con-
ditions de vie à l'état domestique causant la variabilité, et la
volonté de l'homme, qu'elle agisse, soit consciencieusement,
soit inconsciencieusement, accumulant les variations dans une
certaine direction déterminée.

II. Effet» de l'tMMge on du défont d*exerctee des organe»,
en relation avee la sélection naturelle § organes dn vol et de la
*ne. — Les faits rapportés dans le premier chapitre suffisent,
je pense, à établir que, chez nos animaux domestiques, l'u-

Ues, par rapport aux conditions locales organiques ou inorganiques, et quelquefois
même presque monstrueuses. La sélection naturelle doit donc aYoir en ce cas plus à
détruire qu'à accumuler ; et il me semble établi par cela même que les caractères
de grande utilité, et ceux-là surtout qui présentent le caractère normal d'un déve-
loppement successif et lent, ont en général pour cause première l'action directe et
longtemps continuée des conditions locales ; que ces caractères sont transmis et fixés
par l'hérédité qui détient leur cause seconde ; et qu'ils sont accumulés par la sélec-
tion naturelle qui n'agit qu'en troisième rang. Au contraire, les caractères secon-
daires, peu importants, en quelque chose anormaux, indifférents ou même nuisibles,
ne peuvent être dus qu'à la corrélation de croissance et à l'hérédité, se manifes-
tant dans des circonstances plus ou moins irrégulières, telles que des croisements
entre des variétés assez tranchées pour provoquer un affolement de la race et un
retour à d'anciens caractères perdus. Telle serait l'origine des organes rudiments ires
ou inutiles, des organes de défense ou d'attaque, et, en général, des différences
sexuelles affectant le squelette lui-même. Mais les caractères purement extérieurs,
tek que la couleur, le nombre et la nature des poils, cornes, plumes, écailles ou
tégument, et plus généralement tous ceux qui tiennent à l'enveloppe cutanée doivent
peut-être s'attribuer au climat, comme cause de leur apparition première dans la
race où ils peuvent ensuite se transmettre par hérédité.

Vais l'hérédité, dans ses manifestations régulières ou irrégulières, ne peut guère
agir que sur des caractères déjà anciennement acquis ; de sorte que toute modifica-
tion organique ne doit en réalité avoir que deux causes. L'une est fondamentale et
directe : c'est l'action du milieu ambiant, action toujours actuelle, continuée peit-
dant k série complète des générations successives, et qui comprend comme consé-
quence l'usage ou le défaut d'exercice des organes, le changement des instincts et
des habitudes, la concurrence vitale et ce qui s'ensuit. L'autre est indirecte et en-
core dépendante de la première : c'est la corrélation de croissance. L'hérédité ne
eut que perpétuer les caractères acquis en vertu de ces deux causes, et les modi-
fier au moyen de croisements entre individus distincts chez toutes les espèces uni-
sexuelles; ces croisements devant produire nécessairement des carnctAres nouveaux

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4C0

DE Ï/ORÏGÏNE DES ESPÈCES.

sage fréquent ou continuel de certains organes tend à les déve-
lopper ; tandis que le défaut d'exercice produit au contraire leur
diminution et peu n peu leur atrophie. Toutes ces modifications
sont de plus transmissibles par héritage.

A l'état de liberté naturelle, nous n'avons aucun point de
comparaison d'après lequel nous puissions juger de l'effet pro-
duit par un constant exercice ou une longue inactivité, car
nous ne connaissons pas les formes mères. Mais beaucoup d'ani-
maux présentent une structure qui ne peut s'expliquer que par
l'atrophie successive de certains organes. Ainsi que le professeur
Owen l'a remarqué, il n'y a pas dans la nature de plus grande
anomalie qu'un oiseau qui ne peut voler; et cependant il en est
un certain nombre qui sont dans ce cas. Une espèce de Canard
de l'Amérique du Sud, leMicroptèred'Eyton (Anasbrachyptera
ou Micropienis brachypterus) ne peut que battre la surface
de l'eau avec ses ailes, qui sont presque réduites au même état
que celles du Canard domestique d'Aylesbury. Les plus grands
des oiseaux qui pâturent le sol ne prennent guère leur vol que
pour échapper à quelque danger; de sorte que l'état presque
rudimentaire des ailes de certaines espèces, confinées aujour-
d'hui ou autrefois dans quelques îles du grand Océan, qui ne
renferment aucune bete féroce, semble devoir être le résultat

par le mélange continuel de deux lignées généalogiques, elles-mêmes ramifiées à
l'infini dans leur série de bifurcations successives. L'on voit ici que les croisements
entre individus favorisant certaines variations brusques, les espèces unisexuelles, ou
les hermaphrodites qui croisent accidentellement, ont dû l'emporter sur les autre
dans la concurrence vitale par le fait de leur plus grande variabilité.

La résultante de ces trois causes, qui dépendent d'une seule dans laquelle elles se
résolvent, est ce qu'on peut appeler Vinnéité d'un être. C'est cette innéitc qui à
chaque génération est soumise au contrôle de la sélection naturelle. Mais comme la
sélection naturelle, dans toute contrée, n'est autre encore, à chaque moment donru',
que la résultante de l'action toujours actuelle du milieu ambiant sur tous les être?
organisés d'un môme lieu, c'est-^-dire des circonstances locales, ce sont donc bien
ces circonstances, ou autrement les conditions complexes de la vie, qui, ainsi que l'a
avancé hardiment Lamarck, déterminent et règlent teute variation, en premier comme
en dernier ressort, niédiatement ou immédiatement, par leur action directe sut les
générations présentes ou par leur action transmise sur les générations passées, el
qui forment ainsi l'Alpha et l'Oméga de la série des causes qui contribuent à la
transformation des espèces.

Dans le paragraphe suivant que l'auteur nous a envoyé et qui a déjà été inséré
dans la seconde édition allemande, M. Darwin nous paraît avoir tenu compte île
i-etlc noie, insérée dans notre première édition. [Trad.)

I
I

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    467

du défaut d'exercice. 1/Autruche habite pourtant les continent*,
et s'y trouve exposée à des dangers auxquels elle ne peut échap-
per par le vol ; mais elle peut se défendre contre ses ennemis
à l'aide de ses vigoureux coups de pied, aussi bien que le
pourrait faire tout autre quadrupède, mieux armé, mais plus
petit. Il se peut que le progéniteur du genre Autruche ait eu
des habitudes analogues à celles de l'Outarde, et que, la sélec-
tion naturelle ayant accru pendant une longue suite de généra-
tions la taille et le poids de son corps, il ait fait un plus fré-
quent usage de ses pieds et moins d'usage de ses ailes, jusqu'à
ce qu'elles devinssent ainsi incapables de vol.

Kirby a remarqué, et j'ai observé moi-même, que le tarse ou
pied antérieur de beaucoup de Bousiers, est souvent enlevé.
Sur les dix-sept spécimens de sa collection, pas un n'en avait
gardé le moindre vestige. Chez les Onites apelles les tarses
sont si souvent enlevés, que l'on a décrit parfois ces insectes
comme en étant privés. En quelques autres genres ils existent,
mais dans un état rudimentaire. Chez l'Ateucbus ou Bou-
sier sacré des Égyptiens, ils manquent totalement. Nous avons
peu de preuves que des mutilations accidentelles se puissent
transmettre par héritage ; cependant Brown-Séquard a observé
sur des Cochons d'Inde des cas d'épilepsie produits par une
blessure à la moelle épinière, qui se sont transmis aux descen-
dants des sujets malades. Cela suffit pour que nous nous
tenions pour avertis de la possibilité de semblables héritages.
Le plus sûr est donc de considérer l'absence totale des tarses
antérieurs] chez l'Ateuchus, et leur état rudimentaire chez
quelques autres genres, comme résultant d'un long défaut
d'exercice chez leurs ancêtres. Car si ces tarses manquent pres-
que toujours chez beaucoup de Bousiers, c'est qu'ils se perdent
généralement à un âge peu avancé ; et, par conséquent, ils ne
peuvent leur être d'une grande importance ou d'un grand
usage.

Pourtant, nous pourrions aisément, en quelques cas, attri-
buer au défaut d'exercice des organes des modifications de struc-
ture entièrement, ou du moins principalement dues à la sélec-
tion naturelle. M. Wollaston a découvert ce fait remarquable :

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168                               DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

que sur les 550 espèces de coléoptères qui habitent l'île de
Madère, 200 ont des ailes tellement défectueuses qu'ils n'en
peuvent faire usage ; et que sur les 29 genres qui sont particu-
liers à cette île, non moins de 25 ont toutes leurs espèces en cet
état. Plusieurs faits m'ont amené à penser que l'atrophie plus
ou moins complète de l'organe du vol chez un si grand nombre
des Coléoptères de cette station doit résulter de la sélection
naturelle, mais probablement combinée avec les effets du défaut
d'exercice de cet organe. Ainsi, on a remarqué en diverses con-
trées que des Coléoptères sont fréquemment emportés par le
venta la mer où ils périssent. Or, M. Wollaston a observé que
les Coléoptères de Madère se tiennent bien cachés jusqu'à ce
que le vent tombe et que le soleil brille, et que la proportion
des espèces dépourvues d'ailes est plus grande dans les îles
désertes, exposées au vent de mer, qu'à Madère même. M. Wol-
laston insiste surtout sur l'absence presque totale de quelques
grands groupes d'insectes de cet ordre, qui ont des représen-
tants très-nombreux autre part, mais dont les habitudes de vie
nécessitent un vol fréquent. Or, rien n'est plus supposablc que,
durant une longue suite de générations, chaque insecte qui
fit un moins grand usage de ses ailes, soit par suite de leur
moindre développement, soit par suite d'habitudes indolentes,
ait eu plus de chances de n'être pas emporté par le vent et de
survivre ; tandis que d'autre part, au contraire, ses congénères
plus agiles, qui plus volontiers prenaient leur vol, étaient plus
souvent jetés à la mer, où se noyait avec eux l'avenir de leur
race.

Ces considérations offrent d'autant plus de probabilités que
les insectes de Madère, tels que les Coléoptères anthophiles et les
Lépidoptères, qui doivent forcément faire usage de leurs ailes
pour se procurer leur subsistance, au lieu de les avoir le moins
du inonde réduites, les ont au contraire plus développées. C'est
encore une conséquence de la sélection naturelle que M. Wol-
laston lui-même a prévue ; car, dès qu'un nouvel insecte ar-
riva dans Vile, la tendance de la sélection naturelle à agrandir
ou à diminuer ses ailes dut dépendre de ce qu'un plus grand
nombre d'individus furent sauvés en luttant avec succès contre

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    1G9

le vent, ou en renonçante toute tentative de résistance contre
lui, c'est-à-dire en ne volant plus ou en ne volant que rarement.
C'est ainsi que pour des marins naufragés près d'une côte il
serait avantageux aux bons nageurs de pouvoir nager plus long-
temps encore ; tandis qu'il serait meilleur pour les faibles na-
geurs de ne pas savoir nager et de rester sur l'épave.

Les yeux des Taupes et de quelques Rongeurs fouisseurs
restent toujours rudimentaires et quelquefois sont complètement
recouverts de peau et de poil. Il est probable que cet état de
l'organe visuel provient d'une atrophie graduelle résultant du
défaut d'exercice, mais aussi de la sélection naturelle. Un mam-
mifère Rongeur de l'Amérique du Sud,leTuco-Tuco ouCtenome
\Ctenomys Brasiliensis) a des habitudes encore plus souterraines
que la Taupe ; et un Espagnol qui en a souvent attrapé m'a
assuré qu'ils sont fréquemment aveugles. J'en ai possédé un
vivant qui l'était complètement ; et à la dissection, il me parut
que son état de cécité devait avoir eu pour cause une inflam-
mation de la membrane clignotante. Or, comme il est nuisible
à tout animal d'être sujet à de fréquentes inflammations des
yeux, et que cet organe n'est en aucune façon indispensable à
des espèces qui ont des habitudes souterraines, une réduction
quelconque dans sa grandeur, avec l'adhérence des paupières,
et mieux encore une armure de poils pour le couvrir et le pro-
téger, sont en pareil cas autant d'avantages. S'il en est ainsi,
on conçoit donc que la sélection naturelle vienne constamment
en aide au défaut d'exercice pour rendre l'atrophie de l'œil de
plus en plus complète.

C'est un fait généralement connu que dans les cavernes de
la Carniole et du Kentucky vivent des animaux appartenant
aux classes les plus diverses, qui sont tous aveugles. Chez
quelques Crabes, le pédoncule oculaire demeure, quoique
l'œil soit enlevé. Le support du télescope est encore là, mais
le télescope, avec ses verres, est perdu. Comme il est difficile
d'admettre que des yeux, même inutiles, puissent être d'une
façon quelconque nuisibles à des animaux qui vivent dans
l'obscurité, je ne puis attribuer leur perte qu'au défaut
d'exercice. Deux individus de l'une de ces espèces aveugles, le

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170

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

Rat des cavernes (Néotoma), ont été capturés par le professeur
Silliman, à environ un demi-mille de l'entrée du souterrain, et
non par conséquent dans ses dernières profondeurs. Leurs
yeux, bien que privés de la faculté visuelle, étaient cependant
brillants et de grande dimension ; et lorsque ces animaux
eurent été exposés pendant un mois environ à une lumière
graduellement croissante, ils devinrent capables de percevoir
vaguement les objets qu'on leur présentait, et commencèrent
à clignoter.

Il est difficile d'imaginer des conditions de vie plus iden-
tiques que de profondes cavernes calcaires sous un climat
presque semblable ; de sorte que, d'après l'opinion commune
que les animaux aveugles qui les habitent ont été spécialement
créés pour les cavernes soit d'Amérique, soit d'Europe, on
devrait s'attendre à trouver entre eux d'étroites affinités et de
grandes ressemblances d'organisation. Mais si Ton considère
les deux faunes dans leur ensemble, on voit qu'il en est tout
autrement. À l'égard seulement des insectes qu'elles présen-
tent, Schiœdte affirme « que ce phénomène ne saurait être
« considéré autrement que comme purement local ; et que
« la ressemblance qu'on trouve entre quelques-unes des
« espèces de la caverne du Mammouth dans le Kentucky et
« quelques-unes de celles qui vivent dans les cavernes de la
« Camiole n'est que la simple conséquence de l'analogie
« générale qui existe entre la faune d'Europe et celle de
« l'Amérique du Nord. » A mon point de vue, il faut sup-
poser que des animaux appartenant à la faune américaine,
et doués d'une faculté visuelle ordinaire, ont émigré lentement
et par générations successives du monde extérieur dans les pro-
fondeurs de plus en plus obscures des cavernes du Kentucky,
comme firent, dans celles d'Europe, des animaux appartenant
à la faune européenne. Nous avons les preuves de cette trans-
formation des habitudes des animaux des cavernes, et Sclimnltc
adopte cette manière de voir.

« On doit considérer les faunes souterraines, dit-il, comme
« autant de petites ramifications de la faune géographiqne-
« ment circonscrite des contrées environnantes, qui, ayant

k.

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    471

« pénétré peu à peu sous terre, se sont accommodées aux cir-
n constances locales à mesure qu'elles s'étendaient dans une
« obscurité de plus en [dus complète. Ainsi, des animaux,
« présentant à peu de chose près les caractères ordinaires, pré-
« parent la transition entre le domaine de la lumière et celui
« des ténèbres ; des espèces adaptées aux lueurs crépusculaires
« viennent ensuite; et, les derniers de tous, apparaissent ceux
a qui peuvent supporter une obscurité complète, et dont l'or*
« ganisation offre des caractères tout particuliers. » Les remar-
ques de Schiœdte s'appliquent, bien entendu, non pas à
une seule et même espèce, mais à des espèces considérées
comme distinctes. Pourtant, lorsqu'un animal, après un nombre
considérable de générations, atteignit enfin les profondeurs les
plus obscures d'une habitation souterraine, on conçoit que
l'inutilité et l'inactivité de son organe visuel en aient dû causer
l'oblitération plus ou moins complète ; et que, dans le même
temps, la sélection naturelle ait le plus souvent effectué d'autres
changements dans sa structure, tels que, par exemple, un
accroissement de longueur de ses antennes ou de ses palpes,
comme une compensation nécessaire à sa croissante cécité.
Mais, nonobstant de semblables modifications, nous devons
nous attendre à trouver chez les habitants des cavernes d'Amé-
rique des affinités qui les rattachent aux autres animaux qui
|'( uplent ce continent ; et, chez les habitants des cavernes
l'Europe, des affinités avec la faune européenne. Or, je tiens
«lia professeur Dana que ces affinités existent chez quelques-
uns des animaux des cavernes américaines, de même que pin-
ceurs des insectes des cavernes d'Europe sont étroitement
alliés à ceux de la contrée environnante. D'après l'hypothèse de
la création indépendante de ces espèces, il serait impossible de
trouver aucune explication rationnelle de leurs affinités respec-
tives avec les autres habitants de chacun des deux continents
<hi elles se trouvent. Que plusieurs des habitants des cavernes
Je l'ancien monde et du nouveau soient assez étroitement alliés,
<>n peut le préjuger, au contraire, d'après la parenté générale bien
connue de la plupart des autres productions naturelles de ces
Jeux régions géographiques. Comme on trouve en abondance

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472

DE I/ORIGÏNE DES ESPÈCES.

une espèce aveugle de Bathyscia à l'ombre des rochers qui envi-
ronnent l'entrée des cavernes, on peut croire que la perte de la
vue chez l'espèce qui en habite l'intérieur n'a point pour cause
l'obscurité de sa demeure, et il semble tout naturel qu'un in-
secte déjà aveugle se soit accoutumé aisément à vivre dans une
caverne \

Un autre genre d'insectes aveugles, l'Ànopthalmus, présente
une particularité remarquable. Il est exclusivement propre aux
cavernes et ne compte de représentants nulle autre part. De plus,
les diverses espèces qui le composent habitent chacune des ca-
vernes distinctes, soit en Europe, soit en Amérique. Mais il
n'est pas impossible que le progéniteur des progéniteurs de ces
diverses espèces ait été autrefois répandu sur les deux continents,
et que depuis, comme l'Éléphant des deux mondes, il se soit
éteint partout, excepté dans les prisons souterraines qu'il habite
aujourd'hui. Bien loin d'être étonné de voir certains animaux
descavernes présenter d'étranges anomalies, ainsi que M. Agassiz
le fait remarquer à l'égard du poisson aveugle, l'Amblyopsis,
ou, comme on le voit chez le Protée aveugle, par rapport aux
autres reptiles actuels de l'Europe, je suis surpris, au contraire,
que des restes plus nombreux de la vie ancienne ne se soient pas
conservés dans ces sombres demeures dont les habitants ont du
rtre exposés à une concurrence moins sévère.

III. Acclimatation. — Les habitudes sont héréditaires chez
les plantes, quanta l'époque de la floraison, quant à la quantité
de pluie requise par la graine pour germer, quant au temps du

1 N'ost-ilpas plus naturel de supposer que l'espèce aveugle de Bathyscia qui \ii
au dehors des cavernes descend de l'espèce aveugle qui en habite l'intérieur; et
que si la sélection naturelle a pu réussir à adapter celle-ci à ses conditions de rie,
elle n'a pas encore eu le temps ou l'occasion d'agir sur l'autre pour lui rendre jrra-
duellement la vue? On conçoit aisément, en effet, que de rares individus de la Ba-
thyscia aveugle des cavernes aient pu accidentellement en sortir par quelque tis-
sure, et qu'ils se soien t multipliés au dehors, dans des endroits sombres qui lrnr
rappellent un peu les conditions de vie de leurs ancêtres, et où ils sont exposes à un*1
concurrence moins vive de la part de rivaux ou d'ennemis clairvoyants. Aujour-
d'hui surtout que l'entrée de la caverne est accessible à l'homme, ce fait ne pré-
sente aucune difficulté, et il s'agirait de savoir s'il a été constaté avant que cette
entrée ne fût libre. (Trfld.)

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LOIS DE LÀ VARIABILITÉ.                                   173

sommeil, etc. ; et ceci m'amène à dire quelques mots de l'ac-
climatation.

Comme il est extrêmement commun chez les espèces du
même genre d'habiter des contrées très-chaudes ou très-froides,
s'il est vrai, comme je le crois, que toutes les espèces d'un même
genre soient les descendants modifiés d'un parent commun, il
faut que l'acclimatation puisse s'effectuer aisément pendant la
durée d'une longue suite de générations. Pourtant, il est no-
toire que chaque espèce est adaptée au climat de sa patrie :
les espèces des zones polaires ou même des régions tempérées
ne peuvent supporter un climat tropical, et réciproquement. Il
est encore vrai que beaucoup de plantes grasses ne peuvent
endurer un climat humide. Mais le degré d'adaptation de chaque
espèce au climat sous lequel elle vit est souvent exagéré. Nous
pouvons l'inférer, du moins, de l'incapacité où nous sommes de
prévoir si une plante nouvellement importée pourra, oui ou
non, s'accoutumer à notre climat, et du grand nombre de
plantes et d'animaux, apportés de contrées plus chaudes, qui
jouissent chez nous d'une bonne santé. Nous avons toutes rai-
sons de croire que les espèces à l'état sauvage sont étroitement
limitées dans leur extension, autant, ou même plus, par la
concurrence d'autres êtres organisés, que par leur exacte adap-
tation à tel ou tel climat particulier. Nous avons d'ailleurs la
preuve que cette adaptation n'est pas fort étroite en général,
puisque plusieurs plantes ont pu, en une certaine mesure, s'ha-
bituer à des températures différentes, c'est-à-dire s'acclimater.
Ainsi, des Pins et des Rhododendrons, venus de graines recueil-
lies par le Dr Hooker sur des sujets croissant sur lilymalaya à
différentes hauteurs, se trouvèrent posséder à divers degrés
la faculté de résister au froid. M. Thwaites m'a fait part de faits
analogues qu'il a observés à Ceylan ; et des expériences sem-
blables ont été faites par M. H. C. Watson sur des plantes ap-
portées des Açores en Angleterre. A l'égard des animaux, on
pourrait citer plusieurs cas authentiques d'espèces qui, pen-
dant la durée des temps historiques, se sont considérablement
répandues des latitudes chaudes à des latitudes plus froides, et
réciproquement. Nous ne pouvons savoir si ces animaux étaient

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174

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

strictement adaptés à leur climat natal, bien que nous le
supposions ordinairement ; et nous ne pouvons savoir davan-
tage si elles se sont exactement acclimatées à leurs nouvelles
demeures.

11 nous est permis d'admettre que nos animaux domestiques
ont été originairement choisis par des peuples sans aucune civi-
lisation, parce qu'ils pouvaient leur être de quelque utilité
immédiate, et qu'ils se reproduisaient volontiers en réclusion.
Mais nous n'avons pas le même droit pour supposer que leur
choix a été déterminé par la faculté que possèdent ces animaux
de supporter de lointaines transportations. Cette faculté extraor-
dinaire, et commune parmi nos*animaux domestiques, de vivre
sous les plus différents climats, et, en outre, ce qui est d'une
beaucoup plus grande importance, d'y être parfaitement féconds,
nous autorise à croire, comme très-probable, qu'un grand
nombre d'autres animaux, qui vivent à l'état sauvage, pour-
raient aisément s'accoutumer à endurer des climats très-divers,
Il ne faudrait cependant pas pousser trop loin la généralisation
de cette règle, par la raison que plusieurs de nos animaux do-
mestiques descendent probablement de plusieurs souches sau-
vages distinctes. Le sang d'un Loup ou d'un Chien des tropiques
et du pôle, par exemple, est peut-être mêlé dans nos races do-
mestiques. On ne peut mettre au rang des animaux domestiques
le Rat et la Souris ; pourtant ils ont été transportés, sinon par
l'homme, du inoins à sa suite, en diverses parties du monde,
et ont acquis aujourd'hui une extension de beaucoup plus vaste
que tous les autres Rongeurs, puisqu'on les voit vivre en liberté
sous le froid climat des Féroc vers le nord, et des Falkland
vers le sud, aussi bien que sur de nombreuses iles de la zone
torride* De pareils faits me disposent à considérer la faculté
d'adaptation à un climat quelconque comme pouvant dériver ai-
sément d'une très-grande flexibilité naturelle de constitution
commune au plus grand nombre des animaux. A ce point de
vue, la faculté que possède l'homme et ses animaux domesti-
ques de supporter les climats les plus divers, et le fait que d'an-
ciennes espèces d'Éléphants et de Rhinocéros ont été capables
de supporter un climat glacial, tandis que les espèces vivantes

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    175

boni aujourd'hui tropicales ou subtropicales, ne doivent pas
être regardés comme des anomalies, mais comme des exemples
d'une flexibilité de constitution très-commune qui, dans des
circonstances particulières, est amenée à entrer en jeu.

Mais dans l'acclimatation des espèces quelle part est due seu-
lement à Thabituation ou à l'accoutumance, quelle part à la
sélection naturelle des variétés douées d'une constitution innée
un peu différente, et quelle part à la combinaison de ces deux
causes? C'est une question très-difficile à résoudre. Que l'hàbi-
luation ait quelque influence, il faut bien le croire, soit d'après
toutes les analogies, soit d'après les conseils incessamment ré-
pétés dans les traités d'agronomie, et jusque dans l'ancienne
Encyclopédie chinoise, de ne transporter les animaux d'un
district dans un autre qu'avec la plus grande réserve. Comme
il n'est pas vraisemblable que l'homme ait réussi à former tant
de races et de sous-races ayant chacune une constitution spé-
cialement adaptée à son propre district, il faut bien qu'une
part de ce résultat soit due à l'influence de Thabituation. D'autre
coté, je ne vois aucun raison de douter que la sélection natu-
relle ne tende continuellement à protéger et à conserver tous
les individus dont la constitution est le mieux adaptée à leur
contrée natale. Dans quelques traités sur diverses sortes de
plantes cultivées, on indique certaines variétés comme suppor-
tant de préférence, soit un climat, soit un autre. Ces différences
innées apparaissent d'une manière frappante dans quelques ou
vrages publiés aux États Unis sur les arbres fruitiers : on y
recommande de choisir habituellement certaines variétés pour
les États du Nord, et certaines autres pour les États du Sud#
Comme la plupart de ces variétés sont d'origine très-récente,
elles ne peuvent devoir ces différences de constitution à Thabi-
tuation.

L'Artichaut de Jérusalem, qui ne se propage jamais par
graines, en Angleterre, et dont par conséquent on n'a pu ob-
tenir de variétés nouvelles, étant aussi incapable aujourd'hui
qu'autrefois de supporter la rigueur de notre climat, on le cite
sans cesse en exemple pour prouver que toute acclimatation est
impossible. Avec beaucoup plus de raison on cite encore tous les

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176                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

genre de Haricots comme s'étant refusés jusqu'à présent à la
naturalisation. Mais jusqu'à ce que j'aie vu quelqu'un semer
des Haricots pendant une vingtaine de générations successives,
assez tôt pour qu'une grande partie des semences soient dé-
truites par la gelée, recueillir ensuite les graines du petit nom-
bre des survivants avec assez de soin pour prévenir les croise-
ments accidentels, les réserver encore, et recueillir les graines
de ce semis avec la même précaution, je ne puis considérer l'ex-
périence comme ayant seulement été tentée. Qu'on ne suppose
pas non plus qu'il n'apparaisse jamais aucunes différences dans
la constitution des jeunes plantules de Haricots ; on a publié un
compte rendu constatant au contraire que certains semis se
montraient beaucoup plus résistants que les autres.

En somme, on peut conclure, je pense, que l'habitude et
l'usage ou le défaut d'exercice des organes ont quelquefois joué
un rôle considérable dans les modifications de tempérament el
déstructure de divers organes, mais que les effets de l'usage ou
du défaut d'exercice de ces organes se sont souvent combinés
avec la sélection naturelle de variations innées, jusqu'à en être
quelquefois dominés.

IV. Corrélations de wilniiw % ftm—e« eorréloiftoas. —

L'organisation tout entière forme un tout dont les parties sont
en relations mutuelles si étroites pendant leurs diverses phases
de croissance et de développement, que, lorsque des variations
légères affectent accidentellement un organe quelconque et s'ac-
cumulent par sélection naturelle, d'autres organes se modifient
aussi peu à peu, par une conséquence nécessaire. C'est cette loi
de variations simultanées que j'entends exprimer par le terme
de corrélation de croissance. Ce problème que nous abordons est
donc de la plus haute importance; malheureusement, il est en*
core très-imparfaitement connu.

L'une des applications les plus remarquables de œtlc loi,
c'est que, des modifications étant accumulées seulement au
profit des petits ou des larves, il faut s'attendre à ce qu'elles
affectent aussi la structure de l'animal parfait; de même
qu'une déformation quelconque qui affecte le jeune embryon,

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                   177

affecte non moins gravement toute l'organisation de l'adulte.
De même encore, les diverses parties du corps qui sont homo-
logues, et qui pendant les premières phases de la vie fœtale sont
semblables, sont sujettes à présenter des variations analogues.
Ainsi, le côté droit et le côté gauche du corps varient de la
même manière; les membres antérieurs et postérieurs varient
simultanément ; le même lien existe encore entre les membres
et la mâchoire, et Ton considère en effet la mâchoire inférieure
comme étant homologue avec les membres. Je ne saurais douter
que ces tendances ne puissent être dominées plus ou moins
complètement par la sélection naturelle : ainsi il a existé une
famille de Cerfs qui n'avaient de bois que d'un côté ; si une telle
particularité avait été de quelque utilité à la race, elle aurait
pu devenir permanente par suite de sélections successives.

Ainsi que l'ont remarqué plusieurs auteurs, les parties homo-
logues ont une forte tendance à adhérer les unes aux autres.
C'est ce qu'on observe souvent dans les monstruosités Végétales.
Rien n'est plus commun que la soudure des parties homologues
parmi les structures normales : telle est, par exemple, la sou-
dure plus ou moins complète des pétales de la corolle en forme
de tube. De plus, les parties dures semblent influencer la forme
des parties molles dont elles sont voisines : ainsi plusieurs au-
teurs pensent que la diversité remarquable qu'on observe dans
la forme des reins des oiseaux provient de la diversité de forme
de leur pelvis ; d'autres croient que, chez la femme, la forme du
bassin influence parla pression la forme delà tête de l'enfant;
chez les Serpents, d'après Schlegel, la forme du corps et le mode
de déglutition déterminent la position de plusieurs des plus im-
portants viscères.

lia nature du lien de corrélation entre les modifications si-
multanées de deux ou de plusieurs organes est fréquemment
très-difficile à découvrir. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire a dû re-
connaître que certaines déformations semblent s'appeler très-
souvent les unes les autres, tandis que d'autres n'apparaissent
que rarement ensemble, mais sans pouvoir assigner à ce fait
aucune raison. Quoi de plus singulier que la relation qui existe
chez les Chats blancs entre la couleur bleue des yeux et la sur

J2

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178                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

dite ; entre la couleur de récaille des Tortues femelles et leur
sexe; entre les pieds emplumés des Pigeons et la membrane qui,
en ce cas seulement, relie leurs doigts externes ; entre la quantité
plus ou moins grande du duvet des Pigeonneaux nouvellement
éclos et la couleur future de leur plumage ; et encore, entre les
poils et les dents du Chien glabre de Turquie, bien qu'ici proba-
blement la loi d'homologie joue son rôle? Ce qui me ferait croire
que ce dernier cas de corrélation n'est pas accidentel, mais l'ef-
fet d'une loi générale, c'est que les deux ordres de Mammifères
les plus anormaux, quant à leur vêtement épidermique, c'est-
à-dire les Cétacés et les Édentés (Tatous, Pangolins, etc.),
sont aussi les plus anormaux sous le rapport de leur dentition.
La meilleure preuve que l'on puisse donner de l'importance
des lois de corrélation pour modifier les parties les plus essen-
tielles de l'organisme, indépendamment de leur utilité et par
conséquent de la sélection naturelle, c'est la différence si mar-
quée qu'on observe entre les fleurs extérieures et les fleurs
centrales de quelques Composées et Ombellifères. Chacun sait
la différence qui existe chez la Pâquerette, par exemple, entre
les fleurons de la circonférence et les fleurs du centre. Cette
différence est souvent accompagnée de l'avortement de quelques-
uns des organes floraux. Mais chez quelques Composées, les
graines aussi diffèrent en forme et en structure; et l'ovaire lui-
même, avec ses parties accessoires, est différent, ainsi que Ta
constaté Cassini. Quelques auteurs ont attribué ces différences
à la pression, et la forme des graines produites par les fleurons
complets de quelques Composées semble appuyer cette supposi-
tion. Mais, à l'égard de la corolle des Ombellifères, le VF Hooker
a constaté que ce n'est nullement chez les espèces où les ombelles
sont le plus serrées que les fleurs de la circonférence différent
le plus fréquemment de celles du centre. On pourrait penser
que le grand développement des rayons ou pétales extérieurs
cause l'avortement d'autres parties de la même fleur, en dé-
tournant la nourriture qui leur est destinée, mais, chez certaines
Composées, il y a une différence entre les graines du pourtour
et du centre, sans aucune différence entre les corolles. Néan-
moius plusieurs de ces différences peuvent provenir de ce que

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    179

la sève afflue inégalement vers les fleurs centrales et les exté-
rieures : nous savons du moins que parmi tes fleurs à corolle
irrégulière celles qui sont le plus près de Taxe de la plante
sont plus souvent sujettes que les autres à être péloriées, c'est-
à-dire à redevenir plus ou moins régulières. J'ai récemment ob-
servé chez quelques Géraniums de jardins un exemple de ce
fait, et en même temps un cas frappant de corrélation : c'est
que dans la fleur centrale de la cime les pétales supérieurs
perdent souvent leurs mouchetures de couleur sombre; lorsque
pareil cas se présente, le nectaire correspondant est complète-
ment avorté; quand la moucheture manque seulement sur l'un
des deux pétales supérieurs, le nectaire n'est que raccourci.

A l'égard des différences qu'on observe dans les capitules ou
les ombelles entre la corolle des fleurs centrales et celle des
fleurs extérieures, C. C. Sprengel a émis l'opinion que les fleu-
rons de la circonférence servent à attirer les insectes dont l'in-
tervention est avantageuse à la fécondation des plantes de ces
deux ordres. Une pareille supposition ne me semble pas éloi-
gnée de la vraisemblance; et s'il résulte de ce fait quelque
avantage pour ces plantes, la sélection naturelle peut être in-
tervenue. Mais quant aux différences dans la structure interne
ou externe des graines, différences qui ne semblent pas toujours
en rapport direct avec la différence des fleurs, il me parait im-
possible qu'elles soient de quelque avantage à la plante1. Ce-
pendant parmi les Ombellifères ces différences sont d'une im-
portance si évidente, que Auguste-Pyrame de Candolle s'en est
servi pour établir les principales subdivisions de l'ordre ; les
graines étant quelquefois, selon Tausch, orthospermes dans les
fleurs extérieures, et cœlospermes dans les fleurs centrales. Il
suit de là que des modifications de structure, considérées par
les classificateurs méthodistes comme étant d'une haute valeur,
peuvent être entièrement dues aux lois de la corrélation de

1 On peut supposer cependant qu'une fleur qui produit deux sortes de graines de
différentes formes a double chance pour que les unes ou les autres parviennent à
f e ressemer et i germer sur un sol déjà occupé par les tiges, les feuilles et les dé-
tritus de beaucoup d'autres plantes ; et plus ces deux sortes de graines sont diffé-
rentes, plus ces chances heureuses augmentent pour l'espèce qui les produit.(Trad.)

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180                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

croissance, sans être, autant du moins que nous pouvons en
juger, du plus léger service à l'espèce.

Nous sommes cependant exposés a attribuer faussement aux
lois de corrélation des particularités de structure communes à
des groupes entiers d'espèces, et qui, en réalité, sont dues à
l'hérédité. Car un ancien progéniteur peut avoir acquis par sé-
lection naturelle quelque particularité de structure, et après
un autre millier de générations, quelque autre particularité
d'organisation indépendante de la première; de sorte que les
deux modifications s'était transmises l'une et l'autre à un
groupe nombreux de descendants, doués d'habitudes diverses,
nous sembleraient naturellement en corrélation d'une manière
quelconque. De même certaines corrélations qu'on peut con-
stater dans des ordres entiers ne sont apparemment dues qu'à
la manière dont la sélection naturelle peut agir. Ainsi, M. Âlph.
de Candolle a remarqué que les graines ailées ne se trouvent
jamais dans les fruits indéhiscents. On conçoit, en effet, que
des graines ne puissent devenir graduellement ailées par sélec-
tion naturelle, que si les fruits qui les produisent s'ouvrent
d'eux-mêmes. Dans ce cas seulement, les plantes qui, indivi-
duellement, produisent les graines les mieux conformées pour
être emportées au loin pai le vent, ont quelque avantage sur
celles qui produisent des graines moins propres à se disperser;
mais ce procédé ne saurait s'appliquer à des fruits indéhis-
cents.

Y. CompeMUiM et économie de mdWimim. — Étienne-

Geoffroy Saint-Hilaire et Goethe ont découvert presque simul-
tanément la loi de compensation et de balancement de crois-
sance : « Afin de dépenser d'un côté, disait Gœthe, la nature
est forcée d'économiser de l'autre. » Cette règle me parait s'ap-
pliquer assez exactement à nos espèces domestiques. Si la sève
afflue avec excès vers un organe, elle afflue rarement, au moins
avec excès, vers les autres : c'est ainsi qu'il est difficile d'obte-
nir une Vache qui donne beaucoup de lait et qui pourtant s'en-
graisse aisément. La même variété de Choux ne donne pas un
feuillage abondant et nutritif, avec une quantité proportion-

[page break]

LOIS DE U VARIABILITÉ.

181

neile de graines oléagineuses. Quand les pépins de nos fruits
s'atrophient, le fruit lui-même gagne beaucoup en grosseur et
en qualité. Chez nos volailles, une grosse touffe de plumes sur
la tète est généralement accompagnée d'une plus petite crête,
et un collier de plumes entraine la perte du barbillon charnu.
U est difficile d'établir que cette loi soit d'application univer-
selle chez les espèces à l'état sauvage, mais de bons observa-
teurs, et plus particulièrement les botanistes la croient géné-
rale. Je n'en donnerai pourtant ici aucun exemple; parce que
je ne vois guère le moyen de distinguer si le développement de
certaines parties et la résorption des parties opposées sont un
effet de la sélection naturelle et du défaut d'exercice, ou si
l'excès de croissance de certains organes a seul attiré vers eux la
nourriture destiné aux organes voisins '.

Je soupçonne aussi que quelques-uns des cas de compensa-
tion organique qu'on a cités, et de même quelques autres faits,
dérivent d'une loi plus générale : c'est que la sélection natu-
relle essaye continuellement d'économiser sur chaque partie de
l'organisation. Ainsi, lorsque sous des conditions de vie chan-
geantes un organe autrefois utile devient d'une moins grande
utilité, la sélection naturelle s'empare des tendances de résorp-
tion, si légères qu'elles soient, qu'il manifeste, parce qu'il doit
être avantageux à chaque individu de l'espèce de ne plus perdre
autant de forces nutritives à construire un organe inutile. C'est
ainsi que j'ai pu m'expliquer un fait dont j'ai été vivement
frappé en étudiant les Cirripèdes, et dont on pourrait encore
trouver beaucoup d'autres exemples : c'est que, lorsqu'un Cir-
ripède est le parasite interne d'un autre, et que par cela même
il se trouve protégé, il perd plus ou moins complètement sa
propre coquille ou carapace. Tel est le cas de Tibia mâle ; et on
l'observe chez le Protéolepas dans des circonstances encore plus

1 C'est que les deux effets ont encore une cause identique. Les circonstances lo-
cales décident de l'usage fréquent ou du défaut d'exercice des organes, et l'on sait
que cbei les animaux l'influx vital se porte de préférence vers les organes qui
agisKot beaucoup : cette règle doit s'étendre aux plantes. De sorte que l'abondance
de nourriture et de rie que reçoit chaque organe dépend elle-même de son activité
plus ou moins grande, et se trouve en corrélation intime, sinon avec les effets de
la sélection naturelle, du moins avec ses causes. (7tawf.)

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m

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

frappantes : chez tous les autres Cirripèdes, la carapace pré-
sente un énorme développement des trois segmente antérieurs
de la tête qui sont les plus importants de tous, en ce qu'ils
sont généralement pourvus de gros nerfs et de muscles puis-
sauts ; au contraire, chez le Protéolepas, protégé par ses habi-
tudes parasites, toute la partie antérieure de l'armure delà tête
est réduite à de simples rudiments attachés à la base des an-
tennes préhensiles. Or, il est évident que, lorsque par suite
des habitudes parasites acquises par le Protéolepas, certains or-
ganes très-compliqués et très-développés lui devinrent super-
flus, répargne de ces organes, bien qu'effectuée lentement et
peu à peu, a pu être décidément avantageuse à chacun des re-
présentants successifs de l'espèce. Dans la lutte que chaque être
doit soutenir contre d'autres êtres, ces Protéolepas ainsi modi-
fiés devaient avoir plus de chance que les autres de l'empor-
ter, ayant à perdre une moins grande quantité de forces nu-
tritives au développement d'organes devenus inutiles à leur
conservation.

Ainsi, selon moi, la sélection naturelle réussira toujours dans
la longue suite des temps à réduire et à épargner tout organe,
ou partie d'organe, qui aura cessé d'être nécessaire ou utile,
sans que pour cela d'autres parties ou organes se développent
en un degré correspondant, si ce développement est sans au-
cune utilité. Réciproquement, la sélection naturelle peut fort
bien développer considérablement un organe quelconque sans
nécessiter, en compensation, la réduction de quelque autre par-
tie de l'organisme.

VI. Les organes auritlales, radlsseatalre* on de stiacfaac
imparfaite, noat très-variable». — Ainsi que l'a remarqué Isi-
dore Geoffroy Saint-Hilaire, lorsque chez un même individu un
même organe existe en nombre multiple, comme, par exemple,
les vertèbres chez les Serpents ou les éta mines dans les fleurs
polyandres, il semble que ce soit une règle, soit chez les variétés,
soit chez les espèces, que ce nombre varie très-fréquemment.
Ce nombre est au contraire d'autant plus constant qu'il s'ap-
proche davantage de l'unité ou tout au moins de la paire.

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LOIS DE LÀ VARIABILITÉ.

185

C'est encore une remarque du même auteur et de plusieurs
botanistes, que les organes très-multiples sont aussi très-sujets
à des variations de structure. Comme cette répétition végétative,
dirai-je, pour employer les propres termes du professeur Owen,
semble être un signe d'infériorité organique, l'observation pré-
cédente semble d'accord avec l'opinion généralement adoptée
par les naturalistes, que les êtres placés très-bas dans l'échelle
naturelle sont plus variables que ceux qui sont plus élevés. Je
présume qu'en pareil cas il faut regarder comme un signe d'in-
fériorité une spécialisation très-imparfaite de chaque organe
pour des fonctions particulières; et aussi longtemps que le
même organe doit servir à des fonctions diverses, on conçoit
aisément qu'il doive demeurer variable : c'est-à-dire qu'en pa-
reil cas la sélection naturelle protège ou rejette moins minu-
tieusement chaque petite déviation de forme, que lorsque ce
même organe sert seulement à une fonction à laquelle il est
spécialement et étroitement adapté. C'est ainsi que la forme
d'un couteau, destiné à couper toute? sortes de choses, est
presque indifférente, tandis qu'un instrument construit pour
quelque emploi particulier doit avoir une forme toute spéciale.
Or, il ne faut jamais oublier que la sélection naturelle peut
agir sur chaque organe, mais seulement pour le perfectionner
de plus en plus.

C'est avec droit, je crois, que quelques auteurs considèrent
les organes rudimentaires comme susceptibles de grandes va-
riations. Nous aurons à revenir plus généralement sur cette
question; je veux seulement ajouter ici que leur variabilité est
probablement due à leur inutilité, et par conséquent à ce que la
sélection naturelle n'a aucune action sur eux pour empêcher
leurs variations de structure. Les organes rudimentaires ou atro-
phiés sont donc abandonnés au libre jeu des diverses lois de
croissance, aux effets du continuel défaut d'exercice et aux
tendances de réversion.

VII. Les orgMei extraordlnalrement développés ebe* sne

«*très-variables. — Ilya plusieurs années que je fus vive-

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184                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

ment frappé d'une remarque de M. Waterhouse ayant trait à la
loi que j'énonce ici. Je croîs aussi pouvoir inférer d'une obser-
vation du professeur Owen, au sujet de la longueur des bras de
l'Orang-Outang, que ce naturaliste est arrivé à des conclusions
analogues. Mais, on ne saurait espérer convaincre qui que ce
soit de la vérité de cette proposition sans donner la longue liste
de faits que j'ai recueillis, et qui ne peuvent trouver place ici.
Je puis seulement formuler ma conviction que c'est une règle de
haute généralité. Je me tiens en garde contre diverses causes
possibles d'erreurs, et j'espère leur avoir fait leur part.

Il faut bien comprendre avant tout que cette règle ne s'ap-
plique à aucun organe, quelque extraordinairement développé
qu'il soit, lorsque ce développement n'a rien d'anormal par
rapport à celui du même organe chez des espèces proches
alliées. Ainsi, l'aile de la Chauve-Souris est d'une structure
très-anormale dans la classe entière des Mammifères ; mais la
règle ci-dessus ne lui est pas applicable, parce qu'il existe un
groupe entier de Chauves-Souris pourvues d'ailes analogues.
Elle pourrait s'appliquer seulement à quelque espèce particu-
lière de Chauves-Souris ayant des ailes remarquablement déve-
loppées par rapport aux autres espèces du même genre.

Elle est encore d'une grande valeur à l'égard des caractères
sexuels secondaires, lorsqu'ils affectent un développement
inusité. Ce terme de caractères sexuels secondaires est employé
par Hunter pour désigner des caractères attachés à l'un des deux
sexes seulement, mais qui ne sont pas en connexion directe avec
les fonctions génératrices. Cette règle est également applicable
aux mâles et aux femelles; mais comme les femelles offrent rare-
ment des caractères sexuels secondaires remarquables, elle les
concerne plus rarement1. Si de tels caractères tombent si évi-
demment sous une même loi, c'est sans doute une conséquence
de leur grande variabilité, qui ne saurait, je pense, être con-
testée, que, du reste, ils soient ou non extraordinairement dé-
veloppés.

Mais que l'extension de cette règle ne soit pas limitée à des

1 Voyez même, chip. p. 190.

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LOIS DE LA VARIABILITÉ                                     185

différences purement sexuelles, c'est ce que prouve avec toute
é?idence l'étude des Cîrripèdes hermaphrodites. Je puis ajou-
ter ici que, durant le cours de mes travaux sur les animaux
de cet ordre, j'ai mis une attention toute particulière à vérifier
la remarque que M. Waterhouse avait déjà faite sur ce sujet, et
j'ai pu me convaincre pleinement qu'elle était de valeur géné-
rale, du moins quant à ce groupe d'êtres organisés. Dans mon
prochain ouvrage, je donnerai une liste des cas les plus remar-
quables parmi ceux que j'ai observés. Je n'en rapporterai qu'un
seul ici, parce qu'il montre l'une des plus larges applications
du principe.

Les valves operculaires des Cirripèdes sessiles (Balanes) sont
certainement des organes de la plus haute importance, et elles
différent extrêmement peu, même dans les différents genres ;
mais dans les diverses espèces du genre Pyrgoma, ces valves
présentent une étonnante diversité : c'est au point que les valves
homologues dans les différentes espèces sont quelquefois
totalement dissemblables de forme ; chez les individus de plu-
sieurs de ces espèces, elles présentent de telles différences qu'on
peut dire sans exagération que certaines variétés diffèrent plus
lesunes des autres, par les caractères variables de ces importants
organes, que ne font dans la même famille certaines espèces de
genres distincts.

Comme les oiseaux dans une même contrée ne varient que
dans de très-étroites limites, je leur ai prêté une attention parti-
culière, et j'ai trouvé que la même règle s'étendait à toute cette
classe. Je n'ai pu constater qu'elle s'appliquât aux plantes, ce
qui aurait beaucoup ébranlé ma confiance en sa valeur, si la
grande variabilité des plantes ne rendait pas extrêmement dif-
ficile toute comparaison des degrés relatifs de cette variabilité.

Lorsqu'un organe présente. chez une espèce un développe-
ment considérable ou en quelque chose anormal, il y a grande
présomption qu'il est de haute importance à cette espèce ; néan-
moins il est encore en pareil cas éminemment sujet à varier. Et
pourquoi en est-il ainsi ? Si chaque espèce a été créée séparément
et avec tous ses organes tels que nous les voyons aujourd'hui,
je ne puis trouver aucune explication de ce fait. Mais si nos

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186

DE I/ORIGINE DES ESPECES.

groupes spécifiques descendent d'autres espèces qui se sont
modifiées par la sélection naturelle, il me semble possible d'é-
claircir ce problème. Parmi nos races domestiques, si quel-
que organe, ou l'animal tout entier est négligé, et que le prin-
cipe de sélection cesse d'être appliqué, cet organe, tel par
exemple que la crête chez les volailles Dorking, ou même la
race tout entière, cesse de présenter une presque uniformité
de caractères. Elle est alors réputée dégénérée. À l'état de
nature, les organes rudimentaires, et ceux qui n'ont été que
peu spécialisés pour des fonctions particulières, de même
que les groupes polymorphes, nous offrent des exemples à peu
près analogues. C'est qu'en pareil cas la sélection naturelle n'a
pu entrer en jeu, et il en est résulté que l'organisation est de-
meurée dans un état flottant et variable.

Mais ce qui nous importe spécialement, c'est que ces mêmes
organes qui, chez nos animaux domestiques, subissent actuel-
lement des changements rapides par suite d'une sélection sévère
et continue, sont éminemment sujets à des déviations de type.
Ainsi, chez nos races de Pigeons, quelles prodigieuses différences
n'observe-t-on pas dans le bec des Culbutants, dans le bec et
les barbillons des Messagers, dans le port et la queue de nos
Pigeons-Paons, etc. ? C'est que ces caractères particuliers sont
ceux qui fixent actuellement l'attention des amateurs anglais.
Même chez les sous-races, telles que le Culbutant à courte face,
la difficulté de reproduire le type avec une irréprochable pureté
est notoire et, fréquemment, il nait des individus qui s'en
éloignent considérablement. II y a comme une lutte constante
entre la tendance de réversion à un état moins modifié, com-
pliquée d'une autre tendance innée à présenter des variations
de toutes sortes, qui agit d'une part pour faire dévier la race, et le
pouvoir de constante sélection qui agit d'autre part pour en
maintenir la pureté. Dans la suite des générations, la sélection
finit par l'emporter, et l'on ne saurait s'attendre à ce qu'un
oiseau tel qu'un Culbutant commun naisse d'une bonne race
de courtes faces. Mais aussi longtemps que l'action sélective
va se continuant, on peut toujours s'attendre avoir se produire
des variations fréquentes dans l'organe en voie de se modi-

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                     487

Ger1. Il est utile aussi de noter que ces caractères variables,
produits par l'action sélective de l'homme, deviennent quel-
quefois, et par des causes complètement inconnues, plus spé-
cialement attachés à un sexe qu'à l'autre, et généralement au
sexe mâle, comme on le voit à l'égard du barbillon des Messa-
gers et du jabot des Grosses-Gorges.

Revenons maintenant à l'état de nature. Quand un organe
est développé d'une manière extraordinaire chez une espèce
quelconque, en comparaison des autres espèces du même genre,
on peut en conclure que cet organe a subi une somme extraor-
dinaire de modifications depuis l'époque où cette espèce s'est
détachée du progéniteur commun du genre. Cette époque est
rarement fort reculée, puisque chaque espèce ne vit guère au
delà d'une période géologique. Une somme extraordinaire de
modifications implique une variabilité considérable, inusitée
et de longue durée, dont les effets avantageux se sont accumulés
par sélection naturelle pour le bénéfice de l'espèce. Mais, par
cette raison même 'que la variabilité de cet organe exception-
nellement développé a été considérable et qu'elle s'est continuée
pendant longtemps à une période relativement récente, on
peut s'attendre, en règle générale, à trouver encore actuelle-
ment dans cet organe plus de variabilité que dans tous les
autres, qui sont demeurés constants depuis une époque beau-
coup plus* reculée. Or, tels sont les faits, j'en suis convaincu.

Que la lutte entre la sélection naturelle, d'une part, et la
tendance de réversion ou la variabilité, d'autre part, doive
cesser dans la suite des temps, et que même les organes les
plus anormalement développés puissent devenir constants, je
ne saurais voir de raison pour en douter. Conséquemment,
lorsqu'un organe, quelque anormal qu'il puisse être, s'est trans-
mis à peu près sans changements à un grand nombre de des-
cendants modifiés, comme c'est le cas pour l'aile de la Chauve-
Souris, d'après ma théorie, c'est qu'il doit avoir existé presque
dans ce même état pendant une période immense, et qu'il

1 Ces variations peuvent être, bien entendu, soit des déviations, soit des perfec-
tionnements dn type. A l'état sauvage elles pourraient être soit avantageuses, soit
nuisibles aux représentants de l'espèce. (Trait.)

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188

DE L'OMGÏSE DES ESPÈCES.

est arrivé ainsi à n'être pas plus variable que tous les autres.
Ce n'est donc que dans le cas de modifications relativement ré-
centes etextraordinairement grandes, que nous pouvons nous
attendre à trouver ce qu'on pourrait appeler la variabilité gè-
nérative encore présente et actuellement capable d'agir avec
une certaine puissance; parce qu'en pareil cas seulement la
variabilité n'aura encore été que rarement anéantie par la
sélection constante des individus variables d'une manière déter-
minée et selon le degré requis, et par la destruction de ceux
qui tendaient à revenir à un état antérieur moins modifié.

VIII. Le* caractères spécfllqaea sont pli» variable* cpM les
caractères générique*. — On peut donner plus d'extension au
principe que nous venons d'établir. Il est notoire que les carac-
tères spécifiques sont plus variables que les caractères généri-
ques. Un seul exemple suffira pour expliquer ce que j'entends
par là.

Si quelques espèces d'un grand genre de plantes ont des
fleurs bleues et que d'autres aient des fleurs rouges, la couleur
des fleurs sera seulement un caractère spécifique, et nul ne
serait surpris de voir l'une des espèces à fleurs bleues varier
de manière à produire des fleurs rouges ou réciproquement.
Mais si toutes ces espèces, sans exception, ont, au contraire,
des fleurs bleues, la couleur deviendra un caractère générique,
et ses variations seront regardées comme beaucoup plus extra-
ordinaires. J'ai choisi cet exemple, parce que l'explication que
donnent, en pareil cas, la plupart des naturalistes, n'explique
rien1. D'après eux, les caractères spécifiques sont plus variables
que les génériques, parce qu'ils sont empruntés d'organes d'une
moindre importance physiologique que ceux qui servent com-
munément à classer les genres. Cette explication n'est que
partiellement et indirectement vraie. J'aurai, du reste, à re-
venir sur ce sujet dans le chapitre sur la Classification.

* L'invariabilité des caractères génériques relativement à la variabilité des carac-
tères spécifiques, telle que la plupart des naturalistes l'admettent, n'est en réalité
qu'un cercle vicieux. (Trad.)

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                    189

Il serait presque superflu*d'adjoindre des preuves à cette
règle de la variabilité supérieure des caractères spécifiques, re-
lativement à l'invariabilité reconnue des caractères génériques.
Cependant, à plusieurs reprises, j'ai remarqué que lorsqu'un
auteur faisait observer avec étonnement que quelque organe
important, en général très-constant chez plusieurs groupes d'es-
pèces, différait considérablement en quelques espèces proches
alliées, ce même organe était aussi variable chez les individus
de quelques-unes de ces espèces. Un pareil fait suffit à prouver
qu'un caractère quelconque, généralement considéré comme de
valeur générique, peut diminuer de valeur et devenir seulement
spécifique, ou même individuellement variable, sans que pour
cela son importance physiologique ait changé. Il en est à peu
près de même pour les monstruosités : du moins Isidore-Geof-
froy Saint-llilaire ne semble pas douter que plus un organe
diffère régulièrement chez les différentes espèces du même
groupe, plus aussi il est sujet à des anomalies individuelles.

Si chaque espèce a été créée indépendamment de toutes ses
congénères, pourquoi un organe très-différent chez deux ou
plusieurs espèces du même genre serait-il plus variable que les
organes qui sont presque semblables chez ces mêmes espèces?
Je ne vois pas qu'on puisse trouver une explication de ce fait.
Mais si les espèces ne sont que des variétés mieux marquées et
plus fixes, nous pouvons avec certitude nous attendre à voir
souvent continuer de varier les parties de leur organisation qui
ont déjà varié à une époque encore assez récente, et qui sont
venus par cela même à différer chez des espèces proches alliées.

J'exposerai le fait d'une autre manière. Les points communs
de ressemblanca que toutes les espèces d'un même genre ont
entre elles et les points communs de dissemblance qui les dis-
tinguent des espèces des autres genres, constituent ce qu'on
appelle leurs caractères génériques. J'attribue ces caractères
communs à l'hérédité, c'est-à-dire à la descendance d'un même
. progéniteur; car il doit être extrêmement rare que la sélection
naturelle modifie diverses espèces, adaptées à des habitudes de
vie plus ou moins différentes, exactement de la même manière.
Et comme ces mêmes caractères génériques se sont transmis sans

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190                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

aucune altération, ou n'ont varié que très-légèrement depuis une
époque très-reculée, c'est-à-dire depuis l'époque où ces diverses
espèces se séparèrent de leur progéniteur commun, il n'est pas
probable qu'elles commencent actuellement à varier. D'autre
part, les points de dissemblance qui distinguent les unes des
autres les espèces du même genre constituent leurs caractères
spécifiques; et comme ces caractères, dits spécifiques, ont varié
et sont arrivés successivement à différer plus ou moins depuis
l'époque où ces diverses espèces se sont séparées de leur progé-
niteur commun, il est probable qu'ils doivent encore être en
quelque mesure variables, ou du moins plus variables que les
parties de l'organisation qui, pendant une longue période, sont
demeurés constants.

IX. Lee caractères «exact» eeeoadalrec coa* plus ftriaMoi
ave les caractères «eédflqaec. — J'ai encore deux autres ob-
servations à faire sur la question qui nous occupe. On accor-
dera, je pense, sans que j'entre dans les détails des preuves, que
les caractères sexuels secondaires sont très-variables. On accor-
dera encore que les espèces du même groupe différent plus les
unes des autres dans leurs caractères sexuels secondaires que
dans toute autre partie de l'organisation. On peut comparer, par
exemple, la somme des différences qui existent entre les mâles
des Gallinacés, chez lesquels les caractères sexuels secondaires
se déploient d'une manière si remarquable, avec la somme des
différences qui distinguent les femelles, et l'on ne contestera
plus la vérité de ces proportions. La cause originelle de la va-
riabilité des caractères sexuels secondaires est assez difficile à
découvrir; mais nous pouvons du moins nous expliquer pour-
quoi ces caractères n'ont pas acquis la constance et l'uniformité
des autres parties de l'organisation : c'est que les caractères
sexuels secondaires ont été accumulés par la sélection sexuelle
moins rigide dans son action que la sélection spécifique, parce
qu'elle n'entraîne pas la mort des mâles les moins favorisés,
mais leur donne seulement une postérité moins nombreuse.
Quelle que soit donc la cause de la variabilité des caractères
sexuels secondaires, comme ils sont toujours très-variables, la

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LOIS DE LÀ VARIABILITÉ.                                     191

sélection sexuelle doit avoir son large champ d'action, et peut
ainsi donner rapidement aux espèces du même groupe une
plus grande somme de différences dans leurs caractères sexuels
que dans toute autre partie de leur organisationl.

C'est un fait remarquable que les différences secondaires
entre les deux sexes de la même espèce affectent généralement
les mêmes organes par lesquels les différentes espèces du même
genre différent les unes des autres. Je donnerai deux exemples
de ce fait, les premiers que je trouve inscrits sur ma liste, et

1 Ne semble-t-il pas que la grande variabilité des caractères sexuels secondaires,
évidente surtout chez le sexe mâle où ils sont plus marqués, peut provenir de ce
que la forée d'atavisme ou tendance héréditaire est, en général, plus grande chei
les femelles, tandis que les mâles sont généralement plus variables, comme l'ex-
prime cet axiome des éleveurs et horticulteurs : le mâle donne la variété, la femelle
donne la race? Du reste, sans avoir besoin d'invoquer une cause spéciale, pour
expliquer la plus grande variabilité des caractères sexuels secondaires, il suffit de
remarquer que ces caractères sont presque toujours analogues, dans une espèce,
mx différences purement individuelles qui distinguent ses divers représentants. Us
«ont seulement plus accusés et plus tranchés. Ces caractères sont le plus souvent
externes, et sont rarement essentiels à la conservation de l'individu lui-même,
sons les conditions de vie où il est placé, les dangers auxquels peuvent l'exposer
ses relations sexuelles mis à part, bien entendu. De sorte qu'il pourrait le plus sou-
vent vivre anssi bien sans les revêtir. Or, il résulte de leur peu d'importance pour
la conservation des individus que la sélection spéciiique n'a aucune prise sur eux pour
les rendre fixes et permanents. Ils demeurent ainsi à Tétat flottant et variable ; et
leur grande variabilité peut donner la mesure exacte de la variabilité générale de
tous les caractères organiques, quels qu'ils soient, sous l'action du milieu ambiant,
de la corrélation de croissance, de la réversion, de l'hérédité et des croisements
cotre individus, si la sélection naturelle n'agissait pas constamment sur ceux qui ont
le plus d'importance physiologique, et avec une intensité croissante en raison de cette
importance, pour les rendre constants et héréditaires. Mais on conçoit que dans les
caractères de grande importance physiologique la sélection naturelle doit souvent
avoir à détruire. A l'égard des caractères sexuels secondaires, au contraire, tou-
jours indifférents quand ils ne sont pas utiles, puisqu'ils ne sont jamais rien autre
chose qu'une augmentation des différences individuelles indifférentes, et comme
telles demeurées variables, la sélection naturelle n'a jamais qu'à accumuler les varia-
lions avantageuses qui se présentent, laissant toute modification indifférente à l'état
variable. Or, une modification d'abord indifférente, quand elle n'est pas détruite,
peut, à l'aide d'autres modifications ultérieures, devenir avantageuse, et offrir ainsi,
soit à la sélection spécifique, soit à la sélection sexuelle de plus fréquentes occasions
d'agir. C'est pourquoi les espèces qui présentent de grandes différences sexuelles
doivent aussi) en ce qui concerne ces mêmes caractères, présenter de nombreuses
variétés dans chaque espèce, et de nombreuses espèces asseï tranchées sous ce même
rapport en chaque genre. En effet, les Gallinacés, les Cerfs, les Moutons confirment
cette règle. Lorsque ce grand nombre d'espèces n'existe pas, on peut être à peu près
certain que le genre a déjà souffert beaucoup d'extinctions. (Trad.)

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192

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

comme les différences y sont de nature fort étrange, leur con-
nexion avec la loi que je pose ne saurait être accidentelle.

Plusieurs groupes considérables de Coléoptères ont pour
caractère commun de présenter un même nombre d'articles aux
tarses ; mais chez les Engidés, ainsi que Ta remarqué Westwood,
ce nombre varie considérablement et diffère aussi chez les deux
sexes de la même espèce. ^De même, chez les Hyménoptères
fouisseurs, la nervation des ailes est un caractère de la plus
haute importance, parce qu'il est commun à des groupes entiers
de formes spécifiques ; mais, en certains genres, la nervation
diffère chez chaque espèce, et pareillement chez les deux sexes
de la même espèce. M. Lubbock a remarqué récemment que
plusieurs petits crustacés offrent d'évidentes applications de
cette loi. « Chez les Pontella, par exemple, les caractères sexuels
« sont marqués principalement par les antennes antérieures et
« par la cinquième paire de pattes ; les différences spécifiques
« sont aussi principalement tirées de ces organes. » Ces rap-
ports entre les caractères sexuels et les caractères spécifiques
n'ont rien de surprenant pour moi. Partant du principe que
toutes les espèces d'un même genre sont aussi sûrement descen-
dues d'un progéniteur commun que les deux sexes d'une espèce
quelconque, quel que soit l'organe qui, chez ce commun progé-
niteur ou chez ses descendants immédiats, soit devenu variable,
les variations de cet organe auront très-probablement fourni à
la sélection naturelle, sexuelle et spécifique, l'occasion d'agir;
de sorte que les diverses espèces auront pu s'adapter successi-
vement à diverses situations dans l'économie de la nature, de
même que les deux sexes de chaque espèce l'un à l'autre; les
mâles et les femelles d'une même espèce auront pu prendre
des habitudes différentes ; et enfin, les mâles auront acquis des
armes pour lutter contre d'autres mâles jour la possession des
femelles.

Finalement, il faut conclure que les caractères spécifiques
manifestent une variabilité plus grande que les caractères gé-
nériques : c'est-à-dire que les caractères qui distinguent les unes
des autres les espèces du même genre sont moins fixes que les
caractères qu'elles possèdent en commun; que les organes

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lois de la variabilité.                               195

extraordinairement développés chez une espèce, en compa-
raison avec Pétat des mêmes organes chez ses congénères, sont
fréquemment très-variables; qu'au contraire un organe, quel-
que développé qu'il soit, est peu variable, s'il présente ce
même développement extraordinaire chez tout un groupe d'es-
pèces plus ou moins alliées ; que les caractères sexuels secon-
daires ont une grande variabilité dans chaque espèce ; mais que
ces mêmes caractères présentent aussi de grandes différences
entre les espèces proches alliées, et que, chez un même groupe
d'espèces, les différences sexuelles affectent généralement les
mêmes parties de l'organisation que les différences spécifiques.
Or, ces diverses lois sont en étroite connexion les unes avec
les autres. Elles dérivent toutes de quelques principes : c'est
d'abord que les espèces du même groupe descendent d'un
même progéniteur, dont elles ont hérité beaucoup en com-
mun; c'est ensuite que les organes qui ont varié récemment et
considérablement, sont plus exposés à varier encore que ceux
qui se sont transmis pendant longtemps* sans variations ; c'est
enfin que la sélection naturelle a plus ou moins complètement,
en raison du laps de temps écoulé, surmonté la tendance de
l'espèce à revenir à d'anciens caractères ou à présenter des va-
riations nouvelles, que la sélection sexuelle est moins rigou-
reuse que la sélection spécifique, et que les variations des
' mêmes organes ayant été accumulées par sélection naturelle,
autant sexuelle que spécifique, ces variations sont devenues à la
fois caractéristiques des sexes et des espèces.

X. Les espèces de même genre varient d'nne manière ana-
logue; les variétés d'nne èspèee assument les earaeCères d'nne
espèce aillée on reviennent a d'anciens caractères perdus. —

Ce qu'on observe chez nos races domestiques suffit à prouver
ces propositions. Ainsi, les races de Pigeons les plus distinctes,
et dans les contrées les plus distantes, sont toutes susceptibles
de produire des sous-variétés portant une houppe de plumes
redressées sur la tête, ou des plumes aux pieds. Or, ces carac-
tères n'appartiennent pas à l'espèce originale, le Pigeon Biset
(C. livia) ; ce sont donc des variations analogues chez des

13

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194                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

races très-distinctes. L'apparition fréquente de quatorze ou
même seize plumes caudales chez le Grosse-Gorge peut être
considérée comme une variation représentant la structure nor-
male d'une autre race, celle des Pigeons-Paons. Nul ne dou-
tera, je présume, que de pareilles analogies de variations ne
soient dues à ce que les diverses races de Pigeons ont hérité
d'un parent commun la même constitution et la même ten-
dance à varier sous des circonstances semblables et inconnues.

Le règne végétal nous fournit aussi un exemple de cette loi
dans la tige renflée, ou, comme on l'appelle communément, la
racine du Navet suédois et celle du Rutabaga, deux plantes du
genre Brassica que plusieurs botanistes rangent comme deux
variétés produites par la culture et procédant d'un parent
commun..S'il en est autrement, si elles n'ont pas une souche
originale identique, c'est alors un exemple de variations analo-
gues chez deux espèces distinctes, auxquelles on peut en ajouter
une troisième, le Navet commun. D'après l'hypothèse ordinaire
de la création indépendante de chaque espèce, il nous faudrait
attribuer le renflement de la tige de ces trois plantes, non plus
à la vera causa d'une communauté d'origine, et à la tendance
à varier de la même manière qui doit en être la conséquence,
mais à trois actes de création distincts, quoique très-connexes.

Les Pigeons peuvent nous fournir encore un autre exemple :
c'est la réapparition, si fréquente dans toutes les races, d'oi-
seaux d'un bleu ardoisé, avec un croupion blanc, deux barres
noires sur les ailes, une barre noire sur la queue, et les plumes
caudales extérieures bordées de blanc vers le côté externe de
leur base. Or, ou a déjà vu que toutes ces marques caractéri-
sent la souche mère, c'est-à-dire le.Pigeon Biset; et nul ne
doutera que ce ne soit ici un cas de réversion aux caractères
d'un ancien progéniteur, et non un cas de variations analogues
apparaissant soudain chez les diverses races. Nous pouvons
adopter cette conclusion avec d'autant plus de confiance,
qu'ainsi que nous l'avons vu autre part1 ces marques sont émi-
nemment sujettes à réapparaître chez la postérité croisée de deux
races distinctes et très-diversement colorées ; et il est certain

1 Cbap. i. p. 33.

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                     195

que les conditions extérieures de la vie ne peuvent causer en rien
l'apparition de la couleur bleu ardoise et des autres marques
caractéristiques du Pigeon Biset, qui ne peuvent ainsi provenir
que de l'influence du croisement et des lois de Hiérédité.

Sans nul doute, il est très-surprenant que des caractères per-
dus pendant un grand nombre et peut-être des centaines de gé-
nérations réapparaissent ensuite. Mais quand une race a été
croisée seulement une fois avec une autre, leur postérité mu-
tuelle montre une tendance à revenir aux caractères de la race
étrangère pendant plusieurs générations, et, selon quelques-
uns, pendant une douzaine ou même une vingtaine de généra-
tions. Après douze générations, la proportion du sang mêlé
entre les deux lignes d'ancêtres est seulement de 1 à 2,048;
et cependant Ton admet généralement et Ton a constaté qu'il
suffit de cette petite part de sang étranger pour qu'il se mani-
feste encore des tendances de réversion. Au contraire, chez une
race qui n'a pas été croisée, mais chez laquelle les deux parents
ont perdu quelque caractère possédé par un ancêtre commun, la
tendance forte ou faible à reproduire le caractère perdu peut,
ainsi que nous l'avons déjà vu, se transmettre pendant un
nombre de générations presque indéfini. Lorsqu'un caractère
réapparaît dans une race après avoir été perdu pendant un
grand nombre de générations, on ne peut supposer comme pro-
bable que la postérité actuelle de cette race soit ainsi revenue
tout à coup à la forme d'un ancêtre éloigné de cent générations,
mais qu'il a toujours existé à chaque .génération successive une
tendance constante à en reproduire le caractère perdu, ten-
dance qui, à la fin, et sous des circonstances favorables, a fini
par l'emporter sur les tendances contraires. Par exemple, il est
probable qu'à chaque génération le Pigeon Barbe, qui produit
le plus rarement de tous des oiseaux bleus barrés de noir, a une
tendance constante à revêtir cette couleur de plumage» ffest
une hypothèse; mais elle s'appuie sur quelques faits. D'ailleurs,
je ne vois pas plus d'improbabilité dans la transmission héré-
ditaire d'une tendance à reproduire les caractères d'un ancêtre
pendant un nombre infini de générations, que dans la présence
d'organes rudimentaires, complètement inutiles, qui cepen-

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1%                             DE L'ORIGINE MIS ESPÈCES.

dant, chacun le sait, sont de même indéfiniment transmissiblcs,
et d'autant plus qu'on a pu constater quelquefois une pure ten-
dance héréditaire à produire quelque rudiment d'organe. Par
exemple, chez le Muflier vulgaire (Ànthirrhinum), une cinquième
étamine rudimentaire apparaît si souvent, que cette plante doit
avoir une tendance héréditaire à la produire.

Comme, d'après ma théorie, il faut supposer que toutes les
espèces du même genre descendent d'un parent commun, il
faut aussi s'attendre à les voir souvent varier d'une manière
analogue; de sorte qu'une variété d'une espèce peut revêtir
quelques-uns des caractères d'une autre espèce, cette autre
espèce n'étant, selon moi, qu'une variété bien marquée et perma-
nente. Mais des caractères ainsi obtenus doivent être assez pro-
bablement de peu d'importance, car la présence de tout carac-
tère important doit être gouverné par la sélection naturelle,
d'après les habitudes des espèces, et ne peut être abandonné à
l'action mutuelle des conditions dévie et des ressemblances héré-
ditaires de constitution. On peut encore prévoir que les espèces
du même genre manifesteront de temps en temps leur tendance
constante à revenir aux caractères perdus des ancêtres. Cepen-
dant, comme nous ne connaissons pas exactement les caractères
de l'ancêtre commun d'un groupe entier, nous ne pouvons distin-
guer les uns des autres les effets provenant de Tune ou l'autre de
ces deux causes de variations1. Si, par exemple, nous ne savions
pas que le Pigeon Biset n'est ni pat tu, ni huppé, nous ne pour*
rions décider si ces caractères chez nos races domestiques sont
de simples, réversions ou des analogies de variations ; mais nous

1 Ces deux causes sont au fond identiques sans doute. On peut présumer que
lorsqu'une variété d'une espèce revêt quelque caractère d'une espèce alliée, ou que
dans deux espèces il se produit des variations analogues, c'est toujours par une ten-
dance héréditaire à revenir au caractère du progéniteur commun, tendance mo-
difiée dans ses manifestations par la corrélation de croissance, les croisements et les
conditions de vie ou les circonstances locales. Lorsque ces diverses causes ou in-
fluences favorisent l'hérédité, il y a réversion exacte aux caractères de l'ancêtre
commun ; lorsqu'elles la contrarient, la tendance de réversion devient une tendance
à produire des variations analogues. En tous cas, on peut dire que toute variation
qui se produit eues un jeune individu et qui l'éloigné du type de ses parents n'est
que la résultante des causes qui ont agi sur lui à travers les deux lignées généa-
logiques ramifiées de ses ancêtres paternels ou maternels. (Trcd.)

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LOIS DE LA VAMÀBILITÉ.                                    197

aurions pu inférer que la couleur bleue était un cas de réver-
sion, par le nombre des marques si caractérisées qui semblent
en corrélation avec elle ; car on ne pourrait supposer avec pro-
babilité qu'elles proviennent toutes ensemble de simples varia-
tions accidentelles. Ce qui nous aurait encore amené à cette
induction, c'est que la couleur bleue et les marques distinctives
qui raccompagnent, apparaissent surtout quand des races dis-
tinctes de diverses couleurs sont croisées. Or, bien qu'à l'état
de nature on ne puisse jamais savoir avec certitude quels carac-
tères doivent être attribués à la réversion au type d'ancêtres
éloignés, et quels autres proviennent d'une analogie de varia-
tions ; cependant, il résulte de ma théorie que, par l'une ou
l'autre de ces deux causes, la postérité variable d'une espèce
assume des caractères qui se trouvent déjà en quelques autre*
membres du même groupe. Or, c'est sans aucun doute ce que
nous offre la nature.

L'une des plus grandes difficultés qu'il y ait à reconnaître
dans la nature une espèce variable décrite dans nos ouvrages
systématiques provient de ce que ses variétés miment en quel-
que sorte d'autres espèces du même genre. On pourrait dresser
un immense catalogue de formes intermédiaires entre deux
autres formes, qui pourraient elles-mêmes avec un doute égal
être rangées comme espèces et comme variétés. Il faut donc, à
moins de considérer chacune de ses formes comme indépen-
damment créées, que l'une en variant ait assumé quelques-uns
des caractères de l'autre, de manière à produire des formes in-
termédiaires. Mais la meilleure preuve de cette loi, c'est que
des organes importants et généralement fixes et uniformes
varient accidentellement, jusqu'à acquérir en une certaine
mesure les caractères de ces mêmes organes chez des espèces
alliées. J'ai recueilli une longue liste de cas semblables ; mais
ici, comme autre part, j'ai le désavantage de ne pouvoir la
donner à l'appui de mes opinions. Je ne puis qu'affirmer que
de tels cas se présentent certainement et avec de remarquables
circonstances.

Je citerai cependant un exemple curieux, non pas en ce qu'il
affecte aucun organe important, mais en ce qu'il se présente

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198                                 DE L'ORfGCVE DES ESPÈCES.

chez plusieurs espèces du même genre, en partie à l'état domes-
tique et en partie à l'état sauvage. II y a toute apparence que
c'est un cas de réversion. On remarque assez fréquemment sur
tes jambes de l'Ane des raies transversales très-distinctes pa-
reilles à celles des jambes du Zèbre. On a dit qu'elles sont
encore plus apparentes chez l'ànon, et, d'après mes renseigne-
ments personnels, je dois tenir cette opinion pour bien fondée.
On sait encore que la raie scapulaire, qui est un signe si fré-
quent et presque caractéristique de l'espèce, est quelquefois
double; elle est au moins certainement très-variable en lon-
gueur et en direction. On a cité un Ane blanc qui n'était point
albinos et qui n'avait ni raie dorsale ni raie scapulaire. L'une
et l'autre sont quelquefois très-peu visibles ou même complè-
tement perdues chez les Anes de couleur sombre. On prétend
qu'on a vu le Koulan dePallas avec une double raie sur l'épaule.
L'Hémione n'en a point ordinairement ; mais d'après M. Blyth
et quelques autres, son pelage en laisserait quelquefois apparaître
des traces; et je tiens du colonel Poole que les petits de cette
espèce sont généralement rayés sur les jambes et légèrement
sur les épaules. Le Couagga, quoique aussi bien rayé que le
Zèbre sur le corps, ne l'est point sur les jambes. Cependant, le
docteur Gray a dessiné un spécimen ayant des zébrures très-
distinctes sur les jarrets.

La raie dorsale apparaît de même chez les Chevaux. J'en ai
recueilli, en Angleterre, de nombreux exemples chez des indi-
vidus de toutes couleurs et appartenant aux races les plus di-
verses. Des raies transversales sur les jambes ne sont pas rares
chez les Chevaux gris-brun et gris-souris, et on en cite un
exemple chez un Cheval châtain. Une légère raie scapulaire se
voit quelquefois chez les Chevaux gris-brun, et j'en ai vu la
trace chez un Cheval bai. Mon fils a examiné avec soin et
même dessiné un Cheval de trait belge, gris-brun, qui avait une
double raie sur chaque épaule et des raies sur les jambes. J'ai
vu moi-même un Poney gris-brun de Devonshire qui portait
quatre raies parallèle sur chaque épaule, et l'on m'a décrit
un petit Poney gallois, de même nuance, comme ayant aussi les
mêmes marques.

[page break]

LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                   199

La race des Chevaux Kattywar, au nord-ouest de l'Inde, est
si généralement rayée, d'après ce que je tiens du colonel Poole,
qui a été chargé par le gouvernement des Indes de l'examiner,
qu'un Cheval sans zébrure n'est pas considéré comme de race
pure. La raie dorsale existe toujours ; la raie scapulaire est très-
commune et quelquefois double ou même triple. Les jambes
sont généralement rayées, et de plus les joues se couvrent par-
fois de rayures. Ces rayures sont souvent plus apparentes chez
les poulains, et parfois elles disparaissent complètement chez
les vieux Chevaux. Le colonel Poole a vu des Chevaux Kattywar
gris et bais, naître distinctement rayés. J'ai aussi des raisons
de croire, d'après les renseignements qui m'ont été fournis par
M. W. W. Edwards que, chez les Chevaux de race anglaise, la
raie dorsale se montre beaucoup plus communément chez les
poulains que chez les Chevaux de pleine taille.

J'ai obtenu récemment un poulain d'une Jument baie, issue
d'un étalon turcoman croisé avec une jument flamande et,
d'un Cheval de sang anglais. Le poulain, âgé d'une semaine,
portait sur le dos, près de la queue et sur son front, d'étroites7
zébrures; ses jambes étaient très-faiblement zébrées; mais toutes
ces zébrures s'effacent et disparaissent à mesure qu'il prend de
l'âge1.

Sans entrer dans le plus longs détails, je puis dire que j'ai
recueilli des exemples de Chevaux portant des rayures sur les
jambes ou sur les épaules, dans les plus différentes races et en
diverses contrées, depuis l'Angleterre jusqu'à la Chine orien-
tale, et de la Norvège septentrionale à l'archipel Malais, vers
le sud. Dans tous les pays, ces rayures apparaissent beaucoup
plus souvent chez les individus gris-brun ou gris-souris que
chez les autres ; mais ce terme de gris brun laisse une assez
grande marge, et comprend une échelle de tons très-divers
depuis le brun-rouge et le noir jusqu'à la nuance de crème.

Le colonel Hamilton ' Smith, qui a écrit sur ce sujet, croit
que les diverses raôes chevalines descendent de plusieurs es-
pèces originales, dont Tune, d'un pelage gris-brun, était rayée;

1 Ce paragraphe, ajouté par l'auteur, manque à toutes les éditions, sauf à la
seconde édition allemande. (Trad.)

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200                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

et que les marques accidentelles dont je viens de parler sont
toutes dues à l'influence d'anciens croisements avec cette sou-
che. Cette théorie ne saurait me satisfaire, et je répugnerais à
l'appliquer à des races aussi distinctes que le pesant Cheval de
trait Belge, le Poney gallois, le Cob, la race élancée de Katty-
war, etc., habitant des contrées aussi distantes.

Venons aux effets du croisement entre les diverses espèces
du genre Cheval. Rollin assure que la Mule commune, prove-
nant de l'Ane et du Cheval, est particulièrement sujette à avoir
des raies sur les jambes. D'après M. Gosse, en certaines parties
des États-Unis, environ neuf Mules sur dix ont les jambes
rayées. J'ai vu moi-même une Mule dont les jambes Tétaient à
tel point, que nul ne voulait croire tout d'abord qu'elle ne fût
pas le produit d'un Zèbre; et M. W. C. Martin, dans son excel-
lent traité sur le Cheval, a donné la figure d'une Mule sembla-
ble. Dans les quatre dessins coloriés d'hybrides produits par
l'Ane et le Zèbre que j'ai vus, les rayures étaient plus pronon-
cées sur les jambes que sur le reste du corps, et l'un d'eux
offrait une double raie scapulaire. Le fameux hybride de lord
Morton, provenant d'une Jument châtain et d'un Couagga mâle,
avait sur les jambes des rayures plus prononcées que chez le
pur Couagga; et même chez la postérité de race pure produite
ensuite par la même jument avec un étalon arabe noir, on vit
se reproduire les mêmes caractères. Un autre cas des plus ic-
marquables, c'est un hybride provenant de l'Ane et de l'Hé-
mione que le Dr Gray a dessiné, et il m'a informé depuis qu'il
connaissait un second exemple semblable. Quoique l'Ane n'ait
que quelquefois des raies sur les jambes, que l'Hémione n'en
ait point, et n'ait pas même la raie scapulaire, cet hybride
avait néanmoins les quatre jambes rayées, et trois courtes raies
scapulaires comme celles du Poney gallois et du Poney du De-
vonshire dont j'ai parlé plus haut. Il avait même quelques
zébrures sur les côtés de la tête. A l'égard de ce dernier fait,
j'étais si convaincu que jamais une raie de couleur quelconque
n'apparaît, grâce à ce qu'on appelle communément le hasard,
que la seule inspection des raies de la tête de cet hybride pro-
venu de l'Ane et de rilémione me fit demander au colonel Poole

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LOIS DE LA VARIABILITÉ.                                   201

si de telles rayures n'apparaissent jamais sur les joues des Che-
vaux Kattywar, si remarquablement rayés, et sa réponse, ainsi
qu'on Ta vu, fut affimative.

Que devons-nous conclure de ces différents faits? Nous
voyons plusieurs espèces très-distinctes du genre Cheval qui
deviennent, par simple variation, rayées sur les jambes comme
le Zèbre, ou sur les épaules comme l'Ane. Chez le Cheval nous
trouvons une forte tendance à présenter les mêmes caractères,
partout où apparaît la teinte gris-brun, celle qui approche le
plus de la couleur générale des autres espèces du genre. L'ap-
parition des rayures n'est accompagnée par aucun changement
de forme ou par aucun autre nouveau caractère. Cette ten-
dance à revêtir un pelage rayé se manifeste avec plus de force
encore chez les hybrides provenant de plusieurs espèces très-
distinctes. Or, qu'avons-nous observé, en pareil cas, chez les
diverses races de Pigeons? C'est qu'elles sont toutes descendues
d'une espèce comprenant deux ou trois sous-espèces ou races
géographiques, qui sont toutes de couleur bleue, avec certaines
raies ou autres inarques ; et lorsqu'une race quelconque assume
par simple variation la couleur bleue, ces raies ou autres mar-
ques réapparaissent invariablement, mais sans aucun autre
changement de forme et de caractère. Quand des races de
diverses couleurs sont croisées, même parmi les plus anciennes
et les plus pures, les métis ont une forte tendance à prendre
la couleur bleue et les marques caractéristiques. Or, j'ai déjà
établi que l'hypothèse la plus probable pour rendre compte de
la réapparition d'anciens caractères perdus, c'est qu'il existe
chez chacune des jeunes générations successives de l'espèce
une tendance perpétuelle à reproduire ces caractères, et que,
par des causes inconnues, cette tendance prévaut quelquefois ;
et, ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure chez plusieurs
espèces du genre Cheval, les rayures sont plus apparentes et
plus fréquentes chez les jeunes sujets que chez les vieux. Qu'on
appelle espèces nos races de Pigeons, ou celles du moins qui
sont restées pures pendant des siècles, les faits observés parmi
elles ne présenteront-ils pas des analogies frappantes avec les
faits observés chez les espèces du genre Cheval. Quant à moi,

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202                             DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

j'ose en toute confiance remonter en imagination des milliers
de mille générations dans la suite des temps écoulés, et je vois
dans un animal rayé comme un Zèbre, mais peut-être d'une
organisation très-différente sous d'autres rapports, le parent
commun du Zèbre, du Couagga, de l'Ane, de l'Hémione et de
nos races diverses de Chevaux domestiques, que du reste ces
dernières descendent d'une ou de plusieurs souches sauvages1.
Lorqu'on admet que chaque espèce du genre Cheval a été
séparément créée, il faut admettre aussi que chacune d'entre
elles a été créée avec une tendance à varier, soit à l'état de na-
ture, soit à l'état domestique, de manière à présenter souvent
les rayures qu'on observe chez d'autres espèces du genre ; et
qu'elles ont toutes été douées d'une forte tendance à produire,
en cas de croisements avec des espèces habitant des contrées
très-éloignées, des hybrides qui ressemblent par leurs rayures,
non pas à leurs propres parents, mais aux autres espèces du

* C'était celte conclusion que nous a?ions cm devoir défendre dans une note de
notre première édition. M. Darwin nous a écrit que tel était le sens véritable qu'il
avait voulu donner à une phrase que son obscurité nous avait fait comprendre autre-
ment et que nous donnons ici textuellement : « For mytelf, 1 venture confident^ U
« look bock thousandt on thousands of générations, and lue an animal ttripei
t like a zébra, but perhapt otherwùe very differenlly constructed, the commun
c parent ofowr domestic horse, whether or not it be descended from one or more
tviid stocks, ofthe aêê, IKe hemionus, quagga and zébra. » Nous avions traduit
« ainsi que suit : < Quant à moi, j'ose en toute confiance remonter des milliers de mille»
« générations dans la suite des temps écoulés, et je vois le parent commun de»
t races diverses de notre cheval domestique dans un animal rayé comme un zèbre,
a mais peut-être d'une organisation très-différente sous d'autres rapports, que, du
« reste, il descende ou non d'une ou plusieurs souches sauvages, telles que l'iiémione.
« l'âne, le couagga ou le zèbre, x> Nous avions cru devoir protester contre la sup-
position énorme, à noire avis, qui résultait de cette version ; c'est que l'ancêtre com-
mun de tous nos chevaux domestiques et seulement de nos chevaux, ait pu être un
animal rayé comme un zèbre, qui lui-même serait descendu d'une ou de plusieurs
nuffes des espèces sauvages du genre. Nous ajoutions : < Il est beaucoup plus sup-
« po«able que toutes les espèces du genre cheval descendent d'un progéniteur com-
« mun qui était zébré et qui a été le prototype du genre. De cette première souche
« seraient sorties deux familles : Tune, comprenant le aèbre et le couagga, a conservé
a son pelage rayé; l'autre, comprenant l'hémione, l'Âne et le cheval, peut-être par
« réversion i de plus anciens caractères encore, a affecté un pelage de diverses nuan-
s ces, mais de plus en plus uni, à travers les variations duquel les rayures de l'an-
« cotre aébré réapparaissent quelquefois, quand des croisements de race ou autres
e causes de variation leur donnent l'occasion de se manifester, s Cette supposition
est parfaitement d'accord avec le sens que M. Darwin a voulu donner a sa phrase.
[Trad.)

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LOIS DR LA VARIABILITÉ.                                   203

genre. Or, admettre une pareille manière de voir, c'est, ce
me semble, rejeter une cause réelle très-simple et très-natu-
relle, et appuyée sur des faits, pour une cause sans réalité ou
du moins entièrement hypothétique. C'est de plus faire des
œu?res de Dieu une sorte de moquerie mensongère. Autant
vaudrait croire, avec les ignorants eosmogonistes de l'antiquité,
que jamais les coquilles fossiles n'ont été vivantes, mais qu'el-
les ont été créées comme une contrefaçon des coquilles actuel-
lement vivantes sur le bord de nos océans.

XI. léMaé. — Convenons d'abord que notre ignorance
concernant les lois de la nature est encore profonde. Il n'est
pas un cas sur cent où nous puissions dire pour quelles raisons
tel ou tel organe, chez un individu quelconque, diffère plus ou
moins de l'état du même organe chez ses parents ; mais par-
tout où nous avons le moyen d'établir des rapprochements et
de comparer, les mêmes lois paraissent avoir agi pour produire,
soit les moindres différences qui distinguent les variétés, soit
les différences plus grandes qui caractérisent et séparent les
unes des autres les espèces du même genre.

Les conditions extérieures de la vie, telles que le climat et
la nourriture, etc., semblent avoir causé quelques modifications
légères. Les habitudes en produisant des différences de consti-
tution, le fréquent usage des organes en leur donnant plus de
force et de développement, et leur défaut d'exercice en les
affaiblissant, semblent avoir eu des effets beaucoup plus puis-
sants.

Les parties homologues tendent à varier de la même manière.
Des modifications dans des parties dures et externes affectent
quelquefois des parties molles et internes.

Quand un organe est bien développé, il tend peut-être à ab-
sorber la nourriture des organes voisins ; et la nature épargne
sans cesse sur chaque partie de l'organisation tout entière,
toutes les fois qu'elle peut le faire sans nuire à l'individu.

Des changements dans le jeune âge affectent généralement le
même organe ou l'organe correspondant pendant les phases
suivantes du développement de l'individu ; et il existe beaucoup

[page break]

204                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

d'autres corrélations de croissance dont nous sommes encore
absolument incapables de comprendre la nature.

Les parties multiples sont variables en nombre et en struc-
ture, peut-être par suite de ce que de telles parties n'ont pas
été exclusivement adaptées à des fonctions toutes spéciales, de
sorte que leurs modifications n'ont pas été strictement empê-
chées par la sélection naturelle. C'est probablement pour la
même cause que les êtres organisés d'ordre inférieur sont plus
variables que ceux dont l'organisation est plus élevée dans
l'échelle naturelle, c'est-à-dire dire plus spécialisée et plus
localisée. Les organes rudimentaires, étant inutiles, sont né-
gligés par la sélection naturelle et par conséquent sont proba-
blement très-variables.

Les caractères spécifiques, c'est-à-dire les caractères qtiî sont
arrivés à différer depuis que les diverses espèces d'un même
genre se sont séparées de leur souche commune, sont plus va-
riables que les caractères génériques, c'est-à-dire qtje ceux qui
se sont transmis pendant longtemps et qui n'ont pas varié de-
puis cette même époque.

Nous avons parlé ici d'organes spéciaux qui sont demeurés
variables, parce qu'ils ont tout récemment varié, de manière a
différer les uns des autres ; mais nous avons vu aussi autre
part1 que le même principe s'applique à l'individu tout entier;
car dans un district où coexistent plusieurs espèces d'un genre
quelconque, et où, par conséquent, il s'est accompli autrefois
une grande somme de variations et de différenciation, c'est-à-
dire où la production de nouvelles formes spécifiques a été
très-active, on peut s'attendre à trouver, dans ce même district
et parmi'ces espèces, un nombre moyen de variétés proportion-
nellement très-élevé.

Les caractères sexuels secondaires sont très-variables, et dif-
fèrent beaucoup dans les espèces du même groupe. La variabi-
lité des mêmes organes a généralement fourni les différences
sexuelles entre les individus d'une même espèce et les diffé-
rences spécifiques entre les espèces du même genre,

* Cbap. ii. p. 66.

[page break]

LOIS DE LA VARIABILITÉ.

205

Tout organe qui atteint une grandeur extraordinaire ou un
développement en quelque chose anormal, par rapport à sa
taille ou à ses caractères réguliers chez des espèces alliées, doit
avoir passé par une série considérable de modifications depuis
que s'est formé le genre. C'est ce qui nous explique pourquoi
il est encore souvent beaucoup plus variable que d'autres parties
de l'organisme; car le procédé de variation va se continuant
lentement et, en pareil cas, la sélection naturelle n'a pas encore
eu le temps de surmonter, soit la tendance de réversion à un
état moins modifié, soit la tendance à produire des variations
ultérieures. Mais lorsqu'une espèce pourvue d'un organe par-
ticulier extraordinairement développé est devenue la souche
de nombreux descendants modifiés, ce qui, à mon point de vue,
doit être un procédé très-lent, requérant un laps de temps
très-long, alors, la sélection naturelle peut fort bien avoir déjà
réussi à donner des caractères fixes à cet organe, quelle que
soit l'anomalie de ses caractères.

Les espèces descendues d'un parent commun, héritant pres-
que la même constitution, doivent tendre naturellement, lors-
qu'elles sont exposées à des influences semblables, à présenter
des variations analogues, et quelques-unes d'entre elles peu-
vent accidentellement revenir à quelques-uns des caractères de
leur ancien progéniteur. Quoique des modifications nouvelles
et importantes ne puissent provenir de la tendance de réversion
ou des analogies de variation, de telles modifications peuvent
au moins ajouter encore à la diversité admirable etharmonieuse
de la nature.

Quelle que puisse être la cause de chaque légère différence
produite dans la postérité de communs parents, nous pouvons
être certains que cette cause existe pour chacune d'elles ; et
c'est l'accumulation constante par sélection naturelle de ces
différences, lorsqu'elles sont avantageuses à l'individu, qui
donne naissance aux plus importantes modifications de struc-
ture, auxquelles les innombrables êtres répandus à la surface de
la terre doivent les moyens de lutter les uns contre les autres,
de manière que les mieux adaptés à leur situation parti-
culière puissent survivre.

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CHAPITRE VI

»ifficult6s »e la théorie

I. Difficultés de la théorie de descendance modifiée. — II. Transitions, absence ou
rareté des variétés intermédiaires. —III. Transitions dans les habitudes. — IV. Ha-
bitudes différentes parmi les individus de la même espèce, et très-différentes
entre des espèces proches-alliées — V. Organes très-parfaits ou très compliqués
et moyens de transition. — VI. Cas difficiles : Natura non facit tallum. —
— VU* Organes peu importants. — VIII. Tout organe n'est pas absolument par-
fait. — IX. Résnmé : La loi d'unité de type et celle des «ondHions d'existence
«h* comprises dans la théorie, des élections naturelles.

I. Mfltolté» d« la tfcéortc aie alnsiffésiaigr aaoJMMe. Une

foule d'objections se seront présentées à l'esprit de mes lecteur*
bien avant qu'ils soient arrivés jusqu'à cette partie de mon
travail. Quelques-unes de ces difficultés sont si graves, que moi-
même, encore aujourd'hui, lorsque j'y songe, j'en suis par*
fois presque ébranlé.Cependant, autant que .j'en puis juger,
je crois que le plus grand nombre ne sont qu'apparentes ; et
même celles qui sont réelles ne me paraissent pas absolument
inconciliables avec ma théorie.

Ces objections peuvent se ranger sous quelques chefs :
D'abord, si toutes les espèces descendent d'autres espèces
antérieures, par des transitions graduelles insensibles, com-
ment se fait-il que nous ne trouvions pas partout d'innom»
brables formes transitoires? Comment se fait-il que les espèces
soient si bien définies et que tout ne soit pas confusion dans la
nature?

Secondement, est*»il possible qu*un animal ayant, par exemple,
tes habitudes et la structure d'une Chauve*Souris$ se soit formé
par voie de modification de quelque autre animal ayant des ha-
bitude* entièrement différentes? Pouvons-nous croire que la

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                            207

.sélection naturelle réussisse à produire, d'un côté, des organes
de peu d'importance, tels que la queue d'une Girafe pour lui ser-
vir de chasse-mouches et, d'un autre côté, des organes d'une
structure aussi merveilleuse que celle de l'œil, dont nous pou-
vons à peine encore comprendre l'inimitable perfection?

Troisièmement, les instincts peuvent-ils s'acquérir et se mo-
difier au moyen de la sélection naturelle? Que dirons-nous de
cet instinct merveilleux qui porte l'Abeille à construire ses cel-
lules, instinct par lequel elle semble avoir devancé les décou-
vertes de profonds mathématiciens?

Quatrièmement, comment pouvons-nous expliquer que les
espèces croisées soient stériles, ou ne produisent qu'une posté-
rité inféconde, tandis que la fertilité des individus qui provien-
nent d'un croisement entre variétés est augmentée?

Nous discuterons dans ce chapitre les deux premières de
ces objections, réservant les instincts et l'hybridité pour deux
chapitres spéciaux.

II. TnuuMon», ahacacc en rareté émm variété* intermé*
«taire*. — La sélection naturelle n'agissant que par la conser-
vation continuelle de modifications avantageuses, chaque forme
nouvelle doit tendre en loute contrée suffisamment peuplée à
exterminer et finalement à supplanter ses propres parents moins
parfaits1, ou toute autre forme moins favorisée avec laquelle elle
entre en concurrence. Ainsi que nous l'avons déjà vu, le procédé
d'extinction et celui de sélection naturelle marcheront de pair.
il suit de là que, si nous considérons chaque espèce comme
descendant de quelque autre forme, inconnue, la forme mère, de
même que toutes les variétés transitoires, devront en général
avoir été exterminées, par suite du procédé même de formation
et de perfectionnement de cette forme nouvelle.

Mais comme d'après cette théorie d'innombrables formes
transitoires doivent avoir existé, pourquoi ne les trouvons-nous

1 0a plutôt ses collatéraux descehdus sans modification des mêmes ancêtre* j
car i l'égard des parents eux-mêmes, cela va de soi Qu'ils sont supplantés parleurs
descendants. Parenté est donc pris ici pour souche mère, ainsi qu'en plusieurs
passages de cet ouvrage. (îrad.)

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208                                  DE L'ORIGINE DES. ESPÈCES.

pas enfouies en nombre infini dans l'écorce terrestre ? Nous
discuterons cette question plus à propos dans le chapitre sur
Y Insuffisance des documents géologiques. Je dirai seulement ici
que je crois ces documents beaucoup moins complets qu'on ne
le suppose généralement; et c'est la meilleure réponse qu'on
puisse faire. Les lacunes de nos documents géologiques pro-
viennent principalement de ce que les êtres organisés n'habitent
pas les régions très-profondes des mers, et de ce que leurs restes
enfouis ne peuvent être conservés pendant la série des âges géo-
logiques dans des masses sédimentaires assez épaisses et assez
étendues pour résister à de puissantes causes ultérieures de dé-
gradation. Or, de telles masses fossilifères ne peuvent s'accumu-
ler que lorsqu'une énorme quantité de sédiment se trouve déposée
sur le lit d'une mer peu profonde pendant une période de lent
affaissement. Un tel concours de circonstances doit se présenter
rarement, et seulement à de longs intervalles. Au contraire,
pendant que le lit de la mer demeure stationnaire, ou pendant
que son niveau s'élève, ou enfin lorsque la quantité de sédiment
qui s'y dépose est insuffisante, il doit se trouver une lacune dans
notre histoire géologique. L'écorce terrestre est un vaste musée
dont les collections ont été rassemblées d'une manière intermit-
tente et à des intervalles de temps immensément éloignés les
uns des autres. Mais actuellement, dira-t-on, lorsque plusieurs
espèces proches alliées habitent un même territoire,rne devrions-
nous pas trouver entre elles beaucoup de formes intermédiaires?
Prenons un exemple fort simple. Lorsqu'on voyage du Nord
au Sud sur un même continent, on rencontre généralement, à
intervalles successifs, des espèces représentatives, c'est-à-dire
étroitement alliées, qui remplissent évidemment une place pres-
que identique dans l'économie naturelle de chacune des contrées
qu'elles habitent plus particulièrement. Ces espèces représen-
tatives se rencontrent souvent et s'entremêlent sur les limites
communes de leurs stations ; et à mesure que les unes devien-
nent de plus en plus rares, les autres se montrent de plus en
plus communes, jusqu'à ce que l'une remplace complètement
l'autre. Mais, si l'on compare ces espèces dans les contrées où
elles s'entremêlent, elles sont en général aussi distinctes les

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                           ' 309

unes des autres en chaque détail Je leur organisation que peu-
vent l'être les spécimens choisis dans le centre de leur habitat.
D'après ma théorie, ces espèces alliées descendent d'un parent
commun, et, pendant le cours du procédé de modification,
chacune d'elles s'est de mieux en mieux adaptée aux conditions de
vie particulières de sa propre station et a supplanté et exterminé
sa souche originale, ainsi que toutes les variétés transitoires qui
ont du se produire successivement entre son état passé et sou
état présent1. D'après cela, nous ne pouvons nous attendre à
rencontrer actuellement de nombreuses variétés transitoires
tlaifs chacune de ces régions bien qu'elles y aient certainement
existé un jour, et qu'elles puissent y être enfouies à l'état fos-
sile.

Mais dans la région moyenne où se trouvent des conditions
de vie intermédiaires, pourquoi ne trouvons-nous pas des va-
riétés mixtes servant de lien entre les formes extrêmes? Cette
difficulté m'a arrêté, longtemps. Pourtant on peut en grande
partie la résoudre.

D'abord ce n'est qu'avec les plus grandes réserves que nous
pouvons inférer de la continuité actuelle d'une région qu'elle
est toujours demeurée continue depuis une époque très-reculée.
L'observation géologique nous sollicite au contraire à croire que
presque tous nos continents ont été brisés en îles pendant la
dernière époque tertiaire. Or, en de telles îles, des espèces dis-
tinctes peuvent s'être formées séparément sans que la forma-
tion de variétés intermédiaires dans les zones moyennes ait été
possible. De même, par suite de changements survenus dans la
configuration des terres et dans le climat, des stations mari-
times, maintenant très-vastes, doivent avoir existé récemment
eu des conditions beaucoup moins uniformes qu'aujourd'hui.
Je ne doute donc pas que l'ancien état de discontinuité des
régions dont' les barrières naturelles ont aujourd'hui disparu

1 On le comprend d'autant mieux qu'une variété qui a commencé à varier, varie
asM'2 rapidement et presque à chaque génération. De sorte que chacune dus formes
transitoires peut n'être représentée que par quelques individus ou même un seul
H suffit donc de la suite même des générations pour les exterminer, sans avoir
recours à la concurrence vitale et à la «élection naturelle. [Tiwà.)

H

L.ooQle

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m -                           DK L'ORIGINE DES ESPÈCES.

n'ait joué un rôle important dans la formation d'espèces nou-
velles, et plus spécialement parmi les animaux qui se meuvent
librement et qui croisent a volonté. Mais je ne m'arrêterai pas
plus longtemps à ce moyen d'échapper à la difficulté, car je
crois que la formation d'espèces très-distinctes est possible
dans de vastes régions parfaitement continues.

Si Ton observe la distribution actuelle des espèces dans une
vaste région, on voit qu'en général elles sont très-communes sur
une certaine étendue de territoire aux confins de laquelle elles
deviennent asses soudainement de plus en plus rares, jusqu'à
ce qu'elles disparaissent entièrement. Il suit de là que le terri-
toire neutre entre deux espèces représentatives' est générale-
ment très-limité en comparaison de celui qui est propre à cha-
cune d'elles. On constate le même ordre de faits lorsqu'on
s'élève sur les montagnes; et il est remarquable, ainsi que
l'observe Àlph. de Candolle, combien la disparition d'espèces
alpines très-communes est quelquefois soudaine. E. Forbes a
pu faire encore les mêmes observations en draguant le littoral
océanique. Or, ceux qui regardent le climat et les conditions
physiques de la vie comme les causes dont l'action est le plus im-
portante dans la distribution géographique des espèces doivent
s'étonner de semblables effets, puisque le climat, l'altitude des
terres ou la profondeur des mers changent et croissent ou dé-
croissent graduellement. Mais, au contraire, si nous nous rap-
pelons que chaque espèce, même au centre de sa station, s'ac-
croitrait immensément en nombre sans la concurrence d'autres
espèces; que presque toutes, ou se nourissent d'autres espèces,
ou leur servent elles-mêmes de pâture ; enlin, que tout être or-
ganisé, soit directement, soit indirectement, est dans la dé-
pendance étroite d'autres êtres organisés ; il nous faut bien
convenir que la distribution des habitants d'une contrée quel-
conque ne peut dépendre exclusivement de changements ïn-
scnsibles dans les conditions physiques de la vie, mais résulte
en grande partie de la présence d'autres espèces dont ils se
nourrissent, qui les détruisent ou qui leur font concurrence.
Comme ces espèces sont dqja bien définies, de quelque manière
qu'elles le soient devenues, et qu'elles ne se fondent pas les

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                211

unes dans les autres par des dégradations insensibles, l'exten-
sion d'une espèce quelconque, dépendant toujours de l'exten-
sion de toutes les autres, doit tendre aussi à être parfaitement
définie et limitée. De plus, chaque espèce sur les confins de
son habitat, où elle existe en moindre nombre, doit, jen vertu
de* fluctuations du nombre de ses ennemis, de la quantité de
ses moyens de subsistance ou des saisons plus ou moins
extrêmes, être fréquemment exposée à une entière extinction;
de sorte que les limites de son extension géographique en de-
viennent encore plus rigoureusement définies.

S'il est vrai, comme je le crois, que les espèces alliées ou
espèces représentatives qui habitent une aire continue sont
généralement distribuées de manière que chacune d'elles
ait une assez vaste extension, et soit séparée des autres par un
territoire neutre relativement assez étroit, où elle devient
presque soudain de plps en plus rare ; alors, comme les va-
riétés ne diffèrent pas essentiellement des espèces, la même
règle doit, sans nul doute, s'appliquer aux unes comme aux
autres. Si donc nous imaginons une espèce variable quel-
conque, adaptée à une vaste région, il nous faudra aussi sup-
poser que deux variétés de cette espèce seront adaptées à deux
districts également vastes de cette région, et qu'une troisième
variété s'adaptera à l'étroite zone moyenne qui les sépare. Mais
cette variété intermédiaire, par cela mémo qu'elle habitera une
sire moins étendue, sera représentée par un moins grand nom-
bre d'individus : or, dans l'observation des faits,aussi loin que
j'ai pu pousser mes recherches, cette règle s'applique exacte-
ment anx variétés à l'état de nature. J'ai trouvé de fréquents
exemples de cette loi dans le genre des Balanes, parmi les va-
riétés intermédiaires entre des variétés mieux tranchées. Il res-
sort aussi des renseignements que m'ont fournis M. Watson, le
V Asa Gray et M. Wolkston, qu'en général, lorsqu'il se pré- *
sente des variétés intermédiaires entre deux autres formes,
elles sont numériquement beaucoup plus rares que les formes
auxquelles elles servent de lien. Si nous pouvons nous fier à
ces faits et à ces observations, et en conclure que le6 variétés
intermédiaires entre deux formes quelconques ont toujours

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2i2                                LE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

existe en moindre nombre que les formes qu'elles relient les
unes aux autres, il nous devient aisé de comprendre pourquoi
ces variétés transitoires ne peuvent se perpétuer pendant de
longues périodes, et pourquoi, en règle générale, elles doivent
être exterminées et disparaître plus tôt que les formes aux-
quelles elles ont originairement servi de passage.

En effet, toute forme représentée par un moins grand nom-
bre d'individus, doit, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer,
courir une plus grande chance d'extermination que d'autres
plus nombreuses en représentants ; et particulièrement dans le
cas où ces diverses formes alliées habitent une région continue,
la variété la moins nombreuse doit être perpétuellement exposée
aux invasions des variétés plus puissantes qui vivent à côté
d'elle.

Mais une autre considération que je crois encore beaucoup
plus importante, c'est que, pendant le procédé continu de mo-
dification , au moyen duquel deux variétés sont, d'après ma
théorie, converties et perfectionnées en deux espèces distinctes,
les deux formes qui existent en plus grand nombre, par suite
de la plus grande étendue des régions qu'elles habitent, auront
un avantage décisif sur toute variété intermédiaire confinée
dans une zone moyenne étroite. Car toute forme très-nom-
breuse en individus aura toujours plus de chances, dans une
même période donnée, de présenter des variations favorables
dont la sélection naturelle puisse se saisir, que des formes plus
rares qui existent en plus petit nombre. Les formes les plus
communes doivent donc toujours tendre à l'emporter dans le
combat de la vie sur les formes moins répandues, et consé-
quemment à les supplanter, parce que celles-ci ne se seront
que plus lentement modifiées et perfectionnées1.

1 Cependant une espèce ou une variété peu nombreuse en individus, mais trè-
variable, jœut avoir l'avantage sur des espèces ou des variétés très-fixes, surtout
(tans le cas d'an changement quelconque dans les conditions locales. En pareille
cil-constance, plus une espèce ou une variété très-variable serait exposée à une vive
coucurrence, c'est-à-dire plus les changements survenus dans l'économie de la con-
trée seraient considérables, plus la sélection naturelle de ses variations avanta-
geuses serait puissante et ses résultats rapides. Il faut bien qu'il en soit ainsi,
d'ailleurs, puisque toute espèce doit commencer par une variété, et toute variété

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                               245

C'est, je crois, d'après le même principe que les espèces les
plus communes dans chaque contrée présentent, en moyenne,
un plus grand nombre de variétés bien tranchées que les es-
pèces plus rares, ainsi que nous l'avons déjà vu autre part.

J'expliquerai mieux ma pensée en supposant trois variétés
de Moutons donl l'une serait adaptée à une vaste région mon-
tagneuse, une seconde à une étroite zone de collines intermé-
diaires, et une troisième à une vaste plaine étendue à leur
base. Supposons, d'autre part, que les habitants de chaque
région s'efforcent tous avec une égale persévérance et une
égale habileté d'améliorer leurs troupeaux par une sélection
méthodique; toutes les probabilités de succès seront, en pareil
ras, en faveur des possesseurs des grands troupeaux de la
montagne et de la plaine qui amélioreront leur race plus rapi-

par une série de quelques générations d'individus variables. Or, si un petit nombre
d'individus variables ne pouvait l'emporter sur des variétés ou espèces très-nom-
breuses, mais plus fixes, toute la théorie serait vainc.

L'avantage qu'une forme organique peut tirer du grand nombre de ses représen-
tants ne vient donc qu'en seconde ligne après les avantages d'ordre supérieur
qu'elle peut devoir à une grande variabilité ; et on peut dire que le grand nombre
d'individus ou la grande étendue de l'habitat n'est un avantage qu'entre des formes
douées d'une variabilité égaie, et durant une période de fixité dans l'ensemble des
conditions locales.

Haât, d'autre part, comme une forme très-variable peut s'accroître très-rapide-
ment en nombre, on.comprend que deux variétés extrêmes, se formant dans deux
districts opposés d'une même région continue, doivent'tendre constamment à res-
treindre le nombre et l'habitat de leur commune souche mère dans la zone de plus
mi pins étroite qui les sépare ; de sorte que, conformément à la théorie, cette forme
mère, déjà en voie de s'éteindre, serait intermédiaire en caractère comme en
tlation entre les deux lignées de ses descendants modifiés et encore variables. Or,
ayant de son côté l'infériorité de la fixité, et de plus en plus l'infériorité du nombre.
die ne tarderait pas à disparaître complètement. Il doit résulter qu'une variété
intermédiaire en caractère et eu station entre deux formes préexistantes ne peut
que liien rarement se former, et que toute forme qui se présente en de semblables
ârtonstances peut presque à coup sûr être considérée comme une souche mère ou
comme une variété plus ancienne déjà en voie d'extinction, et non comme une va-
riété nouvellement formée par le procédé de descendance modifiée. 11 en résulte
«tocoreque toute forme extrême, répandue sur un vaste habitat' aussi en quelque chose
tttréme, et nombreuse en individus, doit être, selon toute probabilité, plus variable
quo les formes intermédiaires, moins nombreuses et plus limitées quant à leur sta-
tion, ainsi du reste que l'établit M. Darwin (voy. ch. h, g VU, p. 69).

De cette manière, l'absence actuelle de variétés intermédiaires se trouva encore
plu complètement justifiée; mais il faut supposer en ce cas de plus grandes et plus
nombreuses lacunes dans la série de nos documents géologiques. Or, c'est un ar-
gument négatif auquel il est permis de donner toute la valeur qu'on vent. (Trad.)

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244

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

dément que les petits pasteurs de la chaîne de collines inter-
médiaires. Conséquemment les deux rac*es améliorées de la
montagne ou de plaine prendront bientôt la place de la race
inférieure des collines; et les deux races qui existaient d'a-
bord en plus grand nombre arriveront à être en contact im-
médiat Tune avec l'autre, sans ihterpoffition de la variété in-
termédiaire qui sera totalement supplantée.

En somme, je crois que les espèces arrivent assez vite à se
définir et à se distinguer les unes des autres, pour ne pré-
senter à aucune époque l'inextricable chaos de liens intermé-
diaires et variables.

D'abord les variétés nouvelles se forment très-lentement, les
variations ne s'effectuent que pas à pas, et la sélection natu-
relle ne peut rien jusqu'à ce que des variations favorables se
présentent et qu'il se produise dans l'économie naturelle de la
contrée une lacune qui puisse être mieux remplie par quel-
ques-uns de ses habitants modifiés que par leurs souches
mères. Or, ces lacunes nouvelles dépendent de lents change-
ments de climat, de l'immigration accidentelle de nouveaux
habitants, et, probablement plus encore, des lentes modifica-
tions de quelques-unes des anciennes espèces indigènes : les
nouvelles formes ainsi produites et les anciennes qui ont per-
sisté agissant et réagissant les unes sur les autres. Si bien
qu'en toute région et en tout temps, nous ne pouvons trouver
qu'un très-petit nombre d'espèces en voie de subir des modi-
fications légères, mais ayant quelque permanence : et c'est
assurément ce qu'on observe dans l'ordre naturel.

Secondement, beaucoup de régions terrestres ou maritimes,
aujourd'hui continues, ont dû former à une époque encore ré-
cente un certain nombre de stations isolées, où beaucoup de
formes organiques peuvent être devenues suffisamment dis-
tinctes pour compter dorénavant comme autant d'espèces re-
présentatives. Cette supposition a de la valeur surtout à l'égard
des animaux qui s'accouplent pour chaque parturition, et qui
sont doués de puissants moyens de locomotion. En pareil cas,
les variétés intermédiaires entre ces diverses espèces représen-
tatives, ainsi que leur parent commun, doivent avoir existé

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DIFFICULTÉS DE LÀ THÉORIE

945

antérieurement dam Fune quelconque de ces stations sépa-
rées; mais ces formes de transition ont été exterminées et sup-
plantées par les procédés de sélection naturelle, de sorte
qu'on ne peut plus s'attendre à les rencontrer vivantes.

Troisièmement, quand deux ou plusieurs variétés se sont
formées en différents districts d'une région parfaitement con-
tinue, les variétés intermédiaires ont probablement existé an-
térieurement dans les zones moyennes, mais elles ont dû en
général n'avoir qu'une existence éphémère1. Car il résulte des
faits que nous avons déjà discutés, entre autres de ce que noue
savons «ur la distribution actuelle des espèces étroitement
alliées ou représentatives, ainsi que des variétés bien tranchées
que ces variétés intermédiaires doivent avoir existé dans les
zones moyennes en moindre nombre que les variétés auxquelles
elles servent de passage. Par ce seul fait, elles ont dû se
trouver plus exposées que d'autres à être exterminées par le
concours de diverses causes accidentelles ; et pendant le cours
des modifications continuelles qui résultent de l'action sélec-
tive, elles ont dû presque nécessairement être vaincues et
supplantées par les formes qu'elles reliaient les unes aux au*
très. En effet, celles-ci existant en beaucoup plus grand nom*
bre, ont dû généralement présenter de plus fréquentes varia-
tions, progresser de plus en plus au moyen de la sélection
naturelle, et acquérir ainsi successivement de nouveaux avan-
tages.

Enfin, considérant non pas une époque particulière, mais
toute la succession des temps, si ma théorie est vraie, d'in-
nombrables variétés intermédiaires, reliant étroitement les
unes aux autres toutes les espèces d'un même groupe doivent
assurément avoir existé; mais le procédé de sélection naturelle
lui-même tend, comme nous l'avons déjà si souvent remarqué,
h exterminer les formes mères et les formes intermédiaires.
Conséquemment on ne peut s'attendre & trouver des preuves
de leur existence antérieure que parmi les débris fossiles qui
se sont conservés jusqu'à nous par des moyens extrêmement

1 Voir la note précédente, p. 212.                                           ,

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210

DR l/ORIGTVE DES ESPÈCES.

imparfaits et intermittents, ainsi que nous essayerons de le
démontrer dans un prochain chapitre.

III. TrusUioa» dans le* habitudes. — Les adversaires de
la théorie que j'expose ont demandé comment, par exemple,
un animal Carnivore terrestre peut avoir été transformé en
animal aquatique. En effet, comment un tel animçri aurait-il
pu vivre pendant son état transitoire? Il serait aisé de démon-
trer que, dans le même groupe, il existe des animaux carni-
vores qui présentent tous les degrés intermédiaires entre des
habitudes véritablement aquatiques et des habitudes exclusive-
ment terrestres. Comme chacun d'eux n'existe qu'en vertu
d'une victoire dans la concurrence vitale, il est clair que cha-
cun d'eux doit être convenablement adapté à ses habitudes el
à sa situation dans la nature. Ainsi, le Vison (Mustela vison)
de l'Amérique du Nord a les pieds palmés et ressemble à la
Loutre par son pelage, ses jambes courtes et la forme de sa
queue. Pendant l'été, il plonge et vit de poisson; mais pendant
les longs hivers de la contrée, il s'éloigne des eaux glacées H
se nourrit, comme les autres Martes, de Souris et d'autres ani-
maux terrestres. Mais l'on aurait pu choisir d'autres exemples :
si Ton avait demandé comment un quadrupède insectivore
peut avoir été métamorphosé en une Chauve-Souris, capable
de vol, la question eût été plus difficile à résoudre, et je n'au-
rais pu y répondre pour le moment d'une manière satisfai-
sante. J'ai la conviction cependant que de pareilles objections
ont peu de poids, et que ces difficultés ne sont pas inso-
lubles.

Ici, comme partout, j'ai contre moi le désavantage de ne
pouvoir citer, parmi le grand nombre de faits analogues que
j'ai pu recueillir, qu'un ou deux exemples de .transitions dans
les habitudes ou la structure des espèces étroitement alliées
dans un même genre, et d'habitudes diverses, soit constantes,
soit accidentelles, dans la même espèce. Cependant, une longue
Hste de tels faits pourrait seule amoindrir les objections aux-
quelles donnent lieu certains cas particuliers, tels que celui
de la Chauve-Souris don! je viens de parler.

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                217

Ainsi, dans la famille des Écureuils, nous trouvons la série
la plus parfaite, depuis les espèces à queue légèrement aplatie,
ou qui ont seulement, d'après les observations de sir J. Richard-
son, la partie postérieure de leur corps un peu élargie et la
peau de leurs flancs plus développée qu'à l'ordinaire, jusqu'aux
Écureuils dits volants* Ceux-ci ont les membres et même la
hase de la queue reliés ensemble par une large expansion de la
peau qui leur sert comme de parachute et leur permet de se
soutenir dans l'air et de sauter d'arbre en arbre à de surpre-
nantes distances. Nous ne saurions douter que chacune de ces
particularités de structure ne soit individuellement de quelque
avantage aux représentants de chaque espèce d'Écureuils, cha-
cune dans sa contrée natale, en ce qu'elle leur donne quelque
facilité de plus, soit pour échapper aux oiseaux de proie ou
aux autres animaux carnivores, soit pour se procurer plus aisé-
ment leur nourriture, soit encore pour diminuer le danger de
chutes accidentelles plus ou moins fréquentes. Mais il ne s'en-
suit pas que la structure de chacun de ces Écureuils soit la
meilleure qu'il soit possible de concevoir dans toutes les con-
ditions naturelles possibles. Que le climat et la végétation
changent, que d'autres concurrents de l'ordre des Rongeurs ou
d'autres animaux de proie immigrent, que les anciens se mo-
difient, et toutes les analogies nous solliciteront à croire qu'au
moins quelques-unes de ces espèces d'Écureuils décroîtront en
nombre ou seront exterminées, à moins qu'elles ne se modi-
fient et perfectionnent leur structure d'une manière correspon-
dante. Or, je ne puis voir aucune difficulté, surtout sous des
conditions de vie changeantes, à ce que les effets accumulés de
la sélection continuelle d'individus pourvus de membranes laté-
rales de plus en plus complètes, chaque modification en ce
sens étant utile et ayant toute chance de se propager, aient
enfin produit un Écureuil volant parfait.

Considérons maintenant le Galéopithèque, ou Lémur volant,
qui a d'abord été faussement rangé parmi les Chauves-Souris.
Il est pourvu d'une membrane latérale extrêmement dévelop-
pée, qui s'étend de l'angle de la mâchoire jusqu'à la queue, et
emhrasse les membres avec leurs doigts allongés. Cette mem-

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918                                 DE Î/ORÎGINE DES ESPÈCES.

brane elle-même est pourvue d'un muscle extenseur. Bien que
la nature vivante ne nous offre actuellement dans la famille des
Lémuridés aucune forme qui soit adaptée seulement pour se
soutenir dans l'air, et qui présente des caractères intermédiaire
rattachant le Galéopithèque aux autres espèces du groupe, ce-
pendant rien n'empêche d'admettre que ces espèces de transi-
tion aient existé à des époques antérieures à la nôtre, et que
chacune d'elles se soit formée successivement en passant paries
mêmes degrés d'organisation que les Écureuils volants actuels,
chacun de ces progrès de structure accomplis dans leur organe
du vol ayant dû être utile aux individus chez lesquels il s'est
d'abord manifesté. Je ne vois encore aucune difficulté à ce que
les doigts palmés et l'avant-bras du Galéopithèque puissent suc-
cessivement s'allonger par sélection naturelle, ce qui le trans-
formerait en Chauve-Souris, du moins en tout ce qui concerne
les organes du vol. Chez les Chauves-Souris qui ont la mem-
brane de l'aile étendue depuis le sommet de l'épaule jusqu'à la
queue, de manière à embrasser les membres postérieurs, on
aperçoit peut-être encore les traces d'un appareil originaire-
ment construit pour se soutenir dans l'air plutôt que pour y
voler.

Si une douzaine environ de genres d'oiseaux étaient éteints
ou inconnus, qui oserait s'aventurer jusqu'à soutenir qu'il en
peut exister qui se servent de leurs ailes seulement en guise de
rames pour frapper la surface de l'eau, comme le Microptère
d'Eyton (Micropterm brachypterus, Atias brachyptus ou Breri-
penne stupide), qui les emploient en guise de nageoires dans
l'eau et de pieds antérieurs sur terre, comme le Manchot [Apte-
nodytes), ou en guise de voiles comme l'Autruche, et enfin qui
n'en font aucun usage, comme l'Aptéryx.

Cependant, la structure de chacun de ces oiseaux lui est
utile dans les conditions de vie particulières où il est place*,
puisque chacun d'eux ne vit qu'en vertu d'une lutte; mais elle
n'est pas nécessairement la meilleure possible dans toutes le?
conditions de vie qui peuvent se présenter pour eux. Il ne faut
pas inférer de ces observations que ces divers degrés d'imper-
fection dans la structure des ailes, imperfection qui peut être le

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                HO

résultat du défaut d'exercice, indiquent les degrés naturels au
moyen desquels tous les oiseaux ont acquis leur parfaite puis-
sance de vol actuelle; mais ils servent au moins à montrer
quels moyens divers de transition sont possiblesf.

De ce qu'un petit nombre d'animaux appartenant à des or-
dres, en général, à respiration aquatique, tels que les crustacés
ot les mollusques, sont adaptés à la vie terrestre; de ce que nous
connaissons, outre les oiseaux, des mammifères volants et des
insectes volants appartenant aux types les plus divers ; de ce
qu'il a existé aussi autrefois des reptiles volants ; nous pouvons
conclure avec quelque droit que les poissons volants, qui aujour-
d'hui se soutiennent seulement dans l'air, en ne s'élevant que
fort peu et en tournant à l'aide des vibrations de leurs na-
geoires ou ailerons membraneux, auraient pu être modifiés jus-
qu'à devenir des animaux parfaitement ailés. Il en aurait été
ainsi, qui jamais se fût imaginé qu'à un état transitoire anté-
rieur ces animaux eussent été des habitants de la pleine mer,
et n'eussent employé leurs naissants organes de vol que pour
éviter d'être dévorés par d'autres poissons?

Lorsque nous observons un organe quelconque parfaitement
adapté pour quelque habitude particulière, tel que l'aile d'un
oiseau pour le vol par exemple, il faut nous rappeler sans cesse
que les diverses formes organiques, qui ont servi de degrés de
transition entre cet état de haute perfection et un état antérieur
moins parfait, ne peuvent que par exception avoir subsisté
jusqu'aujourd'hui; car elles doivent, en général, avoir toutes été
supplantées en vertu même du procédé de perfectionnement
par sélection naturelle. Bien plus, nous pouvons présumer que
les variétés ou espèces transitoires entre des formes appropriées
ii des habitudes très-différentes ne se sont que rarement déve-
loppées en grand nombre et sous de nombreuses formes subor-
données. Ainsi, pour en revenir à l'exemple du poisson volant,

* Ces exemples peuvent nous aider à comprendre aussi par quelles transitions
*oor*«îve* d'habitudes des êtres ailés, oiseaux ou autres, ont pu se transformer,
Kit en animaux nageurs et plongeurs pour habiter exclusivement les eaux, soit en
inimtox exclusivement marcheurs pour habiter la terre ferme; et comment ectto
tnnsformatiou a pu se faire aussi bien par une rétrogression que par une progression
*» kw organisme. \Trad.)

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290

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

il ne me semble pas probable que des poissons, capables de vé-
ritable vol, aient pu se développer sous de nombreuses formes
spécifiques, de manière à saisir par divers moyens diverses
proies, soit sur la terre, soit sur l'eau, avant que leurs organes
du vol eussent atteint un état très-parfait, capable de leur as-
surer un avantage décisif sur d'autres animaux dans la bataille
de la vie. Nous pouvons donc d'autant moins espérer de décou-
vrir les restes fossiles des formes transitoires de l'organisation,
que ces formes ont existé en moins grand nombre, relativement
au nombre des représentants des espèces dont la structure est
plus parfaite et mieux caractérisée*.

* Nos poissons volants actuels, Exocets, Dactyloptères, Pégases, Triples, ne sont
probablement pas les débris dégénérés et en voie d'extinction de formes autrefois
beaucoup plus nombreuses, mais ils nous montrent comment certains poissons onl
pu s'adapter au vol et peut-être servir de souche a des formes plus élevées, plus
parfaites et beaucoup mieux organisées pour un milien aérien. On conçoit, en effet,
que le premier poisson volant, ou pour employer une expression moins définie, le
premier vertébré volant qui put se soutenir à fleur d'eau, de manière à échapper
ainsi à ses ennemis sous-marins, dut avoir toute chance de survivre à ses rivaux et
de laisser après lui une postérité nombreuse modifiée comme lui, mais plus que lui.
Il faisait ainsi la conquête d'un élément nouveau, d'un monde jusqu'alors peut-être
indisputé, sinon complètement inoccupé, et où ne pouvait le poursuivre aucun en-
nemi ; mais où peut-être, au contraire, les premiers articulés volants, ébauches d<*
nos insectes, lui offraient déjà une proie inhabile à se défendre.

Cependant si le règne de sa postérité fut absolu, il fut court ; car elle dut céder
rapidement à des êtres mieux adaptés à un milieu atmosphérique. 11 dut y avoir
d'abord entre ces premiers vertébrés volants, sinon déjà ailés, une sélection sévère
des variétés présentant quelques nouveaux progrès dans leur puissance de vol. El
Ton conçoit que l'exercice des organes, l'habitude, l'influence d'un milieu ambiant
aérien, si différent d'un milieu aquatique, tout cela aidé des lois de corrélation,
d'économie et de balancement de croissance, durent concourir à modifier pli» »u
moins vite leur organe respiratoire, leur appareil de circulation et de nutrition.
de mémo que leurs organes de mouvement. Leur transformation interne et exteiw
pouvait s'accomplir ainsi simultanément avec une tendance à leur faire revêtir une
organisation nouvelle, intermédiaire peut-être entre celle du poisson et de l'oiseau
ou de l'oiseau et du reptile, ou participant du caractère de ces trois ordres.

Si nous voulons essayer de nous représenter ces formes intermédiaires n'évoquons
pas l'image d'un être exclusivement adapté pour une respiration ni aquatique, ni
aérienne, ni pour un vol puissant, ni pour une puissance supérieure de natation,
mais iigurons-nous au contraire des êtres à respiration mixte ou plutôt double, nais
doublement imparfaite, capable de s'effectuer tour à tour dans l'eau à l'aide de
branchies de plus en plus rudimentaires et dans l'air au moyen d'une vessie nata-
toire en voie de se transformer en poumons. (Voir plus loin, en. vi, § V.)

C'est de même de cette époque éloignée que dateraient les premiers essais de
soudure successive des vertèbres peut-être encore un peu cartilagineuses du
poisson, ou vertébré aquatique, et leur transformation lente en squelette d'oweau.

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                            22i

IV. ssMlarites) différentes parmi les IsMHvtdaus de la mène
rayêce, et tree-dHTéreatee entre le» eepeeee prêche» alliées.—

Je citerai maintenant un ou deux exemples d'habitudes va-
riables ou même très-différentes parmi les individus de la même
espèce. Lorsque l'un et l'autre cas se présentent à la fois, on
conçoit qu'il puisse être aisé à la sélection naturelle d'adapter,
au moyen de quelques modifications de structure, tous les re-
présentants de cette espèce, soit en général à des habitudes
variables, soit exclusivement à l'une ou à l'autre de ces habi-
tudes. Mais il est difficile de dire, et d'ailleurs de peu d'impor-
tance pour nous, si, en général, les habitudes changent d'abord

Chei une série d'espèces, les vertèbres ont pu se souder; ches d'autres au con-
traire seulement se modifier, s'élargir, changer de forme, et par suite altérer corré-
lativement la disposition relative des organes internes. Le bec résistant, corné, d'un
troupe particulier de poissons déjà demi-aériens, a pu former la souche du bec des
ueeaux en général ; et le bec membraneux d'un autre a pu produire quelque
rhose d'approchant du bec du canard ou de la gueule des reptiles. De même, les
écaille» des divers groupes, encore à l'état rudimentairc ont pu ou disparaître ou se
transformer diversement, en plaques, en épines, en poils, ou s'agrandir, se franger,
devenir mobiles et plumeuses de manière à augmenter le volume du corps pour
1 aider à se soutenir, non-seulement dans l'air, mais sur l'eau.

La postérité de ce premier groupe, ainsi modifiée à différents degrés et en difle-
icnts sens, dut multiplier rapidement ses variétés et ses espèces; chaque variété et
chaque espèce avantageusement modifiée ayant chance de se multiplier et de former
d autres variétés et espèces à Jeur tour avantageusement modifiables, de manière à
former une série de groupes qui se supplantèrent l'un l'autre en se substituant com-
plètement a la souche mère.

Car ces espèces de vertébrés ichthyo-erpétoïdes, ichthyo-ornithoïdes ou erpéto-
onùtholdes, très-proches parentes, puisqu'elles dérivaient d'une souche commune,
o" du moins d'individus de même classe transformés dans le même milieu par des
causes et moyens analogues, durent se livrer entre elles dans leur domaine nou-
vellement conquis, l'air, une concurrence d'autant plus vive qu'elles étaient plus
étroitement alliées. Il résulta du principe de la divergence des caractères une sé-
lection sévère des variations les plus extrêmes, procédé qui put produire, dans un
lap< de temps relativement asses court, plusieurs ordres rivaux.

L'un de ces ordres éteints et inconnus a pu être l'origine de l'ordre fossile des
reptiles volants, dont un représentant tardif, le Ptérodactyle,[sc serait conservé jusque
dans les dépôts de l'époque secondaire ; bien que rien n'empêche de croire que l'ori-
pine de ce genre ne soit relativement plus récente et qu'il procède directement de
quelque reptile terrestre modifié comme l'est encore aujourd'hui le Dragon volant,
ou plutôt comme les Chauves-Souris par rapport aux Mammifères. Cet ordre de rep-
tile volants, lui-même, par une longue série de transformations inconnues, dont
chaque degré aurait été représenté par des groupes nombreux, peut même avoir,
dao» la suite des temps, donné directement naissance à notre ordre actuel des Chéi-
mpteres; car si l'on peut admettre, comme nous le verrons plus loin, qu'une forme
erpétride peut par des transformations successives donner naissance à une forme de

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DE l/ORIGLNE DBS ESPÈCES.

et l'organisation ensuite, ou tri de légères modification» Av
structure conduisent naturellement à des habitudes nouvelle».
Ce qui parait le plus probable, c'est que le changement des
unes et de l'autre s'opère presque simultanément. A l'égard

Mammifère, une autre forme de Mammifère irèfr-différante peut provenir d'une autre
forme erpétoïde. Les moyens dont la nature dispose sont immensément variés, et sa
voies sont multiples et diverses, bien que ses lois soient simples et uniformes.

Mais l'on conçoit aisément comment Tordre des reptiles ichlhyoïdes volant» m
nageants, à la surlace des eaux, de mieux en mieux adapté i un milieu aérien, dut
supplanter rapidement et complètement l'ordre jusque-là dominant des poissons, de
même volants ou nageants, mais avec une respiration aquatique peu modifiée

Un autre groupe de transition, celui des répUlearornithoîdes, donne nsùnane?.
sans doute, mais beaucoup plus tard peut-être, à l'ordre des oiseaux, représenté* par
des genres encore très-imparfaits, mais qui, dans leur imperfection, devaient avoir
assez d'avantage sur les poissons nageants i la surface, ou même sur les reptile*
ichthyeides volants pour les exterminer, ou du moins pour diminuer de bcaecoos
le nombre de leurs représentants et de leurs espèces. Ce nouvel ordre vainqueur dat
promptement se réserver à lui seul la domination du royaume de l'air eu causant
l'extinction de toutes les formes successives qui étaient devenues sa proie après loi
avoir servi d'ébauche, et qui, par concéquent, ne peuvent être venues jusqu'à non».

Nous ne pouvons douter, en voyant la* chasse incessante de l'oiseau à h
surface des mers, que l'accroissement de cet ordre et son adaptation de plus en pto
parfaite à une vie à la fois aérienne et nautique, analogue & celle de la Frégate,
n'ait contribué pour beaucoup à la disparition d'ordres entiers de aaotlusmseï os
de crustacés nageurs. L'oiseau peut avoir puissamment aidé les grands reptiles eto
l'œuvre si complète de destruction des Ammonites et des Bélemnitea de la période
secondaire, et peut-dire s'eat-il chargé seul de détruire beaucoup de petits reptile»
marins, souche de nos reptiles d'eau douce, qui nous août restés inconnus, parce
qu'ils ont pour la plupart trouvé leur tombe dans les entrailles des numhiem re-
présentants de cet ordre devenu prédominant.

Hais tandis que l'oiseau, même encore imparfait, affermissait son règne au u>jmi«
des eaux, des représentints de l'ordre vaincu des reptiles, renonçant au vol de uns
trop dangereux pour eux, ou même à la surlace aérienne des mers où l'oiseau les
pourchassait avec acharnement, durent chercher un refuge sur les terres émergées.
dans les terrains bas et marécageux, A l'abri des rochers, ou à l'ombre des épaisses
forêts de la période primaire où l'on a cru retrouver, avec leurs restes, les eeapreia-
tes des pieds de leurs ennemis qui les poursuivirent encore dans ces retraites pro-
fondes.

Du reste, pendant que certaines espèces de reptiles volants, ou seulement aériens,
abandonnaient ainsi ratmosphère ou la surface des mers pour vivre sur leaemtfâaents.
d'autres poissons snodifiés en reptiles -avaient dû de même quitter les eaux trop
peuplées pour conquérir peu après en rampant un domain* terrestre sur les cèles. Le
LepUosirène semble nous rappeler les traits généraux et quelques détails peaanseï
de l'organisation de pareils étrès et nous montre peuUétre un de leurs derniers des-
cendants.

H se nataa donc encore ici une succession de phénomènes analogues à ceux «ni
résultèrent de la conquête de l'air par le poisson volant. Le Boisson reytofjufcfc ter-
restre rencontra sur la terre, soit comme ennemis, soit comme pâture des mollus-
ques et des articulés de divers ordres, dont il put se nourrir, mats contie lesqueb

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DIFFICULTÉS DE U THÉORIE.                            223

des changements qui peuvent survenir dans les habitudes, il
suffit de parler des nombreux insectes d'Angleterre qui se
nourrissent maintenant de plantes exotiques ou exclusivement
de substances artificielles. On pourrait «de même donner d'in-

il dut aussi lutter eu se transformant et s'adaptant de mieux eo mieux. Plus Urd
enfin, le reptile terrestre devenu parfait entra en lutte avec ses congénères ailés,
transformé* par d'autres moyens et probablement très-différents qui, dépossédés
da royaume de l'air, Tinrent lui disputer la domination de la terre, sur laquelle
l'oiseni étendit en planant sa suprématie jusque-là souveraine.

Pub la clame des oiseaux, une fois victorieuse des reptiles volants, dut elle-même
se diviser en partis rivaux ou espèces ennemies. De sorte que plusieurs d'entre les
(braies les moins bien adaptées pour le vol, c'est-à-dire probablement les plus an*
tiennes, et par conséquent les plus proches de l'ordre des reptiles, cherchèrent,
comme ces derniers, un refuge sur la terre, et peuplèrent les déserts, les plaines
sèches on les forêts marécageuses, comme aujourd'hui l'Autruche, l'Aptéryx ou née
pcBassiers, marcheurs ou plongeurs.

Plusieurs formes, restées encore intermédiaires entre les reptiles et les oiseaux»
durent également se vouer à une vie tout amphibie ou toute terrestre, soit que
lears organes de vol se fussent résorbés peu à peu, soit que, chez quelques des-
cendants collatéraux d'anciens reptiles, encore en voie d'affecter par degrés l'organi-
sation interne des oiseaux, ils ne se fussent jamais développés. C'est à ces types de
(finition entre les reptiles, les oiseaux et tes mammifères que se rattache peut-
être h souche originale de l'Ornithorynque, ce collatéral éloigné de nos classes ac~
tuehes, descendant isolé d'autres types sans doute autrefois nombreux qui semblent
préparer les Marsupiaux et qu'en a nommé avec raison un véritable fossile vivant.

Ce flot ver» le milieu de la période secondaire que la classe des mammifères elle-
dam, déjà formée, commençait à diviser entre les espèces alors dominantes de son
naseau inférieur, les Marsupiaux, le royaume jusque-là possédé exclusivement
perses aïeux ou aea parents plus ou moins éloignés, les oiseaux et les reptiles.

n'oublions pua, dans ces considérations, de rappeler que ce ne sont jamais les formes
ta plus oariaitca de chaque groupe qui ont donné naissance aux formes les plus im-
psrJanes des troupes supérieurs, mais, au contraire, les types les moins développés,
le Basas accusés, les moins bien adaptés a leurs conditions de vie par une localisa-
noa asfuatt de leurs organes. Ainsi, le groupe de transition qui a donné naissance
sait aux naseaux soit ans reptiles, peut avoir été un ordre de poissons d'une orga-
aânueu trèMnftfieure dans leur classe, mat adaptée à la natation et à la respira-
tion aquatique, typea encore flottants peut-être entre l'invertébré et le vertébré. Ces
types et groupes de types, devant ht concurrence de types iefathyomorphes supérieurs,
>e seraient peu à peu réfugiés, les uns dans les vases du fond ou les sables des ri-
nges, ou ils ont peut-être envoyé jusqu'à nous l'on de leurs descendants, l'Am-
phioxus, presque encore à demi mollusque et qui a été d'abord classé parmi les
fiartèropooci ; tandis que les autres, au contraire, s'élevant dans les couches snpé^-
riearesdea eaux, préludaient par degrés successifs et par un nombre considérable de
poupes tnasstoires de plus eu plus élevés A l'organisation de l'être qui plus tard
put devenir le rudiment de la dame des reptiles et de celle des oiseaux.

e même, ce ne sont point tas reptiles parents comme type qui la premiers mon-
tèrent quelque tendance à se modifier pour le vol aérien, mais plutôt, comme nous
l'avons dit, des reptiles encore iehtiiyomorphes; de mémo, ce ne sont point des oiseaux
de haut vol qui affeetèrent les premiers l'organisation des Mammifères, ni même

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*?4                              * DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

noinl)rables exemples d'habitudes variables. J'ai souvent vu,
dans l'Amérique du Sud, un Tyran Gobe-Mouche {Saurophayus
sulphuratus), planer au-dessus d'un lieu, de là passer à uu
autre, comme une Cresserelle (Tinnunculus); et d'autres fois
demeurer immobile à l'affût au bord des eaux, puis s'y élancer
soudain à la poursuite d'un poisson, comme un Martin-Pécheur

des oiseaux marcheurs comme l'Aptéryx ; non, ce furent des types restés inférieur».
transitoires, encore douteux et flottants, ni reptiles, ni oiseaux, mais un peu l'un et
l'autre, qui eurent chance de devenir la souche d'un type supérieur. Supposons
par exemple, qu'un animal tel que l'Ornithorynque, mais de nouvelle formation et
encore très-variable parce qu'il a varié récemment, poursuivi par trop d'ennemis ou
de rivaux dans les marécages où il fait sa demeure, émigré de station en station «fc
moins en moins humide, et de plateau en plateau plus élevé, jusqu'à ce qu'un de *"<
descendants, déjà considérablement modifié, arrive à s'établir dans une plaine élevée
et aride; ce descendant, après un long séjour dans cette nouvelle patrie, pourra eux*
devenu, non pas tel ou tel Marsupial aujourd'hui vivant ou connu, mais un Marsupial
quelconque, dont ceux que nous connaissons peuvent être les descendants.

L'on pourrait objecter qu'on n'a pas encore découvert à l'état fossile toutes ce*
l'urines transitoires, ou du moins que nous n'avons pas saisi les traces de ces premier»
habitants de l'atmosphère comme nous avons retrouvé ceux de la mer et des conu-
uenls ; mais ce n'est là qu'un argument d'une valeur purement négative, dont on
peut voir la portée dans le chapitre de ce livre concernant VItuufflsance 4a dtew-
taents géologiques. D'ailleurs si l'on n'a pas encore trouvé ces formes transitoires i
l'état fossile, on les trouvera peut-être. Assez de surprises semblables sont déjà enre-
gistrées dans le domaine de la science. Constatons pour le moment qu'on en a trouvé.
puisqu'on connaît à l'état fossile de nombreux Ptérodactyles et de rares poissons
volants. D'autre part, les poissons ou reptiles volants ont moins de chances que d'antres
animaux d'être ensevelis dans le limon des atterrissements. Ainsi parmi les oiseaui
des époques primitives, on trouve beaucoup plus d'empreintes de pas que de sque-
lettes. Or, il n'est pas du tout certain que nos premiers poissons ou reptiles vetanb
eussent des pieds, qui se développèrent peut-être seulement chea ces derniers, et
surtout les premiers oiseaux, par un effet de corrélation de croissance. Sans nul
doute, ces premiers pieds furent adaptés d'abord chez les uns et les autres pour u
natation, peut-être même pour le vol chez quelques groupes ; ils furent d'abord
membraneux comme la nageoire des poissons, puis allongés en membrane peut-être
comme ceux des reptiles ou de certains amphibies, et ensuite courts et palmé*
De sorte qu'on ne saurait s'attendre à rencontrer de pareils êtres autre part que dan»
des dépôts formés au fond de vastes mers ; et comme ils ont dû n'avoir qu'un poids
spécifique assez faible pour leur permettre de se soutenir aisément dans l'air ou sur
l'eau avec des organes du vol ou de natation très-imparfaits, leurs cadavres flot-
tants ont dû nécessairement être rapidement dévorés ou décomposés et dispersés par
suite du seul mouvement des vagues. Or leur organisation intérieure devant être
intermédiaire entre celle des poissons et Cille d'autres ordres plus élevés, les débris-
épars de leur squelette seraient classés par les zoologistes, tantôt dans l'une de co
classes, tantôt dans l'autre, selon leurs «flinités mixtes, jusqu'à ce qu'on refrain»1
leur squelette entier, pourvu de ses nageoires et du ses ailes membraneuses, ce qui
ne peut se présenter que tfès-ruienicut, nous venons de le voir. Enfin, outre que
celte première différeuciatiou du grand embranchement des vertébrés, résultant dV

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                225

[Aleedo). Dans nos contrées on voit parfois noire grosse Mé-
sange charbonnière (Partis major) gri nper aux arbres presque
comme un Grimpereau (Certhia). Souvent elle tue de petits
oiseaux en leur assenant de vigoureux coups de bec sur la tête,
exactement comme la Pic-Grièche (Laniws), et bien des fois je
l'ai entendue frapper a coups redoublés des graines d'if contre

la divergence «les caractères, «loil avoir été relativement très-rapide, elle remonte
à une époque géologique très-ancienne dont nous sommes, sans doute, condamnés à
ne jamais connaître que très-imparfaitement les couches fossilifères, puisque celles-ci
sont presque partout recouvertes par une série de sédiments plus récents, et que nous
ue.pouvons eiplorer que leurs bords plus ou moins relevés sur le penchant des mon-
tagnes. Elle peut même remouler au delà des temps siluriens, époque à laquelle
probablement les quatre types de vertébrés ou tout au moins les trois types inférieurs
étaient déjà observés dans leurs traits généraux, sinon fixés. On peut supposer même
que ce fui avant la première apparition des continents que toute une faune de ver-
tébrés ichthyoroorphes, s'élevant peu à peu sur les flots et dans l'air, y donna nais-
sance aux formes de passage qui devinrent les souches des deux ordres rivaux des
reptiles et des oiseaux. Or, avant la première émersion des continents, toute accu-
mulation de sédiment était impossible, comme nous le verrons autre part. (Notes
du eu. ix, g§ VI et XI.)

Il est encore un autre ordre de considérations, c'est que ces formes de transition
douées d'habitudes mal fixées, variables ,moBurs intermédiaires entre celles de leurs
ancêtres et celles de leurs descendants et d'une organisation également mixte et
imparfaitement adaptée pour les unes ou les autres de ces habitudes, n'ont pu sou-
tenir longtemps la concurrence, soit contre le poisson qui devenait de plus en plus
parfait, relativement à ses habitudes aquatiques, et tel que nous le voyons dans le
type si exclusivement ichlhyomorpfae du Téléosteen, ni contre les reptiles ou les oiseaux
véritables, dont le type ne dut pas tarder à s'achever par une sélection rapide. De sorte
que ces forme» transitoires entre les classes les plus tranchées du règne animal n'ont
jamais dû exister qu'en petit nombre et durant une période extrêmement courte, rela-
tivement â la longue série des temps. Cette période peut n'avoir pas été plus longue
que celle qui sépare chronologiquement deux périodes géologiques considérées par
nous comme successives ; et le nombre total des représentants de ces formes tran-
sitoires, non comme variétés ou espèces, mais comme individus, peut ne représenter
qu'une fraction à peine appréciable de la totalité des êtres qui ont vécu depuis
l'apparition de la vie sur le globe, fraction qu'on grandirait peut-être en l'évaluant
par les chiffres de -^000 » —iôlio4w67)b" ouf ~ïô«Oin)ôooftooO

Bien entendu que nous n'entendons pas déterminer ici d'une façon certaine la
Kt'iiéalogie positive de nos diverses classes de vertébrés, mais indiquer seulement, en
p;n«ral, comment ils ont pu se former successiveinent. Il n'est point douteux que
beaucoup des types primitifs de la vie animale ne se soient éteints sans nous laisser de
vestiges reconnaissables, et ce sont probablement ces types déjà détruits de l'aurore
de la vie organique qui ont donné naissance aux êtres si tranchés que nous connais-
sons aujourd'hui. Par poissons, reptiles ou oiseaux, nous n'avons donc entendu parler
ici que de formes ayant quelques rapports avec l'organisation de ces classes aujour-
d'hui si nettement tranchées, mais que nous serions obligés aujourd'hui de nommer
d'autres noms et d'enfermer dans des groupes très-distincts ; seulement ce que toute
analogie, comme toute induction, nous permet d'affirmer, c'est que tout être vivant
descend d'ancêtres aquatiques, c'est que toute vie est sortie de la mer. ( Trtd.)

15

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2*6                                 DE I/ORIGINE DES ESPÈCES.

une branche, et les briser ainsi, comme ferait te Casse-Noix
(Nuàfraga caryocatactes). Dans l'Amérique du Nord, Hearae a
vu l'Ours noir nager pendant des heures, la bouche toute
grande ouverte, comme une Baleine, pour attraper des insectes
aquatiques.

Puisque Ton voit quelquefois certains individus d'une es-
pèce affecter des habitudes très-différentes de celles qui sout
propres à leurs semblables ou même à leurs congénères, on
peut s'attendre, d'après ma théorie, à ce que ces individus
donnent accidentellement naissance à de npuvelles espèces,
ayant des habitudes anormales et une organisation légèrement
ou même considérablement différente de celle de leur type.
Et, en effet, la nature nous en offre parfois des exemples.

On ne pourrait trouver une adaptation de la structure aux
habitudes plus frappante et plus complète que chez le Pic, si
bien conformé pour grimper aux troncs des arbres et pour
saisir des insectes dans les fentes de leur écorce. Cependant ou
trouve dans l'Amérique du Nord des Pics qui se nourrissent
principalement de fruits, et d'autres pourvus de longues ailes
qui chassent les insectes au vol. Je puis citer encore, comme
un autre*exemple des habitudes variables de la tribu, un Cn-
iaptes du Mexique, décrit par Henri de Saussure, qui creuse
des trous dans des arbres à bois très-dur, pour y déposer une
provision de graines destinée à sa consommation à venir. Danf
les plaines de la Plata, où ne croit pas un seul arbre, vit un Pic
(Colaptes campeslris) qui a, comme les autres, deux doigts di-
rigés en avant et deux en arrière, la langue allongée et pointue,
et les pennes caudales aiguës et roides, bien'que pourtant un
peu moins roides que chez le type du genre. Je l'ai vu de
même employer sa queue en guise d'arc-boutant quand il se
posait sur un plan vertical. Enfin, son bec est droit et fort, et
quoiqu'un peu moins fort et inoins droit que chez l'espèce eu-
ropéenne commune, il peut cependant lui permettre de per-
forer le bois. Le Colaptes de la Plata est donc bien un Pic par
tous les caractères essentiels de son organisation, et jusqu'à une
époque encore toute récente, on l'a toujours classé dans le même
genre que les autres. D'autres particularités de moindre impor*

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                227

tance, telles que sa couleur, le ton aigre de sa voix, son vol
ondulatoire, tout enlin m'assure de son étroite parenté avec
notre espèce commune; cependant, non-seulement d'après mes
propres observations, mais encore d'après celles d'Âzara, tou-
jours si exactes, c'est un Pic qui ne monte jamais aux arbres.
Les Pétrels sont, plus que tous les autres oiseaux, des habi-
tants exclusifs de l'air et de la mer. Pourtant, dans le tran-
quille détroit de la Terre de Feu, lu Pufftnuria Berardi pour-
rait passer aux yeux de tous pour un Pingouin (Alca) ou pour
un Grèbe (Podiceps) par ses habitudes générales, par son éton-
lante faculté de plonger, et par sa manière de nager ou de
voler, quand par hasard, et comme avec répugnance, il prend
son vol. Néanmoins c'est bien un Pétrel; mais plusieurs parties
de son organisation se sont profondément modifiées de manière
à se mettre en rapport avec ses nouvelles habitudes de vie;
tandis que le Pic de la Plata ne présente que des modifications
très-légères, relativement aux autres Pics. De même à l'égard
du Merle d'eau (Cinclus aquaticus), le plus subtil observateur
ne pourrait soupçonner, en examinant son cadavre, ses habi-
tudes subaquatiques. Cependant ce membre anormal de la fa-
mille toute terrestre des Merles ne se nourrit qu'en plongeant,
Raccrochant aux pierres avec ses pieds, et se servant de ses
ailes sous l'eau.

Ceux qui admettent que chaque être a été créé tel que nous
le voyons aujourd'hui ne doivent-ils pas s'étonner de rencon-
trer parfois des animaux dont l'organisation et les habitudes
sont en mutuel désaccord? Quoi de pltfs simple que les pieds
palmés des Oies et des Canards aient été formés pour la nata-
tion? Et pourtant il y a des Oies terrestres qui ont, comme les
autres, les pieds palmés, et qui, cependant, ne vont que rare-
ment ou même jamais à l'eau. Àndubon est le seul qui pré-
tende avoir vu la Frégate (Tachypetes) s'abattre sur la surface
de la mer, et la Frégate a ses quatre doigts palmés. D'autre
part, les Grèbes (Podiceps) et les Foulques (Fulica alra) sont
éminemment aquatiques, bien que leurs doigts soient seule-
ment bordés d'une membrane. Ne semble-t-il pas aussi tout na-
turel que les longs pieds des Échassiers leur aient été donnés

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228                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

pour habiter les marécages et pour marcher sur les ilôts de
plantes flottantes? Cependant la Poule d'eau (Gallinula dklo-
rojms) est presque aussi aquatique que la Foulque, et le Râle
des Genêts (RaUus crex) presque aussi terrestre que la Caille
ou là Perdrix. En pareils pas, et Ton en pourrait trouver beau-
coup d'autres analogues, les habitudes ont changé sans qu'il y
ait eu dans l'organisation des modifications correspondantes. On
peut considérer les pieds palmés de l'Oie terrestre de Magellan
(Bem. JlfageMamca, Steph., Anser Magellanica, Cu\\), comme
devenus rudimentaires en fonction, et non en structure, et la
membrane largement échancrée qui s'étend entre les quatre
doigts de la Frégate montre que cet organe est en voie de se
modifier.

Ceux qui admettent des créations distinctes et innombrables,
diront qu'en ces divers cas il a plu au Créateur de faire prendre
à un être appartenant à un type la place d'un être d'un autre
type ; mais il me semble qu'au Jfond c'est répéter exactement
la même chose, seulement en un langage plus métaphorique.
Lorsqu'on admet le principe de concurrence vitale et celui de
sélection naturelle, il faut admettre aussi que chaque espèce
vivante s'efforce constamment de se multiplier, et que si une
espèce quelconque varie, si peu que ce soit, dans ses habitudes
ou dans son organisation, et acquiert ainsi quelque avantage
sur d'autres habitants de la contrée, cette espèce modifiée s'em-
parera de la place occupée dans l'économie naturelle par quel-
ques-uns d'entre eux, lors même que cette situation serait très-
différente de celle qu'elle occupe habituellement. En ce cas, on
ne peut donc en aucune façon s'étonner qu'il y ait des Oies qui
vivent sur la terre ferme, ou des Frégates à pieds palmés qui
ne s'abattent que très-rarement sur l'eau ; qu'il y ait des Râles
à longs pieds qui fréquentent les prairies au lieu d'habiter les
marécages; qu'il existe des Pics dans des contrées où pas un
arbre ne croît; qu'il puisse y avoir des Merles plongeurs et des
Pétrels qui ont les habitudes des Pingouins.

V. OrgMMM très-parfaite on trés-comaUqaé* et aMtyeas et

transltloa. — Au premier abord, il semble, je l'avoue, de la

/

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                220

dernière absurdité de supposer que l'œil si admirablement

construit pour admettre plus ou moins de lumière, pour ajuster

le foyer des rayons visuels à différentes distances et pour en

corriger l'aberration sphérique et chromatique, puisse s'être

formé par sélection naturelle. Cependant lorsqu'on a dit pour

la première fois que le soleil était immobile et que la terre

tournait, le sens commun de l'humanité déclara de même la

théorie fausse. Tous les philosophes savent bien qu'en fait de

science on ne peut jamais se fier au vieux dicton Vox populi,

vozDei. La raison me dit que si on peut démontrer qu'il existe

de nombreux degrés de transition, depuis l'œil le plus parfait

et le plus compliqué jusqu'à l'œil le plus imparfait et le plus

simple, chacun de ces degrés de perfection étant utile à celui

qui en jouit; si, de plus, l'œil varie quelquefois, si peu que ce

soit, et si ces variations s'héritent, ce qui peut se prouver par

des faits; si, enfin, les variations ou les modifications de cet

organe ont jamais pu être de quelque utilité à un animal placé

dans des conditions de vie changeantes ; dès lors la supposition

qu'un œil parfait et compliqué puisse s'être formé par sélection

naturelle, tout en confondant notre imagination, peut, avec

toute, rigueur être considérée comme vraie. Comment un nerf

peut-il devenir sensible à la lumière? C'est un problème qui

nous importe aussi peu que celui de l'origine première de la

vie elle-même. Je dois dire seulement que plusieurs faits me

disposent à croire que les nerfs sensibles au contact peuvent

devenir sensibles à la lumière, et de même à ces vibrations

moins subtiles qui produisent le son.

Dans la recherche des degrés successifs de perfection par
lesquels un organe a passé successivement en se perfectionnant
chez une espèce quelconque, il faudrait considérer exclusive-
ment la série régressive de ses ancêtres; mais il nous est pres-
que impossible de remplir une telle condition. Nous sommes
obligé de faire nos observations sur les espèces du même groupe,
c'est-à-dire sur les descendants collatéraux de la même souche
originelle, afin de voir quels sont les degrés possibles. Il y a
ainsi quelque probabilité que certains degrés transitoires de
perfection se soient transmis depuis les âges primitifs de la vie

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250

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

organique, sinon dans des conditions absolument identiques,
du moins dans des conditions fort analogues.

Parmi les vertébrés vivants, nous ne trouvons que fort peu
de différence dans la .structure de l'œil, bien que pourtant le
poisson Amphioxus ait un œil extrêmement simple et sans cris-
tallin. Les espèces fossiles ne peuvent rien nous apprendre sur
cotte question. Dans ce grand embranchement zoologique, il
nous faudrait probablement descendre beaucoup au-dessous des
strates fossilifères les plus anciennes pour découvrir la trace des
premiers progrès au moyen desquels l'œil s'est successivement
perfectionné.

Dans l'embranchement des articulés, au contraire, nous
pouvons partir d'un simple nerf optique revêtu seulement d'une
couche de pigment qui forme quelquefois une sorte de pupille,
mais qui est toujours dépourvue de lentilles ou de tout autre
mécanisme optique. Depuis cet œil rudimentaire capable de
distinguer seulement la lumière de l'obscurité, rien de plus, on
trouve deux séries parallèles d'organes visuels de plus en pins
parfaits, séries entre lesquelles, selon Mûller, il existe des dif-
férences fondamentales. L'une est celle des yeux à stemraates
nommés yeux simples, pourvus d'une lentille et d'une cornée:
l'autre est celle des yeux composés, qui agissent par exclusion
des rayons qui viennent de tous les points du champ de la vi-
sion, excepté le pinceau lumineux qui arrive sur la rétine,
suivant une ligne perpendiculaire à son plan. Dans les yeux
composés, outre des différences sans fin dans la forme, les pro-
portions et la position des cônes transparents revêtus de pigment
qui agissent par exclusion des rayons de lumière trop diver-
gents, nous avons encore l'adjonction d'appareils de concen-
tration plus ou moins parfaits. Ainsi dans l'œil du Meloé, les
facettes de la cornée sont légèrement convexes, intérieurement
et extérieurement, c'est-à-dire en forme de lentille. Chez beau-
coup de crustacés, on observe deux cornées, l'extérieure unie,
l'intérieure à facettes, et dans la substance desquelles, dit
Milne Edwards, « des renflements lenticulaires paraissent s'ètw
développés. » Quelquefois même ces lentilles peuvent se déta-
cher dans une couche distincte de la cornée. Les cônes transpa-

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE                                251

rente revêtus de pigment, que Mûller supposait ne devoir agir
que pour exclure les pinceaux divergents de la lumière, adhè-
rent habituellement à la cornée; mais il n'est pas rare qu'ils en
soient séparés et qu'ils aient leurs extrémités libres convexes :
en ce cas, ils doivent agir comme des lentilles convergentes.
En somme, la structure de l'œil composé présente tant de di-
versité, que Mûller en a fait trois classes principales avec non
moins de sept subdivisions. Il fait des agrégations de stem»
mates une quatrième classe principale, qu'il regarde comme
servant de transition entre les yeux composés en façon de Mo-
saïque, dépourvus d'appareils de concentration, et les organes
visuels qui en ont un.

Ces faits que j'expose ici, beaucoup trop brièvement, mon*
trent cependant combien il existe de degrés divers dans la
structure des yeux de nos crustacés vivants ; et si l'on se rap-
pelle combien le nombre des espèces vivantes est peu de chose
par rapport au nombre des espèces éteintes, je ne puis trouver
de difficulté réelle, je ne puis trouver surtout une difficulté plus
grande qu'à l'égard de tout autre organe, à croire que la sélec-
tion naturelle a pu transformer un simple appareil, formé d'un
nerf optique revêtu de pigment et recouvert d'une membrane
transparente, en un instrument optique aussi parfait que
puisse le posséder un représentant quelconque de la grande
famille des articulés.

Tous ceux qui me suivront jusque-là ne devront pas hésiter
à aller plus loin encore, si d'autre part ils trouvent dans le
cours de cet ouvrage un vaste ensemble de faits.inexplicables
autrement que par la théorie de descendance modifiée. Ils
admettront que même un organe aussi parfait que l'œil de
l'Aigle peut s'être formé par sélection naturelle, bien qu'en pa-
reil cas nous ne connaissions aucun des degrés de transition au
moyen desquels cet organe a successivement acquis toute sa
perfection. La raison doit en cette circonstance dominer l'ima-
gination ; mais j'ai moi-même éprouvé trop vivement combien
cela lui est malaisé d'y parvenir, pour être le moins du monde
surpris qu'on hésite à étendre jusqu'à des conséquence* aussi
étonnantes le principe de sélection naturelle.

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232

DE I/ORIGINE DES ESPÈCES.

Il semble tout naturel de comparer l'œil à un télescope. Or,
nous savons que cet instrument a été perfectionné successive-
ment par les efforts longtemps continués d'intelligences hu-
maines d'ordre supérieur; et nous en inférons que l'œil doit
avoir été formé par un procédé analogue. Une telle induction
n'est-elle pas bien présomptueuse? Quel droit avons-nous donc
d'affirmer que le Créateur travaille à l'aide des mêmes facultés
intellectuelles que l'Homme? D'ailleurs, si nous tenons à com-
parer l'œil à un instrument d'optique, alors il faut nous repré-
senter un nerf sensible à la lumière placé derrière une épaisse
couche de tissus transparents renfermant des espaces pleins de
fluides; puis nous supposerons que chaque partie de cette
couche transparente change continuellement et lentement de
densité, de manière à se séparer en couches partielles différentes
par leur densité et leur épaisseur, placées à différentes distances
les unes des autres, et dont les deux surfaces changent lente-
ment de forme. De plus, il faut admettre qu'il existe un pouvoir
intelligent, et ce pouvoir intelligent, c'est la sélection naturelle,
constamment à l'affût de toute altération accidentellement pro-
duite dans les couches transparentes, pour choisir avec soin
celles d'entre ces altérations qui, sous des circonstances di-
verses, peuvent, de quelque manière et en quelque degré,
tendre à produire une image plus distincte. Nous pouvons sup-
poser encore que cet instrument a été multiplié par un million
sous chacun de ces états successifs de perfection, et que cha-
cune de ces formes s'est perpétuée jusqu'à ce qu'une meilleure
étant découverte, l'ancienne fût presque aussitôt abandonnée
et détruite.

Chez les êtres vivants, la variabilité produira les modifica-
tions légères de l'instrument naturel, la génération la multi-
pliera ainsi modifiée presqu'à l'infini, et la sélection naturelle
choisira avec une habileté infaillible chaque nouveau perfec-
tionnement accompli. Que ce procédé continue d'agir pendant
des millions de millions d'années, et chaque année sur des
millions d'individus de toutes sortes, est-il donc impossible de
croire qu'un instrument d'optique vivant puisse se former ainsi
jusqu'à acquérir sur ceux que nous construisons en verre lonte

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                233

la supériorité que les œuvres du Créateur ont généralement sur

les œuvres de l'homme?

Si Ton pouvait démontrer qu'il existe un seul organe si com-
pliqué qu'il ne puisse avoir été formé par une série de modifi-
cations légères, nombreuses et successives, ma théorie s'écrou-
lerait tout entière. Mais je n'en saurais trouver un seul exemple.
Xous ignorons, il est vrai, quels ont été les divers états transi-
toires de beaucoup d'organismes très-parfaits, et plus par-
ticulièrement à l'égard de certaines espèces isolées autour
desquelles, suivant ma théorie, il doit y avoir eu déjà de nom-
breuses extinctions d'espèces. Il en est de même d'un organe
commun à tous les membres d'une grande classe ; car, en pareil
eus, cet organe doits s'être développé antérieurement à la for-
mation du groupe,c'est-à-dire à une époque extrêmement éloi-
imée de nous, et depuis laquelle tous les nombreux représen-
tants de cette classe se sont transformés. Pour découvrir les
degrés primitifs de transition à travers lesquels cet organe a
passé, il nous faudrait rechercher les formes ancestrales les
plus anciennes qui se sont éteintes depuis longtemps.

Nous ne saurions mettre trop de réserve à conclure qu'un
organe ne peut s'être formé au moyen de perfectionnements
graduels. On pourrait citer, parmi les animaux inférieurs, des
exemples nombreux d'un même organe remplissant à la fois
des fonctions très-distinctes. Ainsi, le canal alimentaire res-
pire, digère et excrète chez les larves de la Libellule et chez le
poisson Cobitis (Loche). On peut retourner l'Hydre comme un
fttnt; la face extérieure digérera et l'estomac respirera. En pa-
reil cas, la sélection naturelle peut, si quelque avantage en dé-
rive pour l'individu, adapter à une seule fonction, une partie
ou un organe qui jusque-là en a rempli plusieurs, et transfor-
mer ainsi plus ou moins complètement les caractères de l'espèce
par insensibles degrés.

Quelques plantes, telles que certaines Légumineuses et cer-
taines Violacées, etc., portent deux espèces de fleurs; les unes
présentent la structure normale de la famille, et l'on observe
chez les antres une déviation ou une dégénérescence du type,
bien qu'elles soient quelquefois plus fertiles que les autres.,Si la

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254

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

plante cessait de produire des fleurs normales, et Ton a observé
ce phénomène pendant plusieurs années sur un spécimen d'As-
picarpa importé en France, une transition soudaine et impor-
tante se trouverait ainsi effectuée dans la nature de la plante.

De même, dans le règne animal, deux organes distincte
remplissent parfois simultanément des fonctions identiques
chez un seul individu. On peut citer comme exemple certains
Poissons pourvus d'ouïes ou de branchies qui respirent l'air
dissous dans l'eau, en même temps qu'ils respirent l'air atmos-
phérique par leur vessie natatoire, ce dernier organe ayant un
conduit pneumatique destiné à le remplir et étant divisé par
des cloisons essentiellement vasculaires. Or, il est aisé de conce-
voir qu'en pareille occurrence l'un des deux organes peut s'être
successivement modifié et perfectionné de manière à faire h lui
seul tout le travail, en demeurant aidé par l'autre dans se»
fonctions pendant le cours des modifications ; et enfin cet autre
organe peut de son côté s'être modifié pour remplir une auirr
fonction entièrement distincte, ou s'être plus ou moins totale-
ment atrophié par le défaut d'usage.

La vessie natatoire des poissons est bien l'un des meilleur:
exemples qu'on puisse trouver pour démontrer, avec toute évi-
dence,ce fait si important qu'un organe originairement construit
pour un but, celui d'aider à la flottaison, peut se transformer en
un autre ayant un tout différent objet, c'est-à-dire la respiration.

La vessie natatoire s'est aussi modifiée pour servir d'organe
accessoire d'audition chez certains poissons, ou bien, car je ne
sais laquelle des deux opinions est adoptée aujourd'hui par la
généralité des naturalistes, une partie de l'appareil auditif s'est
transformée en un complément de la vessie natatoire. Tous les
physiologistes admettent que la vessie natatoire est homologue,
c'est-à-dire « idéalement similaire » en position et en structure
avec les poumons des vertébrés supérieurs. II ne me semble
donc pas extraordinaire que la sélection naturelle ait métamor-
phosé successivement la vessie natatoire en poumons ou en un
organe exclusivement destiné à la respiration.

On peut inférer de ce point de départ que tous les vertébrés
qui ont de vrais poumons descendent par voie de génération

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                235

normale d'un ancien prototype dont nous ne savons rien, sinon
qu'il était pourvu d'un appareil flotteur ou vessie natatoire. Il
nous devient aisé d'expliquer le fait étrange, constaté par le pro-
fesseur Owen, que chaque particule de nourriture solide ou
liquide que nous avalons doit passer sur l'orifice de la trachée,
avec risque de tomber dans les poumons, nonobstant l'admi-
rable combinaison au moyen de laquelle se ferme la glotte. Chez
les vertébrés supérieurs, les branchies ont complètement
disparu : les fentes sur les côtés du cou et les arcs portiques con-
tinuent seulement à mar.quer chez l'embryon leur position pri-
mitive. Mais il est à présumer que la branebie, aujourd'hui com-
plètement perdue, doit s'être graduellement transformée par
sélection naturelle pour quelque fonction tout à fait distincte!.
De même que, selon quelques naturalistes, les branchies et les
écailles dorsales des Annélides sont homologues avec les ailes et
les élytres des insectes, il est probable que des organes qui, à
une époque très-reculée, servaient à la respiration, sont actuel-
lement transformés en organes de vol.

Dans le problème des transitions possibles d'organes, il est si
important d'avoir toujours présentes à l'esprit les probabilités
de conversion entre des fonctions très-distinctes, que j'en cite-
rai encore un autre exemple. Chéries Cirripèdes pédoncules, on
observe deux petits plis de la peau que j'ai nommés les freim
ovigèreSy parce qu'ils servent, au moyen d'une sécrétion vis-
queuse, à retenir les œufs dans le sac ovarien jusqu'à ce qu'ils
soient prêts à éclore. Les Cirripèdes pédoncules n'ont point de
franchies : toute la surface du corps et du sac, y compris le

1 Nous avons vu (note de la page 220) que si de nombreux groupes de poissons,
ou mieuxde vertébrés ichthyoîdes ont autrefois nagé à la surface des mers aussi sou-
vent qu'au sein même des eaux, un organe de respiration aérienne leur était aussi
nécessaire qu'un organe de respiration aquatique. La vessie natatoire serait donc bien
originairement construite pour servir à la respiration, et se serait au contraire trans-
formée pour aider seulement à la flottaison, aide qui a été contestée par plusieurs natu-
ralistes, au moins chez certaines espèces. Ce serait, en réalité, un organe devenu rudi-
mentaireen fonction par défaut d'exercice chez des espèces autrefois semi-aquatiques,
semi-aériennes, et devenues aujourd'hui exclusivement sub-aquatiques; tandis qu'an
contraire, chez d'autres espèces de mieux en mieux et de plus en plus exclusivement
adaptées à la vie aérienne, ce sont les branchies qui sont devenues rudimentaires par
résorption et défaut d'exercice, tandis que la vessie natatoire s'e*t développée en pou-
mon. Trod.)

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Î3«                             DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

frein lui-même serrant à la respiration. D'autre pari, les Bala-
nides ou Cirripèdes sessiles n'ont point de freins ovigères,
les œufs reposant libres au fond du sac dans la coquille entiè-
rement close. Mais dans la même position relative, elles ont de
grandes membranes à plis amples et nombreux qui communi-
quent librement avec les lacunes circulatoires du sac et du
corps, et qui sont considérées comme des branchies par le pro-
fesseur Owen et par tous les autres naturalistes qui ont traité
ce même sujet. Personne, je pense, ne contestera d'après cela
que les freins ovigères dans Tune des familles ne soient stricte-
ment homologues aux branchies de l'autre famille; d'autant plus
que, en réalité, elles se graduent insensiblement l'une dans l'au-
tre. Je ne puis donc douter que les deux petits plis de la peau,
qui originairement servaient de freins ovigères, mais qui aidaient
aussi un peu aux fonctions respiratoires, n'aient été graduelle-
ment converties en branchies par sélection naturelle. Du reste,
cette modification peut avoir résulté simplement d'un accroisse-
ment de proportions et d'une oblitération des glandes adhérentes.
Les Cirripèdes pédoncules ont déjà subi beaucoup plus d'ex-
tinctions d'espèces que les Cirripèdes sessiles; si les premiers
étaient tous éteints, qui jamais se fût imaginé que les branchies
des seconds eussent existé originairement chez les premiers
sous la forme d'organes destinés à empêcher leurs œufs d'être
emportés du sac par l'action des eaux?

VI. Caa dlfltotlefti Natwa bob tmeH taltam. — Bien que
nous ne devions affirmer qu'avec la plus grande circonspection
qu'un organe quelconque ne peut avoir été formé par des mo-
difications successives et des perfectionnement graduels; ce-
pendant, sans aucun doute, il se présente des cas d'une diffi-
culté toute particulière que je ne pourrai convenablement
discuter que dans mon prochain ouvrage:

L'un des plus graves est celui des insectes neutres, qui, très-
souvent, présentent, soit avec les mâles, soit avec les autres
femelles fertiles, de grandes différences d'organisation. Mais
nous examinerons plus complètement cette objection dans le
prochain chapitre.

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                237

L'organe électrique de certains poissons offre un autre exem-
ple d'une difficulté toute spéciale. Il est impossible d'imaginer
par quels degrés successifs d'aussi merveilleux organes se sont
formés. Cependant, le professeur Owen et quelques autres ont
fait observer que leur structure intime ressemble beaucoup à
celle des muscles ordinaires ; et comme on a démontré derniè-
rement que les Raies ont un organe très-analogue à l'appareil
électrique, mais qui cependant, à en croire les assertions de
Matteucci, ne décharge aucune électricité, il faut bien convenir
que nous soinmes beaucoup trop ignorants pour affirmer que
nulle transition d'aucune sorte n'est possible '.

Les organes électriques des poissons offrent une autre difli-
culté plus sérieuse encore ; car ils s'observent seulement chez
une douzaine d'espèces, parmi lesquelles il en est plusieurs
dont les affinités sont tres-éloignées. Généralement, quand un
même organe apparaît chez plusieurs représentants de la même
classe, et particulièrement chez ceux qui ont des habitudes de
ue très-différentes, nous pouvons attribuer sa présence chez
ces derniers aux tendances héréditaires léguées par un ancêtre
commun, et son absence chez tous les autres à l'atrophie résul-
tant du défaut d'exercice et de la sélection naturelle. Mais si tous
les organes électriques des poissons se sont transmis héréditai-
rement depuis quelque ancien progéniteur qui en était pourvu,
toutes les espèces de poissons électriques devraient être assez
étroitement alliées les unes aux autres; ce qui n'est pas. La géo-
logie ne nous induit pas non plus à croire que primitivement la
majeure partie des poissons aient eu des organes électriques que
le plus grand nombre de leurs descendants auraient perdus1.

1 foes expériences récentes de M. Ch. Robiu, le sa vaut professeur d'histologie à
ii Faculté de médecine de Paris, ont établi récemment que l'appareil observé eue/
k^ Raies est également producteur d'électricité, et que désormais ce genre entier
«loit être compris dans le nombre des poissons électriques. [Trad.)

* U semble difficile que la géologie puisse fournir quelques donuées certaines à
t(> sujet, attendu que les parties dures des animaux se conservent seules à l'état fos-
sile, que, sur les roches schisteuses qui nous ont conservé les traces des fauves
clilhyotdes anciennes, les organes électriques n'ont pu même laisser d'empreintes
bien évidentes et qu'on ne peut conséquemmeut affirmer leur absence qu'en vertu
d'inductions et d'analogies qui peuvent être trompeuses.

Sans que la plupart des poissons aient primitivement possédé des orgaucs éleclri-
'l'ies, il suffirait que toutes les souches mères des genres de poissons chez lesqueU

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258                          DE 1/ORIGLNE DES ESI'ÈCES.

La présence d'organes lumineux chcs quelques insecte», ap-

on les observe aujourd'hui eu eussent été pourvues, et que cette particularité ne se
fût conservée que dans une seule lignée de leurs descendants, en se perdant chez
toutes les autres. Or, le principe de divergence des caractères appuierait cette «ap-
position : car entre variétés proches alliées, également années d'un appareil élec-
trique, celle qui eut l'appareil le plus fort dut facilement exterminer les autres;
tandis que des appareils d'égale force entre des formes rivales ne pouvaient être
d'aucun avantage à l'une aux dépens des autres, et par conséquent devenant sans
importance, ils devaient tendre à s'atrophier. À mesure que cet organe s'atrophiait
ainsi par le défaut d'usage ou d'exercice chez certains descendants de b souche-
mère, il devait aussi acquérir plus de perfection eue* d'autres variétés auxquelles il
devenait d'autant plus avantageux qu'elles en demeuraient seules pourvues. Par le
Tait, il se pourrait donc eu'il eût toujours existé à peu près le même nombre d'o-
pèces de poissons électriques. De pins, toutes ces souches mères pouvaient elles-
mêmes à l'origine être moins différentes les unes des autres que ne le sont leurs des-
cendants actuels, encore en vertu de la divergence des caractères.

SU est vrai que lespoissons électriques appartiennent & des ordres très-drvers, ran?é*
dans des classes différentes, on sait combien, en ichthvoiogie, nos principes de classi-
fication sont contestés et flottants. Dans une classe d'êtres qui ont vécu depuis les temps
géologiques les plus anciens, qui, par conséquent, ont varié en sens divers et souffert
beaucoup d'extinctions et plusieurs renouvellements complets à travers la série de»
âges, les groupes doivent nécessairement se montrer reliés les uns aux autres par des
affinités tortueuses et inexplicables pour nos moyens actuels d'observation. L'on
sait de quelle importance sont en classification les caractères tégumentaires; or, tons
les poissons électriques ont lapea unue, et, dans un système de classification reposant
sur cette base, ils seraient tous placés dans le même ordre. Nous sommes loin de dire
parla que cette classification les grouperait suivant leurs véritables affinités, ni que
ce fait qu'ils ont tous la peau nue établit qu'ils proviennent tous d'une même souche.
Rapprochés par la nature de leurs téguments, les poissons électriques sont fort
éloignés par tous leurs autres caractères, puisque les uns, comme les Torpilles, sont
cartilagineux et se rapprochent des Raies et des Squales, tandis que les autres sont
osseux, tels que le Gymnote qui se groupe avec les Silures et les Murènes. Ce ca-
ractère d'avoir la peau lisse qui semble les rapprocher peut donc être tout simplement
lié i la présence de leurs organes électriques par une loi de corrélation inconnue-
Cependant on peut faire de graves objections à cette hypothèse de la transmission
héréditaire des organes électriques cjiez quelques espèces seulement depuis un ou
plusieurs ancêtres communs plus ou inouïs reculés. Outre que les organes électri-
ques Boni très-différents entre eux, outre que les poissons qui en sont pourvus n'ont
que des affinités très-éloignées ; cette supposition serait encore contraire au principe
de division du travail physiologique, et eu général à toutes les données de b
théorie. Ne pourrait-on chercher autre part quelque lumière?

La structure interne des organes électriques n'est pas essentiellement différente
de celle des muscles ordinaires, et l'on peut concevoir un passage graduel de l'une
à l'autre. De plus, les expériences de Matteucci ont établi < que les muscles *uit
« incesHimiuciit parcourus par des courants électriques. La cause de ces courants,
« dit le savant physicien, réside dans les étals électriques opposes qui se produi-
c sent par les actions chimiques de la nutrition du muscle. Le sang chargé d'uij-
« gène et la fibre musculaire qui se transforme au contact du liquide composent Je>
« éléments d'une pile : le liquide acide et le sine. Dans l'état normal du muxlt,
a il ne peut y avoir que des courants moléculaires produits par la formation et la
c destruction d'états électriques contraires dans les mêmes points ; mais si un grand

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIK.                       259

partcnant à différentes familles ou ordres, offre des diflieultés
.semblables1.

< nombre de poinU de la fibre musculaire sont mis en communication par un bon

 conducteur avec d'autres de nature différente, c'est-à-dire qui ne subissent pas la

 même action chimique de la part du sang, le courant électrique devra alors cir-

 euler. » Ces faits établis par l'expérience montrent comment des courants électri-
ques latents, moléculaires, insensibles dans un muscle ordinaire, peuvent devenir
par dem* sensibles et de plus en plus puissants dans un muscle affectant par degrés
I* disposition myologique des organes électriques. Les expériences de Hatteucci dé-
montrent encore que les analogies entre la contraction musculaire et la décharge
électrique sont complètes ; tout ce qui détruit, augmente ou modifie l'une, agissant
ai même sens sur l'autre. La faculté électrique de certains animaux n'est donc point
ou lait isolé, en dehors des coutumes de la vie.

Plus encore, il résulte des expériences de Matteucei que les phénomènes élec-
triques manifestés "par la fibre musculaire diminuent d'intensité à mesure que l'ani-
mal sur lequel on expérimente occupe une place plus élevée dans l'échelle des êtres.
Ainsi les piles formées avec des muscles de Mammifères et d'oiseaux cessent au bout
de peu d'instants de présenter des signes sensibles de courant ; tandis que celles qui
mit faites avec des muscles de Batraciens et de poissons (Grenouilles et Anguilles)
<f) donnent encore plusieurs heures après leur mort. On peut induire de ce fait
que les phénomènes électriques ont dû avoir une tendance à s'affaiblir et à dispa-
raître dans toute la série animale, et, en même temps, à se localiser dans des
organes spéciaux à quelques espèces; que ces espèces ont dû être autrefois beaucoup
plus nombreuses qu'aujourd'hui ; et que peut-être, chez les formes primitives de
la rie organique, tout muscle et même tout tissu organisé a pu être plus Ou moins
électrique et produire de faibles décharges, de même que chez les animaux infé-
rieurs toute la surface de l'être digère, sécrète et respire, mais avec moins de per-
fection que les organes plus spécialement adaptés à ces fonctions.

Il y aurait donc eu-autrefois des êtres entièrement, quoique beaucoup plus faible-
ment électriques. Par suite du travail successif de diversification et de localisation
de? organes, la plupart des muscles ont pu perdre leur faculté de produire des cou-
rants, tandis que cotte faculté se concentrait en quelques autres avec une inten-
sité d'autant plus grande; mais on conçoit que cette localisation ne se soit pas néces-
sairement faite partout dans le même organe ou darts le même muscle. Quelle que
Mit donc la diversité actuelle des organes électriques des poissons, on peut supposer
que cette diversité a pu être encore beaucoup plus grande autrefois, et que plusieurs
d'entre ces anciennes organisations électriques se sont éteintes. Il n'y aurait ainsi
aucune difficulté à concevoir qu'il ait pu exister un nombre suffisant de prototypes
électriques pour expliquer la présence de nos espèces actuelles.

Par suite de la division du travail physiologique, la faculté électrique a dû se
localiser d'une manière quelconque, d'abord dans chaque individu ; plus tard, en
Teruj des deux principes de divergence des caractères et de sélection naturelle, cette
faculté a dû devenir spéciale à certaines espèces, de moins en moins nombreuses,
mais eu se perfectionnant toujours de manière à ne se perpétuer que chea celles où
die avait atteint le plus haut degré possible de force cl de perfection, tandis qu'elle
('atrophiait de plus efl plus chez les autres : â peu près aussi comme les espèces
liées, aujourd'hui vivantes, sont admirablement appropriées pour le vol, ou, comme
les Coléoptères de Madère, renoncent complètement a l'usage de leurs ailes pour
ériter les dangers qu'ils courent à en faire usage. (Trad.)

1 ffles peuvent se résoudre à peu près de la même manière qu'i l'égard des

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240                              , DE LORIG1XE DES ESPÈCES.

Un pourrait encore citer d'autres cas analogues |taruii le>
plantes : ainsi chez les Orchidées et chez les Asclépiades, famille*
ayssi éloignées les unes des autres qu'il est possible, parmi les
plantes phanérogames, on retrouve également le curieux as-
semblage de grosses masses polliniques portées sur un pédon-
cule terminé par une glande visqueuse. Cependant, toutes le>
fois que deux espèces très-distinctes sont pourvues d'un orgam*
anormal en apparence semblable, bien que l'apparence géné-
rale et les fonctions en soient identiques, il présente toujours
dans l'une et l'autre espèce des différences fondamentales. Je

organes électriques. Ainsi, Hatteucci a établi par des expériences ingénieuse* et va-
riées que la phosphorescence du IJimpyrU italica est un simple phénomène de
combustion, qui, par conséquent, ne diffère pas essentiellement de celui de la n*-
piration et rentre dans l'ordre général des phénomènes physiologiques. Ce phéno-
mène de phosphorescence, bien que paraissant, comme la décharge des pn**»
électriques, dépendre en une certaine mesure de la yolonlé de l'animal, n'est pe
essentiellement lié à sa vie. De même que l'organe électrique séparé du doîssod.
produit encore des décharges électriques, de même les segments lumineux du Lam-
pyre, détachés de son corps, restent longtemps phosphorescents. De plus, les ma*-
causes que nous avons vues augmenter, diminuer ou modifier la production de-
courants électriques musculaires et la puissance des organes électriques, agissent e*
même sens sur la phosphorescence du Lampye.

Chez cet insecte, la phosphorescence est localisée, comme la puissance électrique
chez les poissons, et semble liée à la présence d'un organe particulier, sécrétant une
substance sut gêner is, douée d'une odeur particulière, mais elle ne cesse pas pourra
d'être un phénomène d'ordre général, c L'exemple d'une substance organique qai
« brûle à l'air n'est pas nouveau; observe Hatteucci, c'est le cas du bois en puuv-
« faction,du coton graissé, du charbon très-divisé et de tant d'autres combustion?
« spontanées. Si, dans le cas ilont nous nous occupons, la chaleur qui devrait aceoro-
u pagner la combustion manque, il est facile de s'en rendre compte. La quantité
« d'acide carbonique qui, des segments lumineux de chacun de ces insectes, se déga*
« en un temps donné, ni tellement petite, que la chaleur développée ne peut 5 ;
« accumuler, et la phosphorescence du bois, dont je parlais tout à l'heure, aiiN
« qu'un grand nombre d'antres faits d'émission de lumière qui accompagne d>
« modifications chimiques, prouvent avec toute évidence qu'il peut très-bien y atoir
« dégagement de lumière sans augmentation sensible de chaleur. Celle-ci a besow
« d'être accumulée pour que sa présence soit dévoilée au moyen de nos instru-
« inenta, et c'est ainsi que nous nous sommes rendu compte du manque de coa-
« leur des animaux dits à sang-froid.... »

Quaut aux autres cas de phosphorescence animale, il ajoute : « On sait que 17»
« aperçoit pendant la nuit sur la mer de grandes traînées lumineuses, et que ce fait
« attribué autrefois à l'cntrc-choquement des vagues, à l'électricité. aux gaz pb*-
« phorés formés par la putréfaction des mollusques, parait aujourd'hui dépendn
» de la présence d'un grand nombre d'animalcules microscopiques phosphorescent
i Mais personne ne sait quelles sont les conditions physico-chimiques sous l'in-
« fluenec desquelles ces infusoires deviennent phosphorescents.

« Il est indubitable que les poissons en putréfaction deviennent lumineux, et

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                541

suis porté à croire que, connue deux hommes ont souvent fait
simultanément, mais indépendamment l'un de l'autre, la même
découverte, de même la sélection naturelle, travaillant pour le
bien de chaque être et prenant avantage de variations ana-
logues, peut avoir parfois modifié deux organes presque de la
même manière chez deux êtres vivants qui ne doivent presque
aucune ressemblance de structure à l'héritage d'ancêtres com-
muns.

Bien qu'en des cas fréquents il soit très-difficile de conjec-
turer par quelles transitions certains, organes sont arrivés à

« cette cause-ci pourrait encore, dans quelques cas, produire une certaine phos-
« phorescence sur la mer; le peu d'expériences que j'ai faites m'ont prouvé que
< dans le vide ou l'acide carbonique cette phosphorescence cesse pour recorainen-
« cer à l'air, comme à l'égard de l'organe lumineux du Lampyre italien.

« Il existe dans les annales de la médecine des faits bien constatés de flammes
« aperçues sur le corps de certains malades ; on a parlé de transpiration phos-
« phorescente aux pied», et il est curieux d'avoir à noter l'analogie qui se présente

*   entre l'odeur de la substance phosphorescente du ver luisant et celle de la sueur
« ordinaire des pieds. Tous ces faits de phosphorescence restent jusque aujourd'hui
sans explication.

« Les botanistes assurent que, dans plusieurs plantes, l'inflorescence est acconi-
« pagnée d'une phosphorescence. Mais ce phénomène est aussi trop rare pour pou-

*   voir être convenablement étudié Dans la floraison, il y a absorption d'oxygène.

*   dégagement d'acide carbonique, combustion en un mot, et c'est pour cette raisou
" que beaucoup de chaleur se développe aussi dans certains cas de floraison. Peul-
t être aussi quelque huile volatile séparée de la fleur phosphorescente, s'élevant à
i la température ordinaire, peut être la cause de cette lumière, s

Matteucci rappelle en finissant la belle expérience faite par M. de Quatrefugor
»ur fai phosphorescence des Annélides et des Ophiures. Ce dernier a constat'', ou
moyen du microscope, que la phosphorescence de ces animaux appartenait à la
libre musculaire, était intermittente, comme chez les Lampyres, et, comme chez
ces derniers aussi, devenait plus vive quand on irritail la fibre; et qu'en obligeant
celle-ci à se contracter, elle cessait pendant un certain temps, puis se reprodui-
rait quand on laissait l'animal se reposer.

Matteucci enfin en terminant signale un fait qui nous scmbl ; de la plus grande
importance pour notre objet, c Voici encore, dit-il, un point d'analogie qu'il ue laut
« pas perdre de vue : c'est que la vie des muscles, leurs fonctions, sont acconi-
i pagnées de dégagement de chaleur et de lumière : et cependant cette vie, ces
t fonctions sont immédiatement dépendantes de l'agent nerveux. » ( leçons sut
le phénomène physique des corps vivants, vui* leçon.)

D'après tout cela, on ne peut douter qne les phénomènes lumineux observé»
chez certains animaux, de même que les phénomènes électriques constatés chez
d'autres, ne soient le résultat des lois ordinaires et fondamentales des fonctions de
la vie, et qu'ils peuvent être arrivés à «e localiser avec une plus grande intensité
dans certains étals ou certains organes spéciaux de certaines espèces, par la vertu
de la loi de sélection naturelle. (Trad.)

10

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240                              DE LOR1GLNE DES ESPÈCES.

Un pourrait encore citer d'autres cas analogr
plantes : ainsi chez les Orchidées et chez les Àscjf ^ %
aussi éloignées les unes des autres qu'il est y %'. * \y
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Ciblait pas suffisante pour causer la conservation des indivi-

j^ chez lesquels elles s'étaient successivement développées,

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ytjiivé cette difficulté aussi grande, quoiqu'elle fût de nature

tout opposée, que lorsqu'il s'agissait de rendre, compte de la

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DIFFICULTÉS DE H THÉORIE.                         245

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''--                             a important en apparence que celui de chasser

. Cependant il ne faut pas trancher sans longue ré-
**ne question semblable; car noua avons vu' que, dans
aerique du Sud, la distribution géographique et l'existence
«les Boeufs sauvages et d'autres animaux dépendent de leur fa-
culté plus ou moins grande de résister aux attaques des insectes,
de sorte que des individus qui auraient quelques moyens de se
défendre contre de si }>etits ennemis pourraient s'étendre daji*
de nouveaux pâturages et gagner ainsi un avantage immense
sur de» variétés rivales. Ce n'est pas que nos grands quadril-
lées actuels, sauf en de rares circonstances, soient aisément
détruits par les Mouches; mais ils en sont au moins continuel-
lement harassés, épuisés, si bien qu'ils deviennent sujets à plus
de maladies ou moins capables, en cas de famine, de chercher
leur nourriture ou d'échapper aux animaux de proie.

Des organes de peu d'importance aujourd'hui ont été proba-
blement en bien des cas d'une grande utilité à quelque ancien

1 Chap. i, page 20, et chip. iv, p. 100.
' U»p. m, p. 80.

[page break]

m

DE l/ORIGINE DES ESPÈCES.

leur état actuel ; cependant, considérant combien la proportion
des êtres vivants et des formes fossiles connues est minime en
comparaison des formes éteintes et inconnues, j'ai été surpris
de constater combien il est rare qu'on ne puisse trouver quelque
degré intermédiaire de structure conduisant progressivement
à tel organe qu'on voudra nommer. Il est bien certainement
faux que de nouveaux organes apparaissent soudainement
en une classe d'êtres quelconques, comme s'ils étaient créé*
à dessein pour quelque emploi spécial. C'est ce qu'affirme
d'ailleurs l'axiome d'histoire naturelle, souvent mal com-
pris ou exagéré : Natura non facit saltum. On retrouve cette
règle dans les écrits de presque tous les naturalistes expérimen-
tés. Ainsi que Milne Edwards l'a si bien exprimé, la nature est
prodigue de variétés, mais avare d'innovations. Or, pourquoi
en serait-il ainsi d'après la théorie des créations spéciales? Pour-
quoi toutes les parties de l'organisation chez tant d'êtres indé-
pendants, et supposés créés chacun séparément pour occuper
sa place particulière dans la nature, seraient-elles si communé-
ment reliées les unes aux autres par des transitions graduelles?
Pourquoi la nature n'aurait-elle pas fait un saut de structure
à structure? D'après la théorie de sélection naturelle, il est
aisé de comprendre pourquoi elle* ne le peut pas : puisque la
sélection naturelle ne peut agir qu'en .profitant de légères va-
riations successives, elle ne fait jamais de sauts, mais elle
avance à pas lents.

VU. Organes pen Important» en apparence. — Comme la
sélection naturelle agit par la vie et la mort, qu'elle décide de
la conservation des individus favorisés par quelque variation
que ce soit, et de la destruction de ceux qui présentent la
moindre déviation défavorable dans leur organisation, l'ori-
gine de particularités très-simples, et dont l'importance ne me
semblait pas suffisante pour causer la conservation des indivi-
dus chez lesquels elles s'étaient successivement développées,
m'a quelquefois semblé difficile à expliquer. J'ai souvent
trouvé cette difficulté aussi grande, quoiqu'elle fût de nature
tout opposée, que lorsqu'il s'agissait de rendrç. compte de la

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                          243

formation d'un organe aussi compliqué et ïpissi parfait que

r«i.

D'abord, nous sommes beaucoup trop ignorauts à l'égard de
l'économie générale de chaque être organisé pour décider avec
certitude quelles sont les modifications qui peuvent lui être de
grande ou de petite importance. J'ai déjà donné, dans un des
chapitres qui précédent, quelques exemples de particularités
peu importantes en apparence, telles que le duvet des fruits ou
la couleur de leur chair et la couleur de la peau ou des poils
des quadrupèdes, qui, par suite de corrélations cachées avec
certaines différence!) de constitution, ou parce qu'ils provo-
quent les attaques de certains insectes, tombent assurément
sous l'action sélective de la nature \

La queue de la Girafe ressemble à un chasse-mouches artifi-
ciellement construit, et il semble d'abord incroyable qu'elle ail
été adaptée à sa fonction actuelle par des modifications légères
et successives, chacune réalisant un progrès, et tout cela dans
un but aussi peu important en apparence que celui de chasser
les Mouches. Cependant il ne faut pas trancher sans longue ré-
flexion une question semblable; car nous avons vu' que, dans
l'Amérique du Sud, la distribution géographique et l'existence
des Bœufs sauvages et d'autres animaux dépendent de leur fa-
culté plus ou moins grande de résister aux attaques des insectes,
fie sorte que des individus qui auraient quelques moyens de se
défendre contre de si petits ennemis pourraient s'étendre daps
de nouveaux pâturages et gagner ainsi un avantage immense
sur dew variétés rivales. Ce n'est pas que nos grands quadril-
lées actuels, sauf en. de rares circonstances, soient aisément
détruits par les Mouches; mais ils en sont au moins continuel-
lement harassés, épuisés, si bien qu'ils deviennent sujets à plus
de maladies ou moins capables, en cas de famine, de chercher
leur nourriture ou d'échapper aux animaux de proie.

Des organes de peu d'importance aujourd'hui ont été proba-
blement en bien des cas d'une grande utilité à quelque ancien

1 Chap. i, page 20, etchap. iv, p. 100.
' Chap. m, p. SO.

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ni

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

progéniteur, et après s'être perfectionnés à une é|H»que anté-
rieure, se sont transmis presque sans changer d'état, bien que
devenus de peu d'usage. En ce cas, toute déviation ou déforma-
tion nuisible, qui aurait pu ou pourrait actuellement provenir
dans leur structure, serait empêchée ou arrêtée par la sélection
naturelle.

Sachant donc de quelle importance organique est la queue
comme organe de locomotion chez la plupart des animaux aqua-
tiques, sa présence générale et son utilité pour différentes fonc-
tions chez tant d'animaux terrestres, qui, par leurs poumons
ou leur vessie natatoire modifiée, trahissent leur origine aqua-
tique, peuvent s'expliquer par l'hérédité des caractères. Une
queue bien développée s'étant formée d'abord chez un animal
aquatique, elle peut avoir été utilisée et modifiée ultérieure-
ment pour différents desseins, comme chasse-mouches, comme
organe de préhension ou comme un gouvernail chez le Chien,
bien qu'en ce dernier cas elle n'aide que fort peu aux mouve-
ments de l'animal, car le Lièvre qui n'a qu'une queue très-courte
peut doubler tout aussi vite.

En second lieu, on peut quelquefois attribuer de l'impor-
tance à des caractères qui réellement n'en ont que fort peu, et
qui doivent leur origine à des causes toutes secondaires, indé-
pendantes de la sélection naturelle. 11 faut nous rappeler que le
climat, la nourriture, etc., ont probablement quelque influence
directe sur l'organisation; que certains caractères réapparais-
sent parfois en vertu de lj» loi de réversion au type des aïeux ;
que la corrélation de croissance doit avoir eu la plus puissante
influence pour modifier divers organes; et enfin que la sélec-
tion sexuelle a du souvent intervenir pour modifier profondé-
ment les caractères extérieurs des animaux doués de volonté et
pour donner l'avantage à certains mâles dans leurs combat>
contre d'autres mâles, ou pour leur assurer la préférence des
femelles.

Au surplus, quand une modification de structure s'est pro-
duite pour la première fois par l'une des causes que je vien*
d'énumérer ou par toute autre cause inconnue, elle peut n'avoir
été d'aucun avantage immédiat à l'espèce; mais elle peut être

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                S45

devenue postérieurement avantageuse à ses descendante placés
sous de nouvelles conditions de vie, avec des habitudes nouvel-
lement acquises.

On peut appuyer ces observations de quelques exemples.
S'il n'existait que des Pics de couleur verte, ou si nous igno-
rions qu'il y en a des noirs et des bigarrés, j'ose affirmer qwo
nous eussions regarde la couleur verte comme une admirable
adaptation de la nature destinée à dérober aux regards de ses
ennemis cet habitant des forêts. En conséquence, nous l'au-
rions considérée comme un caractère de haute importance qui
pouvait avoir été acquis par sélection naturelle. Au contraire,
dans l'état actuel des choses, et surtout grâce à la connaissance
que nous en avons, nous ne saurions douter que cette couleur
ne soit due à quelque autre cause, et probablement à la sélec-
tion sexuelle. Un Palmier traînant de l'archipel Malais grimpe
au sommet des arbres les plus élevés à l'aide de crampons ad-
mirablement construits, qui sont disposés autour de l'extrémité
de ses branches. Cette particularité d'organisation est sans nul
doute de la plus grande utilité pour la plante, mais comme on
observe des crampons très-semblables chez plusieurs plantes qui
ne sont nullement grimpantes, ceux qu'on observe chez cette
espèce peuvent s'être produits en vertu de lois de croissance en-
core ignorées, et n'ont profité que postérieurement à ses repré-
sentants, lorsque, après avoir subi de nouvelles modifications,
ils commencèrent peu à peu à grimper1.

On considère généralement la peau nue de la tête du Vautour
comme une adaptation pour permettre à cet oiseau de se vau-
trer dans des matières en putréfaction. II en peut' être ainsi,
comme il se peut encore que ce soit un effet causé par faction
des matières putrides elles-mêmes. Lorsque nous voyons que le
Dindon mâle, qui pourtant vit d'aliments sains, a pareillement

1 II paraîtrait aussi probable que l'espèce grimpante le soit devenue en acquérant
pw sélection les crampons qu'elle possède ; et que les autres espèces qui sont au-
jourd'hui pourvues de crampons sans être grimpantes soient les descendants modifies
l'espèce* qui, dans des circonstances favorables, ont peu à peu cessé de grimper,
tout en gardant, en vertu de l'hérédité des caractères, les crampons d'un ancêtre
grimpant qui en était pourvu. (Trad).

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246                                 DE f/ORIGINE DES ESPÈCES.

la tète dénudée, nous devenons forcément plu* réservés dans
nos conclusions sur cette question.

Les sutures du crâne des jeunes Mammifères ont été regardées
comme une adaptation remarquable qui aide à l'acte de la par-
turitioii. Sans nul doute elles le facilitent, et peuvent même
actuellement lui ôtre indispensables; mais comme des sutures
analogues se retrouvent dans le crâne des jeunes oiseaux et des
reptiles, qui n'ont qu'à sortir d'un œuf brisé, il nous faut donc
conclure que cette particularité anatomique provient des lois
mêmes de la croissance, et que chez les Mammifères elle est de-
venue un avantage en facilitant la parturition.

En général, nous ne savons rien des causes qui peuvent
produire ces variations légères et de peu d'importance qui se
présentent fréquemment chez les diverses formes de l'organi-
sation. Pour acquérir la conscience parfaite de notre profonde
ignorance à ce sujet, il suffit de songer aux différences qui dis-
tinguent nos races domestiques de différentes contrées, et
surtout des contrées les moins civilisées, où la sélection systé-
matique de l'homme a eu peu d'action. Les animaux domes-
tiques que possèdent les sauvages de divers pays ont souvent
à lutter pour leurs propres moyens de subsistance, et subissent
ainsi jusqu'à un certain point l'action sélective de la nature:
de sorte que des individus doués de constitution un peu diffé-
rente doivent mieux réussir les uns que les autres sous des
climats différents. Un bon observateur a constaté que le bétail
est plus ou moins sensible aux attaques des Mouches d'après sa
couleur, comme il est aussi plus ou moins susceptible de résister
a l'action des poisons végétaux; de sorte que même la couleur dé-
pendrait ainsi de la sélection naturelle1. D'autres observateurs
sont convaincus qu'un climat humide aftecte la croissance des
poils, et que les poils sont en relation étroite avec les cornes.
Les races de montagnes diffèrent toujours des races de plaines,
et une contrée montagneuse doit affecter la forme des membres
postérieurs en les exerçant davantage, et peut-être même la
forme du bassin; enfin en vertu de la loi d'homologie des

1 Chap. i, page 20, et rhap. it, page 100.

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                247

variations, les membres antérienrs et la tête se trouveraient
par suite modifiés. La forme du bassin peut aussi affecter par
pression la tête de l'embryon dans la matrice. L'activité de la
respiration dans les régions élevées doit accroître la largeur de
la poitrine, et encore ici la loi de corrélation jouerait son rôle.
tas effets d'une diminution d'exercice avec un accroissement
de nourriture doivent être plus importants encore sur l'organi-
sation toute entière; et, selon que l'a démontré dernièrement
IL Von Nathusius, telle serait la principale cause des grandes
modifications subies par les races de Porcs.

Mais le peu que nous savons ne peut nous permettre de
spéculer sur l'importance relative des diverses lois de variation
connues ou inconnues. J'y fais allusion ici seulement pour
montrer que, si nous sommes incapables de nous rendre
compte des différences caractéristiques de nos races domesti-
ques, que cependant nous considérons généralement comme
ayant été produites par voie de génération ordinaire, nous ne
devons pas ajouter trop d'importance à notre ignorance sur
les causes précises des différences analogues qui distinguent les
espèces sauvages. Je pourrais en appeler encore, à ce même
propos, à la différence qui existe entre les races humaines, si
fortement tranchées. Il serait même possible de répandre quel-
que lumière sur l'origine de ces différences, principalement dues
à une application particulière du principe de sélection sexuelle ;
mais à moins d'entrer dans d'énormes détails, mes assertions
combleraient frivoles.

VIII. Tmmi orgMe o'est pas toajoar* afcaohuBMt parfait.

— Plusieurs naturalistes ont protesté récemment contre la
doctrine utilitariste qui admet que chaque détail de la structure
d'un être a pour but le bien de son possesseur. Ils ont soutenu,
au contraire, qu'un grand nombre de particularités ont été
créées dans le seul but de plaire aux yeux de l'homme, ou seu-
lement pour multiplier les formes de la vie. Si cette doctrine
était vraie, elle serait fatale à ma théorie. Cependant, j'admets
pleinement que certains organes ne sont pas d'une utilité
directe h leurs possesseurs. Les conditions physiques ont prn*

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248                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

bablement exercé leur influence sur l'organisation tout à Tait
indépendamment du bien qu'elles pouvaient produire. La corré-
lation de croissance a sans doute joué un rôle important, et
des modifications utiles dans un seul organe auront eu sou-
vent pour conséquence de produire dans les autres divers
changements sans utilité directe. De même des caractères
autrefois utiles, ou qui peuvent être apparus primitivement
en vertu des lois de la corrélatiou de naissance, ou de tout
autre cause inconnue, peuvent réapparaître par un effet de
la loi de réversion, bien que n'étant actuellement d'aucune
utilité. Les effets de la sélection sexuelle, lorsqu'ils ne produi-
sent qu'une beauté extérieure qui plaît aux femelles, ne peu-
vent être considérés comme utiles que dans un sens un peu
forcé. Mais la considération la plus importante, c'est que
l'organisation est, en majeure partie, duc simplement à l'hé-
rédité, couséquemment, quoique chaque être vivant soit tou-
jours suffisamment adapté à sa situation dans Tordre naturel,
il est aussi évident que certains organes n'ont aucune relation
directe avec les habitudes actuelles des espèces qui en sont
pourvues. Ainsi nous ne saurions admettre que les pieds pal-
més de l'Oie terrestre de Magellan ou de la Frégate soient
d'une utilité quelconque à l'un ou à l'autre de ces oiseaux ;
encore bien moins que l'homologie des os dans le bras du
Singe, dans la jambe antérieure du Cheval, dans l'aile de la
Chauve-Souris et dans la nageoire du Veau marin, soit un
avantage particulier pour les représentants de ces divers or-
dres : c'est à l'hérédité seule que nous pouvons en toute sû-
reté attribuer ces ressemblances. Mais, sans nul doute, des pieds
palmés ont été utiles à l'ancien progéniteur de l'Oie de Magel-
lan ou de la Frégate, comme ils sont utiles aujourd'hui à
la plupart des oiseaux aquatiques existants. De même, il est
possible que le progéniteur du Veau marin n'eut pas de na-
geoires, mais un pied avec des doigts convenables pour la
marche ou la préhension. Nous pouvons supposer de plus que
les divers os homologues des membres du Singe, du Cheval
ou de la Chauve-Souris, qui sont un héritage d'un ancien
progéniteur commun, ont été autrefois chacun d'une utilité

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                          249

plus spéciale à cet ancêtre ou aux aïeux de cet ancêtre, qu'ils
ne le sont aujourd'hui à des animaux ayant des habitudes si
différentes *.

Nous pouvons donc conclure que les diverses parties homo-
logues du squelette des mammifères peuvent avoir été acquises
au moyen de la sélection naturelle, dépendante autrefois,
comme aujourd'hui, des lois diverses d'hérédidé, de réversion
aui caractères des aïeux, de corrélation de croissance, etc. En
accordant quelque chose à l'action directe des conditions physi-
ques, chaque détail d'organisation dans toute créature vivante
peut être considéré comme ayant été avantageux à l'une de ses
formes antérieures, ou comme étant aujourd'hui d'une utilité
spéciale aux descendants de cette forme ancienne, soit .directe-

I  On peut regarder comme certain que l'homologie générale des parties du sque-
l*U*» des vertébrés terrestres à respiration aérienne est l'héritage commun qu'ils
loiveot su premier vertébré inconnu qui quitta la mer pour s'aventurer sur le*
rotes de son élément natal; et que l'homologie plus parfaite des os du squelette
de* mammifères est l'héritage qu'il se sont trsnsmis les uns aux autres depuis un
premier prototype de la classe qui commença à s'éloigner de l'organisation du
reptile, sans doute en abandonnant les habitudes amphibies pour une vie toute
lorrestrefr. p. 244).

II  est évident que le premier vertébré qui quitta la mer pour les cotes n'eut
pas du premier coup des pieds parfaits, mais des nageoires modifiées qui lui per-
mirent seulement de ramper plus ou moins vite, et que dans cet état transitoire
il «lut donner naissance à de nombreuses formes que des formes mieux adaptées à
la marche ont dû détruire. C'est en remontant les fleuves que les Amphibies ont
«lu enquérir peu à peu le domaine terrestre, et c'est dam les déserts arides, sur
le* plateaux élevés, sur les montagnes que les premiers mammifères ont pu s'adap-
ter à leur vie toute terrestre sans une concurrence trop vive de la part d'autres
organismes. C'est de là qu'ils seront redescendus pour commencer l'extermination
de la classe jusqu'alors dominante des reptiles. Mais on comprend que certaines
formes transitoires, encore à demi amphibies, ont pu se perpétuer dans des stations
lacustres isolées, et que de là elles ont pu gagner la mer en descendant les fleuves,
fi s'adapter ensuite peu à peu à une vie toute maritime, comme les Phoques et les
lY'ttcés en général, cherchant dans l'Océan une retraite contre les reptiles mieux
adaptes à la vie amphibie et contre d'autres mammifères mieux adaptés à la vie
terrestre.

Les mammifères Amphibies pourraient donc en effet devoir leur origine à une
nktrçression partielle de leur orgnnisme vers la classe inférieure et antérieure des
reptiles, ou même vers celle des poissons ; c'est-à-dire à un phénomène de réver-
sion à d'anciens caractères perdus dont la sélection naturelle aurait pris avantage
pour les adapter à de nouvelles conditions de vie. Cette théorie serait parfaitement
raccord avec l'apparition tardive des représentants de cet ordre dans les couches
frologiqaes. (Trad.)

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250                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

ment, soit indirectement, en raison des lois si complexés de la
croissance.

La sélection naturelle ne peut absolument causer aucune mo-
dification chez une espèce exclusivement pour le bien d'une
autre espèce, bien que dans la nature certaine? espèces pro-
fitent incessamment des avantages que leur offre l'organisation
des autres. Mais la sélection naturelle peut produire et produit
souvent des organes directement nuisibles à d'autres espèce»,
comme nous l'observons dans les crochets à venin, de la Vipère
et dans la tarière ou oviscapte de l'Ichneumon, qui lui permet
d'introduire ses œufs dans le corps vivant d'autres insectes.

Si Ton pouvait prouver qu'un organe a pu quelquefois se
développer chez une espèce quelconque, exclusivement pour
le bien d'une autre espèce, cela renverserait ma théorie, car
un tel organe n'aurait pu se fonner par sélection naturelle.
Bien tpic les naturalistes recourent souvent à cette explication
contre nature pour rendre compte de certains faits constatés,
il n'est pas une de leurs assertions à cet égard qui soit de quel-
que poids à mes yeux. Ainsi, Ton admet que le Serpent à son-
nettes a des crochets à venin pour se défendre et pour tuer sa
proie ; mais quelques auteurs supposent qu'en même temps
la sonnette de sa queue lui a été donnée à son détriment pour
avertir cette même proie du danger qui la menace. Autant
vaudrait dire que le Chat, prêt à s'élancer sur la Souris qu'il
guette, remue la queue pour l'avertir qu'il va la manger, si
elle ne se sauve. Mais je n'ai pas le loisir de m'étendre ici sur
un tel sujet et sur d'autres analogues.

La sélection naturelle ne produira jamais chez un être rien
qui lui soit nuisible, car elle n'agit que pour le bien de chaque
individti. Ainsi que l'a remarqué Paley, elle ne produira donc
jamais un organe ayant pour but de causer des douleurs à son
propre possesseur ou de lui nuire en quoi que ce soit.

L'on dresserait une balance exacte du bien et du mal qui
dérivent pour un être quelconque de chaque détail de son or-
ganisation, on trouverait qu'en résultante chacun de ces détails
lui est avantageux. Après un certain laps de temps et sous des
conditions de vie nouvelles, si Tune de ces particularités d'or-

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DIFFICULTÉS Î>E LA THÉOIUE.                          251

panisation lui devient nuisible, elle se modifie ; ou si les mo-
difications nécessaires ne peuvent s'effectuer, l'espèce s'éteint,
tomme des myriades se sont déjà éteintes.

La sélection naturelle ne peut que rendre chaque être organisé
aussi parfait, ou seulement un peu plus parfait que les autres
habitants de la même contrée, qui vivent dans le même milieu
i»l contre lesquels il doit lutter sans cesse pour vivre. ()r, tel
p*t bien en effet le degré de perfection atteint par la nature.
Les productions indigènes de la Nouvelle-Zélande, par exemple,
sont parfaites «i on les compare entre elles ; mais elles sont en
train de disparaître rapidement devant les légions croissantes
tic plante* et d'animaux venant d'Europe. La sélection natu*
relie ne saurait produire la perfection absolue ; et, autant que
j'en puis juger, je ne crois pas non plus qu'on puisse la ren-
contrer dans la nature. Nos autorités scientifiques les plus com-
mentes ne jugent pas encore parfaite la correction de l'aber-
ration de la lumière dans l'œil, le plus parfait cependant de
tous les organes. Si le témoignage de notre raison nous fait
admirer avec enthousiasme dans la nature vivante une foule
île combinaisons d'un mécanisme inimitable pour nos faibles
moyens artificiels, néanmoins, cette même raison nous montre
Aussi d'autres combinaisons organiques pins défectueuses, bien
|iie toutefois il faille avouer que nos jugements peuvent errer
ilaas l'un comme dans l'autre cas.

Pouvons-nous considérer l'aiguillon de la Guêpe ou de l\\-
Iwille comme parfait, lorsque, grâce aux dentelures en scie
dont il est armé, ces insectes ne peuvent le retirer du corps de
leurs ennemis, de sorte qu'ils ne peuvent fuir qu'en s'arrachaut
les viscères, ce qui cause inévitablement leur mort? Mais si
l'on admet que l'aiguillon de l'Abeille ait existé originairement
«liez un ancien progéniteur à l'état de tarière ou de scie, ainsi
qu'on le voit chez tant d'autres membres du même ordre ; que
depuis il se soit modifié, mais non perfectionné pour sa fonction
actuelle; que de même un venin originairement destiné à rem-
plir un tout autre but, tel que de produire des excroissances
Mir les tissus végétaux, soit devenu de plus en plus actif, il nous
Went aisé de comprendre comment il peut se faire que In

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m

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

mort de l'insecte puisse résulter si souvent de l'usage qu'il fait
de son aiguillon. Si, en résultat général, une pareille arme de
défense est utile à la communauté, bien qu'elle cause la mort
de quelques-uns de ses membres, elle remplit toutes les condi-
tions requises pan la sélection naturelle qui agit surtout pour
le bien de l'espèce au moyen de chacun des individus qui la
représentent1.

Si l'étonnante finesse d'odorat à l'aide de laquelle les mâles
de beaucoup d'insectes trouvent leurs femelles mérite à juste
titre notre admiration, pouvons-nous admirer de même la créa-
tion de milliers de faux bourdons, entièrement inutiles à la
communauté des Abeilles, et qui ne semblent nés en dernière
(in que pour être massacrés par leurs laborieuses mais stériles
sœurs, puisqu'un seul d'entre eux ou quelques-uns tout an
plus sont nécessaires à la fécondation des jeunes reines nées
dans la même communauté? Nous devrions.admirer aussi, bien
que cela nous puisse paraître difficile, la haine sauvage et ins-
tinctive qui pousse la reine-Abeille à détruire les jeunes reines,
ses filles, aussitôt qu'elles sont nées, ou à périr elle-même dans
le combat ; sans doute, c'est le bieu de la communauté qui
l'exige, et la haine maternelle peut provenir comme l'amour,
bien que par bonheur plus rarement, de ce même principe
inexorable de sélection naturelle.

1 D'après une observation qui nous a été faite par M. de Filippi, il ne serait
pas exact de dire que l'Abeille ne puisse absolument retirer son aiguillon de b
blessure qu'elle vient de faire à son ennemi, el soit nécessairement b victime
de son courage. Ce n'est que dans le cas où cet ennemi cherche et parvient i la
chasser avant de lui avoir donné le temps de se dégager que l'aiguillon reste dans
la piqûre, avec les viscères de l'insecte, dans ce cas, il est vrai, mais dans ce ca>
seulement, blessé à mort. Des naturalistes ont eu le courage de se laisser piquer,
et, sans troubler ranimai, de le laisser assouvir sa colère et partir ensuite en pais.
H toujours ils l'ont vu retirer aisément son aiguillon de la piqûre où il ne Inissaii
que son veniu, et s'envoler ensuite parfaitement capable de vivre et de voler à
d'autres combats. 11 n'en résulte pas pour cela que cet organe soit absolument pr-
iait, et l'observation de M. Darwin subsiste; car on comprend que dan» h
plupart des cas l'animal que pique une Abeille cherche à s'en défendre et à II
phasser, soit avec l'un de ses membres, mobiles ches les animaux supérieurs, soi*
avec sa queue, comme ches les ruminants ou les pachydermes, soit en se roulant
à terre ou en se frottant contre les arbres et les rochers. De sorte qu'il serait
avantageux à l'Abeille de pouvoir dégager son aiguillon plus vite, ou mieux encon»
d'avoir les viscères pins solidement retenus dans leur cavilé, de manière a ne p*
les perdre aussi aisément. {Trad.)

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE,                                 255

Si, enfin, nous regardons comme admirable l'ingénieux mé-
canisme au moyen duquel les fleurs des Orcbis et de beaucoup
d'autres plantes sont fécondées par l'intermédiaire des insectes,
pouvons-nous considérer comme une combinaison ingénieuse
et également parfaite, que nos Sapins élaborent chaque année *
des nuages de pollen inutile, pour que seulement quelques-uns
de leurs granules soient emportés au hasard de la brise sur les
ovules qu'ils fécondent?

IX. Sésames La lof d'imité de type et celle des conditions
d'exhtfenee sont contenue» dans In théorie de sélection natu-
relle. — Nous venons d'examiner dans ce chapitre quelques-
unes des objections qu'on peut élever contre ma théorie. Quel-
ques-unes sont graves ; mais je pense que la discussion a jeté
quelque lumière sur plusieurs faits, qui, d'après la théorie de
créa lion, demeurent entièrement inexplicables.

Nous avons vu que les espèces, à quelque époque que ce
soit, ne sont ni indéfiniment variables, ni reliées les unes aux
autres par une multitude de degrés intermédiaires. Ce résultat
provient en partie de ce que le procédé de sélection naturelle
est toujours très-lent et agit seulement sur quelques formes à
la fois, en partie parce que ce même procédé implique presque
nécessairement l'extinction successive des variétés intermé-
diaires, continuellement supplantées par des variétés supé-
rieures. Les espèces proches alliées qui vivent aujourd'hui dans
une région continue, doivent souvent s'être formées à une épo-
que où cette même région était discontinue, et lorsque les
conditions de vie ne s'y dégradaient pas insensiblement les unes
dans les autres. Lorsque deux variétés se forment dans deux
districts d'une région continue, il se forme souvent une variété
intermédiaire appropriée à la zone moyenne ; mais, par suite
de causes particulières, cette variété intermédiaire doit géné-
ralement être moins nombreuse que lés deux formes extrêmes
auxquelles elle sert de lien : conséquemment, ces deux der-
nières, pendant le cours de leurs modifications ultérieures, et
par ce fait même qu'elles existent en plus grand nombre, au-
ront un grand avantage sur la variété intermédiaire moins

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254                               DR LORIGINK DES ESPÈCES.

nombreuse, et réussiront ainsi généralement à l'exterminer et
a la supplanterl.

Nous avons vu aussi dans ce chapitre avec quelle réserve
nous devons conclure que les habitudes de vie les plus diffé-
rentes ne peuvent se fondre graduellement les unes dans le*
autres; et qu'une Chauve-Souris, par exemple, ne peut s'être
formée par sélection naturelle d'un animal qui d'abord pou*
vait seulement se soutenir dans l'air.

Nous avons vu encore qu'une espèce peut, sous des condi-
tions de vie nouvelles, changer ses habitudes, ou acquérir di^
habitudes diverses, dont quelques-unes diffèrent complètement
des habitudes de ses congénères les plus proches. Sachant
d'ailleurs que tout êtremorganisé s'efforce sans cesse de vivre
partout où la vie lui est possible, nous comprenons ainsi com-
ment il se peut faire qu'il y ait des Oies terrestres avec de*
pieds palmés, des Pics qui vivent en plaine, des Merle» qui
plongent et des Pétrels qui ont les habitudes des Pingouins.

Je sais combien il est dif cile, au premier abord, d'admettre
qu'un organe aussi parfait que l'œil ait jamais pu se former par
sélection naturelle; cependant, si nous connaissons une série
de degrés intermédiaires de complication et de perfection, pou-
vant représnter les divers états transitoires qu'un organe quel-
conque a sucessivement revêtus, chacun de ces états étant
avantageux à ses possesseurs, dès lors il n'y a plus aucune
impossibilité logique à ce que, sous des conditions de vie chan-
geantes, il acquière graduellement pr sélection naturelle le
plus haut degré de complication et de perfection qu'on puisse
concevoir. Dans les cas où nous ne connaissons aucun de ce>
états intermédiaires, nous devons mettre la plus grande résenr
à conclure qu'ils ne peuvent avoir existé ; car les homologii*
de beaucoup d'organes et leurs états intermédiaires montrent
qu'il peut se produire détonnantes métamorphoses dans le*
fonctions. Par exemple, une vessie natatoire a, selon toute
apparence, été convertie eu un poumon pour respirer l'air
atmosphérique*: le même organe, après avoir rempli simulta-

1 Voir la noie, p. 212.

1 Voir la pige 1\\ et les ujles «tes pigt» 235 et £10,

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DIFFICULTÉS DE LA THÉORIE.                                    >J5.r>

nément «h1* fonctions très-différentes, a été ensuite spéciale-
ment adapté à une seule ; et deux organes très-distincts, ayant
rempli en même temps le même emploi, l'un a pu se transfor-
mer pendant qu'il était aidé par Vautre, ce qui doit souvent
avoir facilité beaucoup les transitions.

Dans la plupart des cas, nous sommes beaucoup trop igno-
rants pour pouvoir affirmer qu'un organe quelconque est de si
pou d'importance pour le bien général de l'espèce, que des
modifications dans sa structure ne peuvent s'être lentement
accumulées par sélection naturelle. Mais nous pouvons admettre
comme certain que beaucoup de modifications entièrement dues
aux lois de la croissance, et d'abord sans aucune utilité à une
espèce, sont devenues plus tard avantageuses a ses descendants
modifiés. Nous sommes assurés encore qu'un organe autrefois
de grande importance chez des formes anciennes s'est souvent
conservé chez leurs descendants modifiés ; bien qu'il soit devenu
pour ceux-ci de si peu d'importance qu'il ne puisse en son état
présent avoir été acquis par sélection naturelle, c'est-à-dire par
la conservation de variations avantageuses dans la lutte vitale.
U queue des animaux aquatiques.conservée che» leurs descen-
dants terrestres est un exemple frappant de cette loi.

la sélection naturelle ne peut modifier une espèce quelcon-
que exclusivement pour le bien ou le mal d'une autre espèce,
quoiqu'elle puisse parfaitement contribuer à former certains
organes, à favoriser certaines tendances, certaines habitudes,
certaines sécrétions très-nuisibles ou très-utiles, et même indis-
pensables à d'autres espèces, mais en même temps toujours
utiles a leurs propres possesseurs.

Comme en toute contrée déjà bien peuplée, la sélection natu-
Utrellc agit principalement au moyen de la coucurrence que ses
habitants se font les uns aux autres ; elle ne peut produire qu'une
supériorité relative dans la bataille de la vie ; c'est-à-dire un
degré de perfection mesuré aux ressources locales. Il suit de là
que les habitants d'une contrée quelconque, et généralement
d'autant plus qu'elle est plus limitée, devront souvent céder ta
pas, comme du reste on le constate souvent, aux habitants d'une
autre contrée, et surtout d'une contrée plus vaste. Cardausunc

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256                                DE LOMGINE DES ESPÈCES.

contrée très-étendue, où il a pu vivre un plus grand nombre
d'individus et des formes plus diversifiées, la concurrence a dû
aussi être plus vive, et, par conséquent, le niveau supérieur du
perfectionnement organique s'y sera élevé d'autant. Mais la
sélection naturelle ne saurait nécessairement produire la per-
fection absolue ; et autant que nous en pouvons juger avec nos
facultés bornées, cette perfection absolue ne se trouve en effel
nulle part.

D'après la théorie de sélection naturelle, nous pouvons aisé-
ment comprendre le sens complet de ce vieil axiome d'histoire
naturelle : Natura non facit saltum, A ne considérer que les
habitants actuels du monde, cet axiome ne serait pas stricte-
ment exact! mais si nous comprenons dans son ensemble tous
les êtres des temps antérieurs, il serait, d'après ma théorie, de
la plus stricte exactitude.

Il est généralement admis que le développement de tous le*
êtres organisés est gouverné par deux grandes lois : l'une est
Y unité de type; l'autre, les conditions d'existence. Par l'unité
de type, il faut entendre cette ressemblance fondamentale que
l'on constate dans la structure de tous les êtres organisés de la
même classe, ressemblance qui semble complètement indépen-
dante de leurs habitudes de vie. Selon ma théorie, l'unité de
type s'explique par l'unité d'origine. Les conditions d'existence.
sur lesquelles a tant insisté l'illustre Cuvier, sont de même
pleinement comprises dans la loi de sélection naturelle; puis-
que cette loi agit toujours, soit par des adaptations actuelles
des parties variables de chaque être à ses conditions de vie orçja-
uiqiics ou inorganiques, soit au moyen d'adaptations depuis
longtemps effectuées pendant quelqu'une des longues période*
géologiques écoulées. Ces adaptations sont facilitées en quelque>
cas par l'usage ou le défaut d'exercice des organes; elles sont
légèrement influencées par l'action directe des conditions extt-
rieures de la vie, et sont toujours subordonnées aux effets pro-
venant des diverses lois de la croissance. Il suit de là qu'en fa il
la loi des conditions d'existences est la loi suprême, et qu'élit*
comprend, au moyen de l'hérédité des adaptations antérieures
celle d'unité de type.

L.ooQle

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CHAPITRE Vil

INSTINCT

I. liO instincts comparables aux habitudes, mais différents dans leur origine. —
11. Gradation des instincts. — 111. Aphis et Fourmis. — IV. Instincts vaiiables
i»t héréditaires. — V. Instincts domestiques et leur origine. — VI. Instincts natu-
rels du Coucou, de l'Autruche et des Abeilles parasites. —VII. Instinct escla-
vagiste des Fourmis. — VIII. 1/ Abeille domestique et son instinct constructeur.—
IX. Les changements d'instincts et de structure ne sont pas nécessairement simul-
tanés.— X. Difficultés de la théorie de sélection naturelle par rapport aux ins-
tincts : insectes neutres ou stériles — IX. Résumé.

I. Les lurttartu cosaysursihlcs) shr habitudes), màmi» éUIèr*mim
sUum Imt «rlfllae. — J'aurais pu traiter des instincts dans le
chapitre précédent, mais j'ai pensé qu'il était préférable de
leur consacrer un chapitre spécial ; d'autant plus que l'instinct
merveilleux qui porte l'Abeille à construire ses cellules se sera
présenté à l'esprit de beaucoup de lecteurs comme une objec-
tion suffisante pour renverser toute ma théorie.

Je dois déclarer d'abord que je ne prétends point rechercher
l'origine première des facultés mentales des êtres vivants, pas
plus que l'origine de la vie elle-même. Nous n'avons à nous
occuper ici que de la diversité des instincts et autres facultés
psychiques des animaux dans la même classe.

Je n'essayerai pas non plus de définir l'instinct. Il serait aisé
de démontrer que plusieurs actes intellectuels distincts sont
communément désignés sous ce terme ; pourtant chacun com-
prend de quoi il est question quand on dit que l'instinct porte
le Coucou à émigrer et à déposer ses oeufs dans le nid des au-
tres oiseaux. Un acte que nous ne pourrions accomplir qu'à
l'aide de la réflexion et de l'habitude, lorsqu'il est accompli
par un animal, surtout par un animal très-jeune et sans aucune
expérience, ou lorsqu'il est accompli de la même manière par

17

Gpogle

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258                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

beaucoup d'individus sans qu'ils semblent en prévoir le but,
est eh général regardé comme instinctif. Mais je pourrais prou-
ver qu'aucun de ces signes caractéristiques de l'instinct n'est
universel. Une petite dose de jugement ou de raison, ainsi que
l'exprime Pierre Huber, entre souvent en jeu, même chez les
animaux placés très-bas dans l'échelle de lajiaturc.

Frédéric Cuvier, et avant lui, du reste, plusieurs des plus
anciens métaphysiciens, ont comparé l'instinct à l'habitude.
Cette comparaison donne, je crois, une notion très-exacte de
la disposition mentale en vertu de laquelle s'accomplit une
action instinctive, mais nullement de son origine. Combien
d'actes habituels n'accomplissons-nous pas inconsciemment, et
souvent même en dépit de notre volonté réfléchie! Cependant
la volonté ou la raison peut réagir sur eux et les modifier. Cer-
taines habitudes s'associent aisément avec d'autres, comme
avec certaines époques du jour ou avec certains états du
corps ; et une fois acquises, elles persistent avec constance
pendant toute la vie. On pourrait encore faire ressortir d'au-
tres points de ressemblance entre l'instinct et l'habitude :
comme on répète une chanson bien connue, de même une
action instinctive en suit une autre avec une sorte de régularité
rhythmique. Si une personne est interrompue quand elle chante
ou quand elle récite quelque chose de mémoire, elle est pres-
que toujours obligée de revenir en arrière pour retrouver la
suite d'idées qui lui est accoutumée. Pierre Huber a constate
qu'il en était absolumment de même d'une certaine chenille
qui se construit une sorte de hamac très-compliqué. S'il pla-
çait dans un hamac, achevé seulement jusqu'au premier tiers,
une chenille qui eût déjà achevé son propre réseau jusqu'aux
deux tiers, elle recommmençait tout simplement à construire
le second tiers. Si, au contraire, il enlevait une chenille à un
réseau filé jusqu'au premier tiers seulement, pour la placer
dans un autre achevé jusqu'aux deux tiers, de sorte qu'une
part de son ouvrage se trouvât ainsi faite d'avance, loin d'éva-
luer à bénéfice cette économie de travail, elle paraissait fort
embarrassée; pour compléter ce réseau d'emprunt, elle ne sem-
blait pouvoir partir que du premier tiers où elle avait laissé

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INSTINCT.                                                 259

le sien, et s'essayait en vain à refaire l'ouvrage déjà achevé.
Si, comme je le crois, on pouvait prouver qu'une habitude
peut être héréditaire, dès lors la ressemblance entre ce qui à
l'origine était une habitude et ce qui actuellement est un ins-
tinct, deviendrait si complète, que toute distinction absolue
s'effacerait entre Tune et l'autre faculté. Si Mozart, au lieu de
jouer du clavecin dès l'âge de trois ans, après très-peu de temps
d'exercice, eût joué une mélodie sans aucune étude préalable, on
aurait pu assurer en toute vérité qu'il le faisait instinctivement.
Mais on tomberait dans une grave erreur si Von supposait
que le plus grand nombre des instincts ont été acquis par ha-
bitude, et transmis ensuite héréditairement aux générations
suivantes. Il est de toute évidence que les plus merveilleux
instincts que nous connaissions, tels que ceux de l'Abeille do-
mestique et de beaucoup de Fourmis, ne peuvent s'être déve-
loppés ainsi exclusivement par habitude héréditaire.

II. cir»4*ii<Mi te» lurtfaietaf. — Chacun admettra que les
instincts sont d'aussi grande importance au bien de chaque
espèce, sons ses conditions de vie particulières, que peuvent
l'être les organes corporels. Sous des conditions de vie nou-
velles, il est donc au moins possible que de légères modifica-
tions d'instincts soient avantageuses à une espace ; et si l'on
peut prouver que les instincts varient quelquefois, si peu que
w soit, dès lors je ne vois aucune difficulté à ce que la sélection
naturelle conserve et accumule continuellement toute variation
d'instinct en quelque chose avantageuse à chaque espèce, sans
qu'il soit possible de poser une limite fixe où son action doive
nécessairement s,'arrétcr. Telle serait donc, selon moi, l'origine
de tous les instincts les plus compliqués et les plus merveilleux.

On a vu que les modifications des organes corporels appa-
raissent accidentellement^ se développent par l'usage ou l'habi-
tude, et diminuent ou se perdent par l'inactivité; je rie puis
douter qu'il n'en soit de même pour les modifications des ins-
tincts. Mais dans ce cas encore je crois que l'habitude seule
a des effets beaucoup moins importants que la sélection natu-
relle des variations accidentelles de l'instinct : c'est-à-dire que

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260                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

la sélection et l'accumulation continuelles des modifications
avantageuses survenues dans l'organisation mentale, par les
mêmes causes qui produisent des modifications légères dans
l'organisation physique ou par d'autres causes inconnues, est
aussi, dans ma théorie, la plus puissante cause des trans-
formations et des acquisitions d'instincts.

Aucun instinct complexe ne saurait se développer par sélec-
tion naturelle, sans une lente et graduelle accumulation de
variations nombreuses, légères, mais avantageuses. Il suit de
la, comme à l'égard de l'organisation physique, que nous de-
vrions trouver dans la nature, non pas les degrés transitoires
eux-mêmes par lesquels chaque instinct complexe a successive-
ment passé, car ils ne peuvent avoir existé que dans la lignée
des ascendants directs de chaque espèce, mais seulement quel-
ques vestiges de transitions analogues dans les diverses lignées
collatérales aujourd'hui vivantes. Nous devrions au moins pou-
voir prouver que ces transitions sont possibles d'une façon
quelconque, et c'est ce que nous pouvons faire aisément. J'ai
constaté avec surprise combien il était aisé de découvrir des
degrés de transition conduisant d'instincts très-simples aux
instincts les plus complexes et les plus merveilleux qui exis-
tent, en dépit cependant du petit nombre des observations qui
ont encore été faites à ce sujet, exepté en Europe et dans l'Amé-
rique du Nord, et de l'impossibilité où nous sommes de rien
savoir concernant les instincts des races éteintes.

Les changements d'instincts peuvent être surtout rendus fa-
ciles, lorsque les mêmes espèces ont des instincts très-différents
à différentes époques de la vie, selon les saisons de l'année, ou
lorsqu'elles se trouvent placées en des circonstances différentes.
En pareils cas, soit l'un de ces instincts, soit l'autre, peut se
perpétuer exclusivement par la sélection naturelle : or cette di-
versité d'instincts chez la même espèce se rencontre encore
assez fréquemment1.

III. Aphi» et Fourmi*. — De même encore que pour l'orga-

i Voy. chip. vit gg 111 et IV, p. 810-228.

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INSTINCT.                                                   364

nisation physique, et conformément à ma théorie, tout ins-
tinct est toujours utile à l'espèce qui en est douée; mais
autant que nous en pouvons juger, aucun instinct n'est donné
à une espèce pour le bien exclusif d'autres espèces. Parmi
les exemples, à moi connus, d'animaux qui, en apparence,
accomplissent un acte quelconque à l'avantage d'une autre
espèce, l'un des plus remarquables, c'est celui des Aphis
ou Pucerons qui, d'après les observations faites pour la pre-
mière fois par Huber, cèdent volontairement aux Fourmis
la liqueur sucrée qu'ils excrètent. Qu'ils le fassent volon-
tairement et non par force, cela ressort du fait suivant. J'en-
levai toutes les Fourmis pressées, autour d'un groupe d'en-
viron une douzaine d'Aphis sur une plante d'Oseille, et
j'empêchai leur retour pendant plusieurs heures. Après ce
temps écoulé, j'étais sûr que les Aphis devaient avoir besoin
d'excréter. Je les guettai pendant quelque temps à la loupe,
mais pas un seul n'excréta. Alors je les chatouillai en les frap-
pant légèrement avec un cheveu, autant que je pus, de la
même manière que les Fourmis avec leur antennes, l'excrétion
n'eut pas encore lieu.

Enfin je les laissai approcher par une Fourmi qui, d'après
l'activité avec laquelle elle se mit à aller et venir, me parut
parfaitement au fait de la riche trouvaille qui lui incombait.
Elle commença alors à battre de ses antennes l'abdomen de
chaque Aphis l'un après l'autre, et chacun d'eux, aussitôt qu'il
sentait le contact de la Fourmi, levait son abdomen et excré-
tait une goutte limpide de liqueur sucrée que la Fourmi dévo-
rait avidement. Même les tout jeunes Aphis se comportaient de
la même manière, ce qui me prouva qu'ils agissaient bien
par instinct et non par expérience. Il est certain, d'après les
observations de P. Huber, que les Aphis ne montrent aucune
aversion pour les Fourmis. C'est qu'en effet, lorsque la
présence de ces dernières leur manque, ils sont obligés,
tout au moins, de se débarrasser eux-mêmes de leur excré-
tion; mais comme elle est extrêmement visqueuse, il leur
est probablement plus commode qu'elle leur soit enlevée
par un secours étranger. Il esl donc probable qu'ils n'ex-

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962

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

prêtent pas instinctivement pour le seul hien des Fourmis1.
Mais bien qu'il n'y ait aucune preuve qu'un animal quel-
conque accomplisse un acte exclusivement pour le bien d'une
autre d'espèce distincte, néanmoins, chaque espèce essaye de
tirer quelque avantage des instincts des autres, comme elle
profite de leur faiblesse relative d'organisation. De même en-
core,.en quelques cas, certains instincts ne peuvent être re-
gardés comme absolument parfaits : mais comme des détails
sur ce sujet et sur quelques autres analogues ne sont pas indis-
sables, je les supprimerai ici.

IV. Infttlncta variable* et héréditaire*. —Comme la sélection

naturelle ne peut agir sur les instincts à l'état de nature san>

I  II se p?ut qu'aujourd'hui ce soit urf Iwsoin et presque une nécessité pour les
Aphis de se laisser traire par les Fourmis. A ce point de vue, celte abondante ex-
crétion, qui les tient dans la dépendance d'une autre espèce, est donc un désavantage;
mais il se peut que l'espèce même doive sa conservation et sa multiplication à ce
désavantage appareut. Les Aphis se trouvent, vis-à-vis des Fourmis, dans la même
situation que notre bétail par rapport à nous ; et il est certain que nos meilleure
vaches .laitières seraient fortement incommodées, par l'abondance de leur lait, »i
elles recouvraient la lilierté de l'état sauvage, sans variations correspondantes qui
les fissent revenir a leur ancien type. Comme il n'est en aucune façon certain que
cette réversion eût lieu rapidement et d'une manière complète, il pourrait clone
leur être utile que certains animaux, par suite de quelques variations d'instincts
remplissent auprès d'elles l'office de nos laitières.

II en est peut-être de môme à l'égard des Aphis. On a des preuves de leur exis-
tence aussi loin que la période des terrains Wealdiens, et d'autre part, on sait que
durant la période tertiaire Pliocène les Fourmis étaient si nombreuses en Europe,
qu'on pourrait appeler cette époque géologique 1ère des Fourmis. Le professeur Hecr
n'en a pas compté moins de cinquante espèces dans les seuls gisements de Radoboj
et d'Œningen, dont quarante 'appartiennent au genre actuel des Fourmis, et neuf
au genre Ponera, une seule étant nouvelle. Les Fourmis se trouvent également en
grand nombre dans l'ambre de la Baltique. Leurs instincts étaient sans dont* aussi
développés qu'aujourd'hui, et plus multiples, en raison même de la plus grande con-
currence qu'elles devaient se faire. Il se peut qu'alors elles aient exercé par la fonv
mi la contrainte,on enfin perdes moyens un peu analogues à ceux que nous employon>
aujourd'hui, la domestication des Aphis. Gomme c'est une loi physiologique que l'ac-
livité d'une fonction organique s'accroisse par l'habitude d'un exercice graduellement
augmenté, il se peut que les Fourmis, en suçant autrefois les Aphis de foret»,
aient développé cbex eux cette surabondance d'excrétion, au point qu'ils en soient
aujourd'hui incommodés et qu'ils aient besoin du secours des Fourmis pour se sou-
lager. Ce serait, en ce cas, une acquisition nouvelle d'instinct chez les Fourmis
et une nouvelle habitude avantageuse contractée par elles qui aurait causé cbes le*
Aphis une variation désavantageuse d'organisation, et une variation correspondu)!''
d'instinct. Car, du moment ou la Fourmi devenait.nécessaire à l'Aphis, celui-ci
devait se prêter volontiers à une succion qu'il n'a peut-être subie au principe que
par force. [Trad.

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INSTINCT.                                                 265

une certaine variabilité de ces instincts et sans l'hérédité de ces
variations, il serait bon de donner ici autant d'exemples que
possible de ces altérations héréditaires ; malheureusement les
proportions de cet extrait ne me le permettent pas. Tout ce que
je puis, c'est d'affirmer que. certainement les instincts varient,.
soit en intensité, soit en direction, et jusqu'à disparition ou
transformation complète. Ainsi, les nids d'oiseaux varient, en
partie, d'après leur situation particulière et selon la nature et
la température de la contrée, mais souvent aussi par des causes
qui nous sont complètement inconnues. Àudubon a constaté
îles différences très-remarquables entre les nids d'oiseaux de
la même espèce dans les États-Unis du Nord et du Sud.

Mais si l'instinct est variable, pourquoi l'Abeille1 n'a-t*elle
|»s reçu la faculté d'user de quelque autre substance que la
rire, quand celle-ci vient à lui manquer? On pourrait demander
par contre quelle autre substance les Abeilles pourraient em«
ployer? Je les ai vues travailler avec de la cire durcie avec du
vermillon, ou amollie avec du lard. D'après une expérience
d'Andrew Knight, des Abeilles, au lieu de recueillir laborieuse-
ment la propolis, ont employé un ciment de cire et de térében-
thine dont il avait enduit des arbres dépouillés de leur éeorce.
On a observé dernièrement que les Abeilles, au lieu d'aller
rhercher le pollen de fleur en fleur, emploient très-volontiers
diverses substances, et entre attires du gruau '.

La crainte de certains ennemis est certainement instinctive,
comme on peut le voir chez les oiseaux .nicheurs. Mais il n'est
pas moins certain qu'elle peut diminuer ou s'augmenter par
l'expérience, et comme par une sorte de contagion à la vue de
la même crainte chez d'autres animaux. Ainsi que je l'ai établi
autre part, la crainte de l'homme s'acquiert peu à peu par

1 Rércinment, en un district de Prusse, en remnrquait que les Abeilles prospé-
raient exlraorriinairement bien depuis quelque temps ; tî'est qu'elles avaient pris
I haltitude de s'introduire dans des fabriques de sucre des environs qu'elles dévali-
saient à fenvi, et où elles savaient parfaitement choisir le sucre de la meilleure
qualité. Les propriétaires de ces exploitations, pour se délivrer de ces bandes de
pillards ailés et se Taire restituer ce qu'elles leur avaient enlevé, n'ont en d'autre
moyen que de leur fermer les issues, de les saisir et de les écraser par milliers.
bailleurs, c'est un fait connu de tous qu'en hiver on e<t souvent obligé de nour-
rir artificiellement les Abeilles avec du sucre, on antres substances sucrées. \Trad.

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264                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

divers animaux qui habitent des îles désertes, à mesure qu'ils
expérimentent nos moyens de destruction. On peut en voir un
exemple, même en Angleterre, où les grands oiseaux sont
comparativement beaucoup plus farouches que les petits, sans
doute parce qu'ils ont été partout, et toujours beaucoup phis
persécutés par l'homme. La preuve que cette différence n'a
pas d'autre cause, c'est que dans les iles inhabitées les grands
oiseaux ne sont pas plus craintifs que les autres, et la Pie, si
peureuse en Angleterre, est apprivoisée en Norvège, de mémo
que la Corneille mantelée en Egypte.

Une multitude de faits établissent que les individus de même
espèce, nés à l'état sauvage, diffèrent extrêmement dans leur
caractère 'et leurs dispositions instinctives. On pourrait de
même citer plusieurs habitudes extraordinaires qui se manifes-
tent seulement chez quelques représentants d'une espèce, et
qui, dans le cas où elles leur seraient avantageuses en telles
circonstances données, pourraient donner naissance par sélec-
tion naturelle à des instincts entièrement différents de ceux de
la souche mère Mais je sais trop que sans le secours de longs
détails ces observations générales sont d'un faible poids pour
entraîner la conviction. Je ne puis que répéter une fois de plus
que je n'avance rien sans de solides preuves.

V. latttaet» donMtfqoM et leur origine. — Quelques obser-
vations faites sur les animaux domestiques tendent encore à
prouver que les variations de l'instinct à l'état de nature sont
héréditaires. Elle nous mettent de plus à même d'évaluer la
part respective que l'habitude et la sélection peuvent prendre
dans les modifications des facultés mentales de ces animaux.
On pourrait citer un nombre infini d'exemples curieux et par-
faitement authentiques de l'hérédité des goûts, des tempéra-
ments et des caractères les plus divers, et même des façons
d'agir ou des manières d'être les plus étranges, parfois
associées avec certaines dispositions mentales ou avec certaines
époques.

Il suffit de songer à ce qu'on observe chez nos diverses races
de Chiens. On ne saurait contester que de jeunes Chiens cou-

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INSTINCT.

365

chants ne tombent souvent d'arrêt dès la première fois qu'on
les lance, et mieux parfois que d'autres depuis longtemps
exercés. J'en ai vu moi-même un exemple frappant. Le sauve-
tage est de même héréditaire chez les races dressées à cet effet,
comme chez les Chiens de berger l'habitude de tourner autour
du troupeau, au lieu de lui courir sus. Je ne saurais voir aucune
différence entre ces divers actes et ceux qu'accomplit le pur
instinct à l'état sauvage : chacun d'eux est accompli sans le
secours de l'expérience, par les jeunes individus comme par les
vieux, à peu près par tous, de la même manière, et par tous
avec passion. Bien plus, tous paraissent les accomplir sans
avoir l'intelligence de leur 6n : car le jeune Chien ne sait pas
plus qu'il arrête pour aider son maître, que le Papillon blanc
ne sait pourquoi il dépose ses œufs sur les feuilles du Chou. De
tels actes sont donc bien évidemment instinctifs. Si nous voyions
un Loup, encore jeune et sans aucune éducation préalable,
demeurer immobile comme une statue la première fois qu'il
sent ou aperçoit sa proie et ramper ensuite vers elle avec une
démarche toute particulière ; si nous voyions au contraire une
autre espèce tourner autour d'un troupeau de Daims, au lieu
de le poursuivre, et le chasser ainsi vers un point déterminé,
assurément nous attribuerions de tels actes à l'instinct. Il est
vrai que les instincts domestiques, ainsi qu'on peut les appeler,
*ont généralement moins fixes que les instincts naturels ; mais
aussi ils ont été soumis à une sélection moins rigoureuse, et se
sont transmis héréditairement depuis une époque beaucoup
moins reculée sous des conditions de vie moins constante*.

Lorsque différentes races de Chiens sont croisées, on voit
encore mieux quelle est la force héréditaire de leurs instincts,
de leurs habitudes et de leurs dispositions, par le curieux mé-
lange qui s'en fait souvent chez les métis. On sait qu'un croi-
sement avec un Boule-Dogue a augmenté pendant de nom-
breuses générations le courage et la ténacité d'une race entière
de Lévriers, de même qu'un seul croisement avec un Lévrier a
donné à toute une famille de Chiens de berger une disposition
marquée à chasser les Lièvres. Du reste, les instincts domesti-
ques, ainsi altérés par le croisement, ressemblent en cela aux

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260                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

instincts sauvages, qui sa mélangent de la même manière ; de
sorte que pendant une longue suite de générations la variété croi-
sée montre les traces héréditaires des instincts différents qu'elle
tient des deux souches dont elle provient. Le Roy décrit un Chien
qui avait pour arrière grand-père un Loup, et qui n'avait hérité
de cet ancêtre sauvage qu'une seule particularité de caractère :
c'est qu'il ne venait jamais en droite ligne vers son maître,
quand celui-ci l'appelait.

On parle souvent des instincts domestiques comme n'étant
devenus héréditaires que par suite d'une longue habitude
acquise par contrainte. Une pareille supposition n'est pas
admissible. Qui jamais aurait songé à enseigner à un Pigeon à
faire la culbute? Qui jamais d'ailleurs aurait pu y réussir? C'est
si bien un instinct héréditaire de la rare, que j'ai vu moi-même
de jeunes sujets accomplir dans l'air leur saut périlleux, sans
qu'ils l'eussent jamais vu faire à d'autres Pigeons. Tout ce
qu'on peut supposer, c'est qu'un Pigeon quelconque, ayant
montré des dispositions naturelles à prendre cette étrange habi-
tude, et ayant légué la même tendance à sa race, la sélection
longtemps continuée à travers les générations successives des
sujets chez lesquels cette tendance prit de plus en plus de force,
a pu rendre peu à peu les Pigeons culbutants tels que nous
les voyons aujourd'hui. Je tiens de M. Brewcr que près de
Clascow il y a des Pigeons culbutants de volière qui ne peu-
vent voler à dix-huit pouces de hauteur sans tourner sur eux-
mêmes.

H serait fort étrange que quelqu'un se fût jamais imaginé
d'apprendre à un Chien à tomber d'arrêt, si quelques Chiens
n'avaient montré une tendance naturelle à le faire ; or l'on sait
qu'une pareille tendance se manifeste quelquefois chez diverses
races, et je l'ai constatée moi-même chez un pur Terrier. 1-a
posture de l'arrêt peut n'être que l'exagération de celle que
prendrait tout naturellement l'animal en se préparant si s'élan-
cer sur sa proie : telle est du moins l'opinion assez générale-
ment adoptée. Dès que la disposition à arrêter fut devenue
assez forte dans une race pour être remarquée et appréciée, la
sélection méthodique, avec ses effets héréditaires, et l'éducation*

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INSTINCT.                                                   2«7

avec ses moyens de contrainte, agissant sur chaque génération
successive, eurent bientôt achevé l'œuvre de transformation.
Enfin, la sélection inconsciente, agissant constamment, et de
de nos jours encore, a dû fixer l'instinct nouvellement acquis et
le perfectionner par ce seul fait que chacun, sans avoir aucun
dessein d'améliorer la race, cherche sans cesse à se procurer les
chiens qui arrêtent le mieux.

D'autre part cependant, l'habitude peut quelquefois suffire.
Ainsi, rien n'est si difficile que d'apprivoiser les petits des Lapins
sauvages ; et, au contraire, il n'est peut-être pas d'animal plus
aisé à apprivoiser que les petits du Lapin domestique. Pourtant,
je ne suppose pas que les Lapins domestiques aient jamais éié
élus à cause de leur facilité à s'apprivoiser, et je présume qu'il
faut attribuer entièrement ce changement remarquable de l'ex-
trême sauvagerie à l'extrême domesticité, à une longue habitude
et à une longue réclusion héréditaires '.

Les instincts naturels se perdent à l'état domestique. Nous
avons un remarquable exemple de cette loi dans certaines races
de Poules qui ne demandent jamais à couver. C'est l'accoutu-
mance qui nous empêche de remarquer les changements con-
sidérables qui se sont effectués dans les facultés mentales de
nos animaux faftiiliers par le fait de la domestication. On ne
peut guère douter que l'affection pour l'homme ne soit généra-
lement devenue instinctive chez le Chien. Les Loups, les Re-
nards, les Chacals et les diverses espèces félines qu'on a essayé
d'apprivoiser, se montrent toutes acharnées à la poursuite des

1 La sélection, au contraire, a dû jouer en ce cas un rôle très-important. Lc<
tapiog n'ont guère, il est vrai, été gardé» en domesticité que pour servir d'ali-
ments, mais ils ont été le plus souvent gardés par de pauvres familles, ou du
moins par des lamilles de paysans, et le soin en a presque toujours été laissé aux
iemmes et aux enfants. Or, si dans une portée un petit a montré plus de gentil-
low ou moins de sauvagerie, il aura été privilégié et gardé pour la reproduction,
tandis que tous les autres auront été impitoyablement vendus ou tués. Comme
<** animaux multiplient très-vite, les effets de l'accumulation sélective ont dû être
d'autant plus rapides et plus intenses qu'elle se renouvelait plus fréquemment ; de
*>rte qu'entre tes Lapins apprivoisés on n'a jamais gardé que les plus apprivoisés
pomme reproducteurs mâles ou femelles, et d'autant plus qu'une plus grande
ilticilité exigeait une réclusion moins sévère et moins étroite, et par conséquent
moins de soin« et moins de surveillance. [Trad.^

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2G8                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

Poules, des Moutons et des Porcs. Cette tendance s'est de même
trouvée incurable chez les Chiens qui avaient été apportés tout
jeunes en Europe de contrées telles que l'Australie et la Terre-
de-Feu, où les sauvages ne possèdent aucune de ces espèces
d'animaux domestiques. Au contraire, combien est-il rare
que nous soyons obligés d'accoutumer nos Chiens civilisés à ne
pas attaquer nos Poules, nos Moutons et nos Porcs ! Ils le>
pourchassent bien quelquefois, sans nul doute; mais comme
ils sont châtiés d'abord et tués ensuite, s'ils se montrent incor-
rigibles, il en résulte que l'habitude jointe à une certaine ac-
tion sélective ont concouru à les civiliser héréditairement.

D'autre part, les jeunes Poulets ont perdu, et cette fois en-
tièrement par habitude, la crainte des Chiens et des Chats ori-
ginairement in&tinctivc dans leur espèce. Je tiens du capitaine
Hutton que dans l'Inde cette crainte se manifeste encore chez les
jeunes poussins sauvages du Gallus bankiwa ou coq d'Inde com-
mun, que Ton considère comme la souche mère de toutes nos
races domestiques, lors même que ces poussins ont été couvés
par une Poule domestique, et l'on constate le même fait chez
les jeunes Faisans 1. Ce n'est cependant pas que nos Poulet*
aient perdu toute crainte, mais seulement la crainte de no>
Chiens et de nos Chats : car si la couveuse jette le cri d'alarme,
ses poussins s'échappent de dessous ses ailes et vont se cacher
dans l'herl>c ou dans les fourrés voisins. Cet instinct est encore
plus prononcé chez les Dindons, et il est de toute évidence qu'il
a pour but de permettre à la mère de s'envoler, comme nous
voyons qu'il arrive chez les oiseaux sauvages. Mais un pareil
instinct chez nos poussins domestiques est maintenant sans uti-
lité, les mères ayant perdu presque complètement l'usage île
leurs ailes par l'effet de la domesticité.

1 Dans la 5* édition anglaise on lisail ici : « D'autre part, les jeunes poulet* «m
a pondu, entièrement par habitude, la crainte des chiens et jfes chats qui, on n'«i
« peut douter, était originairement instinctive dans leur espèce, comme on la voit
« encore si évidemment instinctive chex les jeunes Faisans, lors même qu'ils »nl
« couvés par une poule domestique. »

Ce paragraphe a déjà été modifié dans notre première «Mition français et dan* la
première édition allemande. (7'nwfJ

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INSTINCT.                                                 269

^ous pouvons donc conclure de l'ensemble de ces faits qu'à
l'état domestique nos diverses espèces d'animaux familiers ont
perdu quelques-uns de leurs instincts naturels, mais ont acquis
en revanche de nouveaux [instincts qui leur sont devenus pro-
pres. Cette transformation s'est faite grâceàl'habituation lente,
successive, mais héréditaire de l'espèce à ses nouvelles condi-
tions de vie, et surtout grâce au pouvoir de sélection et d'ac-
cumulation de l'Homme, lequel, à chaque génération successive,
a constamment choisi pour les conserver et les reproduire lçs
individus qui manifestent certaines manières d'être ou d'agir
toutes particulières, que nous appelons accidentelles dans l'igno-
rance où nous sommes des lois fixes qui les causent. Parfois les
habitudes contraintes de la réclusion et de la domesticité ont suffi
pour déterminer chez certains individus des instincts nouveaux
qui sont ensuite transmis héréditairement à leur postérité ainsi
modifiée. En d'autres cas, la contrainte des habitudes n'est
entrée pour rieu dans un résultat entièrement obtenu à l'aide
de la sélection poursuivie, soit méthodiquement, soit incon-
sciemment ; mais dans la plupart des cas, il est probable que
l'habitude et la sélection ont agi concurremment.

VI. lasttaets aatanreU ta Cooeon, de l'Awtraehe et des

Abeille» parasite». — Peut-être comprendrons - nous mieux
comment les instincts peuvent se modifier à l'état de nature en
étudiant quelques cas tout particuliers. J'en choisirai trois seu-
lement parmi tous ceux que j'examinerai dans mon prochain
ouvrage : c'est d'abord l'instinct qui porte le Coucou et quel-
ques autres animaux à déposer leurs œuf^ dans le nid d'autres
espèces ; c'est ensuite l'instinct esclavagiste de certaines Four-
mis; c'est enfin l'instinct constructeur de l'Abeille domestique.
Or, on sait que ces deux derniers surtout sont généralement et
bien justement considérés par tous les naturalistes comme les
plus merveilleux de tous les actes instinctifs que Ton connaisse.
11 est généralement admis aujourd'hui que la cause immé-
diate et finale de l'instinct particulier de la femelle du Coucou,
c'est qu'elle ne pond passes œufs quotidiennement, mais à inter-
valles de deux ou trois jours; de sorte que si elle construisait elle-

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270                                DEL0R1GLNE DES ESPECES.

même son nid pour couver ses propres œufs, il faudrait qu'elle
laissât les premiers pondus quelque temps sans être couvé*,
sinon il se trouverait des œufs et des oisillons de différents âges
réunis ensemble dans le même nid. Il en résulterait que l'in-
eu bat ion et l'éclosion de la couvée entière la retiendraient trop
longtemps, inconvénient d'autant plus grave pour elle qu'elle
doit émigrer dé très-bonne heure. Il faudrait, de plus, que les
premiers oisillons éclos fussent nourris par le mâle seul, la fe-
melle ne pouvant quitter ses autres œufs prêts à éclore pour
aller chercher des aliments. Telles sont cependant les mœurs
du Coucou d'Amérique qui fait son propre nid, et qui a tout à
la fois des œufs et des petits qui éclosent à intervalles succes-
sifs. On a prétendu que le Coucou d'Amérique pondait aussi
ses œufs dans le nid d'autres oiseaux ; mais je tiens du docteur
Urewcr, dont le témoignage fait autorité en pareille matière,
que cette opinion est erronée. Néanmoins, je pourrais citer
plusieurs exemples d'oiseaux d'espèces très-diverses qu'on a
vus quelquefois.déposer leurs œufs dans le nid d'autres oi-
seaux. Supposons maintenant que l'ancien progéniteur de
jiotrc Coucou d'Europe ait eu les habitudes du Coucou améri-
cain, mais qu'il n'ait que rarement pondu ses œufs, et peut-
être les premiers ou les derniers de ses couvées dans le nid
d'autres oiseaux. Si l'oiseau adulte a tiré quelque avantage de
celte circonstance, ou si les jeunes oisillons abandonnés sont de-
venus plus vigoureux en profitant ainsi des méprises de l'instinct
chez une mère adoptive, qu'en demeurant aux soins de leur
propre mère, gênée, comme elle ne pouvait guère manquer de
l'être, entre ses œufset ses oisillons de différents Ages qu'il lui fal-
lait à la fois couver et, nourrir, et de plus, pressée qu'elle était
d'émigrerà une époque hâtive et bien avant la saison froide: on
conçoit qu'un fait d'abord accidentel ait pu devenir peu à peu
une habitude avantageuse à'I'espècc. Car, toute analogie nous
sollicite h croire que les jeunes oiseaux ainsi couvés et nourris
par des parents étrangers auront hérité plus ou moins de la
déviation d'instinct qui a porté leur mère à les abandonner. Ils
seront donc devenus de plus en plus disposés à déposer à leur
tour leurs œufs dans le nid d'autres oiseaux, et d'autant plus

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LNSTINCT.                                                     *>7i

que leurs couvées auront nlieux réussi par cette éducation d'em-
prunt. L'origine de l'étrange instinct du Coucou s'explique
ainsi tout naturellement par la continuation de ce procédé pen-
dant de longues générations. Ce qui appuie encore une pareille
supposition, c'est que, d'après le témoignage du docteur Gray
et de quelques autres observateurs le Coucou européen n'au-
rait pas entièrement perdu tout amour maternel, ni toute sol-
licitude pour ses petits.

Cette habitude d'aller pondre dans les nids d'autres oiseaux
de la même espèce ou d'espèces distinctes n'est pas rare chez
les Gallinacés. Cela peut nous rendre compte d'un singulier
instinct qu'on observe chez le groupe voisin des Autruches. Un
a observé, du moins chez l'espèce américaine, que plusieurs
femelles s'entendent pour pondre chacune quelques œufs dans
un nid commun, puis dans un autre, et ainsi de suite, jusqu'à
la fin de la ponte. Les œufs sont enduite couvés par les mâles
seuls. Cet instinct doit provenir de ce que l'Autruche femelle
pond un assez grand nombre d'œufs, mais, comme la femelle
du Coucou, à intervalles de deux ou trois jours. Cependant cet
instinct de l'Autruche américaine n'a sans doute pas encore eu
le temps de se iixer et de se perfectionner; car un nombre
considérable d'œufs de ces oiseaux demeurent semés ça et là
dans les plaines, si bien qu'en un seul jour de chasse j'en ai
trouvé au moins une vingtaine ainsi perdus et gâtés.

Beaucoup d'Abeilles sont de même parasites et déposent
leurs œufs dans les nids d'autres espèces. C'est un cas encore
plus remarquable que celui du Coucou ; car, chez les Abeilles,
non-seulement les instincts, mais aussi l'organisation entière a
été modifiée de manière à s'accorder avec cette habitude. Ainsi,
elles ne possèdent point l'appareil destiné à recueillir le pollen
qui leur serait indispensable si elles avaient à prendre le soin
de nourrir leur progéniture. Quelques espèces de Sphégides
sont également parasites d'autres espèces. La Tachytes nitjra
construit en général son propre terrier et l'approvisionne de
proies paralysées pour nourrir ses larves. Cependant, d'après
M. Fahre, lorsqu'elle trouve un terrier déjà creusé et approvi-
sionné par une autre guêpe, elle profite de la prise et devient

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272                              DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

ainsi à l'occasion parasite. En parcij cas, de même que nous
l'avons vu pour le Coucou, je ne vois aucune difficulté à ce qu'un
instinct, d'abord accidentel, devienne habituel et permanent
par sélection naturelle, s'il profite en quelque chose à l'espèce
parasite, sans toutefois causer l'extinction de l'espèce dont
elle s'approprie ainsi traîtreusement le nid et les provisions.

VU. In»tlnet esclavagiste des Fourmis. — La découverte de
ce remarquable instinct a été faite d'abord chez le Polyergue
roussàtrc (P. rufescens) par Pierre Huber, si possible encore
meilleur observateur que son célèbre père lui-même. Ces Four-
mis sont dans la dépendance absolue des services de leurs en-
claves au point que, sans leur aide, l'espèce s'éteindrait certai-
nement tout entière dans une seule année. Les mâles et les
femelles fécondes ne font aucun travail, et les ouvrières ou fe-
melles stériles, bien que déployant beaucoup d'énergie et oV
courage dans la capture des esclaves, ne font non plus jamais
autre chose. Les unes comme les autres sont incapables de se
construire une demeure et de nourrir leurs larves. Ouand leur
ancienne fourmilière leur devient incommode et qu'elles sont
forcées d'émigrer, ce sont les esclaves qui décident l'émigration
et qui transportent leurs maîtres entre leurs mandibules. Ces
derniers sont si complètement incapables de se subvenir à eux-
mêmes que Huber en ayant enfermé une trentaine avec une
provision des aliments qu'ils préfèrent, mais sans un seul en-
clave, et bien qu'il leur eût laissé leurs larves et leurs œufs
pour les stimuler au travail, ils ne purent se décider à rien
faire, pas même à manger seuls, et beaucoup d'entre eux <r
laissèrent aussi périr de faim. Huber introduisit alors une
seule esclave (Formica fusca). Elle se mit aussitôt à l'œuvre,
donna la pâture aux survivants et les sauva, construisit quel-
ques cellules, donna ses soins aux jeunes larves, enlin remit
toutes choses en bon ordre. Quoi de plus extraordinaire que de
pareils faits? Et cependant il n'en est point de plus authen-
tiques. Si nous ne connaissions d'autres espèces de Fourmis
douées d'instincts esclavagistes un peu différents et de mo\n>
en moins prononcés, il serait vain de vouloir spéculer sur l'o-

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LNSTLNCT.                                                     275

rigine d'un instinct aussi étrange et sur les causes de ses per-
fectionnements successifs.

Pierre Huber fut encore le premier à constater qu'une autre
espèce, la Fourmi sanguine, avait aussi des esclaves, bien qu'en
inoindre nombre. Cette espèce est très-répandue dans le sud de
l'Angleterre, et ses mœurs ont été observées avec persévérance
ei décrites avec détail par M. F. Smith, du Musée britannique,
auquel je dois de nombreux renseignements sur ce sujet. Bien
que plein de confiance dans les observations de Huber et de
M. Smith, j'ai voulu constater les faits par mes propres yeux*,
et c'est même avec une disposition d'esprit un peu sceptique
que j'en abordai l'examen. Mais chacun m'excusera certaine-
ment d'avoir douté d'abord de la réalité d'un instinct aussi
étrange et aussi odieux que l'instinct esclavagiste. Je rapporte-
rai donc mes observations personnelles avec quelques détails.
Sur quatorze fourmilières de Fourmis sanguines que j'ou-
vris, chacune contenait au moins quelques esclaves. Les mâles
et les femelles fécondes de l'espèce esclave, la Fourmi noir-cen-
dré (F. fusca), ne se trouvent que dans leurs propres commu-
nautés, et l'on n'en rencontre jamais dans les cités de Fourmis
sanguines. Les esclaves sont noires et moitié plus petites que
leurs maîtres qui sont de couleur rouge, de sorte que le con-
traste est trop grand pour qu'aucune méprise soit possible.
Quand le nid n'est qu'un peu dérangé, les esclaves sortent par-
fois; de même que leurs maîtres, elles paraissent très-agitées
pour défendre la cité ; et lorsque le trouble survenu est plus
important, et que les larves et les œufs sont en danger, elles
travaillent avec ardeur pour les transporter en lieu de sûreté. Il
suit évidemment de là qu'elles se sentent parfaitement chez
elles et comme en famille. Pendant les mois de juin et de'juillet
de trois années consécutives, je suis souvent demeuré durant
de longues heures à observer plusieurs fourmilières, dans les
comtés de Surrey et de Sussex, sans jamais voir une seule es-
clave entrer dans le nid ou en sortir. Comme à cette époque de
l'année, il n'y en a que très-peu dans les nids, je pensai qu'elles
se conduisaient peut-être autrement quand il y en avait on plus
grand nombre; mais M. Smith m'a dit que dans le comté de

18

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274                                  DE L'OHlliLNE DES ESPÈCES.

Surrey et le Hampshire, il a lui-même observé des founnilièro
à diverses heures du jour, en mai, juin et août, et durant ce
dernier mois où les esclaves sont très-nombreuses, il ne les a
jamais vues quitter le nid ou y rentrer. On peut donc, en toute
certitude, les considérer comme des esclaves exclusivement
domestiques. Au contraire, on voit sans cesse les maîtres aller
et venir, transporter des matériaux pour la construction ou do
provisions alimentaires de toutes sortes. Pendant Tannée 1800,
cependant, je fis la découverte d'une communauté qui renfer-
mait un nombre inusité d'esclaves, et j'en observai quelques-
unes qui, en compagnie de leurs maîtres, quittèrent l'habita-
tion et suivirent la même route vers un grand Pin, éloigné de
vingt-quatre mètres, dont ils firent tous ensemble l'ascension,
probablement en quête d'Àphis ou de Cochenilles. Selon
lluber, qui avait en Suisse de nombreux moyens d'observation,
les esclaves travaillent habituellement avec leurs maîtres à con-
struire la fourmilière; elles seules en ouvrent les entrées le
matin et les referment le soir; mais d'ordinaire, leur princi-
pale occupation serait la chasse aux Aphis. Cette différence dans
les habitudes des maîtres et des esclaves des deux pays dé|Mwl
probablement de ce que les Fourmis de Suisse capturent un
plus grand nombre d'esclaves que celles d'Angleterre.

J'eus un jour la bonne fortune d'assister à une migration
de Fourmis sanguines d'un nid dans un autre. C'était un cu-
rieux spectacle que de voir les maîtres porter soigneusement '
leurs esclaves entre leurs mandibules au lieu d'être portés par i
elles, comme on le voit chez le Polyergue roussàtre. Un autre '
jour, mon attention fut attirée par une vingtaine de Fourmi* ,
sanguines qui se rassemblaient en troupe vers un même lieu.
Elles approchèrent d'une communauté indépendante de Four-
mis noir-cendré dont elles furent vigoureusement repoussées, i
Quelquefois trois ou quatre défenseurs de la tribu menacée j
grimpaient aux pattes d'une des esclavagistes. Celle-ci tuait |
sans pitié ses petits adversaires, les uns après les autres, el I
emportait ensuite leurs cadavres, comme nourriture ou butin |
de guerre, dans sa fourmilière, éloignée d'environ vingt-sept |
mètres. Cependant les Fourmis sanguines ne purent réussir à I

i

         i

i

j

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LNSTLNCT.

275

enlever des nymphes pour les élever à titre d'esclaves. Alors,
je déterrai dans une autre fourmilière de Fourmis noir-cendré
un petit nombre de nymphes et les semai sur un terrain nu
auprès du lieu du combat. Elles furent aussitôt enlevées par
les esclavagistes qui, peut-être en les saisissant, s'imaginèrent
qu'elles étaient demeurées victorieuses dans leur dernière ba-
taille.

Je plaçai ensuite au même endroit un fragment de nid en*
levé à une fourmilière de Formica flava, et, outre les nymphes
qu'il contenait, quelques individus adultes y adhéraient encore.
Ce sont de petites Fourmis jaunes qui, d'après M. Smith, sont
quelquefois, quoique rarement, réduites en esclavage. Malgré
leur petite taille, elles sont très-courageuses, et je les ai
vues attaquer avec fureur d'autres espèces. Une fois, par
exemple, je trouvai à ma grande surprise une communauté indé-
pendante de Foimica (lava établie sous une pierre au-dessous
d'une fourmilière de Fourmis sanguines esclavagistes, et lors-
que, sans le vouloir, j'eus porté à la fois le trouble dans les
deux nids, les petites Fourmis jaunes attaquèrent leurs grosses
voisines avec une audace surprenante. J'étais donc curieux de
savoir si les Fourmis sanguines pourraient distinguer les nym-
phes des Fourmis noir-cendré, qu'elles réduisent habituellement
en esclavage, des nymphes de Formica flava, qu'ellesne font que
très-rarement captives; et j'acquis la certitude qu'elles en fai-
saient la distinction à première vue. Car tandis qu'elles s'étaient
emparées avec précipitation des nymphes des Fourmis noir-
cendré, au contraire elles parurent tout d'abord terrifiées au
seul aspect de celles de Formica (lava, et même les parcelles de
terre enlevées au nid de celles-ci suffisaient ii les effrayer et pour
les faire fuir en toute hâte dès qu'elles les rencontraient sous leurs
pas. Cependant au bout d'un quart d'heure, et peu de moments
après que les quelques Formica flava qui étaient demeurées
attachées au fragment de leur nid se furent retirées, les
esclavagistes reprirent courage, revinrent chercher les nymphes
et les emportèrent dans leur fourmilière.

Un soir que j'allais visiter tihe autre communauté de Four-
mis sanguines, j'en trouvai Une troupe qui revenait au logis.

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276                                   DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

Ce n'était pas une migration, car elles portaient des cadavres
de Fourmis noir-cendré et un grand nombre de nymphes avec
lesquelles elles rentrèrent dans leur fourmilière. Toutes étaient
chargées de butin, et je pus suivre leur file sur une longueur de
trente-six mètres environ, jusqu'à un épais fourré de Bruyère
d'où je vis la dernière sortir portant une nymphe. Mais au mi-
lieu des touffes de Bruyère je ne pus découvrir le nid ravagé. Il
ne pouvait cependant être bien loin, car deux ou trois Fourmis
noir-cendré couraient ça et là dans la plus grande agitation :
et Tune d'elles se tenait immobile à l'extrémité d'un brin de
Bruyère, tenant sa nymphe entre ses mandibules, véritable,
image du désespoir sur les ruines de la patrie désolée.

Tels sont les faits que moi-même j'ai constatés. Du reste il
n'était pas besoin que je vinsse conGrmcr de nouveau la réalité
de l'instinct esclavagiste dans la nature; assez d'autres l'avaient
fait avant moi.

Mais arrêtons-nous un instant à comparer les habitudes oppo-
sées des Fourmis sanguines et des Polyergucs roussàtres. Ceux-
ci ne construisent pas leur propre demeure; ils ne décident pas
eux-mêmes leurs migrations; ils ne recueillent pas leur propre
nourriture ni celle de leurs petits, et ne peuvent pas même
manger sans aide ; ils sont dans la dépendance absolue de leurs
esclaves. Les Fourmis sanguines, d'autre part, font beaucoup
moins d'esclaves, et au commencement de chaque été elles
n'en ont même qu'un très-petit nombre. Ce sont les maîtres
qui décident où et quand un nouveau nid doit se construire:
et quand ils émigrent, ce sont eux qui portent leurs esclaves.
En Suisse comme en Angleterre, les esclaves semblent avoir
exclusivement soin des larves, et les maîtres seuls vont à la
chasse aux esclaves. En Suisse seulement, les esclaves et le*
maîtres travaillent ensemble a rassembler des matériaux pour
le nid et à le construire ; les uns et les autres, mais surtout les
esclaves, prennent soin des Aphis, et sont chargés de les traire;
de sorte que les uns comme les autres recueillent des subsis-
tances pour la communauté. En Angleterre, au contraire, les
maîtres seuls sortent de la fourmilière pour recueillir les maté-
riaux de construction et la nourriture qui leur est nécessaire

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INSTINCT.                                                 277

pour eux, pour leurs esclaves et pour leurs larves. Les Fourmis
sanguines, de ce pays demandent donc beaucoup moins de ser-
vices à leurs esclaves qu'on ne l'observe chez la variété suisse.

Par quelle série de degrés transitoires l'instinct de la Fourmi
sanguine s'est-il développé? Je n'entreprendrai pas de le con-
jecturer. Cependant comme j'ai vu parfois des Fourmis, qui
d'ordinaire ne font point d'esclaves, emporter des nymphes
d'autres espèces, lorsqu'elles les trouvent éparses aux alentours
de leur nid, il n'est pas impossible que quelques-unes de ces
nymphes, mises en réserve comme nourriture, soient venues a
éclore, et que ces Fourmis étrangères, en suivant leurs propres
instincts, aient rempli dans leur nid d'adoption les fonctions
dont elles étaient capables. Si leurs services se sont trouvés de
quelque utilité à l'espèce au milieu de laquelle elles sont ainsi
nées par hasard, au point qu'il fut plus avantageux à cette es-
pèce de capturer des travailleurs que de les procréer, l'habitude
acquise de recueillir ou de dérober des œufs étrangers seule-
ment pour s'en nourrir, pourrait en être devenue plus forte ou
s'être transformée par sélection naturelle, de manière à avoir
pour but principal d'élever des esclaves.

Une fois l'instinct acquis, si faible qu'il put être d'abord, et
moins prononcé même que chez les Fourmis sanguines an-
glaises, qui reçoivent moins de services de leurs esclaves que la
variété suisse de même nom, la sélection naturelle peut avoir
suffi à l'accroître et à le modifier, toujours dans l'hypothèse
que chaque modification ait été avantageuse à l'espèce, jus-
qu'à ce qu'il se soit enfin produit une variété de Fourmis
aussi entièrement dépendante du travail de ses esclaves que
lest aujourd'hui.le Polyergue roussâtre.

VIII. IwrtfaHst constructeur de rAbeille domertMpe. —Je n'en-
trerai point dans de longs détails sur ce sujet; je résumerai seule-
ment les conclusions auxquelles je suis arrivé. Il faudrait man-
quer de sens pour ne pas être pénétré d'une admiration profonde,
quand on examine avec soin la structure si singulière d'un rayon
de miel, structure surtout si parfaitement adaptée au but qu'elle
doit remplir. Les mathématiciens avouent que les Abeilles ont

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278                                 DE l/ORIGÏSE DES ESPÈCES.

pratiquement résolu bien longtemps avant eux l'un des plus
difficiles problèmes de la géométrie en ce qu'elles ont trouve
le moyen de faire leurs cellules de manière qu'elles pussent
contenir la plus grande quantité possible de miel, en em-
ployant la moins grande quantité possible de cire. Un ouvrier
habile, pourvu d'instruments de précision et de mesures exactes,
aurait encore une grande difficulté à exécuter en cire des cel-
lules de forme identique à celles qu'un essaim d'Abeilles con-
struit au fond d'une ruche obscure. Qu'on leur accorde tout
Tinstinct qu'on voudra, il semble encore incompréhensible, au
moins au premier abord, qu'elles réussissent à tracer les an-
gles et les plans nécessaires, ou même qu'elles puissent savoir
s'ils sont corrects. Pourtant, l'explication d'une telle merveille
n'est pas à beaucoup près aussi difficile qu'on le croit géné-
ralement, et tout cet admirable travail peut résulter de la
combinaison de quelques instincts très-simples.

C'est à M. Waterhouse que je dois d'avoir étudié cette ques-
tion. Il a pleinement démontré que la forme de chaque cellule
dépend de la présence d'autres cellules contigues; et ce que
j'ai à dire n'est qu'une modification de sa théorie. Ayons encore
ici recours au principe des transitions graduelles, et voyons si
la nature ne nous révèle pas elle-même sa méthode de création.
Si nous cherchons à établir une série, peu étendue, il est vrai,
de degrés transitoires, nous trouvons l'un des termes extrêmes
représenté par les Bourdons, qui déposent leur miel dans leurs
vieux cocons, en y ajoutant quelquefois de courts tubes de cire.
D'autres fois ils construisent aussi des cellules isolées, d'une
forme globuleuse irrégulière. A l'autre extrémité nous avons
au contraire les cellules parfaites de l'Abeille domestique, con-
struites sur deux rangs parallèles. On sait que chacune de ces
cellules a la forme d'un prisme hexagone avec les bases de se»
six côtés taillés en biseau, de manière à permettre l'adaptation
d'un pointement pyramidal formé par trois rhombes. Ces
rliombcs présentent certains angles déterminés, et les trois faces
de la pyramide, qui forment d'un côté la base d'une seule cel-
lule, entrent dans la composition des bases pyramidales de troi<
cellules conti?u<"ks situées du côté opposé.

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INSTINCT.

279

Entre les cellules parfaites do l'Abeille domestique et la gros-
sière simplicité des cellules du Bourdon, on trouve, comme
degré de perfection intermédiaire, les cellules de la Mélipone
domestique du Mexique, qui ont été soigneusement décrites par
par Pierre Huber. La Mélipone elle-même est intermédiaire par
sa structure entre l'Abeille et le Bourdon, mais plus voisine de
celui-ci. Elle construit un rayon de cire presque régulier, com-
posé de cellules cylindriques dans lesquelles les larves éclosent,
et de plus, quelques grandes cellules destinées à recevoir la
provision de miel. Ces dernières sont presque sphériques, à peu
près d'égales grandeurs et sont agrégées en une masse irrégu-
lière. Mais ce qu'il y a de plus important à remarquer, c'est
qu'elles sont toujours construites à telle distance les unes des
autres, que si les sphères étaient parfaites, elles interféreraient
les unes avec les autres. Au lieu de cela, elles se limitent réci-
proquement, et partout où elles tendent à interférer, elles sont
séparées les unes des autres par des cloisons de cire parfaite-
ment planes. Chaque cellule est donc composée extérieurement
d'un segment sphérique, et intérieurement de deux ou trois
sections planes, ou même davantage, selon que la cellule est
contiguë à deux, trois cellules ou plus encore. Quand une des
cellules est en contact avec trois autres, ce qui arrive très-
fréquemment et même nécessairement, toutes les fois que les
sphères sont à peu près de même grandeur, les trois surfaces
planes internes se réunissent de manière à former une pyra-
mide. Ainsi que l'a remarqué Huber, cette pyramide est évi-
demment une ébauche grossière de la pyramide trièdre qui sert
de base aux cellules de l'Abeille domestique ; et, de même que
dans celles-ci, les trois surfaces planes d'une cellule de Méli-
pone entrent nécessairement dans la construction de trois autres
cellules contiguës. Il est évident qu'un pareil plan de construc-
tion épargne à cet insecte une certaine quantité de cire, parce
que les cloisons planes qui séparent les cellules adjacentes ne
sont pas doubles, mais exactement de la même épaisseur que
los segments sphériques extérieurs, et cependant chaque cloison
plane sert à enclore à la fois deux cellules.

En réfléchissant à ces faits, il me vint à l'idée que si la Méli-

)igitffed by

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280                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

ponc construisait ses sphères à égales distances les unes des
autres, qu'elle les fît de la même grandeur, en les disposant
symétriquement sur deux rangs, il en résulterait une struc-
ture aussi parfaite que celle du rayon de l'Abeille domestique.

J'en écrivis au professeur Miller de Cambridge, et d'après
les renseignements qu'il a eu l'amabilité de me fournir, je puis
garantir l'exactitude du théorème suivant.

Un certain nombres de sphères étant disposées de manière
que tous leurs centres soient situés sur deux plans parallèles,
et que le centre de chacune de ces sphères soit à une distance
égale au rayon X V 2, c'est-à-dire le rayon X \ ,41421, ou à
quelque autre moindre distance du centre de chacune des six
sphères contiguës situées dans le même plan, et à la même dis-
tance des centres de chacune des sphères adjacentes qui sont
situées dans l'autre plan parallèle ; si des plans d'intersection
sont tirés entre les diverses sphères des deux rangées parallèles,
il en résulte un double rang de prismes hexagones, unis les
uns aux autres par des bases pyramidales formées de trois
rhombes. Chacun des angles de cette pyramide trièdre, de
même que les côtés du prisme hexagone, seront parfaitement
identiques aux angles et aux côtés de la cellule de l'Abeille
domestique, d'après les mesures les plus exactes qu'il ait été
possible d'en donner1.

Nous pouvons conclure de là en toute sécurité que si les
instincts actuels de la Mélipone, qui n'ont rien de fort extraor-
dinaire, étaient susceptibles de quelques légères modifications,
cet insecte pourrait arriver peu à peu à construire des cellules
d'une perfection aussi merveilleuse que celles de notre Abeille
domestique. Car il suffit de supposer qu'elle fasse ses cellules
complètement sphériques et d'égale grandeur, ce qui n'aurait
rien de très-surprenant, puisqu'elles sont déjà à peu près telles,
et puisque tant d'insectes parviennent à creuser dans le bois
des trous parfaitement cylindriques, apparemment en tournant

La condition principale de celle symétrie c'est que les sphères des deux rangs
opposés ne soient jamais placées sur un même plan perpendiculaire au plan du
rayon, mais sur des plans perpendiculaires régulièrement alternes, ou sur un m&no
plan obiiqt*. (7>«f.)

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INSTINCT.

281

sur eux-mêmes autour d'un même point (ixc. Il faudrait) il est
vrai, supposer encore que la Mélipone disposât toutes ses cel-
lules de niveau, comme elle le fait déjà de ses cellules cylin-
driques; et de plus, ceci est peut-être moins aisé, qu'elle
pût de quelque manière juger exactement de la distance à
laquelle elle doit rester de ses compagnes de travail, lorsque
plusieurs de ces insectes construisent ensemble leurs sphères.
Mais elle parait déjà suffisamment capable d'apprécier cette
distance, puisqu'elle dispose toujours ses sphères de manière
qu'elles interfèrent considérablement avec les sphères voi-
sines, et qu'elle ferme ensuite les plans d'intersection par des
cloisons parfaitement planes. Il faut encore supposer, une fois
des prismes hexagones formés par l'intersection des sphères
contiguës situées dans le même plan, qu'elle puisse les pro-
longer jusqu'à ce qu'ils atteignent la longueur requise par la
quantité de miel qu'ils doivent renfermer; mais ceci ne pré-
sente plus aucune difficulté* Car c'est ainsi que le grossier
Bourdon ajoute des cylindres de cire à l'ouverture circulaire
de ses vieux cocons. A l'aide de semblables modifications d'ins-
tincts déjà préexistants, et qui, en eux-mêmes, n'ont rien de
plus étonnant que celui qui guide un oiseau dans la construction
de son nid, il me semble donc aisé que l'Abeille domestique ait
acquis successivement par sélection naturelle son inimitable
(aient d'architecte1.

1 Quand on Toit les enfants ou les peuples sauvages beaucoup plus habiles que
!<»* adultes et que les peuples civilises à tous les jeux d'adresse, de même qu'à
1 exercice du lasso, de l'arc, ou du simple jet de la main, il faut bien avouer que
la juste évaluation des distances est infiniment plus aisée à l'instinct qu'à l'inteili-
sence, et que l'habitude des sens vaut mieux dans la pratique que le calcul de la
réflexion et les études mathématiques. Dans la construction des cellules de l'Abeille,
il faut tenir compte de cet élément de succès, ainsi que des lois despotiques de
la nécessité, qui la forcent, si elle se trompe dans les propartions de sa cellule,
à recommencer son travail ou à le voir détruit en partie par d'autres Abeilles qui
travaillent près d'elles. On comprend donc qu'aussitôt que les cellules d'une espèce
ont commencé à affecter une forme régoJière, elles ont du tendre assez vite à de-
venir de plus en plus régulières et d'autant plus que le plan général de construction
«'tait plus compliqué et plus parfait. La Mélipone peut encore errer selon son
raprice en bâtissant ses cellules; l'Abeille domestique ne le peut plus; il faut
qu'elle défasse et refasse jusqu'à ce que sa cellule concorde exactement avec le
<*Unies voisines déjà construites ou en voie de construction. \Jrad.)

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!
i

282                               DE Ï/ORIGNE DES ESPÈCES.

La vérité de cotte théorie peut, du reste, se prouver par
expérience. Suivant en cela l'exemple de M. Tegetmeier, je
plaçai entre deux rayons déjà construits d'une ruche une bande
de cire épaisse, allongée et rectangulaire. Immédiatement les
Abeilles commencèrent à y creuser de petites excavations cir-
culaires; et à mesure qu'elles avançaient à l'ouvrage, ces exca-
vations devenaient à la fois plus profondes et plus larges, jus-
qu'à ce qu'elles prissent la formc.de petits bassins présentant
exactement à l'œil la surface en creux d'un segment sphérique
et à peu près le diamètre d'une cellule. Il était réellement re-
marquable d'observer que partout où plusieurs Abeilles avaient
commencé à creuser leurs excavations les unes près des autres,
elles les avaient disposées juste à telles distances que, lorsque
les bassins eurent atteint la largeur ordinaire d'une cellule, et
une profondeur égale environ au sixième du diamètre de la
sphère dont elles formaient un segment, leurs bords com-
mencèrent à interférer de manière qu'ils communiquassent
ensemble. Mais aussitôt que les Abeilles s'en aperçurent, elles
cessèrent de creuser, et se mirent en devoir d'élever des cloi-
sons de cire parfaitement planes sur chaque ligne de mutuelle
intersection entre deux bassins contigus. Chaque prisme hexa-
gone fut ainsi construit sur les bords ondulés d'un bassin
aplani, au lieu de l'être sur les bords droits des faces d'une
pyramide trièdre, comme dans le cas des cellules ordinaires.

Alors, je remplaçai dans la ruche la bande de cire épaisse
et rectangulaire par une lame étroite et mince de cire colorée
avec du vermillon. Les Abeilles se mirent à y creuser des deux
eûtes de petits bassins placés les uns près des autres, comme
dans l'expérience précédente ; mais la lame de cire était si
mince que, si les bassins eussent été creusés à la même pro-
fondeur que la première fois, ceux d'un côté eussent commu-
niqué avec ceux du côté opposé. Mais les Abeilles surent pré-
venir ce résultat et arrêtèrent leur travail d'excavation en tenijis
opportun ; de sorte qu'aussitôt que les bassins eurent été un
peu creusés, leurs fonds devinrent planes; et chacun de ces
fonds planes, formés d'une mince couche de cire colorée que
les Abeilles avaient laissée subsister sans la ronger, était situé,

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INSTINCT.

285

autant au moins que l'œil en pouvait juger, exactement dans le
plan d'intersection imaginaire qui devait séparer les bassins
des deux côtés opposés de la lame de cire, de sorte que leur
profondeur d'un côté et de l'autre fut égale. En quelques en-
droits, des fragments plus ou moins considérables de rhombes
avaient été laissés entre les bassins opposés; mais par suite des
conditions anormales dans lesquelles s'était accompli ce tra-
vail, il n'avait pu être aussi bien exécuté qu'à l'ordinaire. Pour
que les Abeilles aient réussi à laisser subsister des cloisons
planes entre les bassins des deux côtés opposés de la couche
de cire colorée, il faut qu'elles aient toutes travaillé fort à peu
près avec la même vitesse à les ronger circulairement et à les
creuser, de manière à suspendre leur travail dès qu'elles arri-
vaient d'un côté ou de l'autre au plan imaginaire d'intersection
qui devait séparer les deux bassins1.

Je ne vois rien d'impossible à ce que des Abeilles, travaillant
des deux côtés d'une plaque de cire, s'aperçoivent qu'elles l'ont
rongée jusqu'à lui donner l'épaisseur qu'elle doit garder, et
arrêtent aussitôt leur travail sur ce point. Si l'on songe à la
malléabilité d'une mince couche de cire, on admettra qu'il
n'est pas même nécessaire qu'elles travaillent exactement des
deux côtés avec la même vitesse. Dans les rayons ordinaires
j'ai cru remarquer que parfois le travail avance plus d'un coté
que de l'autre, car j'ai trouvé à la base de cellules à peine
commencées des cloisons rhomboïdales légèrement concaves
du coté où je devais supposer que les Abeilles avaient creusé

1 II sera à jamais impossible de se rendre complètement compte du travail des
Abeilles, tant qu'on leur refusera toute intelligence, toute liberté d'action et sur-
tout le sentiment esthétique de la forme et de la mesure. Je sais que ce sont là au-
tant de facultés qu'on prétend nous réserver exclusivement en apanage. Combien
cependant les choses s'expliqueraient plus aisément avec moins de préjugés et d'or-
gueil de noire part ! Souvent, parce qu'on s'obstine ù ne pas vouloir reconnaître a
un animal l'ombre d'une ressemblance mentale avec nous, il faut, pour en expli-
quer les actes, recourir à des montagnes d'hypalhèses, supposer au dehors de lui
le moteur qui est en lui, et demander la cause de faits constants aux contingences
les plus hasardeuses, les plus compliquées, et par conséquent les moins probables.
Quand donc partira-t-on de ce principe : qu'il n'y a pas deux raisons, deux logiques
dans le monde, mais une seule dont les lois éternelles gouvernent tous les êtres,
H dont les manifestations ne varient en eux que par leur intensité et nullement par
leur nature? [Trad.)

[page break]

284                               DE Ï/ORIGÏNE DES ESPÈCES.

trop vite, et convexes du côté opposé, où sans doute elles avaient
travaillé trop lentement. Une fois que je constatai un exemple
frappant de ces irrégularités, je replaçai les rayons dans la
ruche, et laissai les Abeilles reprendre pendant quelque temps
leur travail interrompu. Quand j'examinai de nouveau la cel-
lule, je trouvai que la cloison irrégulière avait été complétée
et était devenue parfaitement plane. Il était cependant impos-
sible, tant elle était mince, qu'elles l'eussent redressée en
rongeant le côté convexe ; et je dus supposer que les Abeilles,
se plaçant dans la cellule opposée, avaient poussé et fait céder
la cire chaude et ductile, ainsi que j'ai réussi à le faire moi-
même aisément, de manière à la ramener dans le plan d'inter-
section qu'elle devait occuper entre les deux cellules.

Cette seconde expérience prouve que si les Abeilles construi-
saient elles-mêmes une mince muraille de cire, elles donne-
raient aux cellules qu'elles y creuseraient la forme accoutumée
en commençant leur travail exactement à la distance les unes
des autres exigée par la théorie, et qu'elles travailleraient à peu
près avec la même vitesse des deux côtés en s'efforçant de faire
toutes leurs excavations exactement sphériques, sans souffrir
que ces sphères anticipent les unes sur les autres de manière à
communiquer. Mais ainsi qu'on peut le voir lorsqu'on examine
le bord d'un rayon en construction, les Abeilles font d'abord
une muraille grossière ou rebord tout autour de la circonfé-
rence du rayon, et elles le creusent ensuite en le rongeant
des deux côtés, travaillant toujours circulairement à mesure
qu'elles creusent chaque cellule. Elles ne font pas non plus à
la fois les trois rhombes de la base pyramidale de chaque cel-
lule, mais seulement celui ou ceux de ces rhombes qui se trou-
vent contigus au bord extrême du rayon croissant; et jamais
elles n'achèvent les bords supérieurs des rhombes de la base
pyramidale d'une cellule que les faces du prisme hexagone ne
soient commencés.

Je puis me faire garant de l'exactitude de ces observations,
bien qu'elles diffèrent un peu de celles du célèbre François
Huber; et si l'espace ne manquait ici, je démontrerais qu'elles
n'ont rien de contradictoire avec ma théorie.

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LNSTLNCT.                                                   285

Ainsi, autant que j'ai pu le constater, il n'est pas parfaite-
ment exact que la première cellule d'un rayon soit toujours
creusée dans un petit mur de cire, à face parallèle, ainsi que
l'affirme François Huber; j'ai toujours vu, au contraire, que le
point de départ du travail des Abeilles était un petit capuchon
de cire1. Du reste, je n'entrerai pas dans tous ces détails.

On a vu quel rôle important joue le travail d'excavation dans
la construction des cellules ; mais ce serait faire erreur que de
supposer les Abeilles incapables d'élever une cloison de cire où
il en est besoin, c'est-à-dire dans le plan d'intersection de deux
sphères contiguës. J'ai des preuves que ce travail leur est fami-
lier : même dans la muraille ou le grossier rebord de cire qui
borde la circonférence des rayons en construction, on observe
souvent des dépressions qui correspondent par leur position
aux faces rhomboïdales de la base des futures cellules. Mais
cette muraille primitive doit toujours être retravaillée et amin-
cie par le Abeilles qui la rongent ensuite des deux côtés, jus-
qu'à ce qu'elle ait l'épaisseur voulue.

Le mode de construction employé par les Abeilles est assez
curieux. Le premier mur qu'elles élèvent a toujours de dix à
vingt fois l'épaisseur de la mince cloison qui doit seule subsis-
ter. C'est comme si des maçons empilaient d'abord un amas
informe de ciment pour enlever ensuite des deux côtés, et jus-
qu'au ras du sol, tout ce qui excède la muraille mince et unie
qui doit demeurer dans le plan médian, entassant toujours sur
le sommet de cette construction le ciment enlevé à ses flancs
mêlé à du ciment frais. Il en résulterait un mur léger et mince
qui s'élèverait constamment en demeurant toujours couronné
d'un faîte énorme et massif.

Toute cellule achevée ou en voie de construction étant ainsi
revêtue d'un solide couronnement de cire, les Abeilles peuvent
se rassembler et courir sur le rayon sans crainte d'endomma-
ger les délicates cloisons de leurs prismes.

Le professeur Miller a eu l'obligeance de mesurer l'épaisseur

1 Les observulions de François Huber peuvent avoir clé de même parfaitement
exactes; et cette différence des témoignage* prouverait seulement la variabilité des
mœurs des Abeilles. (Ira /.)

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286                               DE I/ORHUNE DES ESPÈCES.

de ces cloisons et l'a trouvée très-variable. La moyenne de
douze observations faites sur les côtés des hexagones et pris
des bords du rayon a donné ^ de pouce anglais, tandis que
d'après vingt et une observations, les faces rhomboïdales de la
base des cellules auraient une épaisseur de ^~ de pouce, c'est-
à-dire supérieure à celle des cloisons latérales dans la propor-
tion de 5 à 2

Il résulte de cet étrange mode de construction que le rayon
acquiert constamment une grande force de résistance avec une
grande économie de matériaux.

Il semble d'autant plus difficile de comprendre comment se
bâtissent les cellules, qu'une multitude d'Abeilles y travaillent
ensemble : un de ces insectes travaillant quelque temps à une
cellule, puis à une autre et ainsi de suite, de sorte que, comme
l'a constaté François Huber, une vingtaine d'individus partici-
pent dès le commencement à la construction de la première
cellule. J'ai pu établir par expérience la preuve de ce fait : j'ai
recouvert le tranchant des cloisons latérales d'une seule cel-
lule ou le bord extrême du pourtour d'un rayon en voie de
construction d'une couche très-mince de cire fondue avec du
vermillon; peu après j'ai toujours trouvé la cire colorée
épandue aussi délicatement que par la brosse d'un peintre
tout autour du point où je l'avais placée, des atomes de cette
cire ayant été employés dans la construction de toutes les cel-
lules voisines qui avaient été achevées postérieurement à Topé-
ration. La construction d'un rayon est donc une sorte de résul-
tante générale du travail d'un grand nombre d'individus, qui
se mettent tous instinctivement à l'œuvre à la même distance
les uns des autres, tous s'efforçant de construire des sphères
égales et élevant des cloisons, ou s'abstenant seulement de ron-
ger la cire dans les plans d'intersection de ces sphères. Il est
réellement curieux d'observer dans les cas difficiles, tels que la
rencontre de deux rayons sous un angle quelconque, combien
de fois il arrive que les Abeilles renversent une cellule dqà
construite, et la reconstruisent d'une autre manière, pour
revenir quelquefois à une forme qu'elles avaient d'abord re*
jetée,

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INSTINCT.

287

Lorsque les Abeilles sont logées de manière qu'elles puis-
sent travailler dans une position commode : par exemple,
lorsqu'un barreau de bois se trouve directement placé sous un
rayon en voie de construction et parallèlement à son plan, de
manière que ce rayon doive descendre sur Tune de ces
faces; en ce cas, dis-je, les Abeilles peuvent jeter les fonde-
ments des murs de nouveaux hexagones, exactement dans leur
position voulue, et les projeter vers les* autres cellules déjà com-
plètes. 11 suffit pour cela qu'elles soient capables d'évaluer la
distance à laquelle elles doivent rester les unes des autres, ainsi
que des dernières cellules construites, parce qu'alors, décri-
vant des sphères imaginaires, elles peuvent élever une cloison
médiane entre deux sphères contiguës1. Mais, autant du moins
que j'ai pu l'observer, elles n'achèvent jamais de ronger et de
1 finir les angles d'une cellule jusqu'à ce que cette cellule et les
cellules adjacentes soient en grande partie construites.

Cette faculté que possèdent les abeilles d'élever un mur gros-
sier juste dans le plan d'intersection entre deux cellules encore
inachevées est importante à constater, en ce qu'elle s'appuie
sur un fait qui semble, au premier abord, complètement en
opposition avec ma théorie : c'est que les cellules externes des
rayons de la Guêpe sont quelquefois parfaitement hexagones,
mais le manque d'espace me défend encore d'entrer dans de
longs détails à ce sujet. Il ne me semble pas non plus difficile
qu'un insecte isolé, tel qu'une Guêpe-reine, construise des cel-
lules hexagones, s'il travaille alternativement à l'intérieur et à

1 II se peut que les ingénieurs pourras de leur compas emploient de pareils
moyens et une telle méthode; mais il est pins probable que chez des insectes il faut
accorder davantage à ce que les dessinateurs appellent le coup d'oeil, c'est-à-dire
une certaine entente intuitive de la symétrie des lignes, qui fait qu'une main sûre
et exercée, par la seule habitude plutôt que par la réflexion, trace une sphère ou
une «rie d'hexagones, soit en allant (Je proche en proche, soit même en travaillant
alternativement an* diverses parties du dessin pour les faire avancer à la fois. De-
puis le temps que de génération en génération les Abeilles construisent des hexa-
gones, il est beaucoup plus probable qu'elles ont le sentiment instinctif des angles
et des plans qui les composent, que celui des proportions et des propriétés de la
»phère et de ses sections. J'accorderais aux Abeilles l'intelligence des sauvages
b tissant leurs huttes lacustres, plutôt que celle d'un professeur de mathématiques,
et je croirais a leur art plus aisément qu'à leur science. C'est encore pour ne pas
veuloir leur accorder asses qu'on leur accorde trop. [Tred,)

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288

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

l'extérieur de deux ou trois cellules commencées en même
temps, se tenant toujours à une juste distance des parois des
cellules commencées pour décrire des sphères ou des cylindres
imaginaires, et élevant ensuite des cloisons dans chaque plan
d'intersection l.

On peut même concevoir qu'un insecte puisse fixer d'abord
le point d'origine d'une cellule et avancer ensuite successive-
ment vers six autres points convenablement distants, soit les
uns des autres, soit du point central, de manière k dessiner les
plans d'intersection d'un hexagone isolé. Mais je ne crois pas
que jamais pareil cas ait été observé ; et comme la construction
.d'un hexagone isolé exigerait une plus grande quantité de cire
que celle d'un cylindre, il n'en résulterait aucun avantage pour
l'insecte constructeur.

Comme la sélection naturelle n'agit que par l'accumulation '
de variations légères dans l'organisation ou les instincts, chaque
modification nouvelle devant être avantageuse à l'individu
variable par rapport à ses conditions de vie particulières, on

1 Ces quelques faits suffiraient à prouver que l'Abeille ou même la Guêpe bitit
bien d'instinct et volontairement des hexagones et non des sphères; car une fois
cette habitude devenue héréditaire chez l'espèce, il faudrait de nouvelles variations
et de nouveaux progrès pour que ces insectes parvinssent à donner la forme sphé-
rique, seulement aux cellules extérieures et libres de leurs rayons, ce qui serait une
économie de cire. De ce que des Abeilles ont commencé à creuser des bassins spbé-
riques dans une couche de cire artificielle, il n'en résulte pas rigoureusement qu'en
construisant leurs hexagones elles aient l'intention de décrire des sphères, parce que
le changement des circonstances peut altérer leurs instincts. Tout au plus serait-ce
une preuve de la flexibilité de ces instincts, et un nouvel appui donné à la théorie
de leur transformation. Si en effet l'instinct constructeur de l'Abeille domestique
n'est qu'une déviation et un perfectionnement do l'instinct constructeur d'autres
espèces antérieures, analogues à la Mélipone ou au Bourdon; de ce que les Abeille»
peuvent creuser dans un bloc de cire artificiel des bassins sphériques, on pourrait
conclure qu'il se manifeste i l'occasion cbes elles une sorte de réversion i d'ancien»
instincts perdus : toutes choses parfaitement d'accord avec la théorie. Mais entre
leur manière de creuser dans un bloc de cire préparé d'avance, et leur manière de
construire elles-mêmes les cloisons de leurs cellules, on ne peut guère établir de
relation nécessaire et de comparaison rigoureuse : les deux cas sont trop différents.
Il serait même permis de supposer, d'après la divergence des observations de Fran-
çois Hubcr et de M. Darwin, que, selon les circonstances, les Abeilles bâtissent sur-
tout en creusant un mur de cire, préalablement construit, et d'autres fois eu con-
struisant tout d'abord, à peu près dans leurs positions respectives, des cloisons plus
ou moins épaisses, qu'clk-s n'ont plus qu'à ronger pour les réduire à leurs justes
proportions. {Trad.)

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INSTINCT.

289

peut demander, avec quelque raison, comment de nombreuses
variations successives et graduelles de l'instinct constructeur,
tendant toutes à réaliser la perfection actuelle du plan de
construction de notre Abeille domestique, peuvent avoir été
avantageuses aux progéniteurs successifs de cette espèce. La
réponse est aisée. On sait combien les Abeilles sont souvent à
court de nectar. Je tiens de M. Tegetmeier qu'il est prouvé par
expérience qu'un essaim d'Abeilles consomme au moins douze
à quinze livres de sucre pendant qu'il sécrète une seule livre de
cire. Une prodigieuse quantité de nectar liquide doit donc être
recueillie et consommée par les Abeilles d'une ruche pendant
qu'elles sécrètent la cire nécessaire à la construction de leurs
rayons. De plus, un grand nombre d'Abeilles sont obligées de
rester oisives pendant de longs jours en attendant que la cire
de leurs rayons soit sécrétée. Enfin, la provision nécessaire à
la nourriture d'un grand nombre d'Abeilles pendant l'hiver est
considérable, et l'on sait que l'avenir de la ruche et sa prospé-
rité dépendent principalement du grand nombre d'Abeilles qui
|>arviennent à hiverner. Il suit de là qu'une épargne de cire,
ayant pour conséquence une épargne de miel, est un élément
de succès des plus importants pour une famille d'Abeilles.

Naturellement les succès d'une espèce d'Abeille peuvent dé-
pendre aussi du nombre de ses parasites et de ses autres enne-
mis ou de toute autre cause, et par conséquent ne dépendre en
aucune façon de la quantité de miel qu'elle peut recueillir.
Mais supposons que cette dernière circonstance seulement dé-
termine, comme cela doit arriver souvent, le nombre de Bour-
dons qui peuvent vivre en une contrée quelconque ; supposons
encore, contrairement, il est vrai, aux faits observés dans nos
contrées, que la communauté hiverne, et conséquemment
qu'elle ait besoin d'une ample provision de miel: on ne peut
douter qu'en pareil cas toute modification d'instinct qui amè-
nerait nos Bourdons à construire leurs cellules assez près les
unes des autres pour que leurs contours sphériques interfèrent
un peu, leur serait de grand avantage, en ce qu'une cloison mi-
toyenne entre deux cellules contiguës leur épargnerait un peu
de cire. 11 serait donc de plus en plus avantageux aux Bourdons

19

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200                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

de construire leurs cellules de plus en plus régulières, de plus
en plus rapprochées, et agrégées en une masse serrée comme
celles de la Mélipone mexicaine ; car une grande fraction de la
surface qui limite chaque cellule servirait ainsi à limiter d'au-
tres cellules, ce qui réaliserait une économie de cire d'autant
plus grande. Toujours, par la même raison, il serait avanta-
geux à la Mélipone de construire ses cellules encore plus prè*
les unes des autres et, de toutes fafcons, plus régulières qu'au-
jourd'hui, de manière que les surfaces sphériques dispa-
russent complètement et fussent remplacées, ainsi que nous
l'avons vu, par des surfaces planes. Le rayon de la Mélipone
deviendrait peu à peu aussi parfait que celui de l'Abeille do-
mestique. Mais la sélection naturelle ne saurait dépasser ce
degré de perfection architectural ; car le rayon de l'Abeille do-
mestique, autant du moins que nous en pouvons juger, est ar-
rivé à la perfection absolue sous le rapport de l'économie des
matériaux.

Ainsi, selon moi, l'on peut expliquer le plus merveilleux de
tous les instincts connus, à l'aide de modifications successive?,
innombrables, mais légères, d'instincts plus imparfaits, dont
la sélection naturelle aurait pris avantage pour amener, par de
lents progrès, les Abeilles à décrire sur double rang des sphère*
égales, à une distance donnée les unes des autres, et à laisser
ubsister ou à bâtir de minces cloisons dans les plans de mu-
tuelle intersection.

Naturellement, les Abeilles ne savent pas plus qu'elles décri-
vent leurs sphères à une distance particulière les unes des au-
tres, qu'elles ne savent ce que c'est que les divers côtés d'un
prisme hexagone ou les rhombes de sa basel. Le procédé de sc-

* C'est ce qu'on ne saurait ni affirmer ni nier : nous ne savons rien, absolu-
ment rien, de ce qui se passe ou peut se passer dans le cerveau d'une Abeille ou
de tout autre animal ; nous ne pouvons donc en rien dire, surtout en rien assurer.
Les phénomènes psychiques de la vie animale nous échappent compLetement a
nous échapperont peut-être toujours, ou du moins ne pourrons-nous jamais fr»
connaître que par induction ou par analogie ; mais il faut pour cela que même b
psychologie humaine soit plus avancée et plus sûre d'eUennénie, qu'elle ait pro-
cédé pendant longtemps de lait en fait par observation et par expérience, et non
en se laissant dominer, comme elle l'a toujours fait jusqu'aujourd'hui* par des
données à priori sur ressenec de l'âmev sur son origine et ses destinées. (ThwT

[page break]

INSTLNCT.

291

lection naturelle ayant eu pour fin d'économiser autant de cire
que possible tout en donnant aux cellules une force de résis-
tance suffisante, avec des dimensions et une forme convenables
pour réducation des larves, tout essaim particulier qui construisit
des cellules de plus en plus parfaites, et qui consomma le moins
de miel pendant la sécrétion de la cire, ayant du mieux réussir
que les autres et ayant probablement transmis ses nouveaux ins-
tincts économiques à d'autres essaims, ceux-ci ont dû avoir à
leur tour les plus grandes chances de l'emporter sur leurs
rivaux moins favorisés dans la concurrence vitale.

IX. Les changements d'instincts et de stmctnre ne sent

précédentes sur l'origine des instincts « que les variations de
la structure et celles des instincts devaient nécessairement être
simultanées et exactement adaptées les unes aux autres, parce
qu'une modification dans les uns, sans un changement immédiat
et correspondant de l'autre, ne pourrait manquer d'être fatal
aux individus chez lesquels ce désaccord se produirait. » Toute
la force de cette objection repose sur la supposition erronée
que les changements de structure et d'instincts sont brusques
et subits.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que la Grande
Mésange (Parus major) retient souvent la graine de l'if entre
ses pied» sur une branche et la frappe de son bec à coups re-
doublés jusqu'à ce qu'elle ait mis l'amande à nu. Or, la sélec-
tion naturelle ne pourrait-elle conserver chaque légère variation
tendant à. adapter de mieux en mieux son bec pour une telle
fonction, jusqu'à ce qu'il se produisit un individu, pourvu d'un
bec aussi bien construit pour un pareil emploi que celui du
Casse-noix, en même temps que l'habitude héréditaire, la con-
trainte du besoin ou l'accumulation des variations accidentelles
du goût, rendraient cet oiseau de plus en plus friand de cette
même graine? En ce cas, nous supposons que son bec se serait
modifié lentement par sélection naturelle, postérieurement à
de lents changements d'habitudes, mais en harmonie avec eux.
Qu'avec cela les pieds de la Mésange varient et augmentent de

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29*                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

taille, proportionnellement à l'accroissement du bec, par suite
des lois de corrélation, est-il improbable que de plus grands
pieds excitent l'oiseau à grimper de plus en plus, jusqu'à c«
qu'il acquière l'instinct et la faculté de grimper du Casse-
noix (Nucifvaga caryocatadus)! Dans ce cas, au contraire, un
cliangement graduel de structure aurait amené de nouvelles
habitudes, et, par.suite, un changement d'instinct.

On peut citer encore l'instinct si remarquable de la Salan-
gane des lies Orientales qui construit entièrement son nid de
salive durcie. Quelques oiseaux bâtissent le leur avec de la
boue que Ton croit humectée de même, et j'ai vu l'un des Marti-
nets de l'Amérique du Nord faire le sien de menu bois agglutine
avec cette substance qu'il emploie aussi en plaques solidifiées
comme son congénère océanien. Est-il donc impossible que la
sélection naturelle des Martinets qui sécrétaient de la salive de
plus en plus abondamment ait pu produire à la (in une espèce
que son instinct a conduite à négliger tous les autres matériaux
et à construire son nid exclusivement de salive durcie?

il en est de même en mille autres cas ; mais il faut admettre
que la plupart du temps nous ne pouvons pas même conjec-
turer si c'est l'instinct ou la structure qui a commencé à varier
légèrement, ni par quels degrés successifs beaucoup d'instincts
se sont peu à peu développés, surtout lorsqu'ils sont en rela-
tion avec des organes, tels que les glandes mammaires, par
exemple, sur la première origine desquels nous ne savons abso-
lument rien.

X. MMtarité» de la théorie de élection «torelle par »r
port an !<««, — I—cote» neatree et térlleo. — Sans nul
doute, on pourrait opposer à la théorie de sélection naturelle
beaucoup d'instincts dont il est très-difficile de rendre compte.
Il en est dont il serait impossible d'expliquer l'origine. Nou*
manquons de degrés de transition pour nous aider à conjecturer
quelles ont pu être les phases de développement des autres. Il
y a des instincts en apparence si peu importants, qu'on peut
à peine comprendre qu'ils aient été acquis par sélection natu-
relle. On retrouve des instincts presque identiques chez des

[page break]

INSTINCT.

393

êtres si éloignes dans l'échelle organique, qu'il est impossible
de supposer qu'une telle ressemblance soit l'héritage d'un pa-
rent commun ; et il faut dès lors se résigner à admettre qu'ils
ont été acquis chacun par une série de procédés sélectifs par-
faitement indépendants. Je n'entrerai pas dans l'examen de ces
cas diYers ; je ne m'étendrai que sur une seule difficulté, toute
spéciale, qui me parut au premier abord insurmontable au
point de renverser toute ma théorie. Je veux parler des neutres
ou femelles stériles des sociétés d'insectes. Car ces neutres
diffèrent parfois considérablement en instinct et en structure,
soit des mâles, soit des femelles fécondes, et cependant,
comme elles-mêmes sont stériles, elles ne peuvent propager
leur race.

Un tel sujet mériterait d'être longuement discuté, mais je
n'examinerai qu'un seul cas: celui des Fourmis ouvrières.
Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir comment elles ont pu
devenir stériles, cette difficulté n'est cependant pas plus grande
qu'à l'égard de toute autre structure un peu anormale ; car on
peut prouver que d'autres insectes, et plus généralement d'au-
tres articulés, qui vivent isolés à l'état de nature, se trouvent
parfois frappés de stérilité. De telles espèces auraient vécu à
l'état social, et il eût été avantageux à la communauté qu'un
certain nombre d'individus naquissent capables de travailler,
mais incapables de se reproduire : je ne vois aucune impossi-
bilité à ce que la sélection naturelle fût parvenue à établir un
Ici état de choses. Je passerai donc légèrement sur cette pre-
mière objection.

Mais la grande difficulté consiste en ce que les Fourmis ou-
vrières diffèrent considérablement, soit des mâles, soit des
femelles fertiles. Elles diffèrent non-seulement parles instincts,
mais par la structure. Leur thorax est autrement conformé ;
elles sont dépourvues d'ailes et quelquefois même n'ont point
d'yeux.

Pour ce qui concerne les instincts, la différence entre les
ouvrières et les femelles fertiles est fort analogue à celle qu'on
observe chez les Abeilles. Une Fourmi ouvrière, ou tout autre
insecte neutre, se rencontrerait à l'état ordinaire que je n'hési-

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294                                DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

tarais pas un instant à considérer tous ses caractères comme
ayant été lentement acquis par sélection naturelle, c'«st-à-dircà
l'aide de modifications individuelles transmises par voie d'hé-
rédité et accumulées dans la postérité des individus modifiés.
Mais chez la Fourmi ouvrière nous voyons un insecte qui dif-
fère considérablement de ses parents et qui est néanmoins
complètement stérile; de sorte qu'il ne peut jamais avoir trans-
mis à ses descendants des modifications d'instinct ou de struc-
ture successivement acquises. On peut donc avec raison se de-
mander comment on peut accorder un pareil fait avec la théorie
de sélection naturelle.

Mais rappelons-nous d'abord que nous connaissons d'innom-
brables exemples, à l'état domestique et. à l'état de nature, de
différences de structure corrélatives, soit à certaines phases de
la vie de l'individu, soit à l'un ou à l'autre sexe. Nous connais-
sons des différences corrélatives, non-seulement à l'un des
sexes exclusivement, mais encore à cette courte période de la
vie ou de l'année pendant laquelle le système reproducteur est
actif: tel est le plumage nuptial de beaucoup d'oiseaux, et
tel est encore le crochet de la mâchoire du Saumon mâle.
Nous voyons même se manifester de légères différences dans
les cornes de notre bétail en corrélation avec l'impuissance
artificielle du sexe mâle : car certains bœufs ont des cornes
plus longues que les taureaux ou les vaches de la même race.
Je ne puis donc regarder comme impossible qu'une particula-
rité quelconque de l'organisation soit attachée exclusivement à
l'état de stérilité de certains membres des sociétés d'insectes.
La difficulté n'est pas là ; mais elle consiste en ce que de telles
modifications corrélatives de structure se soient accumulées par
sélection naturelle.

Cette difficulté, qui paraît au premier abord insurmontable,
diminue quand on songe que le principe de sélection s'applique
autant à la famille qu'à l'individu, et que la production d'êtres
neutres peut être un avantage décisif pour la communauté.
Ainsi, un légume savoureux est apprêté pour notre table, et
par conséquent l'individu est détruit; mais l'horticulteur sème
un plus grand nombre de graines de la même race dans l'espe-

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INSTINCT.                                                 Î95

rance d'obtenir la même variété. De même, les éleveurs visent
à ce que le gras et le maigre soient convenablement entremêlés
dans la chair de leurs animaux, et lorsqu'un sujet remplissant
cette condition est abattu, ils cherchent à se procurer d'autres
individus de la même souche et à les multiplier. J'ai une telle
confiance dans la puissance du principe de sélection, que je ne
doute en aucune façon qu'on ne puisse obtenir une race de
bétail produisant constamment des bœufs à cornes extraordi-
nairemeni longues, en prenant seulement le soin d'apparier
constamment les vaches et les taureaux qui produisent ensemble
les bœufs pourvus des cornes les plus longues; et cependant
aucun bœuf n'aurait jamais contribué lui-même à propager une
telle race.

Il doit en avoir été de même, je pense, parmi les sociétés
d'insectes. Une légère modification de structure ou d'instinct,
corrélative à l'état de stérilité de certains individus, s'est sans
doute trouvée avantageuse à la communauté, conséquemment
les mâles et les femelles fécondes de la même communauté réus-
sirent mieux dans la vie que ceux des communautés rivales, et
transmirent à leur postérité féconde une tendance à reproduire
des individus stériles doués des mêmes particularités d'organi-
sation ou d'instinct. Ce procédé peut s'être continué jusqu'à ce
qu'il se soit produit entre les femelles fécondes et les ouvrières
stériles de la même espèce la prodigieuse différence que nous
observons aujourd'hui chez beaucoup d'espèces sociales.

Mais nous n'avons pas encore abordé le point capital de la
difficulté, c'est-à-dire ce fait étrange que chez plusieurs espèces
de Fourmis les neutres diffèrent, non-seulement des mâles et
des femelles, mais les unes des autres, et parfois à un degré
presque incroyable, de manière enfin à être divisées en deux
ou même trois castes bien distinctes. De plus, ces castes ne
semblent pas généralement se confondre les unes dans les au-
tres, mais sont au' contraire parfaitement délimitées, étant
aussi différentes les unes des autres que pourraient l'être deux
espèces du même genre ou même deux genres de même fa-
mille. Ainsi, chez les Écitons, il y a les neutres ouvrières et les
neutres soldats, armées de mâchoires et douées d'instincts com-

[page break]

296                                 DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

plétement différents. On reconnaît les membres de l'une des
castes neutres des Cryptocerus à une sorte de bouclier très-sin-
gulier qu'ils portent sur la tête et dont l'usage nous est com-
plètement inconnu. Chez les Myrmecocytus du Mexique, les tra-
vailleuses d'une certaine caste ne quittent jamais le nid ; elles
sont nourries par les travailleuses d'une autre caste, et leur ab-
domen énorme sécrète une sorte de miel qui remplace pour
cette espèce la sécrétion des Aphis, c'est-à-dire du bétail domes-
tique que nos Fourmis européennes s'approprient et tiennent
prisonnier.

On m'accusera d'avoir une foi excessive en la valeur du prin-
cipe de sélection naturelle ; mais je me refuse à admettre qu'au-
cun de ces faits, si merveilleux et si bien établis qu'ils soient,
renverse en aucune façon ma théorie, ainsi du reste qu'on va le
voir.

Dans le cas le plus simple où des insectes neutres d'une seule
caste, c'est-à-dire tous semblables entre eux, sont peu à peu
devenus différents des mâles et des femelles fertiles, ainsi que
je le crois très-possible, en vertu du seul principe de sélection
naturelle, nous pouvons admettre en toute sûreté, par analogie
avec les variations ordinaires, que chacune des modifications
légèrement avantageuses qui se sont produites successivement,
n'a pas apparu à la fois chez tous les individus neutres d'un
même nid, mais seulement chez quelques-uns. Par la sélection
longtemps continuée des parents féconds qui produisirent le
plus de neutres ainsi avantageusement modifiés, tous les neu-
tres arrivèrent par degrés à présenter le nouveau caractère ac-
quis. Mais si cette manière de voir est juste, nous devons trou-
ver de temps à autre, dans la même espèce et dans le même nid,
des neutres présentant diverses gradations de structure. Or, de
pareils faits s'observent parfois et même souvent, peut-on dire,
si Ton tient compte du peu de renseignements que nous possé-
dons sur les insectes neutres des contrées situées hors de
l'Europe.

M. F. Smith a constaté qu'il existe entre les neutres des
diverses espèces de Fourmis anglaises de surprenantes diffé-
rences, soit sous le rapport de la taille,soit sous celui de la

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INSTINCT.

997

couleur, et que les types les plus tranchés sont quelquefois par-
faitement reliés les uds aux autres par des individus de carac-
tères intermédiaires choisis dans le même nid. J'ai moi-même
examiné des gradations semblables, et j'ai trouvé des séries
presque parfaites. Mais il arrive souvent que les ouvrières les
plus grandes et les plus petites sont les plus nombreuses, et que
les ouvrières de taille moyenne sont au contraire très-rares. La
F. Flava a de grandes et de petites ouvrières, et quelques-unes
seulement de taille moyenne. M. F. Smith a observé que les
grandes ont des yeux simples ou ocellés, qui, bien que de très-
petite dimension, sont cependant visibles, tandis que les petites
n'ont que des yeux rudimentaires. J'ai soigneusement disséqué
plusieurs spécimens de ces deux castes de neutres, et je puis
garantir que les yeux des individus de la petite caste sont pro-
portionnellement beaucoup plus rudimentaires qu'on ne de-
vrait s'y attendre d'après l'infériorité de leur taille. Je suis
pleinement disposé à croire, bien que je ne puisse l'assurer
positivement, que les neutres de taille moyenne ont aussi les
yeux dans un état intermédiaire. De sorte que nous trouvons
ici, dans un même nid. deux castes d'ouvrières stériles qui dif-
fèrent, non-seulement par leur taille, mais par leur organe vi-
suel, et qui néanmoins sont reliées l'une à l'autre par quelques
individus intermédiaires en caractères. Je ferai remarquer en
passant que si les plus petites ouvrières s'étaient trouvées plus
utiles à la communauté que les grandes, et qu'en conséquence
il y ait eu une sélection constante des communautés dont les
mâles et les femelles étaient doués d'une tendance marquée à
multiplier de plus en plus les premières et de moins en moins
les secondes, jusqu'à ce que toutes les ouvrières appartinssent à
la petite caste, il en serait résulté une espèce de Fourmi dont les
neutres eussent présenté la plus grande analogie avec celle des
Myrmica ; les ouvrières de cette espèce n'ayant pas même d'yeux
rudimentaires, quoique les mâles et les femelles fécondes aient
des yeux simples bien développés.

J'étais si certain de trouver, entre les différentes castes de
neutres de la même espèce, des traces de gradations de struc-
ture, même dans les organes les plus importants, que j'acceptai

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208                                  LE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

avec empressement l'offre que voulut bien me faire M. F. Smith,
de me procurer de nombreux spécimens provenant d'un même
nid d'Anomma ou Fourmis chasseresses de l'Afrique occiden-
tale. Il me sera plus aisé de faire évaluer l'importance des dif-
férences que je constatai entre les ouvrières de cette tribu d'a-
près des termes de comparaison exactement proportionnels, que
d'après les mesures réelles. On peut donc se représenter une
troupe d'ouvriers bâtissant ensemble une maison, quelques-uns
ayant cinq pieds quatre pouces, et beaucoup d'autres seize
pieds, mais supposant aux ouvriers les plus grands une tète
quatre fois plus grosse qu'aux autres, au lieu de trois, et des
mâchoires près de cinq fois aussi grandes. De plus, les mâ-
choires de ces Fourmis ouvrières différaient étonnamment de
forme chez les individus de différentes tailles, de même que la
forme et le nombre des dents. Mais le point le plus important
à observer pour nous, c'est que ces neutres, bien que pouvant
être classées en castes de différentes tailles, présentaient ce-
pendant une série complète de degrés de transition qui re-
liaient insensiblement ces castes l'une à l'autre, sous le rap-
port de la grandeur comme sous le rapport de la structure de
la tête et des mâchoires. Je puis garantir l'exactitude de cette
dernière observation, parce.que M. Lubbock a bien voulu me
dessiner à la chambre claire les mâchoires des ouvrières de dif-
férentes grandeurs que j'avais disséquées.

Appuyé sur ces faits, je crois pouvoir admettre que la sélec-
tion naturelle, en agissant sur les parents féconds, peut arriver
successivement à former une espèce qui produira régulière-
ment des neutres, toutes de grande taille et pourvues de mâ-
choires d'une certaine forme, ou bien toutes de petite taille
avec des mâchoires d'une autre structure, ou enfin, et c'est là
le point difficile, présentant simultanément deux ordres de
neutres, différentes par leurs proportions et leur structure.
Seulement il faudrait admettre, en pareil cas, qu'une série com-
plète de degrés intermédiaires a existé antérieurement comme
elle existe aujourd'hui encore cher la Fourmi chasseresse, et
qu'ensuite les deux formes les plus extrêmes s'étant trouvées
les plus utiles à la communauté, se sont de plus en plus multi-

t

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INSTINCT.

299

pliées par sélection naturelle des parents qui les procréaient,
jusqu'à ce que tous les individus intermédiaires en caractères
aient enfin cessé d'être reproduits.

Ainsi s'expliquerait, je crois, ce fait merveilleux que, dans
un même nid, il puisse exister deux castes d'ouvrières stériles,
très-différentes l'une de l'autre, ainsi que de leurs communs
parents. L'utilité de leur présence dans une société d'insectes
ressert de ce même principe de division du travail social dont
l'homme civilisé a reconnu les immenses avantages, c'est, je
pense, au moyen d'une sélection constante que la nature peut
avoir effectué cette admirable répartition des fonctions dans les
communautés de Fourmis. Mais je dois avouer que, malgré
toute ma confiance dans la haute valeur de la loi de la sélection
naturelle, je n'aurais jamais supposé qu'elle pût avoir des effets
si puissants, si les insectes neutres n'avaient été là pour m'en
convaincre, Je me suis un peu étendu sur l'examen de ces faits,
afin de bien démontrer jusqu'où peut s'étendre l'efficacité du
principe qui fait la base de mes théories, et parce qu'ils présen-
tent la difficulté la plus sérieuse qu'on puisse leur opposer.

Ces faits ont encore un intérêt tout spécial en ce qu'ils dé-
montrent que, parmi les animaux comme parmi les plantes,
toute modification possible de l'organisation peut résulter de
l'accumulation de variations légères et accidentelles, pourvu
qu'elles soient nombreuses, successives et surtout avantageuses,
sans que l'exercice des organes ou l'habitude intervienne en
aucune façon. Garni l'exercice des organes, ni l'habitude, ni la
volonté, agissant chez les individus stériles d'une communauté
d'insectes, ne pourraient en rien modifier la structure ou les
instincts des individus féconds, qui seuls laissent des descen-
dants; et je m'étonne que personne n'ait argué du cas des in-
sectes neutres contre la théorie des habitudes héréditaires de
Lamark!.

1 Les individus stériles dune société d'irisectes exercent cependant une action
réciproque sur les individus féconds. La preuve en est que le Polyergue roussftlre
serait dans l'impossibilité absolue de \ivre sans ses esclaves. Il faut donc que la
présence de ces derniers ait profondément modifié les instincts des maîtres qui les
asservissent ; et l'on conçoit aisément que la présence d'individus neutres de la même
<**pèc* pui*e exercer, par suite d'une longue habitude et de la pression de la

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500

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

XI. Réfrauné. — J'ai essayé de démontrer brièvement dans
ce chapitre que les facultés mentales de nos animaux domes-
tiques sont variables et que ces variations sont héréditaires.
J'ai tâché d'établir plus brièvement encore que les instincts
varient de même à l'état de nature, bien que plus légèrement.

nécessité, la même influence sur les individus féconds, que les esclaves d'espèce
différente sur les maîtres qu'elles avertissent.

L'existence des insectes neutres, au lieu d'ébranler la théorie des habitudes
héréditaires, la confirme donc au contraire, puisque leurs instincts, leurs habi-
tudes et jusqu'à leur stérilité, tout est héréditaire dans la race, en tenant compU'
seulement de cette loi étrange qui fait que les caractères endémiques réapparais-
sent, non pas régulièrement à chaque génération, mais par une sorte d'alternance
plus ou moins périodique entre les générations successives.

Enfin il est probable que la stérilité des Fourmis ou des Abeilles ouvrières n'a
pas toujours existé, du moins d'une manière aussi constante et aussi complète;
et qu'elle a suivi, et non pas précédé, l'apparition de leurs instincts les plus
remarquables, acquis d'abord, au moins jusqu'à certain degré, par une accumula-
tion héréditaire chea d'anciens progéniteurs féconds. La stérilité aurait été en ce
cas une variation corrélative.

Ou sait, en effet, que le développement du cerveau est généralement en raison
inverse de la faculté procréatrice, c'est-à-dire du nombre des petits qui naissent à
chaque portée, ou plus généralement de la raison géométrique selon laquelle
l'espèce tend à se multiplier. De sorte que plus les animaux s'élèvent dans l'échelle
des intelligences, moins celte progression est rapide. Celte règle s'applique même
aux diverses races humaines, et aux divers représentants de ces races; car les
nations les moins avancées comme civilisation, et les individus les moins développé»
sous le rapport intellectuel, multiplient plus rapidement que les autres, ou plulùt
comptent plus de naissances avec plus de morts, ce qui leur donne une vie moyenne
moins élevée, et les soumet ainsi à une sélection naturelle plus rigoureuse. Au con-
Iraire, les peuples plus avancés entretiennent le nombre de leurs générations au
complet avec un très-petit nombre de naissances, et une vie moyenne très-longue.
Parmi ces peuples, il est môme à remarquer que les individus doués d'une intelli-
gence remarquable, soit parmi les hommes soit parmi les femmes, ne laissent en
général qu'une postérité très-peu nombreuse, nù point que si l'espèce ne comptait
que de ces intelligences supérieures, elle décroîtrait rapidement. Ne peut-on conclure
je là que la stérilité des insectes neutres dans les sociétés d'hyménoptères n'est
en réalité qu'un effet de la loi de balancement de croissance, c'est-à-dire une con-
séquence de la prédominance anormale du cerveau sur les organes homologues tir
la génération? Elle proviendrait enfin du grand développement de leurs faculté
intellectuelles que nous nous obstinons à appeler leurs instincts, parce que notre
amour-propre spécifique ne peut s'accoutumer à leur reconnaître les mêmes dons
qu'à nous. Nais tout cela prouverait que très-probablement l'atrophie des organe*
reproducteurs a été la conséquence et non la cause du développement de leur»
facultés économiques, qui n'ont fait depuis que s'accroître, en corrélation directe
avec celte croissante stérilité. De celte façon toutes les difficultés de la théorie
disparaîtraient à la fois. Cette supposition est d'autant pins probable, que les Four-
mis existaient déjà à l'état social et en grand nombre pendant la période géolo-
gique qui a précédé celle-ci. (Voy. noteprécéd., p. 262.) Leurs instincts ont donc
eu tout le temps de se modifier, ainsi que leurs organes reproducteur-. (Tm4)

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INSTINCT.

501

Nul ne contestera que les instincts ne soient de la plus haute
importance pour chaque animal. Je ne puis donc voir aucune
difficulté à ce que, sous des conditions de vie changeantes,
la sélection naturelle accumule de légères modifications, en
quelque direction et jusqu'à quelque degré que ce soit.

Je ne prétends pas que les faits rapportés dans ce chapitre
Fortifient en aucune façon ma théorie; mais les difficultés
qu'ils soulèvent ne peuvent non plus, à mon avis du moins, la
renverser.

D'autre part, il est .évident, je crois, que les instincts ne sont
pas toujours absolument parfaits, mais sont parfois susceptibles
d'erreurs; que nul instinct n'a jamais pour but exclusif le bien
d'une espèce différente, mais que chaque animal fait tourner
l'instinct des autres espèces à son profit toutes les Ibis qu'il le
peut; que l'axiome d'histoire naturelle : Naturanon facitsaltum
s'applique aussi parfaitement aux instincts qu'à l'organisation
physique ; qu'en outre cet axiome trouve aisément sa raison
d'iUrc dans les principes qui forment la base de ma théorie, tandis
qu'il demeure inexplicable autrement : tout enfin s'accorde pour
prouver la valeur et la vérité de la loi de sélection naturelle.

Quelques autres phénomènes concernant les instincts vien-
nent encore appuyer plus fortement mes opinions. Tel est le
cas où des espèces étroitement alliées, mais pourtant bien-dis-
tinctes, présentent à peu près les mêmes instincts, bien que vi-
vant en des contrées très-distantes les unes des autres et sous
des conditions de vie très-différentes. Ainsi, il nous devient aisé
de comprendre pourquoi le Merle de l'Amérique du Sud bâtit
son nid avec de la bouc, de la même manière que notre Merle an-
glais; pourquoi les Calaos mâles de l'Afrique et de l'Inde ont,les
uns comme les autres, l'habitude de murer leurs familles dans
le creux d'un arbre en ne laissant dans la maçonnerie qu'une
étroite ouverture à travers laquelle ils donnent la pâture à la
mère et à ses petits; pourquoi les Roitelets ou Troglodytes
mâles de l'Amérique du Nord bâtissent des « nids de coqs » où
ils perchent comme les mâles de nos Roitelets communs, d'es-
pèce bien distincte, habitude qu'on n'a constatée chez aucun
autre oiseau connu.

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502                                 DE I/OMG1SE DES ESPÈCES.

En somme, et lors même que ce ne serait pas en vertu d'une
déduction rigoureusement logique, il me paraîtrait encore plus
satisfaisant pour l'esprit de considérer des instincts, tels que
celui du jeune Coucou, qui repousse hors du nid ses jeunes
frères d'adoption, celui des Fourmis esclavagistes, ou celui des
larves de l'Ichneumon qui se nourrissent dans le corps de la
Chenille, non pas comme le résultat d'autant d'actes créateurs
spéciaux, mais comme de petites conséquences contingentes
d'une seule loi générale ayant pour but le progrès de tous les
êtres organisés, c'est-à-dire leur multiplication, leur transfor-
mation, et enfin la condamnation des plus faibles à une mort
certaine, mais généralement prompte, et la sélection conti-
nuelle des plus forts pour une vie longue et heureuse, continuée
par une postérité nombreuse et florissante.

L.ooQle

[page break]

CHAPITRE VIII

HYBRIBITÉ

I. Distinction entre la stérilité des premiers croisements et celle des hybrides. —
II. La stérilité varie en degré ; elle n'est pas universelle ; les croisements entre
proches parents l'augmentent et la domestication la diminue. — III. Lois de
la stérilité des hybrides. — IV. La stérilité n'est pais une propriété spéciale.
mais une conséquence des différences organiques. — V. Cause de la stérilité
des premiers croisements cl des hybrides. — VI. Parallélisme entre les effets
des changements dans les conditions de la vie et ceux des croisements. —
VII. La fertilité des variétés croisées et de leur postérité n'est pas universelle.
— VIII. Comparaison des hybrides et des métis indépendamment de leur fécon-
dité. — IX. Résumé.

I. Msthtetlon entre la stérilité des premiers croisements et
telle «es hybrides. — C'est une opinion généralement adoptée
parmi les naturalistes que les croisements entre espèces dis-
tinctes sont frappés de stérilité en vertu d'une loi spéciale, afin
d'empêcher le mélange et la confusion de toutes les formes vi-
vantes. Au premier abord cette opinion semble, en effet, très-
probable, car les espèces qui vivent dans une même contrée
demeureraient bien difficilement distinctes,*s'il leur était pos-
sible de croiser librement. Quelques écrivains récents n'ont pas
accordé, je crois, à la stérilité très-générale des hybrides toute
la valeur qu'un tel fait mérite. Dans la théorie de sélection na-
turelle, ce fait acquiert encore une importance toute spéciale,
en ce que la stérilité des hybrides ne peut en rien leur être
avantageuse, et ne peut, par conséquent, avoir été acquise par
la conservation continue des progrès successifs de cette stéri-
lité. J'espère néanmoins réussir à démontrer que la stérilité
n'est ni un don spécial, ni une propriété directement acquise
par sélection, mais qu'elle est la conséquence d'autres diffé-

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504                                  DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

rences peu connues successivement développées chez les espèces
de même genre et de même origine1.

Presque tous ceux qui ont traité cette question ont générale-
ment confondu deux classes de faits, qui présentent des diffé-
rences fondamentales : c'est d'une part la stérilité d'un premier
croisement entre deux espèces bien distinctes, et d'autre part la
stérilité des hybrides qui proviennent de ce premier croisement.

Des espèces pures ont leurs organes reproducteurs en parfait
état; néanmoins quand on les croise, elles ne produisent que
peu ou point de postérité. Les hybrides, au contraire,ont leurs
organes reproducteurs absolument impuissants, ainsi qu'on
peut le constater surtout à l'égard de l'élément mâle, soit chvt
les plantes, soit chez les animaux, bien que ces organes eux-
mêmes aient une structure parfaitement normale, autant au
moins que le microscope peut aider à s'en assurer. Daus le pre-
mier cas, les deux éléments sexuels qui concourent à former
l'embryon sont en parfait état; dans le second ils sont ou com-
plètement rudimentaires, ou plus ou moins atrophiés. Bien que
cette distinction soit importante dans la recherche des causes de
la stérilité également constatée dans l'un et l'autre cas, elle a
été négligée probablement parce qu'on préjugeait en général
que la stérilité des croisements entre espèces différentes était
une loi absolue dont les causes étaient au-dessus de notre in-
telligence.

La fécondité des croisements entre variétés, c'est-à-dire
entre des formes que l'on sait ou que l'on croit descendues de
communs parents, de même que la fécondité de leurs métis, est
d'aussi grande importance pour ma théorie que la stérilité des
espèces ; car ces deux ordres de phénomènes si opposés sem-
blent établir une ligne de démarcation large et bien délinie
entre les variétés et les espèces.

1 La stérilité des hybrides, comme celle des métis, n'est point un avantage pour
les individus, mais c'en est un pour l'espèce dont elle maintient ht pureté typique
et les adaptations locales. Elle peut donc à ce point de vue avoir été acquise par
sélection naturelle, comme la stérilité des neutres; les espèces rebelles & tout mé-
lange avec des espèces alliées ayant généralement dû être élues de préférence aui
espèces foliée ou polymorphes. [Trad.)

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UYBR1WTÉ.

505

Examinons d'abord la stérilité des croisements entre espèces
différentes, ainsi que la stérilité de leur descendance hybride.
Deux observateurs consciencieux, Kœlreuter et Gaertner, ont
consacré leur vie presque entière à l'étude de cette importante
question, et il est impossible de lire les divers mémoires ou
traités qu'ils ont publiés à ce sujet, sans acquérir la conviction
profonde que le plus généralement les croisements entre es-
pèces sont jusqu'à un certain point frappés de stérilité. Kœl-
reuter considère cette loi comme universelle, mais il tranche
quelquefois le nœud de la question ; car, en ([ix cas différents,
où il a trouvé à l'expérience que les croisements entre deux
formes, considérées par le plus grand nombre des auteurs
comme des espèces distinctes, étaient parfaitement féconds, il
a, en conséquence et sans hésitation, déclaré ces formes des va-
riétés. Gaertner admet aussi l'universalité de la même loi ; de
plus, il conteste les résultats des dix expériences de Kœlreuter
et nie que ce dernier ait obtenu une fécondité parfaite. Mais
pour prouver cette diminution de fécondité, il en est réduit à
compter soigneusement les graines provenant de ces croise-
ments. En ce cas, il compare toujours le nombre maximum
des graines produites par les deux espèces croisées et par leur
postérité hybride, avec le nombre moyen produit par les deux
espèces pures à l'état de nature.

Mais il me semble qu'il y a ici une source de graves erreurs.
Une plante, pour être artificiellement fécondée, doit auparavant
être châtrée et, ce qui est de plus grande importance encore,
tenue en soigneuse réclusion, afin d'empêcher que du pollen
d'autres plantes ne lui soit apporté par des insectes. Presque
tous les sujets sur lesquels Gaertner a fait ses expériences
étaient en pots et probablement placés dans une chambre. Or,
on ne peut mettre en doute qu'un pareil traitement ne nuise à
la fécondité d'une plante. La preuve en est que sur une ving-
taine d'espèces que Gaertner a fécondées artificiellement avec
leur propre pollen, après les avoir préalablement châtrées, ue
moitié environ subirent une diminution de fécondité, exclusion
faite de plantes, telles que les Légumineuses, qui opposent des
difficultés toutes particulières à une semblable opération.

k20

[page break]

500

DE L'ORIGINE DES ESPÈCES.

D'autre part, comme Gaertner a1 trouvé absolument stérile tout
croisement entre le Mouron rouge et le Mouron bleu (AnagaMs
arvensis et A. cœrulea) que les meilleurs botanistes rangent
comme deux variétés ; comme enfin, il est arrivé aux mêmes
résultats en plusieurs autres cas analogues, il me semble de même
permis de douter que les croisements entre beaucoup d'autres es-
pèces soient réellement aussi stériles que Gaertner parait le croire.

II. La stérilité varie en degré 9 elle n'est pas nul venelle t
les croisements entre proches parents l'augmentent et la do-
mestication la diminue. — Il est certain, d'une part, que la
stérilité des croisements entre espèces diverses varie considéra*
blemcnt en degré et disparait insensiblement ; d'autre part,
que la fécondité des espèces pures est très-aisément affecta1
par diverses circonstances ; de sorte que rien n'est plus diffi-
cile que de déterminer pour un but pratique où finit la fécon-
dité parfaite et où commence la stérilité. On ne saurait trouver
de meilleure preuve de ce fait que les résultats absolument con-
tradictoires obtenus à l'égard des mêmes espèces, par deux ob-
servateurs aussi expérimentés que Kœlreuter et Gaertner. Il ne
serait pas moins instructif de comparer les assertions de nos
meilleurs botanistes, nu sujet de certaines formes douteuses,
que les uns rangent comme espèces et les autres comme varié-
tés d'après les expériences faites sur leur faculté de croisement
fécond, soit par différents observateurs, soit par un seul pen-
dant plusieurs années ; mais je ne puis entrer dans de pareils
détails. Cependant tous ces faits démontreraient que ni la sté-
rilité ni la fécondité ne peuvent fournir le moyen de distin-
guer sûrement les espèces des variétés : les preuves qu'on en
peut tirer s'effaçant graduellement et donnant lieu aux mêmes
doutes que celles qui dérivent des autres différences de l'orga-
nisation.

1 L'auteur a effacé ici un paragraphe. Notre première édition portait, comme U
troisième édition anglaise et la première édition allemande : « Gomme Gartner $
renouvelé pendant plusieurs années ses essais de croisement sur la Primevère et k
Coucou, que nous avons tant de bonnes raisons de croire deux variétés, cl qu'il n'arâiai

que deux ou trois fois à obtenir des graines fécondes; comme il a trouvé.....etc.

(Trad.)

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I1VBRID1TÉ.

307

A regard de la fécondité des hybrides pendant plusieurs gé-
nérations successives, bien que Gaertner ait pu les reproduire
entre eux pendant six ou sept générations, et une fois même
pendant dix générations, les préservant avec soin de tout croi-
sement avec l'une ou l'autre des deux espèces pures, il affirme
cependant que jamais leur fécondité ne tend à s'accroître, mais
au contraire à diminuer. Je ne doute point qu'en effet la fécon-
dité d'une variété hybride ne décroisse soudainement pendant
les quelques premières générations. Néanmoins, je suis per-
suadé qu'en chacunç de ces expériences la fécondité s'est tou-
jours trouvée diminuée par une cause indépendante : c'est-à-
dire par les croisements entre des sujets très-proches parents.
J'ai recueilli une masse considérable de faits prouvant que ces
alliances entre proches diminuent la fécondité; tandis qu'au
contraire un croisement avec un autre individu où avec une
variété distincte l'augmente. Je ne saurais douter de l'exacti-
tude de cette observation qui a presque la force d'un axiome
parmi les éleveurs. Il est rare que des hybrides soient élevés
en grand nombre par les expérimentateurs ; et comme les deux
espèces mères, ou d'autres hybrides alliés, croissent générale-
ment dans le même jardin, il faut empêcher la visite des in-
sectes au temps de la floraison. Il résulte de là que chaque
fleur d'un hybride est généralement fécondée par son propre
pollen ; ce qui nuit certainement à sa fécondité déjà (fiminuéo
parle fait de son origine hybride.

Un fait observé à plusieurs reprises par Gœrtner me fortifie
encore dans celte conviction : c'est que, si les hybrides, même
les moins féconds, sont artificiellement fécondés avec du pollen
hybride de la même variété, leur fécondité, en dépit des mau-
vais effets si fréquents de l'opération, augmente parfois très-vi-
siblement et va toujours en augmentant. Or, je sais, d'après
ma propre expérience, que dans le cas d'une fécondation arti-
ficielle, il arrive aussi souvent qu'on prenne par hasard du pol-
len provenant des anthères d'une autre Heur que de la fleur
même qu'on veut féconder; si bien qu'il en résulte un croise-
ment entre deux fleurs, quoique probablement appartenant à
la même plante. Au surplus, pendant le cours d'une série de

[page break]

508

DE I/ORIGhNE DES ESPÈCES.

expériences compliquées, un observateur aussi soigneux queGœrl-
ner ne peut avoir omis de châtrer ses hybrides ; de sorte qu'un
croisement avec le pollen d'une autre fleur appartenant à la
même plante ou à une plante distincte, mais toujours de race
hybride, aurait eu sûrement lieu à chaque génération. L'é-
trange accroissement de fécondité qu'on remarque chez les gé-
nérations successives des hybrides artificiellement fécondes
pourrait donc s'expliquer par ce fait : que les croisements entre
proches seraient ainsi évités.

r Arrivons maintenant aux résultats obtenus par un troisième
expérimentateur non moins habile que les précédents, l'hono-
rable et révérend W. Herbert. Or, il prétend que les hybrides
sont parfaitement féconds, aussi féconds, dit-il, que les pures
souches mères; et il soutient ses conclusions avec autant
d'assurance que Kœlreuter et Gartner, qui considèrent au con-
traire que la loi universelle de la nature est que tout croise-
ment entre espèces distinctes soit frappé d'un certain degré de
stérilité. La différence des faits constatés d'un côté et d'autre
peut s'expliquer, je pense, d'abord par la grande habileté de
W. Herbert en horticulture, ensuite parce qu'il pouvait dispo-
ser de serres chaudes. Parmi ses plus importantes observations,
j'en citerai une seule : c'est que dans une gousse de Ciinutn ce-
pense, fécondé par le C. revolutum, chaque ovule produisit une
plante, « ce que je n'ai jamais vu, ajoute-t-il, dans le cas d'une
fécondation naturelle. » De sorte que nous avons ici une fécon-
dité parfaite, ou même plus parfaite qu'à l'ordinaire dans un
premier croisement entre deux espèces distinctes.

Cet exemple m'amène à rappeler ce fait singulier que, dan?
certaines espèces de Lobélies ou de quelques autres genres, il se
rencontre des sujets qui peuvent beaucoup plus aisément être
fécondés par le ppllen d'une espèce distincte que par leur
propre pollen. Tous les individus de presque toutes les o-
peecs d'Hippéastrum sont en ce cas. On a constaté que ce*
plantes donnaient des graines lorsqu'elles étaient fécondées
avec du pollen d'une espèce distincte, quoique complètement
stériles sous l'action de leur propre pollen, et bien que celui-ci
lut en parfait état et capable de féconder d'autres espèces. IX»

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iinmrorrfi.

SU9

sorte que certains sujets, ou.même tous les individus de cer-
taines espèces, se prêtent mieux à un croisement qu'à la fécon-
dation naturelle. Ainsi, un bulbe d'Hippeastrum aulicum pro-
duisit quatre fleurs, dont trois furent fécondées par W. Herbert
avec leur propre pollen, et la quatrième fut postérieurement
fécondée avec le pollen d'un hybride descendu de trois autres
espèces distinctes. « Les ovaires des trois premières fleurs ces-
sèrent bientôt de se développer, et après quelques jours ils pé-
rirent; tandis que la gousse imprégnée du pollen de l'hybride
crut avec vigueur, arriva rapidement à maturité et donna de
bonnes graines qui germèrent parfaitement. » Dans une lettre
que W. Herbert m'écrivait en 1839, il me disait avoir tenté
l'expérience pendant cinq ans; il l'a continuée encore pendant
plusieurs années consécutives, toujours avec le même résultat.
(les faits sont, du reste, confirmés par d'autres observateurs, à
l'égard de l'Hippéastrum avec ses sous-genres, et à l'égard
d'autres genres encore, tels que les Lobélics, les Passiflores et
lesMolèncs (Verbascnm). Bien que les plantes soumises à ces
expériences parussent en parfaite santé, et que les ovules et le
pollen dp chaque fleur fussent également sains et actifs sous
l'action réciproque des ovules et du pollen d'espèces distinctes ;
cependant, comme chacun de ces deux organes était impuis-
sant à remplir ses fonctions dans le cas d'une fécondation natu-
turelle de chaque fleur par elle-même, il faut donc en conclure
que ces plantes n'étaient pas dans leur état normal. Néanmoins,
ces faits montrent de quelles causes mystérieuses, et sans im-
portance apparente, peut dépendre la plus ou moins grande
fécondité des croisements entre espèces, en comparaison de
la lécondité des mêmes espèces naturellement fécondées par
elles-mêmes.

Les expériences pratiques des horticulteurs, bien que faites
sans la précision requise par la science, méritent cependant
quelque attention. H est notoire que presque toutes les espèces
de Pelargonium, Fuchsia, Calceolaria, Pétunia, Rhododen-
dron, etc., ont été croisées de mille manières, et cependant
plusieurs de ces hybrides produisent régulièrement des graines.
W. Herbert affirme qu'un hybride de Calceolaria integrifolia et

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r»io                             DR ï/omr.iNK iras espèces.

C. plantaghiea, deux espèces aussi dissemblables qu'il est pos-
sible par leurs habitudes générales, « s'est reproduit aussi régu-
lièrement que si c'eût été une espèce naturelle des montagnes
du Chili. » J'ai voul